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CHAPITRE XIV

Tous les publicistes qui ont eu à rendre compte du règne de Pie IX l'ont condamné tour à tour : les rétrogrades parce qu'il était libéral, les libéraux parce qu'il devint rétrograde. Pie IX est resté un problème à solutions contradictoires. Les uns ne le regardèrent dans la bonne voie que quand les autres jugèrent qu'il l'avait abandonnée*, mais personne n'a tenté de justifier la conduite du souverain pontife.

L'historien, cependant, qui tient compte des erreurs et des faiblesses des hommes, doit chercher la solution de ce problème, et il la trouvera dans l'esprit qui anime

une partie du clergé catholique; esprit plus funeste encore au clergé lui-même qu'aux affaires dont il a h direction. Nous considérons trop comme un devoir d'exprimer ce que nous croyons être la vérité, pour la dissimuler à ceux-là même qu'elle peut offenser ; nous le faisons sans acrimonie, et nous les laissons juges du plus ou moins d'exactitude de nos affirmations.

Le prêtre est intéressé plus que tout autre aux affaires publiques; il doit donc y prendre part, non pas en diplomate, mais en pasteur. Sa conduite, dégagée des intérêts matériels, doit être toute de mansuétude et de charité. 11 faut qu'il donne, dan» les affaires, l'exemple du désintéressement moral, de l'observation delà parole jurée, et du dévouement à l'amélioration de ses semblables. S'il ne peut maudire les tyrans, il doit les condamner et secourir leurs victimes. Le secret de toute son influence résulte de la franchise avec laquelle il accepte cette mission; dès qu'il y manque, il entraîne fatalement sa perte, et du même coup la perte du catholicisme.

On se plaint de la décadence dans laquelle est tombée la religion, et l'on accuse les masses d'être imbues de mauvais principes. Cette assertion, vraie quant au résultat, ne nous paraît pas fondée quant à l'explication. Le peuple n'a pas, à proprement parler, de principes; il n'est ni philosophe ni théologien ; il juge d'après ce qui frappe son esprit, et se conduit d'après ses jugements. S'il voit les représentants du catholicisme suivre une politique ambiguë, une conduite mauvaise; s'il voit des hommes faibles là où on lui annonce des hommes dont

LE GOUVERNEMENT DE PIE IX. m

le devoir est d'être fort», il apprécie l'efficacité de la doctrine d'après les résultats qu elle produit, et il la condamne alors comme impuissante et stérile. Ce ne sont pas les déclamations philosophiques du xvnr siècle qui ont tué la religion. Le simple bon sens se refuse à croire que les doctrines voltairiennes auraient obtenu l'influence qu'on leur a attribuée si elles n'avaient eu aucun fondement.

Or, il nous a semblé, — nous souhaitons toutefois nous tromper , — que la décadence religieuse du dixhuitième siècle n'a pas suffisament renseigné le clergé sur sa mission dans les sociétés modernes. Objet de haines violentes et de dévouements aveugles, il a cru pouvoir subsister en cédant aux unes et en s'appuyant sur les antres. Une telle politique le menait fatalement à cette conduite contradictoire, que la plupart accusent de perfidie, et qui n'est en défi n itive que le résultat d'un impuis* sant effort pour reconquérir des prérogatives perdues.

11 appartenait à Pie IX de relever le catholicisme en abdiquant un aussi malheureux système. Les événements l avaient placé dans une position qui ne se retrouvera peut-être jamais. Le pape pouvaitètre le chef du progrès; il n'avait pas à tirer l'épée ; son œuvre d'humanité, de désintéressement et de conciliation aurait suffi à donner aux révolutions le caractère pacifique qu'elles ont toutes affecté à leur origine. Par une étrange combinaison de circonstances, la majorité des princes de l'Europe civilisée se sentaient nécessairement entraînés vers la voie des réformes, Un encouragement eut suffi pour opérer

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sans secousses la transformation sociale, et le christianisme, en sauvant la paix, se sauvait lui-même. C'est là ce que la papauté ne voulut pas comprendre. Nous ne la condamnons pas, nous laissons aux faits à prononcer cette sentence ; mais nous la plaignons profondément d'avoir négligé la plus belle occasion qui lui ait été offerte depuis des siècles. Elle a oublié une vérité qu'on ne saurait trop répéter sous toutes les formes et sur tous les tons : Le passé est comme un abîme qui engloutit ceux qui reviennent sur leurs pas ; le seul terrain stable est l'avenir.

Ces considérations nous expliquent suffisamment la contradiction des actes de Pie IX. Son plus grand crime était d être faible. Placé entre l'influence du clergé, qui lui montrait le sentier battu de la routine, et le cri impérieux du peuple, qui le poussait dans une voie nouvelle, il démentait ou confirmait chaque jour ses engagements de la veille, selon que l'une ou l'autre de ces forces triomphait tour à tour.

Mais de tous les obstacles que Pie IX avait à vaincre, le plus grave, sans contredit, était la conduite des affaires du royaume. La papauté temporelle aurait été imposée au catholicisme par ses ennemis les plus perfides, qu'elle n'eût pas réalisé plus efficacement la décadence du pouvoir spirituel. Les États de l'Église, qui imposent au chef du christianismedes intérêts terrestres,

furent de tout temps la pierre d achoppement du pontificat. En 1848, la fausseté d'une pareille situation se manifesta plus vivement que dans toutes les autres époques de l'histoire.

Lorsque, après avoir donné le signal des réformes libérales, Pie IX vit l'Italie tout entière s'animer d'une vie nouvelle, lorsqu'il vit la Lombardie se lever en masse pour chasser ses oppresseurs au nom de la liberté et de l'indépendance des peuples, il ne craignit pas d'y applaudir comme chef spirituel ; mais il devait s'en effrayer comme chef temporel.

Si Pie IX avait consulté les intérêts de son Église au lieu de consulter les intérêts de son royaume, sa décision n'aurait pas été douteuse : il eût abdiqué sa puissance temporelle pour n'être plus que le chef spirituel du globe. 11 se serait ainsi dégagé de l'action matérielle pour ne plus prendre part qu'à l'action morale dont il devait être le représentant sur la terre. 11 se fût ainsi mis à l'abri de tout reproche et de tout blâme; il eût enfin dénié de la sorte toute la responsabilité d'une intervention à main armée dans les affaires italiennes.

Malheureusement, la pensée ne lui vint même pasd'ac cepter le triomphe religieux au prix du renoncement politique; il voulait être à la fois et pape et monarque, et l'on ne doit point s'étonner que, placé dans cette équivoque situation , il ait produit les actes les plus contradictoires.

On nous dira peut-être que c'est vouloir des forces surhumaines qu'exiger un pareil sacrifice. Nous ne le

croyons pas. Si l'exemple d'un tel acte ne s'était jamais produit dans l'histoire, cette objection aurait quelque fondement; mais les faits nous montrent, au contraire, que des hommes servis par la prospérité, et dégagés des inextricables entraves qui entourent la papauté, ont abdiqué à la fois et leur puissance et leur gloire, au moment où l'une et l'autre brillaient du plus vif éclat.

Mais la question n'est point dans l'évaluation de l'étendue du sacrifice, elle est ailleurs.

Si l'on envisage de bonne foi la situation de Pie IX au moment suprême de 1848, on conviendra qu'il était placé dans une terrible alternative : ou faire la guerre, ou s'y refuser. Faire la guerre, c'était prononcer l'abdication du pontife en tant que chef spirituel de l'Église; s'y refuser, c'était passer la condamnation du monarque traître à la cause italienne. Se prononcer franchement pour l'une de ces deux prérogatives, c'était donc renoncer sans retour à l'autre.

Pie IX se débattit vainement sous l'étreinte de cette impitoyable logique des faits; il voulut sauver à la fois et le pape et le roi. Dieu lui-même n'aurait pu réussir dans une pareille entreprise : Pie IX ne fit que passer du même coup l'acte de condamnation de la monarchie et celui du pontificat.

Aux premières nouvelles du soulèvement de la Lombardie, Rome tout entière s'était émue. Au ministère

Gizzi, presqu'entièrement composé d'ecclésiastiques, avait succédé le ministère Galetti, composé des laïques Reechi, Pazolini, Sturbinetti, Menghetti, Aldobrandini, et du cardinal Mezzofanti (1). Ce ministère avait pour président le cardinal Antonelli.

Le cardinal Antonelli, quoiqu 'ostensiblement d'accord avec ses collègues, tous chers au peuple, dirigeait sourdement les menées du parti rétrograde. Cependant, malgré toute son influence et l'appui de la position favorable dans laquelle il était placé, il n'avait pu empêcher le pape de permettre l'armement de 20,000 hommes, qui, sous le commandement de Ferrari et de Durando, partirent de Rome vers le milieu du mois d'avril.

Le cabinet de Vienne, justement effrayé de cet envoi des troupes pontificales, chercha alors un moyen de conjurer l'orage qui grondait sur sa tête; la position équivoque de Pie IX, que nous venons de décrire, s'offrit aussitôt à sa pensée, et il sut en tirer habilement parti.

Sûr d'être appuyé par la camarilla rétrograde, il fit rédiger un acte qu'il envoya au pape. Cette note développait les raisons suivantes :

« Il était clair qu'en prenant part à la guerre, Pie IX allait se mettre en contradiction avec son rôle de souverain pontife. Le pape était menacé par cette conduite d un schisme entre l'Église autrichienne et l'Église romaine. Il fallait donc réfléchir à la gravité d'une pareille

(1) Mezzofanti était ce fameux polyglotte qui savait plus de trente languet ou dialectes différents.

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situation. Rome n'avait rien à attendre ni des autres nations de l'Europe, peu intéressées à la solution des affaires d'Italie, ni des Italiens eux-mêmes, qui devaient tôt ou tard se déclarer contre la souveraineté temporelle du pontificat. »

Cette note devint, entre les mains du parti rétrograde, une arme puissante pour arrêter Pie IX dans sa conduite réformatrice. Les peuples de la Romagne, comprenant la position équivoque du pape, demandaient à grands cris que le gouvernement fût exclusivement confié aux laïques. Il avait adopté avec enthousiasme l'idée de constituer à Rome l'assemblée nationale destinée à régler l'indépendance et l'unité italiennes. Quoiqu'on ne prétendît pas encore dépouiller le pape de toute puissance temporelle, on espérait qu'il voudrait bien accepter la présidence de cette assemblée, et se faire le centre du noyau autour duquel devaient venir se grouper les différents éléments de la future unité de ritalie.

Pie IX hésita quelque temps entre les réclamations de ses sujets et les instances des rétrogrades, et ce fut à ces derniers qu'il crut devoir céder. Le 29 avril, il prononça au consistoire secret une allocution destinée à décliner toute la responsabilité de la guerre.

Cinq jours auparavant, la décision de Pie IX à ce sujet était déjà prise. Quelques rétrogrades, dans la joie

du triomphe, trahirent le secret; le ministère crut aussi devoir exprimer ses craintes dans une déclaration solennelle qui fut signée même par le cardinal Antonelli. Le 25 avril, un prélat de la cour, Enea Sbaretti, lié depuis plus de douze ans avec le pape, fut à même d'entendre dans divers endroits le jugement du peuple sur l'acte médité pour la séance du 29. N'osant rapporter luimôme les paroles qu'il avait entendues , il les fit parvenir à l'oreille du pape par l'un de ses parents. Pie IX ne répondit rien ; mais le lendemain Enea Sbaretti fut chassé de la cour avec l'ordre de n'y reparaître jamais.

Cependant la séance du consistoire secret s'était ouverte. Pie IX débuta dans son allocution par déclarer qu'il était entièrement innocent des mouvements de l'Italie. Il justifiait sa conduite réformatrice en prétendant qu'il avait eu la main forcée par la situation. Il n'avait, disait-il, proclamé l'amnistie que parce que son prédécesseur, Grégoire XVI, n'ayant pas observéle mémorandum dicté par les puissances, la plupart des individus condamnés sous son règne méritaient d'être graciés.

Il en arriva bientôt à la question de la guerre. Ce fut alors qu'il rejeta violemment toute participation à l'intervention dans la cause italienne. C'était malgré lui que le ministère et le peuple avaient envoyé des troupes en Lombardie. 11 avait tout fait pour empêcher les conséquences d'une pareille intervention; enfin, il avait donné Tordre au général Durando de ne pas aller au-delà de la limite des États Pontificaux. On pouvait

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donc être certain que les troupes romaines ne prendraient point part à la lutte, puisqu'elles resteraient échelonnées sur les frontières, afin de protéger les États de l'Église contre toute attaque, soit des Autrichiens, soit des insurgés.

Il termina cette allocution en annonçant qu'il regardait comme condamnable l'idée des peuples qui voulaient le voir à la tête des affaires d'Italie, et il déclara qu'il conserverait, en dépit de tous, la monarchie temporelle intacte, selon la politique que lui avait tracée la longue série de ses prédécesseurs.

Les rétrogrades triomphaient ; une pareille déclaration condamnait à la fois et le peuple et le ministère. Pie IX, en face de ces deux forces, y prenait l'attitude d'un homme contraint de céder à des factieux ; aussi tous les ministres, à l'exception du cardinal Antonelli, s'empressèrent-ils de donner leur démission. Le peuple, irrité, forma des attroupements. A mesure que la nouvelle se répandait dans la ville, la colère des citoyens devenait de plus en plus menaçante. Toutefois, ce ne fut point sur le pape qu'on rejeta tout l'odieux de cette fameuse allocution ; on crut qu'il avait eu la main forcée par les cardinaux du parti rétrograde. La garde civique, prenant fait et cause pour les libéraux, occupa dès ce moment tous les postes de la ville. Un de ses bataillons entoura le Quirinal. On fit main basse

sur tous les cardinaux, et particulièrement sur Bernetti et Àntonelli , afin d'isoler le pape de leur influence et de lui permettre de se prononcer en toute sécurité.

Cette conduite avait été dictée par les bruits les plus étranges. Les Romains considéraient Pie IX comme menacé dans son trône et même dans sa vie par la ca~ marilla rétrograde. On allait jusqu a prétendre que les cardinaux avaient à plusieurs reprises tenté de l'empoisonner.

Une partie du peuple, sous les ordres de Cicero Vacchio, s'était emparée de la poste, afin qu'aucune lettre réactionnaire ne pût parvenir à Pie IX.

Le pape, effrayé par cette démonstration, réintégra les ministres démissionnaires et destitua le cardinal Antonelli. Terenzio Mamiani, homme populaire, fut chargé de la présidence : à peine fut-il entré en fonctions, qu'il publia un programme dénature à satisfaire tous les citoyens. Les articles de ce programme étaient ceux-ci :

1° Aucuu prêtre aux emplois, quels qu'ils fussent. 2° Déclaration de guerre formelle contre l'Autriche. 3° Pie IX immédiatement à la tête de son gouvernement.

4° Bulletin officiel quotidien de la guerre soutenue pour la cause sainte.

6° Encouragements de toute nature à la jeunesse romaine pour s'enrôler sous les drapeaux et prendre part au combat.

A peine ce programme fut-il publié, que l'agitation se calma comme par enchantement . Le pape, rassuré, crut pouvoir revenir sur son allocution ; en conséquence, il déclara, le 1er mai au matin, qu'il condamnait la révolte du peuple, et menaça ses sujets des foudres de l'excommunication.

Cette nouvelle déclaration ne fit aucun effet sur la population romaine. Mais le bruit que Pie IX, mécontent du ministère Mamiani, voulait mettre tous les portefeuilles entre les mains du cardinal Ferretti, renouvela l'agitation des jours précédents. La garde civique, qui avait déposé les armes, les reprit pour se porter en masse autour du casino des négociants, dans lequel quinze cents personnes s'étaient rendues, sous la présidence de Francisco Orioli, pour délibérer sur les affaires publiques.

Après de vives et nombreuses discussions, cette assemblée improvisée décréta la note suivante :

« Le peuple romain, qui se fait un devoir de respecter la conscience très-timorée du Saint-Père, et qui, d'un autre côté, ne veut pas de termes vagues et d'expressions équivoques et insuffisantes, cesse toute instance pour que de la bouche de Sa Sainteté sorte une déclaration de guerre solennelle et catégorique ; le peuple romain désire, et il demande à sa béatitude un ministère réellement libéral, qui ait pouvoir de poursuivre et d'aider la guerre nationale avec ardeur et par toutes sortes de moyens. »

Cette adresse obtint la confirmation du ministère Mamiani : les affaires étrangères furent provisoirement placées sous la présidence d'Orioli, ainsi que la surveillance des cardinaux, à l'exception de celle qui pesait sur Bernetti.

Le 4 mai, deux adresses successives parvinrent au pape, celle du conseil municipal et du sénat romain, et celle de la garde civique ; elles furent toutes deux hautement approuvées par Mamiani.

L'adresse du conseil municipal, considérant le pape en tant que chef spirituel de l'Église, lui proposait plusieurs clauses qu'on peut résumer en quelques lignes.

Elle lui demandait de se porter comme médiateur de la paix et de la concorde, de ne pas s'opposer à la marche des opérations militaires, et terminait par ces paroles :

<c Nous ne demandons pas, à vous nonce de la paix, de provoquer à la guerre le peuple romain ; nous vous prions seulement de ne pas nous empêcher de pourvoir à la guerre par l'intermédiaire de ceux à qui vous voulez confier la direction des affaires temporelles. Nous ne vous demandons pas de faire taire l'inspiration de votre cœur, ni de renoncer à l'horreur que doit avoir un prêtre pour une guerre entre citoyens; mais seulement veuillez pourvoira la tranquillité de l'Italie tout entière, et éloigner tout soupçon que votre jugement solennel ait

« m RÉACTIONS.

proclamé injuste ce soulèvement de tous les Italiens pour le salut de la patrie commune. Saint Père, proclamez la justice et le droit de l'Italie entière à revendiquer son indépendance et sa nationalité. Cette parole suffira pour calmerles esprits etempêcherrinterprétationque l'étranger donnerait à votre manière de voir sur votre cause. Tous nous vous serons reconnaissants, si, dans la mansuétude de votre cœur, et sans suspendre les opérations militaires, vous réussissez par des conseils pacifiques à terminer la question sur la base d'un complet éloignement de l'Autriche et de l'indépendance nationale; nous vous serons reconnaissants de présider une diète d'Italie pour régler la marche intérieure ; nous bénirons constamment le nom du grand pontife qui aura sauvé la patrie commune. Ces vœux, Saint Père, vous prouveront que nous n'attendons que de vous seul notre bonheur, et implorons pour nous, pour les milices citoyennes et pour la ville, votre bénédiction apostolique. »

Les conditions de la paix étaient : la nationalité italienne et son indépendance complète de l'étranger; l'éloignement des armées autrichiennes de l'Italie, et la formation d'une diète à Rome pour combiner les conditions sur lesquelles pourraient être assises les bases de la nationalité.

Le pape devait être créé président de cette diète.

Quant au programme de la garde civique, il comprenait les articles suivants :

1° Concourir à la reconstitution des nationalités foulées aux pieds et démembrées.

2° S'unir d'amitié avec les peuples libres, et ne conserver avec les despotismes que les relations nécessaires au maintien de la paix et aux intérêts du commerce.

3° Avoir foi en soi-même et non dans l'assistance et les promesses d'aucun étranger.

4° Promouvoir un pacte nouveau et un traité solennel entre les peuples, conformément aux véritables intérêts de chacun d'eux et aux principes naturels et perpétuels du droit international.

5° Ne transiger jamais avec l'Autriche, et ne signer la paix que lorsque les Alpes traceront les frontières de l'Italie.

6°... (Cette ligne est laissée vide dans l'original.)

7° La diplomatie du gouvernement doit devenir digne d'une nation libre et grande, et rappeler la magnanimité romaine.

A la réception de ces deux pièces, le pape tomba dans un abattement épouvantable ; il sembla complètement revenu à la cause libérale ; il remplaça Orioli par le cardinal Soglia, un des ecclésiastiques les plus avancés de la Cour, et, conformément à la demande du conseil municipal, il écrivit directement à l'empereur d'Autriche. Il cherchait dans sa lettre à le persuader d'abandonner l'Italie sans coup férir, d'éviter une effusion inutile de sang, et de considérer que Dieu ayant donné à chaque nation des limites naturelles, la justice exigeait de respecter l'indépendance de chacune d'elles.

Les démarches et les actes de Pie IX remplirent de joie le peuple romain. Une grande partie des citoyens crurent qu'il avait pour cette fois définitivement rompu avec le passé, et l'enthousiasme se manifesta par les cris de : Vive Pie IX! Vive V indépendance italienne !

Il faut convenir que, de tous les peuples de la Péninsule, le peuple romain fut celui qui jugea le mieux la situation et qui se conduisit avec le plus de sagesse; il fut cependant le plus calomnié. On rejeta sur quelques agitateurs ce qui était l'œuvre de la nation tout entière. Si nous avons reproduit dans cet ouvrage les adresses qui furent envoyées au souverain pontife par les différents corps de l'Etat, c'est que nous avons voulu prouver que l'action était générale et plus sage à Rome que partout ailleurs.

Les Romains, qui avaient tant de sujet de considérer le pouvoir temporel comme un ennemi déclaré, ne se laissèrent pas toutefois porter aux extrémités violentes, trop souvent constatées en pareil cas. Ils eurent l'intelligence de considérer la papauté, même rebelle à leurs vœux, plutôt comme un instrument t[ue comme un obstacle. Aussi est-il étonnant de voir un peuple entier agir avec une intelligence si profonde. On doit remarquer que jamais Rome ne chassa Pie IX, tout hostile qu'il fût aux vœux de la Romagne, mais que ce fut Pie IX qui quitta Rome. *

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Aussi le pouvoir ministériel y fut-il plus libéral que partout ailleurs. La déclaration du programme que Mamiani proclama le 5 mai au nom du nouveau ministère, en est une preuve frappante. Après avoir parlé avec une franchise inconnue jusque-là au gouvernement pontifical, Mamiani termine par ces mots remarquables :

« A Tltalie, et bien plus encore à cette Rome, siège auguste de la religion catholique, appartient le devoir et presque, dirons-nous, le droit de ne le céder à aucun autre régime du monde en progrès et en perfectionnements sociaux et civils. »

Pourrait-on donc les condamner à la légère, ces hommes qui avaient conçu la magnifique régénération du catholicisme en le mettant à la tête du progrès? et doiton les traiter de misérables, ces peuples qui, après avoir compris le rôle immense auquel était appelé leur souverain, employèrent tous les moyens en leur pouvoir pour réaliser au bénéfice du pape un rêve aussi magnifique? Ils ont pu se tromper dans l'exécution et faillir par la mauvaise volonté de l'homme même qui était le plus intéressé à cette réalisation; mais on n'en doit pas moins approuver le mobile qui dicta leur conduite , et reconnaître leur intelligence et leur modération.

Un dernier fait démontrera cette unanimité des tendances romaines vers le progrès. Dans la journée du 2 mai, l'ambassadeur de Hollande étant, venu demander au pape de persévérer dans la voie de la routine et du

rie de la Propagande, et répandus clandestinement dans le pays.

Toutes ces manœuvres, cependant, ne pouvaient tromper le général Cavaignac : il connaissait parfaitement la position du pape et l'attitude du peuple des Etats Romains. 11 savait que ce peuple, dans son ardent désir de nationalité et d'indépendance, avait offert spontanément, et avec la plus noble abnégation, ses bras et son argent à la guerre; qu'ému et exalté par les écrits de Gioberti, de Balbo, d'Azeglio, il n'avait adoré Pie IX que parce qu'il l'avait cru favorable en même temps et nécessaire à la cause nationale; que, dans son naïf enthousiasme, ce peuple avait traité de faux prophètes les hommes plus prévoyants qui tenaient pour absurde l'idée qu'un pape pût jamais se placer à la tête d'une réforme libérale et d'une guerre pour l'indépendance de l'Italie ; mais aussi il n'ignorait pas que la fameuse encyclique de Pie IX avait dessillé bien des yeux, et laissé dans l'esprit désenchanté du plus grand nombre cette opinion : que le gouvernement temporel du souverain pontife continuait d'être une calamité permanente pour la Péninsule.

Le général Cavaignac, disons-nous, savait tout cela; néanmoins, il était persuadé que l'esprit éminemment religieux de la France verrait d'un bon œil le gouvernement républicain intervenir en faveur du chef de l'Église. Il pensait, en outre, qu'il était de l'intérêt de la politique française de prendre une part directe aux événements qui s'accomplissaient en Italie, et de faire

passer la cause de l'indépendance italienne des mains des rois aux mains de la nation tout entière. Il crut donc devoir satisfaire en partie aux demandes de la Cour romaine, et il répondit que, de concert avec le ministre des affaires étrangères, il allait prendre des mesures pour expédier à Civita-Vecchia quelques fré- • gâtes destinées à protéger, au besoin , la personne de Pie IX , mais qu'il ne pouvait envoyer des troupes à Rome pour combattre un peuple désireux d'un nouveau régime politique. D'ailleurs, cet envoi de troupes ne pouvait avoir lieu de son propre chef, il fallait qu'il demandât l'autorisation préalable de l'Assemblée. Proposer une chose pareille à l'Assemblée constituante semblait au général Cavaignac inopportun, et, de plus, entièrement contraire aux principes professés par la République française.

Pie IX, désappointé, demeura plongé quelque temps dans une cruelle indécision. L'Angleterre, à cette époque, semblait bien disposée à favoriser la cause de l'Autriche; mais les cardinaux représentèrent qu'on ne pouvait s'adresser à un royaume protestant pour rétablir les affaires temporelles du Saint-Siège ; ils avaient soin d'ajouter que, si la diplomatie anglaise se montrait favorable aux conditions offertes par le cabinet autrichien, elle n'irait pas jusqu'à intervenir à main armée en faveur du pape lui-même.

avant dans le parti rétrograde ; dès lors tous les moyens furent trouvés bons pour entraver la marche du ministère.

Un pareil état de choses ne pouvait qu'être préjudiciable à la cause italienne. Contrarié dans tous ses mouvements, calomnié à chacun de ses actes, combattu par toutes les voies, même les plus illégales, Mamiani, craignant à juste titre que le scandale ne devînt trop éclatant, céda de guerre lasse et donna sa démission.

Ce ministère emporta avec lui les dernières chances que la papauté avait de reconquérir son influence perdue. Il fut la préface de la réaction dans laquelle le gouvernement chercha à s'enfoncer de plus en plus, poussé qu'il était par l'intérêt de quelques hommes, la faiblesse de son chef, et le déplorable esprit de la routine. Dès lors, on dut prévoir que la papauté, en déniant son appui aux masses, déclarait la guerre à cette liberté dont elle avait été le principe et la force. Les événements qui devaient suivre ne furent que les conséquences fatales de tant de fautes et de tant d'erreurs.

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