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CHAPITRE PREMIER

Mauro Capellari, le prédécesseur de Pie IX, élu pape le 2 février 4831, sous le nom de Grégoire XVI, était très-instruit, et particulièrement versé dans les sciences ecclésiastiques, ce qui lui avait fait comprendre

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ment les idées progressistes, mettrait l'Eglise catholique aux mains de la philosophie, et réduirait la papauté à n'être plus ce mythe tout-puissant sur la base unique de la foi.

Après une lutte de plusieurs siècles, l'Etat avait réussi à se rendre indépendant de l'Eglise ; plus tard, les rois avaient invoqué le droit divin en faveur de leurs prérogatives. A son avènement, Grégoire XVI avait trouvé la consécration du schisme gallican, et la religion catholique perdant en France son titre de religion de l'Etat, consommant ainsi la séparation du temporel et du spirituel.

L'Eglise avait perdu son domaine sur les rois; et Grégoire XVI voulait lui conserver son domaine sur les peuples.

D'un autre côté, les rois voyaient avec appréhension les peuples tenter contre leur pouvoir ce qu'ils avaient entrepris eux-mêmes autrefois au mépris des droits de la papauté.

La politique ecclésiastique se mit d'accord avec la politique séculière contre le danger commun.

Grégoire XVI, savant politique autant que profond théologien, d'un caractère ferme jusqu'à l'opiniâtreté, pensa que des réformes ne pourraient qu'être fatales à la papauté temporelle et aux privilèges ecclésiastiques , et ne vit dans le pouvoir suprême que l'art de se faire obéir par ses sujets.

Bien fixé sur son but, il combattit à outrance toute aspiration vers le progrès, et son règne, longue période où son nom dut couvrir bien des crimes, s'appuya sur les baïonnettes étrangères.

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Mais si ce système politique était une nécessité au point de vue de la papauté, il devait augmenter encore les maux des gouvernés, et par conséquent les causes d'une puissante réaction.

La situation des Etats Romains était donc fort malheureuse sous le pontificat de Grégoire XVI : une théocratie jalouse dominait par la force matérielle même sur les consciences; le pouvoir législatif était absolu et arbitraire; les principales charges de l'Etat étaient aux mains d'ecclésiastiques ignorants ou avides; un clergé trop nombreux et tout-puissant étouffait, par l'immoralité et l'ignorance du plus grand nombre, les vertus éminentes et la profonde instruction de plusieurs; le désordre était dans les finances, les impôts sans mesure, les dépenses sans contrôle. Une police, tout occupée à poursuivre les actes dirigés contre le gouvernement et même à lire dans la pensée, était impuissante à arrêter le progrès des idées et les conspirations, et ne prenait pas souci des crimes ordinaires et des dévastations dont les brigands couvraient le sol de la Romagne.

L'indifférence accueillait les réclamations les plus sensées et les plus justes.

Au milieu de ce chaos, la sourde colère des sujets éclatait de temps en temps par des violences contre les lois, et forçait le gouvernement à grossir le nombre de ses ennemis par l'immolation de nouvelles victimes.

L'ignorance était aussi à Tordre du jour de cette politique d'oppression. Il suffit de dire que le système d'instruction dépendait absolument des évêques. Les pro-

fesseurs, en chaire, ne pouvaient enseigner que ce que le gouvernement et l'Eglise permettaient. Dans les villes, il y avait une certaine instruction, mais les campagnes étaient plongées dans l'abrutissement de l'ignorance.

Ajoutons à tout cela la nullité de l'industrie et du commerce, faute d'encouragement et de bonnes institutions, et nous aurons le tableau vrai de la situation des Etats Romains sous Grégoire XVI.

Dans ce pays, où les hommes unissent à une intelligence remarquable un caractère généreux et une imagination ardente, tous les efforts du gouvernement contre les idées libérales devaient nécessairement échouer. Les tracasseries politiques, l'absence d'occupations industrielles ou commerciales suffisantes, aussi bien que les obstacles apportés par le gouvernement aux réunions nombreuses si recherchées par les ) jopulations italiennes, les forçaient à vivre retirés dans leurs foyers, et à chercher un soulagement à leurs maux dans les livres, qui sont l'ornement et l'agrément principal de la bourgeoisie en Italie, et particulièrement dans les Etats du pape.

Les livres modernes de toute nature, quoique défendus par l'Eglise ou par la politique, étaient fournis en secret par la spéculation ou la propagande révolutionnaire, et avidement recherchés. C'est grâce à eux, grâce aussi à ces germes semés çà et là en Italie par les nombreux étrangers qui la traversent, que les esprits

PIE IX. îf

cultivés de ce paya parvenaient à connaître et à apprécier les grandes théories politiques, économiques et sociales sur lesquelles on discutait alors en Europe $ alliance sans doute séduisante de la politique avec la philosophie, qui faisait croire à la possibilité pratique de tout ce qui semblait grand et généreux ! Dès lors, on s'arrêtaitàl'idéefixe, quoique vague, d'une réforme politique et sociale en Italie, à laquelle la papauté formait l'obstacle le plus grand et le plus redoutable. Mais le gouvernement du pape, avec son administration défectueuse et la faiblesse de son organisation militaire, pouvait laisser concevoir aux partis ridée de faire des Etats Romains le foyer d'un mouvement révolutionnaire. On comptait aussi beaucoup sur la ténacité de la papauté à maintenir ses droits et privilèges, qui aurait donné à la révolution le temps de s'organiser et de se renforcer par d'autres soulèvements dans les Etats italiens avant que l'intervention étrangère ou les moyens du gouvernement eussent pu l'étouffer.

Les libéraux étaient mus la plupart par des idées généreuses, et poussés à Faction par l'émigration et par les progressistes du dehors. L'argent, la peur, les sympathies, l'intérêt avaient en outre gagné beaucoup de monde à la révolution, et il était évident pour tous que le gouvernement pontifical devait tomber sous ses coups à la première circonstance.

C'est au milieu de cet état des choses et des partis que vint à se répandre la nouvelle de la mort de Grégoire XVI. Le parti révolutionnaire, redoutant les gou-

vernements plus ou moins despotiques de l'Europe, et contrarié d'ailleurs par les hommes modérés, n'osa prendre l'initiative ; on se borna donc à demander des réformes par les moyens légaux, et à les attendre du pape qu'on allait élire. Le peuple se laissa aller à l'espérance d'obtenir un soulagement aux maux qu'il avait endurés.

Le conclave des cardinaux qui devait procéder à l'élection d'un nouveau pontife se divisait en deux partis bien distincts : l'un, formant la camarilla rétrograde qui avait présidé au règne de Grégoire XVI, appartenant presque en entier à la haute noblesse, et appelé pour ainsi dire par héritage aux grandes dignités de l'Église et de l'État ; l'autre, composé de prélats arrivés aux honneurs ecclésiastiques par leurs éminentes qualités personnelles ; gens d'une instruction solide, et éclairés par le contact immédiat avec les hommes du progrès. Tous, plus ou moins, avaient entendu retentir les clameurs des peuples opprimés; mais la même cause avait produit des effets différents. Les premiers s'étaient confirmés dans la pensée de combattre toute réforme et toute concession aux idées modernes, dans la crainte dene plus pou voir ensuite s'arrêter dans cette voie . Les seconds pressentaient que le pouvoir pontifical courait à une mort certaine ensuivant la politique aveugle dans laquelle il s'était engagé; et ils auraient voulu le sauver, ou au moins

différer sa perte. Ce parti était le plus nombreux, mais aussi le plus irrésolu ; car il avait contre lui la politique de l'Europe, la haute noblesse, les anciennes traditions de la Cour romaine, et l'esprit conservateur de l'Église.

Le choix du nouveau pape devaitdoncêtre très-difficile et très-délicat. Les délibérations allaient être très-longues. Mais Pépée de Damoclès était suspendue sur les cardinaux en conclave et sur le gouvernement. Les sociétés secrètes, organisées dans toute l'Italie, et très-puissantes dans les ÉtatsRomains, étaient devenues maîtresses de la situation après la mort de Grégoire XVI. La révolution avait de nombreux adeptes parmi les troupes et les employés; elle pouvait d'un moment à l'autre éclater, et livrer à la fureur populaire tous les fonctionnaires ecclésiastiques. Déjà les chefs étaient impuissants à contenir le mouvement : c'est en vain qu'ils s'efforçaient de faire luire aux yeux de leurs prosélytes l'élection du nouveau Pape comme une ère de liberté et de réparation qui devait faire justice des abus du passé ; les chefs demandaient davantage.

Le péril commun hâta l'élection ; on convint de part et d'autre de s'arrêter à un terme moyen : les suffrages se portèrent sur un homme peu connu jusqu'alors, qui n'avait pas surtout d'antécédents fâcheux aux yeux du parti libéral. Les uns comptaient sur ses principes rigidement catholiques et sur sa piété qui touchait au fanatisme; les autres avaient cru trouver en lui des dispositions à tenter la voie des réformes.

En conséquence, le cardinal Mastaï Feretti, évêque,

sur sept qu'on servait ordinairement sur la table pontificale. 11 en fut de même des glaces qu'on avait l'habitude d'offrir l'été à Grégoire XVI dans ses jardins.

Cependant, son élection avait été proclamée dans la Romagne comme une victoire du parti libéral.

Et on ne doit pas s'étonner de l'enthousiasme qui accueillit la proclamation du nouveau pontife, quoiqu'il fût peu connu. Le célèbre philosophe et écrivain Gioberti, sur lequel nous aurons occasion de revenir, avait déjà publié son livre // Primalo, lu avec avidité dans toute l'Italie. L'idée de la régénération de la Péninsule par la papauté parut heureuse ; elle ne sembla pas du moins impossible , car on croit aisément à ce qu'on désire. Les libéraux y acclamèrent et préparèrent dans les villes une manifestation éclatante pour célébrer l'élection de Pie IX et maudire du même coup la mémoire de Grégoire XVI, qui, pendant longtemps, avait fait obstacle à l'avènement de leurs idées. Les campagnes, de leur côté, firent cause commune avec les villes.

Pour réaliser la pensée du livre de Gioberti : Pape et Italie, il fallait entourer l'homme nouveau d'une auréole éblouissante, il fallait placer son autorité dans une sphère inaccessible aux influences politiques du dehors et du dedans, mettre son individualité au-dessus de toute autre, en faire aux yeux de tous le véritable représentant de Dieu sur la terre.

Dans ce but, les livres, les journaux, les brochures, les murailles elles-mêmes célébrèrent chaque jour à

lenvi les mérites de Pie IX. Les poëtes, les écrivains les plus distingués, la plupart sans conviction bien sincère, mais parce qu'ils y voyaient le moyen d'atteindre leurs espérances politiques , mirent au service du nouveau pape leur plume remplie d'éloges hyperboliques.

Les cris de vive Pie IX! retentirent de toutes parts. Bologne s'illumina comme pour un jour de fête, et les habitants de Sinigaglia, la ville natale de Mastaï, s'empressèrent de voter des fonds pour lui ériger une statue.

Pie IX, caressé par les acclamations populaires , nomma au ministère les cardinaux Gizzi et Amati. Il annonça l'intention de parcourir ses États pour constater par lui-même les maux dont ils étaient affligés, afin d'y porter remède.

Quelques membres de la camarilla rétrograde comprirent alors que le nouveau pape allait leur échapper; ils connaissaient son caractère ombrageux , et lui insinuèrent qu'il y aurait danger à mettre ce voyage à exécution. Mais Pie IX, à son début, sensible aux acclamations et aux flatteries , leur répondit fièrement : — « Quand je suis au milieu de mes sujets, je ne crains personne.» — Puis, obéissant à cet esprit de contradiction qui caractérisa tous ses actes, il publia le 7 juillet un édit par lequel il suspendait tous les privilèges accordés par Grégoire XVI à ses favoris.

Le même jour, il imposait les prêtres, pour alléger en quelque sorte les charges des autres citoyens.

Ces deux actes, les premiers de son règne, semblaient dictés plutôt par la rancune que lui avaient inspirée les

insinuations des rétrogrades, que par une résolution bien arrêtée de réformer les finances. Quoi qu'il en soit, ils étaient aussi maladroits que justes, et le peuple les accueillit comme une préface à d'autres mesures plus importantes.

Le 18 juillet, c'est-à-dire un mois après son avènement, Pie IX proclama l'amnistie générale. C'était, du reste, un acte de justice plutôt que de générosité à l'égard d'hommes bannis de leur patrie, la plupart sans procès et sans condamnation, et qui, pendant seize ans, avaient traîné sur la terre étrangère une vie d'amertume et de privations. Et encore cet acte de réparation, il fallut la pression do l'opinion publique et la fermeté généreuse de Pie IX pour l'arracher au Vatican. L'amnistie fut accueillie comme elle devait l'être au sein d'un pays dépeuplé par les proscriptions. Le lendemain de cette proclamation , la voiture de Pie IX, entourée par la foule, fut traînée dans les rues par le peuple aux cris enthousiastes de : Vive Pie IX ! Vive l'Italie I

Pie IX se sentit alors engagé dans la voie des réformes. L'année 1846 les vit se succéder les unes aux autres à des intervalles rapprochés.

La réduction du tarif des douanes avait été opérée quelques jours auparavant. Le 25 septembre , un édit réduisit l'impôt sur la farine et sur le sel.

Vers le même temps, un motu proprio annonça la

formation d'une commission chargée de présenter des projets de réforme au souverain pontife; elle se composait tout entière d'hommes appartenant au parti libéral modéré. Un autre moluproprio abolit les tribunaux privilégiés, où les ecclésiastiques jugeaient les différends entre les particuliers et la chambre des finances. Des tribunaux laïques furent créés à cet effet. La raison de ce changement, signalée par le molli proprio, constatait l'injustice de l'ancien ordre de choses, où l'État se trouvait à la fois juge et partie, d'après la déclaration du pape lui-même.

Cette décision, à laquelle succédèrent quelques modifications judiciaires, ferma Tannée 1846.

Ces réformes inauguraient pour l'Italie une ère d'affranchissement. Tous les yeux se tournèrent vers le nouveau pape. Les princes italiens eux-mêmes, effrayés et forcés par l'exemple, voulurent entendre la voix des peuples reconnaissants.

Le grand-duc de Toscane, Léopold II, fut le premier à suivre l'impulsion. 11 publia tour à tour un décret sur la liberté de la presse, une amnistie pour les troubles de Pise, la création d'une consulte d'Etat, l'abolition de la peine de mort en matière politique, et la formation d'une garde nationale.

La Sardaigne ne voulut pas rester en arrière. Elle avait débuté par la réorganisation de l'instruction élô-

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mentaire; elle continua par la réforme de la jurisprudence criminelle, et permit la publicité des débats en même temps qu'elle étendait la liberté de la presse.

Cette marche progressive fut suivie jusque dans la principauté de Monaco elle-même ; car une constitution fut accordée par Florestan II à ses sujets. Il n'y eut pas jusqu'à la petite république de Saint-Marin qui, subissant le contre-coup de tant de réformes, ne fît en 1848 sa révolution sociale.

La Lombardo-Vénétie, les principautés de Parme et de Modène, et le royaume des Deux-Siciles, se refusèrent à imiter les gouvernements qui les entouraient. Des troubles éclatèrent alors, notamment à Parme, puis dans la Sicile, puis à Naples, puis à Milan. Ils étaient le résultat de la conduite des gouvernements progressifs, ils accusaient l'influence de la papauté sur l'Italie.

De toutes parts, en effet, retentissait dans la Péninsule le cri de : Vive Pie IX ! Ce nom était dans toutes les bouches; on saluait en lui le régénérateur de l'Italie; les pays étrangers eux-mêmes se sentirent gagnés par cet enthousiasme, et Rome attira sur elle les regards de l'Europe entière.

Ce fut sous ces auspices que s'ouvrit l'année 1847. Mais, ce qui eût été de nature à encourager tout homme fort de ses convictions, commença à effrayer Pie IX. La diplomatie des gouvernements absolutistes et les ran-

cunes du parti vaincu lui montraient l'abîme dans lequel, selon eux, il entraînait à son insu la papauté, la monarchie et l'Eglise. La réaction avait regagné sourdement une partie du terrain perdu.

L'attitude des républicains les plus avancés avait d'ailleurs livré à la camarilla rétrograde, sinon la confiance, du moins l'oreille du pape. Elle insinuait doucement que les libéraux, loin de se montrer satisfaits des réformes accordées, ne les considéraient que comme la préface d'autres réformes plus importantes.

Cette assertion, du reste, était vraie : on attendait de Pie IX la formation d'une garde nationale dans les États Romains, et des mesures plus énergiques que celles qui avaient été prises.

Il faut ajouter aussi que le retentissement qu'obtinrent ses actes dans l'Europe entière ne laissa pas de causer une certaine inquiétude au souverain pontife; il pouvait craindrequelesgouvernementsmonarchiques ne se défiassent de ses intentions. Ce fut alors qu'il entrevit, sous l'influence de la peur, le rôle immense qu'il était appelé à jouer sur la scène du monde. 11 craignit que les gouvernements européens ne l'accusassent de s'y jeter. Pour la première fois, il tourna ses regards en arrière.

La diplomatie européenne qui l'entourait jouait aussi dans tout cela le plus grand rôle.

Mais, après avoir inauguré son règne d'une manière aussi libérale, il ne pouvait revenir brusquement sur ses pas. Il sut dissimuler ses craintes sans les étoufler complètement.

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On ne peut s'expliquer que de cette façon le caractère de ses actes, qui forment une période distincte dans Tannée 1847.

Elle s'ouvrit le 15 mars par rétablissement d'un conseil de censure dont la tendance était réactionnaire. Néanmoins, une manifestation en faveur de Pie IX s'étant produite le 27 juin à Cuire, en Suisse, il se laissa arracher, le 5 juillet, ledit qui créait la garde nationale sur le modèle de celle qui existait en France à la même époque.

Cette mesure, quoique retardée par les hésitations pontificales, arriva encore assez à temps pour prévenir un malheur dont la portée, selon toute apparence, eût été très-considérable. Le pape, timide dans ses réformes, avait laissé subsister, à côté des nouveaux corps, une partie des anciens éléments constitués par Grégoire XVI, et particulièrement les soldats volontaires (centurioni), de si funèbre mémoire.

Les officiers de ces troupes, gagnés par l'argent du parti rétrograde, et animés encore par le ressentiment de leur chute, voyaient avec peine le gouvernement s'engager dans une voie où ils allaient être livrés désormais à la vindicte publique.

Les ennemis des libéraux ne négligeaient rien pour augmenter ces craintes. Le gouverneur de Rome, monseigneur (irassellini, appartenait lui-même à la coterie

réactionnaire, et les soldats, appuyés sur son autorité, espéraient faire une diversion, et engager par un mouvement décisif le pape dans une voie nouvelle.

Le 17 juillet, premier anniversaire de l'amnistie, était attendu impatiemment par tous les libéraux. Un feu d'artifice devait être tiré en l'honneur de cet acte mémorable. Les préparatifs de cette solennité animèrent des deux côtés les partis extrêmes. Le 15, un homme de la fraction libérale, un marchand de vin, Cicerovacchio, prétendit avoir découvert un complot militaire.

Jl ne s'agissait de rien moins, d'après son dire, que de massacrer vingt mille personnes. Pour arriver à engager la lutte, on devait ouvrir les prisons à une centaine de criminels qui se précipiteraient dans la foule avec des poignards et provoqueraient les milices du pape. Les officiers, prévenus, devaient crier alors : « Les libéraux nous assassinent ! ... » et faire feu sur la foule.

Cette nouvelle se répandit rapidement. La population de Rome la crut d'autant plus aisément, qu'on connaissait l'animation extrême des deux partis. Dès lors, tout fut en rumeur dans la ville. Cicerovacchio, devenu le héros du jour, fut porté de rue eu rue pour raconter les détails du complot. Des rassemblements armés se formèrent; le désordre fut à son comble. Le feu d'artifice fut contre- mandé, et le peuple poursuivit avec acharnement tous ceux qu'il soupçonnait de faire partie de la conspiration.

Un journal rapporte qu'un individu accusé d'espion-

mains de la foule irritée,

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lorsque le P. Veutura accourut et sauva par sa présence la vie de cet homme.

11 fallut que le parti modéré s'interposât pour calmer l'agitation et prévenir la guerre civile.

Le cardinal Feretti, cousin du pape, nommé tout récemment secrétaire d'État par Pie IX, vit sa voiture # dételée au moment où il pénétrait dans la ville. Il crut devoir signaler son entrée en fonctions par des actes énergiques, et il se décida pour le moyen le plus efficace : la destitution et l'exil de Mgr Grassellini.

On instruisit aussi le procès de cette conspiration réactionnaire, qui n'avait jamais été organisée que dans la tête des libéraux et pour arracher au pape lu décret d'institution de la garde nationale.

Le 20 juillet, une proclamation du nouveau gouverneur, Giuseppe Morandi, calma l'agitation qui régnait à Rome. Cette affaire n'eut pas d'autre suite.

Vers la même époque, une place forte du gouvernement pontifical, Férrare, fut occupée par l'Autriche. Le légat qui la gouvernait, Louis Ciacchi, protesta à deux reprises et fort énergiquement contre une mesure dictée, sans aucun doute, par la crainte que les réformes de Pie IX avaient inspirée à l'Autriche. Cette protestation n'eut aucun effet. Cependant le pape, pressé par les derniers événements, sentit la nécessité de donner une organisation définitive au gouvernement. Les services

que les gardes nationales avaient rendus dans les derniers troubles lui firent espérer qu'il trouverait dans le parti modéré un appui assez sûr; aussi le moluproprio qu'il publia le 2 octobre sur l'organisation du conseil municipal et du sénat de Rome, fut dicté par un sentiment libéral. Mais, par un revirement que peut seul expliquer le caractère du souverain pontife, un mois après, le \ 5 novembre, à l'ouverture de la Consulte d'État, Pie IX sembla se plaindre des novateurs.

11 avait commencé son discours en déclarant ses intentions réformatrices ; mais il s'interrompit pour s'écrier tout-à-coup, et avec une grande vivacité : <c Celui-là se tromperait grandement, qui verrait dans la Consulte d'État que je viens de créer la réalisation de ses propres utopies, et le germe d'une institution incompatible avec la souveraineté pontificale... Qu'on le sache bien, je ne veux rien retrancher de la souveraineté du pontificat. »

LesRomains pouvaient juger, par ces paroles, du cas qu'ils devaient faire de la constance de Pie IX; mais on ne se laisse pas facilement désabuser. L'ouverture de la Consulte d'État était d'ailleurs pour eux un jour de fête, et le soir même toutes les rues furent illuminées et retentirent des cris de : « Vive Pie IX ! Vive l'Italie! »

Le 29 décembre 1 84 7 parut le décret organique du conseil des ministres.

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Ce décret, depuis longtemps attendu, devait être mis à exécution le 1er janvier 1848. De tous les actes de Pie IX, il est le plus conforme à la politique qu'il suivait alors ; aussi mérite-t-il un court exposé.

Après avoir rappelé les deux molu proprio du 1er et du 45 octobre, par lesquels il avait institué le conseil d'État et la municipalité romaine, le pape divise le gouvernement ministériel en neuf attributions : le ministère de l'extérieur, le ministère de l'intérieur, le ministère de l'instruction publique (sauf les droits de l'autorité ecclésiastique), le ministère de la justice, le ministère des finances, le ministère des beaux-arts, de l'industrie et de l'agriculture, le ministère des travaux publics, le ministère delà guerre, et, enfin, celui de la police.

Le conseil des ministres doit toujours avoir pour secrétaire un cardinal nommé parle pape ; les attributions de ce conseil sont de discuter les affaires publiques avant de les présenter au souverain pontife.

Sont réservées à ce dernier, par l'entremise du secrétaire d'État, les nominations des nonces, légats, diplomates et des fonctionnaires d'un rang supérieur, ministres, auditeurs, généraux de brigade et de division, etc.

Les délibérations du conseil des ministres sont secrètes, elles ne reçoivent leur exécution qu'après la sanction du souverain.

11 est fait mention dans cet acte de privilèges spéciaux accordés aux auditeurs ecclésiastiques.

11 se termine enfin par la confirmation du pouvoir

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absolu du pape et la négation formelle de toute intervention nationale dans ses décisions.

Si nous avons exposé, malgré l'aridité d'un pareil sujet, la conduite du gouvernement pontifical à son début, c'est que là est le véritable point de départ de la révolution italienne. L'influence de la papauté sur les affaires particulières de la Péninsule détermina de toutes parts, soit l'assentiment libre des princes à réaliser les réformes libérales, soit la révolte des peuples contre les princes eux-mêmes au nom des institutions consacrées par la justice et la politique pontificale. Il semblait à ce moment que la papauté tenait entre ses mains le sort de l'Italie. Cette croyance était si générale et si accréditée à cette époque, que M. de Lamartine, à une séance de la Chambre des Députés du 29 janvier 1848, disait que Pie IX devait constituer libéralement et fédéralement la Péninsule. De semblables paroles attestent assez l'importance que le nouveau pontife avait acquise par les réformes dans lesquelles il s'était engagé.

Nous allons suivre maintenant, d'après les grandes divisions que nous nous sommes tracées, et selon l'ordre chronologique que l'histoire nous impose, les conséquences des réformes du Saint-Siège dans les différents États de l'Italie.

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