‹ Histoire de l'Italie en 1848-49Chapitre 6 sur 50 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

La Sicile^ au commencement du dix-huitième siècle, appartenait à la maison de Savoie. Elle fut enlevée en H34 par l'Espagne, sous le prétexte que la constitution accordée à cette île, d après les clauses du traité d'Utecht, avait été violée par Victor-Amédée.

La vice-royauté de Naples appartenait alors à l'Espagne, qui y annexa la Sicile, et confia ce double commandement à Charles III. Ce roi fut couronné à Palerme le 5 juillet 173B.

Lorsque Naples forma un royaume indépendant sous le règne de Ferdinand Ier, successeur de Charles III,

les titres de ce roi à la possession de la Sicile ne pouvaient subsister qu'autant que la constitution sicilienne serait maintenue. Aussi le nouveau monarque avait-il juré, à son avènement au trône, le respect de cette constitution.

Lors de l'invasion française, au commencement du dix-neuvième siècle, Ferdinand I" s'était réfugié au milieu des Siciliens, et ce fut grâce à leur dévouement qu'il put conserver la couronne.

On voit donc qu'il était doublement obligé de respecter la constitution sicilienne, d'abord par le serment prêté, ensuite par la reconnaissance des services rendus.

Il renouvela ce serment en 1812, lorsque, sous la protection de la flotte britannique, la constitution fut de nouveau proclamée.

Cependant, malgré tant d'engagements, il ne se vit pas plutôt réintégré dans le royaume de Naples par la défaite de Joachim Murât, qu'il raya d'un coup de plume, les 8 et H décembre 1816, les traités qui garantissaient l'existence constitutionnelle de la Sicile.

Les traités politiques sont toujours ce que les fait la main du plus fort; l'étude de l'histoire rend cette vérité évidente.

L'exil, loin de modifier le caractère despotique de Ferdinand, n'avait fait que le développer encore. Naples et la Sicile furent traités en pays conquis.

Cette politique ingrate et déloyale souleva en 1820 une insurrection militaire. Ferdinand jura une nouvelle constitution, et proclama, ou plutôt implora une amnistie pour conserver sa couronne. Mais, après s'être échappé de son royaume, il alla chercher le secours de l'Autriche, et revint, appuyé sur une armée étrangère, s'asseoir sur un trône tant de fois perdu et recouvré.

Ni la constitution jurée, ni l'amnistie ne furent respectées; les fureurs les plus réactionnaires signalèrent son retour. Le ministre de la police Canosa traita les sujets deB Deux-Siciles en révoltés et en ennemis. Les excès auxquels il se livra provoquèrent l'indignation du général autrichien, qui exigea l'éloignement de ce misérable. Ce ne fut pas la seule fois que l'Autriche crut devoir intervenir contre ces oppressions et ces violences: trente officiers, accusés d'avoir pris part à la révolution de 1820, ayant été condamnés à mort, le même général parvint à en arracher vingt-huit à l'échafaud qui les attendait.

Malheureusement pour les sujets de Ferdinand, l'intervention honorable de l'Autriche ne pouvait durer. Après l'évacuation des troupes étrangères, les vengeances royales reprirent leur cours. La censure fut rétablie et poussée jusqu'aux dernières limites; l'espionnage devint nécessaire pour prévenir les complots qui couvraient le royaume entier. La police, lâche devant les brigands qui infestaient Naples et Ja Sicile, devint insolente et cruelle contre les citoyens; elle ne reconnaissait aucune loi dans l'exercice de ses persécutions. Chez tous les

gouvernements qui redoutent la colère des sujets opprimés, la peur se traduit par des atrocités inouïes. On ne trouva rien de mieux que de remettre en vigueur la bastonnade et la torture, et le plus beau pays de l'Europe devint le théâtre des scènes les plus sauvages.

Lamort de Ferdinand Ier, en \ 825, fut regardée comme un bonheur; mais la joie ne fut pas de longue durée. François Ier, qui régna de 1825 à 1830, suivit en tous points la conduite de son père. La révolte de 1828, dans la province de Salerne, fut pour lui l'occasion de nouveaux crimes et de nouvelles proscriptions.

Un homme, entre autres, s'acquit une triste réputation par le zèle qu'il mit à exécuter ses représailles : c'est Del Caretto. 11 fit démolir et incendier les mai sons des révoltés de la province de Salerne, fusiller les coupables, et exposer sur la grande route les têtes des victimes, enfermées dans des cages de fer. Elles y restèrent plusieurs mois, attestant l'horreur de pareilles exécutions.

A son avènement au trône, le fils de François Ier récompensa Del Caretto en l'élevant au ministère de la police. A ce il eau s'ajoutèrent le choléra, les tremblements de terre et la famine. La Sicile en souffrit plus particulièrement; aussi les tentatives d'insurrection y furent plus nombreuses. Elles ne servirent qu'à signalera la fois la cruauté du gouvernement et l'indignation toujours croissante des citoyens.

L'histoire des conspirations qui agitèrent le royaume serait trop longue à raconter. Nous ne citerons qu'un

seul fait dont le retentissement a soulevé en Europe une réprobation universelle.

i\ous voulons parler des frères Bandiera.

AttiliusetErailius Bandiera étaient fils de B. Bandiera, contre-amiral de la marine autrichienne ; ils servaient sous les ordres de leur père, l'aîné en qualité de lieutenant, le plus jeune comme enseigne. Ames aimantes et généreuses, ils s'étaient attiré l'affection de tous.

Chacun sait que la marine de l'Autriche se compose en grande partie d'Italiens; les frères Bandiera Tétaient aussi. Leur pensée généreuse rêva l'indépendance de la patrie opprimée. Affiliés à la société secrète de la jeune Halte, formée et dirigée par Mazzini, ils étaient parvenus à gagner une partie des équipages autrichiens, et ils espéraient tenter, sur la frégate la Bellone, une descente en Sicile, lorsqu'une trahison prévint l'exécution de ce projet.

Avertis à temps, les deux frères purent s'enfuir à Corfou, sans toutefois renoncera leur projet. Le gouvernement autrichien leur envoya leur mère en leur promettant le pardon et la réintégration dans leurs grades.

t Pour ceux qui ont connu les frères Bandiera, dit M. Ricciardi, il est facile de comprendre ce qu'ils durent souffrir en restant inébranlables devant la douleur d'une mère tendrement aimée. » Mais ils avaient résolu de vaincre ou dépérir.

Dans la soirée du 1 6 juin 1844, ils débarquèrent à l'embouchure du fleuve Noto, non loin de Cotrone en Calabre, avec Nicolas Riciotti, Domenico Moro, Francesco Berti, etc. Ils étaient une vingtaine en tout.

Leur plan était d'éviter toute rencontre jusqu'à Cosenza. Ils devaient alors apparaître armés dans cette ville» et provoquer les citoyens à délivrer les prisonniers politiques dont les cachots étaient remplis.

Des intelligences avaient été ménagées dans la ville et dans la province ; plusieurs de leurs partisans vinrent les rejoindre à quelque distance de leur débarquement, et se jetèrent avec eux dans les bois.

Un soir qu'ils s'étaient endormis après une longue

bre qu'ils étaient, et gagné par l'espoir de réaliser les bénéfices d'une trahison, les abandonna pour aller donner l'éveil aux troupes de Cotrone.

Cette disparition subite les plongea dans l'inquiétude ; mais ils étaient décidés à suivre leur destinée jusqu'au bout. Ils continuèrent donc leur chemin.

Après trois jours de marche au milieu des forêts et des fondrières, la petite troupe se vit entourée par des forces militaires imposantes.

Il n'y avait nul moyen de fuir. Le combat était disproportionné, mais ils l'acceptèrent. Une lutte sanglante s'engagea, et bientôt, accablés par le nombre, blessés presque tous, ils furent faits prisonniers, et, les chaînes aux pieds et aux mains, jetés dans les cachots de Cosenza.

La foule, sympathisant avec les héroïques conspirateurs, entoura, vingt-trois jours durant, la prison dans laquelle ils étaient enfermés. Les femmes elles-mêmes leur envoyaient des fruits, des bouquets et des lettres de consolation. Partout le sentiment public plaignait les malheureuses victimes de leur amour pour l'Italie.

Pendant ce temps, une commission militaire procédait à leur jugement; les débats ne furent pas longs. Quatorze dentre eux furent condamnés à mort. On commua, pour cinq seulement, la peine capitale en une prison perpétuelle.

La sentence fut signifiée, le 24 juillet, à Attiliuset à Emilius Bandiera. Ceux dentre leurs compagnons qui devaient marcher avec eux à la mort étaient Nicolas Iliciotti, Domenico Moro, Anacharsis Nardi, François Berti, Jacques Rocca, Venerucci et Lupatelli. Ils écoutèrent la lecture de leur condamnation sans donner le moindre signe de faiblesse.

Le lendemain, 25 juillet, à cinq heures du matin, le geôlier vint leur annoncer que le moment fatal venait de sonner. Ils s'habillèrent avec élégance comme pour une cérémonie religieuse, et, le front serein, ils marchèrent jusqu'au lieu de l'exécution en chantant l'hymne patriotique :

Chi per la palria inuore Vissuto ha assai, etc.

(Celui-là a assez vécu qui meurt pour la patrie, etc..)

Un immense concours de population répondait à ces chants par des larmes. Arrivés au théâtre de l'exécution,

M UÉVML.

les condamnés se trouvèrent en face d'un peloton de soldats. Un silence funèbre régna alors autour d'eux: tous les cœurs étaient serrés , toutes les mains jointes.

Lorsqu'on voulut leur bander les yeux, ils refusèrent, et demandèrent comme une faveur de commander euxmêmes l'exécution. Les soldats, frappés de cette suprême énergie, hésitèrent longtemps à faire feu. C'était cependant prolonger l'agonie des martyrs.

— Soldat moi-môme, s'écria alors Riciotti, je sais que les soldats doivent obéir.

— Tirez-donc ! dit à son tour Attilius Bandiera, et surtout visez au cœur !

Une décharge répondit à ces paroles ; elle fut dominée par le cri de Vive l'Italie! Ce cri se fit entendre un instant après, mais il était plus faible : trois des condamnés n étaient que blessés.

Une seconde détonation vint étouffer ce cri dans le silence de la mort. 1

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