‹ Histoire de l'Observatoire de Paris de sa fondation à 1793Chapitre 34 sur 61 · Filière double avec ses coussinets et tarots · texte numérisé non relu

Filière double avec ses coussinets et tarots

36. Deux marbres propres à dresser les plans, dont l'un a environ

7 pieds de longueur sur 5 et l'autre 4 pieds sur 3. »

Pour éviter les défauts résultant de la multitude de pièces et d'assemblages employés dans la fabrication des instruments ordinaires, Cassini avait adopté l'idée de fondre et de couler la carcasse en cuivre du grand mural d'un seul morceau et d'un seul jet. Il fallait pour cela établir à l'Observatoire une fonderie qui devait être le complément de l'atelier. Le ministre et le comte d'Angiviller ajant donné leur assentiment, la fonderie fut établie « dans

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un bâtiment séparé qui existait déjà dans la cour de l'Observatoire et, dès le mois d'août 1786, on était en état de faire les premiers essais » (*). La fonderie était sous la direction du sieur Héban, qui avait son logement à l'Observatoire au rez-de-chaussée, à droite de la porte d'entrée. Le rez-de-chaussée de la tour de rOuest était le magasin des modèles; le traité avec Héban est daté du 7 mars 1786 (Arch. de VObs., D.S.Sg).

Le premier essai fut la fonte d'un petit quart de cercle de 17. pouces de rajon et de la colonne qui devait lui servir de pied ; Cassini fit part de ce premier succès à M. de Breteuil le 7 du mois d'août.

« J'apprends avec plaisir, lui répond le Ministre le 10, le succès de votre tentative et puisque vous espérez de réussir également à faire couler d'une seule pièce le grand quart de cercle de 8 pieds de rayon, je vous autorise bien volontiers à le tenter; vous voudrez bien me faire part du résultat de ce nouvel essai, s

Cependant, avant d'affronter la fonte du grand quart de cercle, Cassini essaya encore ses forces sur un cercle entier de 5 pieds de diamètre avec ses rajons, qui devait faire partie de la monture du grand instrument (10 octobre 1786). Cette fonte ayant réussi aussi complètement que les autres, il n'y eut plus lieu d'hésiter à se livrer à la grande entreprise ; elle devait avoir lieu au commencement de l'année suivante, 1787 : il ne fallait pas moins de temps pour la construction des moules et pour tous les préparatifs nécessaires.

Si j'arrête l'attention du lecteur sur ces essais, ce n'est pas simplement pour mettre en lumière l'activité de Cassini : ils avaient, ce me semble, une portée plus haute et dénotaient chez leur auteur une intelligence des besoins de l'Astronomie bien en avance sur son temps. Jusque-là, la construction des instruments a été œuvre de chaudronnerie ; je veux dire par là que les quarts de cercle et les lunettes de Langlois, aussi bien que les instruments anglais de Graham, de Bird et de Ramsden, étaient formés par l'assemblage au moyen de soudures, de vis et de rivets, de feuilles de métal

(') L'emplacemeat de la fonderie n^est nulle part indiqué avec précision. II est probable qu'elle était adossée au mur de soutènement de la terrasse, à l'ouest du grand bâtiment de l'Observatoire.

obtenues par laminage et de pièces découpées. Telle fui encore la construction de Lenoir, de Fortin et de Ganibey. En Allemagne, von Reichenbach, dès le commencement du xix® siècle, introduisit dans la fabrication des instruments de précision le mode de construction essayé par Cassini (Ph. Gaul, Princîpien der Astronomischen Instriunentenkùnde^ p. 3). Mais il faut arriver à Briinner, à Secrétan, à Eichens en France, à W. Simms en Angleterre, pour voir les procédés de la grande mécanique industrielle appliqués à la construction des instruments d'Astronomie. Cassini, en essayant de fondre tout d'une pièce un quart de cercle de 7 Y pieds de rayon, un cercle entier de 5 pieds avec ses rayons, tentait de réaliser, dès 1786, un progrès qui n'entra dans la Science que ()o ans plus lard ; malheureusement ce ne fut qu'un essai : Cassini ne pouvait prévoir à ce moment les obstacles qui allaient lui faire perdre le fruit de dix-huit mois d'études et de travaux préparatoires et changer complètement le cours de ses idées et de ses projets.

Le 10 octobre 1786, Cassini écrit à M' de Breteuil :

« Le sieur Mcgnié que j'avois mis à la tête de mou atelier, en qui j'avois placé ma confiance fondée par de grands talens, vient de disparoitiN?, perdu de dettes dont j'ignore la source. Ses créanciers ont tout saisi chez lui, il emporte entre autres 14000 livres à un particulier qui les lui a avancées pour des instruniens qui ne sont pas encore faits, et 5 4^8 livres que je lui avois avancées pour le roi, se trouvent également perdues; vous jugez, Monsieur, de mon désespoir, non que je craigne^des reproches de votre part; vous êtes juste, voilà ma conduite exposée dans le Mémoire ci-joint : jugez si j'ai manqué de prudence. »

A cette lettre était jointe un Mémoire justificatif dont j'extrais les principaux passages.

« Comme il s'agissait d'avancer de l'argent au sieur Mégnié, il étoit prudent de prendre des précautions. Voici celle qu'on a prise, la seule possible vis à vis de quelqu'un qui n'a rien.

» L'on a exige que le marché passé avec lui fut cautionné de quelqu'un et c'est Monsieur de la Lande, Membre de l'Accadémie, dont le nom est si connu qui, protégeant le sieur Mégnié, a bien voulu se porter caution pour lui et signer en cette qualité au bas du marché. On a plus fait : le sieur Mégnié ayant une fois demandé une somme de 600 livres en un seul

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payaient, on a refusé de la lui remettre en mains propres et c'est à M^ de la Lande, comme caution, et sur sa propre quittance, que les 600 livres ont été délivrées. On ne pouvait assurément apporter plus de précautions et de prudence.

» Toutes les autres sommes délivrées au sieur Mégnié jusqu'à la concurrence de 5418 livres ne lui ont été remises depuis 18 mois que de semaines en semaines, pour payer ses ouvriers, faire des achats d'outils ou de cuivre. Mais cet homme de mauvaise foi recevait l'argent, ne payait point les ouvriers, n'achetait que la moitié des outils et du cuivre dont il disait avoir besoin, ou ne les payait pas. Cette manœuvre sur la fin ayant élé découverte, on a cessé d'avancer au sieur Mégnié l'argent qu'il demandait, et c'est alors que sa banqueroute s'est déclarée. 9

Le i4 octobre, Cassini reçut du ministère la réponse que voici :

a J'ai, Monsieur, rendu compte au ministre de la disparution de Mégnié et de la perte qui en résulte. Il en a été très fâché ; mais il est fort éloigné de vous en rien imputer, ni de vous taxer à cet égard d'aucune négligence ou défaut de précaution. Vous verrez par la lettre que vous allez recevoir de lui, qu'il en écrit à M' de Crosne. Il sera nécessaire que vous voyiez ce magistrat, et que vous conveniez ensemble des mesures les plus propres à diminuer la perte. Il y a à cet égard des formes à remplir sur lesquelles M' de Crosne peut seul diriger notre marche. J'ai l'honneur d'être, etc.

» Signé: Rabinet ('). »

La lettre du baron de Breleuil est ainsi conçue :

« Fontaioebleau, 1/4 octobre 1786.

» C'est, Monsieur, un événement bien fâcheux que la disparution du sieur Mégnié et que la perte qui en résulte. Je vais en écrire à M"" de Crosne avec qui je vous prie d'en conférer pour voir quelles sont les mesures les plus propres pour diminuer cette perte, en observant néanmoins de ne rien faire qui puisse compromettre l'autorité et blesser les droits de personne.

» Je suis, très parfaitement. Monsieur, etc.

» Signé : Le baron de Bretedil. »

Ainsi le Ministre, en partageant les regrets du directeur de rObservatoire, ne put qu'approuver sa conduite et sa gestion.

"Ces regrets, à la vérité, furent diminués par cette considération que les travaux de réfection du grand bâtiment de l'Observatoire, qu'on venait de commencer, allaient contraindre à abandonner

(') Rabioet était premier commis des bureaux du baron de Breteuil.

l'atelier. Les voûtes supérieures de la tour étant démolies, il fallut transporter ailleurs tous les outils; le travail de l'atelier ne continua que pendant quelques semaines après la fuite de Mégnié, sous la direction de Arnoult et Hautpois. {Compte des dépenses de 1 786.)

Après la restauration du grand bâtiment, ni l'atelier ni la fonderie ne furent rétablis en vue de la construction des instruments; les événements avaient changé les visées de Cassini. Les outils devenus inutiles à l'Observatoire furent réclamés en 1793, parle ministère de la Guerre, pour être employés à la fabrication extraordinaire des fusils ( Lettre du citoyen Dupuis, adjoint au ministre de la Guerre, au directeur temporaire de la maison nationale de l'Observatoire, du 16 brumaire an 11). Le reçu du citoyen Mégnié, administrateur de la commission des armes, signale : neuf étaux, une règle de 6 pieds, un marbre de 4 pieds sur 3 et son support en charpente, une enclume avec son billot et un soufflet de forge; il ne resta à l'Observatoire que les deux grandes règles de 7 pieds et le cercle de 5 pieds de diamètre, qui furent retrouvés plus lard par le Bureau des Longitudes, dans le caveau qui existe derrière le logement du rez-de-chaussée [Procès-verbal de la séance du 29 brumaire an V (19 novembre 1796)]; on les mit avec les livres de la bibliothèque ; il n'y a plus trace de ces règles dans les inventaires ultérieurs.

La fonderie de l'Observatoire, agrandie d'un terrain d'environ 20 pieds de côté et accrue d'un nouveau fourneau, avait été, dès le mois de juillet 1793, convertie en une fonderie de canons, sous la direction de Héban. (Lettre du ministre de l'Intérieur Garai au citoyen Cassini, du 7 juillet 1793.) Un peu plus tard, on mit en outre à la disposition du fondeur le rez-de-chaussée de la tour de l'Est. [Lettre de Carnot et Prieur, membres du Comité de Salut public, à Perny, directeur temporaire de l'Observatoire, du 22 pluviôse an II (9 février 1794)']

Telle fut la fin de l'atelier de l'Observatoire. La déception de Cassini en face de sa ruine dut être d'autant plus cruelle, qu'il avait fondé sur cet établissement de plus grandes espérances pour l'avenir de la construction des instruments et l'éducation des ingénieurs français. Heureusement, des circonstances imprévues, en

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donnant à ses projets une nouvelle direction, purent adoucir ramertume de ses regrets. J'en parlerai dans le Chapitre suivant.

Avant d'aborder ce nouveau sujet, il me reste à dire quelques mots du troisième instrument dont TAcadémie et le Roi avaient autorisé la construction. L'équatorial, à Torigine, avait été destiné à ce même Mégnié. Il n'en pouvait plus être question pendant la construction, bien autrement importante, du grand quart de cercle mural. Mais il se présenta alors une occasion d'acquérir un instrument équivalent.

Ce fut un télescope grégorien de DoUond, de 6 J^ pieds de longueur et 7 pouces d'ouverture, monté parallactiquement sur un pied en acajou. Le corps, les mouvements et l'axe étaient en cuivre. L'équipage dudit télescope se composait :

I® De deux petits miroirs dont l'accouplement avec neuf oculaires donnait dix grossissements variant de ido à 3ooo fois;

'i^ D'un héliomètre de Bouguer avec son collet et contrepoids (*).

Cassini avait eu occasion de voir ce télescope chez Sjkes, opticien, marchand de curiosités, établi place du Palais-Royal, et il Tavait essayé à l'Observatoire; il avait bien reconnu l'inutilité des grossissements supérieurs à 5oo fois, mais avec les grossissements plus faibles, l'instrument lui avait semblé excellent. Ce télescope fut payé 6000 livres le i3 juillet lySS.

Nous en retrouvons la mention dans l'inventaire de 1793, sous le n® 43 (Mémoires pour servir, etc., p. 211). Il existait encore, mais en mauvais état, en l'an VIII ; Carroché fut chargé de le réparer. (Procès-verbaux du Bureau des Longitudes, 29 messidor an VIII.) Le 29 octobre 1807, le télescope fut transporté à l'Lcole militaire.

A l'époque où nous sommes arrivés, i" juin 1787, la somme de 2.4 000 livres allouée par le Roi pour la construction des nouveaux

(') Cet héliométre était de la même coastruction que ceux dont nous avons parlé précédemment (page 261, en note). II était formé d'un objectif simple de long foyer coupé en deux, qui s'adaptait sur Touverture du tube.

286 CHAPITRE XVII.— LA RESTAURATION DE l'OBSERVATO I RE.

inslruments était presque entièrement dépensée. Voici les chiffres que je relève dans le Compte rendu pour 1787, de l'emploi de cette somme.

11 avait été payé :

« i<> Pour rameublemenl des élèves, par autorisation

spéciale 1 1 27

» 1^ Pour avances à Lenoir sur le cercle entier a 400 » »

)) 3° A Sykes pour le télescope 6000 » »

» 4*^ Pour rétablissement de l'atelier et de la fonderie. .. f\ 710 la 8

» 5® Pour les fontes d'essai 3 758 1 6

» 6** Pour avances à Mégnié 54i8 14 o

» 70 Pour les ouvriers employés après la fuite de Mégnié. 332 ïo o » S"" Pour les objectifs du grand mural et du cercle

entier 67 1 5 3

» Totai 23 878* 4» 5**

En approuvant ce compte, le 2 juin 1787, ]\P de Breteuil ajoutait :

<i Je vois que les 24000 livres ne suffisent pas pour remplir ce que Ton se proposait de faire et qu'il y faudra ajouter environ 9000^. Je proposerai volontiers au Roi cette nouvelle dépense. Mais comme je suis informé que la voûte de l'atelier exige des réparations, qu'il a fallu le démonter et qu'on ne pourra y rien faire d'ici à un an, je vous prie de voir de quoi vous pouvez vous occuper dans ce moment-ci, et quelle somme peut vous être à peu prés nécessaire. »

Nous verrons au Chapitre suivant comment un voyage en Angleterre que Cassini fît à cette époque, en donnant une nouvelle direction à ses projets, lui permit de mettre à profit la bonne volonté du ministre et de parer au désastre provoqué par la destruction des ateliers de l'Observatoire.

LA RESTAURATION DE l'oBSE R VATOl R E .

(suite.)

Les Instruments. — Voyage de Cassini en Angleterre. — Ses nouveaux projets. — Commande d'instruments à Ramsden. — Cassini ramène en France un ouvrier pour la fabrication du flint-glass.

Lorsque Cassini de Thury (Cassini III) eut entrepris la Carte de France à laquelle il a attaché son nom, son ambition fut d'étendre sur les pajs voisins le réseau de triangles dont il avait couvert le royaume. Son voyage à Vienne, en 1761, eut surtout pour but de faire goûter à l'empereur d'Allemagne les avantages d'un pareil projet. En 1773, J.-D. Cassini son fils, dans un voyage qu'il fit en Italie avec son oncle Dominique-Joseph, marquis de Cassini, crut un instant avoir gagné le grand-duc de Toscane à sa cause. Mais ni l'un ni l'autre de ces princes ne donnèrent suite à ces propositions. Seul le roi d'Angleterre, George III, avec qui Cassini de Thury avait entamé des négociations directes, fit exécuter, de 1763 à 1784, le relevé trigonométrique de la Grande- Bretagne. En 1787, il s'agissait de relier cette triangulation à celle de France par des triangles jetés par dessus le Pas-de-Calais; c'est cette opération qui conduisit Cassini IV en Angleterre.

Les commissaires français, J.-D. Cassini, Legendre et Méchain devaient se réunir aux commissaires anglais, le général major Roy et Blagden, et un voyage à Londres était le complément nécessaire de l'opération. Cassini résolut de le mettre à profit pour visiter les observatoires et les ateliers des artistes anglais, remettant à son retour la décision à prendre pour les nouveaux instruments de l'Observatoire.

Ce projet ayant obtenu l'assentiment de M^ de Breteuil (Lettres

a88 CHAPITRE XVIII.

du 9 et du i5 juin 1787 dans la Correspondance relative à la jonction avec l'Angleterre, Arch. de l'Obs., D. 5. 7), Cassini partit le 17 septembre, muni des autorisations nécessaires pour s'aboucher et traiter au besoin avec Ramsden et Troughton. Il emmenait avec lui un artiste français, Carroché, déjà connu par la construction d'objectifs et de miroirs de télescope en platine.

Le récit de ses entrevues avec Ramsden, de sa visite à l'Observatoire du duc de Marlborough à Blenheim Park, à celui de W. Herschel à Slough, a été fait par lui en grand détail dans les Mémoires pour servir, etc., p. aS à agC). Je ne m'y arrête donc pas. En décembre les commissaires étaient de retour à Paris, fiers d'avoir fait lutter avec avantage un petit instrument français, le cercle répétiteur de Borda, contre le grand théodolite du général Roj, clief-d'œuvre du premier artiste de l'Europe, mais enthousiasmés aussi de la vue des magnifiques instruments qu'ils avaient admirés chez Ramsden et dans les Observatoires.

(( Nous n'avons pu. MM. Méchain, Legendre et moi, vous peindre que très imparfaitement l'admiration qu'a excitée en nous la vue des superbes instrumcns d'astronomie exécutés en Angleterre par le célèbre Ramsden. La fécondité du génie de cet artiste, la perfection de son exécution, et son expérience consommée dans son art, me forcent à reconnaître que, d'ici à longtemps, il sera bien difficile de parvenir, je ne dis pas à le dépasser, mais même à l'imiter. Je me crois obligé en conscience de vous prévenir que nos artistes, pour vous exécuter des instrumens fort inférieurs, vous dépenseraient deux fois plus d'argent que ne vous coûteraient des chefsd'œuvre de Ramsden, et qu'en prenant le parti de s'adresser à cet artiste pour avoir les instrumens qui nous manquent, on tirera le double avantage d'épargner de l'argent au Roi et d'acquérir des modèles, sur lesquels nos artistes pourront peu à peu se former.

» Je ne vous proposerai pas. Monsieur, de faire faire tous les instrumens par M*^ Ramsden, il ne faut lui demander que ceux qui sont absolument au-dessus des forces de nos artistes, et leur réserver les autres pour les exercer et les encourager, lorsqu'une fois ils auront devant leurs yeux les ouvrages du grand maître. A la vérité, l'idée que vous avez eue vous même d'en envoyer deux en Angleterre pour prendre des leçons de leur art accélérerait leurs progrès; je crains seulement que Ramsden ne veuille pas les prendre. » {Lettre au baron de BreteuiL)

A cette lettre était joint un projet de commande à Ramsden de

(* ) Voir aussi : Exposé des opérations faites en 1787 pour la Jonction des Observatoires de Paris et de Greenwich, Paris, 1792.

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deux instruments, une lunette méridienne et un quart de cercle tournant. M' de Breteuil l'approuva le 2 janvier. La commande était ainsi conçue (*):

Lettre à M. Bamsden,

« Sur le rapport, Monsieur, que j'ai fait à M' le baron de Breteuil de Tadmiration que m'avaient inspirée vos ouvrages, ce ministre, à qui les arts, les sciences et l'astronomie surtout sont si redevables, m'a témoigné le désir d'avoir de votre main des instrumens pour l'Observatoire royal de Paris. Vous jugez avec quel plaisir j'ai reçu de lui la commission de vous écrire à ce sujet pour savoir si vous voulez vous engager à travailler pour nous.

» Vous m'avez plus d'une fois témoigné votre estime pour la nation française. Vous savez que plus qu'aucune autre elle sait apprécier les talens et rendre hommage au mérite, dans quelque pays qu'il soit. C'est la France qui a le plus contribué à la gloire de Newton et à développer sa théorie ; c'est elle qui a récemment donné le nom de M' Herschel à la planète qu'il a découverte; c'est elle qui vient d'appeler dans son sein et de conquérir le célèbre géomètre Lagrange ; c'est à l'Observatoire royal de Paris qu'ont été faits de grands travaux et de belles découvertes en astronomie. Ne seriez-vous donc pas jaloux, Monsieur, de voir quelques-uns de vos ouvrages placés dans un pays et dans un lieu capables d'en connaître le prix, dignes de les posséder? J'ai osé en assurer M*^ le baron de Breteuil, mais, comme il sait le grand nombre de demandes qui vous sont faites, il a imaginé un moyen de vous mettre en état de le satisfaire plus tôt et d'accélérer la construction de nos instrumens. Il vous propose d'envoyer chez vous deux ouvriers français qui seraient sans cesse occupés à travailler sous vos yeux, sous votre direction, aux instrumens de l'Observatoire royal, et qui prendraient en même tems les leçons précieuses d'un si grand maître.

» Le premier instrument dont nous sommes le plus pressés est cette grande lunette méridienne que vous avez bien voulu me promettre pour le mois d'août prochain. Le second serait un grand -quart de cercle mural de 8 pieds français de rayon, monté, comme celui de M''le duc de Marlborough, sur un châssis tournant; et en place du contrepoids, je vous proposerais d'appliquer de l'autre côté du châssis un cercle entier. Cette réunion des deux instrumens serait très-curieuse par la comparaison qu'elle offrirait entre le cercle et le quart de cercle; je la crois digne d'aiguillonner votre génie.

(') Cette lettre, ainsi que la réponse de Ramsdeo, ont déjà été publiées pax* Cassini dans les Mémoires pour servir,.,,, p. 176 et suiv. Je les reproduis néanmoins ici, afin que le lecteur ait sous les yeux toute la suite de celte intéressante négociation.

1) J'attends, Monsieur, votre réponse avec la plus vive impatience : 10 Pouvez-vous, d'ici à environ deux années, livrer pour l'Observatoire royal de Paris la lunette méridienne, le quart de cercle mural et le cercle ci-dessus mentionnés? 2^ Permettez -vous que le Gouvernement envoie chez vous deux artistes entretenus à ses frais pour prendre des leçons d'un art que vous possédez au suprême degré, et qu'ils se feront gloire d'avoir appris de vous? Vous voudrez bien joindre à votre réponse l'aperçu, à quelques mille livres prés, de la valeur de ces instrumens, et demander telles avances et conditions qu'il vous plaira.

» J'ai l'honneur d'être, etc. . . .

M Le 6 janvier 1788. » Siffné : Gassini. »

Réponse de M, Ramsden.

« Je ne sais. Monsieur, comment vous exprimer ma reconnaissance de la manière dont vous avez bien voulu parler de moi à M' le baron de Breteuil. Je suis convaincu de mon incapacité de répondre à la trop favorable opinion que vous avez de mes talens, mais je puis répondre du désir que j'ai de les employer au service de la nation française, que je respecte infiniment et qui la première m'a encouragé dans l'entreprise des grands instrumens. Quelles que soient les commissions dont M** le baron de Breteuil et vous, Monsieur, voulez bien m'honorer, vous pouvez être assuré que ce seront non seulement les premières à être mises à exécution, mais que je me ferai un devoir de faire mes plus grands efforts pour conserver, autant qu'il sera en mon pouvoir, l'opinion que vous daignez avoir de mon travail.

» Je serai très flatté d'avoir l'honneur de travailler pour l'Observatoire royal de Paris, et je ferai mon possible pour finir les instrumens au terme que vous prescrivez dans votre lettre : mais ces sortes d'ouvrages exigeant la plus grande exactitude peuvent tromper la plus grande diligence et la meilleure volonté ; cependant rien ne sera négligé de ma part.

» Vous connaissez parfaitement, Monsieur, la construction que j'ai employée dans l'instrument des passages et dans le quart de cercle; mais je crains de ne vous avoir pas suffisamment expliqué les propriétés et la construction du cercle vertical, et de ne m'être pas rendu assez intelligible. Tout le cercle tourne sur un axe semblable à celui de l'instrument de passage, et cet axe lui même tourne sur un châssis ou axe verucal, à peu près comme le quart de cercle du duc de Marlborough. Il est construit de façon à n'avoir point besoin de contre-poids, et ne peut en avoir, le centre de gravité de l'instrument étant toujours immédiatement au-dessus du centre sur lequel l'axe vertical tourne.

» J'ai déjà quarante ou cinquante ouvriers employés dans mon atelier, qui me suffisent certainement pour mes entreprises. Néanmoins, je serais charmé d'employer les hommes que vous jugeriez à propos de me recommander, si je ne craignais d'exciter la jalousie de mes ouvriers, lesquels

m'embarrasseraient fort s'ils venaient à se joindre aux oppositions que j'ai éprouvées de la part de mes confrères depuis plusieurs années, ce qui dérangerait fort et retarderait le progrès de mes opérations. Si quelque heureuse circonstance mo permettait de les rendre plus traitables sur ce sujet) j'embrasserais avec bien du plaisir la proposition de M'' le baron de Breteuil qui me fait autant d'honneur qu'elle me serait avantageuse.

» Je crains fort, Monsieur, qu'il me soit impossible, pour le présent, de former un jugement de ce que pourront coûter les instrumens en question, d'autant plus que la construction n'en est pas encore bien exactement assurée : mais je ne prévois aucune difficulté à cet égard. Le courant de mon atelier me fournit suffisamment l'argent nécessaire. Mon principal objet en vue, c'est la perfection des instrumens. Cette partie de notre profession est encore dans son enfance. Quand les instrumens seront avancés pour me permettre de former à peu prés un jugement sur leur prix, j'aurai l'honneur de vous en faire part, et si alors on les trouvait trop chers, il n'y aurait aucun inconvénient pour moi de me les laisser.

» J'ai l'honneur d'être, etc. . . .

» Londres, 25 janvier 1788. Signé : Rahsoen. »

Le Comte de Cassini à M. le baron de Breteuil,

a Monsieur,

» J'ai l'honneur de vous adresser la copie de la réponse de Mi'Ramsden. Vous y verrez que, flatté de votre conGance, et désirant travailler pour la France, il accepte avec plaisir de faire les instrumens que vous lui avez, demandés pour TObservatoire royal, et promet de les exécuter avec le plus de diligence qui lui sera possible. Je crois néanmoins qu'il serait bon de lui rappeler de temps en temps sa promesse, et en conséquence que vous eussiez la bonté d'écrire à M^ 1 ambassadeur de la Cour de France que le Roi ayant commandé au sieur Ramsden des instrumens pour son Observatoire royal, vous le priez de vouloir bien de temps en temps envoyer quelqu'un de sa part chez cet arlisle pour s'informer où en sont ces instrumens. M*^ l'ambassadeur a un secrétaire, homme de mérite et instruit dans les arts, qui se fera sûrement un plaisir de cette commission, il s'appelle Monsieur Restif.

D Au sujet des ouvriers que vous désirez envoyer en Angleterre, le sieur Ramsden fait une objection qui me parait très sage, en même temps qu'elle montre en lui une excellente volonté de faire ce qui peut vous être agréable, il craint la jalousie des ouvriers de son atelier pour des étrangers et des nouveaux venus, et il a raison. Voici à cet égard ce que l'on pourrait faire pour mieux réussir et remplir même plus avantageusement l'objet.

» Il y a à Londres un artiste nommé Adams qui est de famille française, il a un atelier qui n'est pas un des premiers de Londres, mais où l'on travaille assez bien. Cet artiste fait des affaires avec les nôtres en France, et se chargerait assez volontiers de nos jeunes apprentifs. Ils y passeraient un

an, pour se débrouiller un peu, et en même temps se familiariser avec la langue anglaise. Au bout de ce temps, nous les ferions passer chez les frères Strougton (Troughton) les meilleurs artistes après Ramsden; là étant plus forts ils feraient plus de progrès; enfin ils se mettraient plus en état de profiter des grandes leçons de Ramsden, qui alors ferait d'autant moins difficulté de les prendre, qu'ils seraient déjà connus des autres ouvriers, qu'ils parleraient la langue du pays, et seraient plus exercés et au fait des divers travaux, plus en état même de profiter des leçons de ce grand maître.

D Reste actuellement, Monsieur, à faire un choix. Et je l'avoue, ce n'est pas le plus aisé. Si vous envoyez en Angleterre un homme déjà formé, il est fort à craindre que ses préjugés et son amour propre ne nuisent à ses progrès. Il voudra en sçavoir plus que ses maîtres, consentira difficilement à courir les ateliers comme simple ouvrier; de plus si cet homme a déjà un certain état, une certaine existence dans ce pays, il ne le quittera pour aller en Angleterre qu'avec un très fort dédommagement, vous coûtera fort cher, et pressé de revenir ici n'en rapportera pas grande instruction. Vous m'avez fait l'honneur de m'adresser à ce sujet ces jours-ci un jeune artiste nommé Hanin, il ne m'a fallu que quelques minutes de conversation pour juger qu'il n'était pas tout à fait l'homme que vous pouviez désirer de trouver, il a fini par me dire qu'il avail ici une petite existence, que son travail lui procurait un bénéfice annuel d'environ 4000 livres et qu'il ne pourrait passer en Angleterre qu'avec une pension équivalente. Je lui ai dit qu'il avait bien raison, mais que je croyais que le Gouvernement ne pouvait récompenser d'avance des succès incertains, et aurait très tort de courir un si gros risque.

» On ne peut donc chercher que parmi les jeunes artistes, quelques sujets annonçant des dispositions, de la bonne volonté, du talent, et de la conduite. Voilà la réunion difficile. J'ai de plus remarqué, depuis surtout mon voyage en Angleterre, que l'infériorité de nos artistes auprès des Anglais venait de leur profonde ignorance dans la théorie; les Ramsden, les Dollond sont géomètres et physiciens (*), nos meilleurs artistes ne sont

(*) II n'est pas sans intérêt de mettre en regard des éloges dith3'rambiques que Gassini décerne aux artistes anglais, l'opinion que Jean Bernoulli s'était formée de l'un d'eux pendant le voyage qu'il fit à Londres en 1769.

« Vous connaissez très bien, écrit-il le 30 janvier à son correspondant imaginaire, le nom de M. Dollond; l'artiste célèbre qui le porte est fils de celui qui s^est immortalisé par sa belle découverte des lunettes achromatiques; l'Astronomie lui a de très grandes obligations pour avoir tiré un si grand parti de cette découverte de son père, en imaginant les objectifs composés'de trois verres. On a lieu de regretter qu'il n'ait pas (comme on m'en assure) les connaissances théoriques de son père, on pourrait tout attendre de son habileté dans la pratique. Il est étonnant que le tâtonnement ait pu le conduire si loin; je dis le tâtonnement, car enfin il y a grande apparence que cette méthode indirecte entre pour beaucoup dans la réussite de ces nouvelles lunettes, et que M. Dollond ne part que de

LA RESTAURATION DE l'oRSERVATOIRE. ^93

qu'ouvriers; je désirerais donc trouver quelque jeune artiste instruit dans la géométrie. Et c'est ce qui m'a fait faire plus d'attention à un sujet, que l'on m'a proposé, qui est dans ce cas, et même avait envie de quitter son état pour se livrer à l'étude des mathématiques. A cela j'ai répondu que nous avions plus de géomètres médiocres que nous n'en avions besoin, et que nous manquions de grand artiste. Qu'ainsi il aurait plus beau jeu à rester ce qu'il est. Il a d'ailleurs d'excellents répondants sur sa conduite. Je ne l'ai point encore vu, parce que j'ai voulu, Monsieur, vous faire part de mes idées et vous les soumettre. La confiance dont vous m'honorez m'impose la loi de ne rien vous proposer légèrement, et de seconder dignement ce zèle ardent et cette protection précieuse dont vous encouragez les arts et les sciences. Je pense qu'il faudrait faire avec les artistes que l'on envoyérait en Angleterre, l'arrangement suivant. Partez pour l'Angleterre, on vous payera votre voyage; placez-vous successivement chez les meilleurs artistes, on vous donnera des recommandations et des facilités pour y entrer et être admis chez eux; restez-y tout le temps que vous croirez nécessaire pour votre instruction, Ton vous donnera par an une petite somme suffisante seulement pour votre existence, mais à votre retour vous ferez, vous exécuterez l'instrument que vous croirez être en état de faire le mieux, le Gouvernement vous le paiera et si l'Académie lejuge bien fait vous aurez une telle somme pour récompense, proportionnée au temps que vous aurez passé à vous instruire en Angleterre et à l'importance de l'instrument exécuté, de plus vous aurez sur le champ un brevet de Privilégié.

» De cette façon la récompense ne serait proportionnée qu'au succès et le Gouvernement risquerait moins en donnant peu pendant le séjour en Angleterre, et beaucoup au retour si l'artiste avait profité.

» Je suis avec respect, etc. . . .

» 17 février 178$. Signé : Le Comte de Gassini. »

règles de théorie les plus communes. Des personnes dii?nes de foi m'ont assuré que il fait un grand nombre de lentilles de Tun et Tautre verre, à la fois, et qu'il les combine jusqu'à ce qu'il tombe sur un assortiment dont il soit satisfait. Mais il y a plus; je sais de M. Dollond lui-même qu'il obtient presque tout de la pratique et du tâtonnement; il ne me l'a pas caché lorsque je l'ai sondé sur les questions suivantes, de la part de notre savant et respectable académicien M. Béguelin. (Ces questions portaient sur les rapports de réfraction et de dispersion du crown et du flint; sur les aberrations et sur l'angle visuel de confusion.) M. Doilond n'a pas pu ou n'a pas voulu me donner d'autres éclaircissements sur ces questions. .. » Et plus loin : « Il faut remarquer que les ouvrages de cuivre s'y font (dans les ateliers de M. Dollond) un peu à la douzaine et qu'on se trompe fort hors de l'Angleterre quand on s'imagine qu'un instrument astronomique qui porte le nom de Dollond doit être excellent en tout point. Si l'on en reçoit un qui ait cette qualité, c'est une marque qu'il n'a pas été fini par les ouvriers de Dollond : souvent pour soutenir sa réputation, il fait faire les montures, les divisions, etc.

2g4 CHAPITRE XVIII.

Monsieur le baron de Breteuil à M, le marquis de la Luzerne,

« Le 1% février 1788.

» Le sieur Ramsden, Ingénieur en instrumens de mathématiques à Londres, s'est chargé de construire pour l'Observatoire de Paris une lunette méridienne de 8 pieds et un cercle mural tournant. Il a promis à M' de Cassini, directeur de l'Observatoire, de livrer le premier de ces instrumens dans le courant du mois d'août prochain et de ne point perdre de temps pour finir le second. Gomme il importe au service de l'Observatoire que la livraison.de ces instrumens n'éprouve aucun retard, je vous prie de vouloir bien charger une personne de confiance d'aller de temps en temps et de votre part chez le sieur Ramsden pour en suivre la construction. Je vous demande aussi vos bons offices pour faire payer à cet artiste le prix de la lunette méridienne aussitôt qu'il l'aura livrée et de lui faire recommander de s'occuper sur le champ du cercle mural tournant. Je vous serai très obligé des ordres que vous donnerez à ce sujet.

o J'ai l'honneur d'être, etc. . . .

Signé : Le baron de Breteuil. »

Le baron de Breteuil au comte de Cassini,

« Versailles, 24 avril 1788.

» Je reçois. Monsieur, la réponse de M*^ le marquis de la Luzerne au sujet du sieur Ramsden; cet artiste lui a bien promis de livrer aux époques convenues les instrumens dont il s'est chargé pour l'Observatoire, mais M*^ l'ambassadeur ne garantit pas qu'il tiendra fidèlement sa parole, le sieur Ramsden étant connu pour n'être jamais content des travaux qu'il entreprend et pour vouloir toujours les perfectionner au point qu'il ne parvient que difficilement à les finir; M*^ de la Luzerne m'ajoute que le sieur Ramsden a imaginé un changement dans la construction du cercle mural tournant qui tendra à la perfection de cet instrument, et qu'il doit vous écrire à ce sujet.

» Je suis très parfaitement. Monsieur, etc. . . .

B Signé : Le baron de Breteuil. »

Monsieur Restif à M, le comte de Cassini,

« Londres le 11 may 1788.

» Monsieur,

» Je n'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire que le 8 de ce mois, et je n'ai pu remettre que le 10 à M** Ramsden celle qui lui

par son beau-frère M. Ramsden. Peut-être qu'entre beaux- frères on s'entra ide. » (J. Bernoulli, Lettres astronomiques, édition de Berlin, t. VI des Œuvres, 1771, p. 65 et suivantes.)

LA RESTAURATION DE l'oBSERVATOIRE. 296

était destinée. Je suis extrêmement obligé à M^ Méchain de m'avoir procoré une commission aussi intéressante et extrêmement flatté de la confiance dont vous m'honorez : je m'efforcerai de la mériter en tourmentant de mon mieux le plus célèbre, mais le moins fidèle à sa parole des artistes de l'Europe. Il y a longtemps que je sçais avec combien de difficultés on en obtient quelque chose. M*^ le comte de Luchesi, ministre de Naples, qui lui a demandé des instrumens pour S. M^^ sicilienne m'a souvent parlé de son peu d'exactitude (^). Il m'a néanmoins promis de me remettre demain lundi une réponse pour vous, Monsieur, qui partira avec cette lettre par le courrier de M' l'ambassadeur, Mardi i3 de ce mois. Je lui ai offert pour le même jour une occasion d'envoyer votre lunette d'opéra et votre lunette de campagne que j'aurais pu vous faire parvenir par M*^ le vicomte de la Luzerne qui part ce jour là pour Paris. Mais il a trouvé ce terme trop prochain et m'a remis à huit jours pour ces deux lunettes.

» Quant à l'objet important de la grande lunetto des passages, il m'a répété plusieurs fois que le plus tard que vous puissiez l'avoir serait dans le courant d'août conformément à sa promesse et qu'il espérait même vous la livrer auparavant. Il m'a paru d'ailleurs flatté, comme il doit l'être, de placer ses ouvrages en si bon lieu et si bonnes mains. Il se propose de vous envoyer incessamment. Monsieur, le petit modèle de pilier que vous lui demandez et sa lettre doit à la fois répondre au moyen de perfectionner l'instrument que vous lui inspirez et vous en proposer de nouveaux qu'il avait déjà projetés de lui-même.

» Vous pouvez être assuré, Monsieur, que je ne m'endormirai pas sur ses paroles et que je m'assurerai par mes propres yeux de l'existence et des progrès de votre instrument, de telle sorte que nous l'obtenions de lui» s'il n'est pas absolument obstiné à manquer de parole.

» Je vous supplie d'agréer, etc. . . •

d Signé : Restip de la Serve. »

Une lettre adressée à Cassinî par le comte de Brûhl, ambassadeur de Saxe à Londres et grand amateur d'Astronomie, fait connaître l'état d'avancement de la lunette méridienne au commencement de 1 790 ; elle est datée du 5 février.

« Monsieur,

» Je commencerai par avoir l'honneur de vous rendre compte des démarches que j'ai faites pour répondre à la confiance dont vous m'avez honoré comme la preuve la plus convaincante du désir que j'ai de la mériter. Immédiatement après la réception de votre obligeante lettre, j'ai

(*) Il s'agit ici du fameux cercle de Piazzi, qui se trouve encore à l'Observatoire de Palerme. L'histoire de cet instrument est résumée dans V Astronomie pratique et les Observatoires,,, cinquième partie, Observatoires d'Italie, par G. Rayet, p. i84 et suivantes. Paris, Gauthier-Villars, 1878.

passé chez M. Ramsden et luy ai demandé où il en est pour la lunette méridienne qu'il vous destine. Il m'a assuré que les parties suivantes sont finies, savoir^ les deux cônes de Taxe, les deux tuyaux de la lunette, tout l'appareil des supports de Taxe, les contrepoids, la pièce des oculaires, et une autre qui sert à enlever la lunette de ses supports pour le renversement. J'ai moi-même vu quelques uns de ces articles et ce qui me persuade qu'il ne m'en a point imposé, c'est qu'un de ses principaux ouvriers Pope qui est à la tête de ces sortes d'ouvrages, m'a confirmé le dénombrement de son chef. Geluy-ci lui a recommandé en ma présence de s'en

occuper désormais sans relâche Je serai charmé de m'occuper de vos

intérêts avec le même zèle et la même chaleur que j'ai mis à ceux du Duc de Saxe-Gotha en espérant que ma tâche sera plutôt (sic) remplie que celle dont je m'étais chargé pour ce P" ne l'a été, et qui même n'est pas encore finie, au bout de 5 ans, puisque la lunette méridienne qui est destinée pour l'observatoire de Gotha quoique achevée n'est pas encore sortie de l'atelier de M. Ramsden et que vis à vis de cet incomparable artiste, un. tiens vaut mieux qu'un millier tu aura (sic). L'énumération de cy dessus vous fera comprendre, Monsieur le Comte, qu'il manque encore beaucoup de parties importantes, telles que l'objectif, les oculaires, le niveau et tout l'ensemble du finissage. Cependant si M. Ramsden veut bien s'y mettre tout de bon , trois ou quatre mois suffiront pour achever toute la besogne.... » (Arch. de VObs., B.4.3.)

Il paraît que Ramsden ne s'y mit pas tout de bon, car un an plus tard, malgré ses promesses, la lunette n'était pas livrée.

L'abbé Rochon, dans un voyage qu'il fit à Londres, se chargea de voir où en était la construction de cet instrument \ le 25 janvier 1791 il écrivait à Cassini (*) :

a J'ai reçu mon cher confrère la lettre que vous m'avez fait l'honneur et l'amitié de m'écrire Je n'ai cessé de tourmenter Ramsden pour votre instrument et je m'étais flatté de pouvoir pendant mon séjour à Londres le voir achevé et emballé mais malgré mes instances je n'ai pas eu cette satisfaction et de promesses en promesses je me suis vu obligé de quitter Londres pour quelque temps afin de mettre fin aux afi'aires de mon défunct prieuré mais je vais y retourner sous quinze jours et c'est alors qu'il faudra bien que notre ami Ramsden s'expédie et me tienne parole d'ailleurs il vaut peut-être mieux que vous soyez à Paris (*) pour recevoir cet instrument qui sera un chef-d'œuvre et que la saison soit un peu moins fâcheuse et moins sujette aux coups de vent pour le passage de Calais. J'avais pris la précaution de laisser à un de mes amis les cent pistoles et

( * ) L'abbé Rochon ne met, dans sa lettre, aucun signe de ponctuation. (^) Cassini était, à cette époque, au château de Reux, en Normandie.

LA RESTAURATION DE l'oBSERVATOIRE . 297

les trois louis pour paye au cas que par miracle Ramsden eut achevé pendant mon absence votre instrument. Je vous ai écrit à mon arrivée en France de la Roche-Guyon et ma lettre vous était adressée à l'Observatoire je suis étonné que vous ne Tayez pas reçue je vous avais envoyé aussi un petit micromètre oculaire de Ramsden par M** Mendoça mais je l'ai retrouvé à mon retour entre les mains de M*^ Méchain M' Trudaine a fait en Angleterre l'emplette d'un télescope de 7 pieds de M' Herschel il lui a coûté 100 guinées je l'ai chez moi à Passy et à votre retour et au mien nous l'examinerons et le comparerons à l'Observatoire avec un tout à fait pareil que je fais faire par Garrochez et qui sera achevé sous quinze jours dès que vous serez de retour à Paris écrivez à Garrochez devons le porter à l'Observatoire parce que je serais bien aise que vous l'examiniez avec la plus grande attention et que vous puissiez attester que les Anglais n'ont dans ce genre d'instrument aucune supériorité sur nous adieu mon cher confrère dès que je serai à Londres j'aurai l'honneur de vous écrire

» Vous connaissez depuis de longues années mon respectueux et bien

tendre attachement

» Signé : L'abbé Rochon, je trouve que

nous allons toujours de fièvre en chaud mal.

» Paris H6tel des Monnoies le a5 janvier 1791. »

En 1793, lorsque Cassini quitta F Observatoire, la lunette méridienne que Ramsden s'était engagé à livrer dans le délai de deux années, pour laquelle il avait reçu en deux paiements un acompte de 3 000 livres en 1789, n'était pas terminée; ce ne fut qu'après sa mort, survenue le 5 novembre 1800, qu'elle fut achevée par son premier ouvrier Berger.

La suite de l'histoire de cette lunette nous est donnée par les Procès-verbaux des séances du Bureau des Longitudes.

Le 2 germinal an IV (22 mars 1796), Lalande écrit à M. Mendoza, à Londres, pour engager M. Ramsden à livrer la lunette méridienne qui, depuis 1787, est à moitié payée.

Le i4 brumaire an V (4 novembre 1796), M. Chaix assure que la lunette méridienne est finie chez Ramsden.

Le 5 nivôse an XI (26 décembre 1802), l'ambassadeur de France en Angleterre a fait des démarches pour mettre le Bureau des Longitudes en possession de la lunette méridienne commencée par Ramsden.

Le 6 floréal an XI (26 avril i8o3), le Bureau est averti que la lunette méridienne est en roule.

Le 2 1 fructidor an XI (8 septembre i8o3), elle est mise ea place.

Cette lunette est aujourd'hui à l'Observatoire de Toulouse.

D'accord avec M' de Breteuil, Cassini s'était occupé de choisir et de dresser deux ouvriers, qui devaient être envoyés en Angleterre pour se former à la fabrication, dans les ateliers de Ramsden ou d'autres artistes. L'un d'eux fut Hautpois, déjà connu avantageusement par son habileté ; Cassini lui fit donner des leçons d'anglais et de mathématiques par les sieurs Chaperon et Fossier. Le nom du second ouvrier n'est pas donné. Un reçu de son oncle, nommé Velon, nous apprend que celui-ci avait été autorisé à lui faire donner de pareilles leçons. La dépense totale de 490 livres pour ces maîtres d'anglais et de mathématiques figure dans le Compte rendu de Cassini pour 1788. Mais le projet de les faire passer en Angleterre dut être abandonné après la retraite de M"^ de Breteuil.

Plus malheureuse encore fut l'issue d'une autre tentative de Cassini qui, si elle eût réussi, aurait affranchi notre pays d'un tribut qu'il payait à l'Angleterre. A cette époque, les verreries de Cork en Irlande, et de Birmingham en Angleterre, avaient le monopole de la fourniture des verres d'optique, et particulièrement du yZm^-^/a55, à tous les opticiens de l'Europe. Nous avons vu déjà, aux premiers temps de l'Observatoire, Colbert essayer d'acclimater en France la fabrication de ces verres et envoyer Pasquin et Hartsoëker à sa manufacture de glaces de Tour-la-Ville pour y travailler à cette fabrication (Chap. XI, p. iSg). Plus tard, nous verrons Arago encourager de tout son pouvoir les essais de Bon temps à la cristallerie de Choisy-le-Roi, Le Verrier, dès son entrée à l'Observatoire, appeler à son aide Péligot pour stimuler le zèle des ouvriers français (^/i/za/e^ rf^ l'Observatoire, t. Ides Mémoires, Préambule). C'est ce que voulut faire Cassini. Pendant son voyage en Angleterre, il découvrit à la manufacture de Cork un ouvrier qu'on lui dit fort habile, d'origine française, dont la famille avait dû s'expatrier à la révocation de l'Edit de Nantes, et

LA RESTAURATION DE L OBSER V ATOIR E . 299

qui désirait rentrer en France. L'intermédiaire entre Cassini et cet ouvrier fut M. Philips (*).

Une lettre de Cassini à cet artiste, nommé Belsaigne, a été publiée par lui dans les Mémoires pour servir, etc., page i8o. Je n'en cite donc ici qu'un passage, qui donne des détails intéressants sur l'état de la fabrication du flint en 1788 (^).

d II n*y a point eu jusqu'ici de procédé fixe et certain pour faire toujours du flintz-glass, tel qu'il le faut pour les besoins de l'optique. Les Anglais même dans leurs manufactures n'obtiennent dans une coulée que quelques morceaux de très belle matière. M** Dollond pour ses belles lunettes achetait une potée entière, sur laquelle il prenait la partie ou la couche la plus pure, celle qui se trouvait sans filets, sans stries, et non gélatineuse; il rendait le reste. Actuellement, je ne sais par quelle fatalité on ne peut plus trouver dans les plus grandes masses de matière un seul bon morceau. C'est ce qui fait le désespoir des opticiens, même anglais, qui en font un vif reproche à leurs manufactures de verre et aux manufacturiers, qui sans doute ont changé ou la forme de leurs fourneaux, ou leur manipulalion, ou les matières premières. Or voilà ce qu'il s'agit de retrouver. Etesvous en état de le faire ? »

Avec l'approbation de M*" de Breteuil (26 juin 1788), le Directeur de l'Observatoire fit à Belsaigne les propositions suivantes, qui furent acceptées :

• « J'ai reçu, Monsieur, votre lettre du 24 avril, et l'ai communiquée à Afle baron de Breteuil. Ce ministre auprès de qui les vrais talens trouvent toujours une protection assurée me charge de vous mander non seulement qu'il vous verra avec plaisir fixé dans ce pays, mais encore par un intérêt particulier pour un artiste qui vient rapporter dans sa patrie des talens utiles, il vous offre un établissement dans une de ses terres peu éloignées de Paris où il y avait ci-devant une verrerie. Là, travaillant sous les yeux et la protection d'un ministre et d'un seigneur puissant, vous trouverez facilement des associés qui vous mettront en état de former un établissement dont vos talens assureront le succès et le profit. Vous serez libre d'y faire les essais relatifs à la perfection de l'optique, c'est même une condi-

(I) Dollond était également de famille française passée en Angleterre pour la même cause; peut-être fut-ce par lui que Cassiul connut cet ouvrier.

(') Voir sur le même sujet le Rapport de Lavoisier sur le prix à décerner pour le perfectionnement du flint-glass {Œuvres de Lavoisiery t. VI, p. ao), et le Mémoire de Lebaudi {Savants étrangers, 1773), à qui fut décerné le prix de 1200*. Voir aussi Bernoulli {Lettres astronomiques, Lettre V% p. 67).

3oO CHAPITRE XVIII. — LA RESTAURATION DE l'oBSERVATOIRE.

tion que M*^ le baron de Breteuil met à ses bontés, que vous vous occuperez particulièrement de cet objet. D'après cet exposé c'est à vous, Monsieur, à voir le parti que vous avez à prendre. Arrivé ici on vous mettra à même de faire un premier essai, et si comme je n'en doute point, il donne une bonne idée de vos talens, vous n'aurez point de peine sans doute à être dédommagé des frais de votre déplacement. » (Archives de VObs,, D. 5.4o.)

Nous verrons au Chapitre XX ce qu'il advint de tous ces projets de Gassini.

'«9vr<

LA RESTAURATION DE l' OBSERVATOIRE .

(SUITB.)

Le bâtiment central menace ruine. — Causes de ce dépérissement. — Sollicitations de Cassini de Thury et de son fils à ce sujet. — Heureuse intervention du baron de Breteuil et du comte d'Angiviller. — Restauration du deuxième étage et de la plate-forme.

En même temps que Cassini paraissait réussir dans ses négociations délicates avec les artistes anglais, il avait encore la joie de voir enfin aboutir ses sollicitations relatives à la restauration du grand bâtiment de l'Observatoire.

L'histoire de cette restauration a été écrite par lui avec tous les détails nécessaires, dans les Mémoires pour servir, etc, où elle forme le sujet du deuxième Mémoire, de la page 43 à la page 62; ce Mémoire est accompagné de 9 planches et suivi de la pièce justificative n° IX, p. 182 à 200. Je n'aurai à ajouter au récit de Cassini que quelques pièces empruntées aux Archives nationales et à celles de l'Observatoire.

Dès l'année 1754, les voûtes supérieures de l'édifice de Perrault menaçaient ruine. Un devis des réparations urgentes fait à cette époque s'élève à 449^0 livres; en 1767, un nouvel examen le fait montera près de looooo livres. Les causes de destruction agissaient avec rapidité et rien n'était fait pour en arrêter l'action. Ces causes d'ailleurs étaient multiples.

Perrault, nous l'avons dit, dans la croyance qu'une terrasse élevée d'où l'on pût découvrir tout l'horizon était nécessaire aux observations astronomiques, avait recouvert les voûtes supérieures d'une immense plate-forme, presque plane et horizontale, pavée

3o2 CHAPITRB XIX.

de petits cailloux cubiques nojés dans du ciment. Ce ciment était excellent, le travail bien fait; nous avons vu quelle somme il avait coûté, i4o89*i'2*2'* (Chapitre VIII, p. 107). Mais c'était un essai bien hardi, sous le climat de Paris, que de couvrir ainsi une surface de près de 600 mètres carrés, sans donner aux eaux de pluie un écoulement rapide; la moindre fissure devait leur permettre de s'infiltrer jusqu'aux voûtes et d'en amener la ruine. Or, pendant la construction même, il s'était produit des accidents qui auraient dû mettre l'architecte en garde contre ce danger. Des tassements avaient eu lieu dans les fondations, qui avaient déterminé des fissures dans le mur oriental d'abord, puis dans la façade méridionale (Chap. I, p. i4).

a Quelque temps après que TObservatoire fut achevé, un nouveau mouvement eut également lieu, mais dans la partie de la face méridionale; son effet même se rendit sensible à la vue, et se voit encore aujourd'hui, par une lézarde qui règne de l'est à l'ouest, dans toute l'étendue de la grande voûte de la salle méridienne. » (Cassini, Extrait des observations faites à l'Observatoire royal en 1786, Mém. de VAcad. des Sciences^ '7^3, p. 3i8.)

Ce déversement du mur de la façade méridionale avait été signalé par La Condamine en 1708 : le mur s'était séparé de plus d'une ligne du pavé de la Salle de la méridienne. Cassini IV le constata de nouveau en 1778, le déversement du mur s'élevait alors à 3 \ lignes (t;o/rChap. VII, p. 98).

Aucun ciment, quelle que fût sa ténacité, n'aurait pu résistera ces mouvements. Il eût mieux valu, comme le dit Cassini dans un Mémoire de 1775, revêtir toute la terrasse d'une immense lame de plomb. Mieux encore eût-on fait de recouvrir l'Observatoire d'un toit ou d'une série de petits toits, suivant une proposition faite par Cassini de Thury en 1765. Mais on tenait à avoir une terrasse accessible aux observateurs, bien qu'en réalité ils n'en aient jamais fait usage et qu'elle n'ait été fréquentée que par les curieux.

Dans le même Mémoire' de 1775, Cassini IV signale une seconde cause de détérioration de l'Observatoire.

« On a cru sans doute, dit-il, agir avec épargne et pour plus de solidité en formant les croisées de l'Observatoire de fortes barres de fer assemblées, soutenant de grands panneaux à petits carreaux et vitres à compartimens,

LA RESTAURATION DE l'OBSERVATOIRE. 3o3

maintenus entre des lames de plomb (*). Qu*arrive-t-il de cette construction? i"* Les barres de fer, et cette quantité innombrable de petites lames de plomb forment un poids et une masse considérable qui rend l'usage de ces croisées extrêmement difflcile et nuisible aux. observations. 2° La grandeur des panneaux (*) offre une grande surface au vent qui s'y engouffre, enfonce tôt ou tard et fracasse toute une croisée. Il n'y a guère de bouffée de vent un peu violent qui n'emporte quelque panneau.... Dans le moment où j*écris (3i janvier 1775), il y a huit croisées qui sont dans ce cas. Chaque fois qu'il fait un vent un peu considérable, les vitres et les lames de plomb pleuvent autour de l'Observatoire, et mettent les personnes qui entrent et qui sortent en danger d'être blessées. Il est donc certain que la forme actuelle des croisées de l'Observatoire est d'un entretien très dispendieux. » Et Cassini ajoute en note : « Il l'est moins à la vérité pour les vitriers en ce que, lorsqu'un des panneaux se brise, ils le laissent fort bien un an entier dans cet état, mais ils n'en font pas moins payer la réparation au Roi. »

» Il faut encore représenter que pour la conservation de ces vitrages, il serait essentiel d'avoir le droit d'interdire l'entrée de l'Observatoire aux écoliers et séminaristes qui viennent jouer à la balle sous les voûtes et cassent les vitres et les portes, en faisant un bruit nuisible à la tranquiiité nécessaire aux observations. »

C'était, paraît-il, le privilège de ces écoliers de venir jouer librement dans les maisons rojales et ce privilège ne pouvait leur être enlevé qu'en vertu d'un ordre de l'autorité supérieure.

On se représente assez l'état dans lequel devaient se trouver les grandes salles de l'Observatoire, et surtout la galerie de la méridienne, avec leurs vitrages défoncés, laissant pénétrer le vent, la pluie et la neige, et leurs voûtes d'où l'humidité et la gelée détachaient les pierres, au grand danger des visiteurs. L'abbé Chappe avait manqué être tué par une pierre tombant de la voûte. Un ambassadeur étranger avait échappé par miracle à un pareil accident. 11 avait fallu en venir à interdire l'entrée de ces salles pendant les temps de dégel.

Tel est le tableau de l'état du bâtiment de l'Observatoire que, dès 1754, Jacques Cassini mettait sous les yeux des directeurs

(') Le dessin de ces vitraux avait été arrêté le a5 juin 1679 à Saint-Germain, par Colbert. (Document trouvé aux Archives nationales.) Cette date montre quel retard on avait apporté à la clôture des salles de l'Observatoire.

(-) Les baies des fenélres du deuxième étage ont 2", 70 de large sur 7'» de haut.

3o4 CHAPITRE XIX.

des bâtiments royaux. Après lui, son fils, Cassini de Thury, renouvelait incessamment les mêmes doléances, et toujours avec le même insuccès. « De tous les bâtimens royaux, disait Cassini IV en 1775, l'Observatoire est certainement le seul auquel, depuis sa construction, on n'ait fait aucune réparation. )>

L'Académie, nous avons dit pour quels motifs, se désintéressait de plus en plus de l'Observatoire, et d'ailleurs n'avait aucun fonds à consacrer à son entretien. A la iîn du règne de Louis XV et sous le ministère de M. de Marigny, les fonds du bâtiment s'appliquaient à toute autre construction qu'à celle d'un observatoire. Dans l'origine, la moindre réparation, la plus petite dépense eût arrêté le mal ; mais par la suite, quand il fut à son comble, on fut eflrayé de ce qu'il en coûterait pour restaurer ou plutôt pour reconstruire ces voûtes. Les architectes du roi, Soufflot, Mique, Hazon, les inspecteurs des bâtiments du roi. Montucla, Cuvillier, venaient constater l'état des salles de l'Observatoire; ils en dressaient des plans, faisaient des devis de réparation; mais quand le directeur des bâtiments demandait 5oooo livres, puis plus tard 1 00000 livres pour les exécuter, le contrôleur des finances arrêtait ces beaux projets, en déclarant qu'il n'avait pas d'argent à y consacrer. Les Archives nationales possèdent un grand nombre de pièces relatives à ces projets avortés; je ne m'y arrête pas, puisqu'ils sont restés sans résultat.

Nous avons vu précédemment comment, en 1765, Cassini de Thury, lassé de se plaindre constamment en vain, demanda avec ,.^stance la permission de faire l'avance des fonds nécessaires pour réparer l'Observatoire, pour garnir les cabinets des instruments convenables, et comment on répondit à ses offres par des éloges, puis, quelques années plus tard, par une nomination de Directeur général de l'Observatoire oiiy malheureusement, il n^y avait plus ni observateurs, ni instruments à diriger, nomination qui d'ailleurs, nous l'avons vu, ne coûtait rien au roi.

La santé de Cassini de Thury étant déjà très altérée, on donna à son fils la survivance de la nouvelle place. Celui-ci ne vil dans celte grâce qu'on lui accordait qu'une obligation et un titre pour renouveler les sollicitations que son père avait faites si inutilement. Les demandes cl les propositions de Cassini font le sujet de trois

LA REJBTAURATION DE l'oBSERYATOIRE . 3o5

Mémoires; les deux premiers furent présentés au directeur des bâtiments, l'un le 3i janvier 1776 et l'autre dans le courant de 1776; le troisième fut lu à l'Académie le 8 janvier 1777. J'ai trouvé le premier aux Archives nationales, les deux autres dans les archives de l'Observatoire.

Les tentatives de Cassini furent heureusement servies par les circonstances du nouveau règne de Louis XVI et par les bonnes dispositions de ses ministres. Le comte d'Angiviller, membre de l'Académie des Sciences depuis 1772, ayant remplacé M. de Marigny dans la charge de Directeur des Bâtiments royaux en 1774? Cassini lui adressa le 3i janvier de l'année suivante le Mémoire dont je viens de donner des extraits. Ce document se termine par la demande de remplacement des anciens vitrages, si incommodes et d'un entretien si dispendieux, par des croisées en bois, garnies de carreaux de vitres ordinaires de 1 2 pouces sur 8. Cassini bornait d'ailleurs ses prétentions à la restauration de huit croisées du premier étage, et en particulier de celles de la tour de l'Est, dans laquelle se faisaient les observations extraméridiennes. La dépense devait s'élever à 38o livres environ ; Cassini revient encore sur ce sujet à la fin du deuxième Mémoire de 1776.

Cette année-là, il obtint du comte d'Angiviller la restauration des anciens cabinets d'observation, qui furent reconstruits, nous l'avons dit, en 1776 et 1777. Mais on ne fit rien pour le grand bâtiment; les croisées de la tour de l'Est furent oubliées et, à l'automne de cette année, elles étaient toujours dans le même état.

Nouvelle réclamation de Cassini.

« Si les croisées ne sont pas refaites, dit-il, d'ici à cet hyver, le peu d'in. strumens qui sont dans cette tour sera abîmé par l'air. M** de Cassini a déjà employé de ses deniers à la réparation desinstrumens de Sa Majesté, mais il n'est pas en état de mettre davantage (i). »

Un fait qui se passa en cette année 1777 montre bien l'état de délabrement dans lequel se trouvait l'Observatoire. L'empereur

( * ) Cassini donnait en même temps un moyen économique de fermer les croisées II réduisait à 4 pieds la largeur de la baie par deux murs en briques de 21 pouces de large chacun et, dans l'ouverture ainsi rétrécie, il installait une fenêtre formée de trois ventaux superposés et coulissant à guillotine les uns derrière les autres. Heureusement, ce projet peu architectural ne fut pas exécuté.

3o6 CHAPITRE XIX.

Joseph II se trouvait à Paris; le 12 avril, le Ministre informe M. Pejre, rarchitecte, que S. M. Impériale doit visiter l'Observatoire, et qu'il ait à s'entendre avec M. de Cassini pour remettre un peu d'ordre dans l'établissement et parer aux dégradations. L'architecte fit refaire au-dessus du gnomon une partie du mur qui était entièrement à jour, raccorder le mieux possible les joints des pierres à claveaux qui entouraient ce gnomon el rétablir trois plates-bandes de marbre de la méridienne qui étaient brisées. On replaça le grand quart de cercle mobile dans la deuxième salle des cabinets d'observation, d'où il avait été enlevé pendant leur restauration {^Journal d^ observations de Cassini IV). Malgré ces réparations, Cassini exposa au Ministre que l'Observatoire n'était pas présentable; que les instruments, dérangés par la réfection des cabinets, n'étaient pas en ordre et n'y pouvaient être remis ; bref, l'empereur ne vint pas à l'Observatoire.

J'ai parlé dans le Chapitre XV des propositions faites par Cassini en vue de trouver les moyens de se procurer les fonds nécessaires à l'entretien des instruments et des cabinets et à l'établissement d'un garde des instruments, sans qu'il en coûtât rien au trésor royal ni à l'Académie. Je n'ai point à y revenir. Mais, en même temps, le Directeur cherchait à résoudre le plus économiquement possible le problème de la restauration des voûtes.

« La grande voûte de la méridieane esl dans le plus nriauvais état, celle de l'escalier est moins endommagée. Remanier ces voûtes en entier, ou plutôt les refaire serait un objet énorme de dépense; les réparer le mieux possible en remplaçant quelques pierres en certains endroits, coulant du mastic dans d'autres, voilà le parti que l'on parait avoir adopte; c'est le plus convenable aux circonstances et aux vues économiques.

» Un toit léger préserverait pour l'avenir les voûtes des accidens qui leur sont arrivés. Nous n'avons cessé de proposer ce moyen depuis vingt ans, en cherchant à détromper de cette idée qui s'était accréditée, que la platte-forme était nécessaire aux observations; nous le répétons, elle n'est utile qu'aux curieux et nous n'y observons point.

» A la place du toit, une couche de bon mastic et encore mieux, de larges dalles de pierre placées dans un plan fort incliné, préserveraient également de la pénétration des eaux. » {Mémoire de 1776.)

La Direction des bâtiments refusait absolument les toils; nous verrons plus tard une discussion très animée s'élever à ce sujet

LA RESTAURATION DE l'oBSERVATOIRE. 307

entre le comte d'Angiviller et Gassini; celui-ci se résolut donc à essayer un mastic ou ciment que préconisait Tentrepreneur Loriot. Grâce à l'appui de Montucla, une application de ce ciment fut faite sur la plate-forme de la tour du Nord ; après quoi Gassini demanda une visite des architectes, qui ne vinrent point : Soufflot était déjà gravement malade. Le ai juillet 1778, sur les instances de Gassini, le comte d'Angiviller reporta cette commission entre les mains de M. Brébion (y4rcA. de VObs,, D. 5. 4o) qui vintà TObservatoire quelques jours après avec ses collègues. Mais les architectes étaient fort opposés à ce genre de restauration ; Loriot à plusieurs reprises s'était plaint de leurs mauvais procédés à son égard ; ils affectaient, dit-il, de ne point lui parler. Une circonstance fâcheuse vint leur donner une arme contre lui ; des pluies étant survenues, « les eaux retenues sur la plate-forme par les décombres de la partie restaurée, se firent jour par les joints où Loriot s'était arrêté et, passant par dessous le mastic, elles inondèrent de nouveau les voûtes. Les architectes ne manquèrent pas de dire que le mastic avait été pénétré par l'eau, et Loriot fut éconduit. » Ge fut un malheur pour lui, mais certainement un bonheur pour le bâtiment. L'emploi du ciment ne pouvait être qu'un palliatif provisoire, qui eût retardé la nécessité d'une restauration complète des voûtes de quelques années, et dix années de retard, dans les circonstances politiques de cette époque (nous sommes en 1779), c'était l'impossibilité de restaurer l'Observatoire, c'était sa ruine définitive.

Gette restauration ne fut pourtant pas immédiatement entreprise : les architectes et Gassini n'étaient pas encore fixés sur ce qu'il y avait à faire. Get intervalle fut mis à profit pour une autre opération, le remplacement de la petite tourelle de l'abbé Ghappe par des salles plus vastes, dominant un horizon plus étendu, et l'établissement d'un mur très solide destiné à porter un grand quart de cercle. J'ai rendu compte de cette construction au Ghapitre XV^; elle fut terminée en 1781.

Gependant le Directeur ne perdait pas de vue la restauration du grand bâtiment, bien que, depuis la mise en état des nouveaux

3o8 CHAPITRE XIX.

cabinets, il ne fût d'aucune utilité pour les observations. En 1780, Gassini avait adressé au comte d^Angiviller le Mémoire suivant :

« Le dépérissement de la grande voûte de la méridienne de l'Observatoire Royal est parvenu aujourd'huy à un tel point, qu'il faut absolument prendre le parti ou d'y apporter remède ou d'abandonner entièrement cet édiGce. Les travaux du S** Loriot qui pouvoient au moins pour un temps garantir cette voûte et arrêter le progrès des dégradations, ayant été interrompus, il n'en a résulté que de plus grands inconvéniens : le mastic n'a été posé que d'un côté sur environ un tiers de la superficie de la platte-forme. Qu'en est-il arrivé, c'est que les eau\ sont restées stagnantes sur le reste de la ditte platte-forme et l'ont pénétré de telle manière que, lorsqu'il pleut, non seulement l'eau tombe à verse dans la grande méridienne et dans les logemens adjacens, mais encore elle commence à pénétrer la voûte inférieure; il y a plus, l'eau a trouvé moyen de passer par les costés dessous le mastic de sorte que l'inondation est générale.

» L'unique et véritable parti qu'il y aurait à prendre, si les circonstances le permettoient, seroit sans doute de reconstruire entièrement la ditte voûte en la surmontant d'un toit léger et peu élevé, addition sur laquelle messieurs les architectes des Bâtiments et nous, avons tant de fois insisté et insisterons encore, pour la conservation et la durée de cette nouvelle reconstruction et qui eut préservé l'ancienne, si on s'y fut déterminé de bonne heure.

» On ne peut se dissimuler que la reconstruction totale de cette voûte immense ne soit un objet très dispendieux, mais s'il est au-dessus des moyens actuels, il est indispensable de chercher et d'adopter quelqu'autre expédient qui aura au moins l'avantage de prévenir de plus grands maux, c'est ce que nous allons proposer dans ce mémoire.

» Nous devons commencer par détruire un préjugé assez accrédité parmi ceux qui sont peu versés dans cette matière et qui, faisant croire au plus grand nombre que les observations astronomiques se font sur la platte-forme supérieure de l'Observatoire, donnent à penser qu'il est essentiel de conserver cette platte-forme et qu'il seroit préjudiciable à nos opérations de la couvrir d'un toit.

» Nous certifions et assurons que cette platte-forme immense nous est de la plus grande inutilité, qu'il est infiniment rare que nous soyons dans le cas d'y monter pour y faire quelqu'observation , laquelle encor ne pourroit être que très grossière, vu que le grand vent ou le grand air ne permettent jamais d'établir sur cette platte-forme ny pendule ny instrument, enfin nous garantissons qu'en réservant soit un trottoir autour du toit qui couvriroit la ditte platte-forme, soit un petit plateau de vingt pieds en quarré, on réuniroit les mêmes avantages à beaucoup plus de commodité.

1) Il est encore nécessaire avant d'entrer en matière de bien fixer les idées sur la véritable distribution qui convient à un observatoire dans

LA RESTAURATION DE l'oBSERVATOIRE. 3o9

rétat actuel de Tastronoinie. Cette science depuis cent ans a fait de si grands progrès et éprouvé une telle révolution, que tout ce qui y a rapport, a dû nécessairement y participer. Lorsque l'Observatoire royal fut construit, la manière d'observer étoit assurément bien différente de la nôtre et les instrumens n'étaient pas à beaucoup près les mêmes. On ne connoissoit, pour la perfection de la théorie du soleil, que les gnomons et ces instrumens n'étoient exacts et précis qu'à proportion de leur grandeur ; en conséquence, il fut naturel de disposer dans la distribution de l'Observatoire royal, une haute salle pour cet instrument, c'est celle dont la voûte aujourd'huy menace d'entraîner la ruine totale de l'Observatoire; de plus les moindres lunettes dont on se servoit alors étoient de i5 à iS pieds, on faisoit assez communément usage de celles de 25, 3o et 40 pieds; on en avoit même de deux cent pieds; il falloit en conséquence de vastes salles pour manœuvrer d'aussi longues machines; de là ces grandes tours et ces immenses fenestres que l'on voit à l'Observatoire, et qui donnent à la vérité à cet édifice un air majestueux et imposant, vray caractère des travaux sublimes auxquels il est consacré.

» Mais aujourd'hui où l'esprit humain en pénétrant les secrets de la nature apprend à devenir simple comme elle, tout est fort différent. Un quart de cercle de six à huit pieds de rayon a pris la place de ces gnomons de 60 et 80 pieds d'élévation; des lunettes achromatiques de trois pieds et demi procurent les mêmes effets et sont d'un usage plus facile, plus commode et plus journalier que ces lunettes de 3o pieds; de telle sorte qu'un petit observatoire ou une simple salle de 20 pieds quarrés distribuée avec intelligence, peut contenir plus d'instrumens que l'édifice de Perrault; c'est ce dont on peut se convaincre en venant voir le nouveau cabinet que je viens de faire construire et qui, dans un espace de 20 pieds sur 1*2, contient toutes les sortes d'instrumens propres à toutes les espèces d'opérations de l'astronomie, qu'il n'étoit pas possible d'avoir dans l'Observatoire royal.

» Cela posé nous pouvons avec plus de confiance proposer nos nouvelles idées qui, sans ces éclaircissements préliminaires, auroient pu paroitre contraires aux vues du bien et de l'utilité qui nous guident. Voici en deux mots notre projet.

V Laisser subsister dans leur entier les deux tours qui flanquent à l'orient et à l'occident la face méridionale de l'Observatoire; ne rien changer aux voûtes ni aux distributions du rez-de-chaussée et du premier étage. Mais enlever et détruire complètement la voûte de la plate-forme supérieure, rabaisser à la hauteur de 18 pieds la totalité de ce second étage qu'il sera facile alors et peu coûteux de distribuer bien plus commodément qu'il n'est et couvrir toute cette partie d'un toit ordinaire.

» Entrons actuellement dans quelques détails et considérons séparément les trois opérations que renferme notre projet : démolition, couverture et distribution.

» I® Nous proposons de démolir non seulement la grande voûte mais la

3lO CHAPITRE Xm.

totalité des murs de l'Observatoire à la seule exception des deux tours jusqu'à la hauteur de i8 pieds du plancher de la méridienne. Or pour première observation il est à remarquer que quelque parti que Ton prenne, la voûte de la méridienne et celle de l'escalier ne pouvant être simplement réparées, il faudra également les démolir pour les reconstruire. Deuxième observation : De quoi nous privera la destruction de ces voûtes et le surbaissement des murailles? de rien du tout, si ce n'est de cette vaste salle méridienne qui ne sert plus à rien, puisque, comme nous l'avons dit ci-dessus, un quart de cercle mural de 6 pieds vaut infiniment mieux qu'un gnomon de 3o pieds; on laissera subsister simplement sur le plancher la belle méridienne qui y est tracée, et même l'on pourra conserver le gnomon en le descendant seulement à la hauteur de i8 pieds* Troisième observation : les deux tours qu'on laissera subsister dans toute leur élévation procureront l'avantage de pouvoir s'élever et dominer sur Paris et sur l'horizon comme on le faisoit sur le reste de la platte forme. Quatrième observation : les matériaux superbes et considérables qu'on retirera de cette démolition payeront une grande partie de la dépense, objet d'économie considérable et bien favorable à notre projet.

» 2° Tous les murs tant de circuit que de fond étant rabaissez jusqu'à la hauteur de i8 pieds au-dessus du plancher du a* étage nous proposons d'y asseoir un toit, or il ne faut point regarder ce toit comme une augmentation de dépense puisque quelque parti que l'on prenne il est indispensable d'en faire un.

» 3** Quant aux distributions les anciennes ne se trouvant nullement changées par notre opération, les nouvelles seront de très peu de conséquence, elles se réduiront à la partie de la vaste salle méridienne qui étant réduite à l'élévation de i8 pieds, sera indispensablement dans le cas d'être coupée et retrécie dans sa longueur et sa largeur par de simples cloisons et qui donnera lieu à des dispositions agréables et commodes, et pourra procurer particulièrement deux salles utiles et nécesaires à l'Observatoire, l'une pour une Bibliothèque d'astronomie que Ton se propose d'y établir et dont une partie des matériaux est déjà rassemblée, l'autre un cabinet de machines relatives à l'astronomie.

» 4^ Nous avons indiqué plus haut un objet essentiel d'économie que devoit procurer notre projet, celui de fournir par la démolition des voûtes et le sucbaissement des murs de superbes et nombreux matériaux en pierre de taille, dont la vente payeroit une partie de la dépense, dans un temps surtout où la pierre de taille devient rare et si cher, surtout de l'échantillon de celle de l'Observatoire, il est facile de calculer à peu près ce que cette démolition produiroit, d'après les mesures suivantes. L'élévation de la platte-forme au-dessus du plancher de la grande salle méridienne est de ^i pieds à peu près. Nous réduisons cette élévation dans notre projet à celle de i8 pieds, reste donc sur tout le pourtour de l'Observatoire à démolir, raser et enlever 23 pieds de mur de pierre de taille de la plus belle qualité.

LA RESTAtRÀTlON DE L'oBSERVATOIRE . 3ri

» Un autre objet d'économie dans ce nouveau plan est la réduction des immenses croisées de TObservatoire, dont l'entretien étoit ruineux pour le Roy, à une hauteur raisonnable et ordinaire qui a l'avantage d'une bien plus grande solidité et n'est de nul entretien en comparaison des autres.

B II nous reste à prévenir une réflexion qui s'ofl'rira d'abord à quiconque lira notre projet. C'est celle-ci : le surbaissement du corps de l'Observatoire en rompant toutes les proportions ne produira-t-il pas un très vilain effet à l'œil; pour mettre en état de juger cette question nous joignons ici le plan et élévation de l'édifice dans ce nouvel état (i) et nous prions en même temps de vouloir bien songer que c'est en nous prêtant au malheur des temps et des circonstances que nous proposons un parti, qui, nous le sçavons bien, n'est pas le meilleur qu'il y auroit à prendre, mais le meilleur qu'il soit possible d'adopter dans la conjoncture présente; et nous demandons la permission de faire à notre tour cette question : Lequel vaut mieux de laisser tomber l'Observatoire absolument en ruine et anéantir cet établissement, faute de pouvoir dépenser une somme immense à le rétablir dignement, ou de conserver la plus grande partie de cet édifice, en sacrifiant celle qu'il est impossible de rétablir avec une dépense proportionnée aux moyens. »

Gassinî ne pouvait se faire illusion sur Taccueil que recevrait sa proposition de découronner l'Observatoire. Peut-être même ne présenta-t-il au Directeur des Bâtiments un projet aussi radical, qu'avec l'espoir de le voir rejeter et de forcer par là le gouvernement à prendre une décision définitive. Nous n'avons malheureusement, ni dans les Archives nationales, ni dans celles de l'Observatoire, aucun document relatif à la reconstruction du grand bâtiment, entre 1780 et 1780; force nous est de recourir aux renseignements que donne Cassini dans ses Mémoires pour sentir, etc.

a A peine eus-je énoncé cette proposition, que M^Ie comte d'Angiviller la rejeta. Il mé fit observer que l'Observatoire royal n'était pas un simple bâtiment consacré à l'astronomie, mais qu'il devait être encore considéré comme un édifice public, comme un des monumens les plus recommandables du siècle de Louis XIV, et à ce titre, digne d'un respect religieux qui ne permettait ni de le détruire, ni de le changer. Faites tout ee qu'il vous plaira, ajouta-t-il, pourvu que vous conserviez sa façade et ses proportions. Il ne fut donc plus question que de trouver les moyens de faire ce qu'il y aurait de mieux pour l'astronomie, en me renfermant dans

( ' ) Je n'ai pas retrouvé ces plans.

3ia CHAPITRE XIX.

les limites qui m'étaient prescrites. Au reste, je devenais bien moins exigeant depuis que les nouveaux cabinets avaient été construits en 1777. Ils étaient si commodes et si bien distribués qu'ils me laissaient peu de chose à désirer. »

Puisque la direction des bâtiments tenait par-dessus tout à conserver l'ordonnance de l'édifice tel que l'avait bâti Louis XIV, il fallait se résoudre à faire la grosse dépense de reconstruction des voûtes, en les garantissant contre les causes qui en avaient amené la ruine. Heureusement, le baron de Breteuil, membre honoraire de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, puis plus tard de l'Académie des Sciences, était entré au ministère en 1^83. Cassini sut le gagner à sa cause et nous avons déjà vu les heureux effets de son intervention dans les affaires de l'Observatoire. Sur ses instances, jointes à celles du Directeur des bâtiments et du Directeur général de l'Observatoire, le roi donna l'ordre de réparer l'édifice de la manière la plus solide et la plus complète. Brébion et Renard, architectes des bâtiments royaux, reçurent l'ordre « de préparer leurs projets, de faire les plans et surtout de se concerter avec Cassini, pour que l'astronomie pût tirer de cette circonstance tout l'avantage qu'elle pouvait désirer. C'était, dit Cassini, une conduite bien différente de celle qui avait eu lieu en 1666 ».

« On me dit que je pouvais indiquer les dispositions et les additions favorables à l'astronomie qu'il serait possible de concilier et d'exécuter en reconstruisant les voûtes de la partie supérieure. C'était remplir mes vues au delà de ce que j'avais osé espérer. » {Mémoires pour servir,.,., p. 48 et 198.)

Cependant les choses ne marchèrent pas aussi vite que Cassini l'avait espéré. Au mois de mai 1785, rien n'était encore décidé. Le 18, le Directeur de l'Observatoire adressa au Directeur des bâtiments un nouveau mémoire dont malheureusement je n'ai pas retrouvé l'original. Mais nous pouvons aisément le reconstituer dans ses parties principales en lisant la réponse qu'y fit le comte d'Angiviller :

« Versailles, 24 mai 1785.

» Vous concevez, Monsieur, toute l'attention, tout l'intérêt que j'ai donnés à votre Mémoire du 18 de ce mois sur l'Observatoire. Je croirais toujours satisfaire à la gloire du Roi, à celle de la Nation, en travaillant

LA RESTAURATION DE l'oBSERVATOIRE. 3i3

pour la conservation de ce monument et si je n'y fais pas apporter cette activité qui pourroit embrasser tout à la fois, c'est qu'il faudroit une masse de ressources qui me manquent et que je suis forcé de suivre le cours des choses. Mais, Monsieur, quand même je n'aurois pas ces obstacles, il me paroit, je vous Tavoue, difficile de me rendre à toutes les idées que vous me proposez et notamment à celle de ces établissemens de toits qui ôteroient absolument à l'édifice le caractère qu'on a voulu lui donner. Je sais parfaitement que la science de l'Astronomie, celle des observations et des procédés ont infiniment acquis, et quoique je sois un peu moins convaincu de l'inutilité presque totale à laquelle vous réduisez les plattes-formes des tours, je conçois à merveille que si l'on avoit aujourd'hui à construire un observatoire, on prendroit un tout autre plan que celui consacré par Louis i4- Mais le monument existe et je ne prendrai sûrement, ni sur moi, ni sur les idées des Architectes d'en changer l'ordonnance, quelques personnes pourroient applaudir, mille autres n'y verroient qu'un attentât. Ainsi, Monsieur, je me bornerai à réparer, à entretenir sans m'occuper d'aucune nouvelle ordonnance, à moins que les nouvelles dispositions ne me soient indiquées par un vœu général et par conséquent très réfléchi de l'Académie. Je ne crois pas fondé le reproche d'avoir oublié des cheminées dans la construction originaire. Alors on ne supposoit pas que l'édifice donneroit les habitations qui s'y sont introduites, il me paroit convenable de les garantir du feu et de l'eau et j'y aurai sûrement attention. Quant à des balustrades de fer sur les tours, je les y crois aussi inutiles qu'elles l'ont toujours été : et la seule précaution à prendre est d'écarter de ces tours la multitude de ceux qui ne portent qu'une vaine curiosité.

» J'ai l'honneur d'être avec le plus parfait attachement, Monsieur, votre

très humble et très obéissant serviteur.

» Signé : d'Angiviller. »

Le comte d'Angiviller ajoute de sa main :

» Je tiens beaucoup à conserver les plattes-formes, on m'a proposé il y a longtemps les toits, je m'y refuserai toujours, parce qu'il ne faut pas enlever à un monument son caractère. Quant aux balustrades de fer, il y a un appuy suffisant, ce me semble, et qui éloigne toute idée de risques. »

Voici la réponse de Gassini :

« Le mémoire que j'ai eu l'honneur de vous adresser est ce que je puis appeler l'acquit de ma conscience.

» Il faut à ce sujet que je vous raconte une anecdote qui n'est pas fort connue, mais qu'un jour je ferai imprimer pour cause.

» Jean-Dominique Gassini arriva à Paris le 4 Avril i66g; il n'eut pas plustôt été présenté à Louis quatorze que Sa Majesté ordonna qu'on lui communiquât tous les plans et projets de l'Observatoire qui n'étoit encore élevé qu'au premier étage, afin qu'il put en dire son avis. Gassini comme

3l4 CHAPITRE XIX.

de raison, trouva que le plan n'avait pas le sens commun; jour pris avec M' Perrault pour en raisonner devant le Roy et M' Coiberl, Téloquent Perrault défendit en fort jolies phrases son plan et son architecture; mon grand père, qui ne sçavoit que fort mal le français, écorchoit les oreilles du Roy, de M** Golbert et de Perrault en voulant plaider la cause de TAstronomie, et ce fut au point que Perrault dans la vivacité de la dispute dit au Roy : Sire, ce baragouineur là ne sçait ce qu'il dit. Mon bisaïeul se tut et Ht bien; le Roy donna raison à Perrault et Gt mal. D'où il en a résulté que l'Observatoire n'a pas le sens commun (i).

» J'ai dans mes papiers les plaintes de J.-D. Cassini à ce sujet, écrites de sa propre main, je n'ai point voulu vous les envoyer parce que je ne m'en désaisirai jamais; puisqu'ils me serviront à répondre à bien des gens qui m'ont souvent dit : Comment l'Observatoire est-il si mal distribué et si peu propre aux observations astronomiques ayant été construit sous les yeux de votre grand père ? Je serois fâché. Monsieur^ que dans un siècle comme celui-ci on put trouver un pendant à cette anecdote et que l'on put dire par exemple : En 1785 sous le ministère de M'' le comte d'Angiviller on travailla à la restauration de l'Observatoire; un arrière-petit-fils de J.-D. Gaasini qui s'en trouvoit alors directeur /}ro/£/a de cette circonstance pour faire quelques additions utiles à l'usage de l'astronomie et que l'on avoit négligé dans l'ancien édifice et il ne fut point écouté.

» Vous me marquez, Monsieur, que vous ne vous occuperez d'aucune nouvelle ordonnance; vous êtes le maître je le sçais, mais mon nom, mon état, mon devoir enfin m'imposoient la loi de vous proposer ce que contient mon Mémoire. Je n'ai plus rien à me reprocher; la postérité jugera entre nous, elle a déjà prononcé entre J.-D. Cassini et Perrault.

» Vous pouvez être sûr à l'avenir de n'être plus importuné de mes mémoires, j'ai dit tout ce que j'avois à dire et vous avez vu tout d'un œil si défavorable que vous avez refusé jusqu'à un garde-fou sur une plateforme élevée de 85 pieds et de 25 toises quarrées de surface ; quoique depuis cent ans on ne cesse de réclamer à ce sujet, vous dites qu'il y a un appuy suffisant, je vous en demande mille pardons, mais cette assertion est fausse, on vous a trompé, et si cela eut été je ne vous aurois point demandé de garde-fous; au reste je vais terminer cette lettre par un petit aveu que voici :

» Presque tout ce que contient mon mémoire (y compris le garde-fou) est le résultat d'une visite, d'un examen et d'une conférence d'une heure faite sur les lieux par M"^ Brébion, M"" Renard et moi; si j'ai déraisonné, ces messieurs sont de moitié; mon bisayeul avoit contre lui Perrault, l'architecte ; moi du moins j'ai les architectes de mon côté et je vous avoue que c'est une consolation pour moi d'avoir tort dans ce cas.

» Vous avez si peur des toits que vous n'avez vu que toits dans mon mémoire, vous avez pris de basses calottes sur les tours pour deà toits et

( ' ) J'ai déjà eu roccasion de citer cette première partie de la lettre.

LA RESTAURATION DE l'oBSERVATOIRE. 3i5

VOUS Q*avez point fait attention à cette phrase modérée : si donc M" des Bâtimens jugeoient à propos d'employer soit un toit, soit une calotte, ou

des plans inclinés Vous voyez donc, Monsieur, que par cette phrase^

la seule où il soit question de toits dans mon mémoire, je ne prétendois nullement fixer le genre de couverture. Je ne tiens uniquement qu'à une lanterne au haut de l'Observatoire d'où l'on puisse, à couvert et d'un seul point, suivre avec un seul instrument sans le déranger de place le cours diurne d'un astre quelconque; je vous le répète, cela est indispensable, nécessaire, je dois vous le demander tout comme vous pouvez me le refuser, ainsi que l'endroit pour placer le cercle horizontal; si vous ne vous fîez pas assez, comme il paroit, dans une lumière, que l'Académie soit consultée, j'y consens; et ce sera là, je l'espère, le terme de nos débats et de nos petites querelles qui doivent avoir le caractère de toutes celles qui ont la science pour objet, c'est-à-dire, ne laisser après elles aucun levain, aucune impression f&cheuse. C'est ainsi qu'à l'Académie nous nous disputons, chacun tient ferme à son opinion et ne cède qu'à la conviction et à la démonstration de la vérité: je suis de même, je disputerois contre le Roi-même pour les intérêts de l'Observatoire et de l'astronomie; quand je vous adresse un mémoire à ce sujet et que vous n'êtes point de mon avis je vous réponds en confrère et oublie (pour le moment seul) les sentimens particuliers que je vous ai voués depuis si longtemps

et avec lesquels je suis

» Signé : le Comte de Cassini. »

Comme l'espérait Cassini, cette querelle n'eut pas de suite. Le 22 août, le comte d'Angiviiler lui écrit :

« Je suis aussi peiné que vous. Monsieur, du délay qu'éprouvent les travaux de l'Observatoire. Vous n'ignorez pas combien je tiens à leur exécution; mais s'il n'a fallu que peu d'instants pour en sentir le besoin, il faut un travail très étudié pour combiner une entreprise aussi importante, en déterminer les détails et les procédés en un mot, pour s'assurer et ne rien donner au hazard. Assurément le reste de cette campagne ne s'écoulera pas aussi inutilement que vous paroissez le craindre, et la prochaine sera utilement employée. Je vous prie de n'écouter votre désir que comme moi-même considère le mien, c'est-à-dire en le subordonnant aux possibilités. »

Le baron de Breteuil d'ailleurs ne laissait pas dormir l'affaire; le 3 mars 1786, il écrivait à Cassini :

« J'ai écrit. Monsieur, comme vous l'avez désiré, à M' le comte d'Angiviller au sujet des réparations à faire à l'Observatoire. Je viens de recevoir la réponse dont vous trouverez une copie ci-jointe, et par laquelle vous verrez que Ton va travailler à ces réparations, mais que l'exécution n'en sera pas aussi rapide que nous l'aurions désiré. »

3l6 CHAPITRE XIX.

Il ajoutait de sa main en post-scriptum :

« Il faut nous donner des soins très actifs, Monsieur, auprès de M*" le comte d'Angiviller pour que les réparations commencent avec la belle saison. »

Voici la copie de la lettre du comte d'AngiviUer, datée du 28 février i-jSG :

c Je n'ai point perdu de vue, Monsieur, les travaux de l'Observatoire qui dans Tannée dernière ont été un objet de correspondance entre vous et moi. Aussi suis-je préparé déjà depuis du tems sur Texécution. Elle sera peut-être moins rapide que vous et moi ne la désirons. Mais vous sentez, Monsieur, que je suis forcé de me mesurer sur mes ressources de finances, et que celles-ci sont toujours bien moins abondantes que ne Texigeraient la multitude des objets entre lesquels il faut que je me partage.

Enfin, au mois de juillet 1786, Cassini peut informer M. de Breteuil que les travaux sont commencés à l'Observatoire, et que les ouvriers y sont établis depuis quelques jours. (Lettre du 1 1 juillet.) « On commença en juin la démolition des anciennes voûtes ; mais on fit peu de chose pendant cette première campagne qui fut principalement employée en préparatifs. Ce ne fut guère que l'année suivante que les travaux se trouvèrent en pleine activité. Ils ne furent plus interrompus jusqu'en 1791 (Note 28 du Manuscrit des Mémoires pour servir, etc, p. 58).

Le plan adopté par les architectes fut en réalité la mise en pratique de celui qu'avait proposé Cassini et que le comte d'Angiviller avait si énergiquement repoussé : reconstruction des voûtes en jetant par-dessus des toits destinés à les protéger.

c< Toutes les voûtes supérieures, celles de la grande salle de la méridienne, des deux tours latérales et de la tour du Nord, aussi bien que celle de Tescalier, furent refaites en pierre de taille, de même qualité et échantillon que les anciennes; mais au lieu de les charger sur les reins, comme ci-devant pour établir une plate-forme, on jeta par dessus d'autres voûtes en briques, qui supportent de larges dalles de pierre posées à recouvrement les unes sur les autres, avec une certaine pente pour l'écoulement des eaux qui se déversent de droite et de gauche dans diffé* rents canaux et tombent ensuite dans des conduites de plomb extérieures au bâtiment. Les eaux donc, pour parvenir désormais jusqu'aux nouvelles

LA RESTAURATION DE L'oBSERVATOIRE. Sij

voûtes auraient d'abord à pénétrer la couverture de dalJes en pierre dure de 4 à ^ pouces d'épaisseur; puis une couche de ciment de 6 pouces, et enfîn les voûtes de brique, au dessous desquelles se trouve un grand espace aéré et de vastes entrevoûtes, d'où il serait facile de s'apercevoir de la filtration des eaux et de l'arrêter. » (Note 3o du Manuscrit des Mémoires pour servir, etc., p. 49.)

De plus,

« en laissant la grande salle de la méridienne telle qu'elle était dans sa longueur, MM. Brébion et Renard imaginèrent de la diviser en trois parties dans sa largeur (comme le sont les voûtes du i*^ étage) pour se procurer l'avantage de diviser les combles des dalles en autant de parties, et de leur donner une pente suffisante, sans une trop grande élévation. De cette manière, on conservait la facilité de se promener sur toute l'étendue de la plate-forme et les curieux n'y devaient rien perdre {}). » {Mémoires pour servir, etc. y p. 5i.)

La nouvelle construction des doubles voûtes procurait la facilité de disposer le dessus de chacune des tours pour recevoir des instruments :

« Je fis donc réserver, écrit Gassini, une ouverture circulaire de 6 pieds de diamètre dans la petite voûte de la tour occidentale T'. Cette ouverture, surmontée d'une lanterne L, était destinée à recevoir un instrument azimutal qui serait solidement assis sur la clef de la grosse voûte inférieure V.

« Une pareille ouverture F de 12 pieds de diamètre, fut ménagée au dessus de la tour orientale T. C'est la place que j'avais destinée à l'instrument dont M*^ Ramsden m'avait parlé à Londres. »

Cet instrument qui ne fut jamais construit, devait permettre à un seul observateur de déterminer, à 3 ou 4 secondes près de degré, la différence d^ascension droite de deux astres quelconques; c'est tout ce qu'en dit Cassini (Mémoires pour servir, etc, p. 25) et ces indications sont trop insuffisantes pour qu'on puisse conjecturer ce que devait être cet instrument.

Le projet de Cassini d'établir deux instruments sur les tours, en leur donnant la calotte de la grosse voûte pour assise très solide, a

(•) Voir PL IX, fig. 2, le plan de la nouyelle plate-forme, PU XIV, la coupe des nouvelles voûtes, et PL XV, la nouvelle distribution de la salle de la Méridienne.

3l8 CHAPITRE XIX. — LA RESTAURATION DE l'oBSERVATOIRE .

été réalisé depuis par rérection du grand équatorial de Brunner sur la tour Orientale, et par celle de Téquatorial Secrétan-Eichens, en i858, sur la tour de TOuest.

Enfin, sur la partie nord de l'ancienne plate-forme et en avant de la tour Septentrionale, on jeta les premières assises d'un bâtiment que Cassini appelle Petit Observatoire du Nord, Il devait se composer d'une pièce centrale de 20 pieds de long sur 10 de large, flanquée au nord de deux tourelles elliptiques aux angles est et ouest, et au sud, en son milieu, d'un pavillon carré de dix pieds de côté. Au moment du dépari de Cassini, ce petit observatoire n'était élevé que de 4 pieds à peu près. Plus tard, le Bureau des Longitudes le fit ache\er et l'on y plaça le cercle de Reichenbach en 1811, l'équatorial de Gambey en 1826 et le pluviomètre de la terrasse. La partie nord resta telle que l'avait commencée Cassini; le pavillon sud fut remplacé par un petit édifice octogonal pour recevoir l'équatorial de Gambey.

Pendant la durée de ces travaux, l'Observatoire devint inhabitable. Les trois astronomes de l'Académie qui y étaient logés, Cassini, Jeaurat et Legentil, durent déménager dès le commencement de 1787. Cassini se réfugia dans la maison de la rue Maillet qu'avaient déjà habitée ses ancêtres; Jeaurat vint habiter au numéro 274 de la rue Saint-Jacques (Maindron) et Legentil dans la rue Saint-Hyacinthe-Sain t-Michel, au numéro 53. Cassini seul rentra à l'Observatoire avant 1798, probablement en 1790; Jeaurat n'y revint qu'après que l'Observatoire fut passé aux mains du Bureau des Longitudes. Legentil mourut en 1792.

Le gros œuvre de la restauration était presque terminé en 1791 ; il ne restait plus à faire que quelques ravalements, la tête du grand escalier, et à surélever de quelques pieds les murs du petit Observatoire, lorsqu'un contre-ordre vint arrêter toutes les opérations et compromettre de nouveau la conservation de l'édifice, au moment où, au dire des entrepreneurs, il n'y avait plus que pour trois mois d'ouvrage.

LA RÉVOLUTION A l' OBSER VATOIR E .

Visites domiciliaires. — Suspensibn des travaux de restauration, — Décret du 3 septembre 1790. — Transport à l'Observatoire des instruments d'Astronomie existants dans les Maisons royales. — Note sur le Cabinet de Physique et d'Optique du Roi au Château de la Muette. — Démêlés de Cassini avec le ministre Garât. — Décret de la Convention établissant l'égalité à l'Observatoire. — Démission de Cassini.

Reportons-nous à quelques années en arrière, au mois de juin 1 788. A ce moment, Cassini était en droit de croire à la réalisation de tous les projets qu'il avait formés pour la restauration de l'Observatoire. Le règlement de 1^85 était strictement observé ; les trois élèves, Nouet, Perny de Villeneuve et Ruelle, poursuivaient, dans les cabinets rebâtis, le cours des observations avec un zèle et une assiduité dont le directeur se plaisait à leur rendre témoignage (*). Ces observations étaient régulièrement publiées chaque année, en extrait il est vrai, et envoyées à tous les Observatoires et aux savants de l'Europe. Bien que l'atelier modèle de l'Observatoire eût dû être abandonné momentanément, Cassini pouvait espérer le voir prochainement rétabli et occupé par des ouvriers formés à l'école de Ramsden et de Troughton. Deux instruments fondamentaux, une lunette méridienne et un cercle mural, lui étaient promis dans un avenir peu éloigné; d'autres instruments se fabriquaient en France dans les ateliers de ces ingénieurs que Cassini et Baillj étaient parvenus è affranchir du joug des corporations de métiers. Un habile verrier arrivait d'Irlande, prêt à s'établir auprès de Paris et à travailler à la fabrication des verres

(') Note à la fin du Compte rendu de l'exercice 1789.

d'optique. Enfin la restauration du monument de Perrault était commencée depuis un an et activement poussée. La protection du Gouvernement était assurée par la présence, dans les conseils du roi, du baron de Breleuil et du comte d'Angiviller, tous deux confrères de Cassini à l'Académie des Sciences, et ses amis.

La chute de M. de Breteuil fut le premier coup porté à l'édifice auquel Cassini avait, depuis de longues années, consacré toute son activité. Le 26 juillet, il épanchait dans une lettre au ministre tombé ses craintes pour l'avenir de ses projets.

« Monsieur, lui disait-iJ, j'apprends avec une véritable douleur votre retraite du Ministère. Personne ne partage plus que moi les regrets qu'elle fait naître dans tous les cœurs des gens de lettres et des sçavants que vous avez aimés, protégés, encouragés. Les arts et les sciences perdent tout en vous perdant. Quant à moi, honoré de votre confiance, fort de votre protection, j'allais porter à sa perfection l'établissement de l'Observatoire que, j'ose dire, nous avions formé ensemble. Cet Observatoire dont le nom et la gloire sont, depuis cent vingt ans, liés au nom de Cassini, vous doit, Monsieur, sa renaissance. Ma voix et ma plume ne cesseront de le proclamer. Que va-t-il devenir, je l'ignore. Puissé-je ne point me décourager !

» Avant de voir le nouveau ministre je désirerais, Monsieur, avoir avec vous une conversation au sujet du sieur Belsaigne; accordez-moi la consolation de pouvoir encore une fois vous exprimer de vive voix tous mes regrets, tout mon attachement et la reconnaissance respectueuse avec

lesquels, etc.

» Signé : Cassini. »

Le 5 août, Cassini présentait au nouveau ministre, M. de Villedeuil, un Mémoire (u4rc/i. de VObs,, D. 5. 38) sur l'organisation de l'Observatoire et les projets élaborés avec l'approbation de son prédécesseur, en le priant de lui faire connaître ses intentions à l'égard de ces projets.

La réponse de M. de VlUedeuil (*) fut moins fâcheuse que ne le pouvait craindre Cassini.

La commande des instruments faite à Lenoir et en Angleterre, ce qui était le point le plus important, non seulement fut adoptée par le nouveau ministre^ mais même confirmée par l'ordonnan-

(^) Elle est datée de Versailles, 21 novembre 1788.

LA RÉVOLUTION A l'OBSERVATOIRE. 321

cément d'une somme de 6000 livres, dont la moitié fut envoyée en acompte à Ramsden. Le directeur fut autorisé aussi à porter, sur le compte de Tannée 1788, la dépense qu'il avait faite pour l'instruction des jeunes apprentis. Mais en même temps et par motif d'économie, il lui fut prescrit « de ne plus aller en avant sur tout ce qui n'était pas encore consommé ». En conséquence, l'envoi des apprentis en Angleterre, les projets de travaux à l'atelier et à la fonderie de l'Observatoire, tout fut ajourné indéfiniment. « Ce qu'il y avait de plus embarrassant et de plus affligeant pour moi, dit Cassini, c'était l'arrivée du malheureux ouvrier anglais qui, sur ma parole, avait quitté sa verrerie, et qui ne trouva

plus rien de ce qu'on lui avait promis en dédommagement J'eus

infiniment de peine à obtenir une indemnité pour les frais de son voyage. » (Mémoires pour servir,,,, p. 34.) Nous n'avons aucun renseignement sur le sort de Belsaigne.

La perte de M. de Breteuil aurait été bien plus sensible à Cassini si son attention et tous ses soins n'avaient été appelés sur des intérêts beaucoup plus graves par la révolution de 1789. A ce moment, l'Observatoire fut le théâtre de scènes qui auraient pu devenir tragiques, n'eût été le sang-froid du principal acteur et l'affection dont l'entouraient les gens du quartier Saint-Jacques, en souvenir des bienfaits qu'ils avaient reçus de lui et de sa famille.

J'en emprunte le récit à Cassini IV lui-même, qui y joua bien malgré lui le principal rôle, et à son historiographe, l'abbé Devic.

'< A ce moment, dit Gassiai, ma position à TObservatoire et dans le quartier où je me trouvais, n'était pas une des moins critiques. Je fus pendant longtems occupé à me débattre contre Jes soupçons absurdes, les dénonciations ridicules, les visites et les interrogatoires des ardens et inquiets révolutionnaires. Selon eux, les souterrains de TObservatoire étaient des magasins de poudres, de farines et de fusils que je recelais; mes télescopes, des canons que je braquais sur Paris; et les tours, où j'avais de la lumière pendant la nuit pour observer, n'étaient autre chose que des salons où je réunissais des aristocrates. » {Mémoires pour servir à l'Histoire de V Observatoire, page 35.)

« Le 16 juillet 1789, sur les six heures du matin, l'Observatoire fut investi par 3oo hommes armés et, pendant qu'on se disposait à en garder toutes les issues, quelqu'un courut dans la rue Maillet (^) informer Cas-

(') Cassini en 1787, pendant la restauration de l'Observatoire, habitait une C. W. 21

sinî de cette visite inopinée. Un officier, accompagné de six hommes, lui exhiba Tordre de visiter soigneusement l'Observatoire, où l'on soupçonne qu'on a caché des farines, de la poudre et des fusils. Le directeur, sommé de les accompagner dans cette visite, les suivit à l'Observatoire. Après avoir parcouru inutilement tous les coins de l'édifîce, il fallut descendre aux caves; Cassini s*y rendit, escorté de près de cent individus de la bande et des commissaires du district.

» Arrivés au pied de l'escalier, ils aperçurent la porte du cabinet des tliermomètres et des instruments magnétiques; la porte fut crochetée, les instruments magnétiques bousculés; le thermomètre de Lavoisier échappa heureusement à la dévastation.

» Il s'agissait de parcourir les souterrains; Cassini les engagea a le suivre et les conduisit ainsi dans toutes les galeries, surtout dans quelques unes qui sont presque toute l'année couvertes d'eau. « Mais où nous mènet-on, s'écrient quelques-uns deja bande, nous sommes dans l'eau. — Avancez, messieurs, avancez, reprit gravement le directeur, vous venez chercher des poudres et des farines, convenez que la cachette ne serait pas mauvaise » Enfin ils arrivent à la grille qui sépare les caves des carrières

de Montrouge; mais personne ne fut d'avis de la franchir, après la déception qu'ils venaient d'éprouver. Alors Cassini, qui avait déjà montré plus que de la fermeté au milieu de cette horde armée, exigea qu'on le reconduisit chez lui comme on l'en avait emmené et qu'on le déchargeât désormais de toute responsabilité des caves, où il déclara qu'il ne remettrait jamais les pieds ; il refusa en conséquence de se charger désormais des clefs, ne voulant pas, dit-il, être soupçonné deux fois. ...»

Devic termine son récit par Tanecdote suivante :

« Il était dit que cette fameuse visite devait tomber du ridicule dans le burlesque. Gomme on allait se séparer après avoir terminé le procèsverbal, deux hommes, qui ne voulaient sans doute pas que l'expédition parût entièrement inutile, s'étaient introduits dans la cuisine du directeur. Là, ils avaient trouvé un boulet servant de poids au tourne-broche et l'apportaient au commandant de la troupe, lui prouvant par là qu'il y avait des armes à l'Observatoire, a La broche et son boulet, dit Cassini d'un air moqueur, voilà tout mon arsenal, et je vous défie d'en trouver davantage. » A ces mots il y eut presque partout des éclats de rire ; on croira difficilement que le fameux boulet fut emporté suspendu dans un filet soutenu par deux fusiliers, depuis l'Observatoire jusqu'à l'Hôtel de Ville, et que les chefs de la troupe se prêtèrent à cette mascarade insensée, en rangeant leurs hommes sur deux lignes pour faire plus d'honneur

maison située à Tangle de la rue Maillet et de la rue Saint-Jacques. Cette maison, connue dans le quartier sous le nom de Maison des Cassini, vient d'élre démolie.

LA RÉVOLUTION A l'OBSERVATOIRE. 323

à ce glorieux trophée. » (DeviCi Histoire de la vie et dès travaux de J.'-D, Cassini IV, p. 121 et suiv.)

A la suite de cette visite, Cassini demanda à être officiellement déchargé de la garde des caves.

« Ce jourd'hui 16 juillet 1789, M** Jean Dominique, Comte de Cassini, directeur de l'Observatoire royal et membre de TAcadémie royale des Sciences, s'est présenté au district du Val-de-Gràce, à Teflet de demander acte de la visite qui s*est fait ce matin par une patrouille du district du Val-de-Gràce, tant dans l'Édifîce que dans les souterrains de l'Observatoire où l'on n'a rien trouvé qui fût capable d'alarmer la sûreté publique; déclare cependant que dans les dittes caves de l'Observatoire est une grille de communication précédemment établie par ordre de la Ville avec les carrières d'Arcueil et de Gentilly, que les clefs de la ditte grille ne sont nullement confiées audit sieur de Cassini, que la plupart du tems elle se trouve ouverte, qu'enfin la ditte grille n'est que d'une faible résistance de sûreté, qu'en conséquence le dit sieur de Cassini ne peut répondre de ce moment de ce qu'il pourrait arriver par la suite dans les dittes caves, s'en rapportant là-dessus à la sagesse du Bureau de la Municipalité. Dont du tout il a demandé et requis acte ce que nous lui avons octroyé, après avoir certifié véritable par M^ Granger, sergent-major aux Gardes françaises, par le sieur Boitel l'un des membres de la Patrouille bourgeoise; fait au Val-de- Grâce les dits jour et an que dessus.

» Signé : Gallien, président du Val-de-Grâce.

Vu par-pous commandant de patrouille et député du district de Saint- Étienne-du-Mont qui certiffions avoir vériffié la même carrière et en outre celle de la plaine de Montrouge sous les acqueducs où nous n'avons rien trouvé de contraire à la tranquillité publique *.

» à Paris le 17 juillet, sur une heure du matin.

» * Et avons été conduits par les sieurs Barthélémy et Boudin qui nous ont aidé avec une bonne volonté et zèle digne d*éloges.

» Le renvoi approuvé. Beudy-Dumonteix, Châtelain. »

Illisible. Commandant.

(Archives de V Observatoire, D. 5.4o.)

Malgré cette précaution, les dénonciations continuaient; de nouvelles invasions de TObservatoire eurent lieu. Cassini dul s'adresser à r Assemblée générale du Comité des districts réunis du Val-de- Grâce et de Saint-Jacques du Haut-Pas, pour assurer à son établissement la tranquillité nécessaire aux observations.

« Le 29 octobre 1789 M'' le comte de Gassini, directeur de rObservatoire, membre de l'Académie royale des sciences et l'un des représentans de la Commune de Paris (^), s'est présenté à l'Assemblée générale du Comité et ayant demandé à lui faire part de faits qu'il lui étoit intéressant de faire connoitre et de soumettre à sa délibération, a dit :

» Que le 16 juillet dernier sur les huit heures du matin^ l'Observatoire royal de Paris s'étant trouvé investi d'un nombre considérable de personnes armées envoyées de différens districts, soutenus par un détachement de gardes françaises, lesquelles demaudoient à visitter le bâtiment et les souterrains, lui Comte de Cassini s'étoit présenté et sur l'exposition de l'objet de la mission de cette trouppe, après lui avoir fait ouvrir toutes les portes, laissé visitter les chambres les plus reculées, il étoit descendu lui-même au milieu d'une trentaine de fusiliiers au fond des souterains où ces Messieurs soubçonnaient de trouver soit des armes, soit des poudres, soit des prisonniers; qu'après les recherches les plus scrupuleuses, ne s'étant rien trouvé de tout ce que de faux avis ou des craintes mal fondées avoient pu faire imaginer, il avoit été reconduit chez lui par les susdits fusiliiers de la garde bourgeoise et des gardes françoises. Mais que sur le champ ayant pris avec lui plusieurs de ceux qui venoient d'assister à la visitte de l'Observatoire et entre autres le sergent aux gardes qui commandoit le détachement, il s'étoit rendu au district du Val-de-Grâce, ou ayant fait entendre les témoins il avoit requis acte de la susditte visitte, de son résultat et en outre de la déclaration qu'il faisoit qu'attendu que dans les souterains de l'Observatoire il y avoit une communication précédement établie par ordre de la vilJe, avec les carrières d'Arcueil et de Gentilly, fermée d'une grille dont la clef ne lui étoit nullement confiée, qui se trouvoit fréquement ouverte et n'étoit d'ailleurs que d'une faible résistance, il ne pouvoit en conséquence répondre désormais de ce qui pourroit arriver ou se trouver dans lesdits souterains de l'Observatoire, s'en rapportant là-dessus -à la sagesse du Bureau de la Municipalité.

» Que muni du susdit acte de visitte et de son désistement de la responsabilité des souterains de l'Observatoire il s'étoit abstenu d'être présent à plusieurs visittes faittes depuis par différens districts dont le résultat avoit toujours été de ne rien trouver.

» Qu'averti enfin par M*" Guillaumeau, inspecteur général des carrières, que l'on alloit murer la communication des souterains de l'Observatoire royal avec les carrières de Gentilly et d'Arcueil, il avait même consenti à à ce que l'on barrât la porte d'entrée des mêmes souterains du côté de l'Observatoire, espérant par là se mettre à l'abri de tout soubçon et de toute visitte importune.

» Que néanmoins le 7 octobre l'Observatoire royal avoit été de nouveau investi par une compagnie de garde nationale envoyé parle district de Saint-

(') Sur les motifs qui avaient engagé Cassini à accepter ces fonctions et la manière dont il les remplit, voir Devic, p. ia6.

LA RÉVOLUTION A l'OBSERVATOIRE . 32)

Germaîn-des-Près sur la dénonciation du S''XX, Marchand de rouge (?), de farines cachées dans ce lieu. Que malgrés l'assurance donnée par le dit S*" C de Gassini que les souterains ne pouvoient être suspects puisque l'entrée en étoit barrée et la sortie murée, de telle sorte que lui-même directeur de l'Observatoire ne pouvoit plus y pénétrer, le commandant de la compagnie de la garde nationale avoit néanmoins fait enfoncer la porte et rompre les barres et que visitte faite il ne s'étoit rien trouvé.

» Qu'enfin les délateurs se voyant confondus sur leurs fausses dénonciations d'armes, de poudres, de prisonniers et de farines cachées, venoient d'imaginer un autre genre d'inculpation en dénonçant au district de Saint- Louis de prétendues assemblées nocturnes tenues à l'Observatoire royal.

« Enonciation faite des susdits faits, le S*^ G** de Gassini a ajouté que bien loin de repousser des soubçons que son caractère connu lui permettoit de regarder comme étrangers à sa personne, bien loin de refuser à satisfaire cette perpétuelle et malheureuse inquiétude de quelques citoyens de la capitale, il désiroit et demandoit même que l'Observatoire royal fut plus que jamais soumis à une surveillance, mais telle qu'en satisfaisant tous les districts de Paris, elle put en même temps assurer la tranquillité et la paix si nécessaires au\ occupations et aux études auxquelles on se livre dans ce lieu.

» Qu'en conséquence il supplie le Goroité des districts réunis du Valde-Grâce et de Saint-Jacques du Haut-Pas de vouloir bien accepter la remise et le dépôt des clefs des souterains de l'Observatoire royal et de vouloir bien se rendre envers les autres districts de la capitale le répondant et le garant de la police du dit Observatoire.

i> Sur les faits cy-dessus énoncés et la proposition faite par le S*" G*' de Gassini, l'assemblée générale du Gomité ayant délibéré et considérant :

» Que les visites multipliées et les recherches faites depuis trois mois à l'Observatoire royal prouvent suffisament la fausseté de ces dénonciations injustes que produisent une fâcheuse inquiétude et plus souvent encore une intention coupable de porter l'allarme et le trouble dans l'esprit des citoyens trop crédules.

» Que le caractère connu et les sentiments patriotiques de M' le G^' de Gassini qui dans toutes les circonstances lui ont méritté la confiance des citoyens des deux districts, font suffisament préjuger qu'il ne doit rien se t rouver de suspect dans un lieu confié à sa direction ou doivent au moins le mettre à l'abri de ces visittes réittérées et faites avec un éclat injurieux et vexatoire pour le lieu et pour les sçavans respectables qui l'habitent.

» Qu'enfin dans les principes d'une police sage et bien administrée, la surveillance d'un lieu quelconque doit appartenir directement et uniquement au district dans lequel il est situé.

p A arrêté ce qui suit :

» I* Que les clefs des souterains de l'Observatoire royal après nouvelle visite faite par plusieurs membres du Gomité seront aussitôt remises et déposées ^au Secrétariat du district, de telle sorte qu'aucune personne ne

puisse entrer dans les dits souterains sans un ordre particulier du Comité et sans être accompagné de deux membres du Comité.

» 20 Que le directeur de TObservatoire ou autres préposé à la garde du bâtiment seront auttorisés à renvoyer par devant le Comité toute personne qui se présenteroit pour faire aucune visite.

» 30 Que le présent arrêté sera communiqué aux cinquante -huit autres

districts de la capitale.

» Ce 39 octobre 1789.

» Signé : Favre, Mauraux, Cattet, Furet.

président. secrétaire. secrétaire.

Bëquet, a. C. g. Deudon. Pichard,

commiser ( sic ) . membre du Comité.

Dupoux, Cambault.

membre du Comité.

Cezknas, membre du Comité. »

Pour en finir avec cette histoire lamentable des perquisitions à l'Observatoire, je transcris ici le procès- verbal de celle qui eut lieu le 3i juillet 1793.

Recherche

En la maison Nationale

de rObserraloire.

3i Juillel 1:91.

« L*an mil sept cent quatre vingt treize, second de la république françoise, le trente un juillet, dix heures du matin, en vertu d'un ordre du Comité de sûreté générale de surveillance de la Convention nationale en datte du vingt neuf précédent à nous présenté par le citoyen Ingrand, représentant du peuple lequel en était porteur et conçu en ces termes :

» Sur la dénonciation faite au Comité que le citoyen Roland, cx-ministre, est caché dans la maison de l'Observatoire rue Saint- Jacques, arrête que le citoyen Ingrand, représentant du peuple, se transportera demain dans la dite maison de l'Observatoire, y fera faire les perquisitions les plusexactes et fera conduire au Comité le dit Roland dans le cas où il se trouverait dans la dite maison, en s'emparant de tous les papiers qui lui appartiennent autorisant le citoyen Ingrand à requérir les autorités civiles et la force armée qu'il jugera nécessaire pour l'exécution du présent arrêté.

» Les représentants du peuple composant le Comité de Sûreté générale de la Convention nationale.

» Signés à la Minute des présentes : La Vicomterie, Pinetainé, Laignelot, Bazire, A. Benoit GufTroy, J. Jullien de Toulouse, In grand Sec*.

LA RÉVOLUTION A l'oBSERVATOIRE. 827

» Nous Jean-Baptiste Lafâtte, Juge de paix de Ja Section de l'Observatoire, nous sommes transportés, assisté de notre Secrétaire greffîer, en la ditte maison nationale de l'Observatoire avec une force armée de douze hommes; et nous étant emparés des deux portes principales où nous avons posté deux hommes à chacune d'elles a-près avoir le long des murs et des fossés également posté quatre hommes pour garder toutes les issues évasives du dit lieu de l'Observatoire, nous sommes entrés chez la citoyenne Méchain, femme du citoyen Méchain actuellement en mission pour la mesure des poids urdonnée par la nation, et concierge de la ditte Maison nationale. Là, le citoyen Représentant du peuple Ta interpellée de lui dire, sous peine de complicité si elle avoit connoissance que l'ex-ministre Roland fut caché dans la maison de l'Observatoire dont elle était gardienne et surveillante en Fabsence de son mari et la ditte citoyenne nous ayant répondu qu'elle n'en avoit aucune connaissance, qu'elle ne le recéloit point chez elle dans le lieu qu'elle habite, que d'ailleurs la maison étant vaste il étoit possible qu'il y fût entré pour s'y cacher sans qu'elle eût pu le voir, nous avions à demander ainsi qu'à elle au citoyen Gassini qui étoit directeur de la maison, s'il n'avoît pas connoissance de la retraite du dit Ex- ministre dans sa maison, c'est-à-dire dans la partie qu'il habite, et sur cette réponse nous nous sommes transportés avec le représentant du peuple chez le citoyen Gassini où étant entrés le dit représentant lut a dit l'objet de sa mission et l'a interpellé ainsi que la citoyenne Méchain de lui déclarer sous peine d'être soupçonné d'intelligence et de complicité, si chez lui ou dans quelque autre endroit de la vaste maison de l'Observatoire et dans les caves souterraines l'Ex-ministre Roland ne seroit pas enfermé de manière à éviter toutes recherches; et le citoyen Gassini a répondu d'abord que quant aux caves de l'Observatoire il en avoit remis les clés depuis trois ans à la section et qu'il ne lui étoit plus possible d'y descendre; que quant à l'Ex-ministre Roland, jamais il n'avoit eu de liaison avec lui, que loin d'avoir eu à s'en louer pendant son Ministère, il en avoit toujours été refusé dans les demandes qu'il avoit eu l'occasion de lui faire pour la confection des bâtiments nécessaires à l'Astronomie; qu'il ne recéloit, ni n'avoit recelé chez lui le dit ex-ministre, qu'au surplus nous pouvions faire toutes nos recherches partout où besoin seroit et qu'il nous accompagneroit, ce qu'ayant fait nous avons avec lui visité non seulement son appartement et ses cabinets, mais encore celui d'un citoyen horloger nommé Boucher demeurant au rezde-chaussée, celui du feu citoyen Genty (Legentil), ci -devant occupé par le citoyen Jeauratet maintenant abandonné au fondeur, toutes les hauteurs et différents coins et recoins des plates formes, voûtes et sous-voûtes servant aux observations astronomiques et nos recherches ayant été infructueuses n'ayant nulle part ren-

3a8 CHAPITRE XX.

contré rE\-ministre, lequel auroit été bien reconnu du citoyen Représentant du peuplç, pour en avoir été vu plusieurs fois, nous nous sommes transportés dans les autres lieux habites par les citoyens élèves du citoyen Cassini, savoir : les citoyens Nouet, Perny et Ruelle où perquisitions faites nous n'avons rien trouve que les personnes qui leur appartiennent et qui habitent ordinairement leur local.

» Dont et de tout ce que dessus nous avons fait le présent procèsverbal pour servir et valoir ce que de raison.

m Et lecture faite à la citoyenne Méchain et au citoyen Gassini, directeur du dit lieu ils ont signé le dit procès-verbal avec nous et le citoyen Représentant du peuple.

» Signés à la minute des présentes :

» Laffitte^ Ingrand,

juge de paix. représentant du peuple.

» Thomas, Cassini.

sécréta ire -greffier.

» Majon, femme Méchain, concierge.

» Pour copie conforme à la minute restée au greffe de la Justice de paix de la section de TObservatoire^ collationnée, signée, scellée et délivrée par moi secrétaire-greffier soussigné, à Paris, le deux août 1793, l'an 2« de la république française.

» Signé : Thomas. »

Les scellés avaient été apposés en 1789 sur la porte des caves; ils ne furent levés que le 7 Prairial an IV (27 mai 1796), lorsque le Bureau des Longitudes prit possession de ces souterrains.

Ce n^était pas assez des tracasseries suscitées par ce besoin de délation qui s'empare toujours des esprits de la multitude, quand elle sent que le gouvernement régulier sur lequel elle faisait reposer sa sécurité vient à lui manquer. Des voleurs s'introduisirent à l'Observatoire au mois de novembre 1792 et enlevèrent le plomb qui recouvrait les cabinets d'observation. En vain, Cassini signale au ministre Roland les inconvénients qui en résultent pour les instruments exposés à la pluie et à la neige; rien ne fut fait pour les préserver.

D'autre part, l'indiscipline commençait à s'infiltrer dans l'esprit des élèves, incorporés dans la garde nationale et attirés dans les

LA RÉVOLUTION A l'OBSERVATOI RE. 329

clubs révolutionnaires. Une nuit de la fin de décembre 1789, Perny, officier de la garde nationale, rentrait ivre à TObservatoire à la suite d\in banquet patriotique et, Tépée nue à la main, menaçait de mort les habitants de la maison et Cassini lui-même. Celui-ci eut la faiblesse de lui pardonner cet esclandre; il ne pouvait prévoir que son élève lui paierait cette grâce de la plus noire ingratitude (*).

A ces dangers qui menaçaient le Directeur de l'Observatoire vint s'ajouter un deuil bien cruel au cœur de Cassini. Sa femme, dont la santé avait été fortement ébranlée par les événements de 1789 auxquels elle avait assisté, mourut le 4 avril 1791, laissant Cassini chargé de sa mère déjà bien âgée (^) et de cinq enfants dont le plus jeune n'avait pas deux ans et demi.

Au milieu de ces douloureuses épreuves, Cassini trouva encore le courage, non seulement de continuer ses observations, mais même de se livrer à des expériences très délicates, qui exigeaient un calme d'esprit bien extraordinaire dans de pareilles circonstances. Il avait été nommé par l'Académie membre de la Commission des Poids et Mesures, chargée des opérations astronomiques et physiques de la détermination du mètre et du kilogramme ('). Bien qu'il se soit démis presque immédiatement de la charge des opérations géodésiques, il exécuta avec Borda la mesure de la longueur du pendule. L'appareil fut installé à l'Observatoire contre la face ouest du grand mur élevé dans le pavillon bâti en 1780, qui devait recevoir le grand quart de cercle; les expériences durèrent du i®"" juin au 4 août 1792. (Voir Collection de Mémoires relatifs à la Physique^ publiés par la Société française de Physique. Tome IV : Mémoires sur le Pendule, p. 1 7. Paris, Gauthier-Villars et fils, 1889.)

C'est encore pendant cette période si troublée que Cassini fit à l'Observatoire la première application du nouveau cercle répé-

(') Lettre de Cassini à Perny (non datée). Lettre d'eicuse de Perny, du 3o décembre 1789. (Archives de l'Observatoire, D. 5. 38.)

(') M"* Cassini de Thury mourut en 1818, âgée de 90 ans.

(^) Les Commissaires nommés pour la mesure de Tare de méridien, de Dunkerque à Barcelone, furent d'abord Cassini, Méchain et Legendre. {Mémoires de l'Académie, 1788, p. 18.)

33o CHAPITRE X\.

lileur de Borda à la détermination des hauteurs méridiennes du Soleil et des étoiles. Pendant les années 1790, 91 et 92, il détermina les déclinaisons de 33 étoiles, concurremment avec Fancien quart de cercle mobile de Langlois et un cercle entier de Lenoir, semblable à celui qui lui avait servi dans la jonction de la trian- ^ilation française avec celle de l'Angleterre. {Mémoires de C Académie^ '79^5 P* ^^7*)

En l'absence de Méchain, Cassini avait rédigé les deux volumes de la Connaissance des temps pour 1795 et 1796 et en avait commencé l'impression.

Les fragments des Procès-verbaux de la Commission des poids et mesures, publiés par M. Grimaux, signalent un autre travail de Cassini. Le 21 septembre 1792, « M. de Cassini a rendu compte des expériences qu'il a faites avec l'esprit de vin et l'éther, employés dans les niveaux à bulle d'air; il a obtenu le plus grand succès avec l'éther et plus de mobilité qu'avec aucune autre liqueur ». [Œuvres de Lavoisier, t. VI, p. 680.)

Enfin, dans la séance de l'Académie, tenue le mercredi 7 août 1793, veille du jour où fut voté le décret qui supprimait cette illustre Compagnie, Cassini donna lecture d'un Rapport relatif à un Mémoire de Michel le François de la Lande sur le mouvement propre des étoiles. On ne peut trop admirer la force d'âme (le ce grand homme, trouvant le temps d'étudier un travail de science pure au milieu des dangers dont il voyait menacés et lui-même et son Observatoire.

A la fin de l'année 1789, l'Assemblée nationale ayant résolu de reviser toutes les parties de la dépense publique, et Lebrun ayant été nommé rapporteur pour l'Observatoire, le Directeur lui adressa le 8 décembre le mémoire suivant :

Mémoire communiqué

à M' Lebrun^ pour rassemblée nationale

Le 8 Décembre 1789.

Observatoire Royal de Paris.

L'Observatoire royal de Paris est soumis à deux départements; comme Maison Royale, le Bâtiment est sous l'inspection du Directeur général des

LA RÉVOLUTION A l'oBSERVATOIRE . 33t

Bâtiments, qui règle, ordonne et paie les constructions et réparations de l'édifice; comme Etablissement relatif aux Sciences, les Instruments, le Directeur, les élèves et tout ce qui a rapport à l'Astronomie se trouvent dans le département du Ministre de la Maison du Roi.

Le Directeur général de l'Observatoire a mille écus d'appointements dont il reçoit net 2 7^^^

Il touche en outre tous les ans au Trésor Royal; sur une ordonnance particulière du Ministre de la Maison du Roi, une somme de six mille livres, dont il est obligé de faire l'emploi suivant :

10 Appointements du premier élève 900**"

» du second 700

» du troisième 600

ao Gratification pour celui des élèves qui a fait quelques découvertes dans le ciel ou montré le plus de zèle

pendant l'année 200 | 6000*

3^ Pour l'entretien des Instruments a4oo

9 de la Bibliothèque 600

4" Pour le bois et la lumière dans les Cabinets et chez les élèves, Registres, papier et autres frais de bureau 600

Total 8 700^

Le Directeur général est obligé, au commencement de chaque année, de justifier par quittances détaillées de l'emploi de chacun de ces articles ; et il ne touche les fonds nouveaux qu'après que le compte des frais précédents a été arrêté et signé par le Ministre. Le Directeur en outre pour assurer l'utilité et l'activité continuelles de cet établissement, est tenu de publier dans l'intervalle des six premiers mois de chaque année un extrait des observations astronomiques et physiques que les élèves et lui ont fait dans le cours de l'année précédente. Cet extrait s'imprime à l'Imprimerie Royale, où l'on en tire sur le champ cent dix exemplaires qui sont envoyés de la part du Roi à tous les astronomes de l'Europe.

Nota : I* Le fonds annuel de 2400* porté ci-dessus n'est suffisant que pour l'entretien des instruments ou l'acquisition de ceux qui ne sont que de peu d'importance. Mais pour les Instruments majeurs tels que les ;;rands télescopes, Cercles entiers, quarts de cercle muraux ou mobiles qui coûtent quelquefois dix et quinze mille livres, l'Astronomie a besoin de tems en tems de secours extraordinaires tels que ceux que Sa Majesté lui a accordé précédemment en ordonnant en Angleterre deux superbes instruments, dont l'un est au moment d'arriver et dont l'autre est déjà commencé, mais ne pourra être achevé que dans un an ou dix huit mois.

2" Messieurs les élèves se plaignent, non sans quelque justice, de la

modicité de leurs appointements comparativement à la fatigue d'un service qui exige une partie des nuits à observer et les jours à calculer. Il seroit à désirer que le premier élève eut au moins 1200*, le second 1000* et le troisième 800*^. Pour leur procurer cet honnête nécessaire il suffiroil d'augmenter de huit cent livres les fonds de l'Observatoire : ce que Ton ne se permettra de demander que dans des temps plus heureux, mais au moins dans ce moment-ci l'on ne pourra sans doute s'empêcher de reconnaître et de louer la discrétion et l'esprit d'économici qui ont dirigé cet établissement, dont l'utilité et la réparation font tant d'honneur à la France, et lui coûtent si peu. (Archives de V Observatoire , D.5.37, p. 37.)

Le Brun fit son rapport, le 3 septembre 1790. J'en emprunte le Compte rendu au Moniteur,

Séance du 3 Septembre 1790.

( Suite de la discussion sur toutes les parties de la dépense publique.)

M*^ Le Brun. — La dépense de l'Observatoire n'existait point avant l'année 1771 (M. Ce fut alors que M'^Gassini père eut le titre de Directeur et 3 000 livres d'appointements, réduits par les retenues à 2700 livres. C'est tout récemment qu'il a été placé trois élèves à l'Observatoire, qui coûtent 3ooo livres. Ils veillent à tour de rôle pour faire des observations. Chaque année, ils en publient le résultat. Voici le projet de Décret que votre Comité a l'honneur de vous proposer :

« La dépense de l'Observatoire restera provisoirement fixée à 8700 livres, dont 2700 au Directeur, et le surplus pour l'instruction des élèves. Il sera fait un inventaire général des instruments dépendant de l'Observatoire, et copie en sera déposée aux Archives de la nation. Les machines seront déposées dans la salle de l'Académie des Sciences, au Louvre. »

Cet article est adopté.

Le Décret fut promulgué le 19 septembre 1790. En exécution de la loi, Gassini dressa l'inventaire des instruments et des livres de la Bibliothèque de rOb.servatoire, à la date du i®*" avril 1791, dont j'ai déjà eu occasion de parler. Un double en fut remis, le 3 avril, aux Archives de l'Assemblée nationale. Quant aux machines, qui devaient être bien peu nombreuses à l'Observgitoire, pui^ue l'ancien cabinet avait été transporté au Jardin du Roi dès 1743, je n'ai trouvé aucune indication à ce sujet.

La nouvelle loi semble au premier aspect ne rien innover quant au régime financier de l'Observatoire, la somme totale affectée à

( * ) Go dirait aujourd'hui : l'Observa toire n'avait pas de budgetspécial avant 1771.

LA REVOLUTION A l'OBSERVATOIRE. 333

cet établissement reste ce qu'elle était; la seule modification consiste en ce que le traitement du Directeur, qui lui était auparavant payé sur ordonnance spéciale, est maintenant fondu avec Tensemble du budget. Cependant Gassini, qui se trouvait depuis le 4 septembre avec sa famille au château de Reux, en Normandie, où il prenait ses vacances annuelles (*), entrevit dès lors les difiicultés qui allaient surgir de la trop grande concision donnée par Le Brun à la rédaction du nouvel article. L'intention du législateur avait été sans aucun doute de ne rien changer, au moins provisoirement, à la répartition des fonds entre les divers services et entre les trois élèves. Gassini aurait voulu que Le Brun s'en expliquât plus clairement, et il lui adressa à ce sujet une lettre et un Mémoire qui, malheureusement, restèrent sans réponse. Le Directeur continua donc de dresser, en fin d'année, son Compte rendu de recettes et de dépenses suivant la forme habituelle. Les Comptes des exercices 1790 et 1791 furent acceptés sans difficulté; mais il n'en fut plus de même pour l'année suivante, et leur examen donna lieu à l'échange de plusieurs lettres entre le Directeur de l'Obser- \aloire et le Ministre de la Justice, Garât, faisant par intérim fonction de ministre de l'Intérieur. Nous reviendrons tout à l'heure sur cette discussion qui eut, pour l'Observatoire et pour Gassini, les plus graves conséquences.

Le décret du 19 septembre 1790 n'était que le prélude d'une série de mesures qui allaient compromettre l'avenir de l'Observatoire et en changer radicalement le régime. En 1791, une loi fut votée qui, par raison d'économie, suspendait tous les travaux en cours d'exécution dans les maisons royales. Les travaux de restauration de l'Observatoire furent arrêtés au moment où, au dire des entrepreneurs, il ne restait que pour trois mois d'ouvrage.

En 1793, Gassini exhalait ses plaintes sur cet état d'abandon :

(t Voilà le troisième hiver que les grandes salles de l'Observatoire se trouvent sans portes, sans croisées, exposées à toutes les injures de l'air. La pluie, la neige pénétrent partout et vont encore détériorer les voûtes ('). i>

('} Il n'en revint qu'en mars 1791.

(-) Les croisées étaient cependant presque toutes faites^ peintes et ferrées; il ne restait qu'à les poser et à les vitrer.

Par une contradicUon assez singulière, en même temps qu'elle suspendait les travaux de réfection de TObservatoire, l'Assemblée Nationale ordonnait le transport et la réunion dans cet établissement de tous les instruments d'Astronomie appartenant à la nation, dans le but, écrivait Le Brun à Gassini, a d'épargner la multiplicité des dépôts et de prévenir la perte de ces instruments, dont le Directeur de l'Observatoire devenait responsable ». Un double inventaire devait en être fait, dont l'un resterait à l'Observatoire, l'autre serait déposé aux Archives nationales.

Le 29. novembre 1792, Cassini adressait au Minisire de l'Intérieur, Roland, un Mémoire dans lequel il lui signalait l'impossibilité où il se trouvait de loger convenablement ces instruments. Sa plainte étant restée sans effet, le 29 avril 1793 il s'adresse, à peu près dans les mêmes termes, aux administrateurs du département de Paris.

« L'Observatoire de Paris ayant été regardé comme le plus beau monument élevé aux sciences dans le dernier siècle, comme rétablissement le plus utile à l'astronomie et qui a fait le plus d'honneur à la nation françoise. l'Assemblée nationale constituante a arrêté de le mettre au nombre des monumens nationaux et par un décret du 19 septembre 1790, elle a confirmé l'état des dépenses précédemment fixées pour l'entretien des instrumens d'astronomie et les appointemens des astronomes attachés à rétablissement. Mais elle a remis à un autre temps à statuer sur l'achèvement des travaux qui avoient été commencés et presque finis pour la restauration de l'édifîce.

» L'Assemblée législative, entrant dans les vues de l'Assemblée constituante, a désigné l'Observatoire pour être le dépôt général des instrumens d'astronomie et d'optique et pour y rassembler toutes les richesses de la nation en ce genre. En conséquence, vers les derniers jours du mois d'août 1792, elle a envoyé à l'Observatoire le grand télescope de 22 pieds et tout ce qui s'est trouvé d'instrumcns d'optique dans le cabinet de la Muette (*). Six voitures chargées sont arrivées et le Directeur de l'Obser-

(') L'inventaire de ces instruments avait dû être fait, comme je l'ai dit plus haut, en double expédition par la Commission des Arts. Je ne l'ai retrouvé ni à l'Observatoire ni aux Archives nationales. Voici les renseignements que j'ai pu découvrir sur le cabinet de la Muette et le télescope de aa pieds :

« Un amateur d'optique, le Père Noël, a entrepris, dit BernouUi dans ses Lettres Astronomiques (Lettre XI V"*, p. 173), un ouvrage hardi et bien considérable; il s'est engagé à faire un télescope, si je ne me trompe, Grégorien, de 33 pieds, pour la somme de 60 à 80000 francs... J'ignore avec qui le Père Noël a fait cet accord. »

Ce télescope avait été commandé à Dom Noël, religieux Bernardin, par le roi

LA RÉVOLUTION A l'OBSERV ATOIRE . 335

vatoire s*est trouvé fort embarrassé, n'ayant point de place préparée pour disposer convenablement une si grande quantité d'instrumens, d'autant que toutes les salles de TObservatoire lors de sa dernière restauration

Louis XV pour son cabinet de Physique et d'Optique de la Muette. En 1709, Doni Noël reçut le brevet de garde et démonstrateur de ce cabinet. L'état du léiescope est donné à cette époque dans la liasse O' ibS^^ des Archives, dont j'extrais ces détails. Il comprend :

Deux grands miroirs concaves de a3 pouces et demi de diamètre,

Deux petits miroirs convexes,

Trois tuyaux d'oculaires,

La plaque de cuivre portant les pièces pour les mouvements lents en

hauteur et azimut, Une lunette chercheur de deux pieds de long.

Il n'est question ni du tube ni de sa monture.

En 1761, le télescope était terminé; mais les miroirs, mal protégés, étaient déjà hors de service. Dom Noël réclamait des fonds pour les mettre en état de servir à robservation du passage de Vénus.

En septembre 1763, le télescope réparé est transporté à Choisy-Ie-Roi, dans l'appartement de Louis W. Il en revient en 1766 et on lui bâtit un pavillon au fond des jardins de la Muette.

Le cabinet de Physique et d'Optique était, à cette époque, assez pauvrement pourvu d'instruments et mal entretenu. Dom Noël, en lutte incessante avec son personnel d'ailleurs insuffisant, constamment gêné par des embarras d'argent, n'avait ni le loisir ni les moyens de faire mieux. II raconte que le Prince Jablonowski étant un jour venu visiter le cabinet avec une suite nombreuse, il dut, ne pouvant faire fonctionner des appareils en mauvais état, lui déclarer que l'on ne faisait d'expériences devant les étrangers que sur un ordre exprés du roi : défaite qui lui valut, de la part d'une des dames, une répartie peu flatteuse pour son amour-propre.

En 1774» l'abbé Rochon succède à Dom Noël. Un inventaire, dressé en i77r), signale dans le Cabinet, en outre du télescope de 32 pieds :

Deux globes mobiles automatiques de Passement, Télescope de 4 i pieds, Une chambre obscure, Quatre tuyaux d'oculaires, Quart de cercle astronomique.

Pendule de Lepaute à secondes et à équation, Télescope newtonien de 3 pieds, Monture d'un microscope (sans verres), Il y avait aussi une machine à faire le vide.

Sous la direction de Rochon, il fut construit pour le cabinet, par Baradelle, Caroché et autres, un très grand nombre d'instruments divers. Mais les Archives ne possèdent que les factures des fournisseurs et il serait difficile d'en tirer un inventaire exact. Je signale seulement le télescope de 7 pieds, à miroir de platine, construit par Caroché, dont l'abbé Rochon parle dans une lettre à Cassini, du 25 janvier 1791, que j'ai citée au Chapitre XVIII, page 297. Apporté à l'Observatoire avec les autres instruments, il fut réclamé par Rochon au Bureau des

(qui n'est pas même absolument finie) ont été et sont encore dégarnies de portes et de fenêtres.

» Il a en conséquence adressé une lettre au ministre de Tlntérieur (Roland) pour lui représenter qu'il était indispensable de disposer au moins de la grande salie méridienne pour y monter le grand télescope de 32 pieds, ce qui se réduisoit presque à faire poser les croisées qui étoient toutes peintes, toutes ferrées et qu'il ne s'agissoit plus que de mettre en place et de vitrer, objet de dépense très peu considérable.

» La lettre du Directeur n*a produit aucun effet, le ministre a dit avoir écrit au département, le département n'a point répondu et n'a donné aucun ordre.

» Le Directeur de l'Observatoire croit qu'il est de son devoir de renouveler ses instances et de le faire directement vis à vis du département déclarant pour l'acquit de sa conscience :

» lo Qu'il a été obligé d'entasser les uns sur les autres les instrumens qui lui ont été apportés de la Muette dans une galerie insuffisante pour les contenir autrement et qui sert de passage, qu'en conséquence ces instrumens vont s'abymer, se détériorer^ que leurs différentes pièces pour la pluspart démontées sont dans le cas de s'égarer, de se perdre et même d'être volées dans un lieu dont on n'est pas maître d'écarter le public ; qu*en conséquence le susdit Directeur ne peut répondre de rien si l'on ne dispose incessamment la grande salle méridienne et ses dépendances pour y remonter les instrumens et les y enfermer.

» 2° Que faute depuis deux ans d'avoir fait la visitte et l'entretien de la toiture des cabinets d'observation et de faire (comme on n'y manquait pas par le passé) les petites réparations qui pouvoient avoir lieu, les susdits cabinets dépérissent, d'autant que l'an dernier des brigands ayant volé les plombs et découvert toits et charpentes, l'eau pénètre partout et tombe sur les instrumens.

» 3" Que l'ancien gouvernement a consacré une somme considérable à la restauration de l'Observatoire qui est en ce genre une chose superbe; qu'il ne reste plus qu'une très petite dépense à faire pour achever ces travaux suspendus depuis trois ans et que si l'on tarde encore, on perdra le fruit de si grandes avances et l'on hâtera la destruction de ce bel établissement.

» D'après cet exposé le Directeur de l'Observatoire invite les adminis-

Longitudes et, après de longues négociations, lui fut rendu par arrêté ministériel en prairial, an V^llL

Le télescope de 22 pieds, après être resté plusieurs années dans l'état où le décrit Cassini, fut remonté en l'an VII par Caroché, qui lui fit un nouveau miroir et un équipage newtonien. C'est pour cet instrument, remisé dans la grande galerie du premier étage, que Vaudoyer élargit la porte sud de cette galerie et construisit, devant la façade de l'Observatoire, une terrasse dallée de plain-pied avec le pavé intérieur. Cependant, ce télescope ne paratt pas avoir beaucoup servi aux observations et, en i84i, le Bureau des Longitudes le fit démonter.

LA RÉVOLUTION A l'OBSERVATOIRE. 337

trateurs du département de Paris à vouloir bien ordonner à Tarchitecte du département une prompte visite à l'Observatoire à l'effet i^ de reconnottre et faire faire sur le champ les réparations urgentes d'entretien annuel qui ont été négligées; 2"* de faire l'état et le devis de ce qu'il y auroit à faire et à dépenser pour mettre la grande salle méridienne et pièces adjacentes en état de recevoir et contenir convenablement les instrumens de la nation; 3"* de faire connoitre au département ce qui reste à exécuter de la restauration complette de l'édifice; 4° de prendre sur le rapport du dit architecte un parti définitif sur les objets de la présente demande surtout pour les deux premiers articles qui sont les plus pressans. y»

Ce Mémoire, comme les précédents, resta sans réponse. D^ailleurs, les événements se précipitaient. L'Observatoire et l'Académie des sciences, ces deux vestiges glorieux de la munificence royale, devaient disparaître dans le torrent irrésistible qui nivelait tout en renversant toutes les supériorités. Ce ne sont plus les instruments de rObservatoire que Cassini doit préserver de la destruction; c'est rObservatoire lui-même et l'établissement qu'il a fondé, c'est bientôt sa vie même qui sont menacés.

Le prélude des hostilités fut le refus par Garât, Ministre de la Justice, faisant par intérim fonction de Ministre de l'Intérieur, d'approuver le compte de dépenses de 1792, tel que l'avait présenté le Directeur.

La première observation du Ministre sur la forme du compte rendu paraît fondée :

« Dans le compte que vous avez remis dans les Bureaux du Ministère de rintérieur pour justifier de l'emploi des sommes affectées à la dépense de l'Observatoire par le Décret du 3 7*""* 1790 sanctionné le 19 du même mois, vous n'avez porté la somme reçue successivement chaque mois à la Trésorerie sur les ordonnances de deux semestres de 1792, qu'à 5oo* et vous avez omis d'y comprendre les 225^ que vous avez touchées en même tems pour le douzième de vos appointemens fixés par le même Décret à 2700^ par an. Il résulte de cette omission que la Recette du compte de l'Observatoire ne présente point pour l'année, les 8700* que vous avez reçues en effet pour la dite année 1792 en douze paiemens de 725* chacun et qui forment la totalité de la dépense déterminée par la Loi. Gomme il est absolument nécessaire que le montant de votre traitement soit compris dans ces dépenses dont il fait partie pour que le résultat du compte présente l'emploi de la totalité des 8700^, je n'ai pu me dispenser de vous renvoyer le compte que vous avez rédigé pour que vous portiez en G. W. 22

dépense votre traitement dans la même forme qu'il vous a été payé. Dés

que vous me l'aurez fait parvenir après cette rectification je m'empresserai

de l'arrêter et d'ordonner pour le !«■' semestre de 1793 le versement des

sommes que doit recevoir l'Observatoire aux termes de la Loi, àfîn de

pourvoir à ses dépenses (*).

« Signé : Garat. »

Gassini n'eut pas de peine à se conformer à la prescription du Ministre. Le 20 février, il renvoie le compte rectifié, en y joignant une copie de la lettre de création de l'établissement, qui explique la forme qu'il avait cru devoir suivre dans son compte rendu.

Le 8 mars, le Ministre soulève une nouvelle objection :

« D'après l'examen des pièces jointes au compte que vous m'avez adressé des dépenses de l'Observatoire de l'année 1792, j'ai reconnu que dans l'emploi que vous avez fait des sommes affectées à cet Etablissement par la Loi du 19 septembre 1790, vous avez continué à maintenir la distribution réglée antérieurement à cette Loi suivant une lettre du ministre Breteuil dont vous remettez une copie pour l'intelligence du compte.

' » Cette ancienne distribution ayant dû cesser dès l'instant que la Loi

du 19 7**^ 1790 a été rendue, chacune des dépenses de l'Observatoire ne peut être payée que sur le pied et de la même manière qu'elles ont été fixées par la Loi. Conformément à ses dispositions il est attribué à trois Elèves une somme de 3 000^ par an, ces mêmes dispositions n'établissant aucune distinction entre les Elèves, il n'y a aucun doute que le traitement de chacun ne doive être égal et conséquemment être porté à 1000^. La retenue de 600^ faite selon le précédent usage sur les 3 000^ attribuées aujourd'hui aux Elèves, quoiqu'employée par vous aux dépenses de bureau relatives à leurs études astronomiques, n'étant pas autorisée par la

^ Loi, je n'ai pu approuver cette répartition que vous avez faite d'après un

ordre de choses abrogé par l'effet de cette même Loi. Quelques soyent (sic) d'ailleurs les considérations qui pourraient en faire sentir l'utilité, l'exécution littérale du Décret relatif à l'Observatoire, exige que vous rectifiiez cette partie de votre compte que je vous fait repasser avec ma

(') Arch, de l'Obs., D. 5.3. — Celle lettre est datée du 17 février 179$, l'an 2 de la République.

L'an 3 de la République, d'après le décret du 22 septembre 1793, ne devait commencer que le 22 septembre 1793; mais un second décret du 2 janvier « considérant les avantages que procurerait à la France l'accord de son ère républicaine avec Tcre vulgaire », avait reporté au i" janvier 1798 le premier jour de Tan 2. Le calendrier républicain ne fut définitivement établi que par le décret du 19 brumaire an 2 (9 novembre 1793). Aussi, dans cet intervalle, règne-t-il dans la manière de dater une confusion qui a souvent trompé les historiens; nous en verrons plus loin des exemples.

LA REVOLUTION A l'OBSERVATOIRE . SSq

» Dès que vous m'aurez fait parvenir le compte rectifié, je l'arrêterai et

ferai de suite pourvoir à ce que les fonds du i^** semestre de 1793 vous»

soyent successivement versés par la Trésorerie nationale comme ils Tont

été pour 1792.

» Signé : Garât. »

Dans ses lettres à Lebrun, Cassini avait bien prévu cette chicane. La réponse était facile, il la fit dans une lettre un peu longue dont j'extrais les parties essentielles :

A Le Ministre de l'Intérieur prétend que le Directeur de l'Observatoire en continuant de maintenir la distribution des fonds destinés à l'Observatoire ainsi qu'elle avait été réglée dans l'origine de cet établissement a manqué à la loi du 19 7^*^ 1790. Il croit au contraire avoir suivi l'esprit de cette loi. En effet en comparant le règlement de la première création aveo la loi du 19 septembre, il est impossible de ne pas reconnaître que l'esprit de cette loi a été de confirmer en tout l'établissement de l'Observatoire. Même somme totale de fonds. Même somme de détail pour les instrumens, pour la bibliothèque, pour les appointem^s du Directeur. Un seul article présente une petite différence, mais fictive et la moindre réflexion fait voir que l'on a réuni trois objets en un seul pour éviter un détail minutieux et déjà réglé

» Le Ministre de l'Intérieur actuel prétend que la somme de 3ooo^ aurait dû être partagée entre les trois Elèves. II n'est pas dit un mot de cela dans la loi et, puisqu'il faut la suivre à la lettre, pourquoi l'interpréter d'un coté et ne vouloir pas l'interpréter de l'autre?. . . Le premier Elève est toujours un sujet fort supérieur aux autres. . . il doit être le plus payé. D'ailleurs si vous donnez aux trois Elèves le même traitement, il n'y a plus d'objet d'émulation pour tâcher de s'instruire et d'avancer d'un rang. Tous les

commis dans un bureau ont-ils le même traitement? Puisque la

nouvelle loi a gardé là-dessus le silence, puisqu'elle n'a point prononcé le partage égal (qui méritait bien la peine d'être énoncé puisque c'était une chose nouvelle et contraire absolument à l'esprit de l'établissement), le directeur était fort en droit de croire que la loi n'était que confirmative de ce qui avait eu lieu jusqu'alors, surtout d'après les explications avec M. Lebrun. Enfin depuis cette nouvelle loi, le directeur a rendu deux fois ses comptes en avril 1791 et en janvier 179a, à deux ministres de l'intérieur différens et tous les deux ont pensé comme le directeur Si le

Ministre décide qu'à l'avenir, les 3 000^ seront partagées également entre les trois Elèves (ce que ne dit pas la loi) il voudra bien en notifier l'ordre expresse au Directeur pour sa décharge. De plus il est prié de vouloir dire sur quoi sera fourni le bois, la lumière.. . , etc. qu'il faut entretenir nuit et jour dans les Cabinets

» La lettre du Ministre de l'Intérieur du 8 mars n'a été remise au directeur de l'Observatoire que le 26. »

( Pas de signature, )

34o CHAPITRE XX.

Cassini avait pour lui la logique, mais il est souvent dangereux d'avoir raison contre l'autorité. Le Ministre ne put faire autrement que d'approuver le compte de 1 792 et d'ordonnancer les dépenses du premier semestre de 1793. Il ne le fit pourtant que le 3i mai et avec bien des réserves : il n'abandonnait évidemment pas l'idée de ramener à l'égalité les traitements de tous les Astronomes de l'(3bservaloire. Le 9 juin, il écrit à Cassini :

a D'après les renseignemens que vous m'avez adressés en réponse à mes observations sur les dispositions de la Loi du ig 7**'* 1790 concernant les Elèves de l'Observatoire, j'ai vu que vous vous êtes cru fondé à maintenir Tancienne répartition des 3 000^ qui leur sont accordées par cette même Loi, par la raison qu'elle a été rendue par l'Assemblée constituante sur les détails que vous annoncez avoir remis au Comité d'Instruction publique. Quoique cette circonstance paroisse propre à justiGer le sentiment où vous êtes que la Loi doit être regardée comme confirmati^e puisqu'elle a conservé la même somme à l'Observatoire et les mêmes masses pour chacune de ses dépenses, je me suis déterininé, attendu l'insuffisance de ses dispositions, à soumettre à la Convention nationale les difficultés qui en naissent pour le payement des Elèves. J'ai invité la Convention à statuer incessamment sur le mode de ce payement en rendant à cet égard un Décret additionnel à celui du 3 septembre 1790, sanctionné le 19.

» Néanmoins comme les besoins de l'Observatoire ne permettent point de subordonner à la décision que j'attends de la Convention, le payement des sommes dues depuis le i^^* janvier 1793, je viens d'autoriser l'expédition de l'Ordonnance de ce semestre, en vertu de laquelle vous toucherez le montant de ce qui se trouve être actuellement échu, mais je vous observerai que le mode qui sera déterminé par la Convention nationale pour le payement des Elèves devant en régler la répartition à compter de janvier 1793, il conviendra que vous preniez des mesures pour ne leur remettre que des à-comptes, afin que dans tous les cas le payement des traitements puisse être passé dans vos comptes dans la proportion qui aura été fixée par le nouveau Décret d'après lequel ils seront à l'avenir

alloués.

» Signé : Garât. »

Le 12 juin, Garât soumit la question de l'Observatoire à la Convention, qui en renvoya l'examen. au Comité d'Instruction publique.

Averti par quelques amis, par Grégoire probablement, de ce qui se tramait contre l'Observatoire, mis en éveil d'ailleurs par la lettre de Garât et aussi par le Décret du 10 juin qui venait d'éta-

LA RÉVOLUTION A l'OBSERVATOIRE . 34l

blir V égalité entre les Professeurs du Jardin des Plantes, Gassini crut de son devoir d'aller au-devant des réformes que Ton se proposait de faire et soumit au Comité d'Instruction publique un projet d'organisation de l'Observatoire. J'en reproduis les dispositions essentielles d'après les Mémoires pour sentir (pièce justificative n® IX, p. 182 à 208) :

Projet d'organisation et de décret pour l'Observatoire national, communiqué au Comité d'instruction publique (*).

Article I. — Le ci-devant Observatoire royal de Paris prendra à l'avenir le nom d'Observatoire national. Il sera compté au nombre des établissements publics payés et entretenus aux frais de TEtat

Art. VII. — Les préposés à l'établissement de l'Observatoire national seront au nombre de quatre, savoir : un directeur et trois assistans, qui auront leur logement dans ledit Observatoire.

Art. VIII. — Les fonds fixes affectés audit établissement seront de la somme annuelle de gSoo livres

Art. X. — Les appointemens du directeur seront de la somme de 3 000 livres sans retenue

Art. XL — Les appointemens du premier assistant seront, tout compris, bois et lumière, de 1 200 livres, ceux du second de 1 100 et ceux du troisième de 1000 livres, sans retenue.

Art. XII. — La somme destinée à l'entretien, aux réparations et aux augmentations à faire aux instrumens, sera de iboo livres

Nota. — On me demandera peut-être pourquoi, au mépris de la sainte égalité qui doit régner partout, surtout entre des savans, j'ose proposer dans la nouvelle organisation de l'Observatoire un chef et des subordonnés; pourquoi je n'ai point suivi le même esprit qui vient de diriger l'organisation du Jardin des Plantes. Voici ma réponse :

V Rien n'est si facile que d'abuser d'un bon principe, rien n'est plus commun que d'en faire une fausse application, et c'est ce qui arriverait, si l'on agissait autrement que je le propose; j'établis un directeur à l'Ob-

(*) Ce projet était primitivement précédé d'un historique très complet de l'Observatoire depuis sa fondation jusqu'à l'établissement de 1785. Sur les observations d'un membre du Comité, Grégoire probablement, Cassini le supprima et présenta le projet sans aucun préambule.

scrvatoire, par la même raison que l'on place un pilole dans un vaisseau, un chef dans un bureau. On distingue en astronomie Tastronome et l'observateur : le premier est celui qui embrasse l'ensemble de la science, qui en connaît et approfondit toutes les théories, rassemble et compare les faiis, les données, et en tire les résultats. L'observateur est celui qui se livre particulièrement à l'observation; il lui suffit d'avoir de bons yeux, de l'adresse, de la force et beaucoup d'activité; or, à TObservatoire, il faut de jeunes observateurs pour y suivre avec zèle nuit et jour, et sans interruption, le cours des observations, et il faut à leur tête un astronome expérimenté pour les diriger, pour leur indiquer les principaux objets de leurs recherches, pour planer sur leurs travaux, y mettre l'ensemble, les recueillir et en composer un ouvrage intéressant qui doit paraître chaque année, et présenter non seulement des résultats simples d'observations astronomiques et physiques, mais encore des rapprochemens, des comparaisons et un narré instructif de l'histoire et des progrès de l'astronomie. Or croit-on que de simples observateurs seront également capables de remplir une pareille tâche? On pourrait m'objecter qu'il vaudrait mieux, à la place de trois observateurs, mettre trois astronomes également habiles dans la pratique et dans la théorie; oui, sans doute, mais ce ne sont pas des savans d'un telle trempe qui s'astreindront au service journalier et au régime que vous voulez établir à l'Observatoire; chacun de CCS astronomes voudra travailler de son côté, avoir ses instrumens particuliers, observer comment et quand il lui plaira; c'est précisément ce qui est arrivé anciennement, c'est ce qui a fait reconnaître la nécessité d'établir des élèves et un directeur. Je garantis d'ailleurs, fondé sur plus d'un exemple, qu'entre quatre savans que leur place et leur génie rendront absolument égaux et indépendans les uns des autres, l'accord nécessaire pour un même travail pourra bien être plus d'une fois troublé, ce qui tournera bientôt au détriment de la chose. L'établissement du Jardin des Plantes n'a aucun rapport avec celui de l'Observatoire. Au Jardin des Fiantes ce sont à la vérité des savans et des professeurs réunis, mais tous d'un genre de science différent; chacun de son côté enseigne sa partie, suit son cours particulier, a son cabinet, ses instrumens séparés. A l'Observatoire, au contraire, tout doit être commun pour s'entr'aider, et c'est cette communauté perpétuelle qui ne peut avoir lieu sans inconvénient, qu'autant qu'il y aura un chef et des subordonnés. »

La lecture de cette Note dans laquelle Cassini exposait, avec une hauteur de vues et une autorité reposant sur vingt années d'expérience, les vrais principes de l'organisation d'un observatoire, ne fut pas sans faire quelque impression sur Fesprit de plusieurs des membres du Comité, de Grégoire en particulier qui, en plusieurs occasions, s'était montré favorable aux idées de Cassini. Nous en

LA RÉVOLUTION A l'OBSERVATOIRE . S^S

avons la preuve dans le procès-verbal de la séance de ce Comité, tenue le vendredi 2 août :

« Lakanal, nommé Rapporteur pour une pétition renvoyée par la Convention sur rObservatoire (*), propose un projet de décret qui est ajourné, jusques après de nouveaux éclaircissements sur cet établissement, que le Citoyen Lakanal est prié de prendre. » ( J. Guillaume, Procèsverbaux du Comité d'Instruction publique j t. II, p. ai4-2i5.)

Mais les efforts des rares amis de Cassini ne purent sauver TObservatoire. La résolution était prise de soumettre toutes les institutions au niveau égalitaire. Le Décret qui appliquait ce principe à l'Observatoire fut voté le samedi 3i août 1793. J'emprunte au Moniteur du 2 septembre le Compte rendu de cette séance :

Convention nationale. Séance du samedi 3 1 août. Présidence de Max. Robespierre.

« Lakanal, au nom du Comité d'Instruction publique. — Citoyens, il existe près de vous un établissement célèbre, où Ton commande encore au nom des rois, c'est l'Observatoire,

9 Nous ne venons pas vous proposer de le frapper de destruction; les nombreu\ volumes d'observations astronomiques et météorologiques qui y ont été faites depuis t68{, année de sa création (<) et dont les résultats parcourent l'Europe savante, attestent assez l'utilité de cet établissement.

» Nous vous demandons d'imprimer à ce monument les formes républicaines et de substituer aux caprices du pouvoir les lois éternelles de l'égalité; je propose au nom du Comité d'Instruction publique le projet de décret suivant :

(Suit le te\te du projet.)

« Après un grand nombre d'amendements proposés par divers membres, le projet de Décret est adopté tel qu'il avait été proposé par le Rapporteur. »

Il semble donc, d'après le nombre des amendements proposés, que Cassini et l'Observatoire trouvèrent à la Convention des

(*) S*agit-il seulement de la demande de Garât? N'y eut-il pas une pétition faite par les élèves de l'Observatoire à l'instigalion de Lakanal ? Toute la conduite de celui-ci dans cette lamentable affaire autorise celte dernière supposition.

(') On voit que Lakanal ne se piquait pas d'exactitude.

défenseurs, les mêmes probablement qu'ils avaient eus dans le Comité d'Instruction publique. Malheureusement nous ne connaissons pas les noms de ces amis de la Science et du bon sens. Parmi les savants, nul n'osa élever la voix en faveur de l'Observatoire. L'Académie des Sciences avait été supprimée par le Décret du 8 août; les Académiciens dispersés cherchaient pour la plupart une prudente retraite. Nous sommes, écrivait Lavoisier, dans une position où il est également dangereux de faire quelque chose et de ne rien faire. Un peu plus tard, on voit bien Jeaurat prolester contre la nomination des quatre Astronomes, mais dans un tout autre but que la défense de l'Astronomie.

Le Décret du 3i août fut promulgué dans la forme suivante :

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