‹ Histoire de l'OpéraChapitre 17 sur 35 · EPOQUE DE SACCHINI, ETC. II · texte numérisé non relu

EPOQUE DE SACCHINI, ETC. II

repos agréables oti les grâces du danseur se déployaient. Duprc a établi ces régies en principes. La danse actuelle n'offre que des temps sautilles, des pas haches et un trépignement accéléré qui déshonore ce bel art et lui ôte sa parure. » Noverre critique ici par allusion Pierre Gardel, frère de Maximilien, qui commença ses travaux pour l'Opéra en 1 790 et qui les continua jusqu'en

Noverre est le chorégraphe d'Annetteet Lubin, des Petits riens, de la Toilette de Vénus^ de Médée, du Déserteur. Il eut pour rival Maximilien Gardel, auteur de Ninette à la cour., de Min^a , du Premier Navigateur et du Coq du Village. Pierre Gardel, qui remplaça son frère, composa la Dansomanie dont Méhul fit la musique, Achille à Scj^ros, Vénus et Adonis, Persée et Andromède avec Méhul, VEnfant prodigue avec Berton. Il fut remplacé à sontourpar Milon, auteur de Nina ou la Folle par amour et de Clari. Milon eut pour rival Aumer, auteur des Pages du Duc de Vendôme et du Page Inconstant.

Les grands danseurs du temps sont Auguste

ir8 HISTOIRE DE LOPERA

Vestris, qui appartient déjà à Fâge précédent, Duport et Paul surnommé l'aérien, qui débuta seulement en i8i3, dans un pas de la Caravane du Caire.

Duport est, après Auguste Vestris, le plus brillant des danseurs, mais il est aussi le plus difficile des pensionnaires, comme le témoigne son dossier des archives de l'Opéra. A chaque instant, il feint des indispositions pour ne pas faire son service, ou il prolonge ses congés sans consulter l'administration. Le préfet du Palais le menace de l'envoyer à l'Abbaye et suspend ses appointements. Le directeur Picard reçoit un jour un billet de mademoiselle Duport, ainsi conçu : «J'ai l'honneur de vous prévenir que mon frère ayant quelque raison de craindre qu'on ne l'arrête, s'est retiré à la campagne. » Pendant ce temps, Duport passait la frontière et allait s'engager en Russie.

La danseuse célèbre par excellence était mademoiselle Bigottini qui succéda à madame Gardel, laquelle avait succédé à mademoiselle Guimard. Puis viennent mesdemoiselles Chameroy, Chcvigny, Fanny Bias, Gosselin et Clotilde Malien-

roy. Les archives de l'Opéra me fournissent sur ces diverses danseuses et sur d'autres artistes des documents manuscrits assez curieux qui sont complètement inédits.

Mademoiselle Bigottini débuta au Théâtre des Arts dans le rôle de Psyché. Le 2 nivôse an x, elle adressait une lettre au ministre de l'intérieur pour obtenir de l'avancement. Elle fut successivement auxiliaire et remplacement. En vendémiaire an XIII, elle tenait, sans partage, les rôles de madame Gardel dans la pantomime, et en 1 8 1 2 on la nommait première artiste de la danse. Madame Gardel commençait à prendre de l'âge lors des premiers triomphes de mademoiselle Bigottini. Ce n'était plus le temps où Noverre pouvait dire de madame Gardel : « De ses pieds jaillissent des diamants. Lorsque je l'admire, elle meréconcilie avec la pirouette, parce qu'elle la file avec douceur et qu'elle n'avertit pas le public par un effort qu'elle va la faire. Son corps est tranquille et ne participe pas aux mouvements rapides et éblouissants de ses jambes. Enfin cette excellente danseuse est à la danse ce que la Vénus de Médicis est à la sculpture. »

A l'époque où Noverre écrivait ces lignes élogieuses , mademoiselle Bigottini n'était encore que remplaçante. Elle suivait de loin les traces de son chef d'emploi. Le public l'encourageait tout en souhaitant aqu^elle ne négligeât plus sa tête^ son buste et ses bras^ et quelle se tournât un peu plus en dehors ^ de manière à rendre ses entrechats plus brillants. » Le temps avait changé tout cela et la charmante madame Gardel était devenue une danseuse émérite, tandis que mademoiselle Bigottini, svelte et jeune, Téclipsait par son talent comme par sa grâce et par sa beauté. Madame Gardel, ne pouvant plus vaincre sa rivale devant le public, tâcha de la perdre dans l'esprit du directeur. Le 1 3 octobre 1811, elle écrivait une lettre curieuse à Picard, lettre conservée dans les archives de l'Opéra : « Dimanche, au lever du rideau de Paul et Vir» ginie (dit la lettre), madame Milon (sœur de mademoiselle Bigottini) a dit à une jeune femme qui était à côté d'elle et tout haut, afin de préparer les spectateurs à sa façon de voir : « Là ! encore cette vieille desséchée ! Mon Dieu que cette femmelà a mauvaise grâce et qu'elle me déplaît 1 » La

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personne, apostéc auprès de cette mégère pour recueillir ces jolies choses, feignant de ne pas être au fait de ce qui se passait, lui demanda si ce n'c:ait pas madame Gardel ; à quoi la dame répondit que si, mais qu'elle était trop vieille pour jouer ce rôle-là. Mademoiselle Saulnier étant entrée en scène, madame Milon dit tout de suite : « Regardez -moi cette grande bique de Victoire I quelle grimace elle fait! comme elle joue mal! )>

Il est peut-être nécessaire, continue la lettre, que notre doux et bon directeur, monsieur Picard, sache qu'il n'est pas épargné non plus, et que son nom est quelquefois sali par les lèvres de cette mal embouchée qui a dit : « J'ai reçu une lettre de ce cabotin de directeur, mais je me moque de lui et je sais bien ce que je ferai de sa lettre. » Picard, furieux, écrivit à madame Milon, qui répondit que rien de tout cela n'était vrai et que madame Gardel l'avait calomniée.

Madame Gardel prit sa retraite en i8i5. Mademoiselle Bigottini quitta le théâtre en 1823. Dans sa représentation à bénéfice, elle joua, à côté de mademoiselle Mars, le rôle du page dans

la comédie d'Alexandre Duval, la Jeunesse de Henri V.

Mademoiselle Chameroy, qui dansait des pas de deux avec Auguste Vestris, avait la même vigueur et la même adresse que son partenaire ; mais à ces qualités elle joignait une grâce inimitable. Elle mourut dans la fleur de l'âge et de la beauté. Mademoiselle Ghevigny, dont l'exécution était vive et brillante, se retira de bonne heure pour cause d'embonpoint. En 1806, mademoiselle Fanny Bias n'était encore que figurante, et son directeur Bonet lui allouait une gratification de 3 00 francs par an. Ce fut M. de Luçay, premier préfet du palais, qui lui fit accorder un début ; ce début s'effectua dans le ballet de Psyché après un échange de papier timbré avec le directeur, qui voulait le retarder. D'abord choryphée, puis remplacement de mademoiselle Bigottini, Fanny Bias joua enfin les premiers rôles et n'en devint que plus exigeante. Ce furent des querelles perpétuelles tantôt pour obtenir une augmentation d'appointements ou des feux, tantôt pour un congé, tantôt pour indisposition réelle ou simulée. Mademoiselle Gosselin, dont la carrière

fut entravée un instant par le mauvais vouloir de Gardel, à cause de sa femme qui redoutait les rivales jeunes et belles, conquit pourtant une place brillante qu'elle abandonna pour épouser le chanteur Martin, du théâtre Feydeau.

Clotilde Mafleuroy était première danseuse du genre sérieux. Vestris le père avait été son maître. Sa taille haute et élégante offrait l'image de la Diane antique. « Son exécution est parfaite, dit Noverre, sa vigueur n'est pas commune dans les femmes de sa taille. Elle arpente le théâtre avec facilité. Elle a de la grâce dans les bras et des développements proportionnés à la majesté

de sa structure Il faut qu'elle s'applique

à peindre les sentiments et les passions qu'elle sait inspirer. »

Clotilde Mafleuroy, qui épousa Boïeldieu, ne fut pas moins querelleuse et processive que Fanny Brias. Le directeur était obligé de lui adresser des billets galants pour s'assurer son service quand son nom paraissait sur l'affiche. J'extrais ces mots de la correspondance officielle : — « En vous annonçant aujourd'hui, madame, je suis sûr de multiplier le nombre de vos ado-

rateurs et les ressources que votre talent promet à ma caisse ». Vestris se plaint de mademoiselle Clotilde qui refuse de danser, à moins que l'administration ne lui promette par écrit de transporter le pas qu'elle danse dans l'opéra d^ Œdipe dans un autre ouvrage de son choix. — Mademoiselle Clotilde (ajoute Gardel, écrivant au directeur) a juré sur ses enfants qu'elle ne paraîtrait pas si Ton ne faisait pas ce qu'elle demande. — Le directeur, de son côté, écrit au préfet du Palais : « Le caractère de cette artiste est d'une violence qui n'a pas même cédé dans les temps orageux de la Révolution. Je me suis vu forcé de lui écrire que j'admettais sa demande ; mais je vous prie de prendre un arrêté par lequel vous détruirez la promesse que je lui ai faite. »

Malgré toute cette diplomatie, Clotilde refusa de jouer Médée, à moins qu'on ne lui donnât 5o louis. Tout à l'heure elle ne voulait pas danser, un autre jour elle veut danser malgré l'administration. Réclamations de mademoiselle Bigottini ; Clotilde écrit alors à Bonet : « Je vous préviens qu'en attendant toute discussion , je

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