REPERTOIRE FRANÇAIS DE ROSSINI
La tragédie lyrique, gâtée par les successeurs de Gluck, de Sacchini et de Spontini, était arri-
vée dans les derniers temps de l'Empire et sous la Restauration au suprême degré de la nullité, et elle inspirait un ennui profond. La salle de l'Opéra restait déserte; les recettes tarissaient; les librettistes reproduisaient les alexandrins académiques passés de mode; les musiciens revenaient à la pure mélopée, à ce que Grimm appelait le plain-chant. Ne sachant de quel bois faire flèche, la direction inventait les collaborations musicales. En 1814, elle associait Méhul, Berton et Paër pour mettre en partition V Oriflamme, de Baour-Lormian ; en 1821, Cherubini et Berton pour écrire Blanche de Provence; en 1825, Berton, Kreutzer et Boïeldieu pour confectionner Pharamond. Elle faisait produire à Catel Zfrphile et Fleur de Myrte. Hérold obtenait, pour son début, en 1825, le méchant petit poème de Chaillou, intitulé Lasthénie. On maintenait au répertoire des inepties comme le Rossignol, de Lebrun, à cause de la lutte qui s'y établissait entre le soprano et la flûte de Tulou. Le ballet seul soutenait la gloire de l'Académie royale. Mademoiselle Bigottini triomphait, en 1820, dans la Clariy de Milon et Kreutzer; en 1823, dans la
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Cendrillon^ d'Etienne et Albert (Decombe).Le5 Pages du duc de Vendôme et le Page incons • tant, d'Aumer, les Filets de Vulcain, de Schneitzhoeffer, faisaient prendre patience aux spectateurs clairsemés, attendant des jours meilleurs.
Enfin, le grand triomphateur italien, l'auteur du Barbier e di Siviglia^ d^Otello , de la Ga\:{a ladra et de Semiramide^ arrive à Paris le 9 novembre 1823. Il s'y arrête quelques jours avant de se rendre à Londres, où l'appelait le roi Georges IV. Le lendemain de son arrivée, il assistait au Théâtre-Italien à une représentation du Barbiere. Il se vit acclamé et on l'entraîna sur la scène dans un entr'acte. Le clarinettiste Gambaro fit exécuter un concert de nuit sous ses fenêtres de la rue Rameau. Un banquet fut offert au maître de Pesaro par ses admirateurs. A table, on le plaça entre mademoiselle Pasta et mademoiselle Mars ; et Lesueur, le doyen des compositeurs français, porta un toast « au génie qui venait d'ouvrir une nouvelle route musicale. » Ce grand maître, qui arrivait ainsi à l'improviste avec l'auréole d'une célébrité européenne, était un beau jeune homme de trente-un ans, plein
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d'esprit, de malice et de saillies. Il venait d'épouser, à Bologne, uneéminente cantatrice, Isabella Colbrand, qui avait créé sa Zelmira et sa Semiramide.
Les amis et les ennemis échangèrent des articles de journaux et des brochures. La cour et la ville prirent part à la lutte, qui fut violente et acharnée. Les vaudevillistes s'en mêlèrent et injurièrent en flonflons l'auteur du Barbiere, au nom de Vart national. Rossini, par compensation, reçut dans cet intervalle sa nomination de membre étranger de l'Institut de France, et le ministre de la maison du Roi lui proposa de se fixer en France. Rossini partit le 7 décembre 1823 pour aller remplir son engagement à Londres, où il gagna 175,000 francs en moins de cinq mois. A son retour à Paris, il loua un appartement rue Taitbout, n*^ 28. Ce simple fait déchaîna les fureurs des champions de la tragédie lyrique. Ils comprirent d'instinct à quels périls les exposait le séjour, peut-être définitif, du musicien redouté. Berton, Fauteur de Montano et Stéphanie et à' Aline ^ reine de Golconde^ se montra des plus ardents parmi les agresseurs. Chose bi-
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zarre, les journaux libéraux attaquaient la révolution musicale et le révolutionnaire Rossini , que défendaient seuls les journaux royalistes et religieux. Le Constitutionnel s'était fait réactionnaire et la Ga:{ette de France marchait en tête du parti de la réforme.
Un moment directeur de l'Opéra italien, Rossini changea ce titre contre celui d'inspecteur général du chant. Avantd'écrireune partition nouvelle pour l'Académie royale, il fallait donner à cette Académie des chanteurs. C'est ce dont il s'occupa tout d'abord. A Nourrit père et fils, à Dérivis, à Dabadie et à Prévost il adjoignit mademoiselle Cynthie Montaient, qui avait obtenu de grands succès au Théâtre-Italien sous le nom de mademoiselle Cinti, et il remania Maometto SecondOj qui devint le Siège de Corinthe. La pièce, répétée avec le plus grand soin sous la direction et avec les conseils du maître, fut représentée le 9 octobre 1826. Rossini avait élagué çà et là les fioritures italiennes trop épanouies et renforcé les masses chorales et instrumentales. Il avait ajouté, entre autres morceaux, au Maometto^ une ouverture, l'allégro du finale du pre
mier acte, celui du duo du second acte, le divertissement, un trio, tout le finale du second acte et la bénédiction des drapeaux. Le succès fut immense. Les chanteurs avaient appris leur métier en répétant. Le rigide Dérivis lui-même, qui objectait qu'à l'Opéra une basse n'avait jamais fait de roulades, chanta fort bien son air : Chef (Vun peuple indomptable, Adolphe Nourrit prit pendant ces répétitions les meilleures leçons de chant qu'il eût reçues de sa vie^ même au temps de Garcia.
Avant le Siège de Corinthe^ Rossini avait fait représenter sur notre scène italienne, à propos du sacre de Charles X, une pièce de circonstance, // Viaggio a Reims ^ qui devint plus tard le Comte Ory. Il Viaggio, chanté par mesdames Pasta, Cinti, Mombelli, Schiassetti et par Donzelli, Zuchelli, Pellegrini, Bordogniet Graziani, avait été joué le 19 juin 1825 et accueilli avec des acclamations.
A la solHcitation du Ministre, Rossini fit subir à son Mosè italien le même remaniement qu'avait subi le Maometto, et, le 20 mars 1827, mademoiselle Cinti, qu'était venu retrouver Leva-
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seur transfuge de la salle Favart, exécutait ce magnifique ouvrage en compagnie de mesdames Dabadie et Mori, d'Adolphe Nourrit, de Dabadie et d'Alexis Dupont. Les chanteurs français n'étaient pas moins transformés que l'ouvrage ; ils interprétèrent cette musique italienne comme s'ils sortaient de laScala, de la Fenice ou de San- Carlo. Moïse opéra beaucoup de conversions dans la presse et dans le public. Le Globe fit amende honorable. Les morceaux nouveaux écrits pour Moïse sont des plus beaux et des plus justement célèbres.
Les progrès étonnants qu'avait faits Adolphe Nourrit dans l'art du chant en répétant le Siège de Corinthe et Moïse^ donnèrent l'idée à Rossini d'écrire pour lui un opéra léger, et il choisit le vaudeville de Scribe intitulé le Comte Ory sur lequel il ajusta une partie des morceaux du Viaggio a Reùns, comme par exemple l'introduction du premier acte avec la cavatine du ténor : « Que les destins prçspères » ; le finale du même acte avec le fameux morceau à quatorze voix, l'air du second acte chanté par Raimbaut après le sac de la cave du seigneur châtelain de
Formoutiers. Le duo « Une dame de haut pa- « rage », l'air du gouverneur, Tintroduction instrumentale où se trouve le motif de la chanson populaire, furent composés tout exprès pour la pièce. Ces diverses parties sont si ingénieusement agencées qu'elles forment un tout parfaitement homogène.
Cette charmante partition fut exécutée avec une perfection rare le 20 août 1828, par Adolphe Nourrit, Levasseur, Dabadie, mesdames Cinti, Jawureck et Mori. Les éloges de la presse furent cette fois à peu près unanimes. Parmi les journaux sérieux, le seul Constitutionnel boudait encore. Il se rallia le 3 août 1829 lorsque parut avec un éclat sans pareil le sublime Guillaume Tell. Il est vrai que le libretto était de son rédacteur principal, M. de Jouy.
Les interprètes montrèrent de très grandes qualités. Arnold-Nourrit, que l'on applaudit beaucoup, n'avait pas pourtant donné à son personnage cette ampleur que plus tard nous révéla Duprez. Mademoiselle Cinti (devenue madame Damoreau) reste jusqu'à présent la plus brillante des princesses, comme Levasseur le plus énergi-
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que des Walter; mais nous avons depuis entendu de meilleurs Guillaume que Dabadie. Enfin l'éducation des artistes était achevée. On chantait à l'Opéra; on n'y criait plus.
Le chef-d'œuvre reconnu par tout le monde ne produisit pas cependant des recettes à la hauteur de son mérite. Je me rappelle ce temps où nous étions assis fort à l'aise sur les banquettes de l'orchestre. Auguste Vestris, retiré du théâtre depuis 1816, ne manquait pas une représentation. Mis avec la dernière recherche, l'œil fier et brillant, le front ombragé d'une superbe perruque d'un noir de jais, il nous contait dans les entr'actes les gloires de l'ancien Opéra, sans oublier les siennes.
Le poëme contre lequel la musique de Guillaume Tell avait à lutter paraissait vraiment trop naïf et trop ennuyeux. En effet, après le finale du second acte, on ne sait plus ce que Ton voit représenter. Ce vide absolu de la seconde partie du libretto amena l'acte de vandalisme de l'administration qui coupa tout le quatrième acte et qui arriva, plus tard encore, à ne plus jouer que le premier ou le second acte, en lever
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de rideau. Lorsque je fus nommé, en i856, directeur de l'Opéra, mon premier soin fut de rétablir l'ouvrage dans son intégrité et de rendre au géant ses membres mutilés. Je dois dire que M. Crosnier avait eu avant moi cette bonne pensée que j'eus l'honneur de mettre à exécution.
Peu de temps après la première représentation de Guillaume Tell^ Rossini retournait à Bologne avec sa femme auprès de son vieux père resté veuf depuis 1827, et quelques années plus tard il renonçait à écrire des opéras. En se retirant toutefois , à l'exemple de l'immortel auteur de Don Quichotte, il attachait si haut sa plume, que personne n'y devait toucher après lui.
M. Lubbert prit, en 1827, la direction de l'Académie royale de musique sous les ordres du vicomte Sosthènes de la Rochefoucauld et de M. le duc de Doudeauville, père du vicomte, succédant au défunt marquis de Lauriston, comme ministre de la maison du roi. M. Lubbert, homme intelligent, qui mourut bey et fonctionnaire du vice-roi d'Egypte, n'avait aucun pouvoir. Il se contentait de toucher ses
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appointements et de faire exécuter les ordres qu'il recevait du ministère. Le descendant de Fauteur des Maximes^ le vicomte Louis François Sosthènes, ne poursuivait pas de ses soupirs une duchesse de Longueville de l'Opéra ; mais sa dévote passion s'en prenait aux jupes des danseuses qu'il faisait rallonger pour' ne point donner aux spectateurs de coupables pensées. M. de Larochefoucauld, on le pense bien, s'inquiétait fort peu de continuer la réforme musicale de Rossini. Peu lui importait de savoir si ses subordonnés chantaient ou criaient, pourvu qu'ils allassent à la messe le dimanche et qu'ils fissent régulièrement leurs Pâques. Quelle singulière idée avait pu l'amener dans ce sanctuaire des roulades et des entrechats ! Sous cette administration morale, l'opéra coûta à la liste civile, en l'année 1827, la somme énorme de 966,000 fr., malgré la subvention de l'Etat et les 3 00,000 fr. perçus à titre de redevance sur les théâtres secondaires et sur les spectacles de curiosités.
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