‹ Histoire de l'OpéraChapitre 29 sur 35 · H 1 S T 0 I U K DE L ' O P K U A · texte numérisé non relu

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somme de 200,000 francs. M. Aguado prit une part dans l'affaire et avança les fonds. Duponchel, au comble de ses vœux, entrait en exercice le i5 août i835.

Duponchel n'était ni un littérateur, ni un musicien, ni un homme de théâtre, c'était un artiste, un inventeur d'effets décoratifs qui avait la passion innée des magnificences de la mise en scène. C'est lui qui , sous l'administration de Véron, avait imaginé et fait exécuter le beau décor du Couvent des nonnes, dans Robert-le- Diable; c'est lui qui, plus tard, trouva la splendide place publique et le défilé du cortège, dans le premier acte de la Juive. Le nouveau directeur, possédé de l'idée fixe de la mise en scène, se montrait aussi inaccessible aux prétentions des abonnés qu'aux agaceries de ses sylphides. Il passait imperturbable et le lorgnon enfoncé dans l'arcade sourcilière devant toutes les exigences et même devant les menaces qui ne le firent jamais reculer d'un pas. Lorsqu'il refusa de renouveler l'engagementde mademoiselle Taglioni, les abonnés de la loge dite infernale demandèrent métaphoriquement sa tête, et, passant du sens figuré

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au sens positif, ils firent fabriquer une tête de carton à laquelle un peintre donna la ressemblance la plus parfaite. Rien ne manquait à la tête de Duponchel, pas même le lorgnon dans Foeil. Il fut convenu que cette tête serait jetée sur la scène avec les couronnes et les bouquets destinés à mademoiselle Taglioni. L'intervention de la police empêcha seule l'accomplissement de cette sinistre plaisanterie. Quelque temps après, tous les amis du directeur recevaient une lettre bordée de noir, les convoquant aux convoi, service et enterrement de M. Duponchel, directeur de l'Académie royale de musique, et Duponchel accueillait lui-même les invités en deuil et les retenait à dîner en s'efforçant de rire, quoiqu'il n'en eût guère envie. Ce fut Duponchel qui monta les Huguenots et qui engagea Duprez et Mario. '

Léon Pillet, qui devint, en 1841, l'associé de Duponchel dans la direction de l'Opéra, et qui demeura seul directeur au bout de dix -huit mois, était un homme excellent qui n'avait qu'un défaut, mais un défaut capital pour les fonctions qu'il acceptait, celui de posséder un

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cœur trop aimant et trop facile à captiver. Son admiration exclusive pour sa première chanteuse lui créa un monde d'ennemis acharnés et lui fit commettre bien des fautes et bien des injustices. Sa direction, qui dura six ans, du i" juin 1841 au i^"" juillet 1847, ^^^ signalée par des procès intentés à Duprez, à Baroilhet, à Gardoni, à Fanny Elssler et à d'autres artistes dont la popularité gênait son exclusivisme admiratif. Les petites danseuses viennoises arrivées d'Allemagne, sous la conduite de madame Weiss, obtinrent un tel succès dès leur apparition, que le pauvre directeur se plaignait amèrement chaque soir, au nom de l'art, des recettes énormes qu'elles lui faisaient encaisser. Il n'eut de repos que lorsqu'il fut privé de cet élément lucratif. Une puissante cabale se forma parmi les abonnés contre Léon Pillet»et contre la prima donna assoluta^ et un violent orage éclata, le 3o décembre 1846, à la première représentation de Robert Bruce. Madame Stolz, irritée contre les cabaleurs qui murmuraient, chutaient ou sifflaient après chaque morceau qu'elle avait chanté, déchira son mouchoir en lançant au

public une suprême malédiction, et elle sortit de scène en jurant de ne jamais reparaître. Elle reparut pourtant et acheva son rôle avec une énergie et un courage qu'on ne saurait trop admirer. Cette exécution de tout point injuste, mais qui servait des rancunes opiniâtres et des projets cachés, amena la retraite du directeur et. de la chanteuse.

Roqueplan, dans le complot tramé contre Léon Pillet, avait eu pour complice et pour allié un personnage riche de plusieurs millions et non moins excentrique que les deux paladins en lutte. Ce personnage, nommé M. Guillaume, est resté célèbre dans les coulisses de TOpéra. Il nourrissait pour la danse et les danseuses une passion d'artiste qui tenait de la monomanie. Il avait d'abord proposé au ministre d'établir à ses frais une école normale gratuite pour les jeunes ballerines. Voyant son projet écarté, il sollicita la direction de l'Académie royale, ce qui amena dans les journaux un conflit épistolaire avec le directeur en titre. Repoussé une seconde fois, le réformateur enrôla une cabale qu'il unit à celle de Roqueplan, et qui donna avec une vigueur

sans pareille dans les soirées mémorables où l'on chuta madame Stolz. Léon Pillet succomba; Roqueplan partagea avec Duponchel le pouvoir directorial, et le virtuose M. Guillaume demeura gros Jean comme devant. Il continua de siéger dans la stalle d'abonné qu'il occupait depuis trente ans. M. Guillaume est mort récemment sans avoir exécuté son projet de fondation d'une école normale de danse. Les derniers moments de cet excentrique ont offert un très curieux tableau. Le saint Vincent de Paule de la danse avait perdu la parole; mais on pouvait lire sur son visage ce qui se passait dans son cerveau toujours éveillé. Ses brusques changem.ents de physionomie indiquaient, à ne s'y pas méprendre, qu'il voyait se dérouler devant lui tous les épisodes de sa vie passée. Tantôt son front s'assombrissait, tantôt ses lèvres pâles se détendaient dans un sourire, tantôt son œil terni rayonnait tout à coup et le moribond semblait plongé dans l'extase du bonheur. C'est ainsi qu'il rendit le dernier soupir, croyant que des essaims de Sylphides, de Péris et de Willis voltigeaient autour de lui, prêtes à le recevoir dans leurs bras.

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Nestor Roqueplan, qui avait mené souterrainement toute l'intrigue, remplaça Léon Pillet dans la direction, et il prit pour assesseur Duponchel qui revenait rêvant de nouvelles splendeurs de mise en scène. L'excentricité de Nestor Roqueplan consistait à faire de l'esprit au lieu de faire des recettes. Tout le monde le trouvait charmant, même ses créanciers. Il se retira le 3o juin 1854, laissant un passif de 900,000 fr. Mais il avait tant d'esprit, qu'après ce résultat un décret impérial, en date du i*""" juillet de la même année, le nommait administrateur pour le compte de la liste civile. Un nouveau déficit constaté par les inspecteurs des finances dans cette même année 1854, provoqua la retraite définitive de cet homme de tant d'esprit, qui fut remplacé par Crosnier.

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