LE BERCEAU DE LOFERA
ous ne sommes plus au temps où Saint-Evremond s'étonnait de voir chanter toute une tragédie depuis le commencement jusqu'à la fin, « comme si les personnes qu'on représente s'étaient ridiculement ajustées pour traiter en musique les plus communes et les plus im-
portantes affaires de leur vie. » L'opéra est devenu chez nous, depuis deux siècles, l'une des formes essentielles du théâtre. Il est originaire d'Italie. Florence le vit naître en 1594 lorsque le musicien Péri et le poëte Rinuccini firent exécuter leur pastorale de Daphné^ au palais Corsi, avec un récitatif chanté qui reliait les airs entre eux. Ce récitatif fut réellement Tinvention de Péri et il constitua le genre de l'opéra qui s'imposa d'abord à l'Italie, puis à l'Europe. Monteverde, Gavalli, Lotti, Sacrati, Legrenzi, Scarlatti s'illustrèrent à diverses époques en perfectionnant l'nivention de Péri que le cardinal Mazarin introduisit en France en 1645.
Les virtuoses italiens firent l'éducation du public parisien. Inspiré par la Finta pa:{7^a de Sucrati,' par les Nor^e di Teti et par le Xercès de Gavalli, aussi bien que par le chant merveilleux du ténor Atto que le cardinal-ministre logeait dans son propre palais , le parisien Gambert, surintendant de la musique de la reine-mère Anne d'Autriche, écrivit sa pastorale de Pomone sur un poëme français de l'abbé Perrin, à qui le jeune roi Louis XIV s'empressa d'accorder un privilège
pour l'ctablissemciit d'une ac;u1cmic royale de musique.
Perriii lut bientôt évincé de sa direction par les deux associés qu'il s'était donnés, Cambert et le marquis de Sourdéac, lesquels se virent évincés à leur tour parle florentin LuUi, armé d'un nouveau privilège qu'il devait à la protection de madame de Montespan. Cette spoliation s'effectua malgré les termes exprès de la première ordonnance loyale disant que le droit dé Perrin « aurait son effet pendant toute la vie du titulaire. »
L'histoire de l'opéra en France se compose de six époques bien déterminées : — l'époque de Lulli, de 1 672 à 1 686 ; — l'époque de Rameau, de 1733 à 1764;— -l'époque de Gluck et de Piccinni, de 1774 à 1779; — l'époque de Sacchini, de Salieri, de Lesueur et de Spontini ; — l'époque de Rossini et de Meyerbeer, — et enfin celle des compositeurs actuels, dont l'évolution n'est point achevée.
On verra le public se passionner tour à tour pour chacune de ces formes diverses et pour les interprètes qu'elles mettent en lumière.
Dans cette rapide esquisse qui embrassera plus
de deux cents années, nous allons essayer de faire revivre les gloires du passé de l'Opéra, et de présenter à nos lecteurs un tableau complet et impartial des transformations de l'art sur notre grandescène lyrique, depuis 1672 jusqu'à iSyS.
LULLI, SES ŒUVRES, SES CONTEMPORAINS, SON THEATRE, SES ARTISTES DU CHANT ET DE LA DANSE, SA MISE EN SCENE, SES COSTUMES.
Muni de son privilège royal, LuUi expulsa Cambert et Sourdéac de 1 leur théâtre de la rue des Fossés-de-Nesles, et il transporta son exploitation dans la rue de Vaugirard, au jeu de Paume du Bel-Air, où il avait fait construire, en toute hâte, une salle nouvelle. Pendant ce temps, Cambert, ruiné et désespéré, se réfugiait à Londres où il ne tarda pas à mourir.
En 1673, par une autre supercherie non moins blâmable que la première, Lulli, profi-
ÉPOQUE DELULI. I II
tant de la mort de Molière, s'emparait de la salle du Palais-Royal, et en chassait la Comédie- Française, armé d'une nouvelle ordonnance du Roi, pendant que la veuve de Molière et ses comédiens se réfugiaient dans l'ancienne salle de Perrin, rue des Fossés-de-Nesles. L'Opéra fit son entrée au Palais-Royal, le i5 juin 1673, et s'y établit en maître.
Le magnifique bâtiment qui avait suffi au cardinal de Richelieu pour représenter royalement sa tragédie de Mirame, et à Molière pour jouer ses chefs-d'œuvre, ne sembla pas suffisant à l'ex-marmitonLulli, devenu monsieur de Lully, surintendant de la musique de Sa Majesté et directeur de l'Académie- Royale. Cette salle avait été construite en lôSy, par l'architecte Lemercier, à l'aile droite du Palais-Cardinal, sur la rue Saint-Honoré. La scène, dit Sauvai, s'élevait à l'un des bouts. Le reste était occupé par vingt-sept degrés de pierre, montant insensiblement, et terminé par une espèce de portique à trois grandes arcades. Deux balcons dorés, posés l'un sur l'autre, de chaque côté, venaient finir assez près du théâtre.