‹ Histoire de l'Opéra-Comique: La seconde Salle Favart--1840-[1887] (volume 2)Chapitre 15 sur 22 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Reprise de la Fille du Régiment.

Par la date de sa première représentation (28 décembre), Haydée ou le Secret appartient, en réalité, moins à Tannée 1847 qu'à Tannée 1848. L'honneur, si Ton veut, fut pour Tune, mais le profit fut pour Tautre, car l'ouvrage de Scribe et Auber réussit brillamment et s'annonça dès le principe comme un succès d'art et d'argent. On goûta ce poème qu'on disait tiré d'une nouvelle russe traduite par Mérimée; la scène de somnambulisme fut jugée originale et neuve; on y découvrit même une portée morale qui d'ordinaire faisait défaut aux livrets de Scribe. Quant à la musique d' Auber, elle parut charmante de grâce et d'invention mélodique; on retrouvait enfin cette inspiration qui, dans le Duc d*Olonne et la Barcarolle, vait donné quelques preuves de lassitude et se mon- •ait aussi fraîche et plus jeune que jamais. Le molent n'est pas venu d'embrasser en son ensemble la

carrière du maître, car Tactivité chez lui ne devait disparaître qu'avec la vie, et il lui restait encore bien des ouvrages à écrire ; mais on ne peut s'empêcher de jeter un coup d'œil sur le chemin parcouru en songeant à toutes les étapes qui avaient marqué cette course triomphale dans le domaine de Topéra-comique: Emma (1821), la Neige (1823), le Concert à la Cour (1824), le Maçon (1825), Fiorella (1826), la Fiancée (1829), Fra Diavolo (1830), Lestocq (1834), le Cheval de bronze (1835), Actéon (1836), V Ambassadrice (1836), le Domino noir (1837), les Diamants de la Couronne (1841), la Part du Diable (1843), la Sirène (1844) . Presque chaque année se comptait par une victoire, et il est remarquable que toutes les pièces, citées dans cette énumération, ont figuré, depuis l'ouverture de la seconde salle Favart, au répertoire du théâtre; toutes y ont été l'objet de reprises, sauf le Cheval de bronze, dont il fut question cependant en 1848 pour les débuts de M"'* Meyer, mais qui changea de cadre, et, transformé en opéra-ballet, passa de rOpéra-Oomique à l'Opéra, en 1857.

Haydée marque à son tour une date dans la vie de l'auteur ; car vingt et un ans devaient s'écouler avant qu'il retrouvât un franc succès, avec le Premier Jour de bonheur» Elle avait failli passer au commencement de 1847; mais elle avait cédé le pas à trois actes de Planard et de M. Ambroise Thomas, qui ne sont, croyons-nous, jamais sortis des cartons de leurs auteurs ; le Bouquet de V Infante avait alors pris la place devenue libre, et Haydée s'était trouvée remise aux derniers jours de l'année. Chose curieuse, on n'avait pas hésité sur le choix du titre, mais sur l'orthographe qu'il convenait de lui attribuer ; Haydée avait été tout d'abord Aidé et Aydée : les deux formes reje-

tées avaient du bon! Quant au succès, il se dessina si clairement, dès le premier soir, qu'en sortant du théâtre les musiciens de Torchestre se rendirent à la demeure d'Auber et lui donnèrent une sérénade; c'est un témoin oculaire qui nous a rapporté ce fait peu connu. On se rappelle que pareille démonstration avait eu lieu en Thonneur de Wagner après la première de Tannhauser^ et de Rossini, après la seconde àM Barbier de Séville. Comme ces deux ouvrages, Haydée devait avoir une vie longue et prospère, et le 30 août 1866, elle atteignait sa trois centième représentation. Parmi les interprètes de la première heure, il faut citer M^^'^" Lavoye et Grimm, MM. Hermann-Léon, Audran, Ricquier et surtout Roger, dont le rôle de Lorédan fut à TOpéra-Gomique la dernière création. Il quittait ce théâtre après un service de dix années, pendant lesquelles sa renommée n'avait fait que grandir; lui-même a dressé, dans son Carnet d^un ténor j la liste des dix-neuf pièces qu'il a créées; il y faudrait joindre la longue énumération de toutes celles qu'il a reprises. Mais, depuis longtemps, nous l'avons dit, l'Opéra l'attirait; peut-être aussi n'avait-il plus alors cette sveltesse de taille qui convenait aux amoureux d'opéra-comique. Enfin, Meyerbeer cherchait alors un ténor pour livrer l'un de ses deux grands ouvrages, si impatiemment attendus , et la perspec-

tive de créer le Prop/ièfe justifiait l'ambition du chanteur; il passa de la salle Favart à la rue Le Peletier : le succès Py suivit.

Vers la même époque se produisait à Paris un événement artistique trop important pour être passé sous silence. Ce troisième théâtre de musique, qui, pendant si longtemps, aurait pu prendre pour devise la phrase ironique que Préault avait inscrite sur le

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socle d^une statue du Silence : « Je suis celui dont on parle tant ! », ce théâtre que ropinion réclamait, en effet, par la voie de la presse, par les pétitions signées des noms les plus illustres et renouvelées successivement en 1842, 1844, 1846, il se dressait enfin. Jusqu'alors les ministres luttaient contre cette poussée de Topinion, disant que depuis 1807, date du décret qui réduisait à deux les théâtres de musique, « toutes les tentatives faites pour sortir d'un cadre si étroit avaient échoué. » Mais, cette fois, les temps étaient venus et, comme l'observe plaisamment Albert de Lasalle, dans son Mémorial du Théâtre^Lyrique, le ministre de l'Intérieur, M. Duchâtel, « malgré sa ôère attitude, devait succomber sous la pression du nombre. Il se trouvait serré de près par la foule toujours grossissante des prix de Rome, des lauréats du Conservatoire, des musiciens sans livret, des librettistes en quête d'uu musicien, des chanteurs en retrait d'emploi, des jeunes de tous les âges, des impatients qui piaffent à la porte des théâtres, des inédits enfin, que l'appétit de la célébrité taquine et rend taquins. — Accorder le Théâtre-Lyrique à ces âmes en peine, c'était leur ouvrir la porte du purgatoire qui donne directement sur le paradis ! » Adolphe Adam, le populaire auteur du Chaletyei Achille Mirecour, frère d'un acteur du Théâtre-Français, acteur lui-même et homme expert en matière théâtrale, étaient nommés directeurs, et le Théâtre-Lyrique était inaugciré le 15 novembre 1847 dans la salle du Cirque, au boulevard du Temple, sous le nom d'Opéra- NationaL

Que devait faire en 1847 cet Opéra-National, s'organisant pour lutter contre l'Opéra-Comique ? Monter des œuvres nouvelles parmi lesquelles pouvait se ren-

1848 ni

contrer un succès, remettï^e à la scène de vieilles pièces, afin d'en ravir le bénéfice à Tadversaire. Ainsi arriva-t-il : le premier ouvrage d'un nouveau venu,. Gastibelza, paroles de MM. d^Ennery et Cormon, musique d'Aimé Maillart, réussit brillamment ; c'était un bénéfice perdu pour la rue Favart. Pais, des trois reprises, Aline, Une Bonne Fortune et Félix ou l'Enfant trouvé, la première surtout fut chaleureusement accueillie. Le plus curieux, c'est qu'il était déjà question de cette Aline avant la mort de son auteur; on faisait miroiter cette joie suprême aux yeux du pauvre Berton ; puis Crosnier avait oublié Tafifaire, et son successeur, Basset, ne s'en souvint que le jour où précisément Adam voulut passer du rêve à la réalité. Alors le directeur prétendit faire retirer ce droit aux directeurs du Théâtre-Lyrique. C'est Téternelle histoire du chien du jardinier, qui ne mange pas et ne veut pas que les autres mangent. Pour l'honneur de la musique, Basset perdit son procès ; mais ce résultat n'améliora pas les relations entre les deux plaideurs, et il en résulta un double dommage pour le compositeur, qui perdait un débouché à ses œuvres, et pour le directeur, qui perdait un fournisseur de talent. Adam fait, dans ses Notes biographiques, une allusion à cette situation fâcheuse : « J'eus le malheur, écrit-il^ de me fâcher avec Basset pour des affaires entièrement étrangères au théâtre, et j'appris qu'il avait dit que, tant qu'il serait au théâtre, on ne jouerait pas un seul ouvrage de moi. » Un seul ouvrage « nouveau », avait oublié d'ajouter l'auteur éconduit ; car nous ivons vérifié que, sous la direction Basset, le Chalet )t le Postillon de Lonjumeau n'avaient jamais disparu lu répertoire.

Forcé de subir une concurrence qu'il ne pouvait

empêcher, Basset fit de son mieux pour lutter. Haydée avait mis une bonne carte dans son jeu, et les recettes de janvier atteignirent, en effet, le chiffre assez élevé de 92,788 fr. 15 c. Le 9 février il donna un nouvel ouvrage, la Nuit de Noël, opéra-comique en trois actes, paroles de Scribe, musique d'Henri Reber. Ce dernier était un nouveau venu au théâtre, et devait s'estimer tout heureux d'avoir obtenu la collaboration du grand maître ou commandeur des librettistes ; on pouvait le nommer ainsi, puisque quelques jours auparavant il avait reçu de l'avancement dans l'ordre de la Légion d'honneur, et que, suivant l'amusante formule inventée par Cham, « sa croix lui était sautée au cou. » Mais Scribe se trompait quelquefois ; malgré son habileté à faire accepter les invraisemblances, et à jouer avec les difficultés comme un prestidigitateur avec les muscades, il lui arrivait d'écrire des livrets médiocres, et celui de la Nuit de Noël fut du nombre, La partition, au contraire, fut appréciée, sinon du public, au moins des connaisseurs. Souvent les critiques émettent, à la première heure, des jugements qui, plus tard, font sourire ; parfois aussi ils devinent juste, comme le prouve un article paru sous la signature de Henri Blanchard : « Sa mélodie est plus grave, plus sérieuse que légère, et gracieuse comme il le faut aux habitués du théâtre Favart. Son instrumentation est claire ; son style rappelle celui des maîtres tels que Hsendel et Mozart, et sa déclamation imitative la manière vraie et bien observée des ouvrages de Grétry. C'est peut-être aussi ce désir, en M. Reber, de bien dire, de bien déclamer, qui ôte à sa mélodie l'inspiration, la franchise, avec laquelle cette partie de Part doit se développer sur la scène. Certainement M. Reber plaira plus aux hommes

sérieux et de goût qu'aux masses qui, en musique, veulent être remuées par la puissance du rythme, quelque uniforme qu'il soit. » Toutes ces remarques sont fort justes, car Reber, dont le talent était, si l'on peut dire, trop intime pour le théâtre, et qui a surtout donné sa mesure dans la musique de chambre, ne connut jamais les succès bruyants. Admirateur passionné des maîtres classiques, il cherchait à reproduire la pureté de leurs lignes, et s'efforçait de cacher ^a science sous les dehors de la simplicité. C'était un délicat qui travaillait pour les délicats, un modeste qui avait conscience de sa valeur, mais ne prétendait point l'imposer par les manœuvres de la réclame. Théophile Gautier le connaissait bien, lui qui a tracé de ce maître ce joli croquis : « Nous nous le figurons volontiers sous l'apparence d'un de ces ' maîtres de chapelle, vêtus d'un grand habit marron à boutons d'acier, eu veste de taffetas gris, en bas de soie de même couleur, bien tendus sur une jambe fine et nerveuse, et en larges souliers à boucles d'argent, qui, dans une chambre boisée de blanc ou garnie d'une tapisserie de Flandre, exécutent, devant un pupitre de bois de merisier, une partie de contrebasse, ou, les doigts enfoncés dans les touches du clavecin, jouent un morceau de Couperin. A côté d'eux sont posés le tricorne bien brossé, la tabatière et le mouchoir à carreaux des Indes ; un léger nuage de poudre s'exhale de la petite perruque à trois rouleaux agitée par le battement de la mesure. Chardin ou Meissonier ont fait cent fois ce portrait. »

Pour nous, qui n'avons connu Reber qu'à la Qn de sa vie, nous le retrouvons tout entier dans ces quel, ques lignes. Nous le voyons encore à l'Institut, certain jour où l'on exécutait les cantates pour le prix de

Rome. Avec sa • redingote marron foncé, son visage rasé et ses cheveux blancs, que Tâge seul avait poudrés, il réalisait le type crayonné par Gautier : il semblait un artiste de l'autre siècle égaré dans le nôtre, un homme des jours passés.

Tout autre était le compositeur dont l'ouvrage vit le jour après la Nuit de Noël, tout autre aussi sa musique. Gilles ravisseur , représenté le 21 février, appartient à la famille du Tableau parlant, de Vlrato^ de VEau merveilleuse. Le librettiste Sauvage l'avait qualifié de « parade en un acte et en vers » et Albert Grisar avait brodé sur ce canevas bouffon qui nous montre Oolombine, Oassandre, Gilles et Léandre, une musique légère, fine, spirituelle, presque digne d'un Cimarosa ou d'un Paisiello. L'œuvre a survécu, du reste, et, si elle n'a pas retrouvé des interprètes aussi remarquables que ceux du début, Mocker, Hermann- Léon, Sainte-Foy, M"* Lemercier, du moins elle a été plusieurs fois reprise, et nous Tavons encore entendue en 1869, aux Fantaisies-^Parisiennes, avec MM. G. Bonnet, Soto, Barnolt, Davoust, M"*" Persini et Chevalier,

Détail assez piquant, le musicien n'avait assisté ni aux répétitions ni à la représentation de son ouvrage. Il se trouvait alors en Italie, et c'est de là qu'il avait envoyé sa partition. Il n'eut point ainsi la surprise que réservait aux Parisiens le lendemain de cette brillante soirée. La révolution éclatait brusquement ; la guerre civile était déchaînée ; les citoyens couraient aux armes et l'Opéra-Gomique en particulier devait, pour huit jours, fermer ses portes.

Quand il les rouvrit, ce fut pour traverser une criset pécuniaire qui aboutit à la retraite du directeur. Le 20 février on avait réalisé 2,244 fr. 50 de recettes

avec Fra Diavolo et le Domino noir; le 28, jour de la réouverture, on faisait 974 francs avec Haydée^ la pièce nouvelle, le succès du moment, qui avait produit 3,599 francs la dernière fois qu'on l'avait jouée ! Plus maltraité encore, TOpéra-National devait tomber peu après, entraînant le malheureux Adam dans sa débâcle. Quant aux artistes, ils étaient invités à endosser l'uniforme ; ils montaient la faction au lieu de suivre les répétitions, et dans les journaux on lisait des avis aussi étrangement rédigés que celui-ci : « C'est la garde nationale habillée ou non habillée (!) qui fait le service de tous les théâtres de la capitale. »

Au milieu de telles occupations et préoccupations, on conçoit que la curiosité publique ne pouvait guère être excitée par l'éclosion d'un petit acte intitulé le Rêveur éveillé (et non le Dormeur éveillé comme Tindiquent à tort les dictionnaires). Connaissait-on seulement les auteurs, M^* Duval pour les paroles et M. Leprévost pour la musique ? En 1736, une première M"' Duval avait fait représenter à TOpéra un ballet, les Génies, dont le succès avait été médiocre^ bien qu'elle-même n'eût pas craint de se montrer en public et de tenir le clavecin d'accompagnement à l'orchestre, aventure unique dans les fastes de l'époque. La seconde M"' Duval n'eut pas besoin de s'exhiber en personne, car nul ne la réclama ; sa bluette dramatique n'était point pour provoquer les rappels d'une salle en délire. Reposant sur la maxime qu'un bienfait n'est jamais perdu, elle a dû, disait un critique, « faire pleurer l'auteur Bouilly dans son iombeau, lui qui consacra toutes ses facultés littéraires à développer en contes, en opéras, en chansons cette maxime consolante, mais qui n'est pas neuve. »

Quant au compositeur, c'était, s'il faut s'en rapporter à M. Th. Nisard, bon juge en cette matière, « un musicien d'une réelle valeur, mais que son tempérament disposait mieux à écrire de la musique d'église que des opéras. » La vérité est qu'il n'aborda plus la scène et s'en tint à cet unique essai. Le premier soir, 21 mars, l'assistance avait secoué sa torpeur pour applaudir un couplet patriotique tendant à démontrer que les peuples opprimés en appellent à la liberté. En dépit de cette allusion toute d'actualité, le Rêveur éveillé s'endormit pour toujours au bout de 7 représentations, et les recettes continuèrent à poursuivre leur marche descendante.

En janvier, la moyenne avait été de 3,092 fr. 93 ; en mars, elle était tombée à 1,031 fr. 45 ; en avril, elle atteignit le chiffre dérisoire de 677 fr. 30. La situation devenait critique. « Menacé, dit Malliot dans la Mu^ sique au Théâtre, de ne pouvoir remplir ses engagements, M. Basset allait se trouver sous le coup d'une révocation si ses commanditaires ne lui venaient en aide; mais ces derniers, dont la confiance était ébranlée, songèrent à son remplacement. C'est dans ce but qu'un M. Doux, chef du contentieux chez M. Basset, s'entremit auprès du ministre de Tintérieur, qui était alors Ledru-Rollin, pour obtenir la cession jugée nécessaire et qui devait protéger M. Basset, tout en sauvegardant les intérêts des commanditaires. Ledru-Rollin, qui, en présence de la situation fâcheuse de l'Opera-Oomique, eût pu adopter une mesure radicale et nommer un directeur en lui faisant la place nette, préféra prendre en considération la situation de tous les intéressés, et notamment celle de tiers engagés pour 400,000 francs dans l'exploitation. Il exigea le consentement de MM. de

Raigecourt et de Saint-Maurice à la transmission du privilège de M. Basset à une autre personne. Oe consentement lui ayant été apporté, il conféra le privilège à M. Emile Perrin, homme dont Thabileté encore inconnue ne tarda pas à se révéler. M. Perrin entra à la direction avec un crédit de 400,000 francs ; ses livres en font foi. »

La gestion de Basset avait donc duré trois ans ; gestion malheureuse si l'on considère le résultat final, honorable si Ton tient compte des efforts et du travail de cet homme qui devait sa fortune au hasard, au simple caprice d'une grande dame. Il faisait, ainsi que son frère, ses études au collège de Marseille, lorsqu'un jour M"'^ Adélaïde, sœur du roi, et, raconte Adolphe Adam, la seule personne de la famille d'Orléans qui eût un goût réel pour la musique, visitait cet établissement. Un des jeunes Basset chanta devant elle une mélodie de circonstance, et, charmée de sa jolie voix, la princesse promit à Télève qu'elle ne l'oublierait pas. En effet, quelques années plus tard, elle le plaça dans les bureaux de la maison du roi, et attacha son frère au ministère de l'intérieur, où Ton vint le chercher pour lui confier le poste de directeur de TOpéra-Comique. Il tomba, renversé, lui aussi, par le même coup qui frappait ses protecteurs, mais non sans avoir donné des preuves d'intelligence et d'activité. En trois ans, il avait monté vingt-deux ouvrages, dont neuf en trois actes, sans parler des reprises, dont quelques-unes assez importantes. Ces ouvrages représentaient vingt compositeurs différents, et il pouvait se glorifier d'avoir facilité l'accès de la scène à six d'entre eux, qui s'étaient essayés sous ses auspices : Bazin, Boisselot, Bourges, Doche, Héquet et Leprévost. Enfin, s'il n'avait

point découvert des étoiles de première grandeur, il avait su néanmoins faire débuter d'excellentsjartistes, comme M*** Charton, Grimm, Lemercier, Levasseur, MM. Bussine, Montaubry, Chaix, Jourdan, Nathan et Eugène Ponchard. Il avait pleinement bénéficié des Mousquetaires de la Reine; mais il lui arriva ce qui devait arriver plus tard à M. Pellegrin, laissant à M. Oar-« valho la Fanchonnette, puis à M. du Locle montant Carmen pour le plus grand profit du même M.Oarvalho, qui devait un jour y retrouver une fortune : le malheureux Basset avait entre les mains un joyau de prix qui s'appelait Haydée; c'est son successeur qui eut la chance d'en retirer les bénéfices. Sic vos non vobis ! Cela dit sans vouloir diminuer le mérite de ce successeur, Tun des hommes qui ont le mieux connu le théâtre et ses besoins, le public et ses goûts, les auteurs et leur talent, les artistes et leurs caprices. Emile Perrin demeure en quelque sorte le directeurtype, celui qui a pu administrer tour à tour les trois plus grandes scènes de Paris sans faiblir à la tâche, toujours luttant et toujours heureux. On a parlé de sa chance ; elle était moindre que son habileté. Intelligent, plus fin que brillant, toujours correct, il avait cette tenue qui assure au personnage une place dans le foyer d*un théâtre aussi bien que dans le saloa d'un ministre. La froideur apparente sous laquelle il cachait sa timidité naturelle lui donnait une sorte de gravité qui convenait à ses fonctions; sachant parler, mais surtout sachant écouter, il imposait ses volontés par la douceur et la persuasion, aidant tout le monde et ne décourageant personne, merveilleux diplomate sur ce terrain spécial où il faut ménager ensemble tant d'intérêts et d'amours -propres opposés. Les études de peinture qu'il avait faites au début de sa

carrière avaient développé son goût pour les arts, son culte pour le beau, et il est banal aujourd'hui de rappeler à quel degré d'élégance et de soin il avait poussé le luxe de la mise en scène. De plus, il ne montrait pas cet entêtement stérile et fâcheux des impuissants qui finissent par décourager autour d'eux les meilleures volontés ; il daignait prendre en considération les raisons qu'on lui présentait, et ne se décidait qu'en connaissance de cause, après enquête minutieuse et mûre réflexion. Enfin il possédait, pour un directeur, deux qualités précieuses entre toutes: il savait susciter les œuvres, les faire germer et éclore dans le cerveau de leurs auteurs; il savait, en outre, discerner les artistes à succès et les attirer à lui, ce qui favorisait son entreprise aux dépens des entreprises rivales, et décider les auteurs à lui donner leurs œuvres nouvelles, ce qui permettait de remettre en scène l'ancien répertoire^^et de gagner presque autant avec une vieille pièce qu'avec une nouvelle. Par l'ensemble de ces mérites il triomphait des difficultés et excellait à tourner les obstacles qu'il ne pouvait briser; c'est ainsi qu'entre ses mains le mauvais pouvait devenir bon, et le bon lui-même devenir meilleur. On le vit à l'Opéra-Oomique, où la situation n'était rien moins que prospère lorsqu'il s'y présenta. Succédant à Basset pour les cinq ans qui lui restaient à courir, il acceptait la plus grande partie de ses obligations et charges locatives, et, à peine installé, il allait se heurter à la catastrophe des journées de juin. Un autre aurait succombé; Emile Perrin se mit courageusement à l'œuvre et réussit. Depuis le 30 avril, le théâtre était fermé; il rouvrit ses portes le 17 mai, et pour tâcher de compenser la perte de ces aeize jours de relâche, trois reprises importantes

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furent coup sur coup ofFertes au public : les Rendezvous bourgeois, le 20 mai; Fiorella, le 9 juin, et la Fille du Régiment, le 22 juin.

Depuis longtemps, Tincomparable bouffonnerie de Nicolo semblait oubliée ; elle avait disparu du répertoire, on ne sait pourquoi; cette reprise eut pour effet de lui rendre la vie, et les Rendez-vous bourgeois se 3ont donnés depuis avec un succès gui ne s*est plus jamais démenti.

Fiorella, créée le 28 novembre 1826 par Lai'euillade, Lemonnier, Valère, Féréol, M"" Pradher et Boulanger, avait cette fois pour interprètes Audran, Bussine, Emon, Sainte-Foy, M"*" Darcier et Lemercier. C'était Tune des premières partitions d'Auber, remplie de morceaux agréables et faciles, dont quelques-uns ont joui d'une vogue populaire. Mais, en 1848, la pièce n'eut qu'un succès d'estime et disparut définitivement du répertoire.

La Fille du Régiment faisait au contraire, avec sa nouvelle recrue Batlaille, une rentrée triomphale. Nous avons dit qu'elle avait reçu à Torigine un accueil assez froid. Répété sous le nom de Marie, l'ouvrage de Donizetti avait paru n'avoir tout d'abord d'autre mérite que celui de servir aux débuts d'une jeune cantatrice, M^*® Borghèse, sur qui l'on fondait de grandes espérances et qui les tint en partie seulement. A côté d'elle le rôle de Tonio avait été créé par Marié, lequel avait chanté constamment faux ce soir-là. Est-ce à cette circonstance que le compositeur dut s'en prendre? Ce qui est certain, c'est que sa musique ne produisit alors aucun effet et qu'on ne trouva à bisser que le trio du second acte ; encore jugea-t-on qu'il était « un calque du trio du Pré aux Clercs ». Les chœurs furent déclarés « d'une com-

plète nullité », l'ouverture « médiocre » et le finale « n'oiFrant rien de saillant ». Un journal, rédigé avec soin et très modéré d'allure, écrivait : « Dans ces deux actes chargés de musique, nous ne saurions guère citer que deux ou trois morceaux, tous les autres sont bruyants. Le tambour, le trombone, la trompette, les timbales y dominent de la manière la plus affligeante pour les oreilles. Une valse. sert d'introduction au deuxième acte, mais elle aurait pu être mieux placée. Elle semble avoir été tirée d'un porte-: feuille où elle attendait l'occasion de se produire. » Et puis c'est tout; à peine trois lignes sont-elles ajoutées à la fin de l'article en manière de conclusion : « 11 n'y a pas lieu de se féliciter de l'apparition de la Fille du Régiment. Il faut espérer qu'il signor Donizetti sera plus heureux dans le second ouvrage qu'il va donner à l'Opéra-Comique. »

Plus heureux il ne le fut pas, car ce second ouvrage, entré alors en répétition sous le titre de Joséphine, fut bientôt retiré par suite du non réengagement de ■^me Eugénie Garcia et ne vit le jour que quatorze années plus tard au Théâtre -Lyrique (le 31 décembre 1853) sous le titre définitif d'Elisabeth. Mais s'il avait eu la satisfaction d'assister au succès croissant, d'année en année, de la Fille du Régiment en France et à l'étranger, il ne devait pas malheureusement être témoin de son triomphe définitif à Paris. C'est après sa mort seulement qu'on se décida à remonter la Fille du Régiment à rOpéra-Oomique où, profitant de sympathies posthumes, elle planta définitivement son drapeau.

Le lendemain decette reprise, le 23 juin, une jeune chanteuse, nommée M""' Ugalde-Beaucé, devait débuter dans le rôle d'Angèle du Domino noir; la poli-

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tiqu6 en avait décidé autrement. Le spectacle se donna non pas dans un théâtre, mais dans la rue : une formidable . insurrection était déchaînée et le sang coulait comme il avait coulé trois mois auparavant. M. Gh. Réty nous a rapporté à ce sujet un joli mot du débutant de la veille, Battaille. Tous deux faisaient partie de la section de la garde nationale de la rue Bergère, qui fut des premières à lutter et très vaillamment contre les insurgés. La journée lut chaude et plusieurs hommes furent mis hors de combat. « Conviens que tu as eu un peu peur^ dit le soir en rentrant M. Gh. Réty à Battaille. — Oui, répondit celui-ci, mais pas tant qu'hier ! »

Les portes fermées ne se rouvrirent plus que le 21 juillet, c'est-à-dire après vingt-huit jours de relâche. Cette fois, du moins, la barque entrait au port; Torage était calmé, et la fortune de la salle Favart, un instant compromise, allait être rétablie et assurée par l'activité de son directeur. .

Tout d'abord une foule de débutants se produisirent,

entre lesquels il faut tirer hors de pair M;°* Ugalde^

qui^ à cette époque, ajoutait encore à son nom celui

de Beaucé. Élève de M*® Cinti-Damoreau , elle ne

s'était fait entendre jusqu'alors que dans des concerts;

elle ignorait la scène ; mais elle avait l'intelligence,

qui tient lieu d'expérience ; elle acquit bien vite le

talent de comédienne qui lui manquait tout d'abord,

et comme elle possédait une voix charmante, souple

et légère, elle se plaça presque aussitôt au premier

rang. On lui prédit un bel avenir; au cours de cette

histoire, nous aurons plus d'une fois à constater

qu'elle a tenu, et au delà, tout ce qu'elle promettait,

car M™' Ugalde compta parmi les meilleurs artistes

dont puisse s'enorgueillir la seconde salle Favart.

Déjà nous avons mentionné Battaille; il faut citer Lemaire et M"* Thibault, qui parurent à ses côtés le môme soir que lui, dans la Fille du Régiment, jouant, Tun le rôle de l'intendant, l'autre celui de la marquise ; puis, M. Anthiome, qui débuta le 3 août dans la Dame Blanche, et retrouva à Paris les succès qu'il avait, comme ténor, remportés en province; M.Boulo, qui, lui aussi, venait de province après avoir passé par rOpéra, et M"' Decroix, jolie femme et méjiiocçe chanteuse, tous deux chargés des rôles de Lorédan et de Raphaëla dajis Eaydée^ le 14 septembre. Si même nous anticipons sur la fin de Tannée, il convient d'ajouter à ces noms celui de M. Bellecour, un ancien acteur, qui fit apprécier son habitude des planches, le 4 décembre, dans Fortunatus de V Ambassadrice, et M"' Maria Meyer, qui se produisit le 22 novembre dans Fiamma du Diable à VÉcole, après avoir quitté le Conservatoire, où le concours de 1848 lui avait valu le second prix de chant et le premier prix d'opéra-comique.

Disposant d'une bonne troupe comme celle qu'il possédait alors, M. Emile Perrin pouvait livrer bataille ; il commença la campagne le 24 août avec un ouvrage en trois actes, il Signor Pascariello, paroles de Lèuven et Brunswick, musique d'Henri Potier. Le livret n'offrait pas un intérêt palpitant et semblait même un peu long pour initier les spectateurs aux aventures de Pascariello, maître à chanter dans un couvent de religieuses, reconnaissant certaine novice nommée Paula pour sa fille, bien qu'il n'en soit pas le père, et allant jusqu'à épouser Barbara, sa vieille bonne, afin de donner une mère à la pauvre enfant qui sans cela ne pourrait se marier avec son amoureux Gaëtano, et serait obligée de

se faire religieuse par ordre de son propre père.

« Désaugiers, rapporte un critique, fit dans le temps, pour Tacteur Potier, une pièce intitulée le Petit Enfant prodigue^ dans laquelle l'auteur se joue ainsi d'une façon comique et cynique des sentiments de la paternité. Le héros, après avoir été forcé de subir les caresses dérisoires de deux farceurs qui sont venus lui déclarer tour à tour qu'il est leur fils, finit par jeter à la porte son véritable père, qu'il ne veut pas reconnaître, fatigué qu'il est d'être embrassé par tous ces gens qui prétendent à tour de rôle être les auteurs de ses jours. »

Les deux pièces avaient donc une certaine analogie, et le hasard voulut que la musique del-a seconde, fût composée par le fils de celui pour qui la première avait été écrite. Comme dans ses ouvrages précédents, Henri Potier avait fait preuve d'une certaine grâce mélodique, jointe à un sentiment assez juste de la scène et des situations comiques. îl Signor Pascariello fut joué vingt-six fois, grâce au talent surtout qu'y déployèrent les interprètes, M"*" Lavoye et Thibault, MM. Jourdan et Mocker, ce dernier surtout, plein de verve et de sensibilité, faisant rire et pleurer tout ensemble, et justifiant, au dire d'un journal, cette bizarre et caractéristique définition donnée par un amateur fort épris des choses du théâtre : « C'est un paquet de ficelles trempé de larmes I »

La pièce nouvelle fat suivie le 28 août d'une pièce ancienne qui n'a pas, il faut le croire, perdu toute sa saveur, car elle a reparu aux Fantaisies-Parisiennes en 1868. C'est le Muletier, qu'Adolphe Adam, bon connaisseur en la matière, jugeait « un des meilleurs actes de musique qu'il y ait au théâtre. » Joué pour la première fois le 12 mai 1823, l'ouvrage n'avait pas

rencontré tout d'abord la faveur du public; la morale était alors presque de rigueur au théâtre, et la pudeur s'alarmait aisément. Or, le Muletier abondait en situations risquées, la donnée semblait leste et le dialogue, signé Paul de Kock, assez épicé pour le temps. Il avait donc fallu tout le charme de la partition pour sauver la gaillardise du livret. Herold, cependant, ne trouva pas à la vendre et fut obligé de la faire graver à ses frais. De telles misères sont encore bonnes à rappeler; elles servent à consoler les jeunes et les aident à* supporter les difficultés de Theure présente, en leur montrant qu'avant eux les plus illustres ont connu de même les blessures d'amour-propre et les sacrifices d'argent ! ►

La Souriioise suivit de près le Muletier; mais si Thomas Sauvage et de Lurieu, les librettistes, pouvaient rivaliser avec Paul de Kock, Thys, le compositeur, n'avait rien de commun avec Herold. L'histoire de cette petite sournoise iqui trompe tout le monde, parçnts et amis, pour arriver à se faire épouser par celui qu'elle aime, avait comme un vague parfum d'ancienne comédie, dont la musique devait tirer parti; il trouva, en effet, quelques mélodies agréables, une valse et un quintette dignes de remarque, 'mais l'ensemble parut plus cherché que trouvé. Nathan, Sainte-Foy, sa femme et M"* Lemercier menèrent la pièce avec entrain le 13 septembre et s'y firent applaudir; le succès fut pourtant assez éphémère, et depuis, tout souvenir de Toeuvre a disparu sans retour.

Cependant, peu à peu le théâtre renaissait à la vie, etles recettes se relevaient avec une régularité dont le tableau suivant montre la progression :

Administration Perrin.

• Mai (14 représentations seulement) Fr. 41,* 67 25 c.

Juin ' 16,916 50

Juillet •. . 15,399 »

Août. 22,571 95

Septembre 28,343 05

Octobre. 34,64U 20

Novembre 69,293 05

Décembre. 76,543 61

Le temps des épreuves était passé; on retrouvait la fortune après la détresse, post nubila lucem! C'est comme une période nouvelle qui commençait, période d'un incomparable éclat, où les succès, par un caprice du sort, allaient surgir retentissants, nombreux et durables. Les quelques années qui suivent comptent, en effet, parmi les plus belles de TOpéra- Comique, et Ton peut dire que la seconde salle Favart attint alors son apogée.

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