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à une élégance de rinstrumentation qui ne pouvaient manquer de frapper les moins clairvoyants. Le ton de la comédie musicale s'était visiblement haussé; il ne s'agissait, plus d'une bouffonnerie spirituelle et d'un amusant pastiche coboimé le » Caïd, mais d'une fantaisie dramatique plus touchante et plus noble. Par endroits, même, un soufflç lyrique traversait ce rêve; le compositeur avait évidemment fait un grand pas en ayant.
Tout d'abord le livret n'avait pas été sans causer quelques déceptions ; l'amour de la reine Elisabeth pour le poète Shakespeare semblait bizarre, presque inadmissible : on observait qu'à l'époque de l'action» cette noble et puissante dame avait atteint la soixantaine, âge respectable auquel il semble que la passion ne devrait plus faire de victimes. Mais on oubliait que l'histoire absolvait presque les librettistes, car Elisabeth avait soixante-neuf ans bien comptés, quand elle se vengea d'Essex. Il est vrai qu'à l'Opéra- Comique le rôle n'était pas tenu par une duègne ; c'était là tout le tort des acteurs. M"* Lefebvre personnifiait la reine, remplaçant ainsi, au dernier moment^ celle en vue de qui la partie brillante de la partition avait été écrite, Mme Ugalde. Chose curieuse, cette cantatrice d'apparence robuste, et qui devait fournir au théâtre une longue et glorieuse carrière, se voyait, au début, sans ce^se entravée par quelque malaise ou indisposition. Il lui fallut, même, en cette année, interrompre son service et partir pour le Midi; c'est alors qu'elle fit aux Eaux-Bonnes ce voyage accidenté dont elle a dû garder le souvenir, puisque, revenant vers Pau, elle fut surprise au milieu de la nuit par l'inondation du Gave, et dut, non sans danger, modifier son itinéraire, afin de se réfugier à Oléron, d'où
elle gagna Saint-Sébastien. Elle reparut seulement au mois de septembre dans ce rôle d'Elisabeth, à côté des autres créateurs de la pièce: M"« Grimm, Boulo, ténor dramatique et gracieux tout à la fois, Couderc, qui rentrait à TOpéra-Oomique après une longue absence, et sous les traits de Shakespeare laissait percer quelque émotion^ Battaille enfin, qui abordait, avec le personnage de Palstaff, les rôles bouifes et ajoutait une création remarquable à toutes celles qu'il avait déjà faites en Tespace de dix-huit mois.
A la fin de son compte rendu, Fiorentino, très favorablement impressionné, disait que le Songe (Vune nuit d'été aurait « ses cent représentations. » Il en. a eu davantage, soit 227, si nos calculs sont exacts; la pièce a été jouée, en effet, à quatre reprises différentes : 117 fois de 1850 à 1856; 68 fois de 1859 à 1864; 13 fois de 1866 à 1867; 29 fois en 1886. Est-il besoin d'ajouter qu'en province le total des représentations atteindrait un chiffre bien autrement élevé? Car il n'est pas une grande ville de nos départements où l'ouvrage d'Ambroise Thomas n'ait paru et ne paraisse encore, presque chaque année. Certains morceaux ont joui même d'une véritable popularité, et pour n'en citer qu'un exemple, on trouverait peu de sociétés chorales au répertoire desquelles ne figure pas le chœur des Garde-chasse^ qui d'ailleurs avait été bissé le soir de la première. .
En cette année 1850 la salle Favart perd ou gagne quelques serviteurs dont- il faut rappeler au moins les noms. M"' Wolf passe en mars au Gymnase; M^** Cabel accepte en avril un engagement, mais momentané, pour la Belgique ; Henri, de son vrai nom Deshayes, se retire définitivement le 4 mai après une représentation en son honneur , dont le pro-
gramme comprenait deux actes de Virginie avec Rachel, le deuxième acte du Diable à quatre par Henri et M°* Casimir, le premier acte de V Ambassadrice, où le bénéficiaire jouait le rôle de Fortunatus, un intermède musical, et les Rendez-vous bourgeois travestis ; Emon et Bauche quittaient la France, le premier partant pour .Valparaiso à la tète d'une troupe dramatique et lyrique, le second se laisisant engager à Tîle Bourbon; enfin, M"» Darcier abandonne la scène, nous l'avons vu,, mais non sans avoir concouru le 17 juin à une reprise de Jeannot et Colin, qu'on n'avait pas donné depuis trois ans, et où elle joua le rôle de Colette, à côté de Bussine (Jeannot), Mocker (Colin), Sainte-Foy (Biaise), M^^» Lefebvre (Thérèse), et M"» Révilly (la comtesse).
En revanche, les débutants ne sont qu'au nombre de deux, et, par une coïncidence bizarre, ils devaient se retrouver ensemble sur une autre scène, neuf an^ nées plus tard, pour créer les principaux rôles d'un opéra célèbre, Faust. L'an s'appelait Barbot et parut dans le rôle de Lionel de VÉclair, le 19 août; c'est le même qui, en 1859, eut l'honneur de chanter le premier : Salut, demeure chaste et pure! L'autre s'appelait M^^* Félix Miolan et parut au mois de mai dans V Ambassadrice, avec un succès, il faut le dire, plus estimable que décisif. On trouva que l'élève de Duprez, la future Marguerite, avait, comme actrice, beaucoup à acquérir; on lui contesta même la puretéde l'organe, et l'on prétendit' qu'elle chantait généralement au-dessus du ton. « M"* Miolan, écrivait un critique , fort connaisseur et généralement impartial, possède une voix plus jolie que belle, plus instable que posée, plus élégante que passionnée, et, par conséquent, moins expansive qu'expressive. Elle a ce-
pendant rame musicale et même dramatique; mais l'instrument qui met en œuvre ce jeu dangereux semble avoir été fatigué par l'étude de ce qu'on appelle la grande manière et que nous nommons, nous, le mélodrame lyrique ou vocaL Quand la jeune cantatrice met toutes voiles dehors, la justesse de son intonation s'altère. Il faut qu'elle prenne son parti de ne plaire qu'aux intelligences , aux oreilles exercées dans l'art du chant, aux esprits fins qui ne font pas majorité dans le gros et ordinaire public. » Le portrait n'est pas flatté, et l'on sait si l'avenir est venu donner à ces juges sévères un cruel démenti.
Il est des ouvrages sans importance auxquels on ne peut accorder guère plus que l'honneur de les citer. Tel un petit acte de Varin et Ad. Choquart, musique de Josse, répété sous le nom de la Pipe du soldat^ et joué sous celui du Talisman le 1" juillet. Ce Josse n'était point orfèvre; il était à l'Opéra-Gomique premier alto, et y remplissait les fonctions, plus honorifiques que réelles, de troisième chef d'orchestre. C'est même probablement pour le remercier de ses discrets services qu'on lui donna un livret anodin qu'il revêtit de mélodies également anodines, servies, gracieusement au public par Ponchard, Oarvalho, M^**" Lemercier et Decroix. C'était le premier essai du compositeur au théâtre; on ne lui fournit pas l'occasion de le renouveler.
Donner une nouveauté plus tard que le mois de juin parait déjà bien étrange, mais le 20 juillet, voilà qui dépasse les bornes, surtout lorsqu'il s'agit, non pas d'un simple acte de débutant, comme le Talismarif mais bien de trois actes d'un maître connu, applaudi et cher au public. Ce fut pourtant le cas de Giralda ou la Nouvelle Psyché; pour comble d'infor-
tune, Tété était aussi brûlant que l'hiver avait été rigoureux; les recettes des théâtres baissaient, le thermomètre seul montait; mais l'ouvrage portait en lui-même sa fortune, et Giralda réussit. Retardée par le succès des Porcherons et du Songe d'une nuit d*étéj elle avait attendu longtemps qu'on la représentât; plus longtemps encore elle avait attendu qu'on la mît en musique, car le poème de Scribe, remontant à 1839, devait être confié alors à Auber et joué à la Renaissance. Au cours de ses vicissitudes, on comprend que la pièce ait subi quelques changements de titre ; elle fut d'abord la Gitanay puis Géraldine (comme avait dû l'être le Puits d'amour, de Balfe), iin moment Géralda, et enfin Giralda,
Les interprètes également avaient varié comme les titres; par exemple, le rôle principal était destiné à M"' Caroline Prévost, qui à cette époque avait déjà quitté la salle Favart et venait d'épouser Montaubry. Heureusement, W^^ Miolan se trouva là fort à propos pour suppléer sa devancière, et le succès de cette première création mit tout de suite en lumière le grand talent de la jeune artiste. La presse se montra d'ailleurs très favorable non seulement pour elle et ses. camarades, Bussine, Audran, Sainte-Foy, Ricquier et M"* Meyer, tous excellents, mais pour l'œuvre même, dont le sujet assez scabreux était traité d^une main fine et légère , dont la partition renfermait des mélodies charmantes, présentées avec une grâce aimable et comme égayées d'un frais sourire.
Parmi ceux qui, dès le début, se prononcèrent hautement en faveur de Giralda ^ il faut citer un rival qui, pour cette fois, remplaçait Adam au feuilleton du Constitutionnel, a C'est un vrai succès, concluait Halévy, un grand succès que les chaleurs de juillet
ont VU éclore, que les glaces de janvier rajeuniront, car la pièce a tous les éléments d'un ouvrage qui doit vivre et rester au répertoire ». Quant à la Revue et Gazette musicale, rien n'est plus amusant que de voir le tour apologétique auquel elle a recours pour parler de celui dont elle disait tant de mal autrefois. Mais il faut ajouter que Brandus et Adolphe Adam avaient fait la paix, et que maintenant l'un éditait l'autre. De là, ces entrefilets élogieux qu'on semait habilement dans les numéros du journal : « Giralda continue d'attirer la foule à l'Opéra-Gomique; c'est un des succès les plus complets et les plus productifs que ce théâtre ait jamais obtenus. » Ou bien encore : « Toujours même affluence à Giralda; le public s'y presse, comme dans les meilleurs jours de l'hiver, et il sort en répétant presque tous les motifs de la partition. » C'est ainsi qu'on avait traité les Mousquetaires de la Reine, le Val d^ Andorre et la Fée aux Roses; on ne voulait point qu'Adam fût jaloux d'Halévy, et on les associait au bénéfice de la réclame.
On n'eut pas les mêmes égards pour M. Oh. Poisot, qui, sur un livret d'Alboize, avait composé la musique d'un petit acte intitulé le Paysan et représenté peu après, le 16 octobre. Dans ses Essais, Grétry a décrit, non sans amertume, les déboires, les mécomptes, les mauvais procédés même qui attendent les pauvres aspirants à la gloire musicale. M. Poisot dut en faire la triste expérience, lui qui, s'étant avisé d'introduire dans son instrumentation une harpe et un cor anglais, se vit tout d'abord refuser ces instruments, sous prétexte que la coutume n'était point d'en user dans les levers de rideau. Le cor anglais finit par lui être concédé... pour là première représentation, à condition qu'il disparaîtrait aux sui-
vantes. Puis la presse décocha à Tartiste des traits comme ceux-ci : « M. Charles Poisot, qui débutait par cette petite partition à TOpéra-Oomique, a été reçu comme un jeune soldat qui arrive dans un régiment et dont il est de tradition de se moquer un peu. S'il ne s'est pas révélé tout d'un coup par une instrumentation foudroyante et obligée par Je temps qui court, si même il s'est fait aider un peu, dit-on, dans cette partie de l'art, qui n'est pas tout l'art, il est juste de dire qu'il nous a fait entendre de la mélodie naturelle et .déclamée avec vérité. » Somme toute, la partition était agréable et commentait assez finement cette vieille histoire transportée en Allemagne et rajeunie pour la circonstance, de Michau, le meunier de Lieusaint, anobli par Henri IV pour prix de l'hospitalité reçue, anecdote dont Collé avait tiré une pièce à succès. Mais il faut croire que les tribulations du compositeur avaient été grandes, car désormais il ne reparut plus à TOpéra-Comique. Il se consacra à l'enseignement, publia de nombreux ouvrages et devint directeur du Conservatoire de Dijon. Quant aux théâtres, il ne connut plus que ceux des amateurs : le Coin du feu, les Terreurs de M. Peters (1850), les Deux Billets (1858), Rosa la rose (1864), furent joués dans les salons ; le compositeur y eut moins de peine, il faut dire aussi moins de gloire.
Un autre débutant fut mieux accueilli, le 26 novembre : c'était le futur auteur des Noces de Jean-nette, prix de Rome en 1844, Victor Massé. Il avait reçu , et la faveur était grande pour un inconnu , un petit acte de Scribe et de Leuven intitulé d'abord Lazarilla^ puis la Chanteuse voilée; dix années auparavant, un autre prix de Rome, Montfort, avait obtenu le même hopneur avec Polichinelle, et, coïncidence
bizarre, les deux pièces se ressemblaient au fond. Sans faire absolument prévoir la carrière glorieuse que devait parcourir son auteur, la Chanteuse noilée fut jugée favorablement ; le manque d'expérience était largement compensé par le charme des idées mélodiques, Télégarice de la forme, et la bonne tenue de Forchestre. C'était un succès, qui se maintint- du reste, et l'ouvrage figurait encore aii répertoire en 1863; depuis il s'est retiré... au Conservatoire, où les concours de chant ramènent assez fréquemment un air demeuré fameux par les vocalises dont il est émaillé : de cette charmante partition voilà maintenant tout ce qu'il reste.
Le succès de la Dame de Pique, représentée le 28 décembre, devait laisser infiniment moins de traces encore. Scribe avait tiré d'une nouvelle de Pouschkine cette pièce en trois actes qui devait faire naître chez le spectateur «les émotions les plus vives de crainte et d'espoir, de terreur et de plaisir. » Or, pour Halévy qui venait, en l'espace de quatre ans, de donner sur la iriême scène trois pièces devenues centenaires, la Dame de Pique fut justement la mauvaise carte qui gâta son jeu et interrompit la série gagnante. Sans doute, le premier soir, on avait traîné le compositeur sur la scène et chaleureusement applaudi des interprètes excellents comme Couderc, Battaille, Boulo, Ricquier, M"** Ugalde et M"* Meyer; mais bientôt la Revue et Gazette musicale demeura seule à prodiguer ses louanges intéressées. Elle le fit d'ailleurs avec une conscience qui, jusqu'à la dernièpe heure, ne se démentit point. Il semblait à ses yeux que tout fût bonheur quand il s'agissait d'Halévy. Une indisposition de M"* Ugalde interrompt-elle les représentations « toujours si brillantes » de la Dame
de Pique, vite, le Val d'Andorre « remplace la pièce en vogue et le public accourt avec aulant à*empressement que si elle eût figuré sur l'affiche. » Ici, a la salle de l'Opéra-Comique se trouve littéralement, et sans figure, beaucoup trop petite pour Taffluence du public qui s'en dispute l'entrée ». Là, « les receltes se soutiennent à un taux fabuleux. y> Il est même encore question de « son influence prestigieuse » à la date du 30 mars , c'est-à-dire alors • que la pauvre Dame de Pique n'avait plus à vivre que douze soirées, fort espacées, et allait définitivement s'éteindre après 47 représentations.
En cette année 1850, le nombre des nouveautés avait été assez grand pour qu'on s'occupât assez peu des reprises d'ouvrages anciens. Deux seulement doivent être mentionnées, celle de Jeannot et Coliriy dont nous avons parlé, et celle de V Amant jaloux, à la date du 18 septembre. La vieille pièce de Grétry avait été exhumée par Batton, qui dirigeait une classe d'ensemble au Conservatoire, et voulait donner à ses élèves un sujet d'études. A cet effet, il avait pris la peine de revoir la musique, et d'en renforcer l'orchestration ; il n'en fallait pas davantage pour remettre en campagne les adversaires et les partisans de ces sortes de a rafraîchissements ». Avec son nom, favorable aux jeux de mots, le malheureux Batton semblait une cible toute trouvée; on le prit à partie en prose et même en vers, comme le prouve certain couplet de chanson qui se terminait par ce jugement peu flatteur :
C'est de la sottise en bâton I
Malgré les envieux et les mauvais plaisants, Batton eut le plaisir de voir le succès lui donner raison, dans
une certaine mesure ; V Amant jalov^, cette année et la suivante, obtint en effet 24 représentations. Toutefois cette reprise fut la dernière, et Ton peut terminer ici cette première période de Tadministration Perrin, où, saijf de rares exceptions, les œuvres remarquables s'étaient succédé avec une continuité qui pouvait passer pour merveilleuse et qui ne devait se renouveler qu'en partie pendant les années suivantes.