L^OOVERTUBB DU NOUVEAU THÉÂTRE
Cent-Suisse^ opéra-comique en an acte, paroles de MM. Duport et X..., musique de M. X..., joué pour la première fois le 17 juin 1840, par MM. Victor (Blandas), Emon (Salzbach), Grignon (Bockly), Sainte-Poy (Briolet), M"" Darcier (Louise), Berthault (duchesse de Ohâteauroux). Qu'un auteur garde sur l'affiche rincognito, le fait n'est pas rare; mais ce qu'on voit moins souvent, c'est deux auteurs pousser à ce point et ensemble la modestie ou la timidité. Au reste, ces voiles ne demeurent jamais impénétrables: on ne tarda pas à savoir que le librettiste anonyme xivait nom Edouard Monnais, et le compositeur, prince de la Moskowa. Il y avait dans ce petit ouvrage de la gaieté, de l'esprit, et quelques mélodies agréables, comme les écrivait ce noble amateur, moins connu par ses ouvrages dramatiques que par les concerts de musique classique qu'il avait organisés chez lui et dont plus d'un virtuose de notre temps a dû garder le souvenir. La première représentation du Cent-Suisse fut favorablement accueillie, et pourtant les incidents n'avaient pas manqué qui risquaient d'en compromettre l'issue. Dans son feuilleton, la Presse les signalait avec aigreur : a C'est d'abord un Cenl- Suisse qui a laissé tomber son chapeau, puis des bijoux ; c'est enfin un major qui, après avoir essayé vainement de placer son épée dans le fourreau, n'a pu y parvenir et a été réduit à la déposer sur un fauteuil, où elle est restée jusqu'à la chute du rideau. » Il n'en faut pas davantage pour mettre une salle en belle humeur et compromettre à tout jamais la partie engagée. Voici, de plus, un trait qui peint le désintéressement du compositeur : lorsqu'on monta le Ccnt-Suissei il proposa aux artistes jouant dans sa pièce de leur abandonner ses droits d'auteur. Ceux-
ci furent assez délicats pqur refuser cette offre généreuse ; il y a de nos jours des directeurs qui l'auraient acceptée pour eux.
Bien accueilli, ce lever de rideau tint souvent Tafflche et accompagna, notamment, la première pièce montée après lui, cet Opéra à la Cour, composé en vue de l'inauguration de la salle, et retardé sans cesse, cet ouvrage bizarre qu'on avait qualifié de pasiiccio et qui n'était autre chose qu'un étrange pot-pourri. Qu'on s'imagine un opéra-comique en quatre parties, dont la musique était due à la collaboration bien involontaire d'auteurs dont plusieurs n'avaient pas été consultés, puisqu'ils étaient morts. Il suffit de les nommer, pour montrer quelle idée singulière avaient eue les librettistes, Scribe et de Saint-Georges, d'associer ainsi Auber, Berton, Boieldieu, Dalayrac, Donizetti, Méhul, Mercadante, Mozart, Ricci, Rossini, Weber, en laissant à Grisar et Boieldieu fils le soin de juxtaposer ces fragments divers, de combler les vides, de tailler, ajuster et broder cet habit d'Arlequin.
On ne saurait demander l'unité de style à une œuvre où se rencontraient notamment Touverture d\i Jeune Henri de Méhul, remplacée à partir de la troisième représentation par celle des Noces de Figaro, un duo d'Elisa e Claudio, de Mercadante, la strette d'un quatuor de Bianca e Faliero, de Rossini, un chœur du FreischiXtz, un air de basse composé par Ricci, jeune homme auquel on aurait volontiers reproché son admission dans ce cénacle, et dont on le moquait d'ailleurs dans les cercles musicaux de 'époque, alors qu'il comptait déjà à son actif Crispino } la Comare (1836), un duo de Don Giovanni, un duo le Torquato Tasso, de Donizetti, une romance de
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Charles de France, par Boieldieu, et jusqu'au God save the Queen !
11 fallait toute l'habileté mathématique des agents de la Société des auteurs pour s'y reconnaître et distribuer les dividendes au prorata des droits de chacun. C'était un méli-mélo musical qui de nos jours ferait pousser les hauts cris, mais qu'on acceptait alors parce qu'à l'Opéra-Comique même on en avait vu bien d'autres, depuis le Baiser et la Quittance {IS03), Bayard à Mézières (1814), VOriflamme (1814), jusqu'à la Marquise de Brinmlliers (1831).
Représenté le 16 juillet, V Opéra à la Cour obtint d'autant plus de succès qu'il était joué par l'élite de la troupe, savoir : M"^" Eugénie Garcia (la princesse), Henri Potier (Mina), MM. Henri (le grandduc), Masset (de Woldemar), Roger (prince Ernest), ChoUet (Banberg), Ricquier (Cornélius), Victor (le grand-écuyer) et Botelli (comte Magnus), ce dernier, un débutant qui arrivait d'Italie, doué d'un physique agréable et d'une bonne voix de basse chantante, très apte en somme à remplir un emploi pour lequel la presse depuis longtemps réclamait un titulaire sérieux. A la chute du rideau, ce fut ChoUet à qui revint l'honneur de proclamer le nom des auteurs ; vu leur nombre, cette formalité devenait une tâche» Donc il désigna d'abord comme librettistes MM. Scribe et Saint-Georges. « Quant aux compositeurs, ajoutat-il en souriant... il serait trop long de vous les nommer tous ! »
On ne pouvait critiquer la partition plus finement.
Deux reprises succédèrent à cette œuvre nouvel! laNeigCy d'Auber, le II août, et Joconde^ de Nicoi le 26.
La première avait pour objet de faire briller ui
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tique et auteur dramatique qui finit dans la peau d'un pair de France. A propos de ce dernier, il est piquant de rappeler que ses opinions lui inspirèrent au moins une fois dans sa vie certaine prudence voisine de la peur. C'était en 1814, on devait donner Joconde pour la première fois; non seulement Etienne se tint coi pendant les répétitions, mais il laissa * même attribuer à d'autres, à Alexandre de Ségur, par exemple, la paternité du poème ; la pièce même représentée, il ne voulut pas être nommé, tant il craignait qu'une cabale ne fût organisée contre lui, et qu'on ne se vengeât du publiciste en sifflant son ouvrage. Il ne fallut rien moins que le succès bien et dûment constaté pour le rassurer, et ce n'est qu'à la septième représentation qu'il invita le régisseur à imprimer le nom d'Etienne sur l'affiche. Au reste, ce travail lui avait coûté quelque peine, si l'on en croit certaine légende, d'après laquelle il se serait arrêté au seuil du second acte, ne sachant qu'imaginer pour le remplir. Or, un jour, il partit pour la campagne avec un de ses amis fidèles, M. Gaugirand ; tous deux arrivèrent à Suresnes, où l'on couronnait une rosière. La curiosité les prit d'aller aux renseignements, et ils en recueillirent plusieurs où la médisance avait bonne part. Ce fat un trait de lumière pour Etienne : Jeannette et le bailli étaient trouvés, et tout l'acte avec eux. C'est ainsi, a dit un moraliste, que les auteurs et leurs ouvrages sont soumis au caprice du hasard. On pourrait ajouter, il est vrai, que la fortune favorise surtout les habiles, et que le bénéfice de ces sortes de chances est en raison directe du parti qu'on sait en tirer.
. Quant à Nicolo, cette reprise de Joconde vint fort à propos signaler à l'attention une omission regret*
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table commise par l'architecte. Il avait orné le foyer de médaillons où figurait le portrait des principaux compositeurs qui avaient travaillé pour l' Opéra- Comique : il avait simplement oublié Nicole ! Le public s'en émut, et la presse, fidèle écho de Topinion, protesta non sans vivacité. « Un tel compositeur, écrivait-on, mérite une place dans cette galerie, à moins que le jugement de M. le directeur ne remporte sur tant d'autres : celui de Midas a sa célébrité! » Au mois de novembre, enfin, on s'occupa de combler cette lacune : mais, comme on ne pouvait, vu le plan général de la décoration, augmenter le nombre des médaillons, il fallut procéder par voie de substitution, et ce fut le pauvre Paër qui paya les frais de campagne : l'auteur du Maître de Chapelle dut céder sa place à l'auteur de Joconde.
Pendant l'automne de 1840 deux pièces virent le jour, dont on connaît à peine le titre maintenant : VAutomale de Vaucanson et la Reine Jeanne, répétée d'abord sous le titre de Jeanne deNaples. En relisant le nom de leurs auteurs, il est curieux de noter que dans l'une et dans l'autre se retrouvent le même librettiste et le même compositeur. Les deux ouvrages donc sortaient presque des mêmes mains, et ils furent donnés presque à un mois d'intervalle 1 C'est ce que de notre temps on appellerait presque un abus.
^Automate de Vaucanson, opéra-comique en un acte, paroles de de Leuven, musique de Luigi Borièse, fut représenté pour la première fois le 2 septembre, avec Grignon (Vaucanson), Mocker (de Lancy), Ricquier (Landry) et M"« Darcier (Marie). Le livret n'est pas sans intérêt, car il présente
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une sérieuse anologie avec le scénario de Coppélia^ l'œuvre charmante de MM. Nuitter et Léo Delibes.
Moins original était celui de la Reine Jeanne, opéracomique en trois actes, paroles de de Leuven et Brunswick, musique de Monpou et Bordèse, jouée pour la première fois le 12 octobre (et non le 2, comme l'indique Clément dans son Dictionnaire lyrique), avec Botelli (de Tarente), Grignon (Durazzo), Mocker (Lillo), Emon (d'Urbino), Daudé (Pietro), M»«8 Eugénie Garcia (Jeanne), Darcier (Pepa). Ce livret, qui mettait en scène, comme la Muette de PoTtici, un épisode de l'histoire napolitaine, des complots et une révolution, manquait de la gaieté nécessaire à un opéra-comique. Ce sujet, d'ailleurs, avait été exploité déjà, et plus justement, sur d'autres théâtres, avec une tragédie de La Harpe et un drame de Paul Foucher. Quant à la musique, elle était forcément inégale, telle en somme qu'on pouvait l'attendre de ces deux associés de circonstance, dont les genres de talent ne semblaient pas convenir à une collaboration. Ce travail à deux n'était pas rare alors, et l'on en trouverait dans le répertoire de l'Opéra- Comique bien des exemples ; il est moins fréquent aujourd'hui, et l'on ne citerait guère qu'une œuvre née dans de telles conditions ; c'est la Source, de Minkous et de Léo Delibes, un ballet que l'Opéra semble dédaigner, mais qui est resté au répertoire des théâtres italiens et se joue encore à l'étranger sous le titre de Naïla.
En revanche, il s'est produit de tout temps des collaborateurs rapprochés : 1° par les liens de la famille, comme Louis et Jean-Louis LuUy, auteurs de Zéphir et Flore (1688), Foignet père et fils, auteurs de Ray mond de Toulouse (1802), Méhul et Daussoigne, le.
frères Ricci, et de notre temps, les frères Hillemacher ; 2° par Thabitude et ramitié, comme Rebel et Francœur jadis, comme MM. Dauphin et Blanc aujourd'hui ; 3" par la mort, qui obligeait Tun à terminer le travail de Tautre : c'est ainsi que le Ludovic d'Hérolda été achevé par Halévy et le Noè d'Halévy achevé par Bizet.
Cependant Tannée 1840 touchait à sa fin, et les recettes continuaient à se maintenir dans une honorable moyenne. Le 12 novembre la Neige fit place a LestocQi et M"*® Anna Thillon fut de cette reprise comme elle avait été de l'autre. Lestocq ne compte point parmi les meilleurs ouvrages d'Auber ; il est de ceux « qu'on peut ranger, disait un critique, dans la catégorie des homélies de l'archevêque de Grenade». A ce sujet nous avons noté dans la Revue et Gazette musicale une étrange remarque, propre à faire sourire les compositeurs de nos jours : « Il nous souvient que nous trouvant dans là loge de Boieldieu à la première représentation de Lestocq^ notre illustre et national compositeur approuvait chacun des morceaux de la voix et du geste, sans doute par position et par suite aussi de cette bienveillance universelle qui le caractérisait. Cependant, un passage dans le finale du premier acte lui arracha une grimace involontaire. Ce passage, qni est aussi dans l'ouverture, est celui qui fait entendre un fa dièze en forme de neuvième ou d'appogiature perçante que se renvoient les premiers violons, les voix et les violoncelles en imitations. Il faut que cette licence harmonique en tes notes soit d'un effet bien crû pour qu'elle dérangé la figure approbative et douce de ce vre Boieldieu. » Le temps a marché ; une telle -liesse ne nous épouvanterait plus : notre cœur
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est devenu moins sensible et notre oreille aussi.
La dernière nouveauté de Tannée fut une pièce qui ne tient point une grande place dans Toeuvre de son auteur, la Rose de Péronne, d'Adolphe Adam, paroles de de Leuven, et d'Ennery, représentée le 17 décembre.
Les indiscrétions de coulisses n'avaient pas été favorables à cet ouvrage ; voici ce qu'on disait dans une revue sérieuse, deux mois avant la représentation: « L'ouvrage de M, Adam, qui était en répétition à l'Opéra-Comique, ne sera probablement point représenté. Il paraîtrait que les artistesont trouvélamu^ sique de cet opéra trop faible et que la direction a prié Vauteur de refaire sa partition, » Voilà quelles injures on lançait à la face d'un musicien qui comptait alors à son actif le Chalet et le Postillon de Lonjumeau! C'est à peine si Ton serait plus cruel aujourd'hui.
La représentation ne fit que réaliser ces sombres pronostics : on siffla. Le lendemain, la presse ne ménagea point ses sévérités.
a II a manqué, disait l'un, de verve et d'originalité. Lui qui entend, qui comprend l'opéra- comique, qui a fait ses preuves, qui a obtenu de brillants et légitimes succès en ce genre, a été triste et lent. Rien de vaillant dans sa partition. » — « Voilà, disait un autre, les suites de la mauvaise route qu'il a prise en écrivant le Postillon, ouvrage qui a obtenu un succès si fatal pour lui, comme artiste (!). C'est une leçon dont les jeunes compositeurs devraient profiter (!!). » Un troisième enfin se montrait ironique, On se rappelle que l'hiver de 1840 fut exceptionnellement rigoureux : de là cette appréciation : « Grâce aux acteurs Za Rose de Péronne pourra vivre quelque temps dan' la salle de l'Opéra-Comique, à moins que l'influenc
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les promesses qu'à l'origine elle avait données. Au seuil de Tannée qui vient on dresse habituelle^ ment le bilan de Tannée qui s'en va, et ce bilan, dans les questions théâtrales, c'est le répertoire des pièces jouées et le chiffre des recettes encaissées. Le tableau suivant comprend toute la période qui s'étend du 16 mai (jour de Touverture) au 31 décembre 1840 ; il est établi selon le mode que Tun de nous a adopté pour son Almanach des Spectacles publié depuis dixsept ans à la librairie des Bibliophiles.
Date de la
Total des
Pièces nouvelles.
!'• repr.
repr.
Auber, ZanettUf
3 actes 18 mai
De la Moskowa, le Cent -Suisse,
4 — 47 juio.
Grisar, Boieldieu, etc., VOpéra
à la Cour,
3—46 juillet.
Bordèse, V Automate de Vau-
canson,
1 — 2 sept.
Monpou et Bordèse, la Reine
Jeanne,
3—12 oct.
Adam, la Rose de Péronne,
3—17 déc.
Total :
Hérold, le Pré aux Clercs, Auber, la Neige, Nicolo, Joconde, Auber, Lestocq
14 actes.