‹ Histoire de l'Opéra-Comique. La seconde Salle Favart--1840-[1887] (volume 3)Chapitre 1 sur 49 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

La pensée d'écrire cet ouvrage nous est venue au lendemain même de la catastrophe du 25 mai 1887. Comme la première salle Favart, la seconde avait été réduite en cendres. C'était bien, semblait-il, le moment de rédiger ses annales, de dresser la liste des batailles gagnées ou perdues, d'évoquer le souvenir des auteurs et des interprètes applaudis ou dédaignés, de faire revivre en un mot, sous les yeux du lecteur, le théâtre que les flammes venaient d'anéantir.

Un scrupule nous retint, tout d'abord. Nous crûmes qu'il faudrait moins de temps pour réédifier ce théâtre que pour en raconter l'histoire; ainsi devancés, nous nous exposions à parler au passé de ce qui aurait à peine cessé d'être le présent. Est-il nécessmre de rappeler, en effet, l'émotion causée par le sinistre et les résultats qu'on devait attendre d'un tel mouvement d'opinion?

Des souscriptions s'organisaient en vue de secourir les trop nombreuses victimes ; des plans nouveaux surgissaient de tous côtés; l'administration elle-même donnaitl'exempledu zèle, en élaborant, par les soins de la Direction des Biltiments civils, un projet de reconstruction, puis en enlevant les décombres avec un empressement qui paraissait de bon augure. On avait l'air de comprendre que le remède était à cdté du mal et que TOpéra-Comique tenait trop de place dans les habitudes du public pour qu'on ne s'efforçât pas de combler aussitôt le vide laissé par sa disparition.

L'incendie avait éclaté, justement, à l'époque la moins désastreuse de l'année. Les vacances d'été allaient amener la fermeture habituelle ; on avait donc, sans presque rien changer aux coutumes, sans nuire aux intérêts du personnel, trois mois pour travailler. Â peine en avait-il fallu davantage pour édifier, au dix-huitième siècle, la salle de la Porte- Saint-Martin, et, au dix-neuvième, l'ancien Opéra de la rue Le Peletier.

Mais, au moment de demander aux Chambres les crédits nécessaires, il arriva — la chose n'est pas rare — que le ministère lut renversé. On remit tout à l'étude; les semaines s'ajoutèrent aux semaines, les années aux années ; nulle décision n'intervint, et ce n'est que tout récemment qu'un projet de loi a été déposé, avec de sérieuses chances, paraît-il, d'être agréé.

Nous pouvons donc publier aujourd'hui, sans crainte, le présent livre : il a plus que jamaisl'in-

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térêt de l'actualité. Il en a mâme ud autre que nous avions moins distingué tout d'abord et qui se montre plus clairement à mesure que le temps marcha et que les retards se prolongent. Nous assistons peut-être, en ce moment, à la fin d'une période d'art musical et cette heure, à coup sûr, mérite qu'on la marque au passage.

Appelé à satisfaire les goûts d'un public dont la naïveté diminue de jour en jour, dont les exigences dramatiques sont plus impérieuses, l'opéra-comique pourrait bien ne plus être dans l'avenir ce qu'il a été dans le passé. Déjà, à certains indices, on reconnaît qu'il se rapproche visiblement de l'opéra et s'éloigne déplus en plus du type primitif, la comédie musicale. Dans cette salle du Châtelet, son domicile actuel, où le Théâtre-Lyrique a jeté un si vii éclat, l'évolution se poursuit et s'achève ; mais elle a pris naissance près du boulevard des Italiens et ce seul fait donne à notre ouvrage un intérêt spécial. Ce n'est plus la simple histoire d'un monument que nous rédigeons; c'est, par une suite de circonstances curieuses à montrer et qui justifient notre titre, l'histoire même de l'opéra-comique tout entier.

En effet, lors de sa fondation, en 1840, la sâlle Favart vit s'épanouir ce qu'on pourrait appeler la deuxième période de l'opéra-comique. Boïeldieu, Auber, Hérold, Adam occupaient l'affiche; mais on se trouvait encore assez près de la période antérieure pour tenir en estime les auteurs et les œuvres du siècle dernier et du commencement de

celui-ci. Cette faveur pour la musique ancienne se traduisit donc par une sorte de réaction dans les goûts du public et cela par deux fois, peu de temps après l'ouverture du nouveau théâtre et quelque vingt ans plus tard. Des partitions de Pergolèse. Duni, Monsigny, Grétry, Dalayrac, Cherubini, furent alors exhumées avec respect ; on les remit à l'étude, et des maîtres comme Auber, Adam, Gevaërt, tentèrent, en refondant rorchestration, de leur donner une parure nouvelle.

Puis, dans cette même salle Favart, une autre forme apparut, moins simple, plus riche d'action dramatique, plus chargée d'instrumentation, plus conforme aux exigences de la polyphonie moderne. Le Songe d'une nuit d'été', l'Étoile du Mord, le Pardon de Ploêrmel, Mignon, Carmen, Manon, marquent les étapes de cet acheminement vers le drame lyrique. Toutes ces œuvres ne sont-elles pas devenues, au prix de quelques modifications, des opéras, et n'est-ce pas sous ce nom qu'elles se jouent à l'étranger?

Enfin, les incendies de la Commune ont, à leur tour, exercé une action sur les destinées de cette scène. Les pièces, dites de « demi-caractère » et représentées avec succès au Théâtre- Lyrique, ont, après sa disparition, reflué vers l' Opéra-Comique et grossi peu à peu son répertoire. Dans ce nouveau milieu les Noces de Figaro, la Flûte enchantée, Roméo et Juliette, Mireille, la Traviata, la Statue, se sont fait applaudir, et ont disposé favorablement directeurs et public à l'égard d'œuvres nouvelles

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équivalentes, sinon par le mérite, du moins par le caractère et les tendances.

On voit donc quelle variété de points de vue comporte notre sujet et combien il dépassQ les dimensions du cadre où il semble enfermé. Mais, pour remplir ce cadre, il a fallu d'abord vérifier avec soin les dates; suivre les ouvrages depuis l'instant de leur naissance jusqu'à celui de leur mort et les interprètes depuis le jour de leur débutjusqu'à celui de leur départ ; compter le nombre des représentations et le chiffre des recettes ; relire des livrets et des partitions dont on ne connaît plus guère que le titre ; feuilleter les journaux contemporains ; compléter ces recherches par des souvenirs personnels ; répéter le moins possible ce que tout le monde savait déjà ; interroger au besoin les intéressés, mais avec précaution, car leur mémoire est souvent complaisante à ce qu'ils désirent montrer et rebelle à ce qu'ils voudraient cacher ; recueillir en un mot tout ce qui se rapporte aux hommes et aux choses pendant les quarante-sept années quela seconde salle Favarl a vécues.

A ceux qui entreprendront un travail analogue pour l'histoire de notre temps, la tâche sera relativement aisée : Almanach des spectacles, Annales du théâtre et de la musique, Soirées de l'orchestre et autres recueils diversement nommés, abondent et simplifient les recherches. Mais de 1840 à 1874 ces sources de renseignements font presque entièrement défaut. Les documents sont épars et l'on a peine à les rassembler pour en contrôler l'exac-

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