OÎ LE NOUVEAU ET L ANCIEN REPERTOIRE
Une lettre signée Adolphe Adam, Berlioz, Panseron, Ambroise Thomas, Leborne, Batton, Boisselot, Elwart, Bousquet, Boulanger, Paris et Halévy, le seul de ces jeunes pétitionnaires qui appartînt déjà à l'Institut, était adressée au ministre de l'intérieur, afin de hâter la création d'un théâtre situé boulevard Bonne- Nouvelle : le second Opéra-Comique ou le troisième Théâtre-Lyrique, comme on le désignait alors. On croyait le tenir, tandis qu'il était loin encore, bien qu'on nommât déjà le futur directeur, M. Roche. Toute cette belle ardeur devait se briser, comme elle se brisera encore, devant l'inertie ou l'indifférence administrative. Etait-ce la crainte d'une concurrence qui redoubla le zèle 4u directeur de lOpéra-Comique ? Le fait est, que pour la fin de l'année, nouveautés et reprises se succédèrent à intervalles assez rapprochés.
Le 21 juillet. — Une bonne fortune (14 repr.), opéracomique en un acte d'Alphonse Adam, représenté pour la première fois le 23 janvier 1834, et composé en huit jours, nous dit-il dans ses Mémoires. Par malheur il a négligé de nous indiquer le nom de ses librettistes, et les historiens n'ont que l'embarras du choix. Dans son livre sur Adam, M. Pougin désigne X., Féréol et Edouard ; dans son Dictionnaire lyrique, Clément se contente de Féréol et Menuechet : X. a disparu! Enfin, les affiches portaient Edouard et Second ! Les deux derniers se confondaient-ils avec les deux premiers sous le masque du pseudonyme?
Le 9 août. — Le Petit Chaperon rouge (1 1 représentations), charmant ouvrage dont bien des morceaux ont gardé longtemps leur popularité, et dont l'histoire n'est plus à refaire après le livre intéressant de
M. Arlhur Pougin : Boieldieu et ses œuvres. Ajoutons seulement que cette pièce servit au début de Chollet, lequel parut pour la première foisàrOpéra-Comique, dans le rôle de Rodolphe, le 23 mars 1825. Rappelons en outre que ce vieux conte de Perrault fournit le texte d'une adaptation anglaise, jouée en celte même année 1842, à Londres, au théâtre deSurrey, avecla musique d'une dame, mistress 0' Becket. La gloire de Boieldieu n'en fut point éclipsée et l'ombre du compositeur roucnnais ne s'en émut guère du haut des Champs-Elysées, où la flatterie de ses concitoyens l'avait placé. On sait en effet qu'il fut de mode, à une cerlaiue époque, de représenter les grands hommes dans ce paradis païen. On vit, par exemple. Napoléon aux Champs-Elysées, Benjamin Constant aux Champs- Elysées, etc. De même, il exista un Boieldieu aux Champs-Elysées, tableau-vaudeville en un acte de Sewrin, joué à Rouen au théâtre des Arts, le 13 novembre 1834. L'auteur de la Dame blanche comptait désormais parmi les heureux béatifiés!
Le 16 août. — UÉclair (5 repr.), autre ouvrage bien connu, dont la vogue ne s'était guère démentie depuis le 30 décembre 1835, où il avait été donné pour la première fois. Conçu à la suite d'un pari, et écrit en quelques jours, l'Éclair dut, sans doute à cette circonstance, d'être privé de chœurs. Leur absence faisant gagner du temps au compositeur, au directeur et aux interprètes, Halévy se trouva prêt à temps et gagna l'enjeu. On sait que la partie chorale manque à bon nombre de pièces en un acte ; pour les œuvres d'une certaine importance, le fait est plus rare. On trouverait néanmoins à citer la Servante maîtresse, Zèmire et Azor, les Evénements imprévus, l'Ombre, plus tard le Rheingold, la Walkyrie et Siegfried, c'est-à-dire
les trois premières parties àelaTétralogie àeWaigner. Ce qu'on sait moins, c'est la diversité des titres sous lesquels la pièce d'Halévy avait été répétée : le Mari aveugle, le Coup de foudre, la Femme de V Aveugle, Leojie, et enfin, VÉclair. Ce qu'on ignore surtout, c'est la source où les librettistes, de Saint-Georges et de Planard, avaient puisé leur sujet, ou, du moins, l'idée primitive : dans une vieille farce italienne, tout simplement. Cassandre est oculiste et opère de la cataracte Colombine, dont il est amoureux; l'opération réussit; mais Colombine n'a pas plutôt recouvré la vue qu'elle se jette au cou du beau Léandre et tourne le c^os à son sauveur. Ainsi va trop souvent la reconnaissance !
Le 23 août. — Première représentation d'un acte intitulé le Conseil des Dix, paroles de Leuven et Brunswick, musique de Girard. Vu le nom de la pièce on pouvait s'attendre à quelque mélodrame bien sombre, où des portes secrètes livreraient passage à des hommes masqués, où le poison et l'épée joueraient un rôle, où l'innocence ne triompherait pas sans lutte. En réalité, il s'agissait d'une intrigue des plus légères, tirée d'un vaudeville récent, la Gueule du lion, et ornée d'une musique agréable, mais dénuée de toute personnalité. Vingt-quatre représentations en épuisèrent le succès, et, renonçant désormais à la composition, Girard se contenta de demeurer ce qu'il était alors à l'Opéra-Comique et ce qu'il fut plus lard à l'Opéra, un excellent chef d'orchestre.
Le 21 septembre. — Polichinelle (5 repr.), un acte de Monlfort, qu'on reprenait de temps en temps; mais il ne faut pas oublier que le compositeur avait épousé la nièce du directeur Crosnier :on ne pouvait
moins faire que de se rendre service en famille.
A celle même date, on lisait dans un journal de théâtre la nouvelle suivante : aJocelyn est en répétition à rOpera-Comique ». Une autre fois, la même nouvelle reparaissait, confirmée et agrémentée de piquants détails : « On répète à force Jocelyn. Le bruit se répand que, outre les divers mérites de la partition, les chœurs sont d'une facture agréable... ils sortiront de la vieille ornière et contribueront à l'effet des scènes par une intelligente animation. Cela se fait depuis longtemps à lélrauger; nous ne concevons pas comment nos théâtres lyriques se sont laissé arriérer de la sorte, etc. «yoce/j/îi.àlOpéra-Comique ! en 1842 ! Des indiscrétions de coulisses, mal interprétées, avaient amené ces reportages ; l'action se passait non pas en Savoie, mais en Normandie ; la pièce, débaptisée au dernier moment, s'appelait... le Roi d'Yvetot, et le «Josselyn» de Leuven et Brunswick n'avait rien de commun qu'une assonance avec le Jocelyn de Lamartine.
La première représentation eut lieu le 13 octobre, un vendredi ! six ans, jour pour jour, après le Postillon de Lonjumeau, donné, lui aussi, le 13 octobre : il fallait, en vérité, ne pas être superstitieux! Ces trois actes d'Adolphe Adam, joués 24 fois dans l'année, furent accueillis avec faveur par le public, et par la presse surtout, qui ne jela pas de notes discordantes dans ce concert d'éloges. On constata, il est vrai, que les librettistes « avaient pris textuellement l'idée, l'inlrigue, les caractères et la marche d'une pièce jouée au théâtre du Palais-Royal sous le titrede Rabelais»; mais le musicien, dont la partition, en effet, n'était pas sans mérite, ne reçut que des compliments, même de la Gazette musicale, avec laquelle
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il n'entretenait point précisément des relations d'amitié. Aujourd'hui le Roi d'Yvetot n'est plus qu'un nom : Déranger Va, sauvé de l'oubli. L'opéra-comique a passé; c'est la chanson dont on se souvient.
Quinze jours après, le 2 novembre, on donnait pour la première fois un petit acte intitulé le Kiosque, paroles de Scribe et Paul Duport, musique deMazas, un violoniste renommé, qui se faisait entendre dans les concerts et avait ainsi parcouru l'Europe avec des fortunes diverses, mais dont le principal titre aujourd'hui demeure la composition de ses morceaux pour violon, de ses Etudes, principalement, toujours et justement appréciées. A notre époque, on appelle volontiers des jeunes les auteurs qui n'ont pas encore été joués. A ce titre seul, Mazas était un jeune : il comptait déjà soixante ans et le Kiosque était son premier ouvrage dramatique ! La pièce elle-même semblait à peine moins vieille que lui, car elle avait passé par les mains de Boieldieu, inspirée par lui, disent les uns, refusée par lui, disent les autres. De toute façon elle était demeurée longtemps sans propriétaire et maître. Le point de départ semblait original, puisqu'on voyait un muet, ou du moins un amoureux se faisant passer pour muet, et traduisant ses pensées avec le secours et le langage du violon. Il fallait pour ce rôle des aptitudes spéciales ; elles se rencontrèrent en la personne d'Emon, un chanteur dont la voix était médiocre et qui maniait agréablement l'archet. Son succès personnel fut assez grand, ainsi qu'il le sera toujours, du reste, quand des acteurs jouent en scène un instrument quelconque, harpe, guitare ou simple mirliton, comme dans les Petits Prodiges, de M. Emile Jonas. Malgré tout le talent d'Emon, malgré la présence d'un quatuor de
femmes, M"" Boulanger, Descot, Darcier, Révilly, particularité assez rare dans les ouvrages en un acte, le Kiosque, appelé d'abord et plus justement le Muet^ disparut au bout de 8 représentations. Découragé peut-être par ce premier échec, Mazas ne chercha plus à livrer bataille ; il rentra dans l'ombre et mourut quelques années plus tard, en 1849.
Trois reprises nous restent à signaler :
Le 11 novembre. — Zampa (18 repr.), dont le principal rôle avait toujours été joué par son créateur, Chollet, et qui dès lors passa aux mains d'un nouvel interprète, Masset, avec Ricquier, Sainte-Foy, M™" Rossi-Caccia et Prévost, comme principaux partenaires.
Le 18 novembre. — L'Eau merveilleuse, donnée originairement à la Renaissance en deux actes, le 30 janvier 1839, et, pour son nouveau cadre, réduite en un acte par les soins de Struntz, l'auteur d'un Guillaume Tell... aquatique, représenté à la salle Ventadour en 1835. La pièce de Thomas Sauvage et Albert Grisar, avait, comme bien on pense, subi de nombreuses modifications, au cours d'un semblable remaniement. Dans la première version, les personnages se nommaient Scaramouche, Tartaglia et Argentine ; dans la seconde, Scaramouche avait disparu pour faire place à Belloni, et l'on avait imaginé un rôle de podestat où Sainte-Foy se montra étincelant de verve et de gaieté. De la distribution primitive, M'"'^ Anna Thillon demeurait seule, et c'est évidemment pour elle qu'on avait songé à cette reprise ; du côté des hommes, Hurtaux et Féréol avaient été remplacés par Henri et Mocker. Le succès se traduisit par 19 représentations en six semaines.
Avec la Double Échelle, remontée le 24 novembre e
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jouée trois fois, se termine rette revision chronologique de 184'2, dont le bilan sommaire peut se dresser de la façon suivante :
En 1841, 773,603 fr. 95 c. de recettes, avec 354 représentations.
En 1842, 656,143 fr. 55 c. avec 348 représentations.
Soit une différence notable, au détriment de la deuxième année.
Trente-six pièces avaient paru sur Taffiche, dont six nouveautés, trois en trois actes, et trois en un acte, total douze actes ; et douze reprises, cinq en trois actes et six en un acte, total vingt-et-un actes.
Dans la première catégorie de ces ouvrages, un seulement avait obtenu un franc succès, le Diable à l'École, et deux avaient reçu un honorable accueil, le duc d'Olonne ei le Roi d'Yvetot ; dans la seconde catégorie, l'Eclair, le Domino noir, Jeannot et Collin et Zampa méritaient seuls d'être tirés hors de pair avec les autres pièces du répertoire courant, Richard Cœur de Lion, Jean de Paris, etc. Les autres reprises, comme celle du Concert à la Cour, une Heure de mariage, les Deux Journées, une Bonne Fortune, le Petit Chaperonrouge, n'avaienteuqu'un succès de curiosité.
Pour terminer cette revue d'ensemble, notons trois représentations extraordinaires : la première, le 25 février, au bénéfice de madame Rossi-Caccia, avec le Domino noir, un intermède musical, et Michel et Christine; la. seconde, le 19 mars, au bénéfice de la Caisse de secours des auteurs dramatiques, avec la Sœur de Jocrisse et Japhet ou la Recherche d'un Père, €t produisant une recette de 4,088 francs ; la troisième, le 22 octobre, au bénéfice de M""" Dorval, qui joua le rôle de Phèdre. Le deuxième acte de
Richard Cœur de Lion interprété par les artistes de rOpéra-Comique, le quatrième acte de la Favorite par les artistes de l'Opéra, et Passé minuit, par les artistes du Vaudeville, complétaient le programme de ce spectacle, qui rapporta 6,881 francs, la plus forte recette de l'année.
Quant au mouvement du personnel, il fut des plus restreints. Une seule artiste se retira provisoirement, M""' Henri Potier, dont le mari était accompagnateur au théâtre et vit ses fonctions passer entre les mains, autrement dit, sous les doigts de Garaudé et Vauthrot. Pour compenser cette perte, on gagnait Flavio Puig, qui débuta le 13 janvier dans Richard, puis dans Jean de Paris, mais quitta l'Opéra-Comique bientôt après ; M'"' Charles Mai tin, de son vrai nom M"^ Charlet, qui ne fit que passer dans le rôle d'Olivier de Jean de Paris ; M'^^ Denaux, une jolie personne, qui venait du Palais-Royal, où elle avait joué sous le nom de Fanny, et qui parut à son avantage le 7 mai dans le Chalet. La plus précieuse conquête, et de beaucoup, fut celle d'Audran, qui chantait précédemment à Lyon, et qui, le 7 mai, sous les traits de Georges, de la Dame blanche, débuta très brillamment; fin chanteur, adroit comédien,' il devait compter parmi les fidèles serviteurs de la salle Favart.
L'année 1843 s'ouvre par un nouveau succès d'Auber, La fortune se montrait constante : et, dans son compte-rendu de la Revue et Gazette musicale, Henri Blanchard pouvait se livrer aux douceurs de la métaphore en signalant cette partition du maître, laquelle, disait-il, « ajoute une feuille de plus à la couronne déjà si touffue qu'il s'est tressée par ses nombreux ouvrages. » Un autre critique s'exprimait
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ainsi : « En applaudissant à ses mérites, le public de ce théâtre continue des relations qu'il ne verrait cesser qu'avec un extrême chagrin : c'est un hymen spirituel. »
Ah ! qu'en termes galants ces choses-là sont dites 1
Le fait est que, représentée pour la première fois le 16 janvier, la Part du Diable eut ce qu'on appelle une excellente presse, et ses trois actes furent l'objet des commentaires les plus flatteurs.
On goûta le poème, en particulier, d'autant mieux qu'on le connaissait davantage. L'idée première n'en appartenait pas à Scribe et la donnée ressemblait fort à celle de Dominique lej)Ossédé, comédie en trois actes par d'Epagny, jouée au Théâtre-Français avant que son auteur prit la direction de l'Odéon. En outre, la Part du Diable, répétée d'abord sous le nom de Farinelli, procédait quelque peu d'un vaudeville en deux actes de Saint-Georges et de Leuven, intitulé précisément Farinelli et joué au Palais-Royal; le principal rôle, comportant même une partie musicale, avait eu alors pour interprète Achard, dont le fils, à son tour, devait paraître, en 1868, dans la Part du Diable.
Somme toute, le livret n'est pas ennuyeux, et l'on prendrait encore peut-être aujourd'hui quelque plaisir aux aventures du faux diable et de son naïf compagnon, ce Rafaël à qui tout réussit et qui ose tout entreprendre, fort de l'idée qu'un pouvoir magique le protège, cet ancêtre à quelques égards de Tartarin faisant sans crainte l'ascension de la Jungfrau, parce qu'il croit au fonctionnement d'une société chargée de préserver les voyageurs de tout accident. Mais l'heure présente ne semble pas favorable à une re-
prise de cet ouvrage qui s'est maintenu au répertoire des opéras allemands, soit sous son titre exactement iraduit Teufels Antheil, soit sous celui de Carlo Broschi. La dernière remonte à vingt-quatre ans déjà : C'était en 1868, et la Part du Diable eut pour interprètes M"" Brunet-Lafleur (Carlo), Belia (Casilda), MM. Achard déjà nommé (Rafaël), et Gailhard (Ferdinand VI), qui depuis lors a changé de sceptre et gouverné un théâtre au lieu d'un royaume.