‹ Histoire de l'Opéra-Comique; la seconde Salle Favart [par] Albert Soubiés et Charles MalherbeChapitre 22 sur 29 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

LA. DIRECTION DE il. PERRIN

Le Val d'Andorre, le Caïd, le Toréador, la Fée aux roses, les Porcherons, le Songe d'une Nuit d'été, Giralda, la Chanteuse voilée.

1848-J8dO.

Cette suite de titres, tous connus et quelques-uns célèbres, suffit à résumer l'histoire .de la salle Favart pendant deux années. Du 11 novembre 1848 au 26 novembre 1850, une période en effet s'étend qu'on peut considérer comme incomparable, comme unique même dans les annales du théâtre en général et de rOpéra-Comique en particulier. L'habileté du directeur, l'inspiration des auteurs, la valeur des interprètes, tout semble concourir à la prospérité de l'entreprise. Le cadre s'élargit peu à peu, le niveau musical et dramatique s'élève d'un degré, et chaque pas en avant est marqué alors par une victoire nouvelle. Halévy triomphe avec deux ouvrages dont l'un compte parmi ses meilleurs, et dont l'autre n'a jamais quitté le répertoire de la province ; Ambroise Thomas .obtient les deux succès les plus retentissants qu'il ait

connus axant Mignon; Adolphe Adam fait représenter deux de ses pièces les plus charmantes ; Albert Grisar écrit la plus réussie de ses partitions en trois actes ; Victor Massé débute au théâtre par un coup d'éclat. Donc, excepté Meyerbeer, qui ne songeait pas encore à TOpéra-Comique, et Auber, qui déjà préparait sa rentrée à l'Opéra, tous les maîtres d'alors semblent rivaliser entre eux et jeter un défi h la fortune ; tous livrent bataille et tous sont vainqueurs. Retardé au dernier moment par une indisposition d'Audran, et joué enfin le 11 novembre 1848, le Val d'Andorre offrait un contraste absolu avec le précédent ouvrage des mêmes auteurs, de Saint-Georges pour les paroles et Ilalévy pour la musique. Dans les Mousquetaires de la Reine, des aventures galantes de grands seigneurs, des palais, des pourpoints de soie ; dans le Val d'Andorre, des amours de paysans, des chaumières et des costumes de laine; en revanche, là comme ici, même abondance mélodique, même connaissance de la scène, même souci de la facture et de l'instrumentation. Aussi, dès le premier soir, le succès fut-il complet ; plusieurs morceaux eurent les honneurs du bis, comme la Basquaise chantée par Georgette et la chanson militaire du troisième acte. Appelé sur la scène par des acclamations sans fin, Halévy, contrairement a l'usage, consentit à se montrer dans un coin des coulisses, puis disparut bien vite, cédant la place aux remarquables interprètes qui avaient combattu vaillamment pour lui. Le retentissement à l'étranger fut tel qu'une semaine plus tard deux des éditeurs les plus connus arrivèrent à Paris pour acquérir la partition, M. Beale, de Londres, et M. Bock, de Berlin. Il ne saurait être question ici d'énumérer toutes les villes qui s'empressèrent de

monter l'œuvre nouvelle ; mais on peut, avec des chiffres, mesurer sa carrière à Paris. De 1848 à 1851, elle s'est donnée 128 fois ; la centième eut lieu le 23 décembre 1840, c'est-à-dire un peu plus de treize mois après la première, et fut célébrée par un banquet que les auteurs offrirent aux artistes, au directeur et aux éditeurs. Le Val d'Andorre reparut ensuite au Théâtre-Lyrique, une première fois le 15 octobre 1860, une seconde fois le 24 octobre 1868; il revint enfin à son lieu d'origine le 15 octobre 1875, et fournit une série de 32 représentations ; il a donc été joué en tout 160 fois à la salle Favart.

Voici, au surplus, les différents chanteurs qui s'y sont succédé :

Opéra-

Théâtre-

Théâtre-

Opéra-

Comique.

Lyrique,

Lyrique.

Comique.

Jacques,

MM

Battaille.

Battaille.

Lutz.

Obin.

Stdphan,

Audran,

Montjauze

Montjauz».

Muntjauze.

Le Joyeui,

Mocker.

MeiUet.

MeiUet.

Barre.

Saturnin,

Jourdaa.

Fromant.

Verdellet.

Nicot.

Rose de Mai,

Darcier.

MeiUet.

Fidès-Devriès.

Chapuj.

tieorgette,

Lavoye.

Roziès.

Daram.

Chevalier.

Thérèse,

Revilly.

Zevaco.

Revilly (Prêtée par

Vidal.

rOpéra-Coraique).

Un dernier souvenir mérite d'être rappelé ici ; il prouve à quel degré dïndifférence ou de misère sont tombés les conservateurs de nos grandes bibliothèques. Le 6 février 188S le manuscrit original du Val d'Andorre a passé sur la table des commissairespriseurs à l'hôtel Drouot ; l'État n'avait aucun représentant à cette vente, et c'est un amateur parisien, M. de Cisternes, qui s'est vu adjuger ce précieux autographe, pour la somme de 150 francs! Gravée, cette même partition d'orchestre était marquée au prix de 400 francs !

On aurait donné beaucoup moins de l'ouvrage qui suivit le Val d^Andorre, s'il avait jamais été mis aux enchères. Ce petit acte, intitulé les Deux Bambins et joué le 6 décembre 1848, avait pour auteurs d'une part de Leuven et Brunswick, de l'autre Luigi Bordèse ; c'était une sorte de pochade dans le goût des farces italiennes du théâtre de la Foire au xvni^ siècle, un lever de rideau sans importance, qui disparut de l'affiche au bout de quatre représentations.

En revanche, l'année 1849 fut inaugurée par un succès dont l'éclat ne devait pas être simplement éphémère. Le Caïd compte en effet parmi ces quelque dix ou douze œuvres qui forment pour ainsi dire le patrimoine du théâtre, et voient presque chaque année grossir le nombre de leurs représentations. De 1849 à 1866, il n'a quitté l'affiche qu'en 1859 ; après une éclipse de huit ans, il a reparu en 1875, 1876, 1879 et 1880; bref, on l'a joué trois cent une fois dans la seconde salle Favart. Le Caïd, écrit d'abord le Kaïd^ portait primitivement un titre aussi bizarre que peu harmonieux : les Boudjous; c'est ainsi que les auteurs, peu experts en connaissances orientales, désignent une monnaie arabe ou bédouine dont l'appoint était nécessaire au développement de leur intrigue. A ce seul mot, on devine qu'il s'agit d'une boulTonnerie, et, pour mieux marquer l'intention de pasticher le sujet italien, l'affiche portait cette désignation : a Opéra bouffe en deux actes et en vers libres, libretto de iVr. Sauvage. » Libretto remplaçait ici poème, terme ordinairement employé. Il est bon de constater que la première représentation du Caïd coïncida avec une brillante représentation de l'Itallana in Algeri, interprétée par Morelli, Ronconi et l'Alboni. Cette rencontre imprévue du modèle et de la copie fut

presque un attrait de plus pour l'ouvrage du maître français, représenté le 3 janvier et joué soixante et une fois dès la première année. On put constater ainsi que la satire n'avait rien de mordant, et que la parodie était écrite par un compositeur qui a su demeurer toujours et partout respectueux de son arta Sa muse, écrivait-on à ce sujet, est une demoiselle bien élevée qui a voulu essayer de se faire cocotte et d'aller en partie fine ; elle s'y est montrée avec une décence piquante, une folie scientifique, un dévergondage de bon goût. « Et cette définition caractérise assez justement la première manière d'Ambroise Thomas, dont le Caïd marque le point suprême ; avec le Songe d'une Nuit d'été, en effet, une évolution devait commencer à se produire, et les résultats en sont connus de tous : ils s'appellent Mignon et Hamlet,

Cependant, la faveur pour les ouvrages de l'ancien répertoire n'avait pas disparu avec le roi Louis-Philippe. On put le constater dès le début de l'année 1849, avec deux reprises: Maison à vendre, le 17 janvier, et la Fête du village voisin, le 28 janvier. Il avait même été question un instant de Ma tante Aurore; mais le projet fut abandonné, et ce n'est que quelques années plus tard, en 1851, au Théâtre-Lyrique, que les admirateurs de Boieldieu purent applaudir cet opéra-comique où Alphonse Karr a puisé, par la suite, le sujet de son amusante « Histoire invraisemblable. »

De ces deux vieilles pièces, la première, d'Alexandre Duval pour les paroles et de Dalayrac pour la musique, était née le 23 octobre 1800 dans la première salle Favart ; elle n'avait pas encore paru dans la seconde, où Ponchard fils, Bussine et M"» Meyer la présentèrent avantageusement au public. Elle y resta jusqu'en 1853,

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OÙ elle atteignit sa quarante-troisième et dernière représentation. Depuis lors, on ne l'a plus revue qu'au Théâtre-Lyrique, sous la direction Offenbach.

La deuxième pièce, de Sewrin pour les paroles et de Boieldieu pour la musique, eut une destinée assez analogue. Jouée, pour la première fois, le 5 mars 1816, elle se maintint depuis 1849 quatre années consécutives au répertoire, reparut en 1857, fournissant alors 47 représentations, émigra ensuite aux Fantaisies-Parisiennes, mais, plus heureuse, revint au bercail en 1877, où elle retrouva encore 18 soirées, avec MM. Duwast, Boyer (début), Bernard, Thierry, j^mei Vergin, Eigenschenk (début), Decroix, Lévy, dans les rôles tenus en 1849 par Bussine, Emon, Ricquier, M'^^Meyer, Lemercier, Decroix, Thibault. Remarque curieuse ! si la musique de cet ouvrage a toujours été jugée favorablement, le livret, en revanche, a passé pour insipide et médiocre ; or, ce dernier n'est pas sans quelque analogie avec celui de Martha, qui n'a jamais encouru les mêmes reproches.

Une troisième reprise occupe ce premier trimestre : la Marquise, un petit acte d'Adolphe Adam, est remise à la scène le 9 mars, mais n'y demeure que douze soirs, disparaissant' alors, et pour toujours, selon toute vraisemblance. Aujourd'hui, qui se souvient que le principal rôle de cette pièce avait été créé, le 28 février 1835, par une actrice à laquelle étaient réservés bien des succès sur d'autres scènes? En effet, la charmante jeune fille qui débutait alors et se croyait appelée à devenir une chanteuse, tandis qu'elle représentait aux yeux du sévère Jules Janin « un buisson de roses d'où s'échappe un filet de vinaigre », c'était M"*= Anaïs Fargueil !

A ces trois reprises presque simultanées succéda,

le 31 mars, une nouveauté de quelque importance, les Monténégrins, trois actes d'Alboize et Gérard de Nerval, mis en musique par un compositeur belge, M. Limnander. L'Opéra-Comique avait recueilli, en même temps que les Deux Bambins cités plus haut, cette épave dans le naufrage du Théâtre-Lyrique, dit Opéra-National : c'est ainsi que l'ouvrage, répété sur une scène, parut quelques mois plus tard sur une autre. Adolphe Adam avait semé ce qu'Emile Perrin recueillait ; car, en dépit d'une certaine inexpérience, fort excusable chez un débutant comme M. Limnander, les Monténégrins obtinrent un succès honorable. Parmi tant de poèmes dépourvus d'intérêt, absurdes ou simplement oiseux, dont les compositeurs n'hésitaient pas alors à se contenter, celui-ci du moins se distingue par une originalité de couleur, et même une certaine hardiesse qui nous séduiraient aujourd'hui. L'action, en effet, est des plus modernes; la politique y tient autant de place que Tamour, et c'est contre les soldats de Napoléon pr que ces fiers montagnards luttent pour l'indépendance de leur patrie. La musique répondait aux exigences de ce programme mouvementé et révélait un compositeur de réel mérite, qui par la suite, deux fois encore, aborda rOpéra-Comique, en 1851 avec le. Château de la Barbe- Bleue, et en 1859 avec Yvonne, puis garda le silence et se laissa gagner par l'oubli. M. Limnander vit encore, et les théâtres de Paris, de la province et de l'étranger ne le connaissent plus. « On pourrait, disait-il naguère d'une voix douce et résignée, on pourrait me jouer en Belgique ; malheureusement je suis... Belge. » Que d'amertume et d'ironie dans cette simple réflexion !

Adolphe Adam n'aurait pu se plaindre ainsi de

l'indifférence des directeurs, car il ne restait jamais longtemps sans se rappeler à leur souvenir. Le 9 mars, avons-nous vu, on avait repris la Marquise; le 18 mai on représentait pour la première fois le To' réador , et le 10 juin on représentait Régine ou les Deux Nuils. Il semblait qu'on voulût indemniser le compositeur de l'espèce d'ostracisme dont l'avait frappé naguère la direction Basset. Devant lui les portes se rouvraient toutes grandes désormais.

On avait quelque peu hésité sur le choix de l'orthographe du titre de la pièce nouvelle dont Th. Sauvage avait tracé le libretto. Tout d'abord le mot français avait reçu une désinence espagnole et s'écrivait Taurèador. Puis, ce nom s'était changé en celui à* Ah! vous dirai-je, maman l à cause du trio du premier acte, bâti sur ce thème populaire qu'agrémentait une série de variations oubliées, sans doute, par Mozart et retrouvées par Adam. Enfin l'on s'était décidé pour le Toréador, auquel étaient joints ces mots, ou V accord parfait, justifiés par le dénouement d'une pièce où l'on voyait le mari, l'amant et la femme s'entendre à merveille pour faire ménage à trois. Ce sous-titre, de moralité fort douteuse en l'espèce, disparut dès la seconde représentation; depuis lors également, l'ouvrage fut divisé en deux actes; c'est sous cette forme qu'il s'est maintenu au répertoire presque sans interruption jusqu'en 1869, et qu'on l'a revu en 1881 avec MM. Taskin, Bertin et M"* Merguillier tenant les rôles créés si brillamment par Battaille, Mocker et M""* Ugalde.

Plusieurs particularités curieures se rattachent au souvenir de cette première représentation. D'abord, elle fut donnée au béaéfice d'un des interprètes, Mocker, qui venait d'être nommé régisseur, en rem-

placement de Henri, forcé de quitter le théâtre et ses fonctions à cause du mauvais état de sa santé. Puis, un nouveau titulaire occupait, pour la première fois, le fauteuil du chef d'orchestre : Tilmant, venu des Bouffes, succédait à Labarre, artiste d'humeur voyageuse que la fortune allait bientôt favoriser; filleul de la reine Hortense, il obtint, à l'avènement de Napoléon III, la place de maître de la chapelle impériale, et l'on conçoit que la protection dont il était honoré ne dut pas nuire à la représentation de ses ouvrages. Enfin, la composition du spectacle était assez curieuse : Rachel jouait le Moineau de Lesbie; Henri Monnier paraissait dans la Famille improvisée, et pour la première fois, croyons-nous, les Rendezvous bourgeois subissaient la singulière épreuve du travestissement : M'^® Lemercier prenait le rôle de César, M'i" Levasseur celui de Charles, M'i* Révilly celui de Dugravier, Sainte-Foy celui de Julie et Ponchard celui de Louise. Un grand succès de gaieté accueillait cette tentative qui devait se renouveler assez souvent par la suite.

Régine eut un sort moins heureux que le Toréador. Représenté d'origine le 17 janvier 1839, après le Brasseur de Preston et avant la Reine d'un Jour, cet opéracomique en deux actes de Scribe et d'Adam, joué par Roger, Henri, M^^^ Boulanger et Rossi, avait laissé de bons souvenirs. Repris le 10 juin 1849 avec Ponchard et Lemaire, M"" Révilly et Thibault, comme interprètes, il ne retrouva plus la faveur du public et disparut de l'affiche après 6 représentations.

La Nuit de la Saint-Sylvestre alla jusqu'à 12 représentations, ce qui équivalait à une chute non moins définitive. Pour écrire cet ouvrage, Mélesville et Michel Masson, les librettistes, s'étaient inspirés

d'une nouvelle de Zschocke, romancier suisse; ils en avaient tiré d'abord un vaudeville, le Garde de Nuit, joué aux Variétés avec Vernet dans le principal rôle, puis un opéra-comique en trois actes qu'ils avaient confié à François Bazin. La partilion, exécutée le 7 juillet, fut jugée médiocre, et la presse coirimença dès lors à adresser au jeune compositeur le terrible reproche que par la suite elle lui a de moins en moins épargné : l'absence d'originalité ! Partie du Vaudedeville, cette pièce devait y retourner sous forme de timbre. Avec son rythme sautillant et guilleret, certain chœur : « Amis , de son Altesse célébrons les bienfaits », a accompagné et accompagne peut-être encore au Palais-Royal ou sur d'autres scènes analogues la sortie des principaux acteurs ; qui sait même si le chef d'orchestre connaît à quelle source ce refrain a été puisé ? Le plus curieux est que cette partition, éditée chez Bonoldi, son auteur lui-même ne la possédait point. Si soigneux de ses affaires, si économe, si ordonné qu'après sa mort on retrouva une collection de bulletins des voitures qu'il avait prises durant sa vie, Bazin pourtant n'avait pas conservé la Nuit de la Saint-Sylvestre ; aussi sa joie fut-elle grande quand, peu de temps avant sa fin, il nous fut donné de combler cette lacune de sa bibliothèque.

A la date du 1" octobre se place un succès, celui d'un ouvrage en trois actes dont M. Ludovic Halévy, neveu du compositeur, a donné récemment le manuscrit original à la bibliothèque du Conservatoire : la Fée aux Roses, qui s'appelait d'abord la Reine des Fleurs. Scribe et de Saint-Georges avaient uni leur expérience et leur habileté pour écrire une sorte de féerie comme Zémire et Azor, Gulnare, le Calife de Bagdad, Gulistan, la Fée Urgelle, et ce livret, empreint

de merveilleux, réussit à charmerle public. M°"Ugalde était une fée à la voix délicieuse, hardie en ses vocalises, expressive et fine en son jeu; Battaille était un magicien hors ligne, ayant tout pour lui, l'organe, le physique et la tenue; M"" Lemercier et Meyer, Sainte-Foy et Audran (remplacé aux troisième, quatrième et cinquième représentations par Boulo, pour cause d'enrouement persistant), formaient un ensemble assez rare. Enfin, la musique d'tlalévy contenait plus d'une jolie page; aussi la réussite fut-elle complète, et l'empressement du public tel qu'on pu croire un instant que la Fée aux Roses atteindrait, comme les Mousquetaires de la Reine, sa centième en dix mois. Cependant le mouvement se ralentit peu à peu, et au bout de quatre années, lorsqu'elle disparut de l'affiche en 1853, l'œuvre d'Halévy avait été jouée 110 fois. C'était presque le chiffre atteint dans le même temps par le Val d'Andorre, dont la valeur musicale est pourtant bien supérieure; mais peut-on préjuger de l'avenir d'une pièce par la première impression qu'elle produit ? Les plus experts en la matière commettent sur ce point de graves erreurs, et, voyant cette Fée aux Roses si brillante, si fêtée à l'origine, nul n'aurait supposé qu'elle quitterait la salle Favart sans y revenir jamais (car il fut en vain question de la reprendre en 1861 pour la rentrée de Battaille) et qu'elle prendrait sa retraite en province, où elle mène aujourd'hui encore une existence honorable et paisible.

A côté du vif succès de la Fée aux Roses, il faut se

rappeler le succès honorable qu'obtint le 9 novembre

le Moulin des Tilleuls. Comme on le voit, la mode

était au titres fleuris ; on se souvenait des roses et des

. tilleuls au lendemain de la guerre civile, en cette

i98 LA. DIRECTION DE M. PERRIN

année 1849 qu'avait encore secouée le bruit des émeutes, dans cette ville où venait de fondre un fléau terrible, le choléra. Mais c'est presque une loi que le temps a consacrée : aux époques de troubles et de révolutions correspondent les œuvres aimables et douces, marquées au coin de la bouffonnerie ou simplement touchantes ; 1793 a vu jouer les Plaisirs de l'hospitalité, VErreur d'un bon Père, la Piété filiale; de même 1848-49 devaient produire des pasquinades comme Gilles ravisseur, le Caïd et le Toréador, des sentimentalités comme le raZd'-4?idorre, ou des bergeries comme le Moulin des Tilleuls. Ce petit acte, qui obtint en trois années 47 représentations, avait pour auteur, d'une part, Maillan et Cormon, de l'autre Maillart. Ces derniers débutaient à la salle Favart, tous deux ayant fait jouer Gastibelza à l'Opéra national, tous deux destinés à tenir une place importante à l'Opéra-Comique. Eugène Cormon, qui, jusque-là, avait dirigé un moment l'Ambigu et, comme auteur, avait écrit seul ou en collaboration des drames et des vaudevilles à succès, abordaitun genre nouveau où il est passé maître, puisqu'il a signé, entre autres livrets, deux pièces célèbres, lesDragons de Villars et le Premier Jour de Bonheur. Maillart, lui aussi, devait asseoir sa réputation avec ces mêmes Dragons de Villay^s, et peut-être même se serait-il élevé plus haut sans l'incroyable mollesse qui l'éloignait du travail et le faisait hésiter à traduire ses pensées sur le papier à musique. L'un de ses collaborateurs nous a raconté qu'il lui était arrivé de l'inviter par surprise à la campagne, et de le mettre sous clef, pour ainsi dire, de se refuser à le laisser partir avant qu'il n'eût achevé telle ou telle besogne désignée. Maillart, alors confus et résigné, se laissait

enfermer et, comme il était doué d'une grande facilité d'écriture et d'improvisation, il avait vite fait de noircir les pages pour reconquérir sa liberté.

Le tableau de Tannée 1849 serait incomplet, si nous n'y joignions pas la liste des entrées et des sorties qui constituent le mouvement du personnel. Deux artistes se retiraient : Henri, dont nous avons parlé, et M"' Lavoye qui, malgré se? succès à Paris, préférait aller chercher fortune en province et à l'étranger Trois autres rentraient: en mai, dus les Diamants de la Couronne, M"^ Delille partie depuis 1845; en juin, dans le Domino Noir, M"* Aline Duval qui, à la même époque, s'était embarquée pour le Brésil ; en octobre, dans les Monténégrins, M"' Grimm, qui avait séjourné pendant un an à l'Opéra. Parmi les nouveaux venus, plusieurs possédaient un réel talent, et ne sont pas restés ignorés : M. Bauche, qui débuta honorablement le 31 mars dans Sergy des Monténégrins ; M"*" Wolf, de son vrai nom M"* Vosse, qui débuta le 3 avril dans Rose de Mai du \'fli d'Andorre; M"* Marie Cabel, qui débuta le 12 mai dans Georgette du même Val d'Andorre; elle avait chanté déjà, en 1848, au Château des Fleurs, et créé même, sur celte petite scène, un opérette intitulée le Club des femmes; après une seconde apparition dans Athénaïs des Mous^'wefaires, elle quitta le théâtre où elle devait tenir plus tard une si brillante place.

Nommons encore par ordre de dates : M"*^ Caroline Prévost, une fille de ChoUet (12 mai), Catarina des Diamants de la Couronne; M"' Bourdet (21 mai), Henriette du Maçon, jeune et jolie personne qui s'était fait entendre pour la première fois à l'Opéra- National en 1847, à sa sortie du Conservatoire de Paris ; M. Carvalho, un des bons élèves de ce même

Conservatoire (2 juin), Scapin de Gilles ravisseur, commençant ainsi par jouer sur les planches de cette salle Favart, qui vingt-huit ans plus tard devait disparaître sous sa direction ; M"*' Emma Chevalier (19 juin), Zerline de Fm Diavolo, actrice déjà expérimentée, qui revenait de Belgique et de Hollande, après avoir fait, elle aussi, ses études au Conservatoire de Paris; M. Joannis (1""" juillet), Biju du Pos^ tillonde Lonjumeau , quiquittaitla Comédie-Française pour rOpéra-Comique; enfin M"^ Lefèbvre, élève de Banderali, lauréate du Concours de 1849, où elle obtint le premier prix de chant et le premier prix d'opèra-comique; son début, le 12 octobre, dans Carlo de la Part du Diable, la mit tout de suite au premier plan ; bientôt elle chanta la Sirène, puis succéda à M"' Ugalde dans la Fée aux Roses. Spirituelle et charmante artiste, aussi agréable cantatrice que fine comédienne, celle qui devait un jour épouser le célèbre baryton Faureamarquéau cachet de son talent bien des rôles anciens et bien des créations, car elle est restée longtemps au théâtre, soit à la salle Favart, soit au Théâtre-Lyrique où elle chantait encore à la fin du second Empire.

Cet^e longue mais nécessaire énumération prouve avec quel soin, d'autres diraient" quelle chance, Emile Perrin recrutait son personnel; il s'appliquait non seulement à rendre brillantes les œuvres nouvelles qu'il montait, mais intéressantes encore les anciennes qu'il reprenait. C'est ainsi que, le 28 novembre, on remit en scène VÉclair avec des interprètes de choix. M""-"' Grimm et Meyer, M. Boulo, qui succédait h Roger et à ChoUet, et M. Jourdan, qui venait d'épouser sa camarade de théâtre, M"" Levasseur. Cette excellente distribution donna un regain

d'éclat à l'ouvrage, et la critique put dire, sans exagération, qu'une pareille reprise valait un succès nouveau. Mais l'année 1850 réservait au public d'autres surprises en œuvres et en artistes; c'est l'année des Porcherons, du Songe d'une nuit d'Été, de Giralda, de la Chanteuse voilée; c'est aussi l'année qui a vu les débuts d'une incomparable chanteuse, l'iionneur de notre école française, M""* Miolan-Carvalho, alors M"'^ Félix Miolan.

On connaît la chanson de Vadé :

Voir Paris sans voir la CourtiUe Où le peuple joyeux fourmille.

Sans visiter les Porcherons, Ce rendez-vous des bons lurons, C'est voir Rome sans voir le Pape.

Le pape est toujours à Rome, et les curieux ne manquent pas d'aller fléchir les genoux devant lui. Les Porcherons ont disparu, le cabaret aussi bien que l'opéra-comique de ce nom, et c'est en 1866 qu'on a pu entendre pour la dernière fois la pièce amusante de Th. Sauvage et la jolie partition d'Albert Grisar.

Ce fut un grand succès lors de la première représentation, le 12 janvier 1850, succès dont l'interprétation eut d'ailleurs sa part, car il y avait là une réunion d'artistes remarquables : Mocker, comédien intelligent et chanteur agréable, qu'on applaudit fort en dépit d'un rhume qui paralysait S6S moyens le premier soir, car il avait payé tribut à la température sibérienne dont Paris se trouvait alors gratifié ; Herraann-Léon, excellent dans un rôle de Lovelace indien où l'on risquait de n'échapper au ridicule que pour tomber dans l'odieux; Bussine, plein de verve

SOUS les traits du sergent Giraumont et disant à ravir la chanson du 3* acte; Sainte-Foy, toujours personnel, amusant et fin, ayant, comme l'écrivait Fiorentino, «de ces petits cris gutturaux , de ces intonations nasales, de ces faussets étranges qu'on ne peut décrire ni noter; il vous obtient des succès de fou rire avec un bout de manchetLe ou un point de tapisserie»; ;^jme pélix et M"*" Decroix, une jolie vicomtesse et une gentille soubrette; enfin M"^ Darcier, l'étoile de cette troupe, charmante, disait-on, comme un portrait de Boucher ou de Van Loo, et atteignant la perfection, à l'instant même où elle allait quitter ce théâtre, témoin de ses succès depuis 1841. M™^ de Bryane fut en effet sa dernière création à l'Opéra-Comique, qu'elle quitta quelques mois après, échangeant les triomphes bruyants de la scène pour les plaisirs discrets du ménage.

La musique, malgré ses qualités de grâce et d'entrain, provoqua dans la presse quelques critiques, tout simplement peut-être parce que son auteur était belge et que l'arrivée de Grisar, succédant à M. Limnander, mettait en cause l'amour-propre national, menacé par cette invasion d'artistes étrangers. C'est ainsi qu'on blâma au dernier acte certain trio « dans lequel les machines, les trappes et en quelque sorte, le magnétisme jouent un rôle plus important que l'harmonie », et le morceau déplaisant fit place, pour la seconde représentation, à des couplets chantés par liermann-Léon et fort applaudis.

Le Songe d'une nuit d'été, opéra-comique en trois actes, paroles de Rosier et de Leuven, musique d'Ambroise Thomas, représenté trois mois après, le 20 avril, s'imposa tout d'abord par l'heureuse inspiration des mélodies, jointe à un souci de la facture,

à une élégance de l'instrumentation qui ne pouvaient manquer de frapper les moins clairvoyants. Le ton de la comédie musicale s'était visiblement haussé; il ne s'agissait plus d'une bouffonnerie spirituelle et d'un amusant pastiche comme le Caïd, mais d'une fantaisie dramatique plus touchante et plus noble. Par endroits, même, un souffle lyrique traversait ce rêve; le compositeur avait évidemment fait un grand pas en avant.

Tout d'abord le livret n'avait pas été sans causer quelques déceptions; l'amour de la reine Elisabeth pour le poète Shakespeare semblait bizarre, presque inadmissible : on observait qu'à l'époque de Taction, cette noble et puissante dame avait atteint la soixantaine, âge respectable auquel il semble que la passion ne devrait plus faire de victimes. Mais on oubliait que l'histoire absolvait presque les librettistes^ car Elisabeth avait soixante-neuf ans bien comptés, quand elle se vengea d'Essex. Il est vrai qu'àl'Opéra- Comique le rôle n'était pas tenu par une duègne ; c'était là tout le tort des acteurs. M"^ Lefebvre personnifiait la reine, remplaçant ainsi, au dernier moment, celle en vue de qui la partie brillante de la partition avait été écrite, M^e Ugalde. Chose curieuse, cette cantatrice d'apparence robuste, et qui devait fournir au théâtre une longue et glorieuse carrière, se voyait, au début, sans cesse entravée par quelque malaise ou indisposition. Il lui fallut même, en cette année, interrompre son service et partir pour le Midi; c'est alors qu'elle fit aux Eaux-Bonnes ce voyage accidenté dont elle a dû garder le souvenir, puisque, revenant vers Pau, elle fut surprise au milieu de la nuit par l'inondation du Gave, et dut, non sans danger, modifier son itinéraire, afin de se réfugier à Oléron, d'où

elle gagna Saint-Sébastien. Elle reparut seulement au mois de septembre dans ce rôle d'Elisabeth, à côté des autres créateurs de la pièce : M"^ Grimm, Boulo, ténor dramatique et gracieux tout à la fois, Couderc, qui rentrait à l'Opéra-Comique après une longue absence, et sous les traits de Shakespeare laissait percer quelque émotion, Battaille enfin, qui abordait, avec le personnage de Falstaff, les rôles bouffes et ajoutait une création remarquable à toutes celles qu'il avait déjà faites en l'espace de dix-huit mois.

A la tin de son compte rendu, Fiorentino, très favorablement impressionné, disait que le Songe d'une nuit cVèté aurait « ses cenf représentations. » Il en a eu davantage, soit 227, si nos calculs sont exacts; la pièce a été jouée, en effet, à quatre reprises différentes : 117 fois de 1850 à 1856; 68 fois de 1859 à 1864; 13 fois de 1866 à 1867; 29 fois en 1886. Est-il besoin d'ajouter qu'en province le total des représentations atteindrait un chiffre bien autrement élevé? Car il n'est pas une grande ville de nos départements où l'ouvrage d'Ambroise Thomas n'ait paru et ne paraisse encore, presque chaque année. Certains morceaux ont joui même d'une véritable popularité, et pour n'en citer qu'un exemple, on trouverait peu de sociétés chorales au répertoire desquelles ne figure pas le chœur des Garde-chasse, qui d'ailleurs avait été bissé le soir de la première.

En cette année 1850 la salle Favart perd ou gagne quelques serviteurs dont il faut rappeler au moins les noms. M""" Wolf passe en mars au Gymnase; M'i'' Gabel accepte en avril un engagement, mais momentané, pour la Belgique; Henri, de son vrai nom Deshayes, se retire définitivement le 4 mai après une représentation en sou honneur, dont le pro-

gramme comprenait deux actes de Virginie avec Rachel, le deuxième acte du Diable à quatre par Henri et M™* Casimir, le premier-acte de V Ambassadrice, où. le bénéficiaire jouait le rôle de Fortunatus, un intermède musical, et les Rendez-vous bourgeois travestis ; Emon et Bauche quittaient la France, le premier parlant pour Valparaiso à la tête d'une troupe dramatique et lyrique, le second se laissant engager à l'île Bourbon; enfln, M""^ Darcier abandonne la scène, nous l'avons vu, mais non sans avoir concouru le 17 juin à une reprise de Jeannot et Colin, qu'on n'avait pas donné depuis trois ans, et où elle joua le rôle de Colette, à côté de Bussine (Jeannot), Mocker (Colin), Sainte-Foy (Biaise), M'^* Lefebvre (Thérèse), et M"^ Révilly (la comtesse).

En revanche, les débutants ne sont qu'au nombre de deux, et, par une coïncidence bizarre, ils devaient se retrouver ensemble sur une autre scène, neuf années plus tard, pour créer les principaux rôles d'un opéra célèbre, Faust. L'un s'appelait Barbot et parut dans le rôle de Lionel de V Éclair, le 19 août; c'est le même qui, en 1859, eut l'honneur de chanter le premier : Salut, demeure chaste et pure! L'autre s'appelait M''* Félix Miolan et parut au mois de mai dans VAmbassadince, avec un succès, il faut le dire, plus estimable que décisif. On trouva que l'élève de Duprez, la future Marguerite, avait, comme actrice, beaucoup à acquérir ; on lui contesta même la puretéde l'organe, et l'on prétendit qu'elle chantait généralement au-dessus du ton. « M"' Miolan, écrivait un critique , fort connaisseur et généralement impartial, possède une voix plus jolie que belle, plus instable que posée, plus élégante que passionnée, et, par conséquent, moins expansive qu'expressive. Elle a ce-

pendant l'âme musicale et même dramatique ; mais l'instrument qui met en œuvre ce jeu dangereux semble avoir été fatigué par l'étude de ce qu'on appelle la grande manière et que nous nommons, nous, le mélodrame lyrique ou vocal. Quand la jeune cantatrice met toutes voiles dehors, la justesse de son intonation s'altère. Il faut qu'elle prenne son parti de ne plaire qu'aux intelligences , aux oreilles exercées dans l'art du chant, aux esprits fins qui ne font pas majorité dans le gros et ordinaire public. » Le portrait n'est pas flatté, et l'on sait si l'avenir est venu donner à ces juges sévères un cruel démenti.

Il est des ouvrages sans importance auxquels on ne peut accorder guère plus que l'honneur de les citer. Tel un petit acte de Varin et Ad. Choquart, musique de Josse, répété sous le nom de la Pipe du soldat, et joué sous celui du Talisman le l" juillet. Ce Josse n'était point orfèvre; il était à l'Opéra-Comique premier alto, et y remplissait les fonctions, plus honorifiques que réelles, de troisième chef d'orchestre. C'est même probablement pour le remercier de ses discrets services qu'on lui donna un livret anodin qu'il revêtit de mélodies également anodines, servies gracieusement au public par Ponchard, Carvalho, M^'" Lemercier et Decroix. C'était le premier essai du compositeur au théâtre; on ne lui fournit pas l'occasion de le renouveler.

Donner une nouveauté plus tard que le mois de juin paraît déjà bien étrange, mais le 20 juillet, voilà qui dépasse les bornes, surtout lorsqu'il s'agit, non pas d'un simple acte de débutant, comme le Talisman, mais bien de trois actes d'un maître connu, applaudi et cher au public. Ce fut pourtant le cas de Giralda ou la Nouvelle Psyc/ié; pour comble d'iufor-

tune, l'été était aussi brûlant que l'hiver avait été rigoureux; les recettes des théâtres baissaient, le thermomètre seul montait; mais l'ouvrage portait en lui-même sa fortune, et Giralda réussit. Retardée par le succès des Porcherons et du Songe d'une nuit d'été, elle avait attendu longtemps qu'on la représentât; plus longtemps encore elle avait attendu qu'on la mît en musique, car le poème de Scribe, remontant à 1839, devait être confié alors à Auber et joué à la Renaissance. Au cours de ses vicissitudes, on comprend que la pièce ait subi quelques changements de titre; elle fut d'abord Za Gitana, puis Géraldine (comme avait dû l'être le Puits d'amour, de Balfe), un moment Géralda, et enfin Giralda.

Les interprètes également avaient varié comme les titres; par exemple, le rôle principal était destiné à M^i^ Caroline Prévost, qui à cette époque avait déjà quitté la salle Favart et venait d'épouser Montaubry. Heureusement, M'*^ Miolan se trouva là fort à propos pour suppléer sa devancière, et le succès de cette première création mit tout de suite en lumière le grand talent de la jeune artiste. La presse se montra d'ailleurs très favorable non seulement pour elle et ses camarades, Bussine, Audran, Sainte-Foy, Ricquier et Mil* Meyer, tous excellents, mais pour l'œuvre même, dont le sujet assez scabreux était traité d'une main fine et légère, dont la partition renfermait des mélodies charmantes, présentées avec une grâce aimable et comme égayées d'un frais sourire.

Parmi ceux qui, dès le début, se prononcèrent hautement en faveur de Giralda, il faut citer un rival qui, pour cette fois, remplaçait Adam au feuilleton du Constitutionnel. « C'est un vrai succès, concluait Halévy, un grand succès que les chaleurs de juillet

ont VU éclore, que les glaces de janvier rajeuniront, car la pièce a tous les éléments d'un ouvrage qui doit vivre et rester au répertoire ». Quant à la Revue et Gazette musicale, rien n'est plus amusant que de voir le tour apologétique auquel elle a recours pour parler de celui dont elle disait tant de mal autrefois. Mais il faut ajouter que Brandus et Adolphe Adam avaient fait la paix, et que maintenant l'an éditait l'autre. De là, ces entrefilets élogieux qu'on semait habilement dans les numéros du journal : « Giralda continue d'attirer la foule à l'Opéra-Comique; c'est un des succès les plus complets et les plus productifs que ce théâtre ait jamais obtenus. » Ou bien encore : «Toujours même affluence à Giralda; le public s'y presse, comme dans les meilleurs jours de l'hiver, et il sort en répétant presque tous les motifs de la partition. » C'est ainsi qu'on avait traité les Mousquetaires de la Reine, le Val dWndorre et la Fée aux Roses; on ne voulait point qu'Adam fût jaloux d'Halévy, et on les associait au bénéfice de la réclame.

On n'eut pas les mêmes égards pour M. Ch. Poisot, qui, sur un livret d'Alboize, avait composé la musique d'un petit acte intitulé le Paysan et représenté peu après, le 16 octobre. Dans ses Essais, Grétry a décrit, non sans amertume, les déboires, les mécomptes, les mauvais procédés même qui attendent les pauvres aspirants à la gloire musicale. M. Poisot dut en faire la triste expérience, lui qui, s'étant avisé d'introduire dans son instrumentation une harpe et un cor anglais, se vit tout d'abord refuser ces instruments, sous prétexte que la coutume n'était point d'en user dans les levers de rideau. Le cor anglais finit par lui être concédé... pour la première représentation, à condition qu'il disparaîtrait aux sui-

vantes. Pais la presse décocha à Tartiste des traits comme ceux-ci : « M. Charles Poisot, qui débutait par cette petite partition à l'Opéra-Comique, a été reçu comme un jeune soldat qui arrive dans un régiment et dont il est de tradition de se moquer un peu . S'il ne s'est pas révélé tout d'un coup par une instrumentation foudroyante et obligée par le temps qui court, si même il s'est fait aider un peu, dit-on, dans cette partie de l'art, qui n'est pas tout l'art, il est juste de dire qu'il nous a fait entendre de la mélodie naturelle et déclamée avec vérité. » Somme toute, la partition était agréable et commentait assez finement cette vieille histoire transportée en Allemagne et rajeunie pour la circonstance, de Michau, le meunier de Lieusaint, anobli par Henri IV pour prix de l'hospitalité reçue, anecdote dont Collé avait tiré une pièce à succès. Mais il faut croire que les tribulations du compositeur avaient été grandes, car désormais il ne reparut plus à l'Opéra-Comique. Il se consacra à l'enseignement, publia de nombreux ouvrages et devint directeur du Conservatoire de Dijon. Quant aux théâtres, il ne connut plus que ceux des amateurs : le Coin du feu, les Terreurs de M. Peters (1850), les Deux Billets (1858), Rosa la rose (1864), furent joués dans les salons ; le compositeur y eut moins de peine, il faut dire aussi moins de gloire.

Un autre débutant fut mieux accueilli, le 26 novembre : c'était le futur auteur des Noces de Jeannette, prix de Rome en 18i4, Victor Massé. Il avait reçu, et la faveur était grande pour un inconnu, un petit acte de Scribe et de Leuven intitulé d'abord Lazarilla, puis la Chanteuse voilée; dix années auparavant, un autre prix de Rome, Montfort, avait obtenu le même honneur avec Polichi'^elle, et, coïncidence

bizarre, les deux pièces se ressemblaient au fond. Sans faire absolument prévoir la carrière glorieuse que devait parcourir son auteur, la Chanteuse voilée fut jugée favorablement ; le manque d'expérience était largement compensé par le charme des idées mélodiques, l'élégance de la forme, et la bonne tenue de l'orchestre. C'était un succès, qui se maintint du reste, et l'ouvrage figurait encore au répertoire en 1863; depuis il s'est retiré... au Conservatoire, où les concours de chant ramènent assez fréquemment un air demeuré fameux par les vocalises dont il est émaillé : de cette charmante partition voilà maintenant tout ce qu'il reste.

Le succès de la Dame de Pique, représentée le 28 décembre, devait laisser infiniment moins de traces encore. Scribe avait tiré d'une nouvelle de Pouschkine cette pièce en trois actes qui devait faire naître chez le spectateur «les émotions les plus vives de crainte et d'espoir, de terreur et de plaisir. « Or, pour Halévy qui venait, en l'espace de quatre ans, de donner sur la même scène trois pièces devenues centenaires, la Dame de Pique fat justement la mauvaise carte qui gâta son jeu et interrompit la série gagnante. Sans doute, le premier soir, on avait traîné le compositeur sur la scène et chaleureusement applaudi des interprètes excellents comme Couderc, Batlaille, Boulo, Ricquier, M™= Ugalde et M"^ Meyer; mais bientôt la Revue et Gazelle musicale demeura seule à prodiguer ses louanges intéressées. Elle le fit d'ailleurs avec une conscience qui, jusqu'à la dernière heure, ne se démentit point. Il semblait à ses yeux que tout fût bonheur quand il s'agissait d'IIalévy. Une indisposition de M""» Ugalde interrompt-elle les représentations « toujours si brillantes » de la Dame

de Pique, vite, le Val d'Andorre « remplace la pièce en vogue et le public accourt avec autant d'empressement que si elle eût figuré sur l'affiche. » Ici, « la salle de i'Opéra-Comique se trouve littéralement, et sans figure, beaucoup trop petite pour l'affluence du public qui s'en dispute l'entrée ». Là, « les recettes se soutiennent à un taux fabuleux. » Il est même encore question de « son influence prestigieuse » à la date du 30 mars , c'est-à-dire alors que la pauvre Dame de Pique n'avait plus à vivre que douze soirées, fort espacées, et allait définitivement s'éteindre ajjrès 47 représentations.

En cette année 1850, le nombre des nouveautés avait été assez grand pour qu'on s'occupât assez peu des reprises d'ouvrages anciens. Deux seulement doivent être mentionnées, celle de Jeannot et Colin, dont nous avons parlé, et celle de VAmant jaloux, à la date du 18 septembre. La vieille pièce de Grétry avait été exhumée par Batton, qui dirigeait une classe d'ensemble au Conservatoire, et voulait donner à ses élèves un sujet d'études. A cet effet, il avait pris la peine de revoir la musique, et d'en renforcer l'orchestration ; il n'en fallait pas davantage pour remettre en campagne les adversaires et les partisans de ces sortes de « rafraîchissements ». Avec son nom, favorable aux jeux de mots, le malheureux Batton semblait une cible toute trouvée; on le prit à partie en prose et même en vers, comme le prouve certain couplet de chanson qui se terminait par ce jugement peu flatteur :

C'est de la sottise en bâton!

Malgré les envieux et les mauvais plaisants, Batton eut le plaisir de voir le succès lui donner raison, dans

une certaine mesure ; l'Amant jaloux, cette année et la suivante, obtint en effet 24 représentations. Toutefois cette reprise fut la dernière, et l'on peut terminer ici cette première période de l'administration Perrin, où, sauf de rares exceptions, les œuvres remarquables s'étaient succédé avec une continuité qui pouvait passer pour merveilleuse et qui ne devait se renouve-' 1er qu'en partie pendant les années suivantes.

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