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moins de quatre versions, toutes en un acte, de cette amusante bouffonnerie. L'année suivante Donizetti en donnait à Rome une adaptation musicale, sous son titre primitif, VAjo nell imbarazzo. Il appartenait à Sauvage et de Leuven d'en tirer, trente-cinq ans plus tard, une dernière mouture à l'usage de la salle Favart, et de conter à nouveau, comme écrivait Paul de Saint-Viclor, « l'histoire de ce précepteur, organiste comme don Basile et naïf comme Michel Perrin, qui se démène au milieu d'une tentation grivoise d'écoliers, de soubrettes, de dragons et de comédiennes. » Appelé d'abord Péché de Jeunesse, ce Don Gregorione manquait pas de gaieté, et Couderc personnifiait à ravir le personnage principal. Mais pour dessiner musicalement ce type original, il fallait une autre plume que celle du comte Gabrielli, dont le plus grand mérite était d'être bien en cour.
Cette faveur d'un Italien comme le comte Gabrielli est très symptomatique ; elle correspond manifestement à un état de choses qui n'existe plus; elle montre, par un nouvel exemple qui s'ajoute à tant d'autres, combien alors les musiciens étrangers étaient tenus en amitié, et quelle hospitalité généreuse leur accordaient les théâtres parisiens.
En 1859, par exemple, dans cette salle Favart avaient paru sept nouveautés; une seule était d'un Français, le Bosier; un Allemand, Meyerbeer, avait écrit le Pardon de Ploërmel; un Italien, Gabrielli, avait écrit Don Oregorio et quatre Belges avaient écrit le Diable au moulin, le Voyage autour de ma chambre, la Pagode et Yvonne, soit Gevaert, Grisar, Fauconnier et Limnander. On le voit, l'hospitalité que Bruxelles donne aujourd'hui à nos compositeurs, est comme le paiement d'une dette autrefois contractée.
Un fait explique, à quelques égards, la faveur dont jouissaient notamment alors les œuvres venues de la Péninsule : la France et l'Italie marchaient au combat, la main dans la main. Ainsi, le 7 juin, on fêtait la victoire de Solférino par l'exécution d'une cantate avec chœurs intitulée Italie, et dont Saint- Georges avait composé les paroles et Halévy la musique. Les interprètes s'appelaient Montaubry, Troy, Jourdan, Crosti, M""^ Faure-Lefebvre, et le succès fut tel qu'on en donna quatre autres auditions dans le même mois, le 8, le 10, le 27 et le 29; pour les deux dernières, Warot avait remplacé Montaubry. Le 15 août devait être exécutée une nouvelle cantate, écrite par M. Duprato sur des paroles de M. Trianon et confiée à M'*' Wertheimber, qui la servit au public deux jours de suite.
A côté de ces solennités en quelque sorte officielles, on pourrait en rappeler d'autres d'ordre plus exclusivement artistique ; celle, par exemple, du 23 avril, concert spirituel où figurait, parmi les numéros du programme, l'Enfance du Christ, de Berlioz. L'exécution de l'œuvre avait lieu sous la direction de Berlioz lui-même, cet incompris qui, dans la précédente élection à l'Institut, se présentant contre Ambroise Thomas, n'avait même pas obtenu une voix, cet enfiévré qui voyait le ridicule s'attacher à ses œuvres comme à sa personne, ce compositeur de musique à programme que visait assurément Emile Augier, lorsqu'il poussait jusqu'à la charge le portrait de Landara dans une œuvre aujourd'hui peu connue. Ceinture dorée. Simple souvenir : deux artistes participaient à ce concert en qualité d'accompagnateurs, dont les noms sont connus de tous, mais dont les destinées devaient être bien différentes :
Théodore Ritter, qui finit si misérablement, et Auguste Durand, le sympathique éditeur et compositeur parisien.
Rappelons aussi d'autres soirées plus directement liées à l'histoire ordinaire de la salle Favart, puisqu'elles marquent quelques reprises importantes, par exemple, le 19 avril, Fra Diavolo, avec Montaubry qui, dans ce rôle où il devait exceller plus tard, donna d'abord prise à certaines critiques. On jouait précisément cet ouvrage le "22 mai, lorsque se produisit un incident bizarre et effrayant à la fois, dont le récit fit le tour de la presse à cette époque. « Vers la fin du premier acte, on vit tout à coup une jeune femme enjamber le rebord de la deuxième galerie pour se précipiter dans la salle ; l'instinct de la conservation la retint un instant, et, se cramponnant au velours, elle demeurait suspendue dans le vide. On put la ressaisir enfin, et elle se trouva mal, ainsi d'ailleurs que bon nombre de spectatrices, témoins de cette scène. Revenue à elle, la malheureuse déclara se nommer Estelle D., âgée de vingt-huit ans et demeurant faubourg Saint-Honoré ; et, ce disant, elle retira vite de son corsage une lettre qu'elle déchira. On sut alors qu'un désespoir d'amour l'avait déterminée à se suicider, et l'on constata en effet que dans son domicile elle avait tout préparé pour recevoir sa dépouille mortelle, jusqu'au linge où elle devait être ensevelie »
Moins troublée, heureusement, fut la représentalion du 25 juin pour une reprise des Mousquetaires de la Reine avec interprètes nouveaux : Montaubry (d'Entragues), Mocker (Biron), Barrielle (Roland), Leprince (Créqui), Davoust (Gontaut), Duvernoy (le gi'and-prévôl), Coulan (Narboune), Ed. Cabel (Rohan),
^mes Faure-Lefebvre (Berthe de Simiane), Henrion (Athénaïs), Casimir (la grande-maîtresse). Une autre reprise, celle de V Ambassadrice, servit le 18 juillet pour le début, dans le rôle d'Henriette, d'une ancienne élève du Conservatoire, M"' Cordier, qui revenait des Etats-Unis et se voyait honorablement accueillie à côté de Joardan, Nathan, Ponchard, M""" Lemercier, Révilly, et Casimir. Enfin, le 22 septembre, reparut un ouvrage qu'on semblait négliger depuis quelque temps, le Songe cVune nuit dCété, avecMontaubry(Shakespeare),Crosti(Palstaff), Warot (Latimer), Nathan (Jérémy), M''^ Bélia, (Olivia), et une débutante, ]\l"°Monrose (Elisabeth), petite-fille du comédien de ce nom et élève de Duprez et de Mocker. « Son noble profil, écrivait alors Henri Boisseaux, a les arêtes finement découpées que les anciens donnaient à leurs déesses. Il y règne en même temps cette passion tempérée par de charmants sourires, dont le regard et la bouche de Marie Stuart savaient si bien le secret. » (? !)
Au cours du récit qui précède, presque tous les débutants de l'année 1859 ont été mentionnés, savoir, par ordre de date : M"« Breuillé, M"« Enjalbert, M'^'= Cordier, M. Ambroise, M"^ Marietta Guerra, M"" Monrose, M"* Emma Bélia; à ces noms il convient d'ajouter M^'^Faigle qui, le 27 juin, débuta modestement dans le Chalet (rôle de Betly) ; M. Caussade, sorti en 1859 du Conservatoire, où il avait obtenu le deuxième prix d'opéra-comique et le deuxième accessit de chant, et qui débuta le 22 août dans Zes Chaises à porteur (rôle du chevalier) ; M"' Geoffroy, venue des Bouffes-Parisiens, où elle jouait sous le nom de Coralie Guffroy, jeune et belle personne qui débuta le 26 septembre dans la Pagode (rôle de Na-
didja) ; enfin M. Holtzem, qui débuta le 3 octobre dans la Fille du Régiment (rôle de Tonio). Ainsi se trouvait compensée la perte de quelques artistes comme M"' Dupuy, qui, engagée à la Monnaie de Bruxelles, revint, il est vrai, l'année suivante à la salle Favart, comme M"^ Delacroix, également engagée à Bruxelles ; comme Delaunay-Ricquier, enlevé par le Théâtre- Lyrique auquel il appartenait, quand il épousa le 27 octobre sa camarade M"° Lhérilier. Vers le même temps, d'autres mariages d'artistes étaient signalés (outre celui de Faure avec M"*" Lefebvre) : celui de Berthelier avec M"* Boin et celui de M""" Ugalde, née Beaucé, avec M, Varcollier.
Mais, de tous ces déplacements, allées et venues, le plus fâcheux pour la prospérité du théâtre devait être celui qui, décidé alors, s'effectua au début de l'année suivante, le départ de Faure. Ce départ, suivi de près par la retraite du directeur Roqueplan, contribua à déterminer une crise pressentie depuis quelque temps déjà, et qu'un succès plus fructueux du Pardon de Ploërmel eût peut-être seul conjurée.
Quelque succès qu'il ait obtenu, l'ouvrage de Meyerbeer n'en fixe pas moins une date dans l'histoire de la salle Favart. Nombre de compositeurs avaient essayé d'élargir le cadre de l'Opéra- Comique ; avec VEtoile du Nord et le Pardon, Meyerbeer le fit presque éclater. Au lendemain de cette rude poussée, les nouvelles œuvres coulées dans le moule ancien devaient sembler grêles et médiocres ; de là un temps d'incertitude et d'insuccès. Plus tard, nous montrerons la victoire définitive remportée par ceux dont le génie souple et mesuré a su mettre à profit les conquêtes du présent pour les renouer adroitement à la saine tradition du passé, La
fusion des deux styles est le pi-incipe qui dominera la seconde période de l'histoire que nous avons entreprise. L'opéra mixte s'imposera au goût des musiciens comme à la faveur du public, et c'est de ce genre tempéré que relèveront les œuvres nouvelles dont le succès sera le plus brillant et le plus durable, Laila Roukh, Mignon, Carmen, Lakmé et Manon.