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Histoire de l'Ordre des assassins

Dans tous les pays et chez tous les peuples, les événemens tournent et se reproduisent en général dans un cercle infini et perpétuel, commeles nuits et les jours suivent la loi éternelle de la rotation. Toutefois, en parcourant l'histoire de là destinée du genre humain , nous rencontrons par intervalle des faits qui nous surprennent par leur grandeur et la richesse de leurs résultats, et interrompent l'uniformité de L'histoire du monde, tantôt en nous faisant éprouver de douces et fécon-

de9 émotions , tantôt en nous offrant le triste spectacle d'un monde bouleversé par le fanatisme. Plus est agréable ou pénible l'impression que laisse dans notre esprit le récit de ces événemens, plus ils méritent d'exciter 1 attentiou de l'observa leur et de trouver un impartial historien. Des faits inouïs et dont la vérité, bien que révoquée en doute, n'en est pas moins incontestable, sont une mine bien précieuse pour l'écrivain à qui il est donné de l'exploiter. Des événemens dont la connaissance est parvenue jusqu'à nous depuis qu'on écrit l'histoire , un des plus singuliers et des plus surprenans est sans contredit l'existence et la puissance de l'Ordre des Assassins , de cet ordre qui formait un état au sein des états et demandait à ses membres une soumission que n avaientpas encore exigée de leurs sujets les despotes de l'Orient; de cette association de fourbes et de dupes, qui, sous le prétexte d'améliorer les mœurs et d'épurer les croyances , ne faisait que saper les bases de toute morale et de toute religion ; enfin de cet ordre d'Assassins qui tenait toujours le poignard suspendu sur la tête des princes. Pendant deux siècles entiers , ils furent tout-puissans, parce qu'ils étaient partout redoutés. Enfin cette tourbe d'Assassins fut exterminée, et disparut sous les débris du kliaiifat, dont elle avait juré la ruine , parce qu'il était le centre de toute autorité spirituelle et séculière. L'organisation

— s *politique de cette société ne peut se comparer à celle d'aucune autre des sociétés secrètes ou des associations de brigands et de pirates qui ont précédé ou suivi. L'histoire de ces dernières ne nous présente que de malheureux essais ou d'infructueuses imitations. Quelque renommée que se soit acquise, des extrémités de l'Orient aux confins de l'Occident, le nom d'assassin qui , dans toutes les langues, a conservé la signification de meurtrier, il n'en est pas moins vrai qu'on n'a su jusqu'à ce jour que bien peu de choses sur l'histoire et les destinées de l'Ordre, sur ses doctrines , sur les principes de son gouvernement. Encore, ces détails, si incomplets par eux-mêmes, nous ont-ils é*é transmis sans suite , sans ordre, sans aucune vue claire et précise. Long-temps on a regardé comme un conte oriental et comme une tradition populaire tout ce que racontaient de cette colonie d'Assassins les historiens byzantins, les croisés et surtout Marco Polo; on n'ajoutait pas plus de foi aux récits de ce dernier qu'à ceux qu'Hérodote nous avait donnés sur les pays et les peuples de l'antiquité la plus reculée. Cependant plus les voyages ou l'étude des langues nous dévoilent l'Orient, plus nousajoutons de confiance à ces vénérables matériaux d'histoire et de géographie, plus nous voyons dans tout son jour le respect que professaient pour la vérité lepère de l'histoire ancienne et celui des voyageurs

modernes. L'historien de l'Ordre des Assassins

s'estime heureux de trouver sur sa route les rceherehes philosophiques, historiques, chronologiques et topographiques d'un Falconet, d'un Sylvestre de Sacy, d'un Quatremère et d'un Rousseau: ces ouvrages, qui ne laissent rien ignorer des rapports de l'Europe avec l'Orient, ne lui ont pas été moins utiles que ceux des Deguigncs et des d'Herhelot , et que l'histoire récente des croisades par Wilken, pour laquelle cet écrivain a exploré les plus anciens documens que nous ont laissés les historiens des croisades et les Arabes contemporains ; mais ni Withof, avec sa loquace prolixité , ni Mariti, dont l'esprit étroit se complaît dans l'obscurité, ne sauraient mériter la même reconnaissance de la part de l'historien. Outre l'ouvrage arabe d'Aboulféda , celui de Mirkhond en langue persane et les morceaux pleins d'intérêt que nous a donnés Jourdain sur la dynastie des Ismaïlites, îl est encore une foule de sources inconnues où peut puiser l'historien. Tels sont, chez les Arabes, la grande topographie d'Egypte par Macrisi et les prolégomènes politiques d'Ibn-Khaledoun; chez les Turcs, la Géographie précieuse et les Tables chronologiques d'îîadschi-Khalfa, le Lit de roses des khalifes par Nasmisade , les deux Collections des histoires et des contes de Mohammed le secrétaire et de Mohammed Klaufî, l'Explication et le choix de* histoires par Hessarfenn et

Mohammed-Effendi ; et chez ies Persans, l'Histoire universelle de Lari, le Musée de Ghaffari, etc., ouvrages qui, tous, peuvent servir de modèles dans l'art de classer les faits et décrire l'histoire. Tels sont encore l'Histoire de Y\ assaf, le Conquérant du monde par Dschovaïni, la Biographie des poètes par Devletschâh, l'Histoire du Thabéristân et du Masendérân de Sahireddin, et enfin, les Conseils aux rois par Dschelali de Kaïn.

Tous ceux qui jouissent de l'inappréciable avantage de pouvoir puiser à ces sources encore inexplorées de l'histoire orientale , ne peuvent s'étonner assez de la richesse de ces trésors. Là , 1 historien apprend quel fut le gouvernement de ces grandes monarchies , comment une multitude d'autres dynasties héritèrent de cette puissance d'abord unique ; il les voit se produire sous mille et mille formes, il pénètre au sein des chronologies les plus fabuleuses des peuples anciens, en même temps qu'il trouve sous sa main les annales les plus exactes des empires modernes. C'est alors qu il découvre quelles ténèbres régnaient avant l'apparition du prophète et quelles lumières se répandirent après lui; il aime à lire les miracles des Persans , les hauts faits des Arabes , à voir comment le génie destructeur des Mogols menaçait les empires dune destruction totale, et admire la judicieuse politique des Ottomans. A ia vue de tant de richesses encore

ignorées , l'historien désespère de ses forces , la plus longue vie lui semble trop courte pour épuiser cette mine féconde, et 1 abondance des matériaux ne contribue qu'à augmenter son incertitude sur le choix. Malgré cette foule d'écrits divers, il ne trouve nulle part un ouvrage complet; peu importe que son choix soit guidé par le hasard ou par ses affections particulières, la nouveauté ou 1 intérêt des faits excitera toujours l'attention. Bailleurs, dans un siècle éminemment historique il se présentera des hommes qui sauront mettre en œuvre ces documens inconnus.

Un proverbe arabe dit : « On ne laisse point sur la route la pierre de construction : » celui qui veut étendre ses connaissances, qui s'est voué aux recherches historiques et qui peut puiser aux sources^ s'inquiète peu de savoir avec quoi et dans quel but il commencera ses travaux. Il n'en est pas ainsi de l'écrivain consciencieux qui ne travaille avec amour qu'après s'être entouré de tous les documens connus, désireux de s'éviter par une scrupuleuse exactitude le reproche de légèreté. Envisagés sous ce rapport , les matériaux d'abord si nombreux pour l'histoire de l'Orient, se réduisent dans une étonnante progression. Où est en Orient ou en Occident la riche bibliothèque qui possède les ouvrages nécessaires pour traiter à fond les époques les plus mémorables de l'histoire orientale et dont le nom môme nous est à peine connu ?

Qui, par exemple, se chargerait d'écrire l'histoire du khalifat, celle du gouvernement des familles de Ben-Ommia et d'Abbas , sans connaître dans tous ses détails l'histoire de Bagdad par Ibn-Khatib , et celle de Damas par Ibn-Iïassaker , la première en soixante, la seconde en quatre-vingts volumes ? Qui oserait faire une histoire complète de

I Egypte sans avoir lu Macrisi et les ouvrages où cet auteur a puisé lui-même?

Celui qui veut écrire Ihistoire persane rencontre encore de plus grandes difficultés, qu'il veuille traiter soit 1 époque la plus reculée où la vie des héros est si entremêlée de fables, soit l'époque intermédiaire où la monarchie persane se subdivise en un nombre infini de dynasties, soit enfin l'époque moderne où cet empire s'écroule en proie à toutes les fureurs de l'anarchie. Plusieurs siècles encore passeront avant que les trésors littéraires de l'Orient soient complétés dans les bibliothèques de lOccident par des princes amis des lettres ou des voyageurs avides d instruction , avant que des traductions ou des études philologiques plus étendues les rendent accessibles au grand nombre.

II est impossible d'écrire l'histoire de l'Orient sans lire et sans consulter les auteurs originaux. Explorer ces sources, tel est le premier devoir de 1 écrivain. L'histoire des Ottomans fait seule exception : aujourd'hui encore on peut s'ouvrir les sources relatives à l'histoire primitive de ce peu-

pic, sources (juin ont pas plus Je cinq cents ans d'existence ; elles peuvent en outre se compléter et se rectifierparles histoires contemporaines des Byzantins et de quelques Européens modernes. Cependant un ouvrage historique exige tant d'années de recherches et de si longs travaux préparatoires, que c'est seulement lorsque nous nous sommes vu en possession de toutes les sources originales qui pouvaient éclairer l'histoire des Assassins, que nous nous sommes déterminé à livrer au public le résultat de nos éludes. On y trouve en abondance des matériaux que l'Europe savante s'affligerait de ne point connaître et dont la rareté avait, plus dune fois arrêté au milieu de leur carrière ceux qui avaient tenté d'écrire 1 histoire des empires d'Orient. Quand même de brillantes descriptions de batailles, un récit d actions éblouissantes et de magnifiques entreprises commerciales, la liste des grands monumens qui furent élevés durant cette période, présenteraient, quelaue sécheresse, elle sera plus que compensée par le haut intérêt historique qu inspire cet ordre des Assassins qui a si fortement, influé sur les gouverncmens et les religions de l'Orient. Les Assassins ne sont qu'une branche des Ismaïiites, qui ne sont point, comme on a long-temps supposé, les ancêtres des Arabes, descendus eux-mêmes d'Ismaïl, fils d une femme nommée lïagar, mais une secte qui a pris naissance au sein même de l'Islamisme,

~ 9 — et dont l'origine remonte à l'Imam Ismaïl, fils de Dschafer. Afin de faire connaître à fond quelles étaient leurs doctrines et sur quelles bases fut assise leur puissance , nous croyons nécessaire de remonter à l'Islamisme même et de dire quelques mots de son fondateur et des sectes qui s'élevèrent de la nouvelle religion qu'il venait de proclamer.

Au septième siècle de 1 ère chrétienne, lorsque Nou&dbirvf an , surnommé le juste, faisait briller sur le trône impérial de Perse l'éclat de ses hautes vertus, et que le tyran Phocas déshonorait par ses cruautés celui de Byzance , la même année où les armées persanes fuyaient pour la première fois devant les hordes arabes du vice-roi révolté d Tîira, et où Abraha, roi chrétien de Habesch, le Seigneur des Eléphans , accouru de l'Afrique pour détruire la sainte maison de la Kaaba, fut contraint de renoncer à son entreprise, arrêté par la variole qui dévastait alors le vieux continent, ou, comme dit le'Koran, l'année ou les oiseaux de la vengeance céleste jetèrent après ses troupes de petites pierres qui causèrent leur mort, cette année , si mémorable pour les Arabes quelle fut pour eux la date d'une ère nouvelle, celle des éléphans , la nuit même où le palais de Khosroès à Médaïn fut prêt à s'écrouler, ébranlé jusque dans ses fondemens par un tremblement de terre qui tarit les hcs et éteignit sous les ruines

— iodes temples les feux sacrés , cette nuit , Mohammed vint au monde. Sa biographie a été écrite par tous les peuples qui suivent ses lois; Maracci (i), Gagnier (2) et Sale (3) ont tiré de ces nombreux volumes ce qu'on connaissait de lui jusqu'à ce jour en Europe; le premier, entraîné par un zèle fanatique, ne présente pas toujours les fait* sous leur véritable jour; le second est le plus profond et le plus véridique ; le dernier est libre de préjugés ; mais en écrivant la vie de ce législateur à la fois conquérant et prophète , il est difficile d'atteindre à la hauteur ou se sont élevés Voltaire, (4) Gibbon (5) et Muller (6). Nous nous bornerons donc ici à ne dire de lui que ce que ces trois derniers historiens ont omis faute de sources ; cependant il est nécessaire de donner une idée juste de sa doctrine et de celle des Ismaïlites qui dans la suite mine et remplace la première.

Mohammed, fils d'Abdallah et petit-fils d'Abdolmotaleb, sorti du sang le plus noble parmi les

(i)Maracii Prodromus Alcorani . Patavii. 1698.

(2) Gagnier, Vita Mdhammedis ex Abulfeda, Oxonii 1733.

(3) Sale's Koran, London, 1754; Mohammed, par Claudius et Savary.

(4) Voltaire, Essai sur les Mœurs et l'Esprit des Nations, t. 1 1 , chap. 6.

(5) The History qf the décline and J ail of the roman Empire , by Gibbon , chap. l.

(6) Les vingt-quatre livres de l'Histoire Universelle , par J. de Muller, liv. xh, chap. 2.

Arabes, c'est-à-dire de la famille desKoreiseh, gardienne des clés de la sainte maison de la«Kaaba, se sentit appelé à ramener sa nation perdue dans 1 idolâtrie a la connaissance d'im seul et vrai Dieu. En commençant ce grand œuvre, il se proposait de purifier la religion naturelle des taches de la superstition, entreprise essayée avant lui par divers prophètes à des époques différentes, et d'accomplir cette sublime mission en devenant le législateur de son peuple. Trois religions, le christianisme,le judaïsme et le sabéisme,se partageaient l'Arabie. Fondre ces trois religions en une seule, réunir ce qu'elles avaient de commun, afin que la religion nouvelle pût donner aux Arabes la liberté et la puissance dans le monde politique , tel était son but; il l'atteignit au déclin de sa vie, après avoir passé toute sa jeunesse en méditations. Sa mère, Emina, née juive, mais convertie en bas âge, dans un voyage en Syrie, par le moine chrétien Sergius, avait, dès son enfance, imbu son esprit des idées religieuses que Moïse et J.-C. avaient jetées dans le monde. Aussi 1 idolâtrie de la Kaaba, où trois cents idoles réclamaient l'adoration des peuples, lui apparaissait-elle dans toute sa turpitude. Les juifs attendaient le Messie comme le sauveur d'Israël, les chrétiens le Paraclet comme un consolateur, un médiateur : pénétré de ces croyances, Mohammed arrivé à l'âge de 4° ans , âge qui de tout temps fut considéré dans l'Orient comme l'âge nécessaire

d'un prophète , sentit au Tond de son âme comme une voi$ divine qui l'exhortait à lire au nom du seigneur les comuiandemens du ciel (i) et à se faire reconnaître par son peuple comme le prophète et l'envoyé de Dieu. Son éloquence entraînante, ce génie de poésie enthousiaste dont la nature l'avait doué, la vivacité de son imagination, la nohlcsse de ses manières commandaient un profond respect ; ses mœurs étaient douces, il était brave , généreux et possédait au plus haut degré le don de la persuasion ; ers qualités qu'admirent tous les peuples, mais plus encore les fiis du Désert, lui gagnèrent tous les cœurs. L'Arabe de tous les temps a sympathisé avec les héros et a chéri ia libéralité, mais rien n égale son amour pour les grands poètes, dont les œuvres, écrites en lettres d'or, étaient suspendues aux murs de la Kaaba en honneur de Dieu , comme témoignage d'une inspiration divine.

Le Koran est le chef-d'œuvre de la poésie arabe; ce qui distingue ee poëme de tous les autres, c'est la sublimité des idées qui percent au milieu d'un chaos de traditions et de lois confuses , et 1 énergie du langage. Jamais, ni avant ni après lui, poète arabe n'eut une si haute gloire. Lebid, un

Y, Ihra biismi reblike, lis au nom de ton seigneur: tel est le commencement de la première soura qui fut publiée : dans l'ordre actuel, elle se trouve la quatre-vingt-seizième.

des sept grands poètes dont les ouvrages portaient le nom d'Al-Moallakat, les suspendus, parce qu'ils étaient suspendus aux murs de la Kaaba, les en arracha comme n'étant pas dignes d'un tel honneur après avoir lu le commencement sublime de la deuxième soura du Koiv.n; Hassan le satirique, qui poursuivait le prophète de sa verve moqueuse et qui, suivant la tradition, fut réfuté par des vers envoyés du ciel , se vit forcé de reconnaître la puissance irrésistible de sa parole et de ses armes après la conquête de la Mecque, et Kaab, fils de Soheir, lui rendit un hommage spontané , en lui adressant une hymne de louanges qui lui fit obtenir du prophète comme récompense le don de son manteau. 11 se trouve encore aujourd'hui parmi les trésors de l'empire Ottoman et est vénéré et touché tous les ans au mois de ramasan, avec de grandes cérémonies, par le sultan , les grands fonctionnaires cl la cour. La haute destinée à laquelle parvint Mohammed en changeant îe titre de poète contre celui de prophète, engagea depuis quelques poètes arabes a suivre son exemple, mais ce fut sans succès et souvent au péril de leur vie : Moseleima, contemporain de Mohammed et comme lui poète de la nature, fut cependant sur le point d'être pour lui un rival très dangereux. L'idée qu'on ne saurait jamais atteindre la divinité du Koran n'avait pas encore reçu la sanction des siècles. Ibn-Mokaffaa, l'agréable traducteur des

-* 14 m fable» de Bidpai, qui s'était enfermé des semaines entières pour l'aire un seul vers et qui soutint la comparaison avec ce passage sublime du Koran sur le déluge : Terre, bois tes eaux, deux, retenez vos cataractes , ne rapporta pour fruit de ses longs travaux que la renommée d'un déiste; Molenebbi ( homme qui prophétise ) acquit a" la vérité la gloire d'un grand poète , mais non celle d'un prophète. Ainsi le Koran fut exclusivement regardé pendant douze siècles comme un poëme incréé, céleste, inimitable, comme la parole éternelle de Dieu.

La parole du prophète c'est la sunna, c'est-a-dire la collection de ses harangues et de ses commandemens qu'il donnait de vive voix. Dans ces lois, de même que dans le Koran écrit, on trouve une vive imagination, une grande force de volonté, une connaissance profonde de l'homme ; on y reconnaît à chaque pas le génie du grand poète et du législateur. Jusqu'à ce jour le Koran n'a été présenté nulle part sous ce point de vue; dans ce qui suit nous allons analyser la parole du prophète.

L'acte de foi de l'islamisme, c'est à dire résignation à la volonté de Dieu, est : « il n'y a d'autre Dieu que Dieu et Mohammed est son prophète ; » toute sa doctrine se réduit à cinq articles de foi et à autant de devoirs pour le culte extérieur : les premiers consistent dans les dogmes suivans : la croyance en Dieu , à ses ange» , à ses prophète* >

~ 15 — au jugement dernier et à la prédestination; les devoirs religieux sont l'ablution, la prière, le jeûne^ l'aumône et le pèlerinage à la Mecque. Ils forment à eux tous un mélange de christianisme, de judaïsme et de sabéisme, seulement il n'y a point d'autres miracles que celui de la création et de la parole , c'est-à-dire les vers du Koran ; l'Ascension de Mohammed qui s'y trouve n'est qu'une ligure dans le genre de celle d Ezéchiel , et l'alborak ou le cheval céleste du prophète avec un visage d'homme , une imitation de la vision du prophète juif. Les dogmes des choses dernières, du jugement des morts , de la balance ou se pèsent les âmes, du pont de l'épreuve, des sept enfers et des huit paradis , sont empruntés aux traditions persanes et égyptiennes. Les joies que donnent les plaisirs des sens et les raffinemens de la volupté, des lits de gazon sous l'ombrage, près desquels murmurent des ruisseaux cachés sous les fleurs, des kiosques dorés, des coupes précieuses, des buffets magnifiques, des sofas moelleux, des sources aux ondes argentées et de jeunes garçons d'une ravissante beauté, sont les plus grandes récompenses du ciel ; les sorbets mousseux et le plus pur vin puisé aux sources de Kewszer et de Selsebil, sont la nourriture de l'homme pieux qui se sera abstenu sur la terre de boissons enivrantes; de jeunes fdles aux yeux noirs et d'une éternelle jeunesse partageront la couche du juste

et surlout de celui qui aura remporté la palme du martyre dans une sainte guerre contre les ennemis de la foi ; à lui félicité éternelle, car le paradis est sous l'ombre des épées, et l'épée des croyans doit servir sans cesse contre les infidèles, jusqu'à ce qu'ils se convertissent à L'islamisme ou se soumettent en payant un tribut ; c'est chose légale que de tuer celui qui menace la foi ou l'empire , et si le meurtre est quelquefois pardonnable, la révolte ne l'est jamais. LeKoran règle encore les droits des époux et des héritages , les droits et les devoirs des femmes, auxquelles Mohammed a le premier assuré une existence civile dont elles semblent avoir à peine joui avant lui chez les Arabes; mais il est muet sur l'ordre de successibilité au trône, sur les droits à exercer sur les pays conquis et sur la manière de irs gouverner. La domination suprême est à Dieu, il la donne et iule à qui lui plaît. Ces formules générales par lescpielles on exprimait la volonté céleste ouvraient un vaste champ aux despotes et aux usurpateurs, mais la pensée intime de Mohammed était que la domination appartenait de droit au plus vaillant, et il déclara un jour expressément qu'Omar, dont il avait remarqué l'énergie extraordinaire , possédait toutes les qualités d'un prophète et d'un khalife. La tradition ne nous a rien conservé de semblable sur le compte du débonnaire Ali, son gendre. Il n'était point

échappé à la perspicacité du prophète , que dans les déveîoppemcns successifs de l'histoire du monde, rien n'était stable, qu'aucune institution humaine n'était d'une durée permanente et qu'il arrivait rarement qu'un siècle héritât de l'esprit du siècle qui l'avait précédé; c'est dans cet esprit qu'il faut entendre une de ses prophétiques paroles : « Le khalifatnc durera que trente ans après ma mort. »

Il est h présumer que si Mohammed avait voulu donner à ses plus proches parens la succession, ou, comme disent les Arabes, le khalifat , il aurait revêtu de cette dignité son gendre, Ali; mais, comme pendant sa vie, il n'avait fait à cet égard aucune disposition , car les louanges qu'il adressa à Ali, et que rapportent les sectateurs de ce dernier, sont trop problématiques pour être une preuve de ses volontés ultérieures , il paraît qu'il voulut abandonner aux croyans le choix du plus digne. Après lui les Moslimins proclamèrent émir et imam celui qui le premier s'était converti à l'islamisme, Eboubekr-Eszszidik, le vrai, et après son règne, qui fut de peu de durée, Omar-Aîiarouk, le tranchant, et lui jurèrent fidélité en lui donnant la main. La sévérité d'Omar, aussi inflexible pour les autres que pour lui-même, et la vive énergie de son caractère, donnèrent dès le principe à l'islamisme et au khalifat cette tendance fanatique et despotique qui avait été jus-

que-là entièrement étrangère à ces naissantes institulions.L'csprit de conquête s'était, il est vrai, déjà révélé dans les premières entreprises de Mohammed contre les chrétiens de la Syrie, les juifs du Khaihar et les idolâtres de la Mecque; les victoires d'Eboubckr dans l'Yémen et la Syrie, apprirent aux fidèles qu'il suivait les traces du prophète; mais c'était à Omar qu'il était réservé de consommer le triomphe del'islamisinc et du khalifat. Ce vaillant général prit Damas et Jérusalem , renversa l'ancien trône des Perses et ébranla celui de By zance, auquel il enleva deux de ses plus puissans appuis , la Syrie et l'Egypte. Ce fut alors que le zèle aveuale du khalife et de ses généraux détruisit les trésors littéraires amassés pendant des siècles par les philosophes grecs et persans , que la bibliothèque d'Alexandrie servit à chauffer des bains publics , et que les livres de Medaïn firent déborder les eaux du Tigre (i). Omar proscrivit, sous les peines les plus sévères, l'usage de l'or et de la soie, et défendit aux Moslimins de se livrer à la navigation, ce puissant moyen de communication et de commerce pour les peuples, et d'échange pour les idées. C'est ainsi qu'il conserva ses conquêtes et affermit les doctrines de

(i) Celait se trouve raconté non seulement par Aboulfaradscb, niais encore par Macrisi et Ibn-Khaledoun ; il est en outre continué par Hadschi-Ivhalfa.

l'islamisme, veillant avec une sorte de jalousie à ce que leur pureté fût à l'abri des atteintes de toute influence étrangère et h ce que les mœurs des vainqueurs ne fussent point corrompues par le luxe des vaincus. Ce n'était pas sans fondement qu'il redoutait pour les Arabes le contact de la civilisation et des institutions plus avancées des Grecs et des Persans. Mohammed lui-même avait déjà fait sentir à son peuple, si avide du merveilleux, la nécessité de se défier des contes et des récits fabuleux des Persans.

Osman laissa échapper les rênes du gouvernement, que son prédécesseur, Omar, avait tenues d'une main si ferme. Ce khalife fut le premier qui périt dans une conspiration sous les poignards des révoltés. Ali, gendre de Mohammed, ne monta sur le trône, souillé du sang de son prédécesseur, que pour le teindre bientôt du sien. Une grande partie des Musulmans refusa de reconnaître Ali, gendre de MohammedjComme prince des vrais croyans, et de lui rendre hommage; ils furent appelés Motasali, les apostats (i), et formèrent une des plus grandes et des premières sectes de l'islamisme; à leur tête était Moawia, de la famille d'Ommia, dont le père, Ebousofian , avait été un des adversaires les plus redoutables du prophète. Il fit suspendre les vè-

i) Aboulféda, Arrnaks Moskmici, t. i , p. nSu.

terriens ensanglantés d'Osman à la chaire de la grande mosquée de Damas , afin d'exciter les Syriens à venger sa mort sur Ali; mais la haine éternelle qu' Aïsché avait jurée à Ali, du vivant même de Mohammed son époux, etde son père Eboubekr, hâta sa perte plus encore que l'ambition de Moawia; cette haine datait de la sixième année de l'hégire, où, pendant l'expédition que lit le prophète contre la tribu Moszthalak , Aïsché, la chaste, s'égara avec son compagnon de voyage Sofwan, fils de Moattal. Ce fut l'objet de beaucoup de conjectures calomnieuses; nombre de sceptiques et d'incrédules contestèrent à Aïsché le nom de chaste, au point qu'il fallut envoyer du ciel une soura aiin d'apaiser ces bruits et sauver l'honneur cl' Aïsché et du prophète. C'est depuis celte sentence, prononcée par les saintes écritures de l'islamisme, qu'elle n'a plus cessé d'être considérée comme le modèle de la chasteté. Quatre-vingts calomniateurs tombèrent aussitôt sous le glaive vengeur, mais ce ne fut que plus tard qu'Ali paya de son trône et de sa vie ses cloutes inconsidérés. Aïsché conduisit elle-même ses deux généraux , Talha et Sobeir et les encouragea par sa présence dans la bataille où ils périrent tous deux. Une partie des troupes d'Aïsché refusèrent de combattre et se déclarèrent hautement en faveur de son ennemi; depuis lors on les appela Khawaredschi, les transfuges, et plus tard elles formèrent une secte puis-

santé, aussi hostile que celle des Motasali à la famille de Mohammed , mais qui professa sur un grand nombre de points une doctrine différente. A la seconde bataille près de Saffaïn , Moawia lit porter le Koran devant l'armée sur les pointes des lances (i), et, après celle de Neheran, Ali fut forcé d'abdiquer l'empire à Daumetol-Dschendel, et bientôt après il fut assassiné. C'est ainsi que, par une suite de révoltes et d'assassinats , le khalifat, d'abord héréditaire dans la famille d'Ali , passa a celle d'Ommia, après un laps de 5o ans , terme fatal que Mohammed lui avait fixé.

Le khalife ou successeur du prophète était non-seulement émir-al-mominin , prince des vrais croyatis, mais encore imam-al-moslimin , chef des soumis; prince suprême et pontife , il portait de la même main l'étendard et le glaive, et se revêtait du manteau du prophète. Ce monde nouveau, créé par l'islamisme, ne devait jamais obéir qu'à un seul khalife légitime comme la chrétienté à un seul pape. 'Mais aussi, de même que souvent trois papes se disputaient la triple tiare ^ l'on vit trois khalifes se disputer la domination suprême des trois parties du monde. Après que la famille d'Ommia eut perdu son trône de Damas, elle régna encore en Espagne , de même que la famille dWbbas sur les bords du Tigre, et

(i) Aboulféda, t. I , p. 5i4«

22 ~ celle de Fatima sur les rives du Nil. Les Ommiades, les Abassides et les Fatémites, régnaient à la fois, en qualité de khalifes à Grenade, à Bagdad et au Caire; aujourd'hui encore, les princes des familles de Katschar et d'Osman occupent avec le même titre les trônes de Téhéran et de Stamboul; les droits de ces derniers à un pareil titre sont légitimes , car, après la conquête de l'Egypte par Selim, les insignes du khalifat, l'étendart, le glaive et le manteau du prophète, qui jusqu'alors se gardaient au Caire , furent confies à la garde des saintes villes de la Mecque, où il naquit, et de Médine, où était son tombeau. C'est pour cela qu'ils s'appellent gardiens des deux saintes villes. Padischah. et schah, empereur et roi, sultan-alberrein et khakan-albahrein , sont des mots qui signifient dominateurs et seigneurs de deux parties du monde et de deux mers; ils pourraient aussi facilement se dire les protecteurs de trois saintes villes, les maîtres de trois parties du monde et les dominateurs de trois mers, car Jérusalem , la Mecque et Médine sont en leur possession. Ils commandent en Europe , eh Asie et en Afrique ; enfin , la mer Noire , la mer Rouge et la mer Blanche, baignent des contrées soumises à leur pouvoir.

Ces courts éclaircissemens justifieront cette digression sur la puissance actuelle des Moslimins. Revenons maintenant à leur histoire primitive.

Les premiers et les plus grands schismes qui éclatèrent au sein de l'islamisme durent leur origine à l'interminable lutte qui s'engagea pour acquérir la puissance séculière, et la scission dans les croyances amena bientôt le démembrement de l'empire. Nous avons déjà remarqué quelle fut l'origine des grandes divisions politiques et religieuses des motasali et des khawaredschi, des apostats et des transfuges; ces deux partis avaient des opinions tout opposées sur les divers dogmes de la religion dominante, mais surtout sur les droits qu'ils attachaient aux dignités de khalife et d'imam. Ce sont ces prétentions diverses qui ont fait naître dans l'islamisme tant de sectes différentes : on n'en compte pas moins de soixantedouze; une tradition fait prédire à Mohammed que la religion de son peuple se divisera en soixante-treize branches, mais qu'une seule sera la vraie. Scheheristani et Macrisi nous en donnent l'instructive énumération, que nous omettons ici à dessein , et nous fournissent des détails circonstanciés sur chacune d'elles. Sylvestre de Sacy est le premier qui ait appelé sur toutes ces diverses sectes l'attention publique, dans une petite lecture qu'il fit à une séance de l'Institut de France. Examinons actuellement ces deux branches principales de l'islamisme au moment où cette religion nouvelle s'est répandue dans l'Asie. Aujourd'hui encore , après une existence de douze

siècles, on en voit surgir une innombrable quantité de petites sectes. De ces deux branches ont pris naissance les doctrines des sunnites et celles des schiites, qui encore aujourd'hui offrent beaucoup de points de dissemblance ; le plus grand c'est que les sunnites regardent comme légale la succession des quatre premiers khalifes; lcsschiites au contraire ne reconnaissent d'autres droits que ceux d'Ali et de ses successeurs. Les Sunnites ont en horreur le meurtre qui fut commis sur la personne d'Osman, et les schiites ne sauraient pardonner celui dont Ali et ses fds furent les victimes; ce qui fait l'exécration des uns est justifié par les autres, ce que les uns admettent les autres le repoussent. Cette opposition, qui existait déjà dans la plus grande partie de leurs dogmes, prend, avec le cours des siècles, un caractère bien plus marqué à mesure qu'il se manifeste une plus complète dissidence entre les divers intérêts politiques des différentes nations qui suivent cette religion. De temps immémorial presque toutes les guerres entre les Turcs et les Persans, dont les premiers sont sunnites et les autres schiites, sont aussi bien des guerres de religion que des guerres de peuple à peuple, et les essais si souvent répétés, et en dernier lieu encore par Schàh-Nadir, pour confondre et réunir ces deux sectes, furent toujours aussi infructueux que ceux qui furent tentés pendant plusieurs siècles pour réunir l'église chrétienne

d'Orient et celle d'Occident. Leur schisme ne saurait se mieux comparer dans l'histoire qu à celui des sunnites et des schiites.

Tous les traités publiés jusqu'à ce jour en Europe sur les divers systèmes religieux de l'islamisme ont tous été puisés à des sources sunnites. Ils nous ont appris que les sunnites, ceux que nous considérons comme les vrais croyans, se partageaient en quatre classes qui, bien que d'accord entre elles sur les points essentiels des dogmes, se divisaient sur quelques autres moins importans ; du reste, cette différence peut , selon nous, se comparer à celle qui dans l'église catholique existe entre le rite romain, celui des Grecs arméniens et le rite syrien, tous d'une égale valeur canonique. Les quatre sectes des Sunnites, entièrement orthodoxes sont appelées du nom des quatre grands imams Malek, Schafii, Hanbali, Abou-Hanife; ce sont leurs pères de l'église; leur doctrine et surtout celle du dernier, qui est considérée comme dominante dans l'empire Ottoman,, est suffisamment connue par l'exposé précieux qu en a fait Mouradja-Ohsson. Les sectes des schiites qui se subdivisent encore en plusieurs autres ne le sont pas autant. De même que les non-catholiques se subdivisent en protestans, réformés, anabaptistes, quakers etc., les Schiites ont quatre sectes principales, qui sont les kaissaniyé,les seidiyé,les ghoultat et les imamié. Nous mettrons h profit les tra-

vaux d'Ibn-Khalcdoun et de Lari pour en donner un aperçu précis , aperçu reclamé tant par la nouveauté du sujet que par les rapports qu'elles ont avec notre histoire. La principale cause de leur dissidence est leur manière d'interpréter les prétentions d'Ali et l'ordre de successibilité a la dignité d'imam , c'est-à-dire de pontife suprême de l'islamisme qui devait être héréditaire dans la famille de ce pendre de Mohammed.

i. Les Kaissaniyé, ainsi appelés d'un affranchi d'Ali, soutiennent qu'il avait transmis le droit de succéder non à ses fds Hassan et Hossein , comme le croient presque tous les autres schiites , mais à leur frère Mohammed-Ben-Hanfie ; cette secte se divise en plusieurs branches ; nous n'en mentionnerons seulement que deux ; la première est celle des Wakifiyé, ceux qui sont debout; suivant eux la dignité d'imam est restée dans la personne de Mohammed, et n'a pas été transmise à un autre, car telle est leur croyance , le prophète n'est jamais mort , il n'a fait que disparaître de la terre pour reparaître plus tard, opinion partagée par les deux poètes arabes Koszir et Seid-homaïri; la seconde est celle des Haschemiyé , qui prétendent que la dignité d'imam a été transférée de Mohammed-Ben-Hanfie à son fds Abou-Haschem , qui a nommé pour son successeur Mohammed , de la famille d'Abbas , qui l'aurait transmise à son fils Ibrahim , et celui-ci à son frère Abdallah-Seftah,

fondateur de la dynastie. Il est évident que le but des Hascliemiyé était d'établir les prétentions de la famille d'Abbas au trône des kbalifes , c'est ce que fit en eifet Abou-Moslem, un des principaux docteurs et prédicateurs de cette secte.

ir. Les Seidiyé qui forment la seconde secte principale des Scbiites , soutiennent que la dignité d imam a été transférée par Ali (i), d'abord à Hassan et Hossein, puis à Ali-Seinolabidin, qui à son tour la transmit h son fils Seid ; presque tous les autres Scbiites regardent après Seinolabiclin , comme l'imam légitime, son fils Mohammcd-Bakir, frère de Seid. Les Seidiyé, outre qu'ils différaient entre eux sur le mode d'après lequel la dignité d imam avait été transférée par succession , ne peuvent encore s'accorder avec les ïmamié sur deux points essentiels. i°Ils ne reconnaissent comme véritable imam que celui qui à la piété réunit encore la libéralité , la valeur, l'érudition et les autres vertus qui font la gloire du prince et le bonheur des peuples ; les Imamié , au contraire , ne demandent que l'observation des devoirs religieux, tels que la prière, le jeûne et l'aumône. 2° A l'exemple de Seid, ils regardent comme légitimes les klfalifats d'Eboubekr, d'Osman et d'Omar, tandis que la plus grande partie des autres scbiites les

i . Après J.-C. 75o ; de l'hégire . 02.

— 2R — repoussent comme illégitimes , et qu'ils sont en horreur aux Imamié. C'est cette diversité clans les croyances qui a fait donner aux scidiyé , par les autres scliiitc?, le surnom de RéwaGs, dissidens. Les seidiyé se divisent encore en d'autres branches , suivant qu'ils font remonter l'origine de 1 imamat à Seid , à son père Scinolahidin ou à son frère Bakir. C'est d'eux que sortit cette multitude de prétendons au trône , qui se sont élevés dans le nord et l'ouest de l'Asie; Ici fut Edris, fds d'Edris, frère de Mohammed (1); c'est à ce dernier , connu généralement sous le nom de Nefs-Sekiyé, l'âme pure , que le fds de Seid, Yaîiya, pendu à Khorassân, avait dit-on, cédé ses prétentions à l'imamat, et Edris, le même que nous avons nommé plus haut, sut les faire valoir, pour fonder la dynastie desEdrissites, dans la ville de Fez, qu'il avait hàlie. Suivant d'autres , Mohammed fils d'Abdallah, nommé aussi lame pure et Mehdi, céda l'imamat à son frère Ibrahim, et celui-ci à Issa son plus proche parent. Ces trois hommes , qui avaient élevé des prétentions au khalifat, sous le règne de Manszour , expièrent leurs tentatives par la perte de la vie ; leur supplice affermit la famille d'Abbas sur le trône , qui , plus tard , fut encore une fois ébranlé par un des descendans dlssa avec le secours des Africains du Zanguebar

(i) Après J.-C. 787; çle l'hégire. 172.

( Sindschi ) qui alors inondèrent l'Asie. Dans le Dilem, un certain Naszir-Atrousch invita le peuple à reconnaître les prétentions qu'élevèrent au khalifat Hassan-Ben-Ali, un fils d'Omar, le frère de Seinolabidin et l'oncle de Seid ; c'est de cette manière que s établit la domination d'Hassan , dans le Taberistan , c'est ainsi que les seidiyé propagèrent aux dépens du kîialifat abasside leurs opinions sur la succession de l'imamat en Afrique et en Asie (i).

m. Ghoullat, les exagérés. Ce titre qui est commun à plusieurs sectes , indique l'exagération et le débordement de leurs doctrines , qui dépassent de beaucoup les bornes de la raison , et dans lesquelles on reconnaît facilement des traces de métaphysique gnostique, et de mysticisme indien. Ils parlent seulement d'un imam, comme les juifs d'un messie , et attribuent à Ali les mômes propriétés divines que les chrétiens à Jésus-Christ ; quelques-uns admettent en lui la nature divine et la nature humaine , d'autres n'admettent que la première ; il en est qui croient qu'en les seuls imams, s'opère la transmigration des âmes, que la nature parfaite d'Ali, se transmet de lui à ses descendants, d'un imam à un autre et ainsi jusqu'à la fin du monde. Selon d'autres , cette série

i Ibn kbaledouu, 1. i»r. chap. m , §25. — 'Lan, an chapitre dei douze iraams.

de transmigrations successives a été interrompue par Mohammed-Bakir , fils de Seinolabidin et frère de Seid, quelques-uns croient qu'il erre encore sur la terre, qu'il est caché comme Khiscr, le gardien de la source de la vie; d'autres assurent que c'est Ali lui-même , qui est assis tout vivant sur un trône de nuages où le tonnerre est sa voix, et la foudre rapide l'instrument de ses colères. Ces sectes de Ghoullat sont regardées comme hérétiques et athées, non seulement par les sunnites, mais encore par les schiites ; c'est ainsi que sont considérés les ariens elles nestoriens, non seulement par les catholiques romains, mais aussi par lesjacobitcs deByzance; ils sont tous compris sous la dénomination générale de moulhad oumoulhahid, impies : la base de leur doctrine est une vénération insensée, et une véritable idolâtrie pour les premiers imams, qui loin de l'admettre, la frappèrent d'une réprobation publique. Déjà du temps d'Ali, on en avait fait brûler quelques-uns: Mohammed - Ben- Hanfye, rejeta avec horreur les doctrines de Moukhtar, qui lui attribuait une nature divine, et l'imam Dschafer maudit tous ceux, qui h l'avenir imiteraient l'exemple de Moukhtar. Cet anathême n'empêcha pas que cette doctrine n'eût après eux des partisans et des propagateurs. On voit sans peine où elle conduit , et quel parti en tirèrent d'habiles fourbes et de politiques prétendansau trône; elle fut entre leurs mains un

instrument puissant dont ils se servirent pour exciter à la révolte et usurper le pouvoir. C'était chose facile que d'invoquer le nom d'un imam invisible et parfait, pour détourner les peuples de l'obéissance qu'ils avaient jurée à des princes visibles et imparfaits , ou d'attribuer k un usurpateur qui s'élevait les perfections d'un être qui avait déjà passé par les divers degrés de la migration des âmes, et par ce moyen , lui faire obtenir le pouvoir snprême.

iv. Toutefois les Ghoulîat, bien qu'ils prêchassent les doctrines exagérées du dieu fait homme et de la métempsycose, étaient en général, bien moins dangereux pour les princes que les Imamié, qui leur avaient emprunté le dogme d'un imam disparu , et avaient établi jusqu'à lui , une suite non interrompue et perpétuée par une filiation naturelle, d'imams révélés, mais après lui cachés. Tandis que quelques-uns terminent la série des imams révélés au douzième, d'autres n'en admettaient que sept; ces deux sectes n'exigeaient pas même comme les Seidiyé, des princes appelés au trône , les vertus les plus nécessaires à un souverain , mais seulement la piété et la bienfaisance ; au moyen de ces doctrines, des intrigans aussi adroits qu'effrontés , régnèrent sous le nom de princes ineptes , et parvinrent à asseoir leur domination sur les peuples, en se servant d'eux comme d'un jouet. Les Imamié -se divisent en deux

classes, les Esnaaschrie ou les douze, ainsi appelés de ce quils terminent la série des imams révélés par Mohammed-Be'n-Hassan-Askeri , qui était le

douzième ; ils disent de ce dernier qu'il avait disparu dans une grotte près de lïella, qu'il y demeurait invisible , jusqu'à ce qu'il reparût à la lin du monde, sous le nom de Molidi, celui qui conduit. La seconde classe est celle des Sébiin, les sept , qui ne reconnaissent que sept imams dans l'ordre suivant: i° Ali, 2° Hassan, 3° Hossein , 4° Ali— Seinoîabidin, la gloire des hommes pieux, 5° Mohammed-Bakir, celui qui préside aux secrets , 6° Dschafer-Sadik , le sincère, j° son fils Ismaïl , qui mourut avant son père, est pour eux le dernier imam; ils en ont emprunté le nom d Ismaïiites, de même que les Esnaaschrie ont pris celui d'Itnamites. Les uns et les autres ne se dissent donc qu'au septième imam. Les Imainites transmettent de la manière suivante l'imamat , depuis Moussa-Kassim , fils de Dscliafer et frère puîné d'Ismaïl, 70 Moussa-Kassim, 8° Ali-Risa, 90 Mohammed - Taki , 1 o° Hadi , 1 1 ° Hassan , 12° Askeri et son fils Mohammed-Mehdi. Les prétentions de ces imams étaient tellement appuyées et si bien reconnues sous les premiers Abassides , que Maimoun appela publiquement le huitième d'entre eux, Ali-Risa, pour lui succéder, au grand mécontentement de toute la famille d'Abbas, qui certainement aurait empêché un pareil ordre

de successibilité', si Ali-Risa n'était pas mort avant Maimoun. Les Sebïin, à qui l'on donna encore le nom d'Ismaïlites , furent , dans leurs efforts pour soutenir leurs prétentions au trône , bien plus heureux que les Imamiés. La dominanation des premiers s'étendit d'abord , sous la dynastie des Fatémites , sur les bords de la mer et dans l'intérieur de l'Afrique , jusqu'à Mahadia et au Caire, et cent cinquante ans plus tard, elle s'établit en Asie , avec le royaume des Assassins , dans les montagnes de l'Irak et sur les confins de l'Assyrie. Les Ismaïlites de l'Afrique ont reçu des historiens de l'Orient, le nom d'Occidentaux; celui d'Orientaux a été donné aux Ismaïlites de l'Asie. Avant de commencer l'histoire de ces derniers que nous nous proposons d'écrire, nous ajouterons encore quelques mots, afin de pouvoir donner sur les premiers des détails plus circonstanciés, car c'est à eux que les autres doivent leur origine. Le fondateur de la secte des Ismaïlites d'Orient était Obeidollah, qui s'annonçait comme fds de Mohammed-Habib, fds de Dschafer-Moszadik, fds de Mohammed, fils d'Ismaïl, c'est-à-dire comme descendant au quatrième degré du septième imam. Celui-ci, d'après la doctrine des Ismaïlites, était le dernier des imams révélés, et Mohammed , Dschafer-Moszadik , Mohammed-Habib, ses fils , petit -fils et arrière petit-fils , furent regardés comme des imams secrets, Mektoum, jusqu'à ce

«- 34 — qu'Obeidollah ,' le premier des imams révélés, parvint à faire valoir les droits de la famille dismail au khalifat. Toutefois, ces droits furent disputés pendant Ion g-temps et avec acharnement par la famille d'Abbas , qui avait le plus grand intérêt à détruire a la fois la validité des prétentions de ses rivaux au khalifat et la pureté de leur généalogie. Sous le règne du khalife Kadir-Billah, tous les légistes tinrent à Bagdad une assemblée secrète , dans laquelle les plus célèbres d'entre eux , notamment 3 Abouhamid - Isfraïni , rimam Koudouri, le scheikh Samir, Abjonrdi et d'autres déclarèrent (i) que les prétentions des Fàtemites au khalifat étaient nulles et sans fondement et qu'il n'y avait rien de vrai dans ce qu'ils alléguaient sur leur descendance. La pusillanimité des Abassides , plus encore que cette fin de non-recevoir, prouva combien cet arrêt était juste, cinquante ans plus tard , lorsque l'émir Asrlan- Bessasiri , lieutenant du prince dilémite BehaoddeAvlet mamelouk de naissance au service des Fatémites du Caire , fit pendant un an frapper la monnaie à Bagdad et taire les prières publiques au nom du khalife égyptien Mostanszer, en omettant celui du khalife de Bagdad Kami Biemrillàh (2). Ces prétentions au trône, la nécessité de se détendre toujours, nous engagent à suspecter les

1 : Après J.-C. 101 1 : de l'hégire 402. ■Non s J.-C. iq58 ;.<Je l'hégire 45o.

— S5 — doutes soulevés parlsmaïl, de la famille d'Abbas, contre la pureté de la descendance d'Obeidollah , fondateur de la dynastie des Fatéinites. De célèbres bistori eus arabes, tels que Mascrisi et Ibn- Kbaledoun , les regardent comme les suggestions dune politique passionnée et leur refusent toute confiance. Le grand juriste Kadi-Eboubekr-Bakilani professe une opinion toute contraire, en faveur de laquelle militent , comme nous le verrons, non -seulement l'autorité de ce scbeikh mais encore d'autres puissans motifs tirés de la doctrine secrète des Ismaïlitcs. Cette doctrine secrète , sur laquelle est basée aussi celle des Assassins , ne sera parfaitement connue , que lorsque nous aurons encore ajouté quelques détails sur les sectes efeles différens partis de l'islamisme.

Souvent le fanatisme religieux est accusé par l'histoire d être l'auteur des guerres sanglantes qui dévastent les empires et déchirent les états; cependant , si la religion fut rarement le but, elle fut presque toujours l 'instrument d'une politique avide et d'une ambition sans bornes. Les usurpateurs , les conquérans, se servaient de 1 influence qu'exerçaient les sectaires , pour jeter le trouble au sein des gouvernemens.

Plus il y aura de contact entre les intérêts politiques et religieux, plus il y aura de semences de guerres civiles et de guerres religieuses, L histoire des anciens Perses , des Romains, des Egyp-

tiens et des Grées ne nous en offre presque aucune, parce que la religion, uniquement considérée comme moyen de civiliser les peuples , ne pouvait ni affaiblir ni étendre les droits du souverain. Le christianisme n'a fait couler le sang que lorsqu'infidèle à son origine, il devint un servilc instrument entre les mains de papes et de princes ambitieux : c'est ce qui arriva sous Grégoire VII et ses successeurs, où la tbiare commandait au sceptre ; sous Luther, où, comme nous l'assure Gibbon (i), la rébellion détruisait les grands principes de la religion chrétienne qui avant tout ordonnaient le respect de la liberté naturelle. Il n'en étaitpasdemême dcl'islamisme, qui, propagé comme le Koranpar le glaive, réunissait en même temps la dignité de pontife et de souverain dans une personne qui était à la fois, imam et khalife. De la tant de .guerres plus meurtrières dans cette histoire que dans celle des autres religions. Chez presque toutes les sectes , les schismes sont sortis des contestations élevées sur Tordre de successibilité au trône ; il n y en a presque aucune de quelque importance qui ne soit en même temps devenue dangereuse a l'état et à la famille régnante , comme parti politique; en un mot, il n'en est pas qui ne soit portée dans le sens véritable de ce mot , a devenir la secte dominante , et qui n'ait tâché d'usurper le trône et d'entraîner lesprinecs de

i Gibbon, tom. I, chap. XIII.

l'islamisme à embrasser leur doctrine. Leurs missionnaires appelés Daï , n'exigeaient pas seule7 raent la foi, mais encore l'obéissance, et étaient envoyés en même temps pour propager la religion et recruter des partisans pour les prétendans au trône. Toutes les hérésies dont nous avons déjà parlé jusqu'ici, étaient proprement, d'après leur esprit, celles de sectes usurpatrices. Toutefois, au sein même de l'islamisme , il s'en élevait d'autres d'un caractère bien plus désastreux encore, qui , en foulant aux pieds tous les principes de la foi et de la morale, préparaient au nom de l'égalité et de la liberté générale, la ruine des trônes et des autels. C'est deces dernières, dont le caractère est entièrement différent et que , pour les distinguer des précédentes, nous appellerons révolutionnaires, dont il nous reste à parler maintenant.

Dans le royaume de Perse, la monarchie la plus ancienne et à la fois la mieux constituée de l'Orient , la tyrannie était déjà depuis longtemps poussée jusqu'à ses dernières limites ; les excès du despotisme qui contrariaient sans cesse les efforts de la liberté , l'avaient livré à toutes les horreurs de l'anarchie. Aussi longtemps que la doctrine de Serdouscht se conserva dans sa pureté primitive, comme le feu sacré dans les temples , les peuples ne purent emprunter dans leurs soulèvemens le masque de la religion; mais lorsque , sous les Sassanides, des

idées nouvelles et l'esprit de réforme eurent ébranlé l'édifice de la vieille doctrine, l'empire marcha vers sa ruine à mesure que le feu sacré s'éteignit dans les sanctuaires. Des novateurs et des alliées surgirent de toutes parts, et en ébranlant les fondcmens des autels , devinrent plus dangereux encore pour les trônes. Nous ne connaissons que très -imparfaitement les sectes qui professaient l'ancienne doctrine des mages, c'est pourquoi nous n'avons que des idées incomplètes sur la relinion des Persans. On a voulu à toute force réunir en un seul système les opinions des différentes époques de l'empire, et le dualisme et le manichéisme ont souvent été cités comme la doctrine originaire de Serdouscht ; de là ces idées flottantes et contradictoires que nous rencontrons non seulement chez les Grecs , mais encore chez Anquetil et Kleuker, qui les ont puisées dans les livres du Send nouvellement découverts. Herder d'ailleurs , a déjà appelé sur ce sujet toute notre attention; ce que nous dit de la secte des mages Macrisi, qui suivant toute probalité , a pris pour guide Schehristâni , confirme assez les suppositions du savant allemand. Il en cite plusieurs: i° Les Keyoumerssié, c'est-à-dire les partisans de la doctrine la plus ancienne d'après Keyoumersz , le premier des hommes qui fut appelé roi ; 2° les Servaniyé, qui reconnaissent Servan , c'est-à-dire le temps infini , comme le moteur et l'auteur de

toutes choses ; 5° les Serdouschtiyé ou disciples de Serdousclit , le réformateur de l'ancienne doctrine de Hom ; 4° ^es Sséneviyé, les véritables dualistes ; 5° les Maneviyé , c'est-à-dire les manichéens ; 6° les Farkouniyé, espèce de gnostiques, qui admettaient deux principes, le père et le fils: la querelle qui s'était élevée entre les deux principes fut , d'après eux , appaisée par un troisième pouvoir céleste ; 70 les Màstékiyé, ou partisans de Mastek , qui , les premiers , déclarèrent la guerre a toute religion et à toute morale et prêchèrent la liberté et 1 égalité universelles , ainsi qu'une complète et froide indifférence pour les actions humaines et la communauté des biens et des femmes. Mastek , en laissant un libre essor k toutes les passions, ne gagna pas seulement les esclaves, les pauvres et les hommes de la basse classe, qui partout sont les plus nombreux, et qui généralement n'ont rien à perdre et tout k gagner, mais encore ceux qui avaient tout k perdre et rien k gagner, les grands de l'empire et jusqu'au roi Kobadmême, père de Nouschirwan. Celui-ci expia sa folie par la perte de son trône et par la prison dont il ne fut retiré que par la sagesse et la vertu de son visir Bisiirdschimihr. Son lils , Nouschirwan le juste , employa le fer et le feu pour purifier le royaume et la foi de cette déplorable engeance , sans pouvoir toutefois l'anéantir

entièrement , ainsi que nous le montrent les événemens postérieurs (i).

Déjà dans les premiers siècles de l'islamisme on vit un semblable esprit se manifester dans les doctrines dissolues de plusieurs chefs de sectes, jusqu'à ce que Babek et Karmalh vinrent le propager encore sur des monceaux de cadavres et des villes en cendres , et le rendre aussi terrible aux rois que désastreux à l'humanité. Les Persans, dit Macrisi , se sont regardés de tout temps comme le peuple le plus libre et le plus civilisé , et n'ont considéré les autres que comme d'ignorans esclaves. Après que les Arabes eurent détruit leur empire, ils n'eurent pour eux que des sentimeiis de haine et de mépris ; ils cherchèrent à amener la perte de l'islamisme, non-seulement en suscitant ouvertémëntla guerre, mais ils voulurent encore ébranler l'édifice de la fo^et de la monarchie, en répandant des doctrines occultes, et en semant de pernicieuses divisions , qui , plus tard, devaient amener de sanglantes insurrections. Gomme en général ces doctrines portaient le cachet de l'irréligion et du libertinage, leurs partisans reçurent le nom de Sindik (2), esprits forts, mot tiré par corruption de celui de send , la parole vivante de Serdousciit ; leur apparition au sein de

1 ] Macrisi, Lari.

(1) Yojez Itadschi-Khalfa et les notes de Rciskics sur Aboulféda , 2e part. , f. 86.

l'islamisme date du commencement du khalifat de la famille d'Abbas , car les premiers khalifes de cette maison avaient tenté , mais en vain , de l'extirper par le glaive. Ce fut dans les provinces les plus orientales de l'ancien royaume persan , où s étaient conservés quelques débris de leur antique puissance et de leur vieille civilisation , et où les doctrines de l'islamisme n'avaient que faiblement pénétré , que se développa avec le plus de force le germe de ces idées si menaçantes à la fois pour l'imamat et pour lekhalifat. C'est ainsi que sous le khalife Manszour, parurent dans le Khorassàn le^ Rawcndi (i) qui enseignaient la transmigration des Ames, et cinquante ans plus tard, rîansleDsçharschan, sous le règne d'Abdol-Kahir, les Mohamméens (2) , c'est-à-dire les Rouges ou les Anes y ainsi appelés , soit parce qu'ils portaient des habits rouges , soit parce qu'on leur donnait le nom à A nés - l r rais- Croy ans , car la racine arabe haine re , peut signifier également , // est un âne } ou , il est rouge. La même année la Transoxane vit surgir les Sefiddschamegan, c'est-à-dire ceux qui sont vêtus de blanc , dont le fondateur était Hakem-ben-ÏIaschcm, surnommé Mokanaa, le masqué , parce qu'il portait un masque d'or , et Sasendeimah , celui qui disposait du clair de de lune , parce qu e pendant la huit il produisait

1 Après J.-C. ;58; de l'hégire 141.

0 Après J.-C. 778; de l'hégire 161.

au-dessus dune fontaine, à Nakhschcb, une lueur merveilleuse qui jetait sur les lieux environnant une clarté semblable à celle de la lune. Il voulait se servir de celte jonglerie comme d'un miracle confirmatif de sa mission. De même Mani , chef des Manichéens , pour convaincre ses disciples de la divinité de son caractère, leur présentait un livre rempli de portraits magnifiques exécutés avec un art merveilleux ( crtengi-mani). Mokanaa enseignait que Dieu avait revêtu la forme humaine depuis qu'il avait ordonné à ses anges d'adorer le premier homme, que depuis, la nature divine s'était transmise de prophète en 'prophète,, d'abord à Abou - Moslem , qui avait mis sur le trône la famille d'Abbas, et enfin à lui. 11 était disciple d'Ahou - Moslem , que les Rawendi reconnaissaient aussi pour leur maître , et qui paraît également avoir enseigné le premier au sein de l'islamisme , la doctrine de la transmigration des âmes. A cette doctrine de la métempsycose, (Tenasouch) Mokanaa ajouta celle de la transformation de la nature humaine en la nature divine (Houloul) doctrine que la Perse avait empruntée aux Indes depuis que , comme nous l'avons vu plus haut , elle était devenue le dogme principal des Ghoullat(i).

Sous Mamoun, septième khalife abasside, lors-

(0 "Voy. Herbelot aux mots Mani, Erteng, Mocanaa et Hakera lien Hasehena.

que les traductions et les encouragemens d'hommes instruits, venus de la Grèce et de la Perse à Bagdad, eurent porté les sciences au plus haut degré d'élévation , l'esprit des Arabes , qui jusque là avait profondément pénétré dans la philosophie grecque , dans la théologie persane et dans le mysticisme indien , s'affranchit dès-lors de plus en plus, des liens dont l'avait enlacé la doctrine de l'islamisme. Les personnages les plus marquans de la cour des khalifes , s'étaient tellement identifiés avec la doctrine de ceux qu'on appelait Moulhad, scélérats, et Sindik, esprits forts, qu'ils en avaient reçu le nom. C'est alors^ la première année du troisième siècle de l'hégire, que surgit un sectaire terrible pour les gouvernemens, qui, comme Masdek en Perse, deux siècles et demi auparavant , prêchait l'indifférence des actions humaines , la communauté de tous les biens , et qui faillit renverser le trône des khalifes, comme Masdek celui de Khosroès. Babek , appelé Khourremi, soit , comme le veut Lari, du boum de Khourrem , lieu de sa naissance , ou suivant d'autres de l'extravagance de sa doctrine ( en persan extravagant) couvrit pendant, vingt ans de ruines et de cadavres le vaste empire des khalifes , jusqu'à ce qu'enfin , battu et pris par Moteaszem , successeur de Mamoun , il fut exécuté en présence même du khalife ( 1 ) . Babek avant

(i) Après J.-C. 857; de l'hégire 220, d'après Hadschi Khalfa; •ttitaetLari , apvè6 J.-C. 841 ; de l'hégire 327.

-, 44 — de faire tomber sous la hache ses prisonniers, faisait déshonorer sous leurs yeux leurs femmes , et leurs filles. On prétend qu'il eut à souffrir les mêmes outrages de la part du commandant du château oii il fut fait prisonnier. Lorsque le khalife lui fit couper les pieds et les mains , il se prit à rire et témoigna même au milieu des supplices de la criminelle insouciance de sa doctrine. Le nombre des victimes qui , dans l'espace de vingt ans , tombèrent sous le glaive , est évalué par les historiens a un million. Noud , un des dix aides du bourreau, se vantait d'avoir à lui seul égorgé au moins vinq;t mille hommes , tant fut terrible et sanglante la lui Se que. livrèrent aux partisans de la doctrine nouvelle de légalité et de la liberté les défenseurs du trône du khalifat et de la chaire de l'islamisme (i).

A cette époque si orageuse et si féconde en cruautés , vivait a Ahwas , dans les provinces méridionales de la Perse, Abdallah, fils de Maimoun-Alkaddah , fils lui-même de Daissan le dualiste. Son père et son grand père , qui avaient fait passer le dualisme de la doctrine des mages dans l'islamisme 9 l'avaient élevé dans les anciens principes monarchiques et religieux des Persans, et poussé à des actions qui devaient amener , sinon leur rétablissement , du moins la destruction de l'empire et de la foi des Arabes. (i) Yov. Lavi, d'IIerbclot, Ve. gabek.

Abdallah , Ois de Maimoiin , profondément versé dans toutes les sciences, instruit par l'étude de l'histoire et les sanglantes expériences de son époque , avait eu beaucoup d'occasions d'observer combien il est dangereux de déclarer une guerre ouverte à la religion et à la dynastie dominantes, tant qu'elles ont pour elles l'attachement des peuples et le dévoûment d'une puissante armée. C'est pourquoi il résolut , d'après un plan mûrement calculé , de miner en secret ce qu'il n'osait attaquer ouvertement. Il fallait envelopper dans l'ombre du mystère les doctrines subversives du khalifat , et ne les produire au grand jour que lorsque ses adroits partisans, par leurs interminables intrigues , se seraient emparés du pouvoir ; il eût été trop téméraire de vouloir déraciner d'un seul coup ce respect que les peuples portent toujours au trône et a 1 autel ; car il n'ignorait pas que les hommes n'abjurent que peu à peu leurs préjugés , que la plupart ne renoncent qu'à quelques-uns , et qu'un petit nombre peut se défaire de tous. Enfin , comme il songeait à détruire non seulement ce qu'il appelait les erreurs des dogmes et de la religion positive, mais encore la base de toute religion et de toute morale, il résolut de n'enseigner sa doctrine que par gradation et de la diviser en sept degrés , à l'exemple de Pythagore etdes Indiens. Le septième degré enseignait la vanité de toutes les religions

- 4ô — et l'indifférence de toutes les actions humaines, parce que soit ici-bas , soit là-haut , elles ne devaient avoir ni châtiment ni récompense. Là seulement, disait-il , était la vérité et L'unique loi à observer, hors de là, il n'y avait qu'erreur et mensonge. Il envoyait des émissaires, avec la mission de gagner des partisans à sa doctrine , et de les initier à quelques-uns des degrés , ou à tous , suivant la force de leurs penchans pour le désordre et l'impiété. Pour mieux masquer ses vues politiques , il s'annonçait comme le défenseur des prétentions qu'élevaient au trône les descendans de Mohammed, fds d'Ismaïl. Ses missionnaires, bien qu'ils se déclarassent publiquement leurs partisans, n'étaient au fond, que de criminels propagateurs d'athéisme. Sous ces deux rapports, on les nomma eux et leurs adhérons , tantôt Ismaïlites, tantôt Ibahie, c'est-à-dire indifférons. Abdallah se rendit d'Ahwas à Baszra , et de là , en Syrie, où il s'établit à Salemiyé, d'où son fils Ahmed répandit ses doctrines par ses fds , Aboul-Abbas et Mohammed-Skholalaa,#et par ses envoyés ( Daï) qui étaient à la fois des émissaires et des missionnaires. Le plus célèbre d'entre eux , fut Hossein-dWhwas , qui , dans le pays de Koufa , initia entre autres à ces mystères de révolte et d'incrédulité Ahmed , fils d'Eskhaas , surnommé Karmath. Des torrens de sang et des villes en cen-

dres , révélèrent bientôt son existence au monde (i).

Il s'appelait Karmath, par corruption du signe arabe qui forme ce nom ; plus tard , il devint le chef des Karmatbites , qui sortis de Labssa et de Bakhrein , comme neuf cents ans après , les Wahabites des mêmes provinces, faillirent causer la ruine de l'islamisme. Outre que sa doctrine enseignait que rien n'était défendu, et que tout était permis , indifférent 4 et ne méritait ni châtiment ni récompense, elle minait surtout les bases fondamentales de la religion du prophète, en ce qu'elle proclamait que tous ses commandemens ne faisaient que présenter, sous le voile de l'allégorie , des maximes et des préceptes politiques , et n'étaient que de simples formules. En conséquence, il professait qu'il fallait tout rapporter au pur et irréprochable Imam Massoum, comme à l'idéal du souverain , que lui et ses missionnaires prétendaient chercher, vu qu'il n occupait aucun des trônes existans, et déclarait, sans distinction, la guerre aux bons et aux mauvais princes. Sous prétexte de découvrir ce prince parfait, il voulait rompre les liens qui attachaient les peuples à la religion et aux gouvcrneinens. Le commande-

(\) Macrisi , au commencement du chapitre sur la généalogie des khalifes Fatémites, et plus bas, à la partie qui traite de la doctrine de Dais sous le titre : Commencement des missions d'Ibtidaï dawpt.

— 4$ — ment de la prière signifiait , d'après lui , L'obéissance à l'imam Massoum , les aumônes , la dîme qu'on devait lui donner , les jeûnes, l'observation du seeret politique à garder sur l'Imam de la famille d'Ismaïl; tout, disait-il, dépendait de l'interprétation ( Terwil ) sans laquelle la parole du Koran (Tensil) n'était qu'un assemblage de mots vides de sens. La religion ne consiste pas seulement dans les pratiques extérieures ( sabir ), elle est toute dans le culte intérieur ( batbin ). Aux diverses variantes de cette doctrine , qui du reste a beaucoup de points de similitude avec celles que nous avons citées plus haut, les sectaires empruntèrent un nom différent dans ebaque province du kbalifat ; ainsi , dans le Tabéristân , ils s'appelaient les partisans des sept degrés de la doctrine secrète d'Abdallah , fils de Maimoun- Kadab; dans le Kborassân , Mobammens , les Rouges-, en Syrie, leur vêtement leur avait fait donner le nom de Mobeieysé, les blancs ; dans la Transoxane , ils se nommaient Rawendi et Borkaï, les masqués , parce que Mokanaa se couvrait le visage d'un masque d'or ; a Ispaban ( la ville des cbevaux), Batbéni, les intimes, ou Moutewilin, les allé goristes interpj'étateurs;b.Kouîa, Karmathi ou Mobareki ; à Labssa et Bakhrein , Dscbenabi; et dans l'Afrique occidentale, Saïdi, de Karmatb, Mobarek, Dschenabi et Saïdi, les quatre chefs de leur religion. Eux-mêmes ils s'appelaient Ismaïli,

parce qu'ils faisaient remonter leurs prétentions à lsmail, fils de Dscliafcr-Sacîik. Tous enfin , oénéralement, avaient reçu, de leurs adversaires, les noms bien mérités de moulhad , scélérats , ou de sindik , esprits forts (i).

Lés Krfrmathites suivirent une toute autre marché que les partisans d'Abdallah , tiïs de Maimoun. Les premiers levèrent l'étendard de la révolte, et, au lieu de suivre leurs plans occultes, et d'attendre en secret le moment où le tronc viendrait à être occupé par v.n des leurs , ils se mirent en lutte ouverte contre la puissance encore formidable du khalifat. Cette lutte fut sanglante comme celle que vingt ans auparavant avaient hasardée les sectateurs de Babck; seulement , elle fut plus opiniâtre et plus menaçante pour les princes et la religion. L'énergie même du khalife Motadhadbillah ( celui qui s'appuie sur Dieu ) ne put extirper cette désastreuse engeance des Karmathites , bien que les astrologues , les philosophes, les faiseurs de prédictions et les conteurs d'histoires, eussent entièrement perdu auprès de lui la considération qu'ils s'étaient acquise depuis le rèrme des khalifes ïîaroune! Maimoun d ). Ceux-

[i Goulscheni Khoulefa, le Parterre de roses des khalifes de Nasmisade, d'après le dschamius-seir , c'est-à-dire le collecteur des mémoires et des histoires, de ISiramolmoulk, feuille €io. i Nasmisade comme plus haut. Y<>\ . aussi le Magazin encydique.

ci n'étaient pas dangereux, car ils n'avaient ni armes ni chefs, tandis que les chefs des Karmaihites, hommes de tête et de courage, comme Ahousaid , Dschenahi et Aboutahcr , voulaient la ruine totale de l'islamisme. Le khalife Motadadhbillah, est , depuis son sixième prédécesseur Mole wckoul, le seul qui ait su, par des remèdes violons , rendre au khalifat -énervé sa primitive vigueur; c'est pour cela que l'histoire lui adonné le surnom de second fondateur des Ahassides ou Seffahssani , celui qui le second verse le sang, car Abbas était le premier.

C'est sous le commandement d'Aboulaher, que les Karmathites conquirent la ville sainte de la Mecque (i) , comme de nos jours, l'ont fait les Wahabites. De semblables doctrines et de pareils faits se reproduisent souvent dans l'histoire de l'islamisme; trente mille Moslimins, périrent en défendant le sanctuaire de la Kaaba contre les brigands , qui incendièrent le temple et portèrent àHadscharla pierre noire tombée du ciel au temps d'Abraham. Cet aérolithe, qui était ainsi que plusieurs autres , un objet de vénération pour les peuples, n'y fut rapporté que vingt- deux ans plus tard, lorsque l'émir de l'Irak le racheta pour cinquante mille ducats ; l'adoration dont la pierre de la Kaaba était l'objet , ne devait jamais

(t) Après J.-C. 920; de l'hégire 008.

être détruite par les efforts des impies. Pendant un siècle , l'affreuse doctrine des Karmathites porta le fer et le feu dans le sein même de l'islamisme, jusqu'à ce qu'enfin on parvint à éteindre dans leur sang cet immense incendie.

Les malheurs de ces sectaires comme auparavant ceux des partisans de Babek , furent une sanglante leçon donnée à ceux qui étaient initiés à la doctrine occulte d'Abdallad , fils de Maimoun- Kadah. Ces malheurs auraient dû leur apprendre à ne lenseigner toujours qu'en secret, jusqu'à ce qu'ils se fussent mis eux-mêmes en possession dii trône ; enfin , un de leurs pins zélés et plus actifs missionnaires, ou Dais, Abdallah, qui se donnait pour descendant de Mohammed, fils d'Ismaïl , parvint à s'échapper de la prison de Sedschelmessa , où l'avait fait jeter le khalife Motadhad, et à s'asseoir sur le trône en Afrique , sous le nom d'Obeidollah-Mehdi. C'est lui qui fut le fondateur de la dynastie des khalifes Egyptiens (i), qui font remonter leur origine à ïsmaïl, fils de Dschafer-Sadik , et de ce dernier à Fatima, fille du prophète, et sont connus sous le nom de Fatémites ou d'Ismaïlites délEsi. Ainsi la dénomination de la secte devint celle de la dynastie. Les Ismaïlites , qui s'étaient fait un docile instrument du fondateur de la dynastie qu ils

i Aptes J.-C. 909; de l'hégire 297.

avaient mise sur le trône, rendirent^ à proprement parler, leur doctrine dominante en Afrique, et le khalifat de Mahadia , première résidence de ces princes , ne tarda pas à menacer celui de Bagdad. C'est de ce siège du khalifat abasside , que vinrent les contestations qui furent élevées sur la validité de la Filiation d'Obeidollah ; à les croire, ce dernier n'était rien moins qu'un descendant de Mohammed, Fils dîsmaïl ; il était né d'une juive , et avait pour frères consanguins Hossein et Aboschelalaa , tous deux fils d'Ahmed, {ils d'Abdollah , Fils de Maimoun-Kadah , il devait originairement avoir porté le nom de Said ; mais après que le Daï Abdollah l'eut tiré de prison , il l'avait changé en celui d'Obeidollah. En effet, si l'on considère que la doctrine d'Abdollad , (ils de Maimoun , doctrine entièrement destructive de l'islamisme , fut celle qui , depuis la fondation de l'empire des Fatémiles , domina à la cour ainsi que dans le gouvernement, qu'elle fut propagée par des prédicateurs officiels, d'abord à Mahadia, puis au Caire après la conquête de l'Egypte, sous ÎC quatrième khalife de cette dynastie, que son chef était revêtu du titre de Daial-Doat , c'est-à-dire suprême missionnaire dans l'intérêt du trône et comme juge suprême de l'état , une des premières dignités de l'empire, de celui de Kadhiol-Kodhat , titres qui ont été souvent réunis dans la même personne , on sera facilement con-

duit à soupçonner que les chefs de cette secte, pour lesquels rien n'éîait sacré et tout permis , placèrent sur le trône un de leurs propres partisans ; c'est ce qui semble très - vraisemblable , malgré les assertions contraires de Macrisi et d'Ibn-Khaledoun. Les détails que le premier de ces deux grands historiens nous a transmis sur l'origine de cette doctrine , et ses différens degrés d'initiation , qui furent étendus de sept a neuf, sont les plus précieux et les plus anciens que nous ayons suri histoire des sociétés secrètes de 1 Orient, sur les I races desquelles ont marché plus lard celles d'Occident. L'intime concordance qui existait entre cette doctrine et celle des Ismaélites de l'Est ou Assassins , nous ordonne de nous y arrêter quelques instans.

Aussitôt après l'élévation du trône des Fàtémites (i , l'histoire fait déjà mention d assemblées tenues deux fois par semaine, le lundi et le mercredi , par le Daial-Doat , ou suprême missionnaire dans l'intérêt du trône , et fréquentées également par les hommes et les femmes qui y avaient des loges séparées. Ces assemblées s'appelaient medschalisol-hikmet ou sociétés de la sagesse. Ceux qui désiraient l'initiation s'y rendaient vêtus de blanc ; le chef allait ces deux jours chez le khalife, lui faisait quelque lecture, lorsque

V Après J.-C. 977; de l'hégire 555.

c'était possible , cl le prince apposait sa signature sur* la couverture de son cahier. Après la lecture faite , les disciples baisaient la main du khalife et touchaient respectueusement de leur front sa signature. Sous le sixième des khalifes Fatémites, Hakembienvillah , le plus stupide des tyrans dont parle l'histoire de l'islamisme, qui , sur la fin de sa vie, voulut se faire adorer comme un dieu, et, ce qui est encore plus absurde , est aujourd'hui même vénéré par les Druses comme un dieu fait homme, les assemblées devinrent plus nombreuses, la maison qui leur était destinée fut agrandie, et les dotations qui devaient salarier les maîtres et les disciples furent augmentées. 11 y avait (i), entre autres, une grande loge nommée Darol-Hikmet , maisoji de la sagesse, abondamment pourvue de livres et d'instrumens de mathématiques , aussi célèbre par le nombre des professeurs que par celui des employés; il était permis à qui que ce fut d'entrer et de jouir de ces trésors littéraires ; on donnait à tous de l'encre, des encriers, du parchemin et des plumes. Souvent les khalifes y présidaient des thèses savantes dans lesquelles paraissaient , suivant l'ordre de leurs facultés , les professeurs attachés à cette académie, logiciens, mathématiciens, juristes et médecins , tous revêtus de leurs habits de

(i) Après J.-C. ioo4; de l'hégire 095.

cérémonie ( khalaa ) ou de leurs manteaux de docteurs. Les manteaux des universités anglaises ont encore aujourd'hui la vieille forme du khaîaa ou du kaftan , qui étaient les habits d'honneur des Arabes.

Deux cent cinquante-sept mille ducats , produit de la dîme et du huitième de la dîme , étaient les revenus annuels de cette académie; elle les employait à solder les professeurs et les personnes attachées au service , à subvenir aux besoins de l'instruction et des sciences publiquement enseignées, ainsi qu'à ceux de la doctrine secrète. Celle-ci embrassait toutes les branches de la science humaine , et pour la posséder il fallait nécessairement avoir passé par les neuf degrés qui suivent (i). Le premier était le plus long et le plus pénible de tous, parce qu'il fallait inspirer au disciple une confiance sans bornes dans la science de son Dai , l'amener à prêter un serment solennel et à embrasser la doctrine secrète avec une foi aveugle et une obéissance illimitée. Dans ce but, on avait recours à toutes sortes d'artifices pour jeter la confusion dans son esprit, en lui mettant à la fois sous les yeux les nombreuses contradictions de la religion positive avec la raison , et les extravagances du Koran; on appelait à son aide les questions les plus subtiles, le scepticisme le

(i) Macrisi aux titres Mohawal et Darolhikmet.

j)Jus insidieux; i>n voulait lui donnera entendre que la forme cachait un sens secret et intérieur. On lui révélait d'abord les données générales de la doctrine, ensuite on lui en faisait comprendre les mystères. Plus le désir d'être initié était violent chez les 'disciples, plus le maître refusait de leur faire la moindre révélation, jusqu'à ce qu'ils eussent prêté serment sans aucune restriction. Ce n'était qu'après , qu'ils étaient admis au deuxième degré : ce degré leur imposait l'obligation de reconnaître l'imamat comme une institution divine et comme la source de toute science. S'ils avaient une foi fervente dans les imams, le troisième degré leur apprenait leur nombre, qui n'était jamais autre que le nombre sacré de sept. Car , de même que Dieu avait créé sept ciels , sept terres , sept mers , sept planètes, sept couleurs, sept sons et. sept métaux, il avait placé au rang d'imams révélés sept des êtres les plus parfaits , savoir : Ali, îïasean , Hussein, Ali-Seinolabidin , Mohammed - Albakir, Dschafer-Aîszadik et Ismaïl, son fils, le dernier et le septième.

C'était là la cause de la grande scission, ou à proprement parler, du schisme qui séparait les Ismaïlitcs des Imamié, qui, comme nous l'avons vu en admettaient douze. Cette connaissance préliminaire était la transition naturelle pour arriver au quatrième degré. On y apprenait

que depuis le commencement du monde il y avait eu sept législateurs divins , ou sept envoyés de Dieu , doués du don de la parole, dont un avait toujours modifié la doctrine de son prédécesseur d'après des commandemens célestes. Chacun d'eux avait eu sept disciples, qui devenus a leur tour législateurs doués du don de la parole , s'étaient à la même époque succédés les uns aux autres, et qui avaient reçu le nom de muets, Samit, parce qu ils ne parlaient point en public. Le premier des muets se nommait le Sous, le Vase, et était pour ainsi dire le ministre du prophète parlant. Ces sept prophètes parlant sont avec leurs sept vases ou muets, Adam, Noah, Abraham, Moïse, Jésus, Mohammed et Ismaïl, lils de Dschafer, qui, comme le dernier s'appelait Sahibeseman, maître du temps. Leurs sept disciples étaient Scth, Sem, Ismaïl fils d'Abraham, A-aron, Siméon, Ali et Mohammed, fils d'ïsmaïl. On voit par cette subdivision, qui a valu aux Ismaïlites le surnom de partisans des sept, qu'ils ne donnaient à chaque prophète qu'un seul de ces envoyés muets. Mohammed, fils d'ïsmaïl, cent ans après la mort du dernier prophète, fut le premier qui accorda à ses sectateurs une entière liberté d'agir, et leur permit , toutes les fois qu'ils ne purent monter qu'au degré de missionnaire, de se faire passer pour prophètes muets.

Le cinquième degré devait dès-lors rendre

plus clair aux esprits des nouveaux discipjes la probabilité de la doctrine efle-même. C'est dans ce but qu'on s'efforçait de persuader aux croyans que chacun des sept prophètes muets avait avec lui douze apôtres, dont la mission était de répandre la véritable foi. L'on présentait toujours le nombre sept comme étant après celui de douze le plus parfait. De là les douze signes du zodiaque, les douze mois, les douze tribus d'Israël, les douze phalanges des quatre doigts de chaque main, le pouce excepté, et ainsi de suite. Après ces cinq degrés, on commençait à leur expliquer le sens des prières de l'islamisme; dans le sixième, on enseignait que toute législation positivement religieuse devait être subordonnée à la législation générale philosophique. Les doctrines de Platon, d Aristote et de Pythagore étaient citées comme des preuves logiques et fondamentales. Il fallait très longtemps pour monter à ce degré, et ce n'était qu'après que le disciple était entièrement à même de pénétrer au fond de la science du philosophe, qu'on lui permettait d'aspirer au septième, Alors seulement le mysticisme remplaçait la philosophie. C'était là véritablement cette doctrine de l'unité, que les sofis ont si bien développée dans leurs ouvrages. Dans le huitième degré, on traitait de nouveau des doctrines positives en matière de religion , doctrines qui , après tout ce qui les précédait, furent bientôt réduites à rien, ce n'était

que dès ce moment que les disciples pouvaient parfaitement concevoir ce que c était que les envoyés de Dieu et les prophètes, ce que c'était que le ciel et l'enfer. Ils devaient être convaincus que toutes les actions étaient indifférentes et qu'il n'y avait pour elles ni récompense ni châtiment, soit sur cette terre soit dans l'autre vie. C'était alors seulement que le disciple pouvait monter au neuvième et dernier degré ; il était mûr pour servir d'instrument aveugle à toutes les passions et surtout à un désir illimité de domination. Toute cette philosophie pouvait se résumer en deux mots, ne rien croire et tout oser. Ces principes détruisirent de fond en comble toute religion et toute morale, et n'eurent d'autre but que de réaliser de sinistres projets qu'exécutèrent d'habiles ministres pour lesquels rien n'était sacré. Nous les verrons, eux, qui auraient dû être les protecteurs de l'humanité, s'abandonner à une insatiable ambition et s'ensevelir sous les ruines des trônes et des autels , au milieu des horreurs de l'anarchie, après avoir fait le malheur des nations et mérité les malédictions du genre humain.

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