‹ Histoire de l'Ordre des assassinsChapitre 2 sur 11 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Fondation de l'Ordre des Assassins et rîgne du premier Grandmaitre, Ilassan-Sabah.

L'Egypte , ce pays extraordinaire , qui présente un caractère si original et qui n'offre aucun point de ressemblance avec les autres contrées du monde , fut de tout temps le théâtre des événemens les plus remarquables; ce fut là aussi que de tout temps Ion a invoqué le pouvoir du ciel ou celui de la terre pour gouverner les hommes au nom de la sagesse ou de la folie. Déjà, h des époques reculées , il y régnait une caste de prêtres, entre les mains desquels le roi n'était qu'un instrument servile, et dont le Lituus, la crosse de nos jours, était le véritable sceptre: quelques superstitions et une iconolàtrie extérieure eomposaienttoutelarcligiondu peuple, tandis que les véritables dogmes des initiés se cachaient sous les symboles et les hiéroglyphes; leurs secrets se bornaient à connaître l'état de lame après la mort. Pans les croyances populaires, toulel'exis-

tcnce finissait avec la vie terrestre. C'était l'œuvre d'une politique profonde niais imprévoyante, que de laisser ignorer à la foule la doctrine de l'immortalité de l'âme, de l'identifier, pour ainsi dire, avec cette terre qui n'est qu'un lieu de passage , et de restreindre ainsi à un petit nombre les élus auxquels on accordait la faveur de voir au-delà du tombeau, sans négliger pour cela les devoirs et le but de la vie sociale. On pensait que le peuple ne pouvait atteindre ce but ni remplir ces devoirs, si son activité était absorbée par l'espérance d'une vie future. On lui permit seulement de connaître cet espace de temps qui s'écoule entre le berceau et le cercueil; pour lui il n'y avait rien au-delà. Ainsi, ni son existence ni ses forces ne se consumaient dans d inutiles spéculations , dans de vaincs espérances; tout était sacrifié à la vie du moment ; et ceux qui gouvernaient l'état avaient atteint leur but, celui de se réserver la distribution des peines et des récompeses nonseulement dans ce monde, mais aussi dans celui de l'avenir. Toutefois, pour ne point se montrer totalement sourd au cri de la nature et de la raison qui nous révèle sans cesse une vie éternelle, on eut soin d'ordonner au peuple de conserver le plus long-temps possible le corps de l'homme et le nom de la famille : de là les momies et les mausolées, de là ces grands monumens et ces tribunaux secrets delà mort, ou les prêtres distri-

huaient , à la fois comme dépositaires et comme juges, cette immortalité périssable de pierre et de poussière. Le petit nombre de ceux que cette doctrine ne put satisfaire reçurent dans les mystères une explication symbolique du jugement des morts; on leur enseigna ce qu'était réellement l'immortalité de lame, et ils apprirent parleur commerce avec les prêtres, ce que ceux-ci mêmes ne savaient pas.

Moïse, initié à la politique des prêtres de l'Egypte et a tous leurs secrets, conserva quelquesunes de leurs sages institutions , et cacba à son peuple la doctrine de l'immortalité del'àme; aussi la connaissance en fut-elle en Egypte, réservée d'une manière presque exclusive à la caste des prêtres, du moins nous n'en trouvons aucune trace dans les livres des Hébreux , excepté dans le poème arabe de Job, qui encore n'en fait pas partie.

Outre l'histoire de l'Egypte , les monumens qui nous sont restés, bien qu'entièrement étrangers à l'art , nous prouvent combien l'absence de toute doctrine de l'immortalité, jugée nécessaire par la politique des premiers prêtres, a tenu sous le joug l'esprit des peuples et a comprimé tout élan. Les sphinx et les colosses, les temples et les pyramides, incroyables monumens d activité hum;iine, produit de forces immenses combinées irers un seul but, n'ont de vraiment étonnant que

-, 04 la grandeur de leurs masses. C'est en vain qu'on y a cherché la beauté de 1 exécution , on ne pourrait la trouver que dans ces hautes régions de lumières où 1 idée de 1 immortalité élève seule l'art et la religion. Mais quelque nuisible que lût cette politique mystérieuse au libre développement de la civilisation, elle était probablement le fruit dune volonté consciencieuse, qui croyait diriger l'activité entière de l'homme vers la prospérité de l'état, comme vers un seul et unique but, et amener les peuples au plus haut degré de bonheur qu'il leur fût permis d'atteindre sur la terre. Les mystères, véritables bienfaits pour les initiés, n'avaient rien de nuisible pour les profanes. La doctrine occulte du moyen âge de l'Egypte était d'une nature tout opposée; la première ne songeait qu'à affermir le trône et l'autel , la seconde qu'à les renverser. La grande différence qui existe entre la construction de l'ancienne Memphis et celle de la nouvelle Kahira peut nous servir de point de comparaison entre la doctrine secrète de l'ancienne Académie d Héliopolis et celle de la nouvelle Maison des sciences.

L'Egypte, dans les temps les plus anciens, le berceau des scieàccs et des institutions sociales, avait enseigné au monde du moyen âge l'alchimie, la rhabdomancie, l'art de trouver la pierre philosophaleet celui des talismans, el de nos jour»

encore, elle fut la patrie des sciences et des sociétés secrètes.

La loge du Caire , dont la politique était, comme nous l'avons vu plus haut , de renverser la famille d' Abbas, au profit de celle des Fatémites, répandait ses doctrines par des Dais, c'cst-adire , des hommes chargés de propager la foi et de gagner des soutiens aux prétentions qu'élevait au trône la famille des Fatémites. Ils avaient sous leurs ordres des sectaires appelés Refik ou compagnons, qui bien qu'initiés à un seul ou plusieurs degrés, ne pouvaient cependant enseigner ces doctrines ni recueillir des voix pour une dynastie, car c'était la seule prérogative des Dais, dont le supérieur, le Daïl-Doat ou Grand-maître, résidait au Caire dans la maison des sciences. Cette institution ne subit aucun changement depuis sa fondation par Hakem (i); mais sous le khalife Emr-Biahkamillah (^^l'Einir-Oldschouyousch, ou généralissime de l'armée, Efdhal, fit fermer la Loge, à l'occasion d'un tumulte que ses propres membres avaient excité, et, suivant toute apparence, la fit raser (5). Après sa mort, lorsque l'année suivante la société pressait le visir Mamoun de rouvrir la loae il refusa de la rétablir dans le même lieu, et fit construire ailleurs un autre bâ-

i Après J.-C. , ioo4; de l'hégire, 5cp. - Après J.-C, i ia-2; de l'hégire, 5i6. (5/ Après J.-C, u2j; de L'hégire, 5ia

liment destiné au même objet. Ce bâtiment, appelé Darolihn-Dschcdide, où la nouvelle jnaison des sciences , devait servir aux cours publics et aux réunions secrètes, qui continuèrent sans interruption jusqu'à la ebute de l'empire des Falémitcs. La puissance toujours croissante de ces derniers et la faiblesse ou tomba peu à peu le khalifat de la famille d'Ahbas (i), révélèrent bientôt les effets de cette doclrinc. L'Emir Bessassiri, un de leurs protecteurs et de leurs plus zélés partisans, exerça à Bagdad, pendant une année entière, les deux droits souverains de l'islamisme, c'est-àdire s'empara du droit débattre monnaie et deprêcher dans la ebaire au nom du khalife égyptien Mostanzer, qui se serait maintenu en possession de ces prérogatives, si Bessassiri n'était tombé, un an après, sous le fer de Togrul, accouru à la défense de la famille d'Abbas. Pendant ce temps, les compagnons, Réfik, et les maîtres, Daïs, inondaient toute l'Asie, et l'un de ces derniers, Hassan-Ben- Sabah-Homaïri , devint le fondateur d'une nouvelle branche de la secte, celle des îsmaïlites de l'est ou Assassins.

llassan-Ben-Sabah , c'est-à-dire un des descendais de Sabah, était fils d'Ali, Schiite orthodoxe de R.eï , qui tirait son nom de Sabah-Homaïri. Son père, à ce qu'il prétendait, était venu

(i) Apres J.-C, ioj8; de l'hégire, 45o. Y. Macrisi , aux litres Mohawa!, Darolilm et Darolilm-Dschedidi.

de Koufa à Koum, puis de Roum à Reï. Toutefois ees assertions trouvaient de l'opposition parmi les habitans du Khorassân et surtout parmi ceux de Thous, qui soutenaient que ses aïeux avaient habité de tout temps les villages de cette contrée. Les opinions et les paroles d'Ali l'avaient généralement fait soupçonner d'hérésie, aussi lui donnat-on bientôt le surnom de Rafedhi ou Motasal , dissident et apostat. Pour s'excuser auprès d'Aboumoslem, gouverneur de cette province et sunnite sévère, et lui donner en même temps une haute idée de son orthodoxie, il employait toutes sortes d'artifices et de mensonges, et se retirait dans un couvent pour se livrer tout entier à une vie contemplative. Mais cet expédient n'eut pas l'effet qu'il en attendait , et il continua à être regardé par ses contemporains , tantôt comme hérétique tantôt comme incrédule et athée. Afin de dissiper ces soupçons, il envoya son fils Hassan à Nischabour, pour y entendre le célèbre Mowafek Nischabouri , âgé alors de quatre-vingt et quelques années. La renommée dont il jouissait ajuste titre était si grande, qu'on le considérait nonseulement comme un des hommes les plus instruits dans la loi du prophète, mais encore comme un homme capable d'assurer à jamais le bonheur temporel à tous ceux qui étudiaient avec lui le Koran et la Sunna. Une foule innombrable de jeunes gens distingués se pressait à ses cours, et

— estons prouvaient, en mettant à profit leurs relations avec le sage Imam, combien l'opinion publique avait été juste à son égard. Après sa mort, trois de ses disciples, doués des talens les plus remarquables , Hassan , Omar Khiam et Nisamolmoulk , parcoururent avec les plus grands succès des carrières différentes. Tous trois brillent parmi les grands esprits de leur siècle , Omar Khiam comme astronome et poète, JNisamolmoulk comme grand visir, et Hassun-Bcn-Sabali comme chef de secte et fondateur de l'Ordre des Assassins. Le premier fut peu utile à la société, au milieu de laquelle il mena une vie complètement épicurienne ; le second se distingua sous trois sultans de la famille des Seldjoukides, comme homme d'état à la fois profond et bienfaisant , et la politique infernale du troisième fut un fléau pour l'humanité.

L'ambition de Hassan-Ben-Sabah se dévoila dès sa jeunesse. C'est à cette époque que, réuni à ses deux condisciples, il fil un serment dont l'exécution devait être le gage de sa prospérité future. Le visir Nisamolmoulk nous raconte lui-même, en sa qualité d'historien, la nature et les conséquences de leurs obligations. L'opinion généralement reçue, dit un jour Hassan aux deux autres, veut que les disciples de l'Imam parviennent à de hautes dignités, si un seul de nous est élevé , jurons qu'il partagera sa fortune avec les deux autres. Tous

acceptèrent la proposition d'Hassan. Omar Khiam était trop sensuel pour se lancer dans la carrière, politique ; Nisamolmoulk avait le cœur trop généreux pour ne pas partager avec l'ambitieux Hassan le bonheur que lui promettaient ses grands talens et sa loyale activité. Pendant plusieurs années Nisamolmoulk parcourut les pays de Khorassân, de Mawarainer, deGhasnin et de Kaboul, et remplit plusieurs places inférieures dans l'administration. Enfin il fut nommé visir de l'empire sous le grand prince Seldjoukide Alparslan. Nisamolmoulk reçut avec de grands honneurs son ancien condisciple Omar Khiam, qui le visita le premier , et, comme il le dit lui-même, lui offrit, suivant son ancienne promesse , son crédit et son influence pour lui faire obtenir une place de ministre ; narration d'autant plus vraisemblable, que Nisamolmoulk savait d'avance que son offre serait repoussée. Il connaissait trop bien les goûts de Khiam et son épicuréisme , pour croire qu'un tel rival pût jamais lui être dangereux lo.is même qu'il deviendrait ministre. En effet, celui-ci le remercia , uniquement désireux de vivre tranquille et exclusivement adonné aux sciences. Le visir lui fit une pension viagère de douze mille ducats sur les revenus de Nischabour; depuis ce temps il vécut dans la retraite loin des affaires publiques, livré tout entier à l'étude ; il acquit plus tard une grande renommée

comme poète et comme astronome. Si ses goûts paresseux l'ont empoché de rendre la postérité juge de cette gloire, en lui transmettant un grand ouvrage, il s'est immortalisé dans l'histoire de la poésie persane par ses quatrains rimes. Ses vers , les seuls qui se distinguent par de nomhreuscs et folâtres saillies , livraient au ridicule les dévots et surtout les mystiques ; ils ne respectaient pas même la doctrine des Sofis et celle du Koran ; aussi fut-il accusé d'athéisme par tous les orthodoxes. Omar Khiam etlhn Iemin, célèbres parmi les poètes persans, l'un par ses strophes à quatre vers, roubayat , l'autre par ses fragmens , mokataat, ont mérité ajuste titre le nom de poètes philosophes. Le premier peut être comparé à Young, le second à Voltaire. Hassan-Sabah vécut retiré et inconnu pendant les dix ans que dura le règne d'Alparslan; mais aussitôt après l'avénement au trône de Melekschâh , sous lequel Nisamolmoulk conserva le pouvoir qu'il avait exercé sous son prédécesseur, le fils de Sabah parut a la cour du sultan Seldjoukide. Empruntant au Koran les termes sévères dont il flétrit les parjures , il rappela au nouveau visir le serment qu'ils avaient prêté dans leur jeunesse , et le somma d'être fidèle a sa parole. Nisamolmoulk le reçut avec de grands honneurs , lui donna des titres , lui assigna des revenus et l'introduisit auprès du sultan ; mais Sabah , dont l'astuce commençait

à se dévoiler, sut bientôt, par son hypocrisie ., s'emparer de son esprit , en affectant une loyauté sans bornes et la franchise delà vertu. Le prince suivait ses conseils, lui en demandait même dans toutes les affaires importantes , et ne prenait de résolution qu'après l'avoir consulté. Hassan travaillait ardemment à la chute de son bienfaiteur , et Nisamolmoulk se voyait sur le point de perdre son influence et son autorité. 11 employait avec art tous les moyens qui pouvaient faire connaître au souverain les fautes commises dans le divan, même les plus légères , 1 irritant sans cesse contre son visir par de perfides insinuations et d'astucieux raisonnemens. Le coup le plus terrible que, de l'aveu même de Nisamolmoulk , Hassan porta a son ami, fut de contracter envers le sultan l'obligation de lui présenter en quarante-six jours le compte des revenus et des dépenses de l'état pour la confection duquel le visir avait demandé dix fois plus de temps. jMelekschah soumit aux ordres de Hassan tous les écrivains de la chambre , avec l'aide desquels il termina le compte , et dans le délai qu'il avait fixé. Nisamolmoulk , qui nous raconte luimême avec quelle facilité Hassan accomplit sa promesse, ajoute que cependant il ne put en tirer avantage , car il fut honteusement chassé de la cour, après avoir remis son mémoire , et sans pouvoir connaître la véritable cause de sa disgrâce. 11 est à présumer, comme le disent d'autres

historiens, que Nisamolmoulk, pour conserver le pouvoir dont il jouissait, avait trouvé le moven de brouiller les comptes présentés par Hassan en en dérobant quelques feuilles. Ce dernier ne pouvant expliquer le désordre imprévu de ses papiers, Nisamolinoulk saisit l'occasion d'éloigner de la cour un rival si dangereux. 11 convient dans ses Institutions politiques d'une manière très naïve, que si ce malheur n'était pas arrivé au fds de Sabah il aurait été forcé lui-même de quitter la cour et ses hautes fonctions (i).

Hassan s'éloigna de la cour de Melekschàh, et alla d'abord à Picï , puis à Ispahan , où il se tint caché dans la maison d'Aboulfasl, afin de se dérober aux recherches de Nisamolinoulk. Il convertit bientôt le Pvéï à ses opinions, et resta quelque temps chez lui. Un jour qu'il se plaignait de Melekschâh et de Nisamolmoulk , il finit en disant que s'il avait seulement deux amis fidèles et dévoués , il aurait bientôt renversé la puissance de ce Turc et de ce paysan. Cette parole remarquable dévoilait les projets ambitieux et profondément calculés du fondateur de l'Ordre des Assassins qui, alors préludait déjà par la perte des rois et des ministres. Ce mot contient le germe de toute la politique de cet Ordre terrible. Les opinions sont impuissantes tant qu'elles boule- Ci) Mirkhond et Devletsehâh. V°. Schahfour de ?.ischabour.

versent les tètes sans armer les bras; le scepticisme et l'athéisme qui n'occupent que des philosophes ou des oisifs ne renversent point de trônes; le fanatisme religieux ou politique des peuples fait seul des révolutions. Qu'importe à l'ambition telle ou telle croyàhce, pourvu qu'elle trouve des instrumens assez serviles pour exécuter ses projets ? Tout pour elle est d'avoir des esclaves adroits , de fidèles satellites et d'aveugles séides. Que ne peuvent deux êtres dévoués, animés par le génie d'un tiers et obéissant à ses ordres avec une entière abnégation ? Cette vérité dont était convaincu l'audacieux Hassan , n'entrait point dans l'esprit de son hôte le Reï d'Aboulfasl , un des hommes les plus judicieux de son époque. 11 prit ces paroles pour un signe de démence et ne douta point de la folie de Hassan: Car, disait-il, comment un homme sensé peut-il croire qu'avec laide de deux compagnons il luttera avec succès contre le sultan Melekschâh , dont la puissance s'étend depuis Antiochc, jusqu'à Kaschgar? Sans révéler à Hassan toute sa pensée, il lui fit prendre à chaque repas des boissons aromatiques et des mets préparés avec du safran, dans l'espoir de le guérir et de lui fortifier l'esprit. Le fils de Sabah devina les projets de son hôte et se prépara à le quitter : en vain celui-ci employa toute son élo-

quencepour Le retenir, Hassan parfit .bientôt après pour l'Egypte (i).

Lorsque vingt années plus tard, Hassan se fut mis en possession ducbàteauforl d Alamoul , (pic le visir INisamoinioulk eut péri sous les poignards de ses Assassins, et que le sultan Melekscbàb eut suivi de près son ministre , le Réï Aboulfasl , devenu un des plus zélés partisans de Ilassan-Sabab , se trouvait h la forteresse. « Réï , lui dit » Hassan , qui de nous deux était en démence et » à qui de nous les boissons aromatiques que tu ' » me fis prendre h Ispaban convenaient-elles le » plus ? Tu vois comme j'ai tenu mes sermens , » aussitôt que j'ai pu trouver des amis fidèles. » Le règne du sultan Melckscbàb , pendant lequel Îîassan-Sabali fonda sa puissance , est un des plus orageux de l'histoire du moyen âge en Orient ; ebaque pas est inarqué par la cbute d anciennes dynasties et par l'élévation de nouvelles familles ; dans le Tabéristân , le Haleb et le Diarbekr, les dynasties de Beni-Siad , de Beni-Merdas et de Beni-Merwan disparurent (2) ; à leur place surgirent (5) les familles de Dauisebmend Bawend et d'Ortok et s'élevèrent (4) les

(0 Après J.-C, 1078; de l'hégire 47 1 . — IXokhbet-Tewarikh et Mirkhond.

(2) Après J.-C, 1078; de l'hégire, jJ 7 1 -

(3) Après J.-C, 107g; de l'hégire, 472.

(4) Après J.-C, io85; de l'hégire, 4?8.

trônes de Roum, de Tabérisiân et de Maradin. La race des Seldjoukides, qui depuis son fondateur Togrul-beg régnait, à Iran, commençait (i) à étendre ses branches jusque dans la Syrie à Karman (2) et dans l'Asie-Mineure. A Bagdad, résidence des khalifes de la famille d'Abbas , deux partis se firent au nom de la religion , une guerre sanglante (5). Les Sunnites et les Schiites , les partisans de l'Imam Eskhaari et ceux d'Hanbeli , se livrèrent d'affreux combats (4) au sein même de cette ville ; quoique la monnaie fût frappée , depuis la mort de l'Emir Bessassiri (5) au nom de la famille d'Abbas, et que les prières publiques fussent faites en son honneur , les deux saintes villes de la Mecque et de Médinc priaient (6) dans les temples pour le fanatique khalife Mostanszar, qui occupait alors le trône d'Egypte. LesDaïs, ou missionnaires , c'est-à-dire les initiés des Ismaïlites et les apôtres de la loge du Caire , parcouraient toute l'Asie pour faire des prosélytes et exciter des révoltes. Il ne faut donc pas s'étonner s'ils trouvaient un protecteur dans Hassan-Sabah. Nous raconterons le commencement de ses relations

(1) Après J.-C, 107-2; de l'hégire, 465.

(2) Après J.-C, 1077; ^e l'hégire 470.

fj) Après J.-C, 1084 : de l'hégire 477.

(4) Après J.-C, 1077 ; de l'hégire, 472.

(5) Après J.-C, 107g; de l'hégire, \-;i..

(6) Après J.-C, io84; de l'hégire, £77.

avec eux d'après ses propres récits, tels que l'histoire nous les a conservés (i).

v Dans ma jeunesse , et dès l'âge de sept ans, le but de tous mes efforts était d'acquérir des connaissances. Elevé comme mes aïeux, dans la doctrine des douze Imams ( Imamié) je fis la connaissance d'un compagnon Ismaïlite (Iléfik •) appelé Emire-Dharab , auquel je fus bientôt uni par une étroite amitié, .le pensais que le khalife de l'Egypte était un homme imbu des doctrines des Ismaïlites et de celles de ses philosophes. Emire prenait souvent avec chaleur la défense de leurs idées , et nous nous disputions fréquemment sur des articles de foi. Les critiques dont ma secte fut l'objet , laissèrent cependant une profonde impression dans mon âme. Au départ d Emire, je fis une grave maladie , dans le cours de laquelle je me reprochai souvent mon incrédulité , et regrettai de n'avoir pas saisi l'occasion d'embrasser la doctrine des Ismaïlites. Après ma guérison , je rencontrai un autre Ismaïlite , nommé Abou-Nedschm-Saradsch , qui sur ma demande , m'expliqua leur religion , m'en donna une entière connaissance ; enfin , je trouvai un Daï ( missionnaire) nommé Moumin, auquel le Scheikh Abdolmelek-Ben-Attasch, supérieur des missions à Irak , avait permis d'exercer cette

(i) ?.lirkhc-nd et Takwimet-Tevavikh

fonction. Je le priai d'accepter mon serinent de fidélité au nom du khalife fatémite. Il refusa d'abord, parce que j'étais revêtu de plus grandes dignités que lui , mais comme je le pressais sans cesse, il céda à ma volonté. Le scheikh Abdolmelek , qui à cette époque vint à Réï , eut tant de plaisir à converser avec moi , qu'il m'accorda sur-le-champ l'emploi de missionnaire de l'autel et du trône ( Dai ) et m'engagea à aller en Egypte, pour jouir du bonheur de servir l'Imam Mostanszar, Khalife fatémite alors régnant. Au départ du scheikh de Reï pour Ispahan , je me mis en route pour l'Egypte (i). »

Hassan avait donc été déjà initié en Perse aux mystères immoraux des Ismaïlites. C'est pour cela , sans doute , qu'il avait de suite été jugé digne de répandre leurs doctrines. La renommée de ses grands talens et de l'autorité dont il avait joui à la cour de JMelekschah le devancèrent , et le khalife Mostanszar, content de s'être attaché un pareil missionnaire , le reçut avec honneur et distinction. Le supérieur des missions ou grand maître de la loge, Dail-Doat, le Schérif Tahre-Kaswimi et quelques autres personnes d'un haut rang furent envoyés à sa rencontre jusqu'à la frontière. Dans la ville, Mostanszar lui assigna uue demeure, le fit coni-

i Mhkhond.

plimenter par les officiers de sa cour et le combla de faveurs. Suivant quelques historiens, Hassan ne resta que dix-huit mois au Caire, pendant les quels il ne vit même pas le khalife , bien qu'il s'occupât de tous ses intérêts ; ce prince ne parlait de lui qu'avec les plus grands éloges , et telle était l'affection qu'il lui témoignait , que ses pareils et ses premiers fonctionnaires disaient tout haut que Hassan serait bientôt nommé premier ministre. Sur ces entrefaites , Hassan eut plusieurs querelles avec Bedr-Dschemali ( pleine lune de beauté) Emir-Oldscliouyouscb ou généralissime, qui commandait l'armée des Ismaïlites avec un pouvoir absolu ; elles avaient eu pour cause la révolution que lit naître , à cette époque, la succession au trône de l'Egypte. Le khalife avait proclamé son fils Nésar son successeur légitime, tandis qu'imparti a la tête duquel se trouvait Bedr-Dscbemali, avait nommé comme seul digne du trône, son autre fils Mostéali , qui plus tard , en effet , succéda à son père. Hassan soutint les droits de Nésar , et s'attira par là la haine du généralissime , qui , non content de le traiter avec la plus grande animosité , détermina enfin le khalife à faire emprisonner le fils de Sabali dans la forteresse de Damiette (i).

A peu près à cette époque , une des tours les

(1) Mirkhond.

— 79 ~ plus solides de cette ville s'écroula sans qu'on en connût la cause, et les habitans effrayés virent dans cet accident un miracle opéré par Mostanszar et Hassan. Alors ses envieux et ses ennemis le jetèrent les mains liées dans un vaisseau qui faisait voile pour l'Afrique. A peine avait-il gagné le large, qu'un vent impétueux souleva les vagues et saisit de terreur l'équipage. Hassan seul était tranquille et inaccessible à la crainte. Un de ses compagnons de voyage lui demandant la cause de cette sécurité , il lui dit : « Notre seigneur ( Sidna ) m'a promis qu'aucun malheur ne m'arriverait. » Comme la mer en effet s'apaisa, les voyageurs reprirent confiance et devinrent dès ce moment de fidèles disciples de Hassan. C'est ainsi qu'il sut profiter du hasard et des événemens naturels pour augmenter sa puissance. Le sang-froid avec lequel il bravait les dangers que présente une mer en courroux, l'aida a dominer les esprits par la croyance supposée de son pouvoir sur les élémcns. Dans les ténèbres de son cachot , et au milieu même de l'orage il ne cessa de nourrir les ambitieux projets de son insatiable vengeance. Le fracas dune tour qui s'écroule, les feux de l'éclair, les roulemens du tonnerre, le bruit terrible des vagues, le laissaient ealme cl impassible; son unique pensée était la fondation de son ordre d'assassins ; sans il s'occupait de calculer les moyens de ren-

verser les trônes et d'anéantir les dynasties. Un vent défavorable, mais que Hassan appelait de ses désirs , conduisit le vaisseau sur les côtes de la Syrie, au lieu de le mener en Afrique. Hassan débarqua, et se dirigea sur Haleb , oîi il resta quelque temps; de là il se mit en route pour Bagdad, Khousistàn , Ispaban , Yesd et Kerman, propageant partout sa doctrine; de Kerman il revint h Ispaban, où il séjourna quatre mois, puis il retourna à Kbousistàn. Après s'être arrêté trois mois dans cetteprovince, il se fixa à peu près pour autant d'années à Damagban et dans les contrées voisines. Là il fit un grand nombre de prosélytes, et envoya à Alamout et dans plusieurs autres forteresses dece pays, des Daisd une grande éloquence. Après y avoir tout préparé pour la réussite de ses projets futurs, il se rendit à Dscbordscban d'oiiil partit pour Dilem (i). Toutefois il ne voulut point entrer sur le territoire de Reï, parce qu'Aboumoslem-Rasi , gouverneur de ce district , fidèle aux instructions qu'il avait reçues de Nisamolmoulk , mettait tout en oeuvre pour s'emparer de sa personne. Hassan se vit donc forcé d'aller à Sari et de là à Demawend, d'où il prit le chemin de Kaswin, pour aller à Dilem et enfin à la forteresse d' Alamout, le berceau de sa puissance et de sa grandeur. Avant ce voyage il y avait déjà envoyé

(i)Mirkhond.

un Je ses plus zélés et plus habiles missionnaires, le Dai IIosscin-Kaïni , pour inviter les habitons à prêter serment au khalife Mostanszar. La plus grande partie obéit, mais Ali-Mehdi, qui commandait la forteresse au iiomdeMelekschàh, homme pieux et simple, resta fidèle à son devoir avec un très-petit nombre des siens, et ne voulut reconnaître pour souverain spirituel que le khalife de Bagdad , issu de la famille d'Abbas , et pour souverain temporel que le sultan Meleksehâh, delà famille des Seldjoukides. Ce gouverneur était un descendant d'Ali, et comptait au nombre de ses aïeux le Daï llalhakk, c'esl-à-dire celui 'qui invite à dire la vérité. Hassan-Ben-Seid-Bakeri asait bâti cette forteresse 55o ans avant Hassan (i). Alamout , c'est-à-dire repaire de vautours , ainsi nommée à cause de sa position inaccessible, située au 84° 5o* de longitude et au 56° de latitude, lapins grande et la plus formidable des cinquante forteresses du district de Roudbâr , est à soixante parasangues au nord de Kaswin. Lepavsest montagneux et sert de frontière entre le Dilem et 1 Irak, provinces qui n'ont toutes deux pour les arroser d'autre fleuve que le Schahroud ou fleuve royal. Cependant deux autres rivières portent ce nom ; 1 une prend naissance dans le mont Thalkan , près deKaswin, l'autre qui a sa source dans la montagne

'1 Après J.-C., 860 ; dç l'hégire , 9.\6.

— 8-2 de Schir, parcourt le district du iloudbàr d'Aiamout : comme Iloudbàr peut, en général , se traduire par paysriverain, ce nom est encore commun a un autre district; c'est celui-ci qui, plus au nord, est désigné sous le nom d Alamout, pour le distinguer du Roudbàr de Lor , situé plus au midi, près d Ispahan , et arrosé par le Sendroud

fleuve de la vie , comme Vautre par le Stsharoud ,

fleuve royal (i).

Hassan qui jusque-là avait cherché en vain un centre où il pût établir le siège de cette puissance qu'il rêvait, s'empara enfin de la forteresse d Alamout, dans la nuit, un mercredi , 6 du mois de redseheh , 483 ans après la fuite de Mohammed , toqo ans après Jésus-Christ, et sept siècles avant la révolution française , dont les premiers auteurs furent des membres de sociétés secrètes , qui , comme les Ismaïlites, ne voulaient que le renversement des trônes et des autels. Une longue expérience, une connaissance étendue des hommes jointes à une étude profonde de la politique et de 1 histoire, avaient appris au fils de Sabah que 1 impiété et l'immoralité pouvaient bien quelquefois avancer la chute d'une dynastie , mais jamais en fonder une nouvelle. L'anarchie peut souvent être utile aux gouvernés, mais ne doit jamais être le but des gouvernails ; la masse soumise à un ou plu-

. (i) Dschihannouma , p. 296 et 5o^.

sieurs ne peut être maintenue dans l'ordre que par les lois, et la morale et une religion éclairée sont les seules garanties de l'obéissance des peuples et de la sécurité des princes. Hassan , initié à tous les secrets de la loge du Caire , ne tarda pas à dévoiler les plans de son ambition sans bornes ; il ne voulait pas moins que la chute du khalifat de la famille d'Abbas et l'élévation d'un trône nouveau sur la ruine de l'autre. Cet homme, jusque-là simple missionnaire du khalife fatémite Mostanszar, conçut le projet de s'assurer à luimême la domination au lieu de travailler pour son maître , et pensa tout autant à renverser l'œuvre d'une politique sage mais étrangère, qu'à élever et affermir l'édifice de sa propre grandeur. Comme dans l'opinion des Moslimins, l'Imam et le Khalife seuls doivent être investis du pouvoir , et que les peuples n'étaient divisés que sur le point de savoir si c'était à la famille d'Ommia , à celle d'Abbas , ou à celle de Fatima que ce pouvoir devait légitimement se transmettre, les ambitieux qui voulaient s'emparer de l'autorité suprême , n'avaient d'autre moyen d'y parvenir que de l'exercer à l'ombre du khalifat, qui lui-même n'était plus alors qu'un simulacre de puissance , et sous le nom des khalifes rétmans. Ainsi tout réceniment, la famille des Seldjoukides, qui suivait en cela l'exemple que lui avaient donné d'au- Ircs familles, s'était emparé de la domination

de l'Asie sous le nom des khalifes de Bagdad. Hassan Sabali, après avoir inutilement cherché fortune à la cour des Seldjoukides, poursuivi

par le sultan el le visir, ne put que se servir du nom du khalife du Caire et se couvrir de sa protection ; il devint un modèle d'austérité el de piété, et fit ainsi des prosélytes , à ce qu'il prétendait , pour le khalife et la religion , mais en réalité , il ne travaillait que pour lui et dans l'intérêt de son ambition. 11 s'était mis en possession d'Alamout en partie par ruse, en partie par force, et avait su avec l'aide de la caLalc ( kabbala ) légitimer aux yeux de la multitude les intrigues auxquelles il devait ses succès; il trouva fort heureusement dans les lettres du mot Alamout le chiffre 480, qui était celui de l'année courante. Hassan avait employé contre Mehdi, commandant de îa forteresse au nom du sultan Melekschâh , le même stratagème aue l'histoire nous raconte à l'occasion delà fondation de Cartilage et d'autres villes. Il demanda pour 5ooo ducats la place que pouvait contenir une peau de bœuf; cette demande accordée , il en coupa la peau en lanières et en entoura le château. Mehdi, qui déjà auparavant avait exclu les Ismaïlites de la forteresse , et ne se croyait pas obligé d'exécuter le traité, en fut expulsé et se retira à Damaghan. Avant sa sortie , Hassan lui avait donné pour le Réï Mosaffer , gouverneur de la forteresse de Kird-

•- 85 — kouh, un mandat laconique ainsi conçu : Le )> Réï Mosajfer paiera à MehdL descendant d Ali » la somme de 5ooo ducats comme prix de la » Jorteresse d'Alamout. Salut au prophète et à » sa famille ! Que Dieu, le plus grand des bienfai- » tcurs , nous soit en aide. » Mehdi ne pouvant croire qu'un homme comme le Réï , qui jouissait dune haute considération en sa qualité de lieutenant des Seldjoukides , fît la moindre attention au billet d'un aventurier comme Hassan , n en lit d'abord aucun usage, mais enfin, la curiosité et surtout la nécessité l'engagèrent à le présenter. A son grand étonnement on lui remit de suite la somme stipulée. Le Réï était un des premiers et des plus fidèles partisans de Hassan , comme Hossein de Kaïn était un des plus zélés. Tous les deux professaient ses doctrines et parcouraient, le premier le Dschebal , le second le Kouliistàn , deux provinces montagneuses au nord de la Perse , afin d'y faire des prosélytes. Hassan , pendant ce temps , entourait sa résidence de formidables remparts et y dirigeait quelques sources d'eau douce. En outre il faisait construire un canal qui devait amener l'eau jusqu'au pied de sa forteresse , plantait partout des arbres fruitiers et encourageait les habitans à se livrer à l'agriculture. Il prévoyait aussi ce qui lui serait utile en cas de siège , et ne négligeait rien de ce qui pourrait fortifier ce château qui dominait toute

la province de lloudbàr , rapprovisionner et améliorer la culture des terres ; mais sa sollicitude s'occupait encore bien davantage d'établir sur des bases solides son système politique et religieux et de le coordonner avec les idées qui avaient présidé k la création de 1 ordre des Assassins.

Il s'agissait de fonder un empire , de lui donner des institutions et de suppléer par des moyens extraordinaires au défaut d'argent et de troupes, ces deux grands auxiliaires de toute domination. L liistoire , en lui rappelant le sanglant exemple de Babek et de Karmatb , qui , après avoir fait périr des myriades d'hommes, étaient eux-mêmes tombés victimes de leur ambition* lui montrait a quels dangers s'exposait l'impie et le rebelle qui se mettait on révolte ouverte contre les croyances d'un peuple entier. Ses propres expériences lui avaient appris , par le peu de succès qu'avaient eu jusque-là les missions des Ismaïlites en Asie , combien il était inutile de répandre la doctrine secrète de la loge du Caire tant que les chefs ne commanderaient qu'à des intelligences et nonk des bras. Depuis deux siècles les Fatémites régnaient en Afrique; la loge s'était ouverte d'abord à Mahadia , puis au Caire ; un système de missions secrètes s'était organisé en faveur des khalifes égyptiens. Mais si les Ismailites avaient k la vérité réussi à ébranler le khalifat de

la famille d'Abbas , il n'avaient pu étendre leur puissance. Ils s'étaient emparés à Bagdad des deux droits souverains de l'islamisme , battaient la monnaie et commandaient les prières publiques; mais à peine purent-ils les conserver une année entière ; ils durent les abandonner sitôt que Bessassiri eut succombé sous les armes de Togrul. Sous prétexte de servir les intérêts des descendans d'Ismaïl , ils avaient propagé a leur aise leur doctrine impie et athée et rompu ainsi les liens religieux et moraux de la société, sans songer à les remplacer par d'autres. Ils avaient de même ébranlé les trônes, sans pouvoir les renverser et s'y asseoir eux-mêmes. Toutes ces considérations ne purent échapper à Hassan , qui , n'ayant pu parvenir à jouer un rôle dans l'empire des Seldjoukides, s'était, dès-lors, dans la vue de son ambition , tracé un chemin à part comme missionnaire des Isinaïlites et avait imaginé un système de gouvernement que lui seul était capable de concevoir. Rien n'est vrai et tout est permis , tel fut toujours le principe de la doctrine secrète ; mais comme elle n'était communiquée qu'à un petit nombre de personnes , et se cachait sous le voile de la plus austère piété, il retenait les esprits sous le joug d'une obéissance aveugle aux préceptes de l'Islamisme avec d'autant plus de facilité , qu'il leur faisait espérer qu'une prospérité éternelle serait larécom-

pense de leur soumission et de leur abnégation sur cette terre. Jusqu'alors les Ismaïlites n'avaient eu que des Daïs, maîtres, et des Iléfiks, compagnons; les premiers, initiés seuls à tous les secrets de cette doctrine, étaient chargés de faire des prosélytes"; les seconds, qui formaient le plus grand nombre, ne les apprirent que peu à peu. L'esprit politique et hardi de Hassan s aperçut bientôt que pour exécuter avec prompt.it nde el succès de grandes entreprises , il fallait créer une 1 roisième classe pour qui les véritables secrets de Tordre devaient toujours être couverts d'un voile impénétrable : ils devaient n'être que des instrumens aveugles, fanatiques , toujours aux ordres de leurs supérieurs. Le fils de Sabali savait parfaitement que tout corps bien organisé a besoin non-seulement d'hommes intelligens , actifs et d'un dévoûment sans bornes, mais encore de forces -matérielles. Ces hommes s'appelaient Fédavi, c'est-à-dire ceux qui se sacrifient , les sacrés , et ce nom indique suffisamment à quoi ils étaient destinés. Nous expliquerons plus bas par quels motifs ils reçurent dans la suite le nom de Haschischin ou Assassins, que leur donnèrent les habitans de la Syrie. Nous exposerons alors les moyens dont on se servait pour les accoutumer à cette obéissance qui seule pouvait les porter à faire volontairement le sacrifice de leur vie. Ils étaient vêtus de blanc , ( dealbati ) comme trois siècles auparavant les

sectateurs de Moeanaa en Transoxanc, avant eux les néophites chrétiens , et aujourd'hui encore les pages du grand sultan. Ils se donnèrent le nom de Mobeiyesé , les blancs , ou de Mohammere , les rouges, parce qu'ils portaient avec leurs habits blancs des bonnets , des bottes ou des ceintures rouges. De nos jours encore ce costume est celui des guerriers et des princes du Liban , des janissaires et des bostandschi , les gardiens du sérail. Revêtus des couleurs de l'innocence et du sang, leur vêtement présentait sous la forme dune vivante allégorie l'alliance de la fidélité et du meurtre ; cette garde du Grand-maître ne quittait pas un instant le poignard ( cultelliferi ) car elle devait erre toujours prête au premier signal h consommer un crime. Ils étaient pour le chef de l'Ordre des Assassins , de sanglansinstrumens de vengeance et de domination. Le Grand-maître s'appelait Sidna , Sidney , c'est-à-dire notre seigneur, ou scheikh-al-dschebal , c'est-à-dire le Vieux ou le Grand-maître de la montagne. L'Ordre s'était emparé partout des châteaux situés dans les parties montagneuses du pays , dans l'Irak , dans le Kouhistàn et la Syrie, et le \ieux de la Montagne résidait toujours à la forteresse d Alaniout , vêtu de blanc , comme dans Daniel le vieux des jours (i)..llne fut ni roi ni prince dans

Daniel. 7- g

la signification ordinaire du mot ; il ne prit jamais le titre de Sultan, de Meleck ou d'Emir, mais seulement celui de scheikh que portent aujourd hui encore les chefs des tribus arabes et les supérieurs des ordres religieux des sofis et des derwiches. Son gouvernement n'était ni ne devait être celui d'un royaume ou d'une principauté ; c'était une confrérie , un ordre : aussi est-ce commettre une grande erreur que de faire , comme les historiens d'Europe , de la suite des princes des Assassins une dynastie héréditaire comme celle des autres princes ; c était simplement un ordre comme celui des chevaliers de Saint-Jean , des chevaliers Tcutoniques ou des Templiers. La nature des fonctions que, dans ce dernier ordre, remplissaient le Grand-maître et les Grandsprieurs , ses institutions religieuses , la tendance politique de son esprit et de ses doctrines , tout , jusqu à ses véteniens , lui donnait quelque ressemblance avec celui des Assassins. Ils étaient vêtus de blanc comme eux , seulement une croix rouge sur leur manteau remplaçait le bonnet et la ceinture rouges. Si les Templiers, dans leurs doctrines secrètes , reniaient la sainteté de la croix , les Assassins rejetaient les préceptes de lislamisme. La rè.^le fondamentale des deux ordres était de s'emparer des forteresses et des châteaux des pays voisins , afin de maintenir ainsi plus facilement les peuples dans l'obéissance ; tous le?

deux étaient de dangereux rivaux pour les princes et formaient, sans trésor ni armée , un état dans l'état. Les plaines d'un pays sont toujours dominées par les montagnes qui les entourent et les châteaux qu on y a construits : se mettre en possession de ces châteaux par la force ou par la ruse, intimider les princes par toute espèce de moyens, telle était la politique des Assassins. La tranquillité se maintenait k l'intérieur, par la stricte observation des règles positives de leur religion ; leurs châteaux et leurs poignards les garantissaient k l'extérieur. On ne demandait aux sujets de l'Ordre proprement dits , ou aux profanes , que la rigoureuse observation de 1 islamisme , et la privation du vin et de la musique; mais on exigeait des satellites sacrés une obéissance aveugle et un bras fidèle toujours prêt au meurtre. Les recruteurs, m véritables initiés , travaillaient les esprits , indiquaient et dirigeaient les assassinats commandés par le scheikh , qui , du haut de son château , ébranlait les consciences et désignait les victimes.

Après lui les Daïlkebir (Grands recruteurs) ou Grands-prieurs, occupaient le second rang; ils étaient ses lieutenans dans les trois provinces où la puissance de l'Ordre s'était étendue, c'est-k-dire dans le Dscliebal , le Kouhistàn et la Syrie. Ils avaient sous leurs ordres les Dais ou maîtres initiés; les Réfiks ou compagnons, voués k toujours à

- 9-2 la défense de la secte et de sa religion , n'arrivaient que par degrés à la dignité de dais. Les gardes de l'Ordre, les Fedavis ou sacrifiés et les Lassik^ aspirons, semblent avoir été ses novices ou ses laïcs. Outre les sept degrés de scheikh, Grand-maître ; daïlkebir , Grand-prieur ; daï , maître; *éiik , compagnon; fedavi , manœuvre; ctlassik, aspirant et laïc, jusqu'à celui des profanes , qui formaient le bas peuple , il y avait encore une autre gradation dans la hiérarchie spirituelle. Elle s'appliquait bien plus à la doctrine déjà exposée des ïsmaïlilcs , c'eet-a-dire des sept imams parlans et des sept autres muets , qu'à la différence des pouvoirs politiques. D'après cette division -, il y a dans toute génération sept personnes entièrement distinctes lune de l'autre par le rang quelles occupent; ces personnes sont: i° limant établi par Dieu, 2" la preuve, houdschet, ° que les Ismaïlites appelaient le vase (Esaï);5° le soumassa , qui tire la science du houdschet , comme le houdschet de l'imam ; 4° les missionnaires , daï ; 5° les mesouni, les affranchis qui sont admis au serment (Adlù et à une promesse solennelle; 6° moukellebi, ceux qui imitent les chiens, qui sont à l'affût des conversions comme les chiens à l'affût du gibier; j° moumini, les croyons ou le peuple. Si l'on compare ces deux divisions , on voit de suite que dans la première manque 1 imam invisible au nom duquel le ccheikh exige

l'obéissance des peuples, et dans la seconde la garde dont il se servait pour se débarrasser des ennemis de l'Ordre. Du reste, les diflerens grades s'accordent parfaitement, car la preuve , houdschet , répond au Grand-maître , le soumassa au Grand-prieur, les mesouni aux compagnons, les mou kellebi aux laïcs; les missionnaires et les fidèles, c'est-à-dire les trompeurs et les trompés , se retrouvent dans l'une et l'autre institution (i).

Nous avons déjà vu que la première société secrète qui fut fondée au sein de lïslamisme par Âbdollah Maimoun, lils de Kadab , avait sept degrés dans sa doctrine. Cette raison , ainsi que l'existence des sept Imams, avait fait donner à ses disciples le surnom de sectateurs des sept. Cette dénomination , appliquée jusque-là aux Ismaïlites de l'Ouest , quoiqu'ils eussent porté les degrés de leur doctrine de sept à neuf, s'appliqua dans la suite aux ïsmaïlites de l'Est ou Assassins. Hassan ne réduisit pas seulement ces degrés au nombre primitif de sept; il donna même aux Dais ou missionnaires initiés un règlement en sept points, qui avait moins pour objet l'instruction généraledes profanes que les conseils de prudence à prescrire aux maîtres. C'était, pour ainsi dire, le catéchisme de l'Ordre.

Il s'appelait Askhinaï-risk , connaissance de sa

i Mwailiolmolouls.

vocatioji , et renfermait des données indispensables pour la connaissance des hommes ; chose nécessaire pour choisir les sujels capables d'être initiés aux secrets de l'Ordre . Au nombre de ces maximes étaient plusieurs sentences usitées parmi les Dais , qui avaient au fond un sens tout autre que celui qu'exprimait la lettre. Ainsi, celles-ci : « Ne jetez pas la semence dans un sol aride. » Ne parlez point dans une maison où il y a une lampe allumée; » voulaient dire : Ne prodiguez point vos paroles à des incapables ; n'essayez pas de soutenir une dispute avec des hommes de loi ; car il était aussi dangereux de s'adresser à des incapables qu'à des hommes d'un savoir et de principes à toute épreuve , les premiers pouvant mal comprendre la doctrine et les seconds la divulguer ; inutiles tous deux , soit comme maîtres soit comme instrumens. Ces allégories, qui n'étaient qu'une mesure de prévoyance destinée h voiler les secrets de l'Ordre , ont été aussi employées par deux sociétés secrètes les plus fameuses , celle de Pythagore, dans l'ancienne Grèce, et celle des Jésuites, de nos jours. Les paroles mystérieuses qui nous sont parvenues du premier , et dont le véritable sens est pour nous presque toujours incompréhensible , n'étaient probablement aussi que des règles de politique semblables à celles que l'on donnait aux Dais. La société de Jésus surtout avait porté à son plus haut point cette

science toute de sagacité et d'adresse , qui consiste à distinguer les sujets capables d'être pour elle des instrumens habiles. C'est ainsi que, pour atteindre un but presque semblable, les pythagoriciens et les jésuites durent employer les mêmes moyens que les Assassins. La seconde règle fondamentale de l'Ordre s'appelait Teenis , science de s'insinuer dans la confiance des personnes; elle devait servir à gagner de nouveaux prosélytes en flattant leurs penchans et leurs passions. 5° Du moment où un jeune homme donnait dans le piège , il fallait aussitôt faire naître dans son ame le scepticisme le plus complet sur les préceptes positifs , en matière de religion , et se servir des absurdités du Koran pour le jeter dans un labyrinte d'incertitudes et de scrupules. 4° Ce n'était qu'après tous ces préliminaires que le candidat était admis à prêter serment (ahd); il promettait une inviolable discrétion , une obéissance aveugle , et s'obligeait en même temps à ne communiquer à personne qu'à son supérieur les doutes qu'il pourrait avoir sur les mystères et la doctrine des ïsmaïlites. La cinquième règle, Teddlis, apprenait au néophite à distinguer les différences et les similitudes qui existaient entre la doctrine et les opinions des Assassins , et celle des plus grands politiques et des plus célèbres théologiens. C'était encore un moyen de le séduire et de l'exalter, que de lui mettre sous les yeux la vie des personnages

les plus illustres. Dans la sixième, Tessis, c'està-dire règle d 'affermissement , on ne fesait que répéter aux disciples tout ce qu'on leur avait déjà dit, afin de les affermir dans leur croyance. La septième règle, Tecvil, c'est-à-dire interprétation allégorique, par opposition au Tcnsil, interprétation littérale de la parole de Dieu , terminait les cours des Assassins. L'essence de la doctrine secrète proprement dite était tout entière dans cette dernière règle. Suivant le degré d instruction du candidat , il était ou Bateni, c'est-à-dire initié au culte intérieur et au sens des ternies allégoriques, ou Dkhaheri, c'est-à-dire celui qui se renferme dans le cul te extérieur (i). Au moyen de cette exégèse et de cette herméneutique astucieuses, et qui de nos jours ont été si souvent appliquées à la Bible, les articles de foi et les devoirs d'un Assassin n'avaient d'autres bases que de simples allégories; elles lui apprenaient à ne considérer comme essentielles que la * pratique du culte intérieur , et à regarder avec indifférence l'observation ou la violation des lois de la religion et de la morale ; il devait donc douter de tout , et avoir pour principe que rien n'était défendu : Dans ces hautes doctrines était la philosophie des Assassins; mais le fondateur de l'Ordre ne les communiquait qu'à quelques initiés, et à ceux des supé-

(i) Naszaiholmolouk , d'après le Mewakit du juge Asededdin.

rieurs qui tenaient la masse sous le joug, en lui imposant la seule observation des préceptes de l'Islamisme. Sa politique était de ne faire connaître ces préceptes d'athéisme et d'immoralité qu'aux gouvernails, et jamais aux gouvernés; de contraindre les peuples à obéir aveuglement aux ordres de leurs chefs , et de les faire servir a l'exécution de ses projets ambitieux, les premiers en les accoutumant, à une complète abnégation d'eux-mêmes, les seconds en les laissant librement satisfaire toutes leurs passions. Les études et les sciences devenaient ainsi le partage exclusif d'un petit nombre. L'Ordre des Assassins , pour atteindre son but, avait moins besoin du secours de la science que de celui des poignards. Aussi le Grand-maître ne quittait-il jamais le sien. A peine Ilassan-Sabah s'était-il emparé de la forteresse d'Alamout , qu'un Emir auquel le sultan Melekschàh avait confié le commandement du district de Roudbàr , lui coupa les vivres avant, qu'il eût eu le temps d'établir des magasins. Déjà les habitans voulaient quitter la forteresse, lorsqu'Hassan releva leur courage, en les assurant que s'ils restaient avec lui , jamais la fortune ne pourrait les abandonner. Dès ce moment le château reçut le nom de demeure de la fortune. Le sultan qui d'abord ne voyait qu'avec mépris les efforts des Assassins fut

réveillé par la révolte de Hassan qui menaçait la tranquillité de l'empire; il ordonna (i) à l'Emir Arslanlasch (Pierre de Lion) de s'emparer de Hassan et d'exterminer tous ses partisans. Celui-ci , manquant de vivres, et entouré seulement de soixante-dix compagnons, se défendit avec courage jusqu'au moment où Abou-Ali., son missionnaire dans le Kaswin , où il recrutait des soldats, lui envoya trois cents hommes qui, pendant la nuit, assaillirent les assiégeans et les mirent en fuite. Après cet échec, Melekschâh reconnaissant le danger qui le menaçait, envoya Kisil Sarik, un de ses plus intimes confidens, avec les troupes du Khorassân, contre Hossein Aïni, missionnaire de Sabah, qui devait insurger la province de Kouhistân. Hossein se retira dans un château situé dans le district de Mouminabad, où il fut harcelé autant que l'avait été Hassan dans la forteresse d'Alamout. Dans cette extrémité , ce dernier jugea que le moment était venu d'exécuter ses projets lcng-temps nourris de meurtre et d'assassinat, et de se débarrasser ainsi de ses ennemis les plus dangereux. Le sage Nisamolmoulk , visir des trois premiers sultans Seldjoukides , Togrul, Alparslan et Melekschâh, avait été condisciple de Hassan. Ses grands talens ;, son intelligence et son activité , lavaient

(i) Après J.-C. 1092; de l'hégire 485.

élevé à la haute fortune à laquelle il étaitparvenu. Menacé de perdre à la fois la place de visir , et les faveurs du sultan, que les intrigues de Hassan voulaient lui enlever, il se décida enfin à entrer en lutte ouverte avec le maître d'Alamout. Aussi ce fut la première grande victime que choisit le poignard des Fédavi ou initiés, pour assouvir l'ambition du fils de Sabah. Ainsi périt le plus illustre soutien de 1 empire des Seldjoukides. La mort de Melekschàh suivit bientôt celle de son visir; on crut qu'il fut empoisonné. A cette nouvelle , toute l'Asie fut remplie de terreur , et ces premiers attentats ouvrirent d'une manière terrible le règne de Hassan , dont la politique sanguinaire chercha des victimes dans toutes les classes de la société.

Tel fut le commencement d'une époque remplie de meurtres et de vengeances , également fatale aux ennemis déclarés et aux amis de la nouvelle doctrine (i) ; ceux-ci tombèrent sous les poignards des assassins ; ceux-là sous le glaive des princes , qui , éveillés par les dangers dont les partisans de Hassan menaçaient les troncs , mirent tout en œuvre pour les exterminer. Les Imams et les juristes les plus célèbres publiaient de leur propre mouvement ou par ordre des princes des Fetwa ou avis qui

i] Sfirkhoud.

désignaient les Ismaïlites comme les ennemis les plus redoutables des trônes et des autels, et les maudissaient comme des infâmes et des athées. Ils excitaient les nations à une guerre ouverte contre la secte de Hassan , proclamant que la loi de risîamisme {commandait impérieusement la destruction de cette race d'infidèles, d'apostats , de révolutionnaires . L'Imam Ghasali , un des plus grands moralistes de l'Islamisme en Perse, publia un écrit contre les partisans de la doctrine secrète , intitulé : De la Folie des partisans de la doctrine de V indifférence en matière de religion, c est-à-dire des impies (Moulahid ) , que Dieu veuille condamner (i). Dans la Collection des décisions juridiques connues sous le titre de Perles desfetiva (2) , la secte des Moulaliid de Kouhistân est comprise dans la même proscription que celle des Karmathites, proscription anciennement lancée contre eux par les imams Ebi-Joussouf et Mohammed; leurs biens étaient abandonnés aux croyans , et tout Moslim pouvait les tuer légalement. Enfin , dans la Réunion (5), dans le Trésor (4) desFetwa, on n'admet point la possibilité du repentir qui dans les

(1) Ber hamakati ehli ilahat jeni Moulahide khaselehum Allah !

(2) Dschevahirol-Fetavi.

(5) Moultakath.

(4) Khasanetol-Fetavi.

impies qui avaient exercé la fonction deDaï, leur supplice est ordonné lors même qu'ils veulent se convertir et abjurer publiquement leur erreur, et regardé comme légitime, car le parjure étant un de leurs préceptes, on ne peut attendre deux qu'ils reviennent sincèrement de leur corruption et de leur scélératesse. Les esprits s'aigrirent ainsi mutuellement, les gouvernemens se trouvèrent en lutte permanente avec l'Ordre , et les sicaires Ismaïlites tombèrent a leur tour sous le glaive de la justice (i). La vie des grands surtout était dans un continuel péril. L'Emir Borsak, qui avait été nommé par Togrul-Beg principal gouverneur de la ville de Bagdad ; Araasch-Nisami auquel Jakout, oncle de Barkjarok , sultan Seldjoukide qui régnait alors , avait donné sa fille en mariage (2), périrent les jiremiers. Les dissentions intestines des frères Barkjarok et Mohammed, qui se disputaient l'Irak et le Khorassàn , facilitèrent h Sabah l'exécution de ses projets. Ce sol ensanglanté déjà par la guerre civile , fut dès-lors le théâtre de continuels assassinats. Peu à peu les compagnons de Hassan s'emparèrent des plus redoutables forteresses de l'Irak et même de celles d Ispahan , de Schahdourr (perle royale) ,

1 \ . le IS'aszaiholmolouk et le Mewakit.

(2) Après J.-C, 1096 ; de l'hégire 490. — Aboulféda , ail ann. 49*. Dschihannouma , Mitkhond.

nouvellement construite par le sultan Mclckschâh. Ce dernier chassant un jour avec l'ambassadeur de l'empereur romain de Constantinople, un chien se perdit sur un plateau de rocher, ou plus tard s'éleva le château. L'ambassadeur observa que son maître aurait depuis long -temps profité d'une position aussi formidable, et qu'on aurait déjà construit un château dans un lieu que la nature avait ellemême pris soin de fortifier. Le sultan, suivit le conseil de l'ambassadeur, et c'est ce fort qui tomba au pouvoir des Ismaïlilcs. C'est pourquoi le peuple disait qu'une forteresse dont un chien avait indiqué l'emplacement, et dont la construction était due aux conseils d'un infidèle, ne pouvait à la fin que porter malheur au pays.

Ils s'emparèrent encore deDirkoul et de Kalendschan, située à cinq parasangues (milles), d'Ispahan; deWastamkouh, près d'Abhar, de Tambour, de Khalaukhan , entre Fars et Kouhistân; de Damaghan, Firouskouh elKirdkouh, dans le pays de Komis (i); des châteaux de Tabs, Kaïn et Toun, dans le Kouhistân ? et de plusieurs autres dans le district de Mouminabad. Aboulfeltah, neveu de Hassan, et Kia-Buzurfïomid avec le Réï Mosaffer et le Daï îîossein Aini, prirent les forts d'Esdahan, et de Lemsir. Tous les quatre avaient été dès le

(i) Après J. -G. ino: de l'hégire 494-

commencement les intimes amis de Hassan et les principaux propagateurs de sa doctrine. Il voulait en cela suivre l'exemple du prophète, dont les quatre principaux disciples avaient d'abord été Eboubekr, Omar, Osman et Ali. L'année même où ces châteaux , excepté ceux d'Alamout et de AA astamkouh, conquis dix ans auparavant, tombèrent au pouvoir des Ismaïlites, les croisés entrèrent dans Jérusalem (i). Les chrétiens et les infidèles, les Ordres chevaleresques et celui des Assassins se conjurèrent en même temps pour renverser 1 islamisme et les princes de cette religion. Pendant long-temps on n'avait connu en Europe ces sectaires que par les récits des croisés, et tout récemment encore les historiens occidentaux se sont mépris sur l'époque où ils ont fondé leur puissance en Syrie. On les voit paraître dans la terre Sainte , en même temps que les croisés ; et déjà au commencement du 12e siècle, Dschenaheddevlet , prince d Emessa , était tombé sous leurs coups , au moment où il voulait secourir le château des Kurdes , Hossnal-Akard , assiégé par le comte de Saint-Gilles (2); quatre ans auparavant, il avait déjà été attaquée dans sa résidence, au moment où il commençait sa prière, par trois Assassins persans ; RisvYan 7 prince de Haleb ,

1 Aboulféda, ad ann. 494- Dschihannouma , Mirkhond. (a) De l'hégire, 490- Aboulféda, ad ann. 49^-

rival de Dschenaheddevlet , l'un des amis les plus fidèles <lr> Assassins , fut soupçonné d'être l'auteur de ce meurtre. 11 avait été gagné par un Daï , qui, à la fois astrologue et médecin, n'avait pas besoin de la doctrine de son Ordre pour posséder l'art de tromper les autres et de se tromper lui-même. L'astrologue mourut vingt- quatre jours après cet infructueux essai. Mais avec 1 instigateur de ce forfait ne s'éteignit pas le fanatisme meurtrier de l'Ordre. Un orfèvre persan nommé Aboutaher-Essaigli vint remplacer l'astrologue, et exciter Riswan à de nouveaux crimes. Ce prince, qui était éternellement en querelle avec les croisés (i), et son frère Dokak, prince de Damas, favorisait rétablissement des Assassins dans ses états, et comme leur doctrine était en harmonie avec son impiété et sa corruption , il formait avec eux des liaisons d'amitié, et sacrifait ainsi aux intérêts de sa pusillanime politique ceux de son peuple et le soin de sa renommée. Sarmin, château fort situé à une journée au sud deHaleb (2), devint la résidence d'Aboulfettali , neveu de Hassan-Sabali et son Grand-prieur en Syrie. Les autres Grands-prieurs furent , dans le Kouhistàn Hussein Kaïni , dans le Komis le Reï Mossaffer et Buzurfïomid dans l'Irak. Les habitans d Anaméa

'1) Ibn-Firat et Kamaleddin.

r?chihannouraa. Y0. Sarmin.

— 10ô — ayant demandé quelques années pins tard (i) les secours dAboutalur-Essaigli, commandant de Sarmin , contre le gouverneur égyptien Klialaf, il le lit périr , prit possession de la ville au nom dePùswan, et joignit à son commandement de Sarmin celui de la citadelle d'Apamea (2). Cependant il ne put se maintenir contre Tancrède , auquel la ville se rendit, et Aboutaher fut, contre la parole donnée, emmené à Antiochie , ou le croisé ne lui rendit îa liberté quau moyen dune rançon. Lbistorien arabe Kemaleddin saisit à juste titre cette occasion pour reprocber à Tancrède cette ignoble violation de la foi jurée. Albert d'Aix au contraire, lbistorien des croisades, le blâme d'avoir laissé la vie à un si grand scélérat. Les compagnons d'Aboutaher, dont aucun traité n avait garanti la vie, furent livrés à la vengeance des fils de Rbalaf, et le Grand-piieur Aboulfettaïi lui-même expira dans les tournions. Tancrède prit bientôt après aux Assassins la forteresse de Kefrïana (5).

Aboutaber, à son retour cbez sen protecteur, le

(1) Après J.-C, 1 11.7.

2 "Wilken, Histoire des Croisades, t. 11 , p. 272, d'après Keniuleddin et Albert d'Aix. Ce dernier mutile lous les noms ; il a donné à Biswan le nom de Brodoan, à Apamea celui de Femia, .: M oataher celui de Botherus et Iravcsli celui d'Assassins en celui d"Azopart. — y< ■ nussiDei gesla per Francos, p. 55o e! 5"]5. Après J.-C. riioj de l'hégire 604.

prince de ïïalcb, se servit de son influence pour l'exciter à d'autres assassinats. Abou-ïlarb ïssa, c'est-à-dire Jésus prie de la guerre, riche négociant de Khodschend , ennemi déclare des Baténis , et qui pour bâter leur chute avait dépensé des sommes immenses , arrivait à Jïaleb avec une caravane de cinq cents chameaux richement chargés ; un assassin natif de Rcï, nommé Ahmed, fds de Nassr* l'avait suivi depuis les frontières du Khorassàn , afin de trouver l'occasion de venger sur lui le sang de son frère qui avait expiré sous les coups des gens d' Abou-ïlarb. Arrivé à Haleb, Ahmed se consulta avec Aboutaher et Riswan , qu'il trouvait d'autant plus favorable à son projet, que l'espoir d'un riche butin s'unissait en lui au désir de se venger d'un inplacable ennemi de la secte. Aboutaher fournit les Assassins , et Riswan quelques-uns de ses gardes pour exécuter le crime. Un jour, au moment ou Abou-Harb entouré de ses esclaves, comptait ses chameaux, les Assassins l'assaillirent ; mais avant de pouvoir enfoncer le poignard dans le sein de leur victime , ils tombèrent tous eux-mêmes sous les coups de ses serviteurs qui défendirent leur maître avec autant d'amour que de courage. Les princes de la Syrie, qu' Abou-ïlarb instruisit de cet événement, accablèrent Riswan de reproches , pour avoir traîtreusement violé les droits de l'hospitalité. L'horreur qu'inspirait déjà un pareil attentat

s'augmenta encore lorsqu'on vit son auteur renier toute espèce de complicité. Ces mensonges lui attirèrent le mépris général, et Âboutaher afin de se dérober à l'indignation toujours croissante des habitans de Haleb contre les Ismaïlites retourna dans sa patrie au milieu de ses sanguinaires compagnons (i).

L'attaque des Assassins sur Apamea ne réussit pas mieux que celle qu'ils avaient tentée sur Schiser pour l'enlever à la famille Mankad (2). Le jour de Pâques, les habitans de ce château étaient descendus dans la ville pour participer aux réjouissances des chrétiens; les Assassins vinrent l'occuper en leur absence et en barrer les portes. A la nuit, les maris qui n'avaient pu rentrer chez eux qu'avec laide de cordes que leurs femmes leur avaient tendues par les fenêtres , en expulsèrent les Assassins. Peu de temps après Mewdoud, prince de Moszoul, périt à Damas sous leurs poignards pendant qu'il se promenait avec Tokteghin, prince de cette ville, sous le parvis de la grande mosquée. Le meurtrier fut tué sur le lieu même (5). Dans le cours de cette année mourut Riswan , le grand protecteur des Assassins , qui s'était tant de fois servi de leurs épées pour

(1) Ibn-Firat et Kemaleddin.

(2) Après J.-C. 1 108 ; tic l'hégire , 5oï.

'.près J.-C., 1 1 1 5 ; de l'hégire, J07. Aboulférîa , Takwimet-Tevarikh, Mirkhond . Aboulfaredsch.

le maintien et l'agrandissement de sa puissance. Le moment de sa mort fut le signal de leur massacre à Haleb. Le premier acte dn gouvernement de l'eunuque Lulu, qui partageait le pouvoir avec Âkhras, fils deRiswan, âgé seulement de seize ans, fut de mettre à mort tous les Ismaïhtes; ce fut moins une exécution légale qu'un grand carnage.

Plus de trois cents personnes de tout âge et de tout sexe furent taillées en pièces et deux cents à peu près retenues dans des prisons. Aboulfeltab , non celui que les fils de Khalaf avaient fait périr dans les tourmens, mais le fds de l'orfèvre Aboutaber, qui après le retour de son père en Perse, lui succéda dans le commandement des Assassins de Haleb , eut une fin non moins terrible et non moins méritée que son bomonyme ; il fut mis en pièces à la porte qui conduit à Irak ; ses membres furent brûlés et sa tête promenée dans toute la Syrie. Le Daï Ismàïl , frère de l'astrologue , qui le premier avait gagné les faveurs de lliswan , les paya de son sang ; plusieurs des Assassins furent précipités du baut des remparts dans les fossés. Hossameddin , fds de Dimlatscb , Daï nouvellement arrivé de la Perse, s^ déroba à la vengeance populaire en se retirant à Rakka où il mourut. Quelques-uns parvinrent à s'enfuir en Syrie; d'autres, pour n'être point soupçonnés de faire partie de 1 Ordre, ne se firent

point scrupule de dénoncer leurs frères et même de les poignarder. Ainsi les Assassins choisissaient leurs victimes au milieu même de leurs propres rangs ; les trésors de l'Ordre furent découverts et confisqués (i). Ils répondirent à ces persécutions par de sanglantes et nombreuses représailles. Au milieu d'une audience que le khalife de Bagdad avait accordée à Tokteghin , atahège de Damas, trois Assassins attaquèrent successivement l'émir Ahmed-Bal , gouverneur du Khoras- San , que , suivant toute apparence , ils prirent pour l'atabège; tous les trois périrent avec l'émir , ennemi déclaré de l'Ordre, qui avait plusieurs fois mis le siège devant leurs châteaux. Les gouverneurs des provinces, comme spécialement chargés d'assurer le maintien de la tranquillité publique, étaient les adversaires naturels des Ismaïlites, et comme tels, désignés les premiers aux coups de leurs poignards. Ainsi mourut Bedii, gouverneur de lialeb, et un de ses fils qui voulait se rendre à la cour dllghasi (2) ; ses deux autres fils massacrèrent les deux Assassins; mais à l'instant il en sortit un troisième qui porta le dernier coup au fils de Bedii déjà blessé ; le meurtrier arrêté et conduit devant les princes Tokteghin et II— ghasi, qui le condamnèrent à une prison perpé-

1 Djn-Firat. Après J.-C, iiij; cîe l'hégire, Hoc. (1) Apres J.-C 11 19 ; de l'hégire, 5i3.

tuëlle, mit fin à son existence en se précipitant dans les eaux.

L'année suivante (i), Ilghasi, reçut dAbou-Moliammed, chef des ïsmaïlites à Halcb, un message qui l'invitait à mettre l'Ordre en possession du château de Schcrif. Ilghasi, craignant la puissance du Dai? feignit de leur accorder leur demande, mais avant que les envoyés pussent être de retour chez leur chef, les habitans de llaleb détruisirent les murs, comblèrent les fossés, et ruinèrent le château et la ville. Ibn-Khaschschab, qui avait donné ce conseil afin de ne pas augmenter, par l'abandon du château, la puissance déjà si formidable des Assassins, le paya de son sang. Qnelques années plus tard, ils adressèrent une demande à peu près semblable à Noureddin, le célèbre prince de Damas, pour obtenir le château de Bcitlaha; Noureddin se servit du même expédient qu'Ilghasi; les habitans, excités parleur souverain, démolirent eux-mêmes les fortifications. Telle était la peur des princes, qu'ils n'osaient point refuser à cet Ordre les forteresses situées dans leurs propres royaumes et qu'ils aimaient mieux les faire détruire que de les lui abandonner (2).

La vengeance des Assassins immola aussi d'il—

(1) Après J.-C. , 1120 ; de l'hégire, 5i4-

(2) Ibn-Firat.

lustres victimes. Fakhrolinouîk , gloire de l'empire , Aboulmossafer-Ali , fils du grand visir Nisamolmoulk, qui avait hérité de l'emploi de son père et de sa haine contre les Assassins, ne cessèrent de les poursuivre sous les deux règnes de Mohammed et de Sandschar, mais périrent sous le glaive des Ismadites, ainsi que Tschakarheg, fds de Mikaïl , frère de Togrul et grand oncle de Sandschar, sultan régnant des Seldjoukides (i) ; ces meurtres furent pour lui de terribles avcrtissemcns, et le fds de Sabah chercha encore à l'effrayer par d'autres crimes. Quelquefois le chef des Assassins aimait mieux arrêter ses puissans ennemis en leur faisant entrevoir les dangers qui les menaçaient , et les désarmer par la terreur , que d'augmenter inutilement le nombre de ses ennemis par des assassinats trop souvent renouvelés. Dans cette vue il gagna un esclave du sultan, qui pendant le sommeil de son maître, planta un poignard dans la terre tout près de sa tête. Le sultan bien qu'effrayé de voir à son réveil cet instrument de mort, ne laissa point paraître ses craintes; mais quelques jours après le Grand - maître lui écrivit dans le style bref et tranchant de l'Ordre : (c Sans notre affection pour le sultan ,

Ci) Aboulféda, Takwimet- Tevarikh , Mhkhond, Abeulfaredsch. Apres J.-C, in.j; de l'hégire, 5o8.

» on lui «aurait enfoncé le poignard dans la poi- » trine , au lieu do le planter dans la terre. » Sandschar, qui avait déjà envoyé quelques troupes contre les châteaux des Ismaïlites dans le Kouhistân, craignit d'autant plus, après cet avertissement, de continuer le siège, que son frère, le sultan Mohammed, qui avait fait assiéger pendant plus dune année, par l'atabège jNouschteghin- Schirghir, îes deux plus formidables forteresses de l'Ordre dans l'Irak, celles d'Alambiit et de Lemsir, mourut dans le moment où réduites à l'extrémité , elles allaient être forcées de se rendre (i). Sa mort était trop favorable aux Assassins pour qu'on pût la regarder comme l'effet du destin et non comme l'œuvre de leur politique; car ces habiles brigands savaient se servir également bien du poison et du poignard. Dans sa frayeur il lit la paix avec les Ismaïlites, sous les conditions que, i° leurs châteaux resteraient comme ils étaient sans qu'il leur fût permis d'y ajouter de nouvelles fortifications; 2° qu'ils n'achèteraient ni nouvelles armes ni nouveaux instrumens de guerre et , 5°, qu'ils ne feraient point à l'avenir de nouveaux prosélytes. Comme les légistes qui avaient unanimement condamné les Ismaïlites et leur impiété, ne voulaient entendre parler ni de négociations ni de paix, le peuple soupçonna le sul-

(i) Après J.-G.j 1 1 17 ; de l'hégire, 5ir.

tan d'être partisan de leur infâme doctrine. Cependant la paix fut conclue, et Sandschar exempta non-seulement les Ismaïlites de tous impôts et péages dans le distuict de Kirdkouli , mais encore il leur assigna comme pension annuelle une partie des revenus du pays de Koumis. La puissance de l'Ordre prenait ainsi chaque jour de nouveaux accroissemens. Mais ce n'était pas seulement depuis son avènement au trône, que le sultan Sandschar, avait fait preuve de bienveillance pour les Assassins; déjà depuis douze ou quatorze ans, il était à leur égard dans les mêmes sentimens ; car à son départ du Khorassân pour l'Irak, il avait visité à Damaghan le vénérable Réï Mossafter, qui, comme nous l'avons vu plus haut, s'était déclaré un des premiers partisan de Hassan-Sabah, et lui avait obtenu par ruse les trésors de l'émir David Habeschi. Quelques officiers voulaient qu'on redemandât ces trésors au Réï Mossaffer; mais Sandschar, auquel le Réï assura que lui ainsi que les autres habitans du château avaient été de tout temps de fidèles serviteurs du prince, le combla de bienfaits et d'honneurs. Il mourut quelque temps après , honoré comme le patriarche delà nouvelle doctrine, à l'âge de centun ans (t).

(i) Mirkhond, Après J.-C, i io4 ? «le l'hégire. 498,

llassan-Sabïih survécut à. ses disciples les plus dévoués, et à ses plus proches parens auquels les liens de l'amitié et du sang paraissaient assurer

la succession dans le gouvernement de l'Ordre

* des Assassins. Son neveu Aboulfettah , Grandprieur de Syrie, était tombé sous le fer de ses ennemis ; IIosscin-Kaïni, Grand-prieur dans le Kouhistàn avait péri sous le poignard, peut-être sous celui d'Oslad , un des fils de Hassan ; Ostad lui-même et son frère étaient morts frappés par leur père dont la fureur cherchait à s'assouvir même dans son propre sang sans s'inquiéter de la culpabilité ou de l'innocence de ses fils, sans garder de proportions entre la faute et le châtiment , il les sacrifiait, non à la justice, mais à sa terrible politique. Car, dans l'Ordre, tous les liens de la parenté et ceux de l'amitié étaient rompus, afin d'unir plus étroitement les membres par la fraternité du crime et de la scélératesse. Ostad , c'est-à-dire le Maître , nom qu'il avait pris probablement dans l'espoir de succéder h son père dans la dignité de Grand-maître, et son frère, furent soupçonnés, l'un d'avoir participé au meurtre de lïossein-Kaïni , 1 autre d'avoir bu du vin ; le premier d'avoir commis un meurtre sans en avoir reçu l'ordre , le second d'avoir transgressé une loi de l'islamisme dont la rigoureuse observation était un des premiers devoirs. L'assassinat judiciaire des deux fils de lias-

san par leur père avait prouvé, par un sanglant exemple, aux profanes et aux initiés comment il punirait à l'avenir toute infraction aux lois du culte extérieur et aux règles de la discipline intérieure. Cependant , il est à croire que d'autres motifs encore déterminèrent le Grand-maître à tremper ainsi ses mains dans son propre sang. Peut-être les deux fils, las du long règne de leur père, attendaient-ils sa mort avec impatience , peut-être ce dernier les croyait - il incapables de lui succéder dans le gouvernement, parce qu'ils n'avaient point appris à obéir, ou leur refusait-il les qualités nécessaires pour exercer une pareille puissance : enfin l'on peut supposer qu'il ne leur donna la mort que pour ne pas faire de sa famille une dynastie en laissant par droit de succession son pouvoir a ses fils. 11 voulait peut-être que la dignité de Grand-maître de l'Ordre ne se transmît pas par hérédité, mais qu'elle fût conférée au plus digne, c'est-à-dire au plus habile et au plus fourbe. D'ordinaire , la nature humaine n'est point, si je puis m'exprimer ainsi, une nature de démon (teuflisch) ; lhistorien qui doute des motifs d'une action ne doit donc pas admettre les plus criminels; mais chez le créateur dune société de meurtriers , chez le fondateur de l'Ordre des Assassins, ce qu'il y a de plus atroce est le plus croyable.

11 ne restait plu s de tant de fidèles mission-

«aires de la doctrine secrète que le Daï Kia-Buzurgomid, qui depuis vingt ans qu'il avait conquis le château de Lemsir, ne l'avait pas quitté, et Abou- Ali, Daï dans le pays deKaswin. Lorsque Hassan- Sabah sentit approcher sa fin , il fit venir ces deux Daïs à Alamout et les investit, le premier de la dignité de Grand-maître, et le second du commandément des forces extérieures. Ainsi mourut (i) le fondateur de l'Ordre au sein d'une tranquillité que ses crimes ne lui méritaient pas ; il avait alors près de soixante-dix ans. A peine âgé de 20 ans , il avait commencé ses études avec Nisamolmoulk, pendant le règne de Togrul, sous l'Imam Mowafek ; son règne avait été de 55 ans , souillé de sang et de meurtres : pendant cet espace de temps il n'avait pas quitté une seule fois le château d' Alamout et deux fois seulement sa chambre pour aller sur la terrasse ; mourut de vieillesse , mais jusqu'à ses derniers momens il nourrissait encore ses projets ambitieux , méditait les révoltes et les assassinats qui devaient amener le renversement des empires, et dictait les règles de l'Ordre et le catéchisme de sa doctrine. Immobile lui-même au centre de sa puissance , il en étendait les limites jusqu'aux extrémités du Khorassân et de la Syrie ; la plume à la main, il dirigeait les poignards de ses

(1) Après J.-C. ii?4; de l'hégire, 5i8.

Fédavi. Instrument terrible de la Providence, il était, comme la peste et la guerre un fléau pour les souverains faibles et les peuples corrompus.

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