LIVRE IV
Rognes de Hassan II , fils de Mohammed Ier et pel it-fils de Kia- Buzurgomid, connu sous le nom d'Ala-Sikrihi-es-Sélam, c'est-àdire bénédiction à sa mémoire (i), et de son fils Mohammed II.
Nous avons exposé dans les livres précédens les mystères de la doctrine des Ismaïlites ; nous avons fait tomber le masque d'hypocrisie sous lequel cette secte se dérobait aux yeux du monde. Bien que leur doctrine secrète ait laissé partout des traces sanglantes , quelques-uns de nos lecteurs ont pu être portés à considérer ces horreurs multipliées plutôt comme le fruit du hasard , ou comme des actes de vengeance personnelle , que comme l'effet d'un système réfléchi de meurtres et de débordemens. De nos jours même, plusieurs associations religieuses ou politiques n'ont-elles pas
(i) Dans un fragment publié postérieurement par M. de Hammer, res mots se trouvent écrits de la manière suivante : Aladsikrihi-al-Sélam. V. Nouveau journal asiatique, n° 54, P- 558.
trouvé de fervens apologistes qui les ont présentées sous le jour le plus favorable ? Bien que les Jésuites, les Illuminés, les Templiers, aient été
accusés de professer et de mettre en pratique des doctrines infâmes , on ne saurait établir aucune comparaison entre ces Ordres et celui des Assassins; tout ce que nous en avons dit jusqu'ici ne s'appuie ni sur de simples hypothèses, ni sur les accusations des historiens, ni sur des aveux arrachés h la douleur des tournions; les aveux libres et spontanés des successeurs de Ilassan-Sabah ont été pour nous une source intarissable de révélations. Jusqu'alors ils avaient soigneusement caché aux yeux des profanes leur hideuse doctrine ; il était réservé à Hassan II de mettre les principes de l'Ordre au grand jour. Déjà du vivant de Mohammed il s'était yérjgé en prophète, et n'avait sauvé ses jours qu'en se couvrant du voile d'une profonde hypocrisie. Aussitôt que la mort de son père lui eut donné la Grande-maîtrise , ii jeta le masque, et non content de s'abandonner luimême à toutes sortes d'excès, accorda aux autres la même licence. Mais c'était peu encore ; il ne put résister à l'attrait de monter lui-même en chaire pour prêcher le peuple. S'il avait eu 1 expérience de ses aïeux, si la maturité de son jugement eût éffalé l'étendue de ses connaissances , il se serait bien gardé de répandre parmi les profanes les principes fondamentaux de la doctrine
ismaïlite. Quelle utilité en effet, l'Ordre pouvaitil retirer de ces eiiseignemens ou Icii profanes apprenaient h ne voir dans Mohammed qu'un être stupide, et à considérer son fds comme un modèle de mérite et de savoir? Une ignorance qui donnait encore aux sectaires quelque retenue , était préférable à ces pernicieuses révélations. 11 voulait non-seulement favoriser à tout prix, par son exemple, l'impunité des crimes, mais établir en théorie qu'ils ne méritaient aucun châtiment. L'an 55q de l'hégire (i), les habitans du pays de Roudbàr furent invités à se rendre au château d'Alamout, où Hassan avait fait construire une chaire visà-vis de la Kibla (2) , et planter aux quatre coins quatre étendards : un blanc, un rouge, un jaune et un vert. Le peuple s assembla sur la Moszella., place de prières, située au pied du château, et semblable à celle du faubourg de Schiraz , célébrée dans les poésies d 'îîafizem (5). Hassan monta en chaire le 1 7 du mois de ramazan (4), et commença a jeter le trouble dans l'esprit de ses auditeurs par des paroles obscures et énigmatiques ; il leur persuada qu'un envoyé
(1) Apres J.-C, n63.
(2, On appelle ains: le pays de la Mecque , vers lequel tons les moilimins se tournent (tans leurs prières.
(5) Halls , lettre Eiif.
(4) Suivant Mirkïioud et Wassaf; d'après le N«khbetet-Tewarikh i <x fut le éeptiem'e.
de l'Imam , ce mystique possesseur du khalifat égyptien , lui avait remis une lettre adressée à tous les Ismaïlites, qui changeait les règles fondamentales de la secte , et leur donnait une nouvelle sanction. 11 leur déclara qu'en vertu de cette lettre « les portes de la grâce et de » la miséricorde étaient ouvertes à tous ceux qui » lui obéiraient et qui le suivraient, qu'eux seuls » seraient les véritables élus, et qu'en cette qua- » lité ils seraient affranchis de l'observation de » toutes les lois jusqu'au jour de la résurrection, » c'est-à-dire de la révélation de l'Imam. » Ensuite il récita en langue arabe le Khoutbé , ou prière de la chaire , qu'il disait également avoir reçu de l'Imam. Un interprète placé au bas de la chaire en donna la traduction suivante aux auditeurs : « Hassan , fils de Mohammed et petith fils de Buzurgomid, est notre Khalife, Daï et » Houdschet , c'est-à-dire notre successeur, no- » tre missionnaire , notre preuve. Tous ceux qui » suivent notre doctrine doivent lui obéir dans » les affaires de la foi et du monde, considérer » ses ordres comme venant d en haut , ses pa- » rôles comme inspirées, ne point faire ce qu'il » défendra et faire tout ce qu'il commandera , » comme si ses ordres étaient donnés par nous- » même. Qu'ils sachent que notre seigneur les » a jugés dignes de sa miséricorde, et qu'il les a » conduits vers Dieu le tout-puissant. » II fit eu-
suite dresser des tables et ordonna au peuple de rompre le jeune et de se livrer à tous les plaisirs comme aux jours de fête; car, disait-il, c'est aujourd'hui le jour de la révélation de l'Imam.
Depuis ce moment où le crime se montra sans déguisement aux yeux de tout le monde , le nom de Moulahid , impies, qui jusqu'alors n'avait été donné par les légistes qu'aux partisans de Karmath et à ceux de quelques autres sectaires , fut étendu a tous les Ismaïlites de l'Asie. A dater de ce jour, le 1 7e du mois de ramazan, les Assassins célébrèrent la fête de la révélation comme la véritable époque de l'annoiiciation de leur doctrine : de même que le nom de Mohammed n'est jamais prononcé par les moslimins sans que l'on v ajoute les mots : qu'il soit béni , de même les Ismaïlites ajoutèrent depuis au nom de Hassan la formule : salut à sa mémoire. L'historien Mirkhond nous raconte que Joussoufschàh- Kiatib, homme digne de foi, avait lu au-dessus de la porte de la bibliothèque d'Alamouf l'inscription suivante :
AVEC L'AIDE DE DIEU, LE DOMINATEUR DU MONDE ROMPIT LES CHAINES DE LA LOI.
S A LUT A SON NOM ï
Hassan II, après s'être fait reconnaître par le
peuple comme khalife et législateur envoya de nouvelles règles à tous les Prieurs et missionnaires des provinces soumises; il écrivit au Réï Mosafier, Grand-p*ièurdansle Kouliistàn comme lavait été dans! Irak son homonyme, contemporain de: lîassan-Dcn-Sabah, et lui donna des instructions conformes à son nouveau système. Il lui disait : « Moi Hassan , je vous déclare que je suis » le représentant de Dieu sur la terre, et le Réï >■> Mosafier est le mien dans la province de Kou- » histân. Les hommes de ce pays doivent lui obéir » et regarder ses ordres comme émanés de ma pro- » pre bouche. » Mosafier fit construire dans le château de Mouminabad, sa résidence, une chaire du haut de laquelle il lut au peuple la lettre du Grand-maître. Presque tous les hahitans 1 acceuiiîirent avec joie, ils burent du vin au pied de la chaire en mêlant leurs voix au son des chalumeaux et au bruit des tambours, et affichèrent un mépris scandaleux de la loi et de la religion. Quelques - uns seulement , fidèles aux doctrines de l'islamisme , émigrèrent : ce fut dans le Roudbàr et le Kouhistân un effroyable débordement de libertinage et d immoralité. Ce n'était plus le khalife, c'était Hassan lï qui était proclamé de toutes les chaires comme véritable successeur du prophète. Afin de pouvoir se passer du titre d'Imam, titre que les peuples
n'avaient donné jusqu'alors qu'au seul klialîfe de l'Egypte, il jugea nécessaire de mêler son origine à celle des khalifes fatémites, bien que dans l'assemblée du i 7 deramazan il se fût annoncé comme fils de Mohammed : il donna plus tard à entendre, par des paroles obscures et des écrits à double sens , qu'il était (ils de Nésar et petit-fils du khalife Mostanszar , sous le règne duquel le fondateur de l'Ordre avait été forcé par le généralissime Bedr-Dschcmali de quitter l'Egypte, pour avoir pris le parti du fils aîné de Mostanszar contre son jeune frère Nésar. Pour accréditer cette généalogie , les amis de Hassan II racontèrent qu'un certain Aboul-IIassan-Scide , le confident du khalife Mostanszar, était arrivé à Aîa- * moût un an après la mort de son maître, et y avait amené un fils de Nésar qu il avait confié aux seins delIassan-Btu-Sabah; il ajoutait que ce dernier avait reçu l'envoyé avec de grands honneurs et avait assigné pour demeure au jeune Imam un village situé au pied du château, où, après s être marié quelque temps après , il avait donné a son fils nouveau-né le nom de Salut à sa mémoire . On disait encore qu'à la même époque où l'épouse de l'imam était accouchée, la femme du Grandmaître Mohammed , fils de Buzurgomid , avait donné le jour à un enfant mâle. Une servante gagnée, en portant le jeune Salut à sa mémoire château, l'avait changé contre le fils de Moham-
med. Comme ce conte était trop absurde pour commander quelque croyance, et comme, d'après la doctrine des Assassins, tout était indifférent et rien n'était défendu, les partisans de cette généalogie admirent plus tard que le jeune Imam avait eu un commerce secret avec la femme de Mohammed , et que le Grand-maître actuel 8e Imam et khalife, en était le fruit. Hnssan aima mieux être considéré comme un bâtard issu du sang du khalife que comme l'enfant légitime de son père : l'honneur de sa mère fut sacrifié a son ambition ; l'adultère lui créa des droits,et dans son désir de régner il profana la sainteté du harem. Les Ismaïlites qui faisaient ainsi descendre Hassan deNésar,fils du khalife Mostanszar, portaient le nom de Nésari : ils donnaient à Hassan le surnom de Kaïmolkiamet, * c'est-à-dire le Seigneur de la résurrection et appelaient leur secte la secte de la Révélation et de la résurrection. Ils entendaient par l'époque de la résurrection,celle oùl'Imam devait apparaître (kaïm) et les rapprocher de Dieu en abolissant toutes les lois. D'après eux , l'avènement de Hassan à 1 Imamat était le commencement de cette époque ; car il détruisait à la fois et les lois de la religion et celles de la morale. Désormais le vice et le crime se montrèrent sans crainte et marnèrent tête levée (i). Hassan II, comme on devait
(i) Mivkhond.
s'y attendre, devint lui-même la victime de sa nouvelle doctrine : la quatrième année de son règne il tomba, au château de Lcmsir, sous le poignard de son beau-frère , un des descendans de la famille Bouyeli. L'historien voit dans ce meurtre moins la vengeance du ciel qui châtiait tant de crimes., qu'une punition toute naturelle. N'étaitce point en effet le comble de 1 imprudence que d'initier la masse du peuple à tous les mystères de la doctrine de l'Ordre? Aussi paya-t-il de sa vie cette liberté indéfinie qu'il avait donnée à tous d'assassiner.
Règne de Mohammed II , fi!» de Ilasson II.
L'incendie que Hassan avait allumé en révélant à tous les principes secrets de l'Ordre, loin de s'éteindre dans son sang, se propagea dans toute lAsie sous Mohammed II, son fils et son successeur, qui commença son règne par tirer vengeance du meurtre de Hassan. Ilassan-Namwer, son assassin ainsi que tous ses parons de l'un et l'autre sexe périrent sous la hache du bourreau. Loin de profiter du triste exemple que l'imprudence de son père lui mettait sous les yeux, il suivit fidèlement ses traces. Il prêchait plus hautement encore la nouvelle doctrine, et affichait les mêmes prétentions que son père à la dignité d'Imam. Assez instruit dans les théories philosophiques , il se croyait l'unique savant de son temps, dans cette branche de connaissances comme dans toutes les autres. Nous possédons de lui un grand nombre de traités de philosophie et de jurisprudence , mais ce n'est pas le lieu de les citer. Ces études étaient un hommage rendu non-seulement aux institutions du fondateur de l'Ordre , qui profondément versé dans les sciences mathématiques et métaphysiques, avait amassé au château d'Alamout une précieuse collection de livres et
d instrumens, mais encore à l'esprit de son siècle, pendant le cours duquel la civilisation de la nouvelle Perse atteignit son plus haut degré et la philosophie et la poésie prirent le plus brillant essor. Son règne de /fi ans vit naître et mourir une pléiade de poètes persans plus illustre que celle des Alexandrins sous les Ptolémées et que celle des poètes français sous François 1er (i).
Nous ne mentionnerons ici, dans la poésie lyrique, que Souseni etWatwat (2). Le premier fut le créateur du système métrique; le second peut être appelé le législateur de la poésie persane. Les deux grands poètes panégyriques Khakani (3) et Sohaïr-Faryabi (4), ainsi qu'Enweri, fameux tous les trois par les louanges qu'ils prodiguèrent aux princes orientaux. Les mystiques Sénayi (5) et Attar (6), illustrèrent aussi le règne de Mohammed II .Senayi est l'auteur du ïladikat, ja/'din orné, que Saadi paraît avoir imité dans son poème très connu intitulé : Jardin de roses et de fruits (7). Attar s'est rendu célèbre par ses œuvres poétiques, entre autres par son Mantikettaïr , Di'alo-
(1) Devletschàh. Histoire de la littérature claisique, par Ileercn. Bouterwek, Hist. de la poésie française.
(2) Après J.-C, 1170; de l'hégire, 56g.
(3) Après J.-C, 1 177 ; de l'hégire, 575.
(4) Après J.-C, 1 186; de l'hégire, 582.
(5) Après J.-C , 1 201 ; de l'hégire , 5g8.
(6) Après J.-C. 1180; de l'hégire, 576. (7; Après J.-C, 1190; de l'hégire 586.
gue des oiseaux; il eut pour rival Dschelaleddin- Rounii , qui plus tard devint le plus grand mystique de lOrient. 11 faut nommer encore Nisami célèbre poète romantique des Persans , le chantre immortel de Khosru et de Schirin (i).
A cette pléiade de poètes il faut ajouter des philosophes , des légistes et des moralistes du premier rang (2), tels que les scheikhs, Abdolkadir-Gilani , le fondateur d'un des Ordres de derwiches les plus considérés , dont le tombeau à Bagdad est encore aujourd'hui visité avec autant de vénération que celui du grand Imam Abou- Hanife , et les deux grands légistes Ahmed-Ibn- Mahmoud-Gâsnéwi (5) et Imam Borhaneddin- Ali - Ben - Ebibekr - Almaraghainani (4) , auteurs l'un des Mokademme , Prolégomènes , l'autre du Hedayet , Conduite ; deux ouvrages classiques de jurisprudence pratique. Le secrétaire Amad, n'est pas moins illustre comme calligraphe. Dans l'histoire s'est distingué , lbn-Eszir-Dscheseri , auteur du Kamil (5) ; dans la philosophie , Schehabneddin -Sehrwerdi et l'imam Fakhr Rhasi (6) ont acquis à juste titre une grande
(1) Aprrs J.-C, 1180; de l'hégire, 5j6. {1) Après J.-C, 1170; de l'hégire 566.
(3) Après J.-C. 1196; de l'hégire 5gZ.
f4) Après J.-C. , 1 196 ; de l'hégire, 5g3.
(5) Après J.-C. 120g; de l'hégire 606.
(6) Après J.-C. 1 172 ; de l'hégire , 568.
gloire. Il faut bien se garder de confondre ce dernier avec le scheikh , le poète ou le médecin du même nom (Rhasès). Leur illustration littéraire n'aurait point mérité notre attention, que l'importance qu'ils ont dans l'histoire des Assassins nous aurait imposé le devoir de les citer. Leur vie et leur mort nous montrent combien il y avait alors de péril pour les savans à se déclarer les ennemis de la doctrine secrète.;
Le philosophe Aboufeth-Jahya-Ben-IIanosch- Ben-Emirek, mieux connu sous le nom deSchehabneddin-Sehrwerdi , auteur célèbre de plusieurs ouvrages métaphysiques , périt à Haleb , sous les coups du fils de Salaheddin. Comme sa doctrine était considérée par le collège des légistes comme philosophique, c'est-à-dire comme athée, chacun pouvait le tuer avec impunité.
L'imam Faklireddin Rhasi, menacé du même sort , y échappa , mais non sans danger. Il enseignait publiquement dans Rei , sa patrie , la jurisprudence , sous la Grande-maîtrise de Mohammed II, fils de Hassan II. Calomnié par ses envieux, accusé d'être en secret partisan des Ismaélites et même un de leurs missionnaires , il monta en chaire, et pour se justifier , blasphéma contre les Ismaïlites et les maudit. Aussitôt que le Grand-maître en eut été instruit par ses espions , il envoya à Reï un de ses fédavis , avec des instructions spéciales. Celui-ci se fit passer
pour un élève dans la science des lois et suivit , sous ce titre emprunté, les cours de l'imam. Sept mois s'écoulèrent avant qu'il pût trouver une occasion favorable d'exécuter sa mission. Enfin , il guetta le moment ou le serviteur de l'imam était sorti pour aller chercher le repas de son maître. L'imam éiait seul dans son cabinet, le fédavi enti a, le jeta à terre , et lui appuya son poignard sur la poitrine. « Quel est ton dessein , lui demanda l'imam? — De l'arracher le cœur et les entrailles. — Pourquoi ? — Parce que tu as dit du mal des Ismailites dans une chaire publique.» L'imam conjura l'assassin d'épargner sa vie, et lui jura par tout ce qu'il y a déplus solennel, qu'il ne blasphémerait plus jamais contre les Ismailites. « Si je te laisse la vie, dit l'envoyé , retomberas- » tu dans tes anciennes erreurs , et te croiras-tu » dégagé de tes sermens au moyen dune interpré- » talion fallacieuse? » L'imam l'assura qu'il n'aurait recours à aucune interprétation, et qu'il se 7 soumettait d'avance à l'expiation de son parjure. Alors l'assassin se releva de dessus sa poitrine , et lui dit : « Si j'avais eu réellement l'ordre de te » tuer, je n'aurais pas manqué de l'exécuter. Mo- » hammed , fds de Hassan , te salue , et te prie » de venir à sa forteresse l'honorer d'une vi- » site. Tu auras un pouvoir illimité et nous t'o- » béirons à l'avenir avec fidélité comme tes « serviteurs. Nous méprisons la voix du peuple ,
» dit le Grand-maître , les paroles ne restent » pas plus dans notre esprit que des noix sur » un globe ; mais vous ne devez point blasphé- » mer contre rions , parce que vos paroles se » gravent sur la pierre comme les traits du bu- » rin. n L'imam répondit qu'il ne pouvait aller à Alamout , mais que pour l'avenir , il ne parlerait plus du Grand-maître qu'avec respect. Alors le fédavi tira de sa ceinture trois cents pièces d'or qu'il lui donna en lui disant : « Ce que tu » vois là, c'est ta rente annuelle, et le divan a dé- » d'été que tous les ans , le Réï Mosaft'er l'appor- » terait pareille somme ; voilà encore deux lia- » Lits de l'Yéraen, que t'envoie Mohammed. » Au même instant, le fédavi disparut. L imam prit les habits et l'argent , et pendant quatre ou cinq ans reçut la même somme qui lui fut toujours exactement comptée. Avant cet événement, il avait coutume, toutes les fois qu'il parlait des Ismaïlites dans une discussion , de la résumer par ces mots : « Que peuvent dire ces impics que » Dieu veuille anéantir et poursuivre de sa ma- » lédietion : » Mais après avoir reçu sa subvention annuelle , il se contentait de dire : « Que » peuvent dire les Ismaïlites ? » Un de ses élèves qui lui demanda la cause de ce changement , reçut de lui pour toute réponse : « On ne peut pas >> maudire les Ismaïlites , leurs preuves sont trop >> tranchantes, et leur raison c'est le poignard. »
Celte aventure singulière, <jue plusieurs historiens (i) persans nous raeontent tous de la même manière, nous prouve que le meurtre n'était pas jjotir la politique du Grand-maître Tunique moyen d'assurer la réussite de ses projets, mais qu'il préférait quelquefois employer la corruption. Nous y voyons encore que souvent les Ismaïlites aimaient mieux se faire des amis de ses ennemis que de s'en débarasser par l'assassinat, surtout lorsqu'ils étaient d illustres savans ou des hommes célèbres dont la vie était, dans ce cas, plus utile à l'Ordre que la mort. Excepté l'anecdote que nous venons de citer , les historiens ne nous apprennent rien de ce qui s'est passé pendant les 5o ans du règne de Mohammed dans le Dschebal et le Kouhistân, qui étaient les provinces persanes de l'Ordre ; mais aussi cette période est plus fertile en événemens qui exercent une influence immédiate sur 1 histoire des Assassins. La Syrie, qui en fut le principal théâtre, vit aussi à la même époque Ses exploits des croisés et de Salaheddin. Ce grand prince avait été destiné par la Providence à être l'instrument qui devait renverser le khalifat des Fatémites ; aussi les Assassins le désignèrent-ils aussitôt aux poignards de leurs fédavis. Afin de mieux connaître l'homme qu'ils avaient choisi pour victime , et qu'elle était
(l) Mirkhond. Devletschâh. Ghaftsui.
sa puissance lorsqu'ils essayèrent pour la première fois de l'assassiner , nous continuerons le récit du règne de Noureddin que nous avons commencé dans le livre précédent , et ajouterons quelques mots sur Salaheddin et sa grandeur naissante.
Revêtu, après la mort de son oncle Esededdin Schirkouh , de la dignité suprême de l'empire , sous le nom de Melek-Ennaszir, il fut confirmé dans cette charge par l'atabège Noureddin , avec le titre d'Emiralisfahlar, qui , chez les Persans , correspond à celui d Emirolschouyousch chez les Arabes , et signifie Maître des armées. Peu de temps après le khalife de Bagdad lui envoya le diplôme, le vêtement d'honneur et des présens magnifiques, pour le récompenser d'avoir transféré les droits souverains de l'islamisme de la famille de Fatinia a celle d'Abbas. C'était au Caire que l'on gardait les trésors immenses accumulés par les Fatémites dans le cours de deux siècles , et qu'avaient fournis les provinces de Moghres, d'Egypte, de Syrie et d'Arabie. Bien que leur richesse surpassât toute croyance, la libéralité de Salaheddin les eut bientôt épuisés (i). Aïrii, écrivain recommandable et digne de foi , nous apprend que ce trésor contenait sept cents solitaires
(i) Tiré de l'Okdetol-Dschenian dans le Nokhbetet-Tewa-
r Au
de perles dont chacune était , par sa grosseur, d'un prix inestimable; une émeraude de la longueur de six pouces et de l'épaisseur d'un doigt; une bibliothèque de 2,000,000 de volumes ; des lingots et des monnaies d'or, de l'ambre, de l'aloès et une incroyable quanlité d'armes. Salabcddin, dès son avènement, distribua une grande partie de ces trésors aux princes qui étaient dans son armée, 1 administration des bibliothèques fut organisée, et le reste du trésor, vendu à l'enchère", fournit, pendant dix années consécutives, les sommes nécessaires pour soutenir là guerre contre les croisés et construire les monumens qui s'élevèrent dans la ville du Caire. Sous son règne on y bâtit un château fort, avec un mur qui entourait la ville, un grand aqueduc qui conduisit les eaux du Nil à la hauteur de la montagne , et les halles magnifiques sous la colonnade desquelles le narrateur de cette histoire s'est souvent retracé la grandeur de Salabcddin. Enfin il lit bâti
tir une académie près du tombeau de Schafii , un hôpital au nouveau Caire , et un magasin à blé à Miszr, l'ancienne capitale de l'Egypte sous les Arabes. Tous ces monumens portent le sceau de sa grandeur ; on y lit partout son nom, Joussouf , que l'ignorance seule des habitans actuels du Caire et de Miszr a pu prendre pour celui du Joseph de l'Egypte.
Si Noureddin voyait d'un œil inquiet la puis-
sanee toujours croissante de Salaheddin, il sentait aussi qu'il n'était plus en son pouvoir de commander au possesseur du trésor des Fatémites. Néanmoins il fut assez politique pour confirmer dans ses fonctions un gouverneur qu'il ne pouvait plus changer, et Salaheddin, de son côté, en eut assez de gratitude pour reconnaître, au moins nominalement, la souveraineté de son oncle. Aussi, comme il ne voulait pas se révolter ouvertement contre lui, mais seulement s'assurer un refuge au besoin, il résolut de marcher contre l'Yémen et commença par y envoyer son frère aîné, Touranschàh, a\ec une armée (i). Ce pays était alors gouverné par Abdcnnehi, lils de Mehdi, partisan de la secte impie de Karmath , qui , par] ses exactions, avait attiré sur lui l'exécration de ses peuples. Les trésors qu'il avait amassés par de pareilles voies étaient cachés dans le tombeau de son père Medhi, à Sobéid; les murs de ce tombeau étaient couverts d'or ainsi que le dôme et éblouissaient les yeux dans un rayon de plusieurs milles; l'or, l'argent , les perles et les pierres précieuses s'y trouvaient en immense quantité. Abdennebi voulait faire de ce tombeau une nouvelle Kaaba et le rendez-vous de tous les pèlerins de l'Orient. Dans ce but , il pillait les caravanes qui se rendaient à la Mecque , et les richesses que lui don-
5 Après J.-C, 1 173 ; de l'hégire, 56g.
liaient ses rapines venaient augmenter encore la masse de son butin. Plus tard plusieursprinces, surtout ceux de la Perse , ont essaye comme Abdennebi , mais par des motifs purement politiques, d'empêcher les peuples d'aller en pèlerinage à la Mecque et d'appeler leur vénération sur d'autres tombeaux que celui du prophète, notamment sur celui de Meschhed-Ali , près de l'Euphrate, qui, comme celui de Sobéid, avait été couvert de lames d'or parle schàh Abbas, et sur le tombeau de Mesched-Ben-Mousza , près de Thous , dans le Khorassân. On voulait ainsi attirer le numéraire ou tout au moins le concentrer dans le pays, mais la Mecque resta toujours le seul et véritable lieu de pèlerinage de l'islamisme, malgré les conquêtes des Karmathites et des Wahabites. Touranschah délit et tua Abdennebi , fit raser le dôme, s'empara des trésors de Sobéid, qu'il envoya h son frère , et , sur les ordres de celui-ci , fit prier du haut des chaires pour le khalife de Bagdad et l'atabège îSoureddin.
Api es la mort de ce sultan (i), Salaheddin fit faire en Egypte les prières publiques au nom du jeune Saleh, fds de Noureddin, alors âgé de onze ans. Ce prince, trop faible pour régner par luimême , fut confié aux soins des grands de l'empire , surtout à ceux de l'eunuque Gumuschté-
(i) Après J.-C, 1 174 ; de l'hégire , 570.
gin, qui transféra la résidence de son jeune maître à Haleb , en laissant à Damas pour gouverneur Ibnalmokaddem. Les croisés, qui croyaient trouver dans la minorité du fils de Noureddin une occasion favorable à l'agrandissement de leurs conquêtes, marchèrent sur Damas , et ne levèrent le siège que pour de grandes sommes d'argent qu'Ibalmokaddem se A'it forcé de leur payer. A cette nouvelle, Salaheddin entra dans une grande colère, se dirigea à marches forcées vers Damas à la tête de sept cents cavaliers, lit au gouverneur de vives remontrances sur son indigne conduite , et écrivit au jeune atabège une lettre respectueuse dans laquelle il lui prêtait serment de fidélité comme à son seigneur, et lui déclarait qu'il n'était venu en Syrie que pour le défendre dans un moment où ses possessions étaient vivement attaquées , d'un côté par les croisés , de l'autre par son'neveu Seiffedin, seigneur de Moszoul. Dans sa réponse qui fut rédigée par les ennemis de Salaheddin, au lieu de le remercier des services qu'il lui avait rendus, il lui reprochait son ingratitude, sa désobéissance , et le menaçait de lui enlever très prochainement le commandement de l'Egypte. Ce fut alors que Salaheddin, furieux de cette insulte , déclara au porteur de la lettre , Niai , seigneur de Manbedsch, qu'il devait à l'inviolabilité de son caractère la conservation de ses
jours; il fondit ensuite avec ses troupes sur Haleb afin, disait-il, de s'entretenir de vive-voix avec le jeune prince. Sur la route il s'empara de llama et de Hcms, et vint établir son camp près de Haleb. Les habitans et le jeune prince, guidé par son gouverneur l'eunuque Gumuscbtégin, au lieu d'aller à la rencontre de Sahaleddin avec des intentions pacifiques, s avancèrent contre lui les armes à la main. « Dieu m'est témoin, s'écria Salahcddin , » que je ne voulais point avoir recours à la force » des armes; mais, puisque vous le voulez, » qu'elle décide la querelle. » Les troupes de Haleb furent battues, dispersées, et s'enfuirent vers la ville que Salabeddin commença à assiéger dans les formes (i).
Gumuscbtégin, qui avait perdu tout espoir d éebapper au glaive des braves qui l'assiégeaient, songea à se servir des poignards des Assassins. Le cbàleau fort de Masziat était alors le centre de la puissance des Ismaïlites en Syrie. Là régnait Rascbideddin-Sinan, (2) Grand-prieur de l'Ordre, dont le nom et les ouvrages se sont conservés jusqu'à ce jour parmi les Ismaïlites de Syrie (3). Masziat est situé dans la montagne de Semak parallèle aux côtes de la mer Méditérannée qu'elle
(1) Tiré du Nokhbetet-Tcwarikh.
(2) Nokhbetet-Tewarikh. Dshihannouma.
(5) Rousseau, Mémoire sur les Ismaïlis, v>. i3.
suit jusqu'au Liban (i). Le château ainsi que dixhuit villages voisins, faisaient partie du district de Hama (Epiphania) , et à cette époque il était le plus considérable des dix autres châteaux également bâtis sur la chue des montagnes, et le centre des forces ismaïlites, que les auteurs contemporains des croisades évaluaient à soixante mille hommes (2). Les noms de ces châteaux que nous donne la géographie de Hadschi-Khalfa (3) sont Masziat , Kadmus , Kahaf , Akkaz , Hosznalekiad, Safîta, Alika, Hosznalkarnin , Sihihoun et Sarmin : c'est par ce dernier qu'avaient commencé , en Syrie, les conquêtes des Ismaïlites (4). Ces châteaux, non moins que les poignards des Assassins, avaient rendu Raschideddin maître de toute la partie montagneuse de la Syrie septentrionnale. Salaheddin, le défenseur légitime de la foi de Mohammed , qui avait renversé le khalifat égyptien et dont la puissance toujours croissante menaçait même d'anéantir les atabèges de Syrie , était l'adversaire naturel et l'ennemi le plus dangereux de TOrdre : aussi était-il sans cesse exposé à ses coups. La prière que Gumuschtégin fit au Grand-prieur Sinan, de sacrifier Salaheddin à sa vengeance, fut accueillie d'autant plus facilement, qu'un pa-
(1) Rousseau, Mémoire, p. 1.
(2) Guillaume de Tyr , p. 994.
(5) Dschihannouma , p. 5gi et J92.
(4) Macrisi, Aboulféd».
reil service était généreusement payé. Trois assassins l'assaillirent dans son camp devant Ilaleb; niais ., heureusement ils ne purent le frapper d'un coup mortel et furent mis en pièces (i). Tandis que Gumusclitégin conspirait ainsi contre la \ic de Salaheddin , il échappait a peine aux embûches que lui tendaient ses ennemis , le visir Schehabeddin-Abou-Ssalch et les émirs Dschemaleddin-Schadbakhl et Modschahid, qui voulaient lui enlever la faveur du jeune prince Melikssaleh. Gumusclitégin pour déjouer leurs projets eut recours à sa politique ordinaire. Au moment où Melikssaleh sortait pour aller a la chasse, l'eunuque lui demanda un blanc-seing afin d'expédier , disait-il, une affaire pressante. Le prince, sans méfiance , signa , et Gumusclitégin écrivit au Grand-prieur des Assassins un ordre qui lui enjoignait de faire tuer le visir et les deux émirs. Sinan croyant qu'il s'agissait de débarassser le prince de quelque obstacle qui le gênait dans l'exercice de son pouvoir absolu, lit partir sur-lechamp plusieurs de ses affidés. D'eux d'entre eux, qui assaillirent le visir au moment où il sortait de la mosquée par la porte de l'est, placée près de sa maison, périrent sur-le-champ. Peu de temps après , Modschahid fut attaqué par trois autres : l'un deux saisit le haut de son manteau, afin de
(i) Nokhbetet-Tewarikh.
lui porter un coup plus assuré, mais Modschahid donna des éperons à son cheval et s'enfuit en laissant son manteau entre les mains de l'agresseur. Le peuple saisit les meurtriers, dont deux venaient faire de fréquentes visites k lécuyer de Modchahid; l'un fut mis en croix ainsi que l'écuyer, sur la poitrine duquel on avait attaché un écriteau avec cette inscription: Telle est la récompense de ceux qui recèlent des impies. L'autre assassin fut conduit k la forteresse ; là on lui coupa les talons, et on le frappa sur cette chaire sanglante, afin de lui faire avouer qui l'avait poussé k un pareil crime. Au milieu des tourmens , il dit au jeune prince : Tu demandes k notre maître Sinan qui a ordonné le meurtre de tes esclaves ; et me punis pour avoir exécuté tes ordres. Melikssaleh écrivit au Grand-prieur une lettre pleine des plus amers reproches, mais Sinan lui renvoya pour toute réponse la lettre qu il avait signée.
Depuis, le prince de Haleb et le chef des Assassins de Syrie furent toujours en correspondance. Plusieurs fois déjà Raschideddiu-Sinan avait écrit k Melikssaleh pour demander la restitution du bourg d'Hadschira , enlevé aux Ismaïlites, mais cette demande étant restée sans succès, le Grand-prieur eut enfin recours non k la plume ni au poignard, mais au feu. Les Assassins devinrent des incendiaires, portèrent le ravage dans les différentes foires de Haleb, et jeter eut surles
— 19-2 ■*maisons de la naplitc brûlante, le gouverneur de la ville accourut avec ses gens pour éteindre le feu ; mais ce fut en vain : comme le feu grégeois, elle résistait à l'action de l'eau. Plusieurs habitations furent entièrement consumées, une quantité immense de riches étoffes et de marchandises précieuses périt dans les flammes. Les Assassins lancèrent, pour alimenter le feu, de la naphte du haut des terrasses dans les rues, et se dérobèrent ensuite à la vengeance publique , au milieu de la consternation générale (i).
Melikssaleh-Ismaïl , prince de Halcb, dont le favori Gumuschtégin avait employé sans résultat contre Salaheddin les poignards des Ismaïlites, appela à son secours les croisés et son neveu Seifeddin, seigneur de Moszoul. Les croisés assiégèrent Emessa , mais se retirèrent à l'approche de Salaheddin. Seifeddin au contraire, et son frère Aseddin , réunirent leurs troupes à celles de Melikssaleh. Salaheddin essaya encore une fois une réconciliation. Dans une lettre très humble, il offrit au prince de Haleb de lui restituer Hama , ïlems et Balbek , et de lui céder la ville de Damas , sous l'unique condition qu'il serait confirmé dans le gouvernement de l'Egypte : sa condescendance fut traitée de faiblesse.
(i) Ibn-Forat.
Dans la bataille qui suivit immédiatement cette négociation , il remporta sur l'armée confédérée de Moszoul et de lïaleb, une victoire complète dans la plaine de lïama. Dès ce moment, il prit d'une main ferme les rênes du gouvernement et ordonna que désormais en Syrie et en Egypte les prières publiques se feraient en son nom, et que la monnaie serait frappée à son effigie (i). Ssaleli n'obtint qu'à force de supplications, la possession tranquille de îlaleb. Le prince de Moszoul , qui s'était réuni à ceux de Iloszn-Kcif et de jUarcdin , perdit à la bataille de Tell , près de Hama, son camp et son armée. Saialieddin, après avoir distribué le butin à ses troupes et relàcbé les prisonniers , s'empara des places fortes d'Asas^ de Manbedsch et de Bosaa. Pendant le siège , il fut attaqué de nouveau par un assassin qui le blessa à la tétc; mais il fut assez licurcux pour le saisir à temps par la1 main et le percer de son épéc; un second assassin se précipite sur lui; mais avant d'avoir porté le premier coup , il est taillé en pièces par les damas de la garde. Deux autres viennent encore l'assaillir, mais toujours sans plus de succès (i). L'exemple de ceux qui avaient déjà péri rendit les autres plus circonspects; ils crurent qu'il leur serait plus fa-
(i ) Après J.-C. 1 1 75 ; de l'hégire 071 . ■'. Nokbbetet-Tewarikh.
cile d'atteindre leur but eu uc se montrant qu'un a un et on fatiguant ainsi le sultan et ses gardes. Ce dernier expédient leur réussit. Salaheddin, effrayé de ces tentatives réitérées , se retira dans sa tente , passa ensuite eu revue son armée, et en chassa tous les étrangers (i). L'année suivante (2), il se hâta de conclure un traité de paix avec les princes de MoszquI et de Haleb, et envahit aussitôt après le territoire des Ismaïlites, le ravagea dans tous les sens et bloqua étroitement le château fort de Masziat. 11 l'aurait conquis, et aurait détruit la puissance des Ismaïlites en Syrie , si Schchabeddin , prince de Hama, sur les prières de Sinan, n'eût déterminé son neveu à faire la paix sous la condition qu'il serait à l'avenir à l'abri du poignard des Assassins. En effet , depuis,, Salaheddin n'eut rien à craindre de leur part , dans un règne de quinze ans^ pendant lequel ii fit la guerre tantôt en Egypte, tantôt en Syrie, où il avait conquis toutes les places fortes des croisés et même Jérusalem. Soit que tant de malheurs eussent effrayé les Assassins, scit que l'Ordre jugeât l'existence de Salaheddin nécessaire pour contrebalancer la puissance formidable des croisés , soit enfin que, par une remarquable exception, le
(1) Aboulféda , ad ann. 5rji.
(2) Apres J.-C. 1176; de l'hégire, 572.
Grand-prieur ait eu quelque scrupule de violer la sainteté des traités, toujours est -il que llascliideddin-Siiian parait avoir abandonné les doctrines Ismaïîites et les voies politiques que lui avaient tracées ses prédécesseurs et que suivait encore le Grand-maître régnant; les premiers étaient, comme nous l'avons vu plus haut, les amis secrets de l'Ordre des Templiers, et le civ inier foulait aux pieds toute religion et toute morale. Sinan donna une toute autre direction à sa politique , comme le prouvent les historiens contemporains des croisades (i). Ce que nous racontent Guillaume, évêque de Tyr, et Jacques , évoque d'Akka , de l'origine , du système politique ri de la discipline des Assassins , à l'occasion d'une ambassade (2) que le \ ieux de la montagne avait envoyée en l'an 1 102 au roi de Jérusalem, s accorde parfaitement avec les sources orientales qui disent : « les Assas- )) siiiS étaient d'abord les plus zélés observateurs » des lois de l'islamisme. Plus tard, un Grand-maî- » tred'un esprit supérieur et d'une haute érudi- » tion , versé dans la loi chrétienne et connaissant m a fond la doctrine de l'Evangile, abolit les priè- » rcs de Mohammed, fit cesser les jeunes et per- » mit à tous sans distinction de boire du vin et de
(1) Guillaume do Tyr, in Gèstis Dèi per Francos, p. wy.j. — Jacobi de Yitriaco Histmia lh crosolimœy p. 1062. a Après J.-C, 11 -1 ■. de l'hégire, 568.
» manger du porc. La règle fondamentale de » leur doctrine consiste à se soumettre aveu- » glcmcnt à leur chef, soumission considérée » comme pouvant seule mériter la vie éter- » nelle. Ce Maître , appelé généralement le » Vieux , réside au-delà de Barrdad , dans la » province persane qui porte le nom de Dsclie- » bal ou Iraki-Adscliemi. Là, u Alamout, de » jeunes garçons sont élevés dans tout ce que » le luxe asiatique peut imaginer de plus riche a et de plus séduisant. On leur apprend plu- » sieurs langues, on les arme d'un poignard, » puis on les jette dans le monde, afin d'as- » sassiner sans distinction les chrétiens et les m Sarrazins. Les meurtres avaient généralement » pour but, soit de se venger des ennemis de » l'Ordre, soit de complaire à ses amis, soit enfin )■> d'obtenir de riches récompenses. Ceux à qui » l'accomplissement de ce devoir avait coûté » la vie étaient considérés comme des martyrs, » jouissant dans le paradis d'une haute féli- « cité. Leurs parens recevaient de riches pré- » sens, ou s'ils étaient esclaves, ils étaient af- » franchis. Ainsi ces jeunes gens , voués au » meurtre, sortaient avec enthousiasme de leur » retraite pour frapper les victimes désignées. » On les voyait parcourir le monde sous toutes » les formes, tantôt sous les habits du moine, » tantôt sous ceux du commerçant, et agir ton-
» jours avec tant de circonspection , qu'il était » presque impossible de se dérober à leurs » poursuites. Les gens du peuple n'avaient rien » a redouter, car les Ismaïlites croyaient au- » dessous d'eux de prendre leur vie; mais les » grands et les princes étaient réduits à acheter » leur sécurité au poids de l'or, à s'entourer de » gardes et à ne jamais sortir sans armes. »
En comparant attentivement les récits des deux savans évêques, avec ceux que nous transmet l'histoire orientale, bien qu'on y trouve quelque différence, il n'y a ni exagération ni mensonge. La rigoureuse observation des devoirs de l'islamisme, surtout dans le commencement, l'abrogation de toutes les lois sous les Grand-maîtres Hassan II et Mohammed II , le vœu d'une obéissance aveugle, l'existence de bandes d'assassins voués à la mort , les institutions de l'Ordre et f.a politique meurtrière, tout s'y trouve renfermé en peu de mots. 11 est difficile de concevoir comment des historiens européens, qui avaient puisé dans les auteurs byzantins et les historiens contemporains des croisades , comment même des orientalistes comme d'Herbelot et Deguignes, ont pu regarder les Assassins comme une dynastie. Tout ne prouvc-t-il pas au contraire l'existence d'un Ordre? Les Assassins n'ont-ils pas des Prieurs, un Grand-maître,
des rèâléttienê , une religion spéciale (oui comme l'Ordre des chevaliers Hospitaliers, celui des chevaliers Tcutoniques et des Templiers? Un seul fait serait en desaccord avec nos assertions des livres précëdens. Nous venons de dire que le Grandprieur des Assassins, favorable à la doctrine de l'Evangile, celui même qui avait envoyé l'ambassade, avait voulu embrasser la foi catholique; or, comment concilier le plan systématique d'impiété du Grand-maître avec une pareille résolulion ? Ou les croisés, dans leur erreur, s'étaient persuadés que le Grand-maître ayant abjuré l'islamisme , devait naturellement devenir chrétien ; ou bien encore était-ce par politique qu'il berçait de cet espoir le roi de Jérusalem, afin de conserver a l'Ordre un ami puissant. Cependant il paraît plus probable que l'ambassade ne venait point du Grand-maître, qui résidait h Âlamout , mais de son Grand-prieur en Syrie Piaschideddin- Sinan , qui occupait le château de Masziat.
Sinan seul, et non pas le Grand-maître, devait payer un tribut annuel aux Templiers , et l'ambassade n'avait d'autre but que d'en obtenir la remise. Ce qui donne encore à notre opinion plus de force et de probabilité , c'est l'existence des écrits de Raschideddin , qui, jusqu'à ce jour, ont été conservés en Syrie par un reste des Ismaïli-
tes (i). On y voit clairement que 1 auteur avait une connaissance étendue des livres sacrés du christianisme. (2)
Raschideddin - Aboul-IIascher- Sinan , fds de Souîeiman de Baszra , car tel est son nom , s'annonoait lui-même comme un Dieu fait homme (5); il ne se montrait jamais autrement que sous de grossiers habits de poil ; personne ne Je a oyait ni manger, ni boire, ni dormir, ni cracher. Depuis l'aurore jusqu'au coucher du soleil, il prêchait au peuple du haut d'un rocher , et ses auditeurs le considérèrent pendant long-temps comme un être supérieur. Toutefois, on s aperçut un jour qu'il boitait ; car dans le dernier tremblement de terre, il avait été blessé par une pierre (4). Peu s'en fallut qu'il ne perdit à la fois son caractère mystérieux et la vie. Le peuple voulait le punir de sa fraude hypocrite en le faisant périr; il sut alors conserver toute sa présence d'esprit, descendit du haut de son rocher, harangua le peuple, l'apaisa, lit dresser des tables, l'invita h manger, et obtint par celte éloquence d'un
(i;E\trails cVun livre des Ismaélis, par Bï. Rousseau, tiré du MI cahier des Annales des voyages.
! Témoire sur les Ismaélis , par le même , tiré du X LTI cahier des Annales des voyages, p. i3. — Voir la pièce justificative \ à la fin du volume.
3 Extraits d'un livre des Ismaélis, p. 10.
' \ Après J.-C, 11Ô7 ; de l'hégire, 552.
nouveau genre un tel succès que tous les assistans lui jurèrent d'un accord unanime fidélité comme à leur supérieur (i). 11 saisit avec adresse l'instant où le Grand-maître des Ismaïlites de 'Perse
avait si imnrudcmmcnt découvert tous les secrets
de l'Ordre, pour entourer sa doctrine d'un nuage, se faire passer pour prophète , et affermir son autorité dans la Syrie; c'est pour cela que les historiens orientaux le citent comme 1 unique chef de la doctrine ismaïlite dans cette province (2) ; et aujourd'hui encore, ses écrits jouissent d'une autorité canonique chez le reste de ces sectaires. Ces écrits sont un chaos de dogmes contradictoires , dont le sens est probahlement allégorique; ils se composent d'une foule de passages mutilés duKoran et de l'Évangile, d'hymnes, de sermons, de litanies , de prières et de réglemens liturgiques. Il est douteux qu'ils nous soient parvenus dans leur pureté originaire; plusieurs siècles d ignorance et de superstition paraissent y avoir ajouté bien des absurdités, ainsi qu'il est arrivé aux livres desDruses qui se trouvent aujourd'hui avoir aussi peu conservé l'esprit de leur fondateur que ceux de l'ismaïlite Sinan. On n'y trouve plus qu'une connaissance très imparfaite de leurs principaux
(1) Ibn-Fovat.
(1) Hadschi-Kbalfa in Dscliiliannoutna et Aîxmlfcda, ad.
dogmes, surtout aucune trace, aucune tradition de la doctrine allégorique.
Il doit donc être maintenant bien avéré que ce ne fut pas le Grand-maître d'Alamout , mais bien Raschideddin-Sinan , qui , dans les derniers momens du règne d'Amaury , roi de Jérusalem , y avait envoyé l'ambassadeur Behaeddewlet, homme adroit, circonspect et dune grande éloquence. Il lui était ordonné de se faire baptiser , ainsi que toute sa suite, si les Templiers, leurs plus proches voisins dans les montagnes, les exemptaient du tribut annuel de 2,000 ducats, et si on leur assurait, pour l'avenir, une paix franche et durable. Le roi Amaury reçut l'ambassade avec joie, promit de payer de sa propre bourse , aux Templiers, les 2,000 ducats, retint chez lui quelque temps l'ambassadeur , et le renvoya ensuite avec un guide et un sauf conduit à la frontière ismaïlite. Déjà il avait dépassé le territoire de Tripoli, et approchait des premiers châteaux de l'Ordre, situés dans les montagnes voisines de Tortossa et d Antoradus, lorsque les Templiers, qui s'y étaient mis en embuscade, se précipitèrent sur lui et l'assommèrent (1). Ainsi, ces chevaliers que l'on avait jusqu'alors soupçonnés d'être les alliés des Ismaïlites et les partisans de leurs doctrines ,
(1) Guillaume de Tyr, in Gcstis Dci per Franeos , p. 994; ib. nf-).
s'annoncèrent eux-mêmes publiquement comme assassins. La religion des Templiers et celle de l'Ordre était la même dès qu'il fallait assouvir dans le sang des victimes une odieuse vengeance. L'assassin était Gautier de Dumesnil, homme méchant et borgne; il avait commis ce forfait , non de son propre mouvement, ni pour satisfaire une haine particulière, mais d'accord avec ses frères, et a l'instigation de son Grand-maître Odo de Saint-Amand. L'intention que les Assassins avaient témoignée de se débarrasser du tribut annuel avait suffi pour porter les Templiers à ce crime ; car cet argent s'employait, soit a acheter la paix aux peuplades voisines , soit à récompenser les services rendus (i).
Amaury, irrité de l'horrible attentat qui imprimait une si grande tache à l'honneur du nom chrétien et à sa propre réputation , convoqua les princes du royaume pour se consulter avec eux sur les mesures que nécessitaient les circonstances. Le conseil jugea à l'unanimité, que la punition de cet assassinat importait également ii la cause de la religion et de l'autorité royale. Seiher de Mamedun et Gottschalk de Turholdt furent chargés de la part et au nom du roi de demander satisfaction d'un meurtre aussi abominable. Odo de Saint -Arnaud, orgueilleux et
(i) Gesla Dci per Francos, p. 978.
méchant, qui ne craignait ni Dieu ni les hommes (i), répondit d'un ton furieux et arrogant : « J'ai déjà imposé une pénitence au frère Durnesnil; je l'enverrai au Saint-Père qui a défendu qu'on se permît envers lui la moindre violence. » Le roi ayant rencontré plus tard, à Sidon , le Grand-maître, ainsi qu'un nomhre considérable de Templiers , convoqua de nouveau son conseil, fit arracher l'assassin, coupable de lèse-majesté, de la cour des Templiers, et le fit jeter dans les cachots de Tyr chargé de chaînes (2). La mort du roi, qui peu de temps après vint affliger toute la Palestine, sauva Gautier du châtiment qu'il avait mérité, ddo trouva la sienne, cinq ans plus tard, à la bataille de Sidon (5), perdue par sa faute; il y fut fait prisonnier par Salaheddin et expira la même année en prison, sous le poids de ses fers. Le roi s'était, il est vrai, justifié aux yeux des Assassins, mais il ne devait plus songer à les convertir, et dès-lors , les princes croisés étaient aussi exposés que l'étaient déjà depuis long-temps les princes de l'islamisme. Quarante - deux ans auparavant (4) ils avaient frappé au pied de l'autel le jeune Raimond , comte de Tripoli -, après un* aussi long intervalle,
(1) Gcsta Dei per Francos , p. ioi5
(2) Après J.-C, 1 173 ; de l'hégire, 569.
(3) Apres J.-C , 1178; de l'hégire, 574.
(4) Après J.-C, 1 1 49 ; de l'hégire, 544-
les princes chrétiens, qui se croyaient a l'abri de leurs coups , furent tout-à-coup tirés de leur sécurité par la mort terrible de Konrad , Seigneur de Tyr et marquis de Montferrat. Les historiens orientaux et ceux d'Occident accusent tous Richard, roi d'Angleterre, d'être l'auteur de ce meurtre, et d'avoir poussé les Assassins à jeter de nouveau l'épouvante dans les rangs des croisés.
Ce n'est qu'avec douleur que nous retraçons ici les circonstances et les motifs d'un attentat qui couvre la gloire d'un des premiers héros des croisades d'une tache que ni les hauts faits d'armes , ni la falsification de quelques docurnens ne peuvent excuser aux yeux d'un historien impartial. La prétendue lettre du Vieux de la montagne , composée par les partisans de Richard , pour éloigner de lui les soupçons, semble plutôt les confirmer, depuis qu'on en a démontré la fausseté (i). Cette lettre commence par un serment prononcé au nom de la loi , et est datée de la fin de l'ère des Séleucides , l'un et l'autre également inconnus , également étrangers aux Ismaïlites. C'était précisément a cette même époque qu'ils foulaient aux pieds tous les usages et
(i) V. Eclaircissemens sur quelques circonstances de l'histoire du Vieux de la montagne. Mém. de l'Acad. des inscriptions , xvi, i55, et la pièce justificative B , à la fin du volume.
toutes les lois, et l'ère de l'hégire, la seule usitée autrefois dans les pays soumis à la religion de Mohammed, avait alors fait place h celle de l'avènement de Hassan II, où ils avaient été délivrés de l'ohservation des lois. Qu'elle fut signée du Grandmaître et datée de Masziat , ce n'est une preuve ni en faveur de Richard ni contre lui ; mais ces faits nous permettent néanmoins de conclure avec une espèce de certitude que les croisés ne connaissaient point le véritable Grand-maître qui régnait à Alamout et qu'ils avaient pris le Grandprieur résident à Masziat pour le Vieux de la montagne. Dans cette lettre apocryphe, qui ne prouve rien autre chose qu'une grande partialité pour le héros , on y met sur le compte de l'Ordre cet assassinat de Konrad devenu si célèhre : il aurait voulu se venger du marquis qui, disait-on , avait fait tuer et piller un des frères jeté par la tempête sur les côtes de Tyr, et, au lieu de donner à l'envoyé des Assassins la satisfaction demandée, l'avait menacé de le faire précipiter dans la mer. Dès-lors , le meurtre du marquis avait été résolu par deux frères, qui avaient mis fin a ses jours en présence du peuple à Tyr.
Tout ce qu'il y a de vrai dans ce document latin, fait par Nicolas de Trevcth et accrédité par les partisans de Richard, se réduit aux circonstances de l'assassinat. Le marquis fut assailli
— 20G — par deux ismaïlites çléguisés en moines (i) et poignardé sur la place du marché de Tyr. Tous les historiens accusent de ce crime Richard-Cœurde-Lion. Aibéric de Trois-Fonlaines l'afTirmc expressément (2), toutefois ce que dit INicolas de Trcveth, pourrait faire contester la véracité du récit d'Albéric, si le témoignage impartial des historiens orientaux n'était unanime dans l'accusation portée contre Richard. L'auteur de l'histoire de Jérusalem et de Hebron , ouvrage classique pour l'histoire des croisades, s'exprime au chapitre de l'assassinat du marquis , avec autant de simplicité que de clarté : « Le marquis , dit-il , » était allé faire une visite à lévêque de Tyr, le » treize du mois de rebi-el-ewel ; en sortant il » fut attaqué par deux Ismaïlites qui le poignar- » dèrent. Saisis et mis à la question , ils confessè- » rent qu'ils n'étaient que les instrumens du roi » d'Angleterre. Ils furent exécutés après avoir m subi toutes espèces de tortures (5). » Lé même ouvrage cite encore de Richard plusieurs autres traits de perfidie et de méchanceté qui déshonorent son caractère et ne justifient que trop les préventions dont il fut l'objet. Léopold d'Autriche, proche parent du marquis de Montferral, paraît en
(1) Aboulféda, ad ami. 588. Nokhbetet-Tenarikh.
(2) Chron. Alberici Trium-font. ann. 1192.
(5) Enisol-Dschelil ji Kuds vel Chalil. Y. Mines de l'Orient , vol. IV.
— 20* — le retenant en prison, n'avoir fait qu'user de représailles envers le meurtrier d'un membre de sa famille.
Tandis que les Anglais, pour éloigner de leur roi le soupçon d assassinat qui planait sur lui et le délivrer de sa captivité, fabriquaient ia prétendue lettre du Vieux de la montagne à Léopold (i) , ils en inventaient en même temps et dans les mêmes vues une seconde dont nous parle Guillaume de Neubourg, du Grand-maître à Philippe-Auguste, roi de France; toutes deux sont également controuvées (2). Le Grand-maitre des Assassins y dit en parlant de lui, simplicilas nostra; mais notre simplicité se refuse à croire que jamais Grand-maître se soit servi de cette expression. Dans cette deuxième lettre apocryphe, le Vieux de ia montagne déclare au roi de France qu'il 11 a jamais songé à envoyer dans son royaume, sur la demande de Richard, des assassins pour y commettre un régicide. Mais cet écrit, dont la fausseté est encore plus évidente que celle du premier, loin de justifier Richard d'un premier meurtre, prouve qu'il était de plus soupçonné d'avoir voulu attenter à la vie du roi de France. En cf-
(1) Voir cette lettre à la lin du volume, pièce justificative C.
'■j. Guillaume de ÎSeubour;;. — Y. Dissertation sur les Assassins, par M. Falconet , dans les Mémoires de l'Académie , t. xvn, p. 167.
fct, Rigord (i), biographe de Philippe-Auguste, nous raconte qu'en 1 192, le roi étant à Pontoise, on lui écrivit de la Palestine de se tenir en garde contre les projets meurtriers de Richard; et que dès-lors il inslituapour sa sûreté personnelle une garde année de massues de fer. Guillaume Quiart, qui écrivit un siècle après une histoire rimée, ne craint pas d'accuser le roi d'Angleterre d'avoir un système d'assassinats entièrement semblable à celui des Isinaïlitcs, et d'avoir fait élever des jeunes gens dans les principes dune obéissance aveugle , afin de s'en servir pour mettre fin aux jours du roi de France, qui, instruit de ces trames, créa le corps des se r gens à niasses. Quand bien même ces craintes auraient été sans fondement ou exagérées , il est certain qu'elles se légitimaient aisément par les précédons et le caractère connu de Richard. D'ailleurs le meurtre de Konrad de Montferrat eut pour conséquence la captivité de Richard en Autriche, et la création de la première garde royale en France.
Mais, dira-t-on peut-être, c'est se donner une peine inutile que de vouloir ici justifier l'Ordre des Assassins, qui avait poignardé des milliers d'hommes de tontes les conditions et de tous les rangs , du régicide projeté contre le roi de France. L'impartialité est pour l'historien un devoir sacré, il ne
(1) Rigord, dans Duchesne, V. p. Ti".
doit redouter aucun travail pour chercher et trouver la vérité. Que du reste, l'Ordre, par un sentiment de vengeance personnelle, ait voulu ajouter à la liste déjà si nombreuse de ses victimes, le nom de Philippe-Auguste , ou que le Grand-maître n'ait agi que sur la demande de Richard , peu importe, le crime n'en est pas moins affreux. Nous ne chercherons pas non plus a savoir si l'assassin arabe, qui en ii58^ se trouvait dans le camp de l'empereur Barberousse, au siège de Milan (i), pour l'assassiner, était venu de l'Espagne ou de la Syrie , s'il avait été soudoyé par le Pape ou par le Grand-maître des Ismaïlites , s'il était l'envoyé du Vieux de la montagne ou du Vieux des sept collines ; les expéditions de Barberousse en Palestine et en Italie , ses entreprises contre les infidèles et contre le chef de la chrétienté, l'avaient rendu également redoutable au pontife de Bagdad et à celui de Rome. Celui qui doit retirer les fruits du crime n'en a pas toujours été l'auteur. Dans le synode de Lyon (2) , le pape Innocent IV, accusa Frédéric II , petit fils de Barberousse , d'avoir fait poignarder le duc de Bavière, par des assassins, mais ni l'accusation dont il fut l'objet , ni 1 excommunication lancée
(1) Radevicus Frisingensis, 1. H, c. j-j. Sigonius Guntherus. (■>) Franciscus Pagus, Breviariutn hist, çliron. cri/., ad ann.
contre lui, ne sauraient être citées comme des preuves. Frédéric aussi , dans une lettre au roi de Bohême , accuse le duc d'Autriche d'avoir soudoyé des assassins pour le faire périr (i). On ne tire de ces conjectures qu'un fait bien avéré, le penchant qui poussait au crime les Ismadites. Deux ans après la mort de Konrad, marquis de Tyr et de Montferrat, et après celle de îlaschid- Eddin-Sinan (2), Henri, comte de Champagne, passa, en allant en Arménie., près du territoire des Assassins; le Grand-prieur, successeur de Sinan, lui envoya une ambassade pour le complimenter et l'invita h venir le voir dans son château. A son retour, le comte accepta l'invitation et vint ; le Grand-prieur alla à sa rencontre et le reçut avec de grands honneurs. Après lui avoir fait visiter une multitude de châteaux et de forteresses , il le mena dans une autre dont les tours étaient dune prodigieuse hauteur; sur chaque crénau de ces tours, étaient deux sentinelles vêtues de blancs , par conséquent initiées à la doctrine secrète. Le Grand-prieur, dit au comte : » vous n'avez point sans doute de serviteurs » aussi obéissansque les miens. » En même temps il in un signe , deux de ces hommes se précipitèrent du haut de la tour et expirèrent à l'instant,
(1) Episiolœ Pétri de Vineis, 1. m, cap. 5.
(2) Apres J.-C. , 1194.
horriblement mutilés. Le Grand-prieur ajouta, en se tournant vers le comte saisi d'étonnement : « Si vous le désirez , au moindre signal de ma » part , tous ces hommes vêtus de blanc , se pré- » cipiteront également du haut des crénaux, » Henri le remercia , et convint qu'aucun prince chrétien ne pouvait compter sur un pareille dévoûment de la part de ses sujets. Le Grand-prieur le retint quelque temps encore au château de Masziat, puis avant son départ , il le combla de riches présens et lui dit : « Si vous avez quelque » ennemi qui veuille vous nuire, adressez-vous » à moi, je le ferai poignarder. C'est avec ces fi- » dèles serviteurs que je me débarasse des enne- » mis de l'Ordre (i). Ce trait nous montre que le Grand-prieur d'alors marchait entièrement sur les traces du premier Grand-maître lïassan- Ben-Sabah , qui avait donné à l'ambassadeur de Melckschâh la preuve d'une semblable abnégation de la part de ses sectaires (2).
Dschelaleddin - Melekschâh , sultan seldjoukide , alarmé des progrès de Hassan , lui ayant envoyé un officier pour le sommer de se soumettre et d'abandonner ses châteaux , le fils de Sabah, fit venir à l'audience plusieurs de ses Fédawis, puis il fit signe à un de ces jeunes gens de se tuer et il
(1) Marinus Sanutus, 1. ni, part, x, ch. 8. (■i) Elmacini, Hist. Sâracenica, I. m, p. a8fi.
n'existait plus, il dit à un autre de se jeter du haut dune tour et à l'instant ses membres fracassés tombaient dans le fossé. « Rapporte a ton maî- >J tre, dit-il alors à l'ambassadeur effrayé, ce » que tu as vu, et dis lui que j'ai sous mes or- » drès soixante-dix mille hommes qui tous exé- » cutent mes commandemens avec la même sou- » mission ; voilà toute ma réponse. »
Comme ses faits se trouvent unanimement racontés tant par les historiens orientaux que par ceux des croisades, on ne saurait révoquer en doute leur véracité; seulement le chiffre de soixante-dix mille nous semble exagéré : Guillaume, évéque de Tyr, le porte à soixante mille, ct| Jacques , évêque d'Akka , seulement a quarante ; ce nombre comprenait non-seulement les initiés mais encore les profanes. Ce que jadis le voyageur vénitien Marco-Polo (i) , et tout récemment encore des hommes d'une grande autorité , nous ont transmis sur le noviciat et la discipline de ces catéchumènes du meurtre ne peut nullement être contesté. Depuis que ces récits se sont trouvés d'accord avec les sources orientales (2) , la narration de Marco-Polo, jouit à juste titre dune grande estime, et sa sincérité qui, comme celle
(1) Marco Polo, de Regionibus orienta Ubus , 1. i, c. 28.
(2) Siret Hakem biemrillah dans les Mines de l'Orient, part. m, p. aoi, en arabe et en français.
d'Hérodote, avait été long-temps problématique est tous les jours de plus en plus appréciée.
Au centre du tcrrritoire des Assassins, en Perse et en Syrie, a Alamout et h Masziat, étaient, dans des endroits environnés de murs , véritable paradis , où l'on trouvait tout ce qui pouvait satisfaire les besoins du corps et les caprices de la plus exigeante sensualité, des parterres de fleurs et des buissons d'arbres à fruits entrecoupés de canaux, des gazons ombragés et des prairies verdoyantes , où des sources d'eau vive bruissaient sous les pas. Des bosquets de rosiers et des treilles de vigne, ornaient de leur feuillage de riches salons ou des kiosques de porcelaine garnis de tapis de perse et d'étoffes grecques. Des boissons délicieuses étaient servies dans des vases d'or, d'argent et de cristal, par de jeunes garçons et de jeunes filles aux yeux noirs, semblables aux houris, divinités de ce paradis que le prophète avait promis aux croyans. Le son des harpes s'y mêlait au chant des oiseaux, et des voix mélodieuses unissaient leurs accords au murmure des ruisseaux. Tout y était plaisir, volupté, enchantement. Quand il se rencontrait un jeune homme doué d assez de force ou d'assez de résolution pour faire partie de cette légion de meurtriers, le Grand-maître ouïe Grand-prieur, l'invitait a leur table ou à une entretien particulier, l'enivraient avec de l'opium de jusquiame et le faisaient transporter dans ces jardins. A son ré-
vcil il se croyait au milieu du paradis. Ces femmes, ces houris , contribuaient encore à compléter son illusion. Lorsqu'il avait goûté jusqu'à satiélé toutes les joies que le prophète promet aux élus après leur mort, lorsqu'cnivré par ces douces voluptés et par les vapeurs d'un vin pétillant, il tombait de nouveau dans une sorte de léthargie , on le transportait hors de ce jardin , et, au bout de quelques minutes, il se trouvait auprès de son supérieur. Celui-ci s'efforçait alors de lui faire comprendre que son imagination trompée lui avait fait voir un véritable paradis et donné un avant goût de ces ineffables jouissances réservées aux fidèles , qui auront sacrifié leur vie à la propagation de la foi, et auront eu pour leurs supérieurs une obéissance illimitée. Ces .jeunes éeris se dévouaient alors avec ioie h devenir les aveugles exécuteurs des arrêts du Grand-maître. Toute leur éducation avait pour objet de les convaincre qu'en obéissant sans restriction aux ordres de leur chef, ils s'assuraient après leur mort la jouissance de tous les plaisirs qui peuvent flatter les sens , et qu'ils devaient ainsi chercher l'occasion d'échanger cette vie terrestre contre la vie éternelle. Ce que Mohammed avait promis aux moslimins dans le Koran , ce qui n'avait été pour un grand nombre, qu'un beau rêve ou une vaine promesse, s'était réalisé pour eux,
et l'espoir de goûter un jour la félicité du ciel, les excitait aux plus hideux forfaits.
Mais cette fraude dut bientôt être découverte ; ce fut probablement le quatrième Grand-malt re , qui , après avoir dévoile au peuple tous les mystères de l'impiété, lui révéla aussi les joies du paradis , qui sans cela , auraient eu peu d'appâts pour des hommes auxquels tout était permis. Ce qui jusqu'alors ne leur avait servi que comme moyen de jouissance, fut dès ce moment, le but unique de leur vie. L'ivresse de l'opium, en fascinant leur imagination, les transportait au milieu des plaisirs célestes; mais leurs forces épuisées ne leur permettaient jamais de saisir des réalités. Constantinople et le Caire nous montrent encore aujourd'hui quel incroyable attrait l'opium , préparé avec de la jusquiarne, a pour l'indolence léthargique du Turc, et combien il agit puissamment sur l'organisation de l'Arabe. Les effets qu'il produit nous expliquent la fureur avec laquelle les jeunes gens recherchent ces enivrantes pastilles d'herbages (Haschischc), qui leur donnent dans leurs propres forces une confiance illimitée. L'usage de ces pastilles leur avait fait donner le nom d'Haschischin, (i) c'est-à-dire,
(i) V. Mémoire sur la dynastie t!es Assassins et sur l'origine de leur nom, lu par M. Sylvestre de Sacy à la séance publique de l'Institut du 7 juillet 1809.