LIVRE III
Rogne de Kia-Buzurgomid et de son fds Mohammed.
Kia-Bczurgomid, d abord lieutenant et missionnaire de Hassan , fut ensuite son successeur et l'héritier de sa puissance spirituelle. Il suivit fidèlement les traces sanglantes du fondateur de l'Ordre. Son pouvoir, comme celui de Hassan , avait pour appui des poignards et des châteaux ; les principaux chefs des ennemis de l'Ordre périrent sous les coups des Dais ou tremblèrent devant le fer constamment dirigé contre leur poitrine. De nouvelles forteresses furent conquises ou construites. Ainsi s'éleva celle de Maimoundis (i), dont la chiite amena plus tard la mort du Grand - maître et l'extinction de l'Ordre; Abdolmelek en fut nommé dehdar, ou gouverneur. Cette précaution de Kia-Buzurgomid était d'autant plus nécessaire, que le sultan
(1) Après J.-C, 1126; de l'hégire , 5ao.
Sandschar, regardé long-temps comme le protecteur secret de l'Ordre, se déclara de nouveau. et
publiquement son ennemi. Au mois de schaaban de la même année , latabège Schirghir envahit avec son armée le pays de Roudbâr; le corps que Kia-Buzurgomid envoya à sa rencontre le battit et rapporta un riche butin (i). La guerre prit un caractère plus acharné , lorsque l'année suivante Sandschar envoya une nombreuse armée qui fit éprouver aux Bathenis des pertes considérables (2); mais rien n'égala la fureur du sultan Mahmoud, oncle de Sandschar et son successeur sur le trône des Seidjoukides à Iran. 11 essaya de combattre les Assassins avec leurs propres armes , la perfidie et le meurtre. Après avoir fait pendant quelque temps une guerre ouverte à Kia-Buzurgomid, Mahmoud fit demander par son grand fauconnier Berenkesch qu'on lui envoyât quelqu'un d Alamout pour traiter deîa paix. Kia-Buzurgomid lui adressa le Khodscha Moîiammed-Xaszihi-Scheristàni ; il fut admis à l'honneur de baiser la main du sultan , qui lui dit en effet quelques mots sur la paix; mais "en sortant du palais , il fut assailli parle peuple et tué ainsi que le ïléfik (compagnon) qui lavait accompagné (5).
Le sultan se lit excusera Alamout de cette action
I 1 M rkhoml.
(3) Takv.ïmet-Tevuiikh. Ap.is J.-C. . 1 127 ; de l'hégire, 021. 3; Mirkhond,
à laquelle il assura n'avoir point participé. Kialïuzurgomid répondit à l'envoyé : « Retourne chez » le sultan , et dis-lui de ma part : Mohammed- » Naszihi a eu foi dans tes perfides protestations ; m il s'est rendu à ta cour dans cette confiance. Si » tu dis vrai , abandonne les assassins à la jus- » tice ; sinon attends la vengeance du Grand-maî- » tre. » ■Mahmoud ne fit point attention a ces paroles. Bientôt après, un corps d'Assassins pénétra jusqu'aux portes de Kaswin , tua 400 hommes et emmena trois mille brebis , deux cents chevaux ou chameaux et deux cents bœufs et ânes (1). Les habitans de Kaswin les poursuivirent , mais la mort de leurs principaux concitoyens les arrêta dans leur poursuite (2). L'année suivante (5) , le sultan Mahmoud s'empara cl'Alamout la plus formidable des forteresses de l'Ordre , mais il la perdit peu de temps après. 11 envoya en même temps mille hommes contre le château de Lemsir; mais ces troupes, à la nouvelle de l'approche des Réfiks, prirent la fuite sans coup férir. Aussitôt après la mort de Mahmoud , qui était probablement l'œuvre des Ismaïlites, les Réiiks envahirent de nouveau le territoire de Kaswin , enlevèrent deux-cent-einquanlc chevaux et massacrèrent cent Turcomans et vingt des principaux de la
1 vprè* J.-C. , 1 128; de l'hégire , 52Ô. ' 1 Mirkhcnd.
7 Takwimet-Tevarikh,
ville. Après cette expédition, les troupes de l'Ordre quittèrent Alamout pour marcher contre Abou-Iïasehcin , descendant d'Ali , qui à Ghilan s'était arrogé la dignité d'Imam et invitait les hâbifan S à le reconnaître pour leur maître légitime. Kia-Buzurgomid lui écrivit pour lui conseiller d'abandonner ses projets. Mais comme sa réponse était pleine d'injures contre la doctrine des Ismaïlites , ils lui déclarèrent la guerre , le battirent h Dilem, le firent prisonnier, et après en avoir délibéré en conseil de guerre, ils le brûlèrent vif (i).
Après la mort de Mahmoud , Itsis , prince régnant de Khowaresm, pays situé entre le Khorassân et l'embouchure de l'Oxus, alla trouver Messoud, successeur de Mahmoud sur le trône des Sedjoukides, afin de le faire participer à ses projets d'exterminatiou contre les Ismaïlites. Quoique le Khawaresin etleKouhistàn, où les Assassins s'étaient fixés comme des oiseaux de proie sur les pics des rochers, fussent séparés l'un de l'autre parle pays de Khorassân, le schah de Khowaresm craignit, non sans raison, l'approche d'aussi dangereux voisins , dont les poignards atteignaient même les ennemis les plus éloignés. Le sultan Messoiid, d'accord avec le schâh de Khowaresm, l'investit des biens que Berenkesch, son grand fau-
(») Mirkhond.
— 12S — connier, avait jusqu'alors possédés à titre de feudataire.Berenkesch irrité de ce traitement, quittala cour de son maître et se réfugia chez Kia-Buzurgomid, après avoir envoyé d'abord ses femmes et sesenfans au château de Dherkos, qui appartenait aux Ismaïlites. Quoique Berenkesch eût jusqu'alors été leur ennemi mortel , quoiqu'il les eût poursuivis non-seulement à force ouverte , mais encore avec leurs propres armes , la perfidie et la trahison , la politique de Kia-Buzurgomid, jugea utile de le prendre sous lavprotcction de l'Ordre et de lui accorder 1 hospitalité. Sa conduite était d'autant plus prudente que le schâh de Khowaresm, qui jusqu'ici avait entretenu des relations amicales avec les Ismaïlites , s'était tout à coup déclaré leur ennemi. Le schâh envoya un ambassadeur au Grand-maître pour lui demander l'extradition de Berenkesch. L'ambassadeur s'exprima en ces termes : « Berenkesch et sa suite étaient » autrefois vos ennemis déclarés, tandis que moi, » au contraire, je vous fus constamment attaché ; » lorsque le sultan m'a investi des fiefs que pos- » sédait Berenkesch , il s'est réfugié chez vous ; » si vous voulez me le livrer , notre amitié n'en » sera a l'avenir que plus intime. » Kia-Buzurgomid répondit à l'ambassadeur : « Le Schâh de » Khowaresm dit vrai , mais jamais nous ne li- » vrerons nos protégés a leurs ennemis. » Ce re-
fus fut une des premières eauses des longues querelles du Scbàh de Khowaresmet de Kia-Busurgomid (i).
Il était naturel que les princes, aveuglés pendant quelque temps par les fausses démonstrations des missionnaires et par les attraits de la doctrine secrète, commençassent par l'embrasser; ensuite ils s en détachaient dans la crainte de périr sous les coups de leurs nouveaux amis. Ainsi le sultan Sandschar, et Itsis, schàh de Khowaresm, qui d'abord figuraient au nombre des partisans de l'Ordre, devinrent plus tard ses ennemis les plus acharnés. Ainsi, comme nous avons déjà vu, les Assassins furent exterminés à Haleb par le fils de Riswan , sous lequel ils avaient joui de la plus haute influence ; ils eurent le même sort à Damas où, sous le règne de Bousi , il avaient un puissant protecteur dans la personne de son visir Taher, fils de Saad de Masdeghan. L'assasin Behram, natif d'Astrabad en Perse, qui avait commencé sa carrière par le meurtre de son oncle , sut gagner les faveurs du visir, qui lui abandonna le château de Banias, de môme que précédemment Riswan avait remis au neveu de Hassan-Sabah la forteresse de Sarmin (2). Banias, l'ancienne Balanea, située aux bords d'un petit golfe , donna son
>i) Mirkhond.
(q,) \bonlféda . adann.
nom à un château fort construit en 1062 après J.-C. et Tan 454 dé l'hégire. ïl est a une parasangue ou 4000 pas de la mer, dans une plaine fertile et entrecoupée d'un grand nombre de ruisseaux, oii autrefois paissaient à Taise cent mille taureaux ( 1 ) . La vallée qui reçoit ces nombreux ruisseaux s'appelle Wadiol-Dschinn , vallée des démons ; l'établissement des Assassins l'avait bien rendue dipne d'un pareil nom. De ce repaire ils s'emparèrent des forteresses et des châteaux du voisinage (2) , et Banias fut pendant long-temps le centre de leur puissance en Syrie; douze années plus tard ils en transférèrent le siège à ?»Iasziat.
Behram, avec le secours des princes Ilghasi et Tokteghin, fut long-temps à Haleb et Damas l'instrument des projets occultes de l'Ordre; mais après la conquête de Banias , la puissance et l'audace des Assassins ne connurent plus de bornes. De tous les côtés ils affluèrent vers ce nouveau centre, et il n'y eut pas de prince assez hardi pour couvrir de sa protection quelques-uns de leurs ennemis. Les légistes, les théologiens , et surtout les sunnites , ces victimes vouées à la mort , n'osèrent plus proférer une parole, redoutant également le poignard des Assassins et la défaveur des princes. Behram tomba enfin, non sous les coups
1 Vprès J.-C, 1 128 ; de PÎiégire 5:>.3. 1 Dschihannouma , p. 55 >
«le la vengeance des souverains , mais sous ceux des habifans de la vallée de Tain , dans le district dcBaalbek, qui étaient presque tous des Noszaïris, des Druses et des magiciens. Le vaillant Dohak, leur chef, qui brûlait du désir de venger son frère Barak, iîls de Pscliendel, assassiné par ordre de Beliram, réunit dans cette vue les troupes de la vallée à celles de Damas et des autres villes voisines. Beliram, à la tête des Ismaïlites, espérait les surprendre sans armes, mais il tomba lui-même entre leurs mains et fut coupé par morceaux. Sa tête et sa main furent envoyées en Egypte oii le khalife, après avoir revêtu le messager d'un habit magnifique, les fit porter en triomphe au Caire et h Fostath. Les Ismaïlites qui s'étaient sauvés du massacre de Taïn se réfugièrent à Banias, dont Behram avait avant cette expédition confié le gouvernement à Ismaïl le Persan. Le visir Masdeghani fil alliance avec ce dernier, comme il lavait déjà fait avec son prédécesseur. Pour la conclure Ismaïl avait envoyé à Damas un de ses missionnaires, nommé Aboulwefa, c "est-à-dire père de la fidélité , mais qui de fait pouvait servir de modèle d'infidélité (i).Parses intrigues il obtint non-seulementla place de Daïlkebirou de Grand-prieur, mais encore celle de Ilakem ou premier juge de district.
(i) Kemalecklin et Ibn-Firat. Celui-ci donne au visir Masdeghani le nom de Mardekani , et à Buse , prince d'Halel), celui de Buri.
Les Isinaïlites du Caire réunissaient quelquefois dans une même personne la dignité de Grandprieur de la loge (Dail-doat.) et celle de Grandjuge ( Kadhiol-Kodhat ). Comme l'exercice d'un pouvoir absolu était le but spécial de l'Ordre, et comme tous les moyens qui pouvaient y conduire étaient permis , Abouhvefa voulut augmenter ses conquêtes par la trahison et s'agrandir par la perfidie. Les croisés, dont la puissance en Syrie prenait tous les jours de nouveaux accroissemens , lui parurent les instrumens les plus capables d'exécuter ses projets. Ennemis déclarés de l'islamisme, ils étaient les alliés naturels de ses plus dangereux adversaires. La doctrine de Mohammed, ébranlée à l'extérieur par les croisés et minée intérieurement par la corruption, l'impiété et l'irYeligion de l'ordre des Assassins, allait être menacée d'une chute plus rapide et plus certaine, si les pèlerins d'Europe , qui s'étaient couverts de fer pour conquérir la Terre- Sainte, se rencontraient avec les Assasins dans une communauté d'efforts pour planter sur les débris de l'islamisme la croix et les poignards. Dans ce but, Abouhvefa conclut un traité secret avec le roi de Jérusalem, en vertu duquel il s'obligea à faire livrer aux chrétiens la ville de Damas un vendredi. Pendant que l'émir Bousi et les grands de la cour et de l'armée assisteraient à la prière publique dans la mosquée , il devait en occuper les accès
avec ses Assassins et ouvrir aux chrétiens les portes de la ville. Le roi promit en récompense de lui abandonner la ville de Tyr (i).
Le Grand-maître des templiers , Hugues de Payons., paraît avoir, le premier, engagé Baudouin II , roi de Jérusalem , à conclure cette étrange alliance. Cet ordre, fondé en 1108, existait déjà depuis dix ans obscur et peu connu. Outre les trois vœux ordinaires de l'Evangile , de pauvreté, de chasteté et d'obéissance , le premier devoir du templier était de combattre les infidèles et de protéger les pèlerins. D'abord, ce ne fut qu'une société sans statuts , sans uniforme de chevalerie ; mais , après que saint Bernard lui eut donné une règle fondamentale qui fut confirmée par le pape Honorius I , cette société s'éleva à un haut degr * de splendeur et devint un puissant ordre de chevalerie , institué pour la défense du saint sépulcre et la protection des pèlerins (2). Ses membres se partageaient , d'après leurs statuts , publiés par Mirœus , en chevaliers , écuyers et frères , grades correspondant à ceux de compagnon (refit), d'aide (fedavi) et de laïc (lassik). Les Prieurs , les Grands-prieurs et le Grand-maître des templiers étaient les Dais, les Daïlkébirs, et leScheikh delà montagne. Les Piéfiks portaient des
(1) Aboulf.. ad. ann. 523. Guill. de Tyr, t. xm, a5. (a) Antou , Histoire de l'ordre des Templiers, p. io-i5.
— 1-29 — habits blancs avec des ceintures rouges, les chevaliers, des manteaux blancs sur lesquels était une croix rouge. Les Assassins en Asie, les Templiers en Europe possédaient une multitude de châteaux. Le Grand - maître Hugues vint cette année (i) à Jérusalem, accompagné d'un grand nombre de chevaliers et de pèlerins qui, sur ses exhortations, avaient pris la croix et s'étaient armés pour conquérir le tombeau du Christ (2). Dès son arrivée on résolut de faire le siège de Damas. Après la mort récente de Toktéghin , homme à juste titre redouté des croisés, son fils Tadscholmolouk-Bousi (couronne des rois) lui avait succédé , mais son visir Taher-Ben-Saad, ami des Ismaïlites et par lui le commandant Behram, et ensuite le juge Aboulwcfa , qui avait concerté la trahison de la ville de Damas, y gouvernaient sous son nom. Tadscholmolouk-Bousi informé à temps des projets des Ismaïliies , fit sur-lechamp décapiter Taher, fils de Saad, et donna ensuite des ordres qui furent à Damas le signal du massacre des Assassins. La mort de six mille d'entre eux vengea les victimes de leur fanatisme. Pendant ce carnage, une armée nombreuse de chrétiens s'avançait dans l'espérance de voir se réaliser les promesses d'Aboulwefa cl était
1 Après J.-C. 112g; de l'hégire 524.
2 Wilken, Histoire des Croisades, i. 11, p. 566
déjà arrivée à Mardsch-Safar, près de Damas. Outre un grand nombre de pèlerins d'Europe, le roi et les barons de Jérusalem avec leurs alliés , le prince Bernard d Anlioche, le comte Pontius de Tripoli, et Joscolin (ou Josselin) d'Edesse sui- > aient avec une multitude de chevaliers et de pages .Le gros de l'armée sous les ordres du connétable Guillaume deBuris, s'était mis en route avec mille cavaliers pour chercher des vivres et piller les villages ; mais comme, suivant l'habitude des armées croisées , ils marchaient sans ordre et s'étaient dispersés , ils lurent attaqués à l'improviste par une poignée de soldats de Damas , et périrent presque tous ; ceux qui restaient apprenant la défaite honteuse de leurs frères, coururent aux armes , pour laver dans le sang de l'ennemi l'insulte faite à l'armée chrétienne : mais un ouragan et une complète obscurité que perçaient seulement quelques éclairs, les arrêta dans leur ardeur ; le tonnerre gronda avec d'effroyables roulemens , des torrens de pluie inondèrent les chemins, et comme si l'ordre des saisons se fût tout à coup interverti, les eaux se changèrent en neige et en glace. Quoique ces révolutions subites de l'atmosphère soient assez fréquentes dans cette partie du monde, les croisés considérèrent cet événement comme un phénomène surnaturel. L'auteur de cette histoire en a souvent vu de semblables dans ses voyages en
Orient, et surtout dans l'anse parsemée de rochers de JMarmaris. En 1S01, lors de l'arrivée de la flotte anglaise qui amenait l'armée de terre destinée à envahir l'Egypte, à la nuit tombante, les nuages s'épaissirent , des torrens d'eau se précipitèrent du haut des montagnes et entraînèrent les armes et les tentes; le bruit du vent et des coups de tonnerre qui se succédaient avec une incroyable violence, couvrirent le porte-voix des vaisseaux en danger qui s'abîmaient sur leurs ancres. Le matin , lorsque l'ouragan qui avait duré toute la nuit se fut apaisé , l'œil ne vit que des mâts brisés par la foudre, et les traces de l'éclair sur les rochers presque entièrement couverts de neige. Une pareille tempête assaillit, dans l'antiquité, l'armée des Gaulois sous les ordres de leur Brenn lorsqu'elle ravagea le temple de Delphes (i). Ce phénomène fut alors considéré comme une punition que le ciel infligeait à l'audace impie des Gaulois; de même les croisés crurent y reconnaître un signe de la colère divine excitée par leurs péchés et leur alliance avec les Assassins. D'une amitié aussi odieuse les croisés ne retirèrent qu'un seul avantage. Ismaïl, commandant delà forteresse de Banias, dans la crainte deparlagerle sort de ses frères de Damas, la livra au chevalier Rainen de Brus, la même année oîi le
(i) Justini EpitoniC) 1. xxiv, c. 8.
château fort d'Àlamoui se rendit au sultan seldjoukidc Mahmoud, (i) Presque tous les châteaux des Assassins en Perse et en Syrie étaient alors au pouvoir de leurs ennemis, et l'ordre se voyait menacé d'une chute prochaine. Mais l'esprit entreprenant et persévérant de tous ses membres répara bientôt tous ces échecs momentanés. Peu de temps après, Alamout et Banias furent repris par leurs anciens maîtres. Pendant le siège delà ville de Jaffapar Rainen de Brus et le roi de Jérusalem, la valeur d Ismaïl reconquit le château de Banias (2) et parmi les prisonniers qu'il fit se trouva l'épouse de Ptainen. Au bout de deux années, dans une suspension d'armes, Ismaïl lui rendit la liberté moyennant rançon ; Rainen la reçut avec tendresse, mais il la répudia peu de temps après , ayant été instruit qu'elle avait violé son serment de fidélité et eu commerce avec les ennemis de la foi. Son repentir lui fit accorder la permission de se retirer dans un couvent à Jérusalem (1).
A cette époque, plus les entreprises guerrières des Ismailites étaient malheureuses, plus ils faisaient de victimes; l'Ordre n'était jamais plus redoutable même pour ses plus puissans ennemis, que lors qu'il était menacé d'un péril imminent.
(1) Après J.-C. 1 12g ; de l'hégire 524-
(2) Après J.-C. 1102; de l'hégire 027.
(5) Wilken, Histoire des Croisades, t. Il, p. 612.
L'histoire du règne sanglant du Grand-maître Kia-Buzurgomid ne nous présente qu'une longue liste d'hommes illustres assassinés par ses ordres. Les écrivains orientaux ont coutume d'ajouter à la fin du règne de chaque prince la liste des grands hommes d'état, des militaires distingués et des savans contemporains; de même les Assassins inscrivaient dans leurs annales, et d'après un ordre chronologique, les hommes célèbres de tous les pays qui tombaient victimes du fanatisme et de la politique de leur Grand-maître. Kia-Buzumomid commença sa grande maîtrise par le meurtre du vaillant prince de Moszoul- Kassimddewlet-Aksonkor-Bourshi (distributeur de la fortune), également redouté des croisés et des Assassins , et leur ennemi le plus dangereux, (i). Après avoir combattu pour la dernière luis contre les croisés près de Maara-Mesrin (2), il fut attaqué dans sa mosquée , le premier vendredi qui suivit son retour, par huit Assassins déguisés en denviehes , au moment 011 il allait monter sur son siège ; la cuirasse qu'il portait et encore plus son courage le défendirent quelque temps contre les efforts des Ismaïlites ; trois périrent sous ses coups, mais avant que sa suite eut pu venir à son secours , ils lui portèrent
1 \boulféda, adann. 520.
a Aprr s J.-C. 1 126; de l'hégire .>20.
une blessure dont il expira le jour même. Les autres Assassins , excepte un jeune homme du village de Katarnasch , dans les monfagnes d Eras, furent massacrés par le peuple. Sa mère, à la nouvelle du meurtre d'Aksonkor, se farda le visage, se para, heureuse d'apprendre le succès d'une tentative pour laquelle son fils avait sacrifié sa vie : mais quand elle le vit revenir sain et sauf, elle se coupa les cheveux et se noircit la figure, désolée de ce qu'il n'avait point partagé la mort glorieuse des autres Assassins. On peut juger par cet exemple combien étaient vifs chez les Assassins les sentimens qui les portaient au fanatisme et quel était pour ainsi dire leur spartiani&me (i). L'année suivante (2), Moineddin, visir du sultan Sandschar, périt sous les coups d'un assassin aposté par les soins de son ennemi Derkesina, visir de Mohammed et protecteur des Ismaïlites. Moineddin, allant un jour dans ses écuries pour visiter ses chevaux , y trouva un faux palefrenier, qui avait ôté ses habits , afin de ne pas être soupçonné d'y cacher des armes, et avait eu soin de glisser son poignard dans la crinière du cheval qu'il tenait par la bride. Au moment où le cheval se cabrait, il feignit de vouloir l'apaiser par
(1) Wilken, t. 11, p. 55i. — V. aussi Remaleddin.
(2) Après J.-C, 1 127 ; de l'hégire, 021 .
ses caresses , saisit son stylet et en poignarda le visir (i).
Si Bourshi , prince de Moszonl , ligure dans la liste des victimes des Assassins , uniquement pour s'être opposé à l'accroissement de leur puissance, on ne sera pas étonné d'y trouver Bousi, prince de Damas , qui avait fait massacrer son visir Masdegani et six mille Ismaïlites. Le prétexte le plus léger suffisait pour motiver la proscription des princes ; les poignards de l'Ordre n'étaient jamais plus actifs que lorsque leurs propres forfaits criaient vengeance. Ils savaient tromper la prévoyance la plus attentive; car ils guettaient des années entières le temps, le lieu et l'occasion favorables à l'exécution de leurs projets. Deux ans après le massacre de Damas (2), ils surprirent Bousi, fds de Toktéghin, et lui firent deux blessures , dont l'une fut guérie, mais dont l'autre causa sa mort l'année suivante (5) ; la vengeance de l'Ordre semble avoir voulu s'assouvir sur tous les membres de la même famille; Scliemsolmolouk , le soleil des rois, fils de Bousi et petit-fils de Toktéghin, devint la victime d'une conjuration (4) ; à cette époque périrent aussi les
(1) Ibn-Forat.
(2) Après J.-C, ii5o;de l'hégire, jjÎ.
3 Yboulféda, ad ann. 525.
j \])oulféda, ad. ann. 529.
juges de l'Est et de l'Ouest, Abousaïd-Herawi; le mufti de Kaswin, Hassan-Ben-Abilkassem; le Pieï d'Ispahan, Seid-l^ewletschâh, et celui de Tebris (i). Nous ne parlons ici que des pins illustres de ees hauts fonctionnaires et de e<*s savans jurisconsultes , qui furent en si grand nombre victimes de la fureur meurtrière cîe l'Ordre. Car c'est pour l'historien un devoir l)ien pénible que de remuer un monceau de cadavres pour en exhumer les noms des morts les plus célèbres. Jusque-là leurs coups ne s étaient dirigés que contre les visirs et les émirs, simples instruîucns de la puissance des khalifes. Mais le temps était venu où l'Ordre pouvait essayer d'étendre sa désastreuse doctrine aux khalifes eux-mêmes , c! d'enlever avec la mc aux successeurs du prophète leur puissance temporelle.
On se rappelle que îa doctrine secrète des ïsmaïlitès avait pris naissance à îa loge du Caire, longtemps avant la fondation de l'Ordre des Assassins; cet ordre devait sa prospérité à l'appui de la famille des Fatémites, qui disputait Le khalifat à celle d'Abbas. Par un juste retour, les Fatémites furent cruellement punis de la protection qu ils avaient accordée à cette doctrine impie et immorale, lorsqu'il virent s'élever l'Ordre sanguinaire des Assassins. Le khalife éevptien Emr-Biahka-
;t, Mirkhond.
millah, le commandement suivant les commande* mens de Dieu, dont le nom véritable était Abou- Ali-Manszour , périt après un règne de vingtneuf ans, sous les coups des Ismaïlites. Ce prince était le dixième de la dynastie des Fatémites, dont le fondateur, Obeidollah, avait constamment pris pour règle les doctrines secrètes de la loge (i). On ne sait si Ion doit attribuer sa mort à la poiique de l'Ordre ou à la vengeance particulière du tout puissant visir Efdhal (2). Efdlial était comme visir également dangereux aux chrétiens, par l'activité avec laquelle il leur faisait la guerre, et au khalife de l'Egypte , par le pouvoir illimité qu'il exerçait dans l'empire. Deux Assassins le poignardèrent : on ignore si ce fut par ordre de leurs chefs, qui alors entretenaient des relations amicales avec les croisés , ou si le khalife les avait pris à sa solde; toutefois cette dernière supposition est la plus probable, si l'on considère qu'Abou-Ali , fils d Efdhal, fut immédiatement après sa mort jeté en prison et n'en sortit irès l'assassinat du khalife, époque où il fut élevé à la dignité dont son père avait été revêtu. D'un autre côté l'assassinat d'Abou-Aîi, qui arriva peu de temps après , donnerait à penser que ces deux meurtres sont l'œuvre dune politique
r ' bottlféda . ad. ann. 5-i\.
2 Wilken, Histoire des Croisades, 1. 11, p. 5q5. — Renaudot
-* 138 — étràiigèréi. Depuis ce femps^ l'Egypte fat le théâhc d'une lutte aussi violente qu'aeharnée entre les partisans du khalife du Caire et ceux du khalife de Bagdad. Mostarschcdbillah-Abou-Mansznar-Fasl , vingl-nenvièmc khalife de la famille d'Abbas, y régnait depuis dix-sept ans, bien que son trône fat sans cesse ébranlé.
Jasqa'alors les sal tans seldjoakides, qui sous prétexte de protéger le khalifat de Bagdad f s'étaient emparés de tout pouvoir séculier, avaient du moins laissé aux khalifes de la famille d'Abbas les deux droits souverains de l'islamisme , celui de battre monnaie et de faire faire pour eux des prières publiques; il était d'usage que toutes les monnaies fussent frappées à leur nom , et que le vendredi on priât pour eux dans les mosquées. Le sultan JMessoud fût le premier qai changea cet ordre de choses ; il ordonna au Khatib ou prieur du vendredi , de les faire faire en son nom ; et Mostarsched, impuissant pour venger cet affront fut obligé de le subir. Quelques années plus tard, plusieurs chefs mécontens passèrent avec leurs troupes du côté da khalife, et lui persuadèrent que rien ne lui serait plus facile que de vaincre le sultan. •Mostarsched entra en campagne; à la première bataille , la plus grande partie de son armée de Bagdad l'abandonna; JMessoud le fit prisonnier et le conduisit avec lui h Meragha , pour y faire la guerre à son propre neveu David. Dans
le traité conclu entre Mostarsched et Mcssoud , il fut stipulé que le khalife ne pourrait sortir de l'enceinte de Bagdad, et qu'eu outre il paierait un tribut annuel. Ce traité avait trompé les espérances des Assassins , qui croyaient que cette guerre amènerait la chute du khalifat ; le Grandmaître résolut alors d'achever ce que le sultan avait commencé, et le khalife, que le glaive avait une fois épargné, périt dans son camp sous leurs poignards , à deux parasangues de Meragha , et pendant l'absence du sultan Messoud^ qui était allé à la rencontre des ambassadeurs de Sandschar (i). Les Assassins massacrèrent le khalife et sa suite; non contens de ce double meurtre, ils mutilèrent son cadavre de la manière la plus atroce , et lui coupèrent le nez et les oreilles, comme s'ils avaient voulu ajouter au crime de lèse-majesté celui de la profanation d'un cadavre (2).
(1) Après J.-C, n54 ; de l'hégire, 52g.
(2) Aboulféda, ad ami. 529.
Règne de Mohammed, fils de Kia-Buzurgomid.
Kia-Buzurgomid, après un règne sanglant de quatorze ans et trois jours, avait avant sa mort, dont il sentait l'approche, nommé pour son successeur dans la grande maîtrise son fils Mohammed, soit qu il n'en trouvât point de plus digne, soit que le désir de fixer cette dignité dans sa famille l'eût fait déroger à la règle fondamentale de l'Ordre, et à l'exemple que lui avait laissé Hassan-Sabah. Quoi qu'il en soit, la grande maîtrise, qui originairement ne devait être le patrimoine d'aucune famille , devint depuis ce moment jusqu'à la chute de l'Ordre , l'héritage de la famille de Kia-Buzurgomid. Sa mort causa d'abord une grande ioie aux ennemis des Ismaïlites: mais en voyant son fils suivre fidèlement les traces de son père , toute l'Asie fut de nouveau frappée d'une morne stupeur. Son règne commença comme avait fini celui de Kia-Buzurgomid, par l'assassinat d'un khalife, et avant même que les peuples eussent eu le temps de se remettre de la terreur que la mort de Mostarsched avait répandue, la nouvelle du meurtre de Raschid, son successeur, vint ajouter à leur épouvante. L'Ordre avait espéré qu'il réussirait , par la mort de
Mostarschsd , à hâter la chute du klialifat; l'avènement de Piaschid trompa cette espérance, et avant même que le khalife se fût affermi sur le trône et eût pu prendre des mesures pour venger l'assassinat de son père, le nouveau Grand-maître résolut d'exécuter les projets que la mort de Kia- Buzurgomid avait interrompus , et de l'égaler en forfaits.
Le khalife se rendit de Ilamadan à Ispahan, ou il attendit sa convalescence après une longue maladie ; quatre Assassins du Khorassan, qui s'étaient introduits parmi les gens de sa suite, guettèrent l'occasion de se glisser dans sa tente et l'y poignardèrent. 11 fut enterré sur le lieu même où il était tombé, et les troupes qu'il avait rassemblées pour faire une guerre active aux Ismaïlites se dispersèrent. Lorsqu'on apprit à Alamout, résidence du Grand-maître, le succès des meurtriers, on y célébra une fête publique en mémoire de cet assassinat qui avait détourné la guerre oui menaçait l'Ordre; pendant sept jours et sept nuits on n'entendit du haut des tours que le bruit des timbales et des chalumeaux, qui annonçaient aux châteaux environnans les joies de l'impiété et le triomphe du crime. Des preuves aussi trancliantes que les poignards, pour nous servir de l'expression de Mirkhond , ne permettaient plus de douter des projets des Ismaïlites etréduisaient leurs ennemis au silence.
La frayeur saisit alors , et non sans raison , les khalifes de la famille d'Abbas , et depuis ils n'osèrent plus se montrer en public. Les compagnons' ( réfik ) et tout ce que le Vieux de la montagne avait de sectateurs et de ministres aveugles ( fédavi ) inondèrent dès ce moment toute l'Asie ; aux châteaux que l'Ordre possédait à cette époque on ajouta de nouvelles fortifications, d'autres furent construits ou achetés. C'est ainsi qu'en Syrie Ibn-Amroun leur vendit les forts de Kadmos et de Kahaf(i); quant à celui de Masziat , ils l'enlevèrent au commandant des princes de Scheiser (2), en firent le centre de leur puissance en Syrie (5) , et l'on peut même aujourd'hui encore en reconnaître quelques traces (4). Tandis que 1 Ordre augmentait sa domination par le meurtre de ses ennemis et la conquête des châteaux forts, on n'en observait pas moins rigoureusement la règle fondamentale qui établissait une si grande différence entre la doctrine secrète des initiés et celle que l'on enseignait publiquement au peuple. Mais plus l'on veillait h ce qu'il remplît tous les devoirs prescrits par l'Islamisme^ plus aussi les chefs se croyaient affranchis de toute obligation morale et
(1) Après J.-C, 11 54 ; de l'hégire, 5ig,
(2) Après J.-C, 11 58; de l'hégire, 555.
(3) Après J.-C, u4°; de l'hégire, 535.
(4) Mirkhond et Aboulféda.
de toute foi religieuse et politique. L'universalité des sectateurs ne voyait que les effets de leur terrible puissance , sans en connaître les motifs , les moteurs et les instrumens. La niasse considérait uniquement les nombreuses victimes du poignard comme des ennemis de l'Ordre et de la religion , tombés sous les coups de la vengeance céleste , qui s'était servi , pour les frapper , du glaive d'un tribunal secret. Le Grand-maître , ses Prieurs et ses missionnaires allaient partout répétant qu'ils voulaient la domination non pour eux ou pour l'avantage de l'Ordre, mais au nom de l'Imam invisible, dont ils se disaient les envoyés, et qui paraîtrait à la lin lui-même pour proclamer ses droits à l'empire du monde entier. La doctrine de cette secte était cachée sous un voile impénétrable, et publiquement les sectaires ne paraissaient être que de zélés observateurs delà loi de Mohammed. On peut en citer pour preuve la réponse que le Grand-maître fit à l'ambassade du sultan Sandschar envoyée a Alamout pour prendre des renseignemens sur la doctrine des Ismailites ; on lui dit : « Nous croyons à l'unité » de Dieu , et ne reconnaissons comme véritable » sagesse que ce qui est d'accord avec les paro- » les de Dieu et les lois du prophète. Nous les )) observons telles qu'elles sont écrites dans le » Koran ; nous croyons tout ce que le prophète » nous a appris de la création et de la fin du
. 144 — » monde , des récompenses et des peines, du ju- » genient dernier et de la résurrection. Ce sont » des paroles de foi. personne n'a le droit dé » soumettre au contrôle de son jugement les lois » de Dieu et d'y changer une seule lettre. Telles j) sont les règles fondamentales de notre secte, » et si le sultan n'est pas d'accord avec nous , il » peut nous envoyer un de ses théologiens pour » entrer dans des explications polémiques et con- » tradictoires (i). »
Pendant le règne de vingt-cinq ans de Kia-Mohammed , sous celui de lîassan-Sahah , qui en avait duré trente-cinq, et sous celui de Kia-Buzurgomid , de quatorze , les Ismaïlites ne dérogèrent pas un instant a ces préceptes de leur culte extérieur. Mais Ki a-Mohammed n'avait ni l'esprit ni les connaissances de ses prédécesseurs, et on s'aperçut bientôt de la faute qu'avait commise Kia-Buzurgomid en écoutant trop la voix du sang, qui l'avait empoché de choisir pour son successeur , l'homme doué des talens nécessaires pour gouverner un Ordre en guerre avec tout le reste de l'Asie. Kia-Mohammed était peu estimé du peuple «à cause de son incapacité et de son apathie. Hassan, son fds , que l'opinion publique regardait comme un savant célèbre , sut mettre h profit la faveur dont il était l'objet , et
(i) Miikhond.
concourir h ses vues l'ignorance de la masse, sans se soucier beaucoup des intérêts de l'Ordre. Initie aux mystères de la doctrine des Ismaïlites , profondément versé dans l'histoire et la philosophie , il s'efforça de répandre de plus en plus l'opinion, déjà populaire, qu'il était l'Imam promis par Hassan-Ben-Sabah. Le respect que lui portait la secte s'augmentait de jour en jour, et tous les membres rivalisaient de zèle dans l'exécution de ses ordres. Lorsque Kia-Mohammed apprit la conduite de son fds et les dispositions du peuple , il le convoqua et lui dit : (( Hassan est mon fds , moi-même je ne suis pas )) l'Imam, mais un de ses missionnaires. Celui )) qui soutient le contraire est un infidèle. » Deux cent cinquante des partisans de Hassan furent décapités , et deux cent cinquante autres proscrits. Hassan redoutant la colère de son père, donna sa malédiction à ses propres amis , et écrivit contre eux plusieurs traités, dans lesquels il condamnait leurs opinions et défendait celles de son père. Cette infâme hypocrisie sauva ses jours, et détruisit tout soupçon dans l'esprit du Grand-maître. Mais comme il buvait, en secret du vin , et se permettait une foule de choses que la religion de la secte prohibait expressément '} ses adhérons crurent reconnaître dans ses actes de nouvelles preuves de sa mission et le regardèrent plus encore comme l'Imam qui leur avait
— Î46 — été promis , et dont l'arrivée devait révoquer tous les connnandemens de la religion (i).
A cette époque, presque tous les empires asiatiques changèrent leur ordre de succcssibilité au trône, et sur les débris des anciennes dynasties s élevèrent des dynasties nouvelles ; mais comme les Ismaïlitcs étaient les ennemis éternels de tous les princes, qui, k leur tour, leur faisaient une guerre d'extermination, les assassinats continuèrent et la révolte se propagea dans tous les gouvernemens. La secte des Assassins était destinée h jouer un grand et effroyable rôle dans l'histoire des dynasties contemporaines. 11 est donc nécessaire de jeter un regard sur les familles qui régnaient alors dans l'Asie Mineure, la Perse et les principautés de ce pays. La puissance des Assassins s étendait des frontières du Khorassân aux montagnes de la Syrie, du JMousdoramus au Liban , et de la Mer Caspienne k la Méditerranée, Le centre de leur puissance était dans les montagnes de l'Irak , oii était la véritable résidence du Grand-maître , la forteresse d'Alamout. Nous jetterons un rapide coup-d œil sur l'immense étendue que ces contrées occupaient en Asie, et suivrons dans notre marche la division respective des différens états. L'ordre géographique que nous adoptons nous conduisant de lest
i Yiirkhond.
à l'ouest, nous forée à parler d abord du Khorassàn et h Unir par la Syrie. Le Khorassàn mérite dans ce récit la première place, non-seulement par sa position territoriale et son voisinage du Kouhistân, le Grand-priorat oriental de l'Ordre, mais aussi parce qu il était le siège de la puissance formidable du sultan Sandschar, dont le règne avait commencé presqu en même temps que celui de Hassan-Sabah. Sandschar survécut aux deux premiers Grand-maîtres , et mourut quatre ans avant le troisième , Kia-Mohammed.
Moeseddin-Aboulharesz -Sandschar, un des plus grands princes delà famille seldjoukideet des dynasties de l'Orient , avait , comme on l'a dit plus haut, reçu le gouvernement du Khorassân après la mort de son père , le sultan Melekschàh (i) , arrivée avant l'occupation du château d'Alamout par Hassan-Ben-Sabah. Il y exerça l'autorité pendant vingt ans au nom de ses frères Barkjarok et Mohammed, qui, comme chefs de la- famille des Seldjoukides, régnaient dans l'Irak.
Ce ne fut qu'après la mort de son frère Mohammed, la première année du sixième siècle de l'hégire [2), que Sandschar s'empara de ses états. Forcé de faire la guerre à son neveu Mahmoud , qui se flattait de succéder à son père, il le vain-
i Après J.-C, 109a; de l'hégire , (85
a Après J.-C. 1107: de l'hégire, 5oi.
quit; mais à la paix que le sage visir Kcmaleddin- Ali avait négociée, il le nomma vice-roi des états soumis h son frère , sous les quatre conditions suivantes : i° que son nom serait cité avant celui de Mahmoud dans les prières publiques du vendredi ; 2° que dans son palais , la salle où il donnait ses audiences n'aurait que trois rideaux. Le sultan Sandschar en avait quatre , et le khalife sept, et le hadscheb ou premier chambellan avait seul le droit de les ouvrir et de les fermer; 5° que la trompette n'annoncerait plus son entrée ou sa sortie. C'était alors une prérogative des souverains de se faire précéder par des trompettes; aujourd'hui même encore, à Pera , les ambassadeurs ont le droit exclusif de faire sonner une cloche devant eux; 4° enfin , qu'il maintiendrait dans leurs dignités les employés et les officiers que lui, Sandschar, pourrait nommer. Mahmoud accepta ces conditions ; et. , comme il ne lui restait plus alors que le nom de prince et une ombre d'autorité, il prit la sage résolution de ne plus se mêler des affaires du gouvernement. Il se livra tout entier au plaisir de la chasse, qui, dans l'Orient , fut considérée dès les temps les plus anciens, moins comme un royal amusement que comme une école préparatoire pour la guerre. Nemrod était un vaillant chasseur devant le Seigneur; l'histoire nous parle aussi de Cyrus et de son amour pourla chasse, et les monumensde Per-
sépolis , ainsi que les Amulettes trouvées récemment dans les fouilles de Babylone , où Ion voit les rois de la Syrie et de la Perse lutter avec des animaux sauvages, sont pour nous une nouvelle preuve de l'ancienneté de cette habitude orientale ; de là le surnom à' Ane sauvage , donné au roi Behramgour, un des plus intrépides chasseurs de la dernière dynastie persane; de là, enfin , 1 immense parc de Khosrou-Parwis. Fidèle à ses anciennes habitudes, Mahmoud dépensa ses trésors à parcourir ses provinces, à la tête dune suite dont rien n'égalait la magnificence ; quatre cents limiers avec des colliers d'or et des housses parsemées de perles, l'accompagnaient dans toutes ses excursions (i). Trente ans après le traité conclu entre Mahmoud et Sandschar, Beramschàh, l'avantdernier prince de la dynastie autrefois si puissante des Gasnévides, essaya de secouer le joug des Seldjoukides ; mais comme il sentait bien qu'une pareille entreprise était au-dessus de ses forces, il envoya d'abord un ambassadeur à la cour de Sandschar pour renouveler son serment de fidélité. Cette démarche eut un plein succès ; mais il fut moins heureux, auprès de son voisin Hosscin Dschihansus , le fondateur de la dynastie indienne des Gourides, qui s'éleva à cette époque sur les débris de la puissance des Gasnévides (i).
(i) D'Herbelot , — V. aussi Ghaffari.
Rchramsehàh le Gasnévide , recula devant les forces de llossein le Gouride, comme celui-ci devant celles du sultan Sandsehar qui le chassa d'abord du Khorassàn , et L'investit ensuite du gouvernement de la province indienne de Gour, d'où sa famille a tiré son nom. Apres avoir soumis Mahmoud, Behram et ïlossein, Sandsehar éprouva l'inconstance de la fortune dans ta guerre qu'il lit aux peuples de K a rachat aï. Il ne fut pas plus heureux contre les Turcomans de la race des Ogus, qui envahirent le Kkorassàn ; dans la bataille qu'il livra à Gourdschasb , prince de Karachataï , il perdit trente mille hommes , tout sou harem, et Tarkhan Khatoun , la première de ses femmes , fut faite prisonnière. 11 fut plus malheureux encore contre les Turcomans qu'il voulait forcer à payer un tribut annuel de brebis ; il fut pris et enfermé pendant quatre ans dans une cage de fer. Les historiens turcs qui racontent le traitement ignoble que Ton fit subir au grand sultan Sandsehar, sont dans l'erreur lorsqu'ils nous disent que Timour , vainqueur , fit éprouver le même supplice au sultan Bajazet. Les auteurs européens ajoutent que toutes les fois qu'il voulait monter à cheval , Timour se servait du dos du sultan comme d'un marche-pied , comme mille ans auparavant avait fait le roi persan Schabour ,
(i) Après J.-C, n5o; de l'hégire, 545.
avec son prisonnier l'empereur romain Valérien; Valérien et Bajazet périrent dans la captivité ; mais Sandschar parvint à s'échapper des mains de ses barbares vainqueurs, et revint dans 3e Khorassân, où il mourut Tannée suivante, âgé de près de cent ans , de tristesse et des chagrins cpie lui avaient causés ses malheurs et la dévastation de ses états. 11 avait régné avec justice pendant un demi-siècle, en y comprenant les vingt années qu'il avait gouverné le Khorassàn au nom de ses frères. Ses exploits et les louanges des grands poètes ont placé son nom parmi ceux des plus célèbres princes de l'Orient et à côté de celui d'Alexandre-le-Grand; ses grandes actions lui ont mérité les éloges des poètes contemporains les plus distingués de Selman, de Ferideddin-Katib, et surtout d Enweri , le Pindare de la Perse. Enwerij si fameux par ses poèmes panégyriques, même à côté de son prédécesseur Khakani, et de son successeur Farjabi, avec lesquels il forme la pléiade des poètes persans , porta le nom de Sandschar au-delà des régions célestes , des lumières de la voie lactée et des sphères harmonieuses du ciel le plus élevé. Tandis qu'Emveri transmettait à la postérité la gloire de son héros, le poète Sabir lui sauvait la vie en le protégeant contre les poignards des Assassins. Lorsqu'Itsis, gouverneur de Khowaresm, se fut révolté contre Sandschar , le sultan envoya en secret à
— 15*2 — Khorassân, ce poète , un des hommes distingués de sa cour, avec la mission de sonder les desseins du rebelle. Sabir parvînt à découvrir qu'Itsis avait gagné un fedavi qui devait poignarder le sultan un vendredi dans la mosquée. 11 envoya à Sandsehar le signalement exaet du meurtrier, qui fut ainsi facilement découvert , puis exécute après avoir tout avoué. Mais llsis, qui n'ignorait pas que Sabir avait dévoilé son projet, le fit noyer dans lOxus. (i) Sabir s'était immortalisé nonseulement par ses panégyriques, mais encore par ses belles actions , et avait placé son nom à côté de ceux des grands poèteset des plus fidèles visirs. Ce crime, semble avoir ouvert les veux à Sandsehar, qui, dans le principe, n'était point l'ennemi des Assassins , et l'avoir excité à poursuivre avec vigueur, eomme il le fit plus tard, cet ordre sanguinaire. L'invasion des Turcomans paraît avoir été l'œuvre de leur politique.
Si Sandsehar n'était point l'adversaire le plus dangereux des Ismaïlites, c'était du moins le plus puissant. Outre le prince assis sur le trône des khalifes, et qui n'avait qu'une ombre d'autorité spirituelle, les autres princes de l'Asie étaient dans leurs états les vassaux du sultan Sandsehar ou ses lieutenans; de même que dans 1 ancien
(i) Dewletschâb , au; mots Eiweri , Feiededdin-Katib et 8»bir . Après J. C. , i i5i ; de l'hégire, 5ig.
royaume de Perse , les sept gouverneurs des grandes provinces entouraient le tronc du grand-roi , sous le titre de vice-rois , de même les princes des sept grandes dynasties reconnaissaient ne tenir leur puissance que de la volonté du sultan. Les provinces de Moultàn et de Gour, situées au sud du Rhorassân , étaient gouvernées , la première par le sultan Behramschàh le Gasnévide,* la seconde par Hossein Dschihansus ( V incendie du monde ) le Gouride : toutes deux au nom de Sandschar. Ahmed , fils de Souleiman et gouverneur de Samarkand, que ses tentatives de révolte avaient plus dune fois fait punir , était son lieutenant, dans la Transoxane septentrionale ; et les provinces voisines de Khowaresm obéissaient d'abord à Koïbeddin, ensuite à son fils Itsis, qui, l'un et l'autre avaient été les premiers éebansons de Sandschar. Son neveu, le sultan Mahmoud le seldjoukide, régnait dans l 'intérieur delà Perse, et les deux dynasties des Atabèges , fondées par Amadcddin-Ben-Scngi et le Turcoman Ildigis, reconnaissaient sa suprématie dans les provinces d'Aserbeidschàn et. d Irak, situées à l'extrémité des frontières occidentale et septentrionale de ce royaume. Comme les deux puissantes familles des Gasnévides et des Seldjoukides s'éteignaient alors après un règne d'un siècle, tandis que la dynastie des Atabèges s'étendait de tous les côtés , il ne nous parait pas hors
de propos de dire ici quelques mots de son origine.
Alabeg, qui ne signifie pas père du prince comme on la traduit, mais bien père prince , père royal, était un titre honorifique que Nisamolmoulk, grand visir des Scldjoukidcs, avait reçu le premier. Il ne conférait point à celui qui le portait la suprême autorité, et pouvait encore moins se transmettre par droit d'hérédité. Sous les successeurs de Melekschâh , ce titre était celui de la plus haute dignité militaire de l'empire, dont était revêtu, à la cour du khalife de Bagdad, l'Emiroloumera , c'est-à-dire le prince des princes , et à celle des khalifes du Caire , l'Emiroldschouyousch, c'est-à-dire le prince des armées. Antérieurement la famille Buje avait en Orient usurpé le khalifat sous le titre d'Emiroloumera , comme en Occident les Carlovingiens s'étaient, sous celui de maires du palais , assis sur le trône des Mérovingiens; de même les Atahèges se mirent à la place des Scldjoukidcs, et fondèrent plusieurs dynasties particulières. Les plus remarquables sont, outre celle des Atahèges de l'Irak, celles d'Aserbeidschân, de Fars, appelée aussi la famille de Salgar et deLoristàn, qui dans le court espace de cinq ans élevèrent toutes leurs prétentions à la domination absolue (i). A cette époque
(i) Les atabèges d'Aserbeidschân; après J.-C, n45; del'hé-
s'éteignirent à Fars, la famille des Kakuje (i), à Damas, celle des fils de Toktéghin (2), dans l'Yémen, celle de Nedschâh, et dans le Khorassàn, celle des Gourides (5). Mais en même temps, la famille Seliki s'emparait du trône d'Erzeroum, et les Ejoubitcs de la principauté d Emessa (4). Enfin trois ans avant la mort de Sandschar (5) , naquit Dschengiskhân , surnommé le fléau du monde, qui plus tard changea les pays les plus fertiles en déserts et les couvrit de monceaux de cadavres.
Pendant les dix dernières années du rèffiie de Salgar dans le Khorassàn, Noureddin-lMohammed- Ben-Amadeddin-Sengi, Atabège d Irak, éleva son royaume naissant à un haut degré de gloire et de prospérité. Digne contemporain de Salgar, il fut le plus puissant adversaire des croisés ; leurs historiens ne peuvent même refuser à ses grandes et bonnes qualités les louanges qu'elles méritent, malgré les malheurs qu'il leur fit éprouver sans cesse. Le savant évêque Guillaume de Tyr, profondément versé dans l'histoire d'Orient, s'ex-
gire, 54o. — Les atabèges de Fars : après J.-C, 1 148 ; de l'hégire, 543. — Les atabî'ges de Loristàn : après J.-C, n5o; de l'hégire, 545. — Takwimet-Tewirikh.
(1) Après J.-C, 1 1 42 ; de l'hégire, 53t.
(2) Après J.-C, 1 154; de l'hégire 54g.
(3) Après J.-C, n 58 ; de l'hégire 555.
(4) Après J.-C, 1 160 ; de l'hégire, 555.
\près J.-C, 1 154 : de l'hégire, 54g.
primo ainsi rwNoureddin était un homme circons- » pect et modcslc qui craignait Dieu; il aug- » menta beaucoup son patrimoine (i). » Partout les chrétiens le rencontrèrent sur leur passade, et ce ne lut qu'avec beaucoup de peine qu'ils purent lancier dans ses conquêtes. La défaite de Raimond, prince d'Anlioche, et celle de Gosselin, comte de Tripoli, vinrent augmenter le nombre de ses victoires : le premier fut tué au siège d'Anal) (2) , le second fait prisonnier par une horde de Turcomans, un jour qu il quittait sa résidence deTelbaschcr (5) pourallerà la chasse. Les châteaux de Telbascher, d'Antab , d'Asas , de Ravendan, dcTellkhaled, de Karsz, deKafrzoud, de Meraasch et de Nehrelhus (4) , ainsi qu'un riche bulin tombèrent alors entre les mains du vainqueur. Noureddin, maître de Moszouletdcllaleb, l'était aussi du nord de la Syrie ; mais il manquait encore d'un point d'appui dans la partie méridionale de Damas. Là régnait Medschireddin- Abak (5), le dernier prince seldjoukide de Damas , ou plutôt son visir Moineddin-Ennar (6). Deux
(1 G esta Dei pçr Francos, p. 8g3.
(1) Nepa, p. gi5.
(2) Nokhbetet-Tewarifch.
(1) Turbessel, Kamtab, Hazart, Ravendel. — Gesta D«i , p. 920 : après J.-C., iloi; de l'hégire, 546. (j)Mejereddin. — Gesta Dei, p. 890.
(\) Melienneddin Aiaardus, itid.
fois Noureddin avait mis le siège devant cette ville, et deux fois il avait été repoussé, lors qu'enfin les habitans l'appelèrent eux-mêmes de crainte de tomber sous le joug des croisés. Medscbireddin se retira tranquillement; il reçut d'abord en échange Emessa, puis Balis, et ensuite alla à Bagdad. Noureddin, maître de Damas, en fit sa résidence et l'orna de mosquées , d académies, de bibliothèques, d'hôpitaux, de bains et de fontaines. En peu d'années, il répara les maux qu'avait causés le tremblement de terre. A limitation de Mclekschâh , qui le premier avait créé à Bagdad une haute école (ine dresse) , Noureddin fonda à Damas la première école de théologie, Darolhadisz, où l'on enseignait la parole du prophète.
La libéralité et la justice , les deux plus grandes vertus d'un prince de l'Orient, se rencontrèrent chez lui sans qu'il négligeât pour cela l'accomplissement sévère des devoirs de l'islamisme, juste et modeste comme Omar-Ben-Abdolasis, le septième khalife de la famille ommiade , Noureddin était religieux et austère comme Omar-Ben- Khattab, le second successeur du prophète; il ne portait sur lui ni de la soie ni de l'or ; ses babits étaient de coton ou de toile, et ses vètemens et sa nourriture ne lui coûtaient jamais plus du cinquième de sa part dans le butin. Il était toujours en guerre pour la gloire de la foi; tantôt il coin-
battait les. armes à la main les ennemis de l'islamisme^), tantôt il s'adonnait tout entier à l'étude et aux soins du gouvernement, sans oublier jamais le jeûne et la prière (2). Les présens que lui envoyaient les princes étrangers étaient vendus de suite, et le prix servait à élever des fondations pieuses, à construire des monumens publics ou à faire d'abondantes aumônes. Outre les grandes sommes qu'il donnait annuellement aux habitans de la Mecque et de Médine, ainsi qu'aux Arabes du Désert , afin de laisser passer tranquillement les caravanes de pèlerins , il distribuait par mois cinq mille ducats aux pauvres ; il honorait et récompensait surtout le corps des légistes dont il faisait lui-même partie. Sous le titre de Fakhrinourî, Gloire à la lumière , il publia un ouvrage dans lequel s appuyant sur les traditions du prophète, il expliquait les règles fondamentales de sa politique , de sa morale et de la discipline qu'il avait introduite dans toutes les branches de l'administration. Comme il avait conquis , pendant un règne de vingt-huit ans, plus de cinquante châteaux , et avait fondé dans toutes les villes de son empire des mosquées et des collèges, les peuples lui donnèrent ainsi qu'à son père Amadeddin-Sengi, non-seulement
fi) Dschihadol-Aszghar.
(2} Dscliihadol-Ekber.
le titre honorifique de Gasi ou de victorieux, mais encore celui de Schehid, martyr. Comme ils avaient tous deux rempli leurs devoirs de princes et passé leur vie k combattre pour la foi , on voulut récompenser ainsi leurs vertus en les mettant au nombre de ceux qui avaient acquis la couronne du martyre (i).
Des motifs religieux et politiques déterminèrent Noureddin a s'attacher plutôt au khalife de Bagdad qu à celui du Caire. Le premier devait être à ses yeux le véritable successeur du prophète ; car les troubles qui agitaient alors l'Egypte paraissaient annoncer l'époque où les Atabèges enlèveraient la puissance souveraine à la faiblesse des princes fatémites. La guerre que se firent les deux visirs Dhargham et Schawer, qui se disputaient la royauté, vint confirmer encore la justesse de ses prévisions (2).
La même année (5) où Noureddin avait réparé au bout de quatre mois, par une victoire complète, la défaite que les croisés lui avaient fait éprouver à Bakia ( Boquea ), et vengé ainsi la prise de son harem, Schawer arriva lui-même
(1) Tiré du Nokhbetet-Tewarikh de Mohammed- Efîendi , d'après Akdolschemen, c'est-à-dire le chapelet de corail, d'Aïni; le Kami) , c'est-à-dire le complet d'Ibn-Eszir , et le Miretol- Kdvar, c'est-à-dire le Miroir.
(2) Après J.-C, 1162; de l'hégire, 558. (5) Après J.-C, 1 162 ; de l'hégire , 5qS.
à Damas et promit à Nourcddin le tiers des revenus de 1 Egypte, s'il lui prêtait secours contre son rival Dhàrgham. Noureddin y envoya avec une armée le gouverneur d'Emessa , Esededdin- Schirkouh, c'est-à-dire, le lion de la foi de la montagne des lions , issu de la famille des cjoubites ; Dhàrgham tomba dans la première bataille, mais Schawers'étant, après avoir recouvré son ancienne puissance, refusé àremplirsa promesse, Esededdin s'empara de la province (Scberkyé) et de sa capitale Belbeis. Schawer aussi perfide envers ses ennemis qu'envers ses amis , et qui trahissait , pour obéir à une fausse politique et son maître et lui même, appela à son secours Amaury, cidevant comte d'Ascalon et alors roi de Jérusalem; mais il se repentit peu de temps après decette démarche, et paya au?; croisés une somme de 60,000 ducats pour les faire retourner sur leurs pas. (1 3 Cependant Esededdin avant reçu des renforts , marcha sur le Caire, défit à Aschnoumind les troupes du khalife et occupa la haute Egypte, tandis que son neveu Joussouff prenait d'assaut la ville d Alexandrie. Mais il ne tarda pas à y être assiégé par l'armée de SchaAver réunie k celle des croisés. Après que Jousouff eut fait pendant trois mois une vigoureuse résistance , il fut
:2/ Suivant le IVoklibetet-Tewarikh ; suivant les Gesta Dei, on paya de suite 200,000 ducats et on en promît autant.
convenu que Noureddin recevrait annuellement la somme de 5o,ooo ducats pour les frais de la guerre, et les croisés 100,000, qui devaient être perçus sur les revenus de l'Egypte. En outre on laissa au Caire une garnison de quelques milliers d hommes, pour protéger le pays contre les entreprises de Noureddin. Les avantages accordés au roi de Jérusalem dans la capitale de l'Egypte, rengagèrent a rompre le traité de paix, et lui suggérèrent l'idée de s'emparer du pays entier. Cédant aux instigations du Grand-maître des chevaliers Hospitaliers, qui espérait ainsi maintenir sous la dépendance de son ordre la ville de Belbeis qu'il avait chargée d une dette déplus de 100,000 ducats, pour subvenir aux préparatifs de guerre, Amaury entra en Egypte avec des forces imposantes. Les Templiers refusèrent leur concours, soit qu'en effet ils fussent mécontens de cette rupture, soit, ce qui paraît pins vraisemblable , qu ils y fussent poussés par des sentimens de jalousie contre les chevaliers de St- Jean, et par d'autres motifs que leur suggérait leur politique secrète (1). Dans cette circonstance, Schawer demanda encore une fois des secours à Noureddin contre les croisés, qui avaient déjà conquis Belbeis et mis le siège devant sa capitale (2): Le Caire (le nou-
(1) Gesladei, p. 978.
(4) Après J.-C. 11G8;. de l'hégire, 564-
— 162 ~ veau Caire) fut entouré d'un mur auquel les femmes et les en fans travaillaient jour et nuit. La pailie ancienne de la ville de Miszr, appelée ordinairement, mais à tort, l'ancien Caire, fut livrée aux flammes par les ordres de Scliawer : le feu dura 5/( jours. Le khalife Adhad emoya en Syrie courriers sur courriers avec des lettres pressantes, et pour peindre à Noureddin l'extrémité oii il était réduit, il y joignit des cheveux de ses femmes, comme pour direj Au secours! au secours! V ennemi nous enlève nos femmes et les entraîne par les cheveux (i). Noureddin était alors à Haleb, et Esededdin Schirkouh à Emessa, siège de son gouvernement. Aussitôt Noureddin le chargea de soumettre l'Egypte. 11 lui donna 200,000 ducats et un corps délite de huit mille hommes , dont deux mille Syriens et six mille Turcomans. Pendant ce temps, Schawer et Amaury commençaient à perdre tout espoir, le premier d'être secouru, le second de conquérir le Caire. Schawer promit au nom du khalife la somme énorme d'un million de ducats, et Amaury se contenta d'abord de 5o, 000(2). A l'approche des Syriens, les croisés s'éloignèrent de la ville as-
(1) ftoklibetet-Tewarikh.
(a) Le Nokhetet-Tewarikh ne donne ici que la moitié de la somme fixée par Guillaume de Tyr ; suivant ce dernier historien, le khalife aurait promis deux millions de ducats et en aurait compté 100,000. Gesta Dei , p. 979.
siégée. Le khalife Adhad, accompagné des principaux de sa'cour se rendit dans le camp dEsdededdin et se plaignit amèrement de la puissance de Schawer, qui, disait-il, n'avait appelé les Francs que pour élever sur les débris de l'empire sa propre dynastie.
Soixante-cinq jours plus tard, après la mort de Noureddin, son neveu Joussouf Salaheddin, c'està-dire Joseph, la loyauté de la foi, fut revêtu de la plus haute dignité de l'empire et du titre cl Almelek-Ennaszir ou roi vainqueur. Salaheddin est le fondateur de la dynastie des Ejoubites ; son nom est plus célèbre en Europe que celui d'aucun autre prince ou conquérant de l'Orient. Les récits des historiens des croisades ont acquis une grande renommée aux héros de la Syrie, et la valeur des croisés a toujours été en Asie le sujet d'une juste admiration. Àmadeddin-Sengi, Noureddin et Salaheddin paraissent dans les ouvrages des chroniqueurs européens sous les noms déiigurés de Sanguin , de Noradin et de Saladin, et dans les annales musulmanes , on essaie en vain de reconnaître sous les noms de Comis , de Birins et de Reï, le comte de Tripoli , le prince d'Anlioche et le roi de Jérusalem. Les exploits de Salaheddin nous donneront, dans le livre suivant, l'occasion de revenir sur ce prince et de nous en occuper avec plus de détail : ici nous ne le considérerons que comme visir du khalife et général de INoureddin
au nom duquel il gouvernait l'Egypte. Déjà même dans les prières publiques du vendredi , il faisait citer le nom de son maître i'Atabège immédiatement après celui du khalife.
INoureddin pensa qu'il était temps enfin de renverser le klialifat des Fatéiniles et doter au dernier prince de cette famille jusqu'à l'ombre du pouvoir. Il ordonna à son lieutenant Salaheddin de remplacer les Imamié et les Ismaïlites, qui jusque là avaient occupé les places de juges, par les légistes de la secte orthodoxe des Schafiites, et l'autorisa en même temps à substituer dans les prières publiques le nom du khalife abasside Almostanszarbiemrillah à celui du khalife falémite Adhad-îidinilîah. Salaheddin ne put exécuter immédiatement les ordres qu'il avait reçus , parce que la majorité des habitans professait les mêmes croyances que les Rafédhi et les Schiites, et révérait encore le fantôme du khalifut falémite ; mais il saisit l'occasion que lui offrit la mort d'Adhad-lidinillah pour faire réciter les prièrespubliquesaunom du khalife de Bagdad (i), et après celui-ci au nom de Noureddin. Bien que Salaheddin agît toujours d'après les ordres de son oncle , il servit plutôt ses propres intérêts que ceux de son parent; mais toujours est-il que ce fut lui qui porta le grand coup sous lequel suc-
(i) Après J.-C, Ï171 ; de l'hégire, 067.
comba, après avoir gouverné deux siècles avec gloire , la branche des Ismaïlites de l'Ouest qui étendait sa dominaiion jusqu'au sein de F Asie. Le trône que la docfrine secrète voulait élever sur les ruines de tous les autres fut renversé et ensevelit sous ses ruines la loge du Caire. Le khalifat de la famille d'Ahbas avait donc vaincu celui de la famille d'Ali , malgré les efforts des missionnaires ismaïlites qui avaient mis tout en œuvre pour le soutenir et lui recruter des défenseurs. Avec lui disparut le fantôme au nom duquel gh avait long temps retenu les peuples dans une fanatique ignorance. Cet événement est de la plus haute importance dans l'histoire de 1 Orient en général et en particulier dans celle des Assassins ; car Salaheddin qui avait fondé sa puissance sur les débris du khalifat égyptien, devint plus tard l'ennemi le plus redoutable des sectaires dont le Dremier chef avait été lïassan-Sabah.