LIVRE V
Rrgne de Dschelaleddin-Hassan III , fils de Mohammed-Has^ san II, et de son fds Alaeddin-Mohammed III.
Les Orientaux , n'ont rien de plus sacré que les devoirs de la piété filiale ., et pour l'habitant de 1 Asie , la constitution de la famille soumise aux lois de son chef, et vivant sous son autorité absolue, est l'idéal et le modèle du gouvernement parfait. Si la violation de ces devoirs et les crimes des fils dénaturés sont punis dans l'Occident comme dans l'Orient , si les parricides ne peuvent , dans aucun hémisphère , se dérober à la vengeance du ciel , les historiens orientaux présentent à tout moment cette grande vérité, que , dans la même génération , l'infanticide suit de près le parricide , et que le poignard du petit-fils venge sur le père l'assassinat de l'aïeul.
L'histoire des anciens rois persans et celle des khalifes, offrent à l'humanité révoltée une foule de
sanglans exemples. Comment alors n'abonderaient-ils pas dans celle des Assassins? Khosru- Parwis et le khalife Moslanszer , qui s'étaient souillés du sang de leur père, furent tués par leurs fils. La haine que Hassan II portait à son père appela sur son fils Mohammed de terribles représailles ; son petit fds Dschelaleddin se révolta d'abord contre lui , et finit par l'empoisonner.
Dsehelaleddin-IIassan , fils de Mohammed, et petit-fils d'Hassan II , né la cinq cent cinquantedeuxième année de l'hégire (i), avait vingtans , lorsqu'il prit les rênes du gouvernement. Pendant le règne de son père , qui n'avait été qu'une anarchie de trente-cinq années , il .avait pu réfléchir à son aise sur les conséquences désastreuses de ses fautes et sur l'imprudence qu'il avait commise en relâchant tous les liens qui unissent la société par la morale et la religion. Mécontent des innovations qui dévoilaient aux profanes et au peuple les secrets du fondateur et des initiés , il se déclara hautement, du vivant même de son père, contre cet abus , sans penser au danger qu'il appelait sur sa tête. Le père elle fils se redoutaient également , et cette crainte réciproque était suffisamment justifiée par les exemples terribles que leur avaient laissés leurs aïeux.
(1) Après J.-C. , n5;.
Hassan II , père de Mohammed avait péri sous le poignard d'un de ses plus proches parens, et Hassan I , avait fait exécuter ses deux fils. Le père et le fils s'observaient donc mutuellement; les jours d'audience publique , et ceux où il devait recevoir les hommages de Dschelaleddin, Mohammed portait sous ses habits une cotte de mailles et doublait le nombre de ses gardes. Mais où le poignard est impuissant, le poison peut agir, et en effet, suivant plusieurs historiens; Mohammed est mort empoisonné. Bschelaleddin-Hassan, le troisième de ce nom parmi les Grands-maîtres de l'Ordre, annonça, dès son avènement, l'intention de rétablir la véritable religion et de la conformer aux lois rigides de l'islamisme ; il défendit tout ce que son père et son grand père avaient permis , ordonna la reconstruction des mosquées , le rétablissement de la prière publique , et prescrivit de nouveau les réunions solennelles du vendredi. Il appela auprès de lui des Imams , des lecteurs du Khoran , des prédicateurs , des scribes et des professeurs qu'il combla de faveurs et de présens , et fonda , dans les mosquées nouvellement construites , des couvens et des écoles.
Dans la vue de ramener la religion a sa pureté primitive, il adressa des manifestes et des instructions précises, hôh-sèuleméht aux Grand-prieurs de
la Syrie et du Kouhistân (i), mais encore aux princes des états voisins. Aux premiers., il ordonna de rappcller aux Ismaïlitcs la rigoureuse observation des lois religieuses , aux seconds il annonça son retour à la véritable foi. Eu même temps il envoya des ambassadeurs à la cour de Naszirledinillah kbalife de Bagdad , à celle du sultan de Transoxane, Mohammed Khowaresmschâh , ainsi qu'aux chefs des autres dynasties persanes, afin de les assurer de la pureté de ses croyances. Persuadés tous de la véracité de ses sentimens , ils reçurent ses ambassadeurs avec distinction, les revêtirent de pelisses d'honneur, et donnèrent pour la première fois à leur maître les titres réservés aux souverains, titres que jusque-là aucun Grand-maître n'avait pu obtenir. Les Imams et les plus grands scribes de l'époque rédigèrent une déclaration formelle qui rendait témoignage de la sincérité de sa conversion et de son orthodoxie, et lui donnèrent le titre honorifique de New-Musulman, Nouveau musulman. Comme ieshabitans deKaswin, ennemis déclarés jusqu'alors des Ismailites, doutaient encore de ses sentimens religieux, Dschelaleddin alla jusqu'à demander qu'on lui envoyât à Àlamout quelques hommes de distinction qui viendraient s'en convaincre par leurs propres yeux. A leur arrivée,
(i) Aboulfécla , ad ann. 607. — Mh'kkond. — Was$af.
Hassan III brûla en leur présence les livres qu'il disait être ceux du fondateur Hassan I, et contenir les règles secrètes de l'Ordre; il maudit tous ses aïeux les Grand-maîtres , et obtint ainsi des droits aux suffrages de ses ennemis les plus acharnés ( i ) .
La seconde année du règne de Dschclaleddin, son harem, c'est-à-dire sa mère et son épouse, entreprit avec une grande magnificence le pèlerinage de la Mecque; d'après l'usage suivi poulies princes orthodoxes, on porta devant elles un étendard et on distribua de l'eau aux pèlerins. Nourrir les indigens, prendre soin des malades et instruire les ignorans, tels sont les œuvres les plus méritoires de l'islamisme. De là cette multitude de karavansérails, de ponts , de bains, de restaurans, de fontaines, d'hôpitaux et d'écoles; nombreux et admirables monumens de la religion de Mohammed, qui ont groupé autour des villes et des mosquées tant de fondations pieuses. Tous ces monumens transmettent à la postérité, par des inscriptions les noms du fondateur quel qu'il soit, sultan, visir ou eunuque, homme ou femme, sans distinction d'âge ou de condition. Mais bien que les femmes aient la liberté de faire construire des ponts et des restaurans aussi bien que des écoles ou des hôpitaux, leurs noms se trouvent
(i) Aboulféda , ad ann. 607. — Mirkhoncl. — Wassaf.
de préférence sur les mosquées, les bains et les fontaines, probablement parce que prier et faire ses ablutions sont les deux occupations favorites des femmes de l'Orient, et quelles ne peuvent se réunir et se voir qu'à la mosquée, aux bains ou dans les fontaines. Si d'après la religion du prophète, l'ablution est inséparable de la prière qui, elle-même, est prescrite cinq fois par jour; la propreté du corps est pour les femmes une nécessité hygiénique : aussi ce sexe qui puise sa force dans la prière, a-t-il un plus impérieux besoin de mosquées, de bains et de fontaines. Les fontaines auprès desquelles on distribue gratuitement l'eau aux passans, ont encore un autre rapport avec la piété des femmes ismaïlites, comme l'indique leur nom, Sebil.
Sebil (en arabe chemin), signifie généralement la roule ; de là le voyageur s'appelle Ibn-es-Sebil, fils de la route : dans un sens plus étendu, on entend par ce mot le chemin de la piété et des bonnes œuvres qui conduit au ciel. Tout ce qu'un musulman peut entreprendre de méritoire il le fait , si Sebil-Allah , c'est-à-dire sur le chemin de Dieu , ou par amour de Dieu ; les actes les plus dignes de récompense sont la participation à la guerre sainte ou les combats livrés pour la propagation delà foi et la défense de la patrie (i).
(i) Sacrruebute de la guerre sainte , de la bouche de Mohammed, fils d'Abdallah le prophète. Tienne, i8i3.
Comme les femmes ne peuvent prendre part aux La taille s , tout ce qu'elles font pour soigner les blessés et pour soulager la fatigue des guerriers leur ouvre le paradis , tout aussi bien que si elles avaient combattu. Distribuer de l'eau aux soldats , surtout le jour d'une bataille , est le plus grand mérite des femmes dans les guerres entreprises pour la gloire de Dieu et du prophète. Une pareille guerre est la pins puissante parmi les bonnes œuvres commandées par Dieu ; vient ensuite le pèlerinage à la Mecque : les fatigues que l'on éprouve à travers les déserts brûians de l'Arabie sont limage des fatigues d'une campagne, et, soulager le pèlerin, est pour les femmes une œuvre tout aussi précieuse aux yeux de Dieu. Aussi les princesses de l'Orient, depuis Sobeid épouse de Haroun-Raschid jusqu'aux, femmes des sultans ottomans, ont-elles fait consister leur piété et mis leur ambition a faire des distributions d'eau aux karavanes , à creuser des puits et construire des acqueducs sur le chemin de la Mecque. La distribution d'eau de l'épouse de Dschelaleddin surpassa même celle que lit KhoAvaresmschâh, le puissant prince de Transoxane , et le khalife Naszirledinillah ne craignit point d'accorder à l'étendard de Dschelaîeddin la préséance sur celui de Khowaresmschûh. Cette faveur fut parla suite la source de graves démêlés entre le khalife et le schah deKhovaresm. Ce dernier
s'approcha de la ville du salut, à la tête d'une armée de Irois cent mille hommes ; le khalife envoya alors dans son camp le célèbre scheikh Schehabeddin-Seherwerdi : admis h l'audience, le savant ambassadeur récita un long sermon très élégant, dans lequel il faisait l'éloge d'Abbas et du khalife régnant; après qu'on eut traduit à Khowaresmschàh le sens du discours , il répondit : « C'est bien ; l'homme qui revêtu du manteau de » prophète, règne comme son successeur sur les » fidèles , devrait posséder toutes ses qualités ; » mais je n'en trouve aucune dans les descen- » dans de la famille d'Abbas. » Le scheikh revint à Bagdad, et Khowaresmschâh s'avança avec son armée jusqu'à Hamadan et Holwan , où tout à coup une neige fine et abondante arrêta sa marche et le força de rétrogader. Dans une seconde expédition contre Bagdad , ses armées furent défaites , près de Kaschgar, par les hordes de Dsehengiskhàn. Après la mort de Khowaresmschâh, son fils et son successeur Alaeddin-Tekesch voulut reprendre les projets de son père , mais comme lui , il fut arrêté dans sa marche par une neige pénétrante, qui dura vingt jours , et l'obligea de s'éloigner de Hamadan (i). L hiver et les Mongols (2), qui sortis des contrées septentrio-
(1) Goulscheni-Ivhoulefa.
(1) Comme ce mot se présentera fréquemment dans la suite
nales , se répandaient sur toute l'Asie , purent seuls sauver d'une ruine certaine, la ville du khalife. Le Grand-maitre des Assassins, ne voyant aucun moyen de résister à ce torrent impétueux , envoya secrètement une ambassade à Bschengiskhan, pour lui offrir ainsi qu'au khalife sa soumission.
La politique de Dschelalcddin avait été si aclroi te, que non seulement il avait acquis la renommée d'une orthodoxie sans tache, mais encore il avait pris rang parmi les princes régnants , chose inouïe jusqu'à lui ; car les khalifes n'avaient jamais voulu tolérer de la part des précédons Grand - maîtres , ce qu'ils regardaient comme une usurpation.
Hassan III pour soutenir son autorité d'ailleurs toujours croissante, entretenait des relations amicales et concluait des alliances avec les princes qui l'entouraient , surtout avec son plus proche voisin , l'atabèpe Pvlosafereddin souverain d'Aran et d'Aserbeidschan ; ils se réunirent contre TSaszireddin-îMangcîi , gouverneur de l'Irak ,
de cette histoire , nous avons cru devoir placer ici une courte observation. M. de Hammer écrit Mogols-, nous l'avons écrit d'une manière différente ; en ceia nous avons suivi l'orthographe adoptée par M. Schmidt, professeur de langue et de littérature mongoles à St-Pétershourg, qui , daus l'excellente grammaire qu'il vient de publier, a contaminent écrit Mongols et non Mogoh
— 22G — qui s'était déclare l'ennemi de l'abalègc , et avait envahi le territoire des Assassins. Dschelaleddin se rendit d Alamout à Aserbeidschân , ou Mosafereddin lui fit une réception magnifique , et le combla de présens ainsi que son armée. Telle était la libéralité de l'atabège, que mille dinars portés journellement chez le Grand-maître y suffisaient à peine aux besoins de sa cuisine. Les deux princes alliés firent partir ensuite une (ambassade à Bagdad^ pour demander au khalife des secours contre Mangeli.Naszirledinillah leur envoya plusieurs des hommes les plus distingués de sa cour, chargés de pleins pouvoirs. Avec l'appui de cette ambassade et renforcés par les troupes auxiliaires du khalife, ils envahirent 1 Irak , défirent et tuèrent le gouverneur Naszireddin-Mangeli , et en mirent un autre à sa place (i). Après une absence de dixhuit mois, Dschelaleddin retourna à son château d'Âlamout. Comme dans son voyage et pendant sa campagne , il n'avait caché nulle part , 1 horreur que lui inspirait le système d impiété suivi par ses aïeux, et que sa conduite pleine de prudence et d'adresse , avait constamment été en harmonie avec ses paroles , les princes musulmans dé tous les pays qu'il traversa, vinrent à sa rencontre et le reçurent avec bienveillance et amitié (2).
(1) Après J.-C, 1214 ; de l'hégire, 61 r. {■?.; Mirkhond.
Il manifesta le désir de conclure une étroite alliance avec les princes et les gouverneurs de Kliilau ; mais cette famille lui ayant répondu quelle ne pouvait lui accorder sa demande sans le consentement du khalife, Dsclielaleddin envoya alors une seconde ambassade a Bagdad. Naszirledinillah, ayant permis a ses lieutenaus de s unir avec le Grand-maître, il obtint pour épouse la fille de Keikawus , qui lui donna pour successeur , Alaeddin-Moliammed.
Pour ne point confondre le lieutenant de Kliilan Keikawus avec son homonyme le prince de Rouyân , de la famille Kawpare , ce qui serait d'autant plus facile , que ces deux familles n'ont jusqu'ici été connues d'aucun historien européen , nous avons omis à dessein de parler de ce dernier, quoique déjà, dès l'an 56 1 de l'hégire , il ait eu quelques relations politiques avec les kmaïiites ses plus proches voisins (i). Mais avant d'expliquer les rapports qui existaient depuis un demi-siècle entre le Grand-maître des Assassins et les princes de la famille Kawpare ou Dabouyé, il nous semble nécessaire de dire quelques mots de la position géographique qu'occupaient au nord les voisins des Imaïlites.
La chaîne de montagnes qui limite au nord l'Irak persan , le Dschebal , est pour ainsi dire
(i) Après J.-C. , u64-
le rempart de la Perse, du côté de la mer Caspienne. Le pays tantôt plat, tantôt montagneux, situé entre celte mer, et le versant septentrional de cette chaîne est divisé en quatre provinces , dont deux se trouvent au pied de la montagne, tandis que les deux autres sont resserées entre elle et la mer. Les provinces méridionales, sur la pente, sont le Dilem et le Tabéristân, la première à l'Ouest, la seconde à lest; les provinces de Gilàn et de Masendérân sont situées au nord, lune au-delà du Dilem, l'autre au-delà du Tabéristân. C'était sur la pente méridionale de cette chaîne de montagnes que s'étendait le territoire des Assassins , au sud-est, depuis Àlamout jusque vers Komis et le Kouhistan, presqu'au centre de ces quatre provinces au-delà des Alpes Caspiennes, que les cartes indiquent avec précision , se trouve le district de Rouyân et celui de Rostemdar, gouvernés par des princes dont la famille sut régner pendant huit siècles , tandis que celles de Gilân, de Dilem , de Tabéristàn et de Masendérân, virent s'élever et tomber une multitude de dynasties. Puisque les territoires de Rouyàn et de Rostemdar , se trouvent immédiatement au-delà du mont Demawend, et Alamout ainsi que les châteaux forts qui en dépendent en deçà , nos regards doivent s'arrêter en premier lieu sur les princes de Rostemdar, les plus proches voisins des Ismaïlites; nous parlerons ensuite de ceux du
Masendéràn , les plus puissans de cette Pentarchie. Outre l'intérêt qu'inspirent ces deux familles souveraines, intérêt bien légitime puisque le pays soumis à leur autorité tient une place dans l'histoire des Assassins , il existe encore d'autres motifs restés jusqu'à ce jour inconnus aux historiens d'Europe ; l'antiquité de leur origine et les monumens qui s'y sont conservés depuis la fondation de l'empire persan. Du temps de la vieille monarchie persane, la famille Haneffchàh gouverna sans interruption le Tabéristân et le Masendéràn, jusqu'à Kobrad, père de Nouschirwan, qui laissa l'administration aux mains de son fils aîné, Keyousz. Ce dernier s'étant révolté contre son frère puîné , Nouschirwan , qui occupait le trône de Perse, fût défait et tué. Un de ses successeurs, nommé Bawend, reconquit, l'an quarantecinq de l'hégire, les droits souverains que ses aïeux avaient possédés , et, depuis, la famille Bawend, issue du sang de Nouschirwan , régna pendant un espace de sept siècles, bien que l'ordre de succession eût été deux fois interrompu par les princes Alides et par ceux de Dilem. Après sa chute, la dynastie Dschelawi s'éleva sur ses ruines. La famille Dabouyé , ou Kawparc, ne mérite pas moins notre attention que celle des princes de Masendéràn , qui gouvernait en même temps la province deKouhistàn (i). Cette famille
(i) De l'hégire, 760.
régna sans interruption pendant 888 ans depuis la quarantième-année de l'hégire, ou Baduspan s'empara de Rouyân et de Rostemdar. Elle fut remplacée par la famille Keyoumersz. Baduspan descendait du forgeron Kawe , si célèbre dans l'histoire de l'Orient pour avoir précipité du trône le tyran Sohak : son tablier de cuir devint l'étendard de la liberté et fut conservé , comme bannière de l'empire , jusqu'à la chiite de la monarchie, richement orné de perles et de pierres précieuses. Feridoun, le souverain légitime, proclamé roi par le magnanime forgeron , était nonseulement né dans ce pays au village de Weregi, le plus ancien du Tabéristân , mais il y avait été élevé en secret pendant le règne du tyran ( i ) .
Sa mère qui s'y était réfugiée, l'y nourissait du lait d'une vache sauvage (Kaw, Cow) dont la tête sculptée sur la massue de Feridoun est devenue aussi célèbre dans les insignes de l'empire que le tablier de cuir du forgeron. C'est donc du haut des montagnes du Tabéristân, que le jeune héros commença la lutte pour l'indépendance , que Kawe soutenait dans la capitale. Sohak fut pris près de Babylone , et emprisonné dans le village de Weregi , situé au pied du Bemawend , d'où, sortit la liberté, et où la tyrannie trouva son tom-
(1) Y. l'Histoire du Tabéristân et tla Maseudérân, par Sahir Eddin , à la Bibliothèque impériale de Vienne, n. 117.
beau. Feridoim partagea son empire entre ses trois fils Iredscli, Touràn et Salem, et se retira ensuite à Temissche-Kouti, qui, suivant toute probabilité, était à l'un dos coins du triangle que formaient les villes de Sari et de Kourgan , l'ancienne Astrabad. Lorsqu'Iredscîi eut péri dans la lutte contre ses frères , son fils Menoutscnehr , excité par son aïeul Feridoun , se proposa de le venger. Les restes des trois frères reposent près de Sari , sous des rochers qui ont résisté à Faction destructive de plusieurs siècles et aux efforts réunis de plusieurs milliers d'hommes qui ont essayé de les abattre. Les champs et les défilés du Tabéristân devinrent ensuite le théâtre des combats célèbres de Menoutschehr et d'Efrasiab, et des invasions de Touràn , qu'Iran sut repousser avec un plein succès. Comme on le voit par ces courtes explications topographiques , c'est silice sol classique que se passèrent les plus anciens événeniens de l'histoire persane. Outre les descendais du frère de Nouschirwan et du libérateur Feridoun , les famille de Bawend et de Kawpare n'étaient point les seules à reclamer une antique généalogie ; la famille Keyoumersz (i), qui régna après la chiite de celle de Kawpare, jusqu'à la fondation de la dynastie des Sefi, faisait remonter son origine au roi Keyoumersz,
(i) Dschihannouma , p. 44^.
dont l'existence est tellement obscure que plusieurs historiens ont pris le premier roi persan pour le premier homme.
Quoiqu'il en soit, celle famille fut, à notre connaissance, la dernière qui descendit des anciens rois de la Perse, et la conformité de son nom avec celui de Keyoumersz , premier roi persan , n'est qu'un de ces hasards dont l'histoire nous offre tant d'exemples. Le premier et le dernier prince, de l'empire romain d'Orient et d'Occident, de celui des seldjoukides, et du royaume de Tabcristan; Le premier prophète des musulmans et le dernier de ses successeurs de la famille d'Abhas, portaient le même nom. Ceux d'Auguste , de Constantin, de Mohammed, deTogrul, et de Keyoumersz, ouvrent et ferment les dynasties romaine, byzantine , arabe , seld joukide et persane , et peutêtre l'empire turc d'Europe finira-t-il sous un Osman , de même qu'il a commencé sous un prince de ce nom.
Après avoir arrêté un instant nos regards sur les pays les plus voisins du territoire des Ismaïlites , nous les reporterons sur les princes de Rouyàn et de Rostemdar , qui tous portent le nom d'Asîandar. Astan signifie clans la langue du Tabéristan , encore entièrement inconnue en Europe, une montagne , et Astandar, prince de la montagne, la même chose queScheikholdschebal, ou Kieux de la montagne , titre que prenait le
Grand-maître des Assassins. Tous deux donc perlaient un semblable nom , qu'ils avaient emprunté à la nature du pays qu'ils gouvernaient, et il leur était commun, non-seulement avec la famille Kawpare, mais encore avec la famille Bawend , qui régnait sur le Masendérân , et , avant les Ismaïlites, sur le Kouhistân, ainsi qu'aux princes des pays montageux situés au-delà du Demawend. Astan, Dschebal, Kuh , sont trois mots qui dans les langues tabéristane, arabe et persane, ont une signification identique, celle de montagne. Les souverains de la famille
o Kawpare prenaient le titre d'Astandar eu de
prince de la montagne y de même que le Grandmaître des Assassins, se donnait, en deçà du Demawend, celui de Sclieikholdscliebal, ou Vieux de la montagne (i).
Astandar Keikawus-Ben-IIesarasz régnait vers la nremicre moitié du sixième siècle de l'hégire au-delà des montagnes deRouyân, et, sur la pente opposée, Mohammed, fils de Buzurgomid, alors Grand-maître des Assassins , dont les possessions s'étendaient jusqu'aux frontières duRouyân. La jalousie naturelle entre voisins et l'alliance que fit KeikaAvus avec Schâh Gasi , prince du Tabéristân, envenima encore l'animosité avec laquelle
(i) Histoire du Masendérân et du Xabéristàn, par Sahheddin.
les ïsmaïlites faisaient la guerre aux gouvernenicns légitimes. Schah Gasi était un des plus puissans et des plus implacables ennemis des Assassins, et des motifs de vengeance personnelle ajoutaient encore à la haine qu'il leur portait. Les Assassins lui avaient tué, à Sarkhos, au sortir du bain , son favori , jeune homme d'une extrême beauté, qu'il avait envoyé avec mille chevaux à la cour de Sandschâr. Schâh Gasi le fit enterrer avec pompe près du tombeau de l'Imam Ali Moussa, et y fit construire une chapelle voûtée , qu'il dota généreusement des terres des villages environ-* nans. Depuis, il poursuivit sans relâche les Assassins qui avaient même menacé sa vie. Son général, Schlekouh, fit une invasion nocturne sur le territoire de l'Ordre , tua quelques milliers d'hommes, et avec leurs crânes éleva cinq pyramides dans le district de Roudbâr. Schâh Gasi, qui ne cherchait qu'à susciter des ennemis aux ïsmaïlites, envoya d'abord contre eux son gendre Kia-Buzurgomid, homonyme du Grand-maître d'alors, prince de Dilem, et, après sa mort, le prince de Rouyàn. Ce fut le commencement de la guerre implacable que se firent Kia-Buzurgomid de Dilem au-delà, et Kia Buzurgomid en-deçà des montagnes (i).
(i) Histoire du Masendérân et du Tabéristîîn , par Sahireddin.
- 3S5 — Lorsque Keikawus eut réuni après la mort de son neveu, Kia-Buzurgomid de Dilcm , le gouvernement de ce pays aux principautés de Rouyân et de Rostemdar , Schâh Gasi de Tabéristân l'exempta du tribut de trente mille dinars à condition qu'il les emploierait h faire une guerre sans relâche à l'Ordre des Assassins; aussi les moslimins de ces contrées n'avaient-iis rien à redouter du poignard des Ismaïlites , qui à cette époque ne pouvaient se montrer ni dans la province de Rouyân, ni dans celles de Masèndérânou de Dilem. Keikavms alla même jusqu'à attaquer Alamout , à piller et à ravager tout le voisinage. Plus tard il écrivit au Grand-maître Kia-Mohammed, une lettre dans laquelle il lui disait: » Les médians, les infidèles, les maudits doivent » disparaître de la surface de la terre ; Dieu le m tout-puissant détruit leur maison et l'ange » vengeur prépare l'enfer pour les recevoir. Il » n'a pas commandé en vain aux fidèles l'extir- » pation de la race des impies; si le glaive des- » tracteur ravage votre pays et menace vos têtes, » c'est que Dieu répand sur nous sa grâce su- » prême et nous envoie sa bénédiction. "Vous » êtes assaillis de tous côtés , forcés de recourir )> à des ruses stupides et de vous cacher dans les » buissons, comme des renards traqués. Qui » vous empêche donc de montrer votre valeur » dans la lutte que vous soutenez contre moi,
» votre plus grand ennemi dans ce monde, qui » ne fus jamais accompagné de gardes ou d'ofïi- » ciers? » — Le Grand -maître lui répondit laconiquement, et dans le style de l'Ordre: « Nous avons lu votre lettre, elle ne contient que » des injures, et les injures retombent sur la léle » de leur auteur » (i).
Keikawus eût pour successeur Astandar Hesarasf, fils de Scliernousch, qui suivit une politique opposée. Las de la guerre avec les Assassins, il fit la paix , conclut avec eux un traité d'alliance céda ses plus forts châteaux et s'abandonna à tous les excès delivrognerie.
Deux des grands de sa cour, auxquels il avait tué à l'un son favori, à l'autre son frère, se rendirent chez Erdescliir, roi de Masendérân. Ils se plaignirent à lui de ce que leur souverain, devenu l'allié des Assassins, commençai ta les imiter, et le supplièrent de mettre fin à de pareils désordres. Erdescliir les retint auprès de lui, et envoya à Hesarasf un homme d'une haute distinction , afin de lui faire sentir la nécessité de charnier de conduite ; mais comme ces exhortations restèrent sans résultat, tous les grands allèrent, alors trouver Erdescliir, ou bien prirent les armes et se joignirent aux troupes du roi de
(i) Histoire du Masendérân et du Tabéristïin, par Sahireddin.
Masendérân. Hesarasf abandonné , s'enfuit chez les Assassins; le scid Eddaï Iloulhaki Abourisa fut nommé gouverneur de Dilem , mais périt bientôt après dans une attaque nocturne qu'Hesarasf dirigea contre lui a la tête des troupes Ismaïlites. Erdeschir alors jura de ne point se reposer avant d'avoir vengé la mort du seid. Réfugié dans la forteresse de Welidsch , Hesarasf vit son ennemi conquérir celles de Nour et de Nadschouh, et mettre même pendant quelque temps le siège devant Welidsch. Toutefois Erdeschir voyant qu'il y perdait beaucoup de monde, fut forcé de le lever ; il se retira après avoir confié le gouvernement de Rouyân et de Rostemdar , à HeszbereddinKhorschid. Hesarasf, chassé de ses états , se rendit à Irak , puis h Hamadan , pour y demander les secours de Togrul , dernier sultan seldjoukide de la branche persane.
Togrul envoya un ambassadeur a la cour d'Erdeschir pour intervenir en faveur d'ïïesarasf; mais le schâh lui ayant répondu que si son protégé désirait rentrer en possession du Rouyàn, il devait faire pénitence pour son impiété et rompre toute liaison avec les Assassins, le sultan donna son approbation entière à la conduite du roi de Masendérân. Hesarasf se rendit alors h Réï, où il demanda, mais en vain, à Seradscheddin, des secours et la main de sa fille Kamil.
Enfin, trompé dans toutes ses espérances, il
alla directement avec son frère chez Erdeschir, qui fut sur le point de le retenir prisonnier dans le château deWelidsch. Le commandant , ancien serviteur dllesarasf , refusa d'enfermer celui qui avait été son maître, lleszbercddin mit fin à la vie errante du prince proscrit en le fesant assassiner à l'insu d'Erdeschir. Le schàh fit élever son lils encore mineur; mais avant d avoir atteint sa majorité, il expira sous les coups d'un certain Bistoun qui s empara du gouvernement de Rouyân. L'assassin se réfugia à Alamout, l'asile de tous les criminels; le Grand-maître offrit aussitôt son extradition sous la condition qu'Erdcschir abandonnerait à l'Ordre le village d'Herdschàn; mais ce prince répondit à l'envoyé : « A quoi me ser- » virait un misérable tel que Bistoun? pour un » tel homme , je ne céderais jamais aux Assas- » sins la moindre de mes possessions » Ces faits se passèrent la troisième année du règne de Dschelaleddin (i), qui, sans abandonner son dessein de rétablir la religion, subordonnait même en offrant l'extradition du meurtrier, sa politique aux intérêts de l'Ordre.
Bien qu'aucun assassinat n'ait souillé le règne de Dschelaleddin, et que sa conduite ait toujours été d'accord avec son système de prosélytisme , l'historien doit cependant douter de la pureté de
(i) De l'hégire , Gio.
ses vues et de la sincérité de sa conversion. Deux de ses actes offrent des motifs sufïisafts pour la suspecter, d'abord son refus de ne livrer le meurtrier du jeune prince réfugié à Alamout que contre l'abandon d'un village ; ensuite l'autodafé qu'il feignit de faire des ouvrages du premier Grand-maître, afin de convaincre les ambassadeurs de Kaswin de la moralité de ses croyances. Il n'est plus douteux aujourd'hui que l'on se contenta de brûleries livres dogmatiques et ceux des pères de l'islamisme, car la bibliothèque entière de l'Ordre et avec elle les ouvrages métaphysiques et théologiques de Hassan-Sabah ne furent livrés aux flammes qu'après la conquête d' Alamout et l'extermination des Assassins. Il est donc plus que probable que la conversion de Dschelaleddin annoncée avec tant de bruit n'était que l'œuvre de sa politique et d'une profonde hypocrisie, car il n'avait d'autre but que de rétablir l'autorité des Ismaïlites , tandis que son prédécesseur, en propageant avec une ardeur inconsidérée leurs désastreuses doctrines, avait attiré sur eux la malédiction des prêtres et la proscription des souverains ; son adroite abjuration lui permettait en outre d'échanger le titre de Grandmaître, contre celui de prince. Comme alors les Assassins, les Jésuites renièrent aussi leur doctrines sur la révolte et le régicide , lorsque les parlemens les menacèrent de l'expulsion, et le Va-
lican d'une bulle de dissolution , bien qu'elles eussent été répandues par plusieurs de leurs écrivains, et condamnèrent en public les maximes qu'ils observaient en secret comme les véritables règles de l'Ordre.
L'Ordre des Jésuites une fois démasqué et cliassé de presque tous les états,, n'a jamais pu reprendre son ancienne grandeur et sa puissance passée, malgré tous les efforts qu'ont fait certains écrivains pour prouver la sainteté de leur morale et la pureté de leur christianisme: tel fut le sort de l'Ordre des Assassins. Dschelaleddin régna trop peu de temps pour que le peuple eût déjà perdu le souvenir d'une impiété systématique de cinquante ans. Après un régne de douze ans, il laissa à son fils, avec le litre de prince , celui de Grand-maître des Ismadites, qui, sous lui, recommencèrent immédiatement leur carrière de crimes et de forfaits. Le poison avait mis fin au règne sanglant de Mohammed II père de Dschelaleddin, le poison accéléra l'avènement de son petit-fils et successeur Alacddin-Mohamnied III, âgé de neuf ans (i), qui commença son règne par ordonner la mort d'un grand nombre de ses parens qu'il accusait d'avoir participé à l'empoisonnement de son père.
Leslsmaïlites considèrent l'imam qui monte sur
(i) Mirkhond.
le trône comme toujours majeur, même dans sa puberté , et son enfance ne nuit en rien a la validité de ses commandemens, que l'on doit recevoir avec une obéissance passive , parce qu'ils sont regardés comme émanés de Dieu même. Le Grand-maître étant limage de la divinité , les Ismaïlites exécutaient aveuglément les ordres sanguinaires du jeune prince, qui lança de nouveau ses fidèles dans la route que la politique de son père avait abandonnée pendant douze ans.
Règne d'Alaeddin-Mohammed III , fus de Djchelaleddin I lassan-W e w-M usulman .
Quoique le climat aride de l'Arabie et de la Perse conduise plus rapidement à la virilité, et que le développement de l'intelligence et des forces physiques y soit plus précoce que dans le climat plus froid de l'Europe , on y verrait cependant, avec moins de surprise, une jeune lille de neuf ans épouse et mère, qu'un roi d'un âge si tendre. On s'étonnera donc moins de voir Aisché partager, à neuf ans , la couche du prophète, que Mohammed III saisir à cet âge les rênes d'un pouvoir absolu et illimité. Alaeddin , à peine sorti du harem , en fut naturellement le jouet; il dut se conformer à tous les caprices des femmes qui régnèrent sous sou nom, tandis qu'il s'occupait a élever des brebis. Tout ce que Dschelaleddin avait fait pour la religion et la morale fut aboli sous son successeur; la débauche et 1 impie! é dépassèrent toutes les bornes, et les poignards se rougirent de nouveau du sang des hommes qui se recommandaient ou par leur piété ou par leurs vertus. La cinquième année de son règne, Alaeddin, s'étant fait saigner sans consulter son médecin , une perte de sang trop considéra-
bie lui donna une profonde mélancolie et lui causa une faiblesse cérébrale qu il garda jusqu'à sa mort. Depuis ce temps, personne n'osa plus lui présenter des médicamens , ou lui faire la moindre observation sur la marche du gouvernement. Ceux qui lui parlèrent d administration furent mis à la torture ou exécutés. On lui cachait toutce qui pouvaitrintéresser, et il se consumait ainsi dans une vie misérable, sans amis ni conseillers ; car personne n'osait l'approcher. Le mal augmentait de plus en plus, et ce n'est pas être exagéré que de dire qu'alors il n'y avait plus chez les Assassins ni finances, ni armée, ni administration. Toutefois, malgré la férocité de son caractère, Alaeddin traita avec beaucoup de respect le scheikh Dschemaleddin-Ghili , auquel il s'abandonna entièrement. Il lui envoya annuellement cinq cents dinars, quoique celui-ci reçût une égale somme du prince de Farsistàn. Les habitans de Kaswin lui ayant reproché de se faire payer un double subside et de vivre de l'argent des impies, le scheikh leur répondit : « Les imams ordonnent » l'exécution des Ismaïlites et prononcent la con- » fiscation de leurs biens : on peut donc à plus » forte raison prendre leur argent lorsqu ils vien- » nent l'offrir eux-mêmes. » Alaeddin , auquel on rapporta les paroles des habitans de Kaswin , assura qu'il ne les ménageait qu'à cause du scheikh, et que si Dschemaleddin-Ghili ne vivait
pas parmi eux, il mettrait la terre de Kaswin dans des sacs, et les sacs au cou des habitons pour les porter à Alamout. Un messager qui lui remit une lettre du scheikli , dans un de ses inomens d'ivresse, reçut, pour prix de sa mission, cent coups de bâton. Pendant qu'on exécutait ses ordres, il lui dit : « Imbécile qui me donnes une lettre du » sebeikb lorsque je suis ivre, tu ne pouvais » donc pas attendre mon retour du bain ? j'aurais » alors repris mes sens (i). » Le scheikli n était pas le seul homme qui possédât les bonnes grâces d'Alaeddin; ce prince avait encore une grande vénération pour le fameux mathématicien Naszireddin , de Thous , célèbre dans tout l'Orient, qui avait été envoyé sous son règne en otage à Alamout, par Mohammed-Mohtaschem-Naszireddin, auquel il avait dédié son ouvrage, intitulé Akhlaki Naszeri (Ethique de Naszir). Naszir, comme nous le verrons bientôt , soutint pendant quelque temps, comme premier ministre du successeur d'Alaeddin, lédifice chancelant de la domination ismaïlite ; mais ensuite , il le renversa lui-même et donna ainsi l'exemple de ce que peuvent le talent et l'esprit de vengeance, lorsqu'ils s'associent pour conserver ou pour renverser les trônes.
Ce fut sous ce prince efféminé que fut conclue, suivant le récit d'un témoin oculaire 7 une négo-
(i) Mirkhond.
ciation remarquable avec Dschelaleddin-Mankbernij le dernier des sultans de Khowaresm. Ce prince, à son retour de l'Inde, avait donné à l'émir Orkhan le gouvernement de Niscbabour, province qui touchait aux possessions ismaïlites (i). Pendant l'absence de l'émir Orkhan , son lieutenant fit plusieurs invasions sur le territoire des Assassins et ravagea Tim et Kaïn, les deux principales villes du Kouhistàn. Kemaleddin fut alors envoyé par le Grand-maître en ambassade , pour demander la cessation des hostilités ; mais le lieutenant de l'émir, au lieu de lui répondre , tira de sa ceinture plusieurs poignards et les lui jeta aux pieds; il est probable qu'il voulait par là, ou exprimer le mépris qu'il faisait des poignards des Assassins, ou leur déclarer qu'il les combattrait avec leurs propres armes. Ces ambassades hiéroglyphiques sont en quelque sorte le style de la diplomatie de l'Orient. Si les femmes s'y servaient du langage des fleurs , les princes cherchaient à rendre leur pensées par d'autres images également symboliques. L'histoire nous apprend qu'Alexandre et le roi indien Porus se sont envoyé de semblables ambassades, et qu'ils s'efforçaient d'y faire assaut de bravades. Alexandre lit venir un coq, devant lequel on jeta un sac de blé, ce qui
(i) Mohamnied-JNissawi, Biographie du sultan Dîchelaleddin- Mankberni.
voulait dire que , quand même les guerriers indiens seraient aussi nombreux que ces grains de blé, les Grecs, qui étaient aussi valeureux que le coq, les auraient bientôt dévorés. De même, Alexandre en demandant à Darius un tribut d'œufs d'or oubesans (beisa, œuf), lui avait fait remettre avec son message une poule morte, ce qui signifiait que la poule qui avait pondu ces œufs devait mourir. Cette diplomatie hiéroglyphique ne put cependant terminer ni les querelles d Alexandre et de Darius, ni celles d Orkhan et des Ismaïlites, qui résolurent alors de se donner euxmêmes la satisfaction qu'on leur refusait (1). Pendant que le sultan Mankberni était à Kendscha, Orkhan fut attaqué hors des murs par trois Assassins et resta sur la place. Ils entrèrent ensuite dans la ville, tenant h la main leur poignard ensanglanté, et en parcoururent les rues en proclamant le nom, la puissance et la suprématie de leur Grand-maître Alaeddin ; puis ils cherchèrent le visir Scherfal-Moulk (noblesse de l'empire) jusque dans la salle de son divan, mais ce fut en vain. Alors ils blessèrent un de ses domestiques se promenèrent encore fdans la ville , en sannoncant tout haut comme Assassins, et plantèrent leur poignard dans la porte du visir. Heureusement leur témérité ne resta pas impunie :
(0 Après J.-C, 1226 ; de l'hégire 624.
le peuple, revenu de sa première frayeur, s'assembla, les poursuivit d'une grêle de pierres et les lapida (i).
Pendant ce temps , un envoyé des Ismaïlites , nommé Bedreddin-Ahmed , était arrivé à Barlekan pour se rendre de là à la cour du sultan. A la nouvelle des événemens dont nous venons de parler, il demanda au visir Scherfal-Moulk s'il devait continuer son chemin ou retourner sur ses pas. Le visir, qui redoutait 1 audace des Assassins et craignait de tomber comme Orkhan sou* leurs poignards , lui répondit qu'il pouvait venir en toute sûreté. A son arrivée, le visir mit tout en œuvre pour satisfaire aux demandes de l'ambassadeur, qui avaient pour but la cessation des hostilités et l'abandon aux Assassins du château fort de Damaghan. La première de ces demandes fut accordée sur-le-champ; quant à la seconde, elle le fut également, mais moyennant un tribut annuel de trente mille ducats. Le sultan partit pour Aserbeidschân , et l'amdassadeur resta chez le visir comme son hôte. Un jour, dans un festin, lorsque le vin eut échauffé les convives, Bedreddin dit au visir qu'il y avait au nombre des gens de sa suite , parmi ses gardes , ses écuyers et ses
(i) Mobammed-Nissawi : Biographie du sultan Mankberni et d'Hassan-Bcn-lbrahim. — Yov. Notices historiques sur les Ismaéliens , par Quatremère de Quincy , et Mines de l'Orient , toI. IV.
pages, plusieurs Ismaïlites. Le visir, curieux de connaître ces dangereux serviteurs, pria l'ambassadeur de les lui montrer, et lui donna son mouchoir pour gage qu'il ne leur ferait aucun mal. Aussitôt cinq des domestiques, spécialement attachés au service du visir, s'annoncèrent comme des Assassins déguisés, et l'un deux, Indien d'origine, lui dit : « 11 y a quelque temps, tel jour » et à telle heure , j'aurais pu vous assassiner im- » punément et sans être aperçu de personne; si » je ne l'ai pas fait, c'est que je n'en avais pas )> reçu l'ordre de mes supérieurs. » Le visir, naturellement peureux et plus peureux encore dans l'ivresse, fut tellement effrayé qu'il ôta ses habits et se prosterna, revêtu seulement d'une chemise, devant les cinq Assassins, les conjurant d'épargner sa vie, et protestant qu'il serait h l'avenir le fidèle esclave du Grand-maître Alaeddin. Mankberni, en apprenant la lâcheté et l'infamie de son visir, lui envoya une lettre pleine de reproches , et lui enjoignit de brûler vifs les cinq Ismaïlites. Scherfal-Moulk n'obéit que sur des ordres réitérés. Les Assassins, au milieu du supplice , s'estimaient heureux de subir le martyre pour leur maître Alaeddin. Kemaleddin, chef des pages, qui, plus que tout autre officier de la cour, devait veiller a la sûreté de son maître , fut condamné a mort. Le sultan se rendit ensuite a Irak, et le visir resta dans la province d'Aserbeidschân,
et avec lui l'historien de ces événemens , Aboulfetah-lNissawi. Pendant son séjour à Berdaa, Salaheddin , ambassadeur du Grand-maître , arrivé d'Alamout, demanda une audience au visir, et lui dit : « Vous avez jeté cinq Ismaïlites dans les » flammes ; si vous voulez racheter votre tête , m vous paierez pour chacun de ces malheureux )) la somme de dix mille ducats. » Scherfal-Moulk reçut l'envoyé avec les plus grands honneurs , et ordonna sur-le-champ à son secrétaire, Aboulfetah-Nissawi, de dresser un acte en vertu duquel il s'obligeait à payer annuellement aux Ismaïlites la somme exigée et , en outre, à verser dans la caisse du sultan les trente mille autres qui lui étaient dus par les Assassins pour l'abandon du château de Damaghan.
Alaeddin aurait pu trouver auprès du scheikh Dschemaleddin et de l'astronome Naszireddin les plus sages conseils , mais ni la religion ni la science ne purent le distraire de sa sombre mélancolie, ou le guérir de sa maladie cérébrale. Ce fut alors qu'il envoya une ambassade au prince de Farsistàn, pour lui demander un habile médecin. L'atabège Mosafereddin-Eboubekr, qui craignait, comme tous les autres princes de son temps , les poignards des Assassins, n'eut rien de plus pressé que de contenter ses désirs (i). 11 lui
(i; Wassaf.
adressa l'imam Behaeddin, fils de Siaeddin-Elgarsouni, homme célèbre par ses connaissances médicales tant théoriques que pratiques. Il employa sou art avec succès pour la guérison d'Alaeddiw ; mais, lors morne qu'il se trouva mieux, l'imam ne put jamais obtenir de son vivant la permission de retourner dans sa patrie ; 1 assassinat du chef de l'Ordre put seul lui rendre sa liberté. L'ambition , et la crainte de ne pouvoir jouir que dans un âge avancé du pouvoir illimité de Grand-maître, causèrent une fois encore la mort du chef des Assassins. Père de plusieurs enfans, il avait nommé presqu'au sortir du berceau , pour son successeur, Rokneddin, son fils aîné. Lorsqu il fut entré dans làge viril, les Ismaïlites lui rendirent les honneurs dus aux princes, et ne firent aucune distinction entre ses ordres et ceux de son père. Alaeddin, irrité de cette obéissance prématurée , déclara qu'il voulait transmettre la succession à un autre de ses fils (i); mais les Ismaïlites n'eurent aucun égard pour l'expression de ses volontés, et suivirent les principes habituels de la secte, d'après lesquels le premier choix était le seul valable, le seul juste. Le. lecteur peut se rappeler un fait semblable que nous avons cité en racontant l'histoire du khalife égyptien Mostanszar, qui d'abord avait nommé
(i) Après J.-C, 1255; de l'hégire, 655.
pour lui succéder son fils Nésar, et qui, plus tard, cédant aux instigations de rEmirolscliouyousch , lui avait substitué Mosteali, son frère puîné. C'est ainsi qu'avait pris naissance le grand schisme qui partagea alors les Ismaïlites , dont une partie défendait les droits de Nésar, et dont l'autre avait embrassé la cause de Mosteali. Hassan-Sabah , qui se trouvait en Egypte à cette époque , fut forcé de quitter le pays comme partisan de Nésar : il était donc très naturel que, dans la nouvelle querelle que faisait naître la succession d'Alaeddin , les Ismaïlites suivissent l'esprit du fondateur de l'Ordre, qui s'était prononcé alors en en faveur du nls aîné. Rokneddin , craignant pour ses jours, que son père menaçait , résolut de s'éloigner de la cour et d'attendre, dans un château fort , le moment où il serait appelé à prendre les rênes du gouvernement.
La même année, Alaeddin ayant donné lieu a plusieurs des grands qui l'entouraient de concevoir de justes soupçons pour leur sûreté personnelle, ceux-ci cachèrent leurs craintes sous le masque d'une vile flatterie , et, pour sauver leur vie, conspirèrent avec Rokneddin contre celle de ce prince. Hassan de Masendéràn, musulman et non ismaïlite, qui avait souillé sa foi en consentant a être pour Alaeddin l'objet de ses abominables plaisirs, et qu'il avait élevé à la dignité de chambellan, fut choisi pour exécuter
l'assassinat. On était convenu de guetter le moment où Alaeddin, ivre selon son habitude, se reposerait au milieu de ses troupeaux de brebis, dans la maison de bois qu'il avait fait construire près du parc; c'est Là que , dans la nuit du mercredi, dernier de dsou lkadah 65 1 (i), Hassan de Masendéràn lui traversa le cou d une llèche au signal donne par son (ils dénaturé. Le meurtrier reçut sa juste récompense : Kharschàh lui adressa une lettre et la fit porter par un fédawi qui tua Hassan pendant qu'il lisait la lettre. 11 ordonna ensuite que les fils de Hassan brûlassent le corps de leur père sur la place publique. Ce qui eut lieu le dimanche 26 de dsou'lhidjah (2). Le parricide Rokneddin se consuma dans une vie pleine de tourmens, toujours assailli encore moins par les remords que par les reproches journaliers de sa mère , jusqu'à ce qu'enfin la vengeance céleste le punit h son tour. Ainsi Alaeddin, dont le père avait été empoisonné par ses plus proches parens 3 périt sous les coups d'un assassin soudoyé par son fils.
Dans les annales de quelques autres dynasties,
(1) Le dernier de dsou'lkadali de l'an 65 1 répond au ai janvier ia54, qui était effectivement un mercredi (la lettre solaire étant D), de sorte que le calcul de l'hégire a commencé au 16 juillet et non pas au i5, et est par là vérifié. II.
(2) Le 26 de dsou'lhidjah répond au 16 février 1204, qui était un lundi et non un dimanche. H.
nous ne trouvons jamais plus d'un double parricide; les criminels, effrayés, ont reculé devant un troisième , pareequ'ils n'avaient pas encore entièrement renoncé à l'estime des hommes et aux sentimens les plus sacrés de la nature. L'histoire des Assassins seide semble combler la mesure de tous les forfaits ; on y voit quatre fois le meurtre des parens vengé par leurs descendans. Depuis Hassan-Ben-Sabâh jusqu'à la chute de l'Ordre, une mort violente a toujours terminé la vie des Grand-maîtres ; deux d'entre eux furent tués par leurs fds, deux autres par leurs parens, qui se servirent également du poison et du poignard. Hassan II périt sous les coups de son gendre et de son fils Mohammed, qui, à son tour, fut empoisonné par son fils Dschelaleddin. Celui-ci reçut aussi son châtiment de la main de ses parens, et mourut comme son père, par le poison. Alaeddin, fils de Dschelaleddin , fit tuer les empoisonneurs , mais Rokneddin son fils , augmenta le nombre des parricides.
Le Grand-maîtres, qui faisaient si facilement assassiner leurs ennemis , n'étaient pas toujours eux-mêmes à l'abri des poignards : leurs gardes, jeunes gens voués à la mort, n'étaient que de» assassins ordinaires ; le privilège du parricide était réservé aux chefs de l'Ordre.