LIVRE VI
Règne de Rokneddin-Karschâh (i), dernier Grand-maître des
Assassins.
Le temps approchait où l'Ordre des Assassins , qui depuis long-temps s'était attiré par ses crimes l'exécration de l'humanité entière , allait recevoir le châtiment qu'il avait si justement mérité. Après une existence de cent soixante-dix ans, il entendit gronder au centre de l'Asie l'orage qui devait l'écraser. La puissance de Dschengiskhan (ou Tchinghiz-Khan) , le conquérant du monde , qui répandait partout la terreur, les avait encore épargnés ; mais sous son troisième successeur, Mangoukaan ou Mangou-Khan, le torrent des Mongols inonda tout l'Orient, se répandit sur la
(i) L'édition sur laquelle nous «vous traduit porte Karschâh. Le numéro 54 du Nouveau journal asiatique (Paris, juin i83a) , contient un fragment de M. de Hammer, dans lequel ce nom se trouve changé eu celui de Khour-Schàh.
Perse, fit disparaître le khalifat de Bagdad, ainsi que d'autres dynasties, et anéantit du même coup l'Ordre des Assassins. Lorsque, la 582e année de l'hégire (i) , les sept planètes se réunirent dans le sipne de la balance , comme elles s'étaient réunies en 48g (2) dans celui des poissons (5), toute l'Asie consternée crut voir arriver la fin du monde. Les astrologues avaient annoncé la première fois un déluge, et la seconde des ouragans et des tremblcmens de terre qui devaient bouleverser le globe jusque dans ses fondemens. Mais, lors de la première prédiction, quelques pèlerins seulement furent ensevelis sous les eaux, et cette nuit, où tous les élémens devaient se confondre, ne put pas même éteindre les flambeaux sur les cimes des minarets (1); cependant, quoiqu'il n'y eût aucune révolution terrestre à l'époque prédite par les astrologues, les révolutions politiques qui éclatèrent alors vinrent a propos pour sauver leur science et leur renommée. Vers la fin du cinquième siècle de l'hégire, les Assassins inondèrent toute l'Asie, et, vers la fin du sixième, Dschengiskban s'y précipita comme la foudre, et la terre trembla sous les pas des Mongols. Le déborde-
(1) Après J.-C, 1186.
(2) Après J.-C, 1090.
(5) Takwimet-Tewarikh, ann. 489 et 582.
;4) Dewletschàh.
ment de ces barbares sembla communiquer l'ébranlement à l'Europe, du moment où la Perse et la Chine furent conquises , sous le règne de Mangou, par ses frères Koublaï et Houlakou- Rban (i); c'est ce dernier qui détruisit les châteaux des Assassins et renversa le trône des khalifes; à ce double titre, l'expédition d'Houlakou en Perse mérite toute notre attention.
Tandschou-Nevvian , généralissime de Mangou - Khan , qui couvrait les frontières de l'Iran , envoya à son maître l'ambassade du khalife de Bagdad, qui se plaignait des crimes réitérés des Assassins, et priait le redoutable khan de les exterminer. Ces plaintes, jointes à celles du juge de Kaswin , qui se rendit également à la cour du khan, et qui, dans la crainte d'être assassiné par les Ismaïlites , avait mis pour aller à l'audience une cuirasse sous ses vêtemens, éveillèrent toute la sollicitude de Mangou. Il donna sur le champ Tordre de rassembler une armée, dont il confia le commandement à son frère Houlakou , auquel il dit lors de son départ : « Je t'envoie avec une armée puissante et un » corps nombreux de cavalerie d'élite de Touràn
(i) M. de Hamraer avait, dans sa première édition, donné à ce khan le nom d'IIoulagou. Plus tard, dans une lettre adressée aux traducteurs, il l'a changé en celui d'Houlakou. C'est cette rectilicatioa qu'ils ont adoptée. Y. aussi Nouveau journal asiatique , numéro 54, pag. 527-509.
» à Iran, le pays de grands princes. C'est à toi » maintenant de veiller h l'observation des lois et » des institutions données par Dschengiskhan, et )> de prendre possession du pays situé entre 10- » xus et le Nil. Je veux que tu récompenses et » favorises les peuples qui t'obéiront et se sou- » mettront volontairement; mais ceux qui te ré- » sisteront ou se révolteront contre toi devront » être anéantis aves leurs femmes et leurs enfans; » après avoir détruit l'Ordre des Assassins, tu » entreprendras la conquête de l'Irak. Si le kha- » life de Bagdad t'offre ses services et te rend )) hommage , tu le traiteras avec indulgence et » bonté; mais s'il s oppose aux progrès de tes ar- » mes, il partagera le sort des autres (i). » Houlakou se rendit alors à son camp de Karakouroum , divisa son armée, en plusieurs corps et la renforça de mille familles d'artificiers chinois. Cette troupe devait diriger les instrumens de siège et lancer dans la ville de la naphte, composition connue en Europe depuis les croisades sous le nom de feu grégeois , mais en usage déjà depuis long-temps, ainsi que la poudre, chez les Arabes et les Chinois (2). Il partit dans le mois de ramazan, l'an 65 1 de l'hégire (5), et, après
(ij Mirkhond, cinquième partie, Histoire des Mogols. (1) V. Mines de l'Orient, part. 1, pag. 9.48. ! 5 Après J.-C, ia53.
avoir reçu sur sa route de nombreux renforts, il se reposa d abord un mois à Samarkand, puis ensuite à Kasch.
Là, Schemseddin-Kort et l'émir Arghoun de Kliorassân vinrent, accompagnés des grands de la province, lui offrir leur soumission. Pendant qu il recevait leurs hommages, Houlakou envoyait des ambassades aux princes des pays voisins, pour leur demander s ils voulaient reconnaître sa domination. ïl leur disait : « Au nom du » khan , je viens détruire l'Ordre des Assassins et )) leurs châteaux forts; si vous me soutenez dans » cette entreprise, vos efforts seront récompensés * et vos provinces protégées ; mais si, au contrai- » re, je vois en vous des sentimens hostiles , après » l'extirpation de cet ordre, je tournerai mes » armes contre vous. Souvenez-vous de mes pa- » rôles, car ce que j'ai prédit arrivera. » Aussitôt que l'on sut qu il approchait a la tête de ses armées victorieuses , des ambassadeurs vinrent de toutes parts lui offrir les hommages de leurs souverains; nous ne citerons ici, parmi eux, que Rokneddin, prince de Pioum, le prince des seldjoukides de Fars, i atabège Saad d'Irak et ceux d'Aserbeidschàn , de Kourdschistàn et de Schirwân. Dans les premiers jours du mois de silhidsché, Pan G52 de l'hégire, Houlakou passa l'Oxus sur un pont qu'il avait fait construire, afin de prendre sur l'autre rive le divertissement de la
cîiasse aux lions, car un froid glacial lavait forcé de prendre ses quartiers d'hiver , et fait mourir dans son armée une grande quantité de chevaux. Ce ne fut qu'au commencement du printemps que l'émir Arghoun-Khan vint rejoindre Iloulakou dans son camp. Les soins de l'administration furent pendant son absence confiés à son fils Ghcraï, à Ahmcd-lUlegi et au visir Khodscha Alacddin- Atamoulk, célèbre auteur de l'ouvrage historique de Dschilian-Kouscha , le conquérant du monde. Après cet hiver, au commencement de moharrem de la même année , il quitta Schirghan pour se rendre à Khawaf, d'où il envoya son général , Keïtbouka-Newian , pour faire la conquête du Kouhistàn, qu'une maladie imprévue l'empêchait de diriger lui-même. Iloulakou alla ensuite en personne à Thous, où avaient reçu le jour le plus grand poète, l'astronome le plus renommé et le plus illustre visir de la Perse, Firdoussi , Naszireddin et Nisamolmoulk , et où était aussi le tombeau de l'Imam Ali-Ben-Mousa-?visa , fameux dans tout l'Orient. Le conquérant mongol s'y établit dans le jardin d'Arghoun-Aka , et y dressa une tente faite d'après le modèle de celle du grand khan. De là, il se rendit au jardin de Mansomïyé , qu'Arghoun avait fait rétablir après qu'il était tombé en ruine. Les dames de l'émir Arghoun et Iz-Eddin-Tahir , son lieutenant, reçurent des titres et l'invitèrent à un grand festin.
Le lendemain, on se rendit à la prairie Dadghan, oii Ion goûta quelques jours les délices de l'endroit; on apporta de Merw, de Yazroud, duDahistàn, et d'autres lieux, du vin et des provisions en abondance. Après quelques jours de repos , il envoya le prince Schemseddin-Kort, h Naszireddin- Mohteschem , lieutenant de Rokneddin a Sertakht. Malgré sa grande vieillesse, Naszireddin, celui même qui fut le premier protecteur de l'astronome de ce nom , se rendit, accompagné de de Schemseddin-Kort , au camp d'Houlakou, où il fut reçu avec honneur.
Le conquérant, parvenu à Kodjàn, ordonna, aux dépens du trésor public , la reconstruction de ce lieujadis dévasté par les Mongols. Il y fit creuser des canaux, élever une fabrique et planter un jardin auprès de la mosquée. Le visir Seif-Eddin-Aka fut chargé de surveiller ces constructions , et les émirs reçurent l'ordre d'y bâtir des maisons. De retour à Khirkàn , il envoya plusieurs ambassades (i) à Rokueddin-Kharschàh , qui régnait à Alamout, pour lui ordonner de se soumettre. Rokneddin venait de s'asseoir sur le siège de Grand-maître, encore dégoûtant du sang de son père, mais le gouvernement se trouvait de fait entre les mains de son perfide visir, le grand as-
(i) Les ambassadeurs furent Biktiiuoui-KQmdji,Zehir-Edcliu, Sipahsalar-Bitekdji et Chàh-Emir.
tronome Naszireddin, de Thons. Celui-ci avait dédié un de ses ouvrages au khalife Mostaszcm , qui, au lieu de lui accorder les récompenses que méritait son travail, n'avait eu pour lui que des mépris. Alkami , visir du khalife, jaloux de !\aszireddin , s étant aperçu qu'il manquait à la dédicace répiîhète a représentant de Dieu sur la » terre » , son maître trouva l'ouvrage de l'astronome mal écrit , et le jeta dans les eaux du Tigre (i). Dès ce moment, le savant, offensé, jura de se venger. Il s'enfuit à Alamout , QÙ il vint implorer la protection du Grand-maître des Assassins, sous le poignard desquels tant de visirs et même de khalifes avaient perdu la vie; mais comme celui-ci n'embrassait pas avec assez d'ardeur ses projets de vengeance, dans un moment où l'approche d'Houlakou attirait l'attention de l'Ordre, et lui faisait oublier le khalife de Bagdad pour ne songer qu'à sa propre conservation, Naszireddin , se vit dans la nécessité de changer ses plans. Comme il était probable que les châteaux des Ismaïlites ne résisteraient pas aux armées mongoles, il résolut de livrer au vainqueur, qui s'approchait en toute hâte, non-seulement les châteaux de l'Ordre, mais encore le Grand-maître lui-même. Il espérait que celte trahison ser-
(i) Ecrits historiques d'Ali-Effendi, à la bibliothèque impériale de Tienne, n° \i5.
virait son ressentiment , et que la chute de l'Ordre entraînerait celle du khalife. Ainsi, dans le principe,, il n'avait voulu que faire tomber le prince et son visir sous le fer des Assassins;mais les Mongols devaient renverser tout l'édifice du khslifat. Rokneddin , suivant aveuglément les conseils de Naszireddin, envoya à Baïssour-Noubin, général d Houlakou , dont déjà l'armée menaçait Hamadan, une ambassade chargée de lui offrir sa soumission. Baïssour répondit que , son maître devant arriver bientôt, Rokneddin ferait mieux d'aller s'adresser à lui-même. Après plusieurs ambassades réciproques , on convint que Rokneddin enverrait à Houlakou son frère puîné, Chahin-Châh, le Kokdja Asil-Eddin-Rouzeni et d'autres notables du pays. Ce général devait les accompagner en personne , mais il se fit remplacer par son fils, et lui-même, conformément aux ordres qu'il avait reçus , entra avec son armée dans le district. d'Alamout, le dixième jour du mois de dschemasiollewel , de l'an 654 de l'hégire (i). Les Assassins et les troupes de l'Ordre occupèrent, dans le voisinage du château, une hauteur qu'ils défendirent avec opiniâtreté contre les Mongols. La montagne était escarpée, et la garnison nombreuse; les assaillans, forcés d'abandonner l'attaque, brûlèrent dans
(i) Après J.-C, iî56-
leur retraite les maisons des Ismaïlites et dévastèrent tout le pays. Pendant ce temps, Chahin- Châh était arrivé chez Houlakou; à la nouvelle de la résistance des Assassins,, le Mongol envoya à Rokncddin un officier chargé de lui dire : « Rok- » neddin nous a envoyé son frère, c'est pourquoi n nous lui pardonnons les crimes de son père et » ceux de ses partisans. Quant à lui, comme il )) ne s'est rendu coupable d'aucun forfait pendant » le court espace de son règne , il peut se retirer » chez nous, après avoir rasé ses forteres- )) ses. » En même temps, Baïssour reçut l'ordre de ne plus ravager le pays de Roudbâr. Sitôt que Rokneddin eut connaissance de ce message, il lit démanteler quelques châteaux, tels que Maimoun, Alamout , Lcmsir ; et Baïssour retira ses troupes du Roudbâr. Sadreddin-Sungi, un des hommes les plus considérés parmi les Assassins , se rendit ensuite, par ordre de Rokneddin, et sous la conduite d'un officier mongol, au camp dlïoulakou, pour lui certifier que le prince des Assassins avait déjà commencé à raser ses châteaux et qu'il en continuerait la démolition. Sadreddin , dont le maître redoutait la présence dlïoulakou , pria en même temps ce conquérant d'accorder h Rokneddin un délai d'un an, à l'expiration duquel il se présenterait à sa cour. Le Mongol renvoya l'ambassadeur avec un Basikaki ou officier, auquel il remit une lettre où il disait au Grand-maître :
« Si la soumission de Rokneddin est sincère , il » doit venir aussitôt dans notre camp impérial, » après avoir confié au Basikaki porteur de la » présente la défense de son pays. » Rokneddin, entraîné par les mauvais conseils de Naszireddin, mit trop de lenteur à obéir à ces ordres ; il se contenta de renvoyer en ambassade son visir, Schcmseddin-Keilaki , et son cousin Seifeddin- Sultan-Melik-Ben-Kia-Manszour, pour faire excuser le retard qu'il mettait h se présenter devant Houlakou, et en même temps il adressa aux grand-commandeurs (Moubtechim) du Kouhistàn et de Kirdkouh un ordre de cabinet ( perwaneh ) qui leur enjoignait daller au camp mongol offrir leur soumission. Lorsque le conquérant fut arrivé vis-à-vis de Lar et de Demawend, il fit partir Schemseddin-Keïlaki pour Kirdkouh, et le chargea d'annoncer au commandant de ce fort qu'il eût a se rendre dans son camp conformément aux ordres du prince des Assassins. On avertit alors le Grand-maître que, quoique le château tînt bon et que la garnison fût composée de braves, on serait bientôt forcé de se rendre. 11 envoya alors Mobariz-Eddin-Ali-Tourân et Choudjaa-Eddin-Hassan-d'Astrabad, avec cent dix hommes d'élite, au secours de Kirdkouh. Ils recurent chacun deux mûnns de henna et trois manns de sel, dont le château manquait. Quoiqu'on ne
trouve nulle part dans les livres orientaux que le lienna est un remède contre la peste, on citait alors un fait remarquable : au mariage de la fille d'un émir, qui s'était teint les mains et les pieds avec du lienna, de tous ceux qui, à cause de la grande sécheresse, avaient bu de l'eau dans laquelle le henna avait été délayé, pas un n'était mort de la peste : c'est pourquoi on avait demandé du henna. Les cent dix guerriers arrivèrent heureusement au château , excepté un seul qui se blessa dangereusement au pied et fut porté sur les épaules des autres. Ainsi Kirdkouh fut sauvé du péril (i). Houlakou marcha ensuite vers Kesràn , et s'empara en deux jours d'un château qui se trouva sur son passage. Un autre officier, qui avait accompagné le visir et le cousin de Rokneddin, fut envoyé dans le Kouhistân, et Seiffeddin-Sultan-Melik se rendit lui-même , avec plusieurs officiers mongols, au fort de Maimoundiz, où résidait alors Rokneddin , pour lui signifier que le dominateur du monde avait poussé ses armées jusqu'à Demawend , qu'il ne lui accordait plus aucun délai pour effectuer la remise de ses forteresses, mais que cependant, s'il voulait qu'elle fût retardée de quelques jours, il fallait envoyer aussitôt son fils dans son camp. Cette ambassade arriva à JNIaimoundiz les premiers
(i) Extrait d'un fragment communiqué par M. de Hammer.
jours de ramazan , annonçant partout les ordres d'Houlakou et l'approche de ses armées victorieuses. A celte nouvelle, Rokneddin et tout le peuple tombèrent dans une frayeur stupide.
Le Grand-maître répondit d'abord qu'il était prêt à envoyer son fils ; mais ensuite, séduit par ses femmes et les mauvais conseils de ses amis, il remit aux ambassadeurs l'enfant d'une esclave qui était presque du môme âge , et les pria de demander à Houlakou de lever l'ordre qui retenait à la cour son frère Cbahin-Chali. Le prince mongol, qui, pendant ce temps, s'était avancé jusqu'à la frontière du Roudbàr , découvrit facilement la ruse, mais feignit toutefois de l'ignorer. Il renvoya l'enfant , en disant que sa trop grande jeunesse 1 empêchait de le garder, mais que si Rokneddin avait un frère plus âgé que Chahin-Chàh, il devait l'amener au camp en échange de ce dernier. Sur ces entrefaites , le Grand-prieur du pays de Kirdkouh arriva chez le prince mongol, qui permit alors au frère de Rokneddin de retourner chez les Assassins. En le congédiant, il lui dit : « doubliez pas de rappeler m à votre frère qu'il doit raser le château de » Maimoundizet se rendre auprès de nous : car, » s'il ne le fait pas , Dieu seul peut savoir ce qui » arrivera. » Pendant que toutes ces négociations se continuaient, les Tawadschi, c'est-à-dire, les recruteurs de l'armée mongole , avaient enrôlé
un si grand nombre de soldats, que, dans une immense étendue de terrain , on ne voyait que des troupes s'exerçant au maniement des armes. Iloulakou, fatigué de tous ces retards, se présenta lui-même, le 1 8 du mois de chawal, aux portes de Maimoundiz; le lendemain, le château fut cerné de toutes parts et l'armée offrit un air de grandeur qu'il est impossible de décrire. On campa à la distance de six parasangues, et l'on tint conseil avec les généraux pour décider s'il fallait commencer les opérations du siège ou attendre l'année suivante ; on alléguait qu'on se trouvait au cœur de l'hiver, qu'on manquait de fourrage, et qu'il faudrait transporter les provisions des provinces de l'Arménie jusqu'à celles du Kirman. Bokatimour et l'émir Keitbouka opinaient pour le siège. Rokneddin , qui ne prenait en lui-même que de mauvaises résolutions , et à qui Naszireddin ne donnait que de perfides conseils , se décida enfin à envoyer au camp son frère Iranschâh, son fils Tourkia et son visir Naszireddin (dont Dieu veuille parfumer le tombeau) , avec les notables et les commandans des cavaliers. Ils devaient offrir sa soumission et demander pour lui la faculté de pouvoir se retirer librement où il voudrait. Avec eux étaient les principaux membres de l'Ordre, porteurs de riches présens. Naszireddin, au lieu de soutenir les intérêts de son maître et de faire valoir dans les négociations la force de
ses châteaux , dit au contraire au Mongol qu'il n'y avait rien dans ces nombreuses forteresses qui dût arrêter sa marche , parce que la réunion des étoiles avait clairement prédit la chiite prochaine de cet Ordre , autrefois si puissant. II fut stipulé que le Grand-maître pourrait se retirer librement, sous la condition qu'il livrerait ses châteaux. Le ici du mois dsou'lkadah, Rokneddin sortit de Maimoundiz avec le kodja INaszireddin , le kodja Asil-eddin-Rouzeni, le visir Mouyeddin et ses ministres, avec Reis-eddaulet et Mowafîkeddaulet, et se rendit dans le camp du vainqueur, ce que Naszireddin a consigné dans le chronogramme suivant :
« C'est l'an six cent cinquante et quatre , dimanche le premier de dsou'lkadah (i), au matin, que Karschàh , le padichàh des Ismaïlites, s'est levé de son trône devant Iloulakou-khan. »
Rokneddin fit à cette occasion le quatrain suivant :
A votre porte je me rends ; De mes délits je me repens ; A cette marche inopportune Entraîné par votre fortune (2).
L'or et les présens qu'il avait apportés furent
(1) D'après le calcul des années de l'hégire, à commencer du 16 juillet, le !" de dsou'lkadah 655 répondait au uo novembre qui était un lundi. H.
(•2) Y. Nouveau journal asialù/ue , n° 5\ > P- 55ti.
distribués aux troupes. Iïoulakou eut pitié de la jeunesse et de 1 inexpérience de Rokneddin , qui
avait à peine occupé un an le trône de ses pères. 11 lui parla avec bonté , lui fit des promesses flatteuses, le retint auprès de lui comme son hôte, et prit Nas/ireddin pour visir.
Rokneddin fût confié, dans le camp d'ïloulakou, à la garde des Tartarcs , et des officiers du khan accompagnèrent les envoyés du Grand-maître dans le pays de RoudMr, pour y accélérer la démolition des châteaux que les Assassins y tenaient encore. D'autres officiers furent envoyés dans les deux grands priorats de Kouhistân et de Syrie , et dans le pays de Komis , afin d'y demander, au nom du Grand-maître , la soumission des commandans de toutes les places qu'y possédaient les Ismaïlites, et dont le nombre montait à plus de cent. Elles s'élevaient sur les montagnes du Kouhistân , de l'Irak et de la Syrie , depuis la mer Caspienne jusqu'à la mer Méditerranée, et entouraient , comme d'une ceinture , le territoire soumis a la puissance de l'Ordre. Dans le seul district de Roudbâr on en rasa plus de quarante, toutes bien fortifiées et remplies de trésors. Trois d'entre elles , que leur position rendait les plus formidables , refusèrent d'obéir aux sommations d Iïoulakou et aux ordres de Rokneddin. Les commandans d'Alamout, véritable résidence des Grand-maîtres, et ceux de Lemsir et de
Kirdkouli, répondirent qu'ils attendraient l'arrivée du khan. Le prince mongol se mit donc en marche avec ses troupes, et arriva quelques jours après devant Alamout , où il assit son camp. Ensuite il envoya au pied de la forteresse son prisonnier le Grand-maître , qui mit en usage les promesses et les menaces pour engager les habitans à se rendre. Le commandant refusa d'écouter Rokneddin. Houlakou , voyant alors qu'un siège en règle lui coûterait trop de monde , laissa devant Alamout un corps chargé de le bloquer étroitement et se rendit a Lemsir, où les habitans vinrent à sa rencontre lui offrir leur soumission. A cette nouvelle , ceux d' Alamout perdirent courage et envoyèrent à Rokneddin un messager, pour le prier d intercéder en leur faveur auprès du conquérant.
Ce ne fut pas en vain, car celui-ci accorda au commandant ismaïlite un sauf-conduit pour venir dans son camp. Les habitans demandèrent trois jours pour pouvoir s'en aller librement avec leurs trésors et leurs meubles. Ce délai leur fut donné, et, après leur départ, le château fut livré au pillage. Alamout, situé sur une hauteur inaccessible , avait reçu de cette position remarquable le nom de Nid d Aigle; la tradition nous apprend qu'il présentait la forme d'un lion étendu sur ses genoux, la tête appuyée sur la terre. Les murs étaient taillés dans le roc et à pic ; ceux qui en-
lotiraient les remparts étaient voûtés , afin de protéger la garnison, et, dans le rocher même, il y avait de grands bassins destinés à conserver le vin et le miel. Presque tous les magasins avaient été remplis du temps de Hassan-Sabah, et ce lieu avait été si bien choisi , tout y était l'objet de tant de soins, que le blé n'y moisissait jamais , et que le vin s'y conservait également. Les Ismaïlites attribuaient cette propriété à un miracle opéré par le fondateur de l'Ordre. Les Mongols, qui , sans connaître les lieux, cherchaient partout des trésors dans les souterrains et les caves, tombèrent tantôt dans des bassins de vin , tantôt dans des bassins de miel.
Après que les armées des Assassins eurent été dispersées , et leurs châteaux démolis , Houlakou se rendit dans le mois de selhidsché de la même année a Hamadan , où il avait laissé ses enfans. Rokneddin, qui l'accompagnait, fut traité avec bienveillance , soit par pitié , soit par mépris. Ce prince dégénéré n'avait pas même ces vertus si communes chez les Assassins, le courage et le mépris de la mort , et encore moins celles d'un Grand-maître, l'ambition et la prudence politique. Si le sort des armes ne l'avait fait tomber entre les mains du Mongol , l'ignominie de son caractère l'aurait rendu son esclave. Il vint à se passionner pour une fille mongole de la plus basse extraction, et Houlakou, qui ne négligeait aucune occa-
sion de l'exposer au mépris public , ordonna, lorsque le prince des Assassins lui demanda cette esclave , que ces noces se feraient avec toutes les solennités d'usage et une pompe extraordinaire ; les fiançailles avaient eu lieu le 6 moharrem 656. Après leur célébration , llokneddin supplia le vainqueur de l'envoyer auprès du grand khan Mangou; celui-ci, bien que surpris de cette demande insensée qui devait bâter sa perte, lui en donna la permission, et Rokneddin se mit en marche avec une troupe de Mongols. Dans son désir devoir le puissant Mangou, le prisonnier avait promis qu'il obtiendrait la soumission de la garnison de Kirdkouh , château situé sur sa route, et le seul qui se défendît encore contre les forces mongoles. 11 quitta donc le camp d Houlakou, dressé près de Ilamadan, le Ier rebi-el-ewcl de l'an 655 de l'hégire (i). Lorsqu'il fut devant Kirdkouh , il fit en effet sommer les habitans de se rendre; mais l'officier chargé de cette mission avait en même temps reçu des instructions secrètes, qui lui enjoignaient d'exciter le commandant à prolonger sa résistance , et à ne livrer la forteresse à personne. Cette politique fourbe et insensée , cause première de la chute de l'Ordre, accéléra la perte de Kharchâh. Dès qu'il fut à
(i) Après J.-C, 1257. — « V. Nouveau journal asiatique , numéro 54, déjà cité.
Karakouroum, résidence du Mangou, le khan le renvoya sans lui accorder audience et lui fit dire : r< Puisque tu prétends avoir fait ta soumis- » sion , pourquoi n'as-lu point remis entre nos » mains la forteresse de Kirdkouh ? Retourne » sur tes pas, et lorsque tu auras livre tous tes m châteaux , tu pourras avoir l'honneur de voir » notre personne impériale. » Rokneddin arrivé h l'Oxus , ses compagnons , sous prétexte de s'arrêter pour y prendre leur repas, le firent descendre de cheval et le percèrent de leurs épées .
Dès le commencement de l'invasion mongole, sous le règne de Mangou , Houlakou avait reçu de son frère l'ordre d'exterminer les Ismaïlites, et de n'épargner qui que ce fût, pas même l'enfant dans le sein de sa mère. 11 fut obéi, mais seulement après le départ de Rokneddin ; car Houlakou n avait jusqu'alors retardé l'exécution de ses ordres, que pour attendre la nouvelle de la reddition de Kirdkouh , et des autres places fortes que possédaient encore les Assassins dans le Kouhistàn et la Syrie. Il envoya un de ses visirs à Kaswin pour y faire périr les femmes, les enfans, les frères, les sœurs, et même les domestiques de Rokneddin. De tous ses parens., deux seuls , suivant toute apparence du sexe féminin , furent épargnés , mais pour être livrés à la vengeance de la princesse Boulghan-Khatoun,
dont le père Dschagataï avait expiré sous les poignards des Assassins. Des instructions également sanguinaires furent envoyées au gouverneur du Khorassân, qui, après avoir assemblé leslsmaïliles, en fit massacrer douze mille sans distinction de sexe ni d âge. D'autres troupes mongoles parcoururent les provinces pour exécuter sans pitié la sentence de mort prononcée par Mangou. Partout où ils trouvaient un partisan de la doctrine secrète , ils le forçaient de se mettre à genoux et lui coupaient la tête. Tous les descendans deJKia- Buzurgomid , celui-là même qui avait succédé dans la grande maîtrise à Hassan-Sabah, furent mis à mort. L'épée des Mongols moissonna tout sans pitié ; cette longue série de crimes commis pendant deux siècles par les Ismaïlites fut châtiée par un vainqueur aussi cruel qu'ils l'avaient été eux-mêmes.
Les châteaux forts des Assassins dans le Roudbàr et le Koubistân , même ceux de Kaïn , de Toun , de Lemsir et d'Alamout , s'étaient rendus. La seule forteresse de Kirdkouh, encouragée dans sa résistance par Rokncddin lors de son voyage chez Mangou , opposait depuis trois ans toute l'énergie d'une vigoureuse défense aux attaques réitérées des Mongols. Elle est située dans le district de Damaghan , près de Manszourabad , sur le pic d'une haute montagne ; c'est probablement le château fort de Tigado dont
nous parle l'historien arménien Ilaithon, qui a changé ce siège de trois ans en un de siège de trente ans (i). Sahireddin (2), l'historien du Mascndérân et du Rouyân, nous raconte ce siège avec beaucoup de détail. Les princes de ces deux pays qui, effrayés de l'approche d'IIoulakou et de la supériorité de ses forces, lui avaient fait leur soumission,furent chargés par le conquérant de réduire Kirdkouh, tandis que lui-même s'avancerait sur Bagdad. A Masendéràn régnait à cette époque SchemsolmoloukErdcschir, delà famille Bawend, et dans le royaume de Rouyân l'astandar Schchrakiin, de la famille Kawpare; comme ce dernier avait donné sa fille en mariage au schah du Masendéràn , le Mongol avait tout lieu d'espérer que les efforts combinés des deux princes amèneraient les Ismaïlites à une prompte soumission.
Ce fut au commencement du printemps que le poète Koutbi-rouyani, qui se trouvait au camp des deux princes alliés , fit, dans le dialecte du Tabérislàn, un poëme célèbre en l'honneur du Printemps. Sahireddin, qui, dans son ouvrage, nous
(1) Bengertus , Joachimus Camerarius , Arnoldus Lubecencis, Haitlion Armenensis. Withof, Royaume meurtrier des Assassins, pag, 168 et suiv. — ■ Bengertns place par erreur Tigado en Syrie.
(■i) Tariklii Masendéràn , à la bibliothèque impériale de Vienne, n° 117.
en a transmis le premier distique (i), a par cela même révélé à l'Europe l'existence d'une langue particulière dans le Tabéristân , langue formée d'un mélange de mots mongols, ighouriens et persans (2). Les chants du poète firent un tel effet sur les deux princes , que , sans attendre la permission du khan , ils levèrent le siège pour aller jouir a leur aise dans leur patrie de la vue de ses sites majestueux , et y goûter toutes les douceurs du printemps, sans songer au châtiment que leur réservait Houlakou. Gasan Behadir, un de ses généraux, fut envoyé pour Jes punir de leur désobéissance. Le prince de Rouyân , qui le premier avait donné à son gendre l'exemple de la retraite, eut la générosité de se déclarer le seul auteur de cette action inconsidérée, et, afin de préserver le pays de son ami des dévastations des Mongols, il se rendit de lui-même à Amoul, où Gasan Behadir avait établi son camp. Avec l'aide de ce dernier, il parvint à apaiser le courroux du khan, et même à recouvrer, ainsi que son gendre , les titres et les possessions qu'ils avaient perdus.
L'effet merveilleux qu'avait produit , bien que dans un sens opposé , le poète national du Tabéristân n'a rien qui doive nous surprendre. L'his-
(1) Lorsque le soleil passe du signe du Poisson dans celui du Capricorne, et que le printemps déploie sa bannière de fleurs au souffle du vent d'est , etc.
(a) Mines de l'Orient , vol. m.
toire de la guerre et de la littérature nous offre un exemple «à peu près analogue dans 1 enthousiasme qu'excitaient les hymnes de Tyrtée , lorsqu'il conduisait les Spartiates au combat. Cette retraite inopinée des deux princes explique suffisamment la prolongation du siège de Kirdkouh pendant trois ans: il était donc inutile de le faire durer trente années, surtout si l'on considère que le château d'Alamout, indubitablement le plus fort de tous ceux que possédaient les Assassins , s'était rendu trois jours après la sommation d'Houlakou. Après la reddition de celte forteresse, Atamelik Dschowaïni , illustre visir et historien non moins renommé, obtint du conquérant mongol la permission de faire des recherches dans la fameuse bibliothèque des Ismaïliles et dans leurs archives si célèbres dans tout l'Orient, et d'en sauver les ouvrages dignes d'être conservés poulie khan. Il mit à part les Korans et d'autres livres précieux , et livra ensuite aux flammes , non-seulement tous les ouvrages philosophiques et impies de l'Ordre des Assassins , mais même tous les instrumens qui servaient à l'étude des mathémathiques et de l'astronomie. Il tarit ainsi d'un seul coup toutes les sources où aurait pu s'instruire celui qui aurait voulu publier une histoire complète des dogmes et des statuts de l'Ordre. Heureusement, il nous a transmis dans sa propre histoire les connaissances qu'il avait puisées dans
la bibliothèque et dans les archives d'Alamout , ainsi qu'une courte biographie du fondateur Hassan-Sabah. Cette esquisse a servi à tous les auteurs persans, entre autres à Mirkhond et à Wassaf , qui ont l'un et l'autre traité ce sujet avec assez de talent, et l'ont souvent mis à profit. Nous-mêmes nous avons suivi pas à pas ces deux historiens (i).
L'existence de cette bibliothèque, au temps de la conquête, accuse hautement l'hypocrisie du sixième Grand-maître, Dschelaleddin-New-Musulman, le prétendu réformateur de l'islamisme ; car il est maintenant bien avéré qu'il n'avait nullement livré aux flammes , en présence des ambassadeurs de Kaswin , les archives de l'Ordre , ainsi que les livres qui contenaient ses statuts : c était au zèle fanatique d AtameliU Dschowaïiii qu'il était réservé de les détruire. C'est ce fanatisme inquisitorial qui dans tous les temps , et principalement dans le moyen-àge , a enlevé a la postérité des millions de livres. Si l'Occident a . accusé , non sans raison (2), comme la cru Gibbon , le khalife Omar de l'incendie de la biblio- / thèque d'Alexandrie , l'Orient peut répondre à cette accusation , en citant 1 incendie de la bi-
(1) Mémoires historiques sur la vie et les ouvrages d'Alaeddm-Atamelik-Djouainy, par M. Quatremère. — Mines de l'O- — l/ rient, t£. p. 220. £ Y
(2) V. Aperçu encyclopédique des sciences de l'Orient.
bliothèque de Tripoli par les croisés , oh furent consumés des millions de livres arabes (i). Nul doute que le récit des historiens ne soit exagéré, lorsqu'ils nous disent qu'on a chaude les bains d'Alexandrie pendant six mois avec tous les travaux de l'érudition grecque , et qu'à Tripoli trois millions de manuscrits arabes ont été réduis s en cendres; mais ce qu'on ne saurait nier, c'est que le fanatisme religieux a commandé la destruction de ces deux bibliothèques; ces faits sont attestés par le témoignage unanime des premiers historiens orientaux (2). La bibliothèque d'Alexandrie fut incendiée par les musulmans, parce que, d'après les ordres d'Omar, le Koran seul devait être considéré comme le livre des livres, et tout ce qui n'y était point contenu regardé comme inutile. La bibliothèque de Tripoli fut détruite par les chrétiens , parce qu'elle ne se composait que de Korans et d'autres livres d'interprétation religieuse. A Alamout, le Koran fut conservé par Bschowaïni , tous les autres ouvrages philosophiques furent brûlés. Cet autodafé eut lieu à l'imitation de celui du sultan Jakoub de Fez , qui, déjà cent ans avant la chute de l'Ordre , avait brûlé tous les livres théologiques (3).
(1) Mémoires géographiques et historiques sur l'Egypte, par Quatremère , t. h, p. 5ot>. <§«
(2) Macrisi, Ihn-Khalecloun , Ihn-Forat, Aboulfaradsch.
(3) Takwimet-Tewarikh , ad ann. 588.
Cependant cette perte n'est pas aussi déplorable que celle que le fanatisme nous a fait éprouver par l'incendie des bibliothèques d'Alexandrie et d'Alamout, où les flammes consumèrent les trésors de la philosophie grecque et égyptienne, persane et indienne.