‹ Histoire de l'Ordre des assassinsChapitre 9 sur 11 · PIECES JUSTIFICATIVES · texte numérisé non relu

PIECES JUSTIFICATIVES

Rousseau (i), après avoir donné un apperçu des dogmes des Ismaïlites, ajoute :

« Tels étaient en substance les dogmes des premiers Ismaélis ; tels sont encore à peu près ceux que professent aujourd'hui leurs descendans établis en Syrie. Je dis à peu près, car il n'est pas douteux que ces derniers , prodigieusement déchus de leur ancienne organisation sociale, ne le soient aussi de leur crovance primitive. Cette croyance, défigurée maintenant plus que jamais, est devenue extravagante à. l'excès , par une foule d'abus et de superstitions insensées qui s'y sont introduites avec le temps. In certain schéikh Jiaschid-eddin , qui parut au milieu d'eux, il y a je crois trois cents ans, acheva de les égarer en leur faisant accroire qu'il était le dernier des prophètes en qui la puissance divine dût se manifester. Cet imposteur, versé dans les écritures sacrées, paraît être l'auteur du livre dont j'ai traduit quelques fragmens, et dans lequel il expose ses principes , comme s'il était lui-même le tout-puissant . »

Le souverain des Assassins est appelé Schéikh par les auteurs orientaux. Yincent-le-Blanc le nomme Séguémir , mot composé de Schéikh et d'Emir, et le fait résider en Arabie ; mais rien ne

(1) Annales des Voyages, cahier XLII, p. 13 de l'article et 28-3 de la collection.

Soit étonner de la part d'un tel auteur. Le mot arabe ScheHkh, qui répond au latin Senior, et qui, dans la basse latinité en a les deux significations, a été ridiculement rendu par Votas, Velulus, Scnex, au lieu de Senior, si l'on ne voulait pas dire Domi- 11111. On lit Vetulus de monte, dans la chronique de Nicolas de Treveth (année i'i36); Vetulus de montants", dans celle de Guillaume de Nangis à la même année; Vetulus de mnntibus, dans Sanuto plusieurs fois, et Scnex de montants, dans la traduction latine de Marco Polo. Dans Haïton, Scxmonlius n'est que la contraction de Senex mentis, ce que Dalilli, qui traduit le Prince des six montagnes , n'a pas entendu : nous l'avons vu nommé Summus Abbas, Prolatus , Magister cultellorum , par Jacques de Vitri ; dans le même auteur (3° 1. de l'édition du P. Marttne), on lit que ce souverain était communément appelé Simplcx. Lui-même se donne le titre de Simplicitas nostra dans sa lettre à Philippe-Auguste, rapportée par Guillaume de Neubridge; c'est une des deux qu'on lui a supposées. Cette simplicité' consistait à faire tuer inhumainement ceux qu'il croyait ennemis de sa secte, ou qu'il regardait comme des prévaricateurs , ainsi que s'exprime Guillaume de Tyr. Les Assassins ont exercé leurs fureurs également sur les mahométans et sur les chrétiens; on voit, dans l'histoire, des khalifes, des princes, des visirs tués par leurs émissaires (i). Je suis persuadé aussi que le schéikh, tout simple qu'il se disait , faisait exécuter des assassinats à la sollicitation d'autres princes, par des motifs d'intérêt où la religion n'avait aucune part. On est en droit de le croire sur ce que le commandant de Syrie, qui invita Henri II , comte de Champagne, à passer sur ses terres, lui dit:» inimicum aut insidiatorem regni haberet, ab hujus modi servis suis continua interfici procurarct. Ce sont les termes rapportés par Sanuto ; ainsi quand on fait parler autrement le chef des Assassins dans sa let-

(1) Deux khalifes, l'un de Bagdad, l'autre d'Egypte ; d'Herbelot à Bathania. Taparès, sultan du Khorass.ln, Ami. Conmen. Alcxiad. , 1. VI. — Un roi de Mossul et des princes selgiucides ; Extraits de l'histoire d'Aboulfe'da, par M. Degufgnes. — Le fameux visir Nesam-. cl-Mulk , d'Herbelot à Malckschàh. — Sans compter plusieurs autres assassinats rapportes par Abulfarage en diffe'rcns endroits de sa IXe dynastie.

tre datée du Messiat , que Nicolas de Treveth a insérée dans sa chronique, (année 1192) : sciatis quod nullum hominem mercede aïiquâ, vel pccuniâ occidimus , c'est une des raisons qui doit la faire soupçonner de fausseté. En effet, il est très-vraisemblable que les Anglais fabriquèrent cette lettre adressée à Léopold , duc d'Autriche, pour procurer la liberté au roi Richard, qu'il retenait dans ses priions, et qu'en même temps ils en firent adresser une autre à Philippe-Auguste, pour effacer ses soupçons sur le meurtre du marquis de Montferrat , et l'empêcher d'agir hostilement contre eux , en l'absence de leur roi. La meilleure justification de Richard doit se tirer de la générosité de son caractère, quelque férocité qu'eut sa valeur. Ce roi, blessé à mort au siège de Chaluz , en Limousin , par un arbalétrier, non-seulement lui pardonna après la prise de la ville, mais encore ordonna avant de mourir qu'on lui donnât cent schellings.

Pour ce qui regarde la vraie cause de l'assassinat de Conrad , marquis de Montferrat, il y a grande apparence que Humfroi, seigneur du Thoron , premier mari d'isabcau, fille d'Amaury , et héritière du royaume de Jérusalem , voyant passer sa femme avec la couronne entre les mains de Conrad , employa pour se venger le ministère des Assassins (1).

M. de Ravalière traduit ainsi cette lettre d'après le texte latin que Nicolas de Treveth nous a conservé , et que Rymer (2) a publié dans son recueil.

Le Vieux de la montagne a Leopold duc d'Autriche.

Comme plusieurs rois et plusieurs princes au-delà de la mer accusent Richard , roi d'Angleterre, de la mort du marquis, je jure par le Dieu qui règne dans l'éternité et par la loi que nous

(1) Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. T. xvii, p. 1C8. — M. Falconet , dissertation sur les [Assassins , peuple d'Asie. 2e partie.

(2) Rymcr, e'dit. de La Haye. 1745, t. I, p. 23, col. 1.

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tenons , qu'il n*a aucune part à sa mort; je vais en exposer la véritable cause.

In de DOS frères venant de Satalic, fut poussé par la tempête proche la ville île Tyr; le marquis le fit tuer et prit son argent. Nous avons envoyé lui redemander l'argent et lui proposer de nous faire raison de cette mort. 11 l'a rejetée sur Renaud de Chàtillon , seigneur de Sidon. Mais nos amis, par les informalions exactes qu'ils ont prises, ont reconnu que c'était par son ordre que l'homme avait été tué et l'argent enlevé.

Nous y avons renvoyé Eudrise, notre député : le marquis l'a menacé de le faire jeter dans la mer. Nos amis l'ont sauvé en le faisant sortir promptement de la ville. Il nous a certifié à son retour la vérité de ces faits. Dès ce moment, nous avons pris la résolution de faire tuerie marquis. En conséquence, nous avons envoyé à Tyr deux frères qui l'ont assassiné en présence de tout le peuple de la ville. Telle a été la cause de sa mort. Nous vous répétons , dans la vérité , que le seigneur Richard n'y a point trempé. Si on lui fait quelque tort à ce sujet, on le lui fera injustement et sans raison. Sachez certainement que nous ne faisons mourir aucun homme pour de l'argent , ni pour aucune autre récompense, mais seulement lorsqu'il nous a fait quelque mal.

Sachez aussi que les présentes ont été faites par nous à la niiseptembre , dans notre château de Messiat (Masziat) , la quinze cent-quinzième année depuis Alexandre (i).

Mémoire sur la dynastie des Assassins et sur V origine de leur nom; par M. Svlyestre de Sacy, lu à la séance publique de l'Institut du 7 juillet 1809.

Parmi les écrivains qui nous ont transmis l'histoire de ces guerres mémorables, qui, pendant près de deux siècles, ne cessèrent de dépeupler l'Europe pour porter le ravage et la désola-

(1) Mémoires de 1" Académie des inscriptions et belles-lettres, xvi, pag. 157-158. ;

tion clans les plus belles contrées de l'Asie et de l'Afrique, il n'en est presque aucun qui n'ait fait mention de cette peuplade barbare, qui, établie dans un coin de la Syrie et connue sous le nom d'Assassins, s'était rendue redoutable aux Orientaux comme aux Occidentaux , et exerçait indifféremment ses atrocités sur les sultans musulmans et sur les princes chrétiens. Si les historiens des croisades ont mêlé quelques fables aux renseignemens qu'ils nous ont transmis sur les croyances et les mœurs de ces sectaires, il n'y a pas lieu de s'en étonner. La terreur qu'ils inspiraient ne permettait guère à nos guerriers d'approfondir l'histoire de leur origine et de se procurer des lumières exactes sur leur constitution religieuse et politique. Leur nom même a été défiguré et présenté sous uno multitude de formes différentes, et c'est à cette cau°e qu'il faut attribuer l'incertitude des critiques modernes sur son origine et son étymologie. Entre les écrivains qui se sont occupés de recherches historiques et critiques sur les Assassins , aucun n'a répandu plus de jour sur cette matière que M. Falconet , membre distingué de l'Académie des belles-lettres. Cependant, comme ce savant ne s'était point appliqué à l'étude des langues de l'Orient , et ne pouvait par conséquent s'aider pour ces recherches des écrivains arabes et persans dont les ouvrages n'avaient été ni publiés ni traduits, il n'a pu remonter à la véritable origine de la secte des Assassins , ni découvrir l'étymologie de leur nom. C'est pour suppléer à l'imperfection de son travail que j'ai cru devoir traiter de nouveau ce sujet. Dans une dissertation que j'ai soumise au jugement de la cbsse , et dont je veux présenter une courte analyse, je me suis proposé de faire connaître en quoi consistait la doctrine de cette secte, par quels rapports elle se liait avec l'une des principales divisions du mahométisme, et enfin pourquoi elle avait reçu un nom qui , en passant dans l'Occident avec une légère altération , a fourni à plusieurs de nos langues modernes un terme destiné à exprimer un meurtre commis de propos délibère'.

Une des circonstances les plus singulières dont on ne peut manquer d'être frappé, lorsque l'on étudie l'histoire de la religion et de la puissance des Musulmans, c'est que leur empire, qui sounit dans un petit nombre d'années, toute l'Arabie, la

Syrie, l'Egypte, la Perso et plusieurs autres vastes contrées de l'Asie et de l'Afrique, fut déchiré dès les premiers instans par des divisions intestines qui semblaient devoir arrêter ses progrès, et rassurer les puissances voisines contre l'envahissement dont elles étaient menacées. Il est assez difficile d'expliquer comment l'esprit des factions , en aimant les musulmans les uns contre les autres, n'empêcha point la rapidité et l'étendue de leurs conquêtes ; mais sans nous arrêter à cette considération qui n'est point de notre sujet, nous nous contenterons de rappeler que la mort de Mahomet fut le premier signal de la division parmi ceux qui avaient embrassé sa doctrine et combattu jusque là sous ses étendards victorieux. Ali, cousin de Mahomet, époux de sa fille Fatimé, et qui, à un zèle ardent pour la nouvelle religion , joignait plus d'instruction que le reste des musulmans, semblait appelé à remplacer le législateur et le pontife de l'islamisme, et à achever l'ouvrage qu'il laissait encore imparfait. Mais Mahomet n'avait point eu la prudence de désigner son successeur, ou , s'il l'avait fait , comme le soutiennent généralement les partisans d'Ali, il n'avait point donné à cette désignation assez de publicité pour qu'elle ne pût être contestée , et il avait négligé de la revêtir de cette sanction divine qu'il savait si bien donner à toutes ses volontés, lors même qu'il ne s'agissait que des intérêts de son ménage, et des tracasseries cpie lui suscitait la jalousie de ses femmes. Aussi Ali se vit-il successivement préférer le sage Aboubecr (Ebou-bekr), le farouche Omar, le faible Othman, et ce ne fut qu'après la mort violente de ce dernier que les vœux des musulmans semblèrent se réunir en sa faveur. A peine étaitil monté sur le trône, qu' un ambitieux, soutenu d'une famille puissante, se déclara son rival, et parvint, par la perfidie et en mettant à profit les fautes d'Ali, à lui ravir une autorité dont la légitimité ne pouvait être contestée. Bientôt Ali tomba sous le fer des meurtriers. Ses deux fils ne tardèrent pas à éprouver un sort pareil , et dès-lors fut irrévocablement jeté le fondement de la division qui sépare encore aujourd'hui les disciples de Mahomet en deux grandes factions ennemies l'une de l'autre , et qui ne cessa pendant plusieurs siècles d'ensanglanter les provinces orientales de l'empire, et se fit ressentir jusqu'aux extrémités les plus méridionales de l'Arabie et jusqu'au bord de l'Océan

atlantique. Les partisans d'Ali ne tardèrent pas à se diviser euxmêmes en plusieurs partis ; réunis par leur vénération pour le sang du prophète qui coulait dans les veines du descendant d'Ali , ils n'étaient d'accord ni sur les prérogatives qu'ils attachaient à cette noble origine, ni sur la branche à laquelle devaient s'être transmis les droits à la dignité d'imam. Ce nom qui renfermait l'idée de toute la puissance temporelle et spirituelle, et qui, aux yeux de quelques fanatiques, allait presque de pair avec celui de la divinité , était le mot de ralliement de tous les ennemis des califes issus de la maison de Moavia et de celle d'Abljas ; mais tous ne reconnaissaient pas pour imam le même personnage. Entre les factions qui se formèrent parmi les sectateurs d'Ali , une des plus puissantes était celle des Ismaéliens , ainsi appelés , parce qu'ils assuraient que la dignité d'Imam avait été transmise par unfe suite non interrompue de descendans d'Ali , jusqu'à un prince nommé Ismaël ; et qu'après lui , cette même diguité avait reposé sur des personnages inconnus aux hommes, en attendant que le moment fût venu où la postérité d'Ali devait triompher de ses ennemis. Un des caractères particuliers de cette secte , c'est qu'elle expliquait d'une manière allégorique tous les préceptes de la loi musulmane , et cette allégorie était poussée si loin par quelques-uns des docteurs ismaëliens , qu'elle ne tendait à rien moins qu'à détruire tout culte public , et à élever une doctrine purement philosophique et une morale très-licencieuse §ur les ruines de toute révélation et de toute autorité divine. A cette secte appartenaient les Carmates (kharmathites) , dont nous ne rappellerons pas ici les brigandages , et auxquels semblent avoir succédé les Wahabis , qui remplissent aujourd'hui de la terreur de leur nom plusieurs provinces de l'empire ottoman, et qui, sous l'apparence de réformateurs , paraissaient destinés à renverser la religion de Mahomet. De cette même secte étaient sortis les califes Fatimites. Ceux-ci , après s'être établis dans les provinces d'Afrique , ne tardèrent pas à enlever aux califes de Bagdad l'Egypte et la Syrie, et formèrent un empire puissant qui dura deux siècles et demie et fut renversé parSaladin. Ces califes Fatimites se reconnaissaient eux-mêmes pour Ismaéliens , mais l'intérêt de leur politique les obligeait à déguiser la doctrine secrète de leur secte

qui n'était connue que d'un petit nombre d'adeptes, et les plus intolérans parmi eux n'imposaient d'autre obligation à leurs sujets que celle de reconnaître les droits d'Ali et de ses descendans à la souveraineté, et de vouer une haine mortelle aux califes de Bagdad. En la personne des Fatimites, la secte des Ismaéliens était montée sur le trône et avait enlevée aux. abbassides une grande partie de leur empire; mais son ambition n'était pas satisfaite. La race du prophète ne devait point partager la souveraineté avec les descendans des usurpateurs, et l'honneur même de l'islamisme et de la doctrine enseignée et propagée par les imams exigeait que tous les musulmans fussent réunis dans une même croyance et dans l'obéissance au seul pontife légitime. Pour parvenir à ce but , des missionnaires , répandus dans toutes les provinces orientales , enseignaient en secret les dogmes des Ismaéliens , et travaillaient sans cesse à augmenter le nombre de leurs prosélytes et à leur inspirer l'esprit de révolte contre les califes de Bagdad et les princes qui reconnaissaient leur autorité.

Du nombre de ces missionnaires, était, vers le milieu du cinquième siècle de l'hégire , un homme nommé Hassan , fds d'Ali , qui avait été gagné à la secte des Ismaéliens , et se signala dans la suite par son zèle pour la propagation de cette même secte. Cet homme, d'ailleurs bon musulman, persuadé que le calife fatimite Mostanzer , qui régnait alors en Egypte , était imam légitime, résolut de se rendre atiprès de lui, s'estimant heureux de pouvoir lui rendre ses hommages et révérer en lui l'image et le vicaire de la divinité. A cet effet , il quitta les provinces septentrionales de la Perse , où il exerçait les fonctions secrètes et dangereuses de missionnaire, et vint en Egypte. Sa réputation l'y avait précédé. L'accueil qu'il reçut du calife ne permettait pas de douter que bientôt il ne fût appelé aux premières dignités de l'état. La faveur excita , comme il est d'ordinaire , la jalousie, et bientôt les ennemis de Hassan trouvèrent une occasion de le rendre suspect au calife. Ils voulaient même le faire arrêter; mais Mostanzer ne se prêtant qu'avec peine à servir leur vengeance , ils se contentèrent de l'embarquer sur un vaisseau franc qui faisait voile pour la côte septentrionale d'Afrique. Après quelques aventures qui semblaient tenir du pro-

dige , Hassan revint en Syrie ; et de là , passant par Alep , Bagdad, Ispahan, il parcourut les différentes provinces soumises aux seldjoukides , exerçant partout ses fonctions de missionnaire, et n'oubliant rien pour faire reconnaître le pontificat de Mostanzer. Après bien des courses , il s'établit enfin dans la forteresse d'Alamout située dans l'ancienne Partbie , à peu de distance de Kazvin. Les prédictions de Hassan et de quelques autres missionnaires avaient tellement multiplié dans ses contrées les partisans des Ismaéliens, qu'il ne lui fut pas difficile de forcer le gouverneur de cette forteresse, qui y commandait pour le sultan Melekschàh , à la lui vendre pour une modique somme d'ar gent. Devenu maître de la place , il sut s'y maintenir contre toutes les forces du sultan, et par les insinuations des missionnaires qu'il entretenait dans les lieux voisins et des excursions faites à propos, il soumit plusieurs places dans les environs d'Alamout, et se forma une souveraineté indépendante , dans laquelle cependant il n'exerçait l'autorité qu'au nom de l'imam , dont il se reconnaissait le ministre. La position d'Alamout, située au milieu d'un pays de montagnes , fit appeler le prince qui y régnait, Schc'ikh-al-djébal , c'est-à-dire le Schéikh ou Prince des montagnes, et l'équivoque du mot Schéikh qui signifie égament vieillard et prince , a donné lieu aux historiens des Croisades et au célèbre voyageur Marc-Pol de le nommer le Vieux de la montagne.

Hassan et les princes qui lui succédèrent pendant près de deux siècles , ne se contentèrent pas d'avoir établi leur puissance dans la Perse. Bientôt ils trouvèrent moyen de s'emparer de quelques places fortes en Syrie. Masyat , place située dans les montagnes de V Anti-Liban , devint leur chef-lieu dans cette province, et c'est là que résidait le lieutenant du prince d'Alamout. C'est cette branche d'Ismaéliens établie en Syrie qui a été connue des historiens occidentaux des Croisades , et c'est à elle qu'ils ont donné le nom d' 'Assassins.

Avant de passer à l'étymologie de ce nom , nous devons observer que Hassan et les deux princes qui lui succédèrent dans la souveraineté sur les Ismaéliens de Perse et de Syrie , quoique attachés aux dogmes particuliers de cette secte, ne laissaient pas cependant de pratiquer toutes les lois de l'islamisme ; mais, sous

le quatrième prince de cette dynastie, il survint un grand changement dans la religion des Ismaéliens. Celui-ci , nommé Hassan, fils de Mohammed, prétendit avoir reçu de l'imam des ordres secrets, en vertu desquels il abolit les pratiques extérieures du culte musulman , permit à ses sujets de boire du vin et les dispensa de toutes les ohligations que la loi de Mahomet impose à ses sectateurs. Il publia que la connaissance du sens allégorique des préceptes dispense de l'ohservation du sens littéral, et mérita ainsi aux Ismaéliens le nom de Molahîd , c'est-àdire impies , nom sous lequel ils sont le plus souvent désignés parles écrivains orientaux. L'exemple de ce prince fut suivi par son fils, et, pendant cinquante ans environ, les Ismaéliens de Perse et de Syrie persistèrent dans cette doctrine. Après cette époque, le culte fut rétabli , et il se conserva parmi ces Ismaéliens, jusqu'à l'entière destruction de leur puissance.

L'ami: assade que le Vieux de la montagne des historiens des Croisades, c'est-à-dire le souverain des Ismaéliens envoya au roi de Jérusalem, Amaury Ier, tomhe sous le règne de l'un des deux princes apostats dont nous venons de parler. Il est donc vrai , comme le dit Guillaume, archevêque de Tyr , que le prince par lequel cette ambassade fut envoyée avait supprimé toutes les pratiques de la religion musulmane , détruit les mosquées autorisé les unions incestueuses, permis l'usage du vin et de la chair de porc. Quant on a lu les livres sacrés des Druses, et les fragmens que nous possédons de ceux des Ismaéliens, on n'a pas de peine à croire que ce prince , comme le dit encore le même historien., connaissait les livres des chrétiens , et qu'il avait conçu le désir , non pas d'embrasser la religion chrétienne , mais d'en étudier plus à fond la doctrine et les pratiques.

11 est temps de passer au nom des Assassins. Ce nom, comme je l'ai dit, a été écrit de bien des manières ; mais, pour me borner à celles qui ont le plus d'autorité, je dirai qu'il a été prononcé Assassini, Assissini et Heississsini : Joinvillea écrit Haussaci. Les bornes que je me suis prescrites ne me permettent peint d'entrer ici dans la discussion des diverses étymologies de ce nom , qu'un grand nombre de savans ont proposées. Il me suffit de dire qu'ils se sont tous égarés, parce que sans doute ils n'avaient jamais rencontré ce nom dans aucun écrivain arabe.

Les Assassins s.mt presque toujours appelés, daus lès historiens orientaux, Ismaéliens, Motahid^ c'est-à-dire impics, ou Batcniens, ce qui signifie parli.\an<; du sens alk'goriquc. Un seul littérateur, dans une lettre qui nous a été conservée par Ménage. avait entrevu la véritaBle < fvmolcgie du mot Assassin; mais il l'avait établie sur de mauvaises taisons , parce qu'il n'avait pas même soupçonné le motif pour lequel les Ismaéliens avaient été désignés sous cette dénomination.

Parmi les victimes de la fureur des Ismaéliens, une des plus illustres, est sans contredit Saladin. Ce grand prince échappa, il est vrai, à leurs attaques; mais deux fois il fut près de perdre la vie par le poignard de ces scélérats dont il tira ensuite une vengeance éclatante. C'est en lisant dans quelques écrivains arabes, contemporains de Saladin, et témoins oculaires de ce qu'ils racontent , le récit de ces entreprises réitérées , que je me suis assuré que les Ismaéliens, ou du moins les hommes qu'ils employaient pour exercer leurs horribles vengeances, étaient nommés en arabe Ifaschischin au pluriel, et au singulier Haschichï; et ce nom, un peu altéré par les écrivains latins, a été exprimé aussi exactement qu'il est possible par divers historiens grecs et par le juif Benjamin, de Tudèle.

Quant à l'origine du nom dont il s'agit, quoique je ne Taie apprise d'aucun des histo'iens orientaux que j'ai consultés, je ne doute point que cette dénomination n'ait été donnée aux Ismaéliens , à cause de l'usage qu'ils faisaient d'une liqueur ou d'une préparation enivrante , connue encore dans tout l'Orient sous le nom de haschisch. Les feuilles de chanvre, et quelquefois d'autres parties de ce végétal, forment la base de cette préparation, que l'on emploie de différentes manières, soit en liqueur, soit sous forme de pastilles, édulcorées avec des substances sucrées, soit même en fumigation. L'ivresse produite par le haschisch jette dans une sorte d'extase pareille à celle que les Orientaux se procurent par l'usage de l'opium , et, d'après les témoignages d'un-grand nombre de voyageurs, on peut assurer que les hommes tombés dans cet état de délire s'imaginent jouir des objets ordinaires de leurs vœux, et goûtent une félicité dont l'acquisition leur coûte peu, mais dont la jouissance trop souvent répétée altère l'organisation anirawleet conduit au marasme

et à la mort. Quelques-uns même, dans cet état de démence passagère , perdant la connaissance de leur faiblesse , se livrent à des actions brutales capables de troubler l'ordre public. On n'a point oublié que, lors du séjourde l'armée française en Egypte, le général en cbef, Napoléon, fut obligé de défendre sévèrement la vente et l'usage de ces substances pernicieuses, dont l'habitude a fait un besoin impérieux pour les babitans de l'Egypte et surtout pour les classes inférieures du peuple. Ceux qui se livrent à cet usage sont encore appelés aujourd'hui Haschischin, et ces deux expressions différentes font voir pourquoi les Ismaéliens ont été nommés par les historiens des croisades, tantôt Assissini et tantôt Assassini.

Ilàtons-nous de prévenir une objection que l'on ne manquerait pas de faire contre le motif sur lequel nous fondons l'origine de la dénomination à' Assassins, appliquée aux Ismaéliens. Si l'usage des substances enivrantes que l'on prépare avec les feuilles de chanvre est propre à troubler la raison, s'il jette l'homme dans une sorte de délire et lui l'ait prendre des songes pour des réalités, comment pouvait-il convenir à des gens qui avaient besoin de tout leur sang-froid et dw calme de l'esprit pour exécuter les meurtres dont ils étaient chargés, et que l'on voit se transporter dans les contrées les plus éloignées de leur résidence, épier pendant plusieurs jours l'occasion favorable à l'exécution de leurs desseins, se mêler aux soldats du prince qu'ils devaient bientôt immoler à la volonté de leur chef, combattre sous ses drapeaux et saisir habilement l'instant où la fortune l'offrait à leurs coups. Ce n'est pas là assurément la conduite d'hommes en délire, ni celle de frénétiques, emportés par une fureur dont ils ne sont plus les maîtres, tels que nous sont peints par les voyageurs les Amoques , si redoutés parmi les Malais et les Indiens. Un seul mot suffira pour répondre à cette objection, el c'est le récit de Marc-Paul qui me le fournira. Ce voyageur dont la véracité est aujourd'hui généralement reconnue, nous apprend que le Vieux de la montagne faisait élever des jeunes gens choisis parmi les babitans les plus robustes des lieux de sa domination pour en faire les exécuteurs de ses barbares arrêts. Toute leur éducation avait pour objet de les convaincre qu'eu obéissant aveuglément aux ordres de leur chef, ils

s'assuraient , après leur mort, la jouissance de tons les plaisirs qui peuvent Hat ter les sens. Pour parvenir à ce but, ce prince avait fait faire auprès de son palais des jardins délicieux. Là , dans des pavillons décorés de tout ce que le luxe asiatique peut imaginer de plus riche et de plus brillant, habitaient de jeunes beautés , iiniquement consacrées aux plaisirs de ceux auxquels étaient destinés ces lieux enchanteurs. C'était là que les princes des Ismaéliens faisaient transporter de temps à autre les jeunes gens dont ils voulaient faire les ministres aveugles de leurs volontés. Après leur avoir fait avaler un breuvage qui les plongeait dans un profond sommeil, et les privait pour quelque temps de l'usage de toutes leurs facultés, ils les faisaient introduire dans ces pavillons dignes des jardins d'Armide ; à leur réveil, tout ce qui frappait leurs oreilles et leurs yeux , les jetait dans un ravissement qui ne laissait à la raison aucun empire sur leurs âmes. Incertains s'ils étaient encore sur la terre, ou s'ils étaient déjà entrés en jouissance de la félicité dont on avait si souvent offert le tableau à leur imagination, ils se livraient avec transport à tous les genres de séduction dont ils étaient environnés. Avaient-ils passé quelques jours dans ces jardins, le même moyen dont on s'était servi pour les y introduire sans qu'ils s'en aperçussent était de nouveau mis en usage pour le« en retirer. On profitait avec soin des premiers instaus d'un réveil qui avait fait cesser pour eux le charme de tant de jouissances, pour leur faire raconter devant leurs jeunes compagnons les merveilles dont ils avaient été témoins* et ils restaient euxmêmes convaincus que le bonheur dont ils avaient joui pendant, quelques jours, trop rapidement écoulés, n'était que le prélude et comme l'avant-goùt de celui dont ils pouvaient s'assurer la possession éternelle par leur soumission aux ordres do leur prince.

Quand on supposerait quelque exagération dans le récit du v«yageur vénitien, quand même, au lieu de croire à l'existence de ces jardins enchantés, attestés cependant par plusieurs autres écrivains , on réduirait toutes les mq^veilles de ce séjour magique à un fantôme , produit de l'imagination exaltée de ces jeunes gens enivrés par le hascliich , et que depuis l'enfance on avait bercés de l'image de ce bonheur, il n'en serait pas moins

vrai que l'on retrouve ici l'usage d'une liqueur destinée à engourdir les sens, et dans laquelle on ne saurait méconnaître celle dont l'emploi ou plutôt l'abus est répandu aujourd'hui dans une grande partie de l'Asie et de l'Afrique. A l'époque de la puissance des Ismaéliens , ces préparations enivrantes n'étaient point encore connues dans les pays soumis aux musulmans. Ce n'est qu'à une époque postérieure que la connaissance en fut apportée des régions les plus orientales, et vraisemblablement même de l'Inde, dans les provinces de la Perse. De là elle se communiqua aux musulmans de la Mésopotamie , de l'Asie-Mineure , de la Syrie et de l'Egypte. Sans doute , les Ismaéliens , dont la doctrine avait plusieurs points de ressemblance avec les dogmes indiens, avaient reçu plutôt cette connaissance, et la conservaient comme un secret précieux et un des principaux ressorts de leur puissance. Un fait qui vient à l'appui de cette conjecture , c'est que l'un des plus célèbres écrivains arabes attribue à un ismaëlien de Perse l'introduction d'un électuaire préparé avec le chanvre , parmi les habitans de l'Egypte. Je terminerai ce mémoire en observant qu'il ne serait pas impossible que le chanvre ou quelques unes des parties de ce végétal , par leur mélange avec d'autres substances qui nous sont inconnues, eussent été employées quelquefois à produire un état de frénésie et de fureur violente. On sait que l'opium , dont les effets sont en général analogues à ceux des préparations enivrantes formées avec le chanvre , est cependant le moyen dont se servent les A moques pour se jeter dans cet état de fureur , dans lequel , n'étant plus maîtres d'eux mêmes , ils massacrent tous ceux qui se trouvent à leur rencontre , et se précipitent aveuglement eux-mêmes au milieu des lances et des épées. Le moyen employé pour changer ainsi les effets de l'opium , est , si l'on doit en croire les voyageurs, de le mêler avec du jus de citron et de laisser ces deux substances s'amalgamer ensemble pendant un intervalle de quelques jours.

Lettre au rédacteur du Moniteur (i).

Paris, le 23 décembre 1809.

Monsieur,

\ ous avez bien voulu insérer dans votre n° 2 1 0 , du 29 juillet de cette année , le 3Iéraoire sur la dynastie des Assassins et sur l'origine de leur nom, que j'avais lu à la séance publique de l'Institut le 7 du même mois. Ce Mémoire a été l'occasion d'une lettre datée de 3Iarseille, le 16 septembre 1809, et signée M. E., anciens re'sidens au Levant, insérée pareillement dans votre n° 269, le 26 septembre. Je ne sais si je me trompe en soupçonnant que la signature de cette lettre déguise un nom justement célèbre, dont l'autorité aurait pu ajouter beaucoup de poids aux objections que la lettre contient, si celui qui l'a écrite eût voulu se faire connaître. Quoiqu'il en soit, comme l'auteur ou les auteurs de cette lettre , en attaquant , d'ailleurs avec le ton le plus bonnète et des expressions extrêmement obligeantes, l'étymologie que j'ai proposée du nom des Assassins , annoncent des connaissances peu communes dans la langue arabe, je crois devoir justifier mon opinion et répondre à leurs objections; il me paraît d'autant plus concevable de le faire, que le morceau que j'ai lu dans la séance publique du premier juillet n'est qu'un extrait très court d'un Mémoire beaucoup plus étendu, et que ce Mémoire, ainsi que tous ceux que j'ai soumis au jugement de la classe d'bistoire et de littérature ancienne de l'Institut ne sera peut-être point publié de mon vivant, par des circontances bizarres qu'il n'est ni en mon pouvoir ni au pouvoir de cette classe de l'Institut de faire cesser.

L'origine que j'ai attribuée au mot Assassins , parait aux auteurs de la lettre dont il s'agit, amenée trop de loin. Ils en proposent en conséquence une autre , et veulent que le nom des Assassins ne soit autre ebose que le pluriel de hassas , « mol » qui , ajoutent-ils , est employé par le peuple de Syrie et même

(1) T. XLI, n° 369, lundi 26 décembre 1800.

» «le la Basse-Egypte pour désigner un voleur de nuit, un homme u de guet-ar-pens. »

Ces messieurs auraient pu étayer leur opinion d'autorités inlinimcns respectables , car cette élymologie n'est pas nouvelle et je n'avais pas manqué d'en faire mention ainsi que d'une multitude d'autres, qui, peut-être, ne leur sont pas connues, dans le Mémoire que j'ai lu dans nos séances particulières. Cette discussion ne pouvait trouver place dans une lecture destinée à une séance publique , je l'ai donc supprimée en entier. Permettezmoi d'en transcrire ici quelques lignes.

« Thomas Ilyde , disais-je, qui sans doute n'avait jamais » rencontré dans aucun écrivain arabe la véritable dénomina- » tion des Assassins, a cru que ce devait être le mot. arabe lias- » sas, dérivé de la racine hassa, qui signifie, entre autres choses, » iitcr, exterminer. Cette opinion a été adoptée par Ménage et » par le savant Falconet. M. Yolney l'a aussi admise , mais » sans citer cun garant. »

Je discutais ensuite les diverses élymologies proposées par M. de Caseneuve , le prélat J. S. Assemaui, M. Falconet, le célèbre Reiske , M. Couit de Gebelin , M. l'abbé S. Assemani , dePadoue, enfin le ministre le Moyne, et je faisais voir qu'aucun de ces écrivains n'avait donné la véritable étvmologie de ce nom , à l'exception du ministre le Moyne, qui avait bien vu que la dénomination cl Assassins ou Assissins devait dériver du mot arabe haschisch , qu'il écrivait peu correctement Assissa ou Assessa : « Mais, ajoutais-je, M. le Moyne a ignoré pourquoi les » Ismaéliens portaient le nom de Ifaschischin , et il a donné » une très mauvaise raison, ce qui a fait proscrire son étymo- » logie. »

MM. M. R. s'imaginent assurément que c'est par conjecture que j'ai avancé que les Ismaéliens étaient désignés chez les Arabes sous le nom de Ilaschischin ; car ils s'expriment ainsi: « Les » plus anciens auteurs italiens et français ont écrit ordinaire- » ment Assassini, quelquefois Ileisessini et Assissini ; Jo;nville » a écrit Haussaci. Sur cette base , M. de Sacv ne cloute pas que » le mot arabe qui a servi de type ne soit haschisch , signifiant » /ierZ>eengénéral,et, dans une acception particulière, le chanvre. » Or, parce que les Arabes ont su depuis long-temps retirer du

» chanvre un breuvage qui enivre et rend furieux comme l'o- » pium, et que ce breuvage a quelquefois servi à préparer des » fanatiques à l'acte que les musulmans nomment la combat » sacré y c'est-à-dire , le meurtre de dessin prémédité, M. de >> de Sacy veut qu'on ait appelé hachichi ou haschischi , c'est- » à-dire les gens à l'herbe , toute la secte des Ismaéliens qui a » fourni beaucoup de fanatiques de ce genre ; mais pour établir » cette assertion, il faillirait prouver d'abord que l'emploi de ce » breuvage a été habituel et général chez cette secte, au point » de la distinguer de tous les autres Arabes qui s'en servaient « sans tuer également. L'histoire ne nous apprend rien de sem- » blable. Il paraît même que ce moyen artificiel n'aurait été » employé que lorsque le zèle primitif commença à se refroidir ; » mais ensuite le mot haschisch diffère trop réellement des mots » Assassin, Heissessin et Haussaci , pour avoir dû leur servir » de type original. »

Ces Messieurs me permettront de leur observer que, s'ils eussent lu avec attention mon Mémoire imprimé et le rapport fait par mon estimable confrère M. Ginguené, des travaux de la classe d'histoire et de la littérature ancienne, depuis le Ier juillet 1808 , ils auraient reconnu qu'il n'y avait là de ma part aucune conjecture. En effet , c'est en citant textuellement divers passages d'auteurs arabes , relatifs aux entreprises formées à deux différentes fois par les Ismaéliens de Syrie contre Saladin, que j'ai prouvé jusqu'à l'évidence que les écrivains employaient indifféremment dans le même écrit les noms d'Ismaéliens , de Baleniens et de Haschischin comme synonymes , et que le chef de cette horde de brigands était appelé le possesseur du haschischa. .l'ai même fait remarquer à cette occasion que les écrivains de Bvsance nommaient les Assassins Chasisioi, et que le juif Benjamin de Tudèle les appelait en hébreu Haschischin. Ces faits établis d'une manière incontestable, j'ai dû rechercher ce que c'était que ce haschisch ou haschischa , possédé par le chef des Ismaéliens, et dont ceux-ci empruntaient le nom de Haschischin; et certes il ne m'a pas fallu faire un grand effort d'ima;;ination pour retrouver le haschischa des Ismaéliens dans celui des Syriens et des Égyptiens d'aujourd'hui. J'ai fait voir ensuite, par des témoignages historiques très-positifs , qu'à l'époque où les

Assassins se rendaient laineux par leurs brigandages et leurs meurtres , l'usage des préparations enivrantes faites avec le chanvre n'était point encore introduit parmi le commerce des musulmans; enfin, j'ai établi par une multitude de faits et par le témoignage de Marc-Paul que le liaschiseh n'était pas emplov é chez les Ismaéliens pour jeter ceux auxquels on l'administrait dans un état de fureur et de frénésie où ils exécutaient des actions barbares presque sans en avoir la conscience; mais que c'était un secret connu seulement du chef de la secte et dont il se servait pour oter momentanément l'usage de la raison aux jeunes gens auxquels il voulait inspirer, par tous les genres de séduction propres à enflammer l'imagination ou à exaller les sens, une obéissance aveugle à ses volontés.

La principale raison pour laquelle les auteurs de la lettre que je réfute ont peine à admettre que le mot Assassins ou Assissins , dérive effectivement de Haschischin , c'est qu'ils ne croient pas que les Occidentaux eussent substitué l'articulation du sin arabe, c'est-à-dire de notre s , à celle du schin , qui répond à notre ch ; mais ils oublient peut-être qu'à l'époque des croisades la langue latine était pour ainsi dire l'idiome commun des écrivains de toute l'Europe, et que, dans cette langue, on ne pourrait pas exprimer l'articulation du schin arabe. Il faut encore ajouter que le schin arabe n'est pas en général prononcé aussi fortement que notre ch, que les Arabes l'ont souvent employé pour rendre le sigma grec ou Vs des noms lalins comme dans Ponius, Orosius, Philippus , Busiris, etc. ; enfin , que les Maures d'Espagne, en écrivant le castillan en caractères arabes , se servaient du schin pour rendre Ys; par exemple , dans les mots los cielos y las lierras. ("Voyez Notices et Extraits des manuscrits, tom. 4» pag. 6~n et 64i). Peut-être avons-nous un exemple de celte substitution de notre s au schin arabe dans le mot Sarrasins'.

Je me trouve encore ici en contradiction avec les auteurs de la lettre qui rejettent les étymologies qu'on a proposées jusqu'à présent du nom des Sarrasins, peur le dériver de sarrag ou Sarradj , mot qui, suivant eux , veut «lire homme de se/le, et par conséquent hofnme de cheval , et enfin , par une conséquence ultérieure , cavalier. Ces Messieurs ne trouveront pas mauvais que je nie la conséquence et que je leur observe que sarradj,

ou comme l'on prononce ailleurs sarrag , n'a jamais signifié et ne peut même signifier, en suivant l'analogie de la langue arabe, qu'un homme qui fait ou qui vend des selles pour les chevaux , ou un valet d'écurie qui A soin des équipages de ces animaux. Comme je ne veux pas en être cru sur ma parole , je citerai Golius qui n'a point omis le mot sarrag , comme on le dit dans le post-scriptum de la lettre, et qui le traduit ainsi : qui confiât ephippia et ea quœ ad cqui et currûs apparatum spectant. Menins qui le rend en latin par Ephippiarius , qui ephippia et quœ

ad ea spectant conficit qui curam equorum et apparatus eorum,

ephipii, phalerarum et habet; en italien par scllaro, palfrcniere; en français par sellier , palefrenier, Germanus de silcsiâ qui le fait répondre à l'italien scllaro ; enfin le P. F. Cannes qui, dans son dictionnaire espagnol arabe , s'en sert pour rendre le mot espagnol sillero. Les objections que MM. M. 11. font contre une des élvmologies du mot Sarrasins, que plusieurs savans ont voulu dériver du mot sarikin , voleurs , n'ont aucune force. Il n'est pas vrai qu'on ne puisse admettre cette étymologie sans supposer en même temps que les Arabes se seraient appelés eux-mêmes les voleurs , parce que , dans le fait , les Arabes connus des Grecs et des Latins , sous la dénomination des Sarrasins, ne se sont point donné eux-mêmes ce nom, ils Tout reçu des peuples voisins qui peuvent fort bien les avoir désignés sous la qualification de. brigands. Cette objection n'a pas plus de force contre ceux qui dérivent le nom de Sarrasins , Saraccni , de scharki ou scharaki, c'est-à-dire, oriental. Si c'est là la véritable origine de ce nom , il est bors de doute qu'il a été donné d'abord à quelques Arabes par des peuples qui habitaient une contrée plus occidentale et qu'il a pu ensuite s'étendre à la plus grande partie de cette nation. Comme dans l'une ou l'autre hypothèse , le mot Sarrasins aura une ori ne arabe , on pourra supposer avec vraisemblance, que cette dénomination, qui a succédé à celle des Sce'nites, aura été donnée d'abord aux Arabes nomades par les tribus civilisées établies au nord-est de l'Arabie et qui reconnaissaient l'autorité des Romains. En tous cas , si ces deux étvmologics paraissaient trop forcées, j'aimer.iis mieux avouer que nous ignorons l'origiue du

mot Sarrasins , que de le dériver d'une expression qui n'est nullement propre à caractériser la nation arabe.

Je finirai en observant , comme je L'ai fait dans mon Mémoire , que peut-être le nom de Jlaschischin ou Haschaschin, car on dit l'un et l'autre , ne désignait pas proprement tous les Ismaéliens, mais était particulier à ceux que l'on destinait au ministère d'assassin , et qui étaient connus aussi sous le nom de fédaouis ou devoucs. « Je n'ai pas rencontré jusqu'à ce jour, disais-je, » en terminant mon Mémoire, assez de passages ou ce mot soit » employé, pour avoir à cet égard une opinion assurée; mais je » suis porté à croire que, chez les Ismaéliens, on ne nommait » Haschischin que les gens qu'on élevait spécialement pour » commettre des meurtres, et que l'on disposait, par l'usage dn » haschisch , à une résignation absolue aux volontés de leur » chef; cela n'aura point empêché que, chez les autres peuples, » et surtout chez les Occidentaux , cette dénomination n'ait été » étendue à tous les Ismaéliens.

» Agréez etc. etc. Sylvestre de Sacy. »

Les Ismaélis de Syrie sont divisés en deux classes , les Souéïdanis et les Khedhréwis, qui ne diffèrent entre elles que par certaines cérémouies extérieures. L'une et l'autre reconnaissent la divinité d'Ali et admettent la lumière comme le principe universel des choses créées. C'est ce que ces sectaires appellent nour-eldin, h lumière de l'œil, source de beaucoup d'équivoques et que la plupart de leurs scheikhs enseignent être une vertu ou force surnaturelle qui produit et conserve les différentes parties de l'univers Par suite de leur dissimulation en

fait de religion , ils n'ont aucun temple public , ils vont cependant en pèlerinage à ISedjef, lieu de la sépulture d'Ali, à quatre ou cinq journées de Bagdad, dans le désert. Ils ont aussi un autre endroit de dévotion près la Mecque, nommé Redhwoué, où ils se rendent furtivement quand ils le peuvent, mais je n'ai pu savoir quel est le saint ou le prophète qu'ils y honorent.

Les Khedhréwis qui forment la classe la plus nombreuse ont aujourd'hui pour chef l'émir Ali Zoghbi, successeur de l'émir

Muslafa Edris, son parent. Leur principale habitation est à Mésiade(i), ancienne forteresse située à douze lieue ouest de Hamah. Sur un rocher isolé au pied de cette place et de l'orient , est un gros bourg de même nom entouré de murailles et formé de plus de deux cents maisons. On y trouve des bains, des khans , des boutiques et une ou deux mosquées,

Les lsmaélis possèdent encore une autre forteresse nommée Kalaraous , non moins grande que celle de Mésiade , dont elle n'est éloignée que de trois lieues ouest.

La seconde classe ou tribu des lsmaélis, composée des Souéïdanis, est bien moins nombreuse que la précédente. Elle est . concentrée dans le village de Feudara, l'un des dix-huit compris dans la juridiction de Mésiade. Elle est pauvre et exposée au mépris des Khedhréwis. Son chef actuel s'appelle le scheikh Suléïman.

Les Nosaïris, que les musulmans appellent Ghelât, c'est-à-dire outres, extravagans , différent entièrement par leurs opinions religieuses des mahométans orthodoxes , tt se rapprochent

(1) Le lieu nomme' Mésiade par M. Rousseau est certainement le même qui servait du temps des croisades de chef-lieu aux Assassins ou lsmaélis de Syrie, dont ils s'étaient empares en 535 et dont la prise par le sultan Bibars, en l'année 6G8, porta un coup funeste à leur puissance.

Il est remarquable que les e'erivains varient beaucoup sur l'orthographe et la prononciation de ce nom. A. Scbultens dans l'Index geogr. qu'il a joint à la vie de Saladin par Boha-eddin, écrit Masiat. Koehler, dans son édition de la description de la Syrie d'Aboulféda (pag. 20, note 82), soutient qu'il faut écrire et prononcer Masiaf. Le célèbre Reiske, dans ses notes sur les annales d'Aboulféda (t. 3. p. 484 ) , reste incertain entre ces deux leçons , et penche pour la seconde. Je ne trouve ce lieu ni dans le dictionnaire nommé Kamous ni dans le dictionnaire des homonymes géographiques de Yakout. Dans le Marasid alatla du même Yakout, ce nom est écrit Masiath. Renaudot, dans l'hittoire des patriarches d'Alexandrie (p. 54), écrit ilosiab. Pour moi , je crois que la véritable prononciation est Mésiat, et, ce qui me confirme surtout dans cette opinion, c'est la lettre apocryphe rapportée par Nicolas de Trevetn et qui est datée ainsi : in domo nostrâ ad castellutn nostrum ilessiat in dimidio septembris. (Voy.vet. aliq. Script. spicil.Op. D. L. Acheril. T VIII. P. 524.)

Si M. Piousseau a écrit Mésiade , cela n'empêche pas qu'il y ait un t dans l'arabe, le t, surtout i la lin des mots, »e confondant souvent avec le d. (S. de S.)

beaucoup des Ismaélis. Ils admettent comme eux la divinité d'Ali

et la métempsycose Les Nosaïris ont aussi des sacrifices de

propitiation , mais la prière n'est presque point en usage parmi eux.

Ils sont infiniment supérieurs en nombre , en force et on ricbesses aux Ismaélis leurs voisins, qu'ils ne cessent d'inquiéter par les incursions qu'ils font souvent sur leurs terres. Cette nation se compose de plusieurs tribus : les plus remarquables sont celle de Reslan , de Melih , et de Schemsîn ; toutes étroitement nnies par les liens du sang et de la religion. Ces différentes tribus réunies sous l'autorité d'un seul scbeikb ou chef, habitent la partie des montagnes de Semmak qui est appelée Safita, du nom de leur bourg principal situé à huit ou neuf lieues de Tripoli.

Le Vieux de la montagne , dit Guillaume de Nangis (année 1236) , envoya des Arsacides en France pour assassiner le saint roi Louis , mais pendant qu'ils étaient en marche , Dieu changea ses dispositions meurtrières en sentimens de paix, Ce prince dépêcha d'autres envoyés pour avertir le roi du péril qu'il courait. Ceux-ci , arrivés à temps , aidèrent à découvrir les premiers. Le roi les combla de présens , et leur en donna de magnifiques pour leur souverain en témoignage de la paix et de l'amitié qu'il voulait entretenir, (i).

(1) Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, tom. XVI, p. 163. Eclaircissemens sur quelques circonstances de l'histoire du Vieux de la montagne, prince des Assassins.

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