LIVRE VII
Conquête de Bagdad; chute et fin de l'Ordre des Assassins.
La puissance des Assassins n'existait plus ; Alamout était tombé ; les châteaux forts du Roudbâr et du Kouhistàn , appuis formidables de l'Ordre, avaient été conquis. Le Grand-prieur de Syrie avait seul refusé d'obtempérer aux ordres du Grand-maître et de rendre ses forteresses. Les Mongols ne l'avaient pas encore forcé de faire sa soumission ; un objet plus important que la destruction de quelques châteaux forts de la Syrie , qui, après la chute d Alamout et l'extirpation des Ismaïlites en Perse, ne pouvaient plus rendre la vie à l'Ordre , occupait alorr. l'esprit d'Houlakou; il songeait à conquérir Bagdad et a renverser le trône du haut duquel les khalifes arabes régnaient au nom du prophète depuis près de j5o ans.
Ce grand événement se lie intimement à la
destruction complète de l'Ordre des Assassins. Deux ans après la chute d'Alamout , par conséquent avant la conquête du château de Kirdkouh, dernier refuge des Ismaïlites, Bagdad, la reine des villes sur le Tigre , tomba au pouvoir des Mongols. Le renversement du khalifat n'entrait point, à proprement parler, dans les projets du khan. Les ordres qu'il avait transmis à son frère lloulakou en sont une preuve ; il lui avait prescrit de ne demander au khalife que sa soumission et des troupes auxiliaires; mais Naszireddin, ce yisir aussi célèbre par sa science que par sa trahison , qui , après avoir livré au vainqueur la personne du Grand-maître et le point central de leur puissance , n'avait point encore assouvi ce désir de vengeance qui le tourmentait, fatigua sans relâche son nouveau maître , et ne cessa de l'exciter à consommer la ruine totale du khalifat.
Cet événement, étroitement lié à l'histoire des Assassins, est d'une si haute importance dans les annales de l'Orient et dans celles du moyen-âge , il offre tant d'attraits par la nouveauté et par la singularité du sujet , que nous croyons devoir suivre le khan dans son expédition d'Alamout à Bagdad.
Le siège et la conquête de Constantinople par les Turcs est peut-être , dans toute l'histoire , le seul événement assez mémorable pour figurer à
côté du siège et de la conquête de Bagdad par les Mongols. La chute du khalifat , déjà depuis long-temps préparée , ne peut se comparer qu à la décadence progressive de l'empire byzantin. L'historien s'arrête tantôt avec étonnement et admiration , tantôt avec compassion et horreur, devant un nombre infini de villes conquises ; mais quelles émotions n'éprouve-t-il pas lorsqu'il voit, comme à Constantinople et à Bagdad , s'ensevelir sous des ruines une domination qui s'étendait sur tout un monde î
Ce haut intérêt manque aux sièges les plus célèbres, aux conquêtes disputées avec le plus dopiniàlreté , dans l'histoire ancienne et moderne. En général , ce qui recommande à notre attention la plupart de ces sièges, c'est ou le nom des grands capitaines qui les ont dirigés , ou les talens militaires qui y furent déployés , ou encore le courage inébranlable des assiégés. Tyr et Sagonte se sont illustrées par leur résistance aux forces d'Alexandre et de Hannibal, Syracuse par les noms de Marccllus et d'Archimèdc. Rhodes, en repoussant deux fois avec gloire les efforts de Dénié îrius , ce fameux preneur de villes, et plus tard ceux des Turcs , s'est acquis une renommée impérissable dont \ illiers de l'Isle-Adam réclame la première part. Candie et Saragosse se sont immortalisées par la bra-
vourc de leurs babitans ; mais si ces villes ont combattu pour leur liberté, elles n'ont point entraîné clans leur cbûte une ancienne dynastie qui régnait sur la moitié du continent. Plusieurs milliers d'années ont passé sur l'histoire de la conquête des villes célèbres qui, comme Babylone et Persépolis , servaient de résidence aux rois d'Assyrie et de Perse, et ont couvert d'un voile impénétrable cette partie des annales de l'antiquité. Encore la destruction de toutes ces villes ne saurait-elle figurer à côté de celle de Jérusalem, centre de la domination judaïque, attaqué par Khosroès et anéanti par Titus , qui trouva dans Tacite un historien digne de raconter ses exploits, et de retracer cette terrible catastrophe. Mais si Gibbon avait pu puiser comme nous aux sources orientales , la conquête de Bagdad viendrait se placer , dans son immortel ouvrage , à côté de celle de Constantinople, et il ne se serait point contenté d'effleurer un pareil sujet. Si nous ne pouvons atteindre l'énergie de ses expressions, nous essaierons du moins de trouver une compensation dans la richesse des faits.
Après la chute d'Alamout et des autres forts des Assassins , excepté celui de Kirdkouh , Houlakou leva son camp, assis alors sous les murs de Kaswin , et se rendit à Hamadan , où arriva en toute hâte son général Tandschou-Newian , qu il
=- 287 — avait envoyé à Aserbeidschân , pour déposer au pied du trône de Mangou les trophées de ses victoires. Le Mongol lui confia la conquête de Roura et celle de la Syrie, et le chargea en outre de soumettre à ses armes toute l'Asie, et l'Afrique jusqu'aux régions les plus occidentales. Lui-même se mit en marche pour Bagdad dans le mois de rebi-elewel de l'an 655 de l'hégire, en prenant la route de Tebris; de là il envoya un de ses officiers au khalife Mostaszem , et lui fit dire : « Lors de no- » tre expédition dans le Roudhàr , nous vous » avons envoyé une ambassade pour vous de- » mander des secours ; vous les avez promis , h mais nous n'avons pas vu un seul homme. Au- » jourd hui nous voulons que vous changiez de » conduite et que vous ne songiez à aucune ré- » sistance , car elle ne servirait qu'à vous faire » perdre votre empire et vos trésors. » Après que l'officier eut rempli sa mission , Mostaszem le lit accompagner, à son retour, de l'illustre savant Scherefeddin-Ibn-Dschousi , le plus grand orateur de son siècle, et de Bereddin-Mohammed de Nadschnvan . Dschousi irrita le khan par la hauteur de ses discours, et de son côté Naszireddin, de concert avec Ibn-Alkami visir de Mostazzem , ne cessa d'entretenir cette colère, et d'exciter le Mongol à conquérir Bagdad. Moyededdin - Mohammed - Ben-Mohammed- Ben - Ah-
clolmclek— Alkaini , qui , comme visir, gouvernait avec un pouvoir absolu l'empire des khalifes, et dont l'abominable perfidie accéléra la chute de Mostaszem, est exécré dans tout l'Orient comme le type d'un traître. Son nom n'est pas moins en horreur chez les Orientaux que celui d Antalkidas chez les Grecs. Orateur , poète et profondément versé dans la littérature arabe , il trahit son maître avec autant de scélératesse que le grand mathématicien JNaszireddin(i).
Naszireddin avait à se plaindre personnellement dlbn-Alkami ; c'était lui qui avait engagé le khalife a jeter dans les eaux du Tigre le poème que le premier lui avait dédié. Il est à croire que Naszireddin était plutôt grand astronome que grand poète; cependant il est plus probable encore que ce fut l'ambition alarmée dlbn-Alkami qui fut la cause de sa disgrâce. Le visir n'aurait certainement pas vu d'un œil d'envie le poète Naszireddin en faveur auprès du khalife, et n'aurait pas eru devoir prévenir contre l'auteur d'un mauvais ouvrage le gouverneur du Khorassân, Naszireddin-Mohteschem, près duquel l'astronome se trouvait alors, et l'accuser de vouloir, par ses intrigues, s emparer de l'esprit du khalife. Mohteschem, docile aux aver-
(i) Mirkhond. — YVassaf. — Goulscheni-Khoulefa.
tissemens d'Alkami, jeta en prison son protégé, qui venait de lui dédier le grand ouvrage intitulé : Àkhleiki Nasziri. iSaszireddin parvint à s'échapper et à se réfugier dans Alamout : dès-lors il ne songea plus qu'à se venger du khalife etdlbn- Aikami. Ce dernier eut bientôt h se plaindre à son tour de Mostaszem. Suivant quelques historiens , le khalife avait mécontenté plusieurs favoris du visir ; suivant d'autres, il avait pris des 'mesures sévères contre la secte des Schiites, dont était membre Alkami , mesures qui inspirèrent a celui-ci des craintes pour sa sûreté personnelle. Pour se venger, il eut, comme Naszireddin , recours à la trahison ; il obséda sans relâche Houlakou , et l'invita chaque jour à venir faire la conquête de Bagdad. Le visir du prince mongol et celui du khalife avaient confondu leur haine et s'étaient mutuellement unis, le premier, pour hâter la chute de l'Ordre des Assassins ,(p second, pour renverser le khalifat abasside (i).
Avant de retracer ce grand événement , il nous paraît nécessaire de dire quelques mots de la fondation 'de cette ville célèbre des khalifes et de son ancienne splendeur.
Bagdad , la ville , la vallée ou la maison du sa-
(i) Traités historiques d'Aali, à ta bibliothèque de Vienne ,
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lut, le séjour des saints y elle siège du khaiifat, appelée aussi à cause de la position oblique de ses portes , la ville oblique (1), fut fondée sur les Lords du Tigre, l'an 148 de l'hégire , par Aboudschafer-Almanszour, le second khalife de la famille d'Abbas. Aujourd'hui , elle couvre , sur la rive gauche du fleuve , une longueur de deux milles, et présente la forme d'un arc tendu, dont la circonférence est de douze mille quatre cents aunes; elle est entourée d'un épais mur de briques avec quatre portes principales et cent soixante-trois tours. Lorsque Manszour eut adopté les pians de cette construction , il demanda à ses astronomes a la tête desquels était son visir Newbakht (nouvelle fortune) , de choisir une heure favorable pour en poser la première pierre. Ils prirent le moment ou le soleil entrait dans le signe du Sagittaire ; c'était un pronostic qui assurait à la nouvelle ville une industrie florissante, une riche population et une longue exigence. Newbakht prédit en même temps au kbalife que ni lui ni aucun de ses successeurs ne mourraient dans l'intérieur de ses murs. La confiance de l'astrologue dans la vérité de sa prédiction est moins surprenante encore que son accomplissement. Elle
(1) Darres-selam , la maison du salut; W adies-selam , la vallée du salut ; Medinetes-selam , la ville du salut; Budscholcvlia, le boulevard des saints .• Sevra , V oblique.
se réalisa à 1 égard de trente-sept khalifes dont le dernier même, Mostaszem , qui vit la chute de Bagdad , mourut , non dans ses murs 3 mais à Samara. Gette ville avait été construite sur les hords du Tigre, par Mostaszem, huitième khalife de la famille d'Abbas, surnommé le huitième, parce que le nomhre huit se trouvait dans son théine de nativité ; elle devait servir de caserne à sa garde de mamcloucks (i).
Bagdad, qui reçut dans la suite le nom de maison, de vallée , ou de ville du salut, parce qu aucun khalife n'y était mort , fut aussi appelée plus tard le boulevard des saints , a cause du grand nomhre de saints de 1 islamisme qui étaient enterrés dans ses murs et hors de leur enceinte, et dont les tomheaux étaient autant de lieux de pèlerinage pour les moslimins. Là , étaient les mausolées d illustres imams et de scheikhs célèbres par leur piété ; là aussi, reposait l'imam Moussa-Kassim , le septième des douze imams, qui, descendus en ligne directe d'Ali, prétendaient , en vertu des liens de parenté qui les unissaient au prophète , avoir le droit d'occuper le trône du khalifat ; les imams Hancfi et Iîanbali , fondateurs des deux grandes sectes orthodoxes de la Sunna ; les scheikhs Dschouueid , Schobli et Àhdolkadir-Ghiîani (2), chefs de la secte
(1) Uscliihannouma , p. 4.5g.
(a) Dschilunnouma , p. /, 79 , 480.
mystique des Soîis. An milieu des tombeaux des imams et des sclieiklis s'élèvent les mausolées des khalifes et ceux de leurs épouses. Parmi eux, celui de Sobéïde, femme d'IIaroun-Raschid se distingue aujourd'hui encore par la solidité de sa construction; il a survécu aux conquêtes et aux dévastations si souvent répétées des Mongols, des Persans et des Turcs. Les académies , les collèges et les écoles d'architecture des Sarrazins sonl dignes de figurer à coté de ces monuments des morts. Deux de ces académies surtout, celle de Nisamie et celle de Mostanszarie , célèbres , dans l'histoire de la littérature arabe, ont éternisé le nom de leurs fondateurs. Celle de Nisamie , fut construite dans la première moitié du cinquième siècle de I hégire par Nisamolmoulk , ce fameux grand-visir du sultan scldjoukide Melckschâh'; la seconde, deux siècles plus tard , par le khalife Almostanszar-Billah , qui y créa quatre chaires différentes pour les quatre sectes orthodoxes des Sunnites.
Des nombreux et magnifiques palais de Bagdad , nous mentionnerons seulement celui du khalife Moktaderbillah , connu sous le nom de Darcschschedschret , la maison de l arbre, situé au milieu d'une vaste enceinte de jardins. Il y avait dans le vestibule, à côté de deux grands bassins, deux arbres en or et en argent, auxquels se rattachaient dix-huit branches principales, de
chacune desquelles sortait une infinité de petits rameaux. Sur l'un de ces arbres, étaient des fruits artificiels et des oiseaux dont on avait varié le plumage par une combinaison de pierres précieuses de toutes couleurs, et qui, par un ingénieux mécanisme, faisaient entendre avec le mouvement des branches des chants mélodieux. Sur l'autre arbre , on voyait quinze cavaliers revêtus d'or et chargés de perles, le sabre à la main qui, à un signal donné, se mettaient tous en mouvement. Ce fut dans ce palais que le khalife Moktader donna audience à l'ambassade de l'empereur grec, Théophile, étonné du nombre de ses soldats et de la splendeur de sa cour (i); cent soixante mille hommes étaient échelonnés devant la résidence du khalife. Les pages du palais avaient des ceintures d'or; et sept mille eunuques, dont trois mille blancs et quatre mille noirs, gardaient les entrées du palais. Sept cents chambellans étaient aux pieds du trône; ou voyait sur le Tigre une foule de barques et de gondoles dorées, surmontées de pavillons et de flammes de soie; les murs du palais étaient ornés de trente-huit mille tapis, dont douze mille cinq cents entièrement tissus d'or; vingtdeux mille morceaux de riches étoffes couvraient
(i) Après J.-C, 918; de l'hégire, 3o6. — Gibbon, vol. v, p. 420, ebap. lu , est trop incomplet ; nous avons pris pour guide Aboulféda , v. 11 , p. 332 ; Dschibannouma , p. 4% et 478 ; Goulscheni-Khoulefa et Lari.
- î?4 les planchers. Enfin cent lions attachés à des chaînes d'or et conduits par leurs guides unissaient leurs rugissemens au bruit des fifres et des tambours, aux sons aigus et éelatans des trompettes ( : aux coups de tonnerre du tam-tam (i).
L'entrée de la salle d audience était cachée par un rideau de soie noire, et personne ne pouvait entrer, comme les pèlerins à la Mecque, sans avoir préalablement baisé la pierre noire qui formait le seuil (2). Dans une vaste salle, derrière ce rideau , était le trône haut de sept aunes, sur lequel le khalife donnait audience aux ambassadeurs étrangers. Dans ces jours solennels il se revêtait du manteau noir du prophète (Borda), ceignait son épée et tenait dans sa main son bâton au lieu de sceptre. Les ambassadeurs, et même les princes qui recevaient 1 investiture , baisaient la terre devant le trône. Ils s'approchaient ensuite accompagnés du visir et d'un interprète, puis étaient congédiés après avoir reçu en présent un habit magnifique (khalaa). Lorsque Togrul-Beg, fondateur de la dynastie des Seldjoukides, reçut l'investiture du khalife Kaïmbiemrillah, il fut ainsi revêtu de sent kaftans d'honneur ; on lui donna aussi sept esclaves pris dans les sept royau-
(1) Le Danidama persan , le thantana arabe et le tinnitus latin sont les onomatopées de cette musique.
(a] Mhkhond. — Wassaf. — Goulscbeni-Khoulefa.
mes qui formaient le khalifat ; on lui remit en outre deux turbans, deux sabres > deux étendards; ce qui signifiait qu'il était investi de la souveraineté dans les pays de 1 est et de l'ouest (i). La cour de Byzance a copié les usages de celle des khalifes , et l'on en retrouve encore quelques-uns dans le cérémonial des grands empires d'Orient et d'Occident. Théophile, qui rivalisait de magnificence avec le khalife , fit construire à Constantinople un palais sur le modèle de la maison de l'arbre , et imita jusqu'à l'arbre en or (2) sur lequel chantaient des oiseaux. Les ambassadeurs des puissances européennes ne furent pas moins étonnés que les Grecs ne l'avaient été à Bagdad. Le cérémonial de la cour du khalife qui fut introduit à Bysance existe aujourd'hui encore à la cour de Constantinople tel que Luitprand nous l'a dépeint. Lorsque le khalife sortait à cheval, il était salué sur son passage par les acclamations du peuple et par de longues bénédictions (5). Les empereurs grecs étaient de même accueillis par les cris de : Bien des années de vie ! aujourd'hui encore sur le passage des sultans ottomans, on entend ces paroles : Quils vivent longtemps! (Tehok-Yascha). Les deux turbans por-
(1) Deguignes, v. 11 , p. 197. — Aboalféda , ad ann. 449- (2, Continuator Theophanis. — Gibbon , chap. lui. (5) MirUhond. — Wassaf. — Goulscheni-Kboulefa.
rés devant lui lorsqu'il se rend à cheval à la mosquée, sont des emblèmes qui signifient que sa domination s étend sur l'Europe et l'Asie. Le manteau et le sabre du prophète sont conservés dans le trésor du sérail. De nos jours encore, les princes du Liban et les émirs du Désert portent la borda, c'est-à-dire, le manteau noir des princes arabes, qui plus tard fut tissu d'or. Cette couleur passa ensuite dans les livrées des empereurs romains d'Allemagne.
A l'époque qui nous occupe,' les forces militaires de l'empire chancelant des khalifes n'étaient plus en rapport avec la splendeur et le luxe des temps glorieux de Moktader. Quoique l'armée fût eacore composée de 60^000 cavaliers , commandés par un général en chef, appelé Souleimânschah , ce nombre était trop faible pour neutraliser les trahisons d Îbn-Alkami. Celui-ci, pour affaiblir encore la puissance de son maître, proposa dans le divan de diminuer l'armée et d'en congédier une partie, malgré la vigoureuse opposition des quatre autres visirs : Le commandant en chef de l'armée , le grand Teneur de l encrier j le petit Teneur de l encrier, noms des deux secrétaires d'état, et le premier échanson. Alkami sut tellement endormir le khalife, et dissimuler le danger dont le menaçaient les Mongols , qu'il ne quitta pas un instant ses habitudes voluptueuses. Tandis qu'IIoulakou était oc-
cupé de la conquête du Kouhistân et de l'extermination des Assassins, il reçut d'Ibn-Alkami une lettre dans laquelle ce visir lui promettait de lui livrer les forteresses et les trésors de la ville des khalifes. Cette trahison rendait sans doute la conquête plus facile; mais le khan n'ajouta aucune confiance aux paroles du visir. Il n'avait pas encore oublié F infructueuse tentative qu'il avait faite contre Bagdad. Tschourmaghoun , géralissime de Dschcngiskhan , avait été déjà envoyé deux fois contre Bagdad, sous le règne du khalife Naszirledinillah , avec une armée de 124*000 hommes, et, après deux attaques inutiles, avait perdu la plus grande partie de ses troupes. Houlakou prit alors conseil de son visir Naszireddin , auquel il ordonna de consulter les astres. Il était naturel que cet astronome y lût la chiite du khalifat qu'il méditait déjà depuis longtemps. L'animosité d'Ibn-Alkami ravivait incessamment les haines de Naszireddin , et la trahison se combinait avec la vengeance pour amener la perte de Mostaszem.
Houlakou, aussitôt après son arrivée à Ramadan, avait adressé au khalife l'ambassade dont nous avons parlé plus haut, pour lui demander d'envoyer à sa rencontre un des deux secrétaires d'état y le premier échanson ouïe généralissime
de l'armée, qu'il savait être hostiles h ses projets. Mostaszem fit partir le célèbre orateur Ibn Aldscliousi, qui versa l'huile de son éloquence sur le Jeu de sa colère , et revint sans avoir pu accomplir sa mission. Houlakou, furieux, ordonna au général de ses armées , l'émir Sograndschàn, de marcher avec quelques troupes contre Erdebil, de leur faire passer le Tigre et de les réunir , à l'ouest de Bagdad, à celles de l'émir Boyandschi, pendant que lui-même partirait de Ramadan. Lorsqu'on annonça au khalife l'approche de l'avant-garde mongole, il envoya à sa rencontre, avec mille cavaliers armés de lances, un de ses plus anciens et de ses plus expérimentés généraux, Fetheddin , auquel il adjoignit le secrétaire d'état Moudscheheddin , un de ses jeunes favoris.
Dans la première rencontre, ils eurent l'avantage sur les Mongols ; toutefois la vieille expérience militaire de Fetheddin voulait temporiser; mais comme Moudscheheddin , dans sa présomptueuse ardeur, ne cessait de lui prodiguer les noms de lâche et de traître, il donna enfin l'ordre de poursuivre l'ennemi sur le bras occidental du Tigre , nommé Dodschaïl ou le petit Tigre. Fetheddin monta un cheval de peu de prix auquel il fit lier, par des chaînes de fer, les pieds de devant et de derrière, puis il déclara qu'il n'abandonnerait point le champ de bataille; qu'il vou-
lait y vaincre ou y mourir. La nuit et la fatigue mirent fin au combat , et bientôt elles succombèrent toutes deux a un sommeil que leur épuisement ne leur rendait que trop nécessaire. Mais pendant que les troupes du khalife étaient ensevelies dans le repos, les Mongols percèrent quelques digues, et les eaux du Tigre, en se débordant avec impétuosité > inondèrent le camp ennemi. Les soldats du khalife étaient tellement las et affaiblis, que les ténèbres qui couvrirent alors les eaux leur paraissaient plus épaisses encore quelles n'étaient en réalité. Ces paroles du Koran : ténèbres sur ténèbres et partout ténèbres, ne purent jamais mieux s appliquer qu'à cette nuit malheureuse, où les troupes de Mostaszem périrent sous les ondes comme celles de Pharaon. Fetheddin , ce valeureux vieillard dont l'expérience avait voulu détourner le danger, fut submergé , tandis que le jeune et téméraire Moudscheheddin , dont la présomption avait causé ce désastre , s'échappa et vint avec deux ou trois compagnons en apporter la nouvelle. L'amour du khalife pour son favori était si aveugle, il avait si peu de souci de la perte de son armée, qu'en apprenant que, de ses deux généraux , Fetheddin seul avait péri , il s'écria trois fois en remerciant le ciel : Dieu soit loué , il a sauvé Moudscheheddin . Lorsque les ennemis se furent avancés jusqu'à Dschebel-hamr , la mon-
iagne rouge } à trois journées de marche de Bagdad, il se contenta de répondre h ceux qui l'instruisirent de leur approche : comment est-il possible qu'ils aient franchi cette montagne ? Toutes les représentations qu'on lui fit restèrent sans effet ; car, pendant ce temps , le corps d'armée principal des Mongols couvrait la route de Jakouba et était campé sur la rive orientale du Tigre. Alors seulement, le khalife ordonna de fermer les portes de Bagdad , de garnir les remparts de troupes et de se préparer à la résistance; les deux Teneurs de l'encrier conduisirent encore une fois l'élite de l'armée contre l'ennemi; la bataille dura deux jours avec des succès inégaux; le sang coula par torrens. Le troisième jour, Houlagou défendit aux Mongols de renouveler l'attaque, parce qu'il voulait désormais se contenter de bloquer étroitement la ville. Sur toutes les éminences extérieures , sur les tours et les palais qui dominaient Bagdad , on plaça des tuyaux de fer et des machines de guerre. Les unes lancèrent des rochers qui brisèrent les murailles, les autres , de la naphte qui consuma tous les édifices.
A cette époque , les trois chefs des schérifs ou descendans d'Ali, qui demeuraient à Hellé , sur les bords de l'Euphrate, non loin des ruines de Babylone , envoyèrent offrir à Houlakou leur soumission, et lui firent remettre un écrit qui con-
tenait des plaintes amères sur les injustices dont les khalifes les avaient rendus victimes. Dans cette lettre, ils lui annonçaient que, selon une prédiction que leur avaiî; conserve leur glorieux aïeul, le lion de Dieu, le sage de la foi, le gendre du prophète et le fils cCEhithaleb , Ali, le temps de la conquête et de la chute de Bagdad était arrivé. Houlakou, également satisfait de la soumission de ces descendans du prophète et de leur prédiction , leur répondit avec bonté et ordonna à son .général , lémir Alaeddin, de prendre possession du pays delîellé, et d'en protéger les habitans contre toute violence.
Le siège de Bagdad durait déjà depuis quarante jours, lorsque Mostaszem convoqua tous les grands de l'empire, en assemblée générale. Ibn- Alkami y parla beaucoup des armées innombrables des Mongols et de l'impossibilité de prolonger encore long-temps la résistance. Il conseilla au khalife de traiter avec Houlakou, qui, disait-il, en voulait bien plus à ses trésors qu'à sa puissance; de donner sa fille en mariage au fllsdu Mongol, et de demander la fille du Mongol pour son propre fils, afin que cette union réciproque lut un gage d'amitié et de paix entre les deux souverains.il fut même d'avis que, pour arrêter les bases de cette union , le khalife se rendît en personne au camp d'IIoulakou; une pareille démarche aurait, disait-il, pour résultat, d'épargner le sang de plu-
— 30-2 — sieurs milliers de ses sujets, de sauver la ville d'une destruction tolale et d'affermir la domination du khalife qui, à n'en pas douter, trouverait un puissant appui dans 1 alliance d'un si redoutable conquérant.
La frayeur et la pusillanimité de Mostaszero donnèrent un bien grand poids aux conseils perfides de son visir. il lenvoya d'abord dans le camp ennemi, pour y traiter de la paix aux mêmes conditions que le vainqueur avait déjà offertes à llamadan; mais Ibn-Alkami rapporta une réponse que, suivant toute apparence, il avait dictée lui-même : « Ce qui était admissible à ïïamadan ne l'était » plus aux portes de Bagdad. » Le prince mongol s'était alors contenté de mander près de lui un seul des grands dignitaires de l'empire; mais lorsqu'il fut devant Bagdad, il exigea qu'ils vinssent lui offrir leur soumission tous les quatre, le général en chef de l'armée, Souleïman , les deux Teneurs de l'encrier et le premier échanson.
Le siège continua encore pendant six jours avec un grand acharnement. Le septième, Houlakou fit écrire plusieurs lettres, qui furent attachées a des flèches et jetées dans la ville à six endroits différons. Il permettait aux kadis et aux séides , aux scheikhs et aux imams qui ne portaient pas les armes de se retirer en emportant leurs biens. Un des deux secrétaires d'état, qui désespérait du salut de Bagdad , et plus
encore du sien propre , s'embarqua sur le Tigre pour se dérober par la fuite aux malheurs qu'il redoutait ; mais , en voulant passer près de Karietol-Akab,ii fut arrêté par une division de troupes mongoles qui interceptait toute communication entre Mcda'ïn etBaszra. Trois de ses vaisseaux furent incendiés avec de la naphte, et lui-même fut contraint de rentrer dans la ville. Lorsque le khalife apprit qu'elle était aussi étroitement cernée , il perdit tout espoir , et envoya dans le camp d'IIoulakou le fakhreddin Damaghani et Ibn-Der\visch , chargés de lui offrir des présens et de traiter avec lui des conditions de la paix ; mais ceux-ci n'ayant pu rien obtenir, il envoya le deuxième jour son fds Aboulfasl-Abdorrahman. Cette seconde tentative ayant été aussi inutile que la première, il fit, le jour suivant, partir son frère Aboulfasl-Aboubekr avec les grands dignitaires et les plus nobles personnages du royaume. Toutes ces ambassades furent également infructueuses, et le visir, qui se rendit ensuite au camp du Mongol avec Ibn-Aldschousi, revint annoncer que la première condition exigée pour la libre sortie du khalife était qu'il livrât Souleimanschâh et les deux Teneurs de 1 encrier.
Souleimanschâh et un des secrétaires d'état allèrent trouver Houlakou , munis d'un sauf-conduit qu'on leur avait préalablement délivré; mais le conquérant les renvoya avec l'ordre de rame-
ner avec eux leurs familles et toute leur suite : alors seulement, disait-il, il pourrait les faire partir, soit pour la Syrie, soit pour l'Egypte.
Ceux-ci arrivèrent clone bientôt dans le camp avec un nombreux cortège de troupes , qui saisirent cette occasion pour quitter la ville. On leur assignait déjà les différentes places qu'ils devaient occuper, lorsqu'un des premiers émirs d ïloulakou reçut dans l'œil une flèche qui lui fut lancée par un Indien. Cet accident servit de prétexte aux sanguinaires fureurs du Mongol; il ordonna que l'on fît périr surle-cliamp le secrétaire d'état , et ceux qui raccompagnaient. Quant a Souleimanschah et a ses officiers, il les lit charger de chaînes et amener en sa présence. Alors il dit au général : « Comment se fait-il que » loi, qui es si savant dans la science de l'astrolo- » gie, tu n'aies pas prévu que ta dernière heure » était arrivée ?» Comment se fait-il que tu n'aies » pas conseillé à ton maître d'épargner , par sa » soumission, ton sang et celui de tant d'autres ? » Souleimanschâh répondit que la mauvaise étoile du khalife l'avait rendu sourd à ses bons conseils. Ils échangèrent ainsi quelques paroles , puis le général fut mis à mort avec ses aides-de-camp. Quelques milliers d'hommes, qui , sur la foi d'un sauf-conduit , s'étaient livrés aux mains du conquérant, furent désarmés et traîtreusement assassinés. Ou les avait préalablement séparés les uns
des autres , sous le. prétexte de les envoyer dans différentes contrées.
Lorsqu'après un siège de cinquante jours , Mostaszem vit qu'il ne lui restait plus d'autre moyen de salut que de se remettre entre les mains de son vainqueur , il se rendit au camp mongol avec son frère , ses deux fds et une suite d'environ trois mille personnes, composée de kadis, de séides, de scheikhs et d'imams : ce fut un dimanche, le 4 du mois de dschafer, l'an 65(3 de l'hégire. Le khalife seulement et les trois princes, son frère et ses deux fils , avec trois personnages de la suite , un sur mille , furent admis a l'audience, ïïoulakou, pour cacher la perfidie de ses desseins, lui adressa les paroles les plus affectueuses et lui fit l'accueil le plus amical. Il pria le khalife de faire annoncer dans la ville que les habitans armés eussent a déposer leurs armes et à se rendre devant les portes, afin qu'on pût en faire un recensement général. Sur l'ordre de Mostaszem, la ville envoya devant les portes ses défenseurs désarmés , dont on s'assura comme on avait fait de la personne du khalife. Le jour suivant , au lever du soleil , ïïoulakou donna l'ordre d'abattre les murs, de piller la ville et d'en massacrer les habitans. Alors, suivant l'expression des historiens persans , en une heure on vit un sol nivelé à la place de ces fossés , x< pro- » fonds comme les méditations philosophiques les
» plus profondes, et ces mars élevés comme )) le courage dune grande aine; V armée mon- » gole, aussi nombreuse que les fourmis et les sau- » te relies, aplanit les fortifications aussi facile- » ment quelle aurait rasé une fourmillière , et se » jeta sur la ville comme une nuée de saute- » relies. » Les eaux du Tigre se teignirent de sang. Tel fui le Nil , lorsque Moïse changea ses ilols en sang, ou du moins, il fut alors aussi rouge que l'est encore aujourd'hui le fleuve de l'Egypte, lorsqu'un phénomène annuel gonfle ses eaux et les rougit par le contact d'une glaise et d un sable entraîné par les pluies qui tombent à certaines époques sur les montagnes de l'Abyssinie. Nous trouvons ainsi une explication toute naturelle du miracle de Moïse.
La ville fut mise à feu et à sang ; les minarets et les dômes des mosquées livrés au flammes ressemblaient de loin à des colonnes de feu, entourées de nuages de fumée; des coupoles des mosquées et des bains, l'or et le plomb fondus coulaient par torrens et communiquaient l'incendie aux bosquels de cyprès et de palmiers parsemés autour de ces édifices. Les créneaux dorés des palais précipités sur cette terre de feu , semblaient des astres tombés du ciel. Dans les mausolées, les restes mortels des saints scheikhs et des pieux imams, dans les académies, les ouvrages les plus célèbres de grands et illusrtes écrivains,
— 30? — disparurent sous de monceaux de cendres , et les eaux du Tigre engloutirent ceux qui avaient échappé aux flammes. Après le pillage , une si grande quantité de vaisselle d'or et d'argent tomba entre les mains des ignorans soldats d'Houlakou, qu'ils la vendirent au poids comme du cuivre ou de létain ; les richesses que le luxe et l'art des Asiatiques avaient accumulées pendant des siècles dans la ville des khalifes devinrent la proie de ces barbares. Les étoffes d'or de Perse et de Chine , les chevaux arabes , les mulets égyptiens , les esclaves des deux sexes grecs et abyssiniens, les monnaies, les lingots d'or et d'arp;ent, les perles et les pierres précieuses , s'y trouvèrent en telle profusion , que le simple soldat devint plus riche que n'étaient les généraux de l'armée et le khan lui-même ; et cependant on n'avait point encore touché aux trésors que renfermaient les palais de Mostaszem , car le khan se les était réservé. Après quatre jours de pillage, le neuf du mois de safar , il se rendit au palais de Mostaszem, accompagné de son prisonnier; là IIoulakou invoquant devant son hôte , car c'était le nom qu'il se plaisait a lui donner , les droits de 1 hospitalité , le pria de lui livrer tout ce qui était en sa possession. Cette hypocrite déférence du Mongol causa au khalife une telle épouvante qu'il se mit à trembler de tous ses membres. Dans sa frayeur, soit qu'il n'eût pas sur lui la clé de son
trésor, soit qu'il ne la trouvât pas, il donna ordre de forcer les serrures et de briser les verroux. On en rapporta deux mille habits dune valeur inestimable, dix mille ducats et un grand nombre de pierres précieuses, que le khan distribua, sans daigner même y jeter les yeux , h ceux qui l'accompagnaieni. 11 se tourna ensuite vers le khalife et lui dit : « Ces trésors appartiennent désormais à ce mes serviteurs, fais-moi livrer maintenant ceux « qui ont été cachés par ton ordre. Mostaszem désigna un endroit sous le plancher ; on y fit des fouilles et on y trouva les deux bassins si célèbres dans l'histoire du khalifat : ils étaient tous deux remplis de lingots d'or, dont chacun pesait cent miskals. La sage économie de Naszirledinillah avait commencé à les remplir ; la prodigalité de Mostanzar les avait épuisés , et l'avarice de Mostaszem les avait remplis de nouveau. Nous citerons ici une anecdote qui se trouve dans l'histoire des derniers règnes des khalifes. Lorsque Mostanzar visita pour la première fois ses trésors, il s écria en priant : » Dieu, mon Seigneur! accorde-moi » la faveur de vider ces deux bassins dans le » cours de mon règne; » le trésorier de Mostaszem se rappela ces paroles, et dit un jour à son maître : « Lorsque ton aïeul visitait ses trésors , il de- » mandait au ciel la grâce de vivre assez long- » temps pour pouvoir remplir ces deux bassins, >* toi, tu formes des vœux contraires. »
Mostanzar employa cet or à d'utiles établissemens qui immortalisèrent sa mémoire, et surtout à la construction de la célèbre académie qui fut appelée de son nom Mostanzarie, ou encore Ommolmedaris , c'est-à-dire mère des académies ; l'avare Mostaszem, au contraire, mit toute sa gloire à amasser dès monceaux d'or. De pareilles richesses , utilement employées à solder des troupes , ou même à payer des tributs, lui auraient donné assez de force pour sauver son trône et éloigner les Mongols.
La cruauté d lïoulakou réalisa à l'égard de Mostaszem la fable grecque du roi Midas et de ses souhaits. 11 lit mettre devant lui sur sa table des assiettes remplies d'or, et, sur l'observation que lui fit le khalife qu'il n'avait encore vu personne manger de l'or , le Mongol lui fit dire par son interprète. » C'est précisément parce » qu'on ne saurait en manger que je t'en ai fait » servir ; tu aurais mieux fait de le distribuer )) à tes soldats pour te défendre, ou de le donner » aux miens pour satisfaire à mes désirs. » Mostaszem se repentit trop tard de son avarice : après une nuit passée sans sommeil, en proie à la faim et aux remords , il prononça pour prière ces paroles du Koran : » Seigneur, mon Dieu , toi qui » es le dépositaire de toute puissance , tu la » donnes et la reprends à qui tu veux, tu élèves » et tu abaisses qui il te plait , dans ta nfain est
» le bonheur, et tu es puissant par dessus toutes » choses. » Le khan tint conseil avec ses ministres pour délibérer sur le sort du khalife: il fut résolu à l'unanimité y que lui laisser une vie désormais de peu de durée , serait répandre pour l 'avenir des semences de guerre et de révolte , et que sa mort pouvait seule mettre fin] à la puissance du khalifat ; son arrêt fut donc prononcé; mais comme Houlakou crut se rendre coupable en le faisant mourir comme un malfaiteur vulgaire , et en versant par le glaive le sang d'un successeur du prophète , on l'enveloppa dans un sac de toile , puis on le fit mourir sous le bâton. Tel est le respect, religieux des Orientaux pour les personnes sacrées , que les formes consacrées par les usages de l'Orient s'observent jusque dans l'exécution d'un souverain. Cette vénération a été de tout temps poussée à un tel degré, que les princes ettomans, lorsqu'ils périssent dans une révolte , ne sont point étranglés : on les fait mourir ne leur écrasant les parties sexuelles. Le sac et le pillage de Bagdad, commencé quatre jours avant la mort du khalife, se prolongea encore quarante jours; alors le feu ne trouva plus d'aliment et la fatigue fit tomber les armes des mains des vainqueurs. Quand même on ferait la part des horreurs qui se commettent habituellement dans toutesies villes prises d'assaut, quand mên>c on pardonnerait l'oubli de toutes les
lois de l'humanité , il resterait encore pour l'historien le devoir impérieux de stigmatiser par une réprobative commémoration la conquête de Bagdad par les Mongols ; il n'élèvera pas la voix pour se plaindre de l'incendie des mosquées, de la violation sacrilège des mausolées et du pillage de tant de trésors; il pourra voir avec indifférence la perte de tant de monceaux d'or et d'argent qui sillonaicnt Bagdad en laves brûlantes, la ruine du rempart des remparts du salut , et même la chute du trône des khalifes ; mais il regrettera à jamais la destruction des bibliothèques et de tant de myriades de volumes consumés dans les flammes. Là , étaient les trésors de la littérature arabe , accumulés depuis près de six cents ans , et les auteurs persans qui avaient pu échapper au désastre de Medaïn. Le deuxième khalife avait, comme nous l'avons vu, ordonné à ses lieutenans de brûler en Egypte la bibliothèque d'Alexandrie , et de jeter dans le Tigre celle de Medaïn, résidence du roi persan Khosroès. C'est en vain que quelques historiens d'Europe ont voulu laver Omar de ce crime de lèse-littérature, (beleidigter littérature) il n'en reste pas moins accusé d'avoir privé le monde savant des trésors accumulés dans ces deux bibliothèques par les Grecs et les Persans. Cinq siècles auparavant, ces bibliothèques avaient été détruites par les Arabes, dans l'espace de
deux ans; deux ans suffirent à la barbarie des Mongols pour faire disparaître celles d'Alamout et de Bagdad. A ce double incendie, il faut encore ajouter dans le même siècle, ceux des immenses bibliothèques de Tripoli, de INisebabour et du Caire. La réunion des sept planètes dans un seul signe du zodiaque, phénomène qui a fait prophétiser à quelques astronomes un déluge ou un incendie général, peut, ce semble, s'appliquer avec raison a l'invasion des Mongols et à l'anéantissement des bibliothèques.
Ici nous croyons devoir ajouter encore quelques mots sur la destinée des deux visirs qui furent aussi célèbres par leurs grands talens que par leur abominable trahison. Naszireddin, qui avait préparé la chiite du khalifat et amené celle de 1 Ordre des Assassins, construisit , après la conquête de Bagdad , le fameux observatoire de Meragha, et publia ses Tables astronomiques. Ces deux monumens, qui suffisent pour éterniser la mémoire d'IIoulakou, rendirent le nom de Naszireddin immortel dans l'histoire de l'astronomie. Ibn-Alkami, le poète, n'eut, au lieu de la récompense qu'il attendait, que le châtiment des traîtres. Devenu l'objet du mépris des Mongols eux-mêmes, il mourut peu de temps après l'horrible massacre des habitans de Bagdad, de repentir et de désespoir. Ceux qui avaient survécu écrivirent en lettres majuscules au dessus de
toutes les portes des karavansërails et des écoles : « Que la malédiction de Dieu tombe sur celui qui « ne maudit point Ibn-Alkamil » Un de partisans du traître, un schiite, qui avait effacé la négation sur une de ces inscriptions , fut puni de soixante-dix coups de bâton. Le nom d'Ibn-Alkami est aussi intimement lié à l'histoire de la chiite de l'Ordre des Assassins et à celle du khalifat que celui de Naszireddin.
La conquête de Bagdad nous a presque fait perdre de vue l'histoire des Assassins; mais l'importance du sujet et sa coïncidence avec la fin de la domination ismaïlite^, dont la chiite a préparé celle du khalifat , nous prescrivaient impérieusement cette digression .
Après la démolition des forts de l'Ordre, tant dans le Boudbàr qua dans le Kouhisiàn , ce qui restait des Ismaïlites se maintint encore pendant quatorze ans dans les montagnes de la Syrie, contre les armées des Mongols, des Francs et du sultan égyptien Bibars , un des plus grands princes des Mamelouks égyptiens venus de la Tschercassie (i). Ce prince aimait trop le pouvoir pour consentir à le partager, du moins dans son pays, avec le reste des Assassins chassés des montagnes de la Perse. Sous son règne, des navires francs et arabes , ayant à leur bord des
(i) Après J.-C, n65 ; de l'hégire, 6t>4-
ambassadeurs , entrèrent dans les ports de l'Egypte. Des princes chrétiens et moslimins, tels que l'empereur d'Allemagne , Alphonse d'Arapon , le pouverneur de l'Yémen et d'autres , ne cessèrent d envoyer de riches présens aux Ismaïlites de la Syrie. Bibars, pour montrer combien l'Ordre lui inspirait peu de crainte, leva sur Ions ces présens l'impôt ordinaire, et adressa aux prieurs de cette province une proclamation pleine de reproches et de menaces. Ceux-ci, effrayés et encore sous le poids des malheurs qu'ils venaient d'essuyer en Perse, protestèrent de leur soumission , et même prièrent le sultan <( de ne point les oublier dans la paix qu'il al- » lait conclure avec les Francs , cl de les com- » prendre dans le traité , pour marque de la » haute protection qu'il leur accordait, à eux, » ses esclaves. » En effet, Bibars , qui , dans le cours de cette année , signait la paix avec les chevaliers Hospitaliers , stipula comme une des premières conditions l'abolition du tribut payé jusqu'alors par les Ismaïlites. Ceux-ci, reconnaissans, lui envoyèrent l'année suivante des ambassadeurs chargés de lui offrir une somme d'argent considérable , et de lui dire : « Que l'or qu ils » avaient payé jusqu'à ce jour aux Francs coule- » rait désormais dans son trésor, et servirait à » solder les défenseurs de la véritable foi (i). »
(i) Macrisi , dans le liv edes Sectes, — Ibn-Forat.
Lorsque trois années plus tard (i), Bibars pénétra en Syrie pour marcher contre les Francs, les commandai! s des villes vinrent à sa rencontre lui prêter serment de fidélité. Nedschmeddin seul, alors Grand-maître des Assassins, au lieu de suivre leur exemple, demanda impérieusement la diminution du tribut : il fut dépouillé de ses fonctions. Saremeddin-Mobarek , gouverneur de la forteresse ismaïlile d'Alika , avait jadis attiré sur lui la colère de Bibars. Après avoir obtenu son pardon par la médiation du commandant de Sihioun , on , suivant d'autres , de celui de îlama , il vint avec une suite nombreuse pour faire sa soumission au sultan , qui le reçut avec honneur et le combla de bienfaits. Il lui lit délivrer aussitôt le diplôme de la nouvelle charge qu'il venait de lui conférer , celle de commandant-général de tous les châteaux forts que possédaient les Ismaïîites en Syrie. La forteresse de "Masziat devait également appartenir au sultan et avoir pour gouverneur l'émir Aseddin. Conformément aux ordres qu'il venait de recevoir, Saremeddin se rendit sous les murs de cette place, s'en empara par ruse et lit un effroyable carnage des habitans. Nedschmeddin, alors Grand-maître, âgé de quatre-vingt-dix ans, et son fils, implorèrent la clémence du sultan, qui, dans sa pitié, voulut bien restituer à ce vieillard son gouver-
(i) Apre* J. G.j 1269; de l'hégire, 668.
nemont, mais sous la condition que désormais il partagerait l'autorité avec Saremeddin, et paie- -ait un tribut annuel de 120,000 drachmes. Bibars , après avoir demandé à Saremeddin deux mille pièces d'or, se retira, emmenant avec lui à sa cour Schemscddin , iils de Ncdschmeddin , comme gage de l'obéissance et de la fidélité de son père (1).
Sur ces entrefaites, Saremeddin s était mis en possession de Masziat et en avait chassé Aseddin, qui y commandait au nom du maître de l'Egypte; mais, trop faible pour opposer une longue résistance aux troupes de Bibars qui s'avançaient en toute hâte , il s'était jeté dans le fort d'Alika. Ce fut alors qu'Aseddin quitta Damas , où il s était réfugié, et revint à Masziat, dont il fut remis en possession par l'armée du sultan , qui y mit garnison , et donna même à cet émir une garde pour sa sûreté. Malik - Manszour , prince de Hama , chargé d'investir Aseddin du commandement et de déposer Saremeddin , s'empara de la personne de ce dernier et le mena devant Bibars , qui le fit jeter en prison. Le neuvième jour du mois de sehawal, la forteresse d'Alika tomba au pouvoir de l'armée égyptienne.
Le sultan , qui avait rendu à Ncdschmeddin , Grand-prieur d'alors (2) , le commandement des
(1) Macrisi , Ibn- Forât.
(2) M. de Kammer donne à la foi» à >'ecîschmeddiu le titre
forts ismaïlites en Syrie (i), retenait toutefois Schemseddin auprès de lui comme gage de la fidélité de son père. Nedschmeddin, ayant appris que Bibars soupçonnait ses intentions, vint luimême à la cour, et offrit de livrer tous ses châteaux et de vivre à l'avenir en Egypte. L'offre fut agréée , et Schemseddin partit pour Kehef, afin d'engager les habitons à se soumettre dans le délai de vingt jours. Le terme étant expiré sans qu'on le vit reparaître , le sultan le somma par une lettre d'exécuter sa promesse. Schemseddin demanda qu'on lui laissât seulement le château de Kolaia. Bibars y consentit , et chargea Aalemeddin-Sandscliar, juge de Homs, d'aller recevoir les clés de Kehef et le serment de fidélité de Schemseddin; mais les habitans, secrètement excités par ce dernier, fermèrent leurs portes au délégué du sultan.
Après une seconde tentative également infructueuse , Bibars fit mettre le siège devant le château. Alors Schemseddin quitta Kehef et alla trouver le prince égyptien , qui avait assis son
de Grand-maître et celui de Grand-prieur. Il n'a plus maintenant aucune importance, car l'Ordre, à proprement parler, n'existe plus depuis la mort de Rokneddiu-Karschâh , septième et dernier Grand-maître. Comme jNedschmeddin commandait seul à cette époque les débris des Ismaïlites, il devient dès-lors indifférent de le désigner sous l'une ou l'autre de ces dénominations, (i) Après J.-C. 1270; de l'hégire, 669.
camp devant Iïama. Celui-ci le reçut avec bonté, mais lorsqu'il eut appris que les haLitans de Relief avaient envoyé dans son camp des assassins pour tuer les premiers de ses émirs , il donna aussitôt Tordre de s emparer de Schcmseddin et de toute sa suite, et de les conduire en Egypte. Deux membres de l'Ordre qui avaient invité leurs païens renfermés dans le fort de KhaM abi a se soumettre au sultan furent massacrés à Sarmin. D heureuses intrigues amenèrent la reddition de Kehef en même temps que la force des armes lit tomber au pouvoir de Bibars la forteresse de Kolaia ; et l'année suivante , les forts de Menifa et de Kadmus. Les habitans de Kehef voulaient opposer une plus longue résistance ; mais lorsqu ils se virent serrés de près et privés de tout secours , ils remirent au sultan les clés de la ville , et l'émir Dschemaleddin-Akonsza y lit son entrée le 22 du mois de silvidé. Dès ce moment Bibars , maître de tous les forts et châteaux que leslsmaïlites avaient possédés jusqu'alors, démolit leurs forteresses et détruisit leur domination en Syrie, comme avant lui Houlakou l'avait fait en Perse. Après Masziat, résidence du Grand-maître , la place la plus forte était , dans les derniers temps , le château de Schoiun , situé sur un rocher, abondamment pourvu d'eau (1),
(1) Dschibanuouma.
à peu près à un jour de marche de Latakia , illustré d'ailleurs par les exploits de son gouverneur Hamsa, un des héros des Ismaïlites de Syrie. 11 ne faut pas confondre ce Hamsa avec son homonyme le compagnon du prophète et 1 un des plus vaillans héros de l'islamisme , ni avec un autre Hamsa, fondateur de la religion des Druses. Les nombreux combats et les entreprises des Assassins , leur courageuse résistance aux armées des croisés et à celles de Bibars , enfin les aventures et les incidens presque fabuleux dont est remplie toute leur histoire , ont été pour la foule des romanciers et des conteurs syriens un© source féconde où ils ont abondamment puisé.
C'est alors que parurent les Hamsaname ou Hamsiades (î), espèces de romans chevaleresques auxquels les ouvrages d'Antar, de Doulhimmet, de Benihilal et d'autres auteurs égyptiens, avaient servi de modèle. Après la conquête de la Syrie parlesOttomans, le récitdes aventures de Hamsa, de la bouche des conteurs arabes et des orateurs de café ( kanehausrcdner) , passa chez les Turcs et servit de texte aux romans. Comme autrefois les exploits de Sid-Battal (Cid et campador) , le Cid proprement dit des Orientaux , héros arabe qui succomba dans une bataille contre les Grecs, lors du siège de Constantinople par Haroun-al-
(i) Dschihannouma , p. 5go.
Raschid (i). Le tombeau du Sid, dans le Sandschak-Sullanoeghi d'Anatolie, est encore aujourd'hui un lieu de pèlerinage très fréquenté. Le Le sullan Soulcïman le législateur, ajouta encore à sa célébrité par la pieuse fondation dune mosquée , d'un couvent et dune académie (2).
Masziat fut pris, Alika ensuite, et, deux ans après, Kabaf, Mainoka, Kadmos et les autres forteresses de l' Anti-Liban.
La puissance des Ismadites était détruite , les châteaux forts du Grand-maître du Roudbâr, ceux des Grand-prieurs du Kouhistân et de la Syrie avaient été conquis , leurs troupes massacrées et dispersées, et leur doctrine publiquement condamnée. Toutefois, elle fut encore enseignée en secret; 1 Ordre des Assassins, comme celui des Jésuites, subsista long-temps encore après avoir été supprimé, surtout dans le Kouhistân, province hérissée de montagnes et peu favorable aux recherches des persécuteurs. L histoire des croisades fait mention d'une dernière tentative d'assassinat dirigée contre saint Louis; mais les écrivains français ont déjà montré que cette hypothèse n'avait aueun fondement (3).
(1) Après J.-C. Q22; de l'hégire, 079.
(2) Dschihannouma , p. 6^1.
(3) Eclaircis emens sur quelcjues circonstances de l'histoire du "Vieux de la montagne, prince des Assassins. Mém. de l'Acad. des inscript., XVI, p. i65. Y. la pièce justificative G. à la fia da volume.
Enfin, la secte disparut totalement du Kouhistàn, soixante-dix ans après la conquête d'Alamout et celle de Bagdad , sous le règne du huitième successeur d'Iloulakou, Abou-Saïd-Behadirkhan , protecteur éclairé des. sciences , auquel Wassaf a dédié sa magnifique histoire. Abou-Saïd, de concert avec Schàh-Ali-Sedschistîin , gouverneur du Kouhistân , envoya dans ce pays une ambassade à laquelle il confia la mission d'effacer toutes les traces de 1 hérésie , et de convertir ce qui restait encore d'impies et de mécréans. Parmi les théologiens zélés qui devaient servir de missionnaires, se trouvait le scheikh-Amadeddin, surnommé aussi Bokhara , l'un des jurisconsultes les plus distingués de son époque. Son petit-fils, Dschelali - Nassaihoîmolouk , dans l'ouvrage intitulé Conseils aux rois , composé pour le sultan Scharakh , fils de Timour , raconte l'histoire de cette mission ; il l'avait apprise de son père , qui lui-même avait suivi Bokhara dans le Kouhistân. Amadeddin , ses deux fils , Hossameddin et Ncdschmeddin , père de Dschelali, ainsi que quatre ulémas , en tout sept personnes , se rendirent à Kaïn , principale résidence des Ismaïlites , où , depuis Hassan II , les mosquées étaient tombées en ruines , et les fondations pieuses
(i) Nassaiholmolouk-Dscbelali , dans la bibliothèque impériale deVienne, n. iG3.
confisquées au profit de l'état. La parole du Koran n'y était plus enseignée dans les chaires, et on n'entendait plus les crieurs appeler du haut des minarets les fidèles à la prière.
Le premier devoir de l'islamisme consiste à réciter cinq fois les prières, et c'est faire preuve de la ferveur de sa croyance que d'exhorter les autres à remplir ce devoir. Amadeddin résolut donc de commencer ainsi sa mission ; c'est pourquoi il se rendit en armes et avec les six compagnons de son apostolat sur la terrasse du château de Kaïn , du haut de laquelle ils se mirent à crier en même temps de quatre points opposés : Dieu est grand; il n V a pas d autre Dieu que Dieu , et Mahomet est son prophète! Récitez vos prières , faites le bien! Leshahitans du fort, entendant ces paroles étranges , coururent h la Mosquée pour chasser les missionnaires d'Abou-Saïd. Bien que ceuxci eussent eu la prévoyance de s'armer, ils ne jugèrent pas à propos de combattre et d'échanger leur vie contre la couronne du martyre; ils s'enfuirent vers un égoût et s'y cachèrent. Aussitôt que la multitude se fut dispersée , ils montèrent de nouveau sur la terrasse, répétèrent leurs exhortations, et une seconde fois se réfugièrent dans l'égoût. C'est ainsi que leur zèle opiniâtre, appuyé ensuite des forces du gouverneur, parvint à habituer ces oreilles rebelles aux formules de 1 invocation , puis à la prière même, et la vraie
— 323 mr
semence de l'islamisme refleurit clans le eliamp tîe l'impiété (i).
Pendant que la sagesse politique d'Abou-Saïd s'efforçait d'anéantir en Perse les doctrines ismaïliles, elles se propageaient toujours en Syrie. Dans l'origine, elles avaient servi d'instrument aux vues ambitieuses des Fatémites; ce furent les sultans tschercassiens d'Egypte qui recueillirent les denaiers fruits de cette politique meurtrière. Si des ennemis résistaient à leurs armes , ils s'en débarrassaient par le poignard. Nous trouvons un exemple mémorable de ce système d'assassinats dans l'histoire de l'émir Kara-Sonkor7 qui avait quitté la cour du sultan d'Egypte et avait pris du service à celle du khan des Mongols. Deux ans après qu'Abou-Saïd eût envoyé dans le Kouhistân le savant Dschelali , dont nous avons déjà parlé (2), le sultan d Egypte, Mohammed, (ils de Bibars, fit partir de Masziat pour la Perse trente meurtriers qui devaient immoler à sa vengeance l'émir Kara-Sonkor. Ils vinrent tous à Tebris , où le premier fut mis en pièces, avant d'avoir pu exécuter son criminel dessein. Alors le bruit se répandit qu'il était venu des assassins pour tuer le khan Abou-Saïd , l'émir Dsehoubàn , le visir Alischàh eî tous les Mongols de distinction. Une
,'j) IS'assaiholmolouk.
{1) Après J.-C , 1026; de l'hégire, 720.
seconde tentative contre Kara-Sonkor n'eut pas plus de succès que la première. Elle fut renouvelée à Bagdad, contre lui et contre Abou-Saïd , qui eut la prudence de se tenir pendant onze jours enfermé dans sa lente. Le sultan égyptien Mohammed , opiniâtre dans ses projets de vengeance, donna une somme considérable a un marchand nommé Jounis, pour soudoyer, à Tebris., de nouveaux assassins. Celui-ci en !ii venir de Masziat , les cacha dans sa propre maison , et les y traita avec munificence. Un jour que l'émir Dschoiibàn sortait, accompagné des émirs Kara- Sonkor et Afrem,, deux meurtriers guettèrent le moment favorable de les égorger. Le premier qui se jeta avec trop de précipitation sur Ternir Afrem, au lieu de lui percer le cœur, ne fit que déchirer son manteau , et fut mis en pièces sur la place. L'autre alors ne jugea pas prudent de s'approcher de Kara-Sonkor.
On fit des recherches dans lesFoundouks (Fondaelii) de Tebris , pour découvrir la retraite des Assassins ; le marchand Jounis fut même arrêté, et ne dut la vie qu'à la protection du visir. Les deux émirs prirent dès-lors toutes les mesures nécessaires à leur salut. Un valet de chambre de Kara-Sonkor , natif de Masziat , parcourut tout Tebris pour rencontrer celui qui avait dû poignarder son maître, et le trouva enfin dans son propre frère. Cet homme se laissa gagner parles
présens de L'émir ; il reçut cent pièces d'or et une pension mensuelle de 5oo dirhems, et trahit ses compagnons. L'un deux prit la fuite, un second se tua , un troisième périt au milieu des tortures sans faire aucune révélation. Cependant les meurtriers que l'on avait envoyé à Bagdad réussissaient mieux que ceux de Tebris. L'un deux se jeta sur le gouverneur au moment oii il descendait de cheval, lui enfonça son poignard dans le cœur en disant : C'est au nom de Melik jNaszir; et s'enfuit à Masziat avec tant de rapidité qu'on ne put l'atteindre. De cette forteresse, il annonça au sultan Mohammed la mort du gouverneur (i). Les émirs Dschoubàn et Kara-Sonkor redoublèrent de vigilance , et, au moyen de lismaïlite qu ils avaient à leur solde, ils en découvrirent quatre autres qui furent exécutés sur-le-champ. Nedschmeddin-Selami, que le sultan Mohammed avait envoyé comme ambassadeur auprès du khan Abou-Saïd , s'insinua dans les bonnes grâces de 1 émir Dschoubàn et du visir ; il annonça la mort des quatre assassins a son maître, qui aussitôt en envoya quatre autres. Trois d'entre eux, découverts et saisis, périrent au milieu des tortures; heureusement pour Selami, le quatrième, qui portait la lettre du sultan à son ambassadeur , s'enfuit à Masziat , d ou il écrivit à Mohammed.
i Macrisi , dans le livre des sectes. — Aboulfeda.
Selanii continua si habilement ses négociations avec l'émir Dschoubàn et le visir Alisehàh qu'ils firent la paix avec le sultan, sous la condilion qu'il n'enverrait plus cTassassins dans leur pays. Kara-Sonkor n'en l'ut pas moins attaqué de nouveau a la chasse , par un meurtrier qui frappa a la cuisse seulement son chaval , et fut massacré à l'instant par les gardes de l'émir. Au nombre de ceux qui formaient le cortège de l'émir Ilmasch , second envoyé de Mohammed, à la cour d'Abou-Saïd, se trouvaient deux Assassins; 1 un se perça de son poignard, l'autre chargé de ebaînes , fut exécuté après qu'on eut tenté vainement de lui arracher quelques aveux. Dscboubàn, voyant que le sultan se jouait aussi indignement de la foi des traités, en lit de vifs reproches à l'émir Itmasch ; celni-ci répondit, que s'il y avait eu réellement des Assassins parmi les gens de sa suite, c'est qu'ils se trouvaient à Tébris avant la signature du traité. Lorsqu'Itmascli et Selami furent de retour au Caire vers le sultan leur maître, celui-ci écrivit aux Ismaïlites de Masziat, pour se plaindre du mauvais succès de la mission dont ils étaient chargés. Ils envoyèrent alors un de leurs meilleurs compagnons , (réwafis) , grand mangeur, qui tous les jours dévorait un veau et buvait quarante mesures de vin. Après être resté quelque temps au Caire, dans la maison de Kerimeddin , il entra dans la suite de Selami , qui se
rendait comme ambassadeur, avec des présens auprès d'Abou-Saïd, à la cour du grand Khan des Mongols. A la fête du Baîram, les émirs présentaient leurs hommages au Khan ; on donnait un grand festin dans le palais ; Kara-Sonkor devait sortir le premier, avant les autres émirs; et l'assassin devait à ce moment lui donner le coup mortel. Par un hasard singulier, le visir rappela Kara-Sonkor, ou moment où il dépassait la porte du palais , et ce fut le gouverneur de Rouni , vêtu de rouge comme Kara-Sonkor, qui reçut les coups de lismaïlite. On l'arrêta ; mais il garda un silence obstiné au milieu des plus cruels supplices. Les assassins se succédèrent les uns aux autres , dociles instrument de la vengeance du sultan ; mais Kara-sonkor eut le bonheur d'échapper toujours à leurs tentatives multipliées. Si l'on doit ajouter foi au témoignage de Macrisi, cent vingt-quatre assassins perdirent la vie en essayant d'attenter à celle de l'émir.
Trois générations après la mission d'Abou-Saïd, le Kouhistân était revenu , extérieurement du moins , à la pratique de la vraie foi ; le sultan Schahrakh, fils de Timour, y envoya Dschelali, petit fils d'Amadeddin. Celui-ci, était de Kaïn , mais comme il se tenait habituellement à Herat, il avait pris les surnoms d'Alkaini et d'Alhcrati. Ses instructions lui ordonnaient de reconnaître l'état religieux de cette province. Dschelali se sen-
lait d'autant plus porf é à remplir cotte mission inquisitorialo, que son grand prie lavait remplie autrefois ; le prophète lui était même apparu en songe, et lui avait mis dans la main un balai, avec lequel il devait retourner dans le pavs. Dschelali vit dans ce lève un avis du ciel, et se regarda dès-lors, comme destiné a balayer les souillures de l'incrédulité. Il remplit toute l'étendue de son mandat avec un zèle consciencieux et une tolérance ordinairement peu habituelle aux sectateurs de l'islamisme. Dans son ouvrage intitulé Conseils aux rois , que nous avons cité plus haut , il rend compte au sultan Schahrakh de sa mission , et donne des éclaircissemens tirés de l'histoire de Dschowaïni, du Dschihankouscha, ou /e conquérant de inonde, sur la politique secrète des Ismaïlites qui n'étaient pas encore convertis. En onze mois, Dschelali parcourut tout le Kouhistàn ; il y trouva que les docteurs de la loi (ulémas) étaient orthodoxes et véritables sunnites ; que les paysans, les marchands, les ouvriers, étaient d'excellens moslimins; que les émirs de Tabs et de Schirkouh^ étaient aussi dans la bonne doctrine; mais qu'il fallait observer avec défiance^ les commandans des autres forteresses, les employés, (Bedschian) ; les derviches prétendus soii (mystiques), et les séides (descendans du prophète ) .
Quoique le peuple fût assez scrupuleux obser-
servateur des véritables doctrines de l'islamisme, l'ordre des Ismailites , long-temps après la perte de son existence politique , s'agitait encore en secret dans l'espoir que des circonstances plus favorables , lui permettraient un jour de la recouvrer. Ils n'osaient plus, il est vrai , se défaire de leurs ennemis à coups de poignards, mais, fidèles aux anciennes habitudes de leur politique , ils cherchaient toujours à s immiscer dans les affaires des gouvernemens, tachaient surtout de se faire des prosélytes parmi les membres du divan , ainsi que d'étouffer dans leur naissance les plaintes ou les rapports auxquels aurait donné lieu la propagation de leur doctrine secrète. C'est pourquoi Fauteur du Dschihankouscha, aussi bien que celui du Siassetolmolouk (l'art de gouverner, ou politique des rois), donnent aux princes le conseil [de n'accorder aucune charge à ceux des habitans du Kouhistân qui leur inspireraient les plus faibles soupçons. Les Ismaïlites placés dans les administrations financières ne restaient jamais en arrière de leurs paiemens , de telle sorte que le trésor n'avait jamais à diriger contre eux aucune poursuite; ils rançonnaient les villages qu'ils avaient pris à ferme, et l'excédant des contributions était envoyé aux chefs secrets , qui résidaient toujours à Alamout , point central de l'ancienne domination de l'Ordre. C'était là que se portait une
partie du revenu des fondations pieuses,, destiné ;i l'entretien des mosquées et des écoles, et à celui des serviteurs de la religion.
Les débris de l'Ordre des Ismaïlites se sont maintenus jusqu'à ce jour en Perse et en Syrie ( i ) . Vt,\\s uniquement comme une des nombreuses sectes d'hérétiques , qui se sont élevées du sein de l'islamisme, sans prétention au pouvoir, sans moyen de recouvrer leur influence passée, dont du reste il paraissent avoir perdu le souvenir. La politique révolutionnaire , et la doctrine mystérieuse de la première loge des Ismaïlites , ainsi que la meurtrière tactique des Assassins leur sont également étrangères; leurs écrits sont un mélange informe de traditions empruntées a l'islamisme et au christianisme , et de toutes les folies de ia théologie mystique (2). Il habitent ainsi que leurs ancêtres en Perse et en Syrie, les montagnes de l'Irak et le pied de l'Anti-Liban; les Ismaïlites de l'Irak reconnaissent pour leur chef suprême un Imam, qui tire son origine d'Ismaïl, fils de Dschafer Sadik , et qui réside sous la protection du s chah à Khekh village sur le territoire de
(1) Mémoire sur les Ismaélis et Nosaïïîs de Syrie, adressé à M. Sylvestre de Sacy, par M. Rousseau. — Annales des Voyages cahier xlii.
(2) Extrait d'un livre des Ismaélis, pour faire suite au Mémoire sur les Nosaïris et Ismaélis. — ■ Annales des Yoyages , lu. — V. la pièce iustificative F à la fin du volume.
Roum. Comme d'après la doctrine des Ismaïlites 1 imam est un rayon incarné de la divinité, i'imam de Khekh a encore aujourd'hui la renommée de faire des miracles, et les Ismaïlites, dont quelques uns sont dispersés jusque danslïnde, vont en pèlerinage, des bords du Gange et de l'Indus, pour recevoir à Khekh la bénédiction de leur Imam. Les forteresses du district de Roudbâr, dans la montagne de Kouhkassàn, principalement dans les environs d'Alamouîr, sont encore occupées par des Ismaïlites, qui, s il en faut croire les voyageurs les plus modernes , y sont connus sous la dénomination générale d'Iïosseinis (i).
Les Ismaïlites de Syrie, habitent dix-huit villages dispersés autour de Masziat , autrefois le siège de leur domination, et obéissentà unscheikh ou émir nommé par le gouverneur de ïiamah. L'émir, revêtu dune pelisse d'honneur, prend l'engagement d'envoyer à Hamah, tous les ans, la somme de seize mille cinq cents piastres ; ses sujets se divisent en deux classes, les Souweidani et les Khisréwi. Ils sont ainsi appelés, ceux-là du nom d'un de leurs anciens scheikhs , ceux-ci h cause de leur vénération particulière pour le prophète Khiser (Elias,) le gardien de la source de vie. Les premiers, qui sont en bien plus petit
(i) A Topographical Mémoir on Persia.
nombre , habitent spécialement à Feudara un des dix-huit villages dont nous avons parlé : c'est une dépendance de la juridiction de Masziat. Trois milles à Test de cette forteresse, estun château fort, dont le nom- se prononce Kalamous, mais qui, suivant toute apparence n'est pas autre que le Kadmos des historiens et des géographes arabes. Delà descend jusqu'à la mer vers Tripoli une chaîne de montagnes. Ce n'est qu'en 1809 que les Nosaïris, voisins et ennemis des Ismaïlites , s'emparèrent par trahison de Masziat leur principale forteresse. Elle fut livrée au pillage et les habitans massacrés ; le produit du butin fut évalué à plus d'un million de piastres.
Le gouverneur de Ilamah ne laissa pas sans vengeance cette coupable entreprise des Nosaïris : la forteresse fut assiégée, prise et rendue à ses anciens maîtres. Les ïsmailites n'en ont pas moins perdu toute existence politique; au-dehors, ils observent avec une rigoureuse fidélité tous les devoirs de 1 islamisme, bien que dans leur intérieur ils ne se fassent aucun scrupule de les violer. Ils croient à la divinité d'Ali, à la lumière incréée, comme principe de toutes choses créées, et au scheikh-Raschideddin, Grand-prieur de l'Ordre en Syrie, contemporain de Hassan II , comme au dernier représentant de Dieu sur la terre. Outre les Nosaïris^, nous mentionnerons encore, en passant , les Motewellis et les Druses ; voisins des Ismaïlites de la Sy-
rie. Ces trois sectes, par leur incrédulité et leur mépris de toutes les lois, étaient également abominables aux yeux des moslimins. Leur doctrine s'accorde sur beaucoup de points avec celle des Ismaïlites , et leurs chefs étaient animés du même esprit de fanatisme et d'impiété. L'origine des Nosaïris et des Druses, est plus ancienne que celle des Ismaïlites de l'est; car les premiers qui sont une branche des Karmathites, avaient déjà paru sous ce nom en Syrie, dès le cinquième siècle de T hégire , tandis que les seconds reçurent leurs lois d'un missionnaire de Hamsa, nommé Hakembiemrillah, qui venait de la loge du Caire. Tous croient à l'incorporation de la divinité dans Ali ; les Ismaïlites de l'est reconnaissent enoutre Hakembiemrillah , le plus insensé des tyrans , comme un dieu fait homme. Tous enfin, s'affranchissent également des devoirs de l'islamisme, ou les observent seulement en apparence , et tiennertt la nuit des assemblées secrètes qui , s'il faut en croire les moslimins, sont de véritables orgies, où l'on s'abannonne à la débauche et à tous les plaisirs des sens. L'origine des Motewellis est, ainsi que leur doctrine , moins connue que celle des Nosaïris et des Druses. Ils tirent leur nom du mot corrompu de Motew ilin , les commentateurs : on peut ainsi soupçonner que c'est une secte des Ismaïlites, qui enseignait le Tevil, ou l'interprétation allégorique des devoirs de l'islamisme 9 par
opposition au Tensil, qui n'est que la le! tre positive des paroles envoyées par Dieu, et où tous les Mais croyans doivent puiser la règle de leur conduite (i).
Le reproche d'immoralité qui a été fait à ces sectes en général, peut s'appliquer avec beaucoup plus de raison aux MotcAvellis, qu'à leurs voisins, dont nous avons déjà parlé plus haut. Car les hahitans du village de Marlaban , sur la roule de Ladakia à Ilaleb, qui se disputaient l'honneur d'offrir aux voyageurs leurs femmes et leurs filles, et considèrent un refus comme une injure, sont des Motewellis (2). Quelques tribus de Kurdes syriens et assyriens ont encore une plus mauvaise renommée que les Ismaili tes, les Motewellis, les Nosairis et les Druses. On les nomme Jezidi, parce qu'ils partagent leur vénération entre le démon et Jezid, khalife ommiade, un des persécuteurs les plus acharnés de la famille du prophète, loin de les maudire l'un et l'autre, comme le font le reste des moslimins. Leur scheikh s'appelle Karabasch, c'est-à-dire, tête noire, parce qu'il roule autour de sa tête une écharpe noire. Leur fondateur est le scheikh ïïadi, qui, d'après leur croyance, avait prié, jeune et répandu des aumônes pour tous les disciples à venir; aussi pensaient-
(1) de Tevil et Tensil , autore Sylvestre de Sacy, in novis Commentariis societatis Gœttingensis.
(2) Yolney, Voyages.
ils obtenir la grâce d'aller directement au ciel sans observer aucun des devoirs de 1 islamisme et sans paraître au tribunal de Dieu (i). Toutes les sectes qui existent encore aujourd'hui, ont reçu des moslimins les dénominations de Sindikfc, esprits forts, MoulhadouMoulahid, impies, Batheni, intimes ou intérieurs. Leurs assemblées nocturnes ont fait donner, par les Turcs, tantôt aux uns, tantôt aux autres , le nom de Moumsoindiren ou éteignoirs, parce que, bravant les obstacles de leur religion, ils se plongent, après avoir éteint les lumières, dans toutes sortes de voluptés sans égard ni pour la parenté ni pour le sexe.
De pareilles imputations se sont toujours élevées contre les sociétés qui enveloppent leurs mystères du voile de la nuit; tantôt ce fut sans raison, comme on le voit par les assemblées des premiers chrétiens, que la voix de Pline a défendues, tantôt ce fut avec justice, témoin les mystères d'Isis, et postérieurement les Bacchanales de Rome. Ce fut la première fois, disent les historiens romains, qu'une société occulte, faisant servir la religion a cacher ses turpitudes, conspira pour renverser le gouvernement; l'analogie de ce sujet avec notre histoire nous engage à en dire quelques mots.
Six siècles après la fuite du prophète et la fondation de l'islamisme, les Ismaïlites, se couvrant
(i)Dscliihannouma, p. 449'
du masque de la piété , ébranlèrent ledifice élevé par Mohammed ; le sixième siècle après la fondation de Rome et rétablissement de la république, les Bacchanales empruntèrent le voile de la religion pour détruire la cité et l'état (i). Selon le récit de Tite-Live, un grec sans naissance et sans nom, vint d'abord s'établir (2) chez les Etrusques ; il n'était pas initie à tous ces arts qui forment l'esprit et le corps , et que nous devons à ce peuple parvenu dès-lors à une haute civilisation ; ce n'était qu'un prêtre sans aveu, un devin fanatique; ce n'était pas même un de ces charlatans publics qui font profession de vendre au peuple des superstitions et des erreurs. Ministre d'une religion mystérieuse, il ne communiquait sa doctrine que dans l'ombre. Les adeptes furent peu nombreux d'abord, bientôt on admit indistinctement les hommes et les femmes ; ensuite , pour attirer un plus grand nombre de sectateurs, on joignit aux pratiques reliigeuses les amorces du vin et de la bonne chère. Les vapeurs de l'ivresse, l'obscurité de la nuit, le mélange des âges et des sexes éteignant tout sentiment de pudeur, on se livrait sans réserve à tous les excès de la débauche; dans ces orgies infâmes , où chacun trouvait sous sa main les voluptés qui flat-
(1) Tite-Live, 1. xxxiv, cap. 8.
(2) An de Rome , 566 ; avant J.-C, 186.
taient le plus son penchant. Le commerce impur des hommes et des femmes n'était pas le seul mal de ces réunions nocturnes; de la même source sortaient de faux témoignages , des actes supposés, des délations calomnieuses, des empoisonnemens et des meurtres si secrets qu'on ne retrouvait pas même le corps des victimes pour leur donner la sépulture. Le crime audacieux employait la fraude et plus souvent encore la violence; mais les hurleniens concertés et le son bruyant des tambours et des cymbales étouffaient les cris des infortunés auxquels on ravissait l'honneur et la vie (i).
Aussitôt que le consul Posthumus eut découvert le but et l'existence de ces assemblées secrètes, il en informa le sénat , prit les mesures les plus énergiques pour la sûreté de la ville, et sévit avec rigueur contre les membres de cette société des Bacchanales, comme ayant tenté de corrompre la religion et la morale. Le consul parla au peuple et l'engagea à veiller sur les dangers dont menaçait Rome cette conjuration coupable cachée derrière la religion :
'( Je suis persuadé , dit-il , qu'il y en a parmi » vous que la séduction a précipités dans l'abîme.
(i) Tite-Live, 1. xxxix , trad. do Dureau Delamallo, tome xm, p. 225. Paris, Michaud frères, 1811. — Crevier remarque que c'est sous de pareilles couleurs que Salluste et Cicéron représentent les complices de Catilina.
» Maintenant il me reste à dissiper l'erreur où » pourraient vous jeter de trompeuses apparen- » ces ; car lorsque le crime se couvre du man- » tcau de la religion , on craint de porter atteinte » aux droits du ciel en punissant les forfaits hu- » mains (i). » La sévérité avec laquelle on poursuivit par le glaive et l'exil ceux qui étaient initiés aux Bacchanales, non-seulement à Rome, mais encore dans toute l'Italie , étouffa à sa naissance cette monstrueuse association qui, en devenant plus nombreuse , aurait peut-être amené la ruine de l'état. Si les princes de l'Orient avaient agi comme les consuls à l'égard des premières sociétés occultes fondées par les sectaires de la loge du Caire, les Ismailites n'auraient jamais pu acquérir d'influence politique, et de ces associations impures ne serait jamais sorti l'Ordre sanguinaire des Assassins.
Par malheur, il y avait, comme nous l'avons vu dans le cours de cette histoire , un assez grand nombre de princes qui professaient secrètement des doctrines d'athéisme. D'autres n'étaient pas assez forts pour s'opposer à ses progrès. L'aveuglement des souverains, la faiblesse des gouvernemens , la crédulité des peuples , la hardiesse d'un ambitieux aventurier, tel que Hassan-Sabah, donnèrent à ces sociétés mystérieuses un pouvoir
(0 Id.,p. 245.
et une extension de plus en plus redoutables. Ceux qui avaient fait de l'assassinat un système, prirent enfin rang au milieu des princes de l'Asie, et, maîtres de cette puissance illimitée du poignard qu'ils avaient créée, puissance unique dans l'histoire, et qui fut entre leurs mains un arme si terrible, ils épouvantèrent long-temps les souverains et les peuples par le spectacle de tous les forfaits.
Nous avons plusieurs fois indiqué les analogies qui existent entre l'Ordre des Assassins et d'autres Ordres contemporains ou postérieurs; c'est vraisemblablement par l'influence des croisades que l'esprit de l'Orient s'est réfléchi dans celui de l'Occident. L'Ordre où ces analogies sont plus frappantes est incontestablement celui des Templiers ; leurs statuts occultes , spécialement ceux qui concernent le mépris de la religion positive et l'accroissement de leur domination par la conquête des citadelles et des châteaux forts , paraissent avoir été les mêmes que ceux des Ismadites. Les Assassins portaient des habits blancs et des bandelettes rouges, les Templiers un manteau blanc et une croix rouge ; c'est encore un point de ressemblance très-remarquable.
Si les Templiers , sous beaucoup de rapports, marchèrent sur les traces des Assassins , ils trouvèrent des imitateurs dans les Jésuite». Ceux-ci, après la suppression de leur Ordre, firent comme
les Assassins après la chiite d'Alamoul; ils lâchèrent de conserver, sinon une puissance politique, du moins une influence cachée. La constitution de la loge du Caire , la série graduée des initiations, les dénominations de maîtres, de compagnons , d'apprentis , la doctrine publique et la doctrine secrète, le serment d'obéissance passive , nous retrouvons tout cela dans ce que nous avons vu, lu ou entendu de nos jours, sur les sociétés secrètes qui ont été les instrumens de tant de révolutions , et si nous cherchons des comparaisons dans l'histoire moderne, nous verrons que la procédure des tribunaux secrets de plusieurs ordres d'Allemagne offrait aussi quelque ressemblance avec celle de l'Ordre des Assassins (i).
Toutefois, on ne peut nier que quelques-unes de leurs institutions fussent réellement dignes déloges , elles n'avaient d'autre but que la propagation des connaissances et la protection réciproque des initiés. La Maison des sciences du Caire, ou l'école publique de la loge, était le temple des sciences et le modèle de toutes les académies. C'était en proclamant partout leur amour des lumières, leur bienfaisance et leur philanthropie, qu'ils séduisaient la multitude et parvenaient à leurs fins.
(1) De Kopp, Constitution des tribunaux secrets en Westphalie.
L'auteur de cette histoire s'est proposé un double but , de montrer la désastreuse influence des sociétés secrètes sous des gouvernemens faibles, et ensuite d'exhumer les trésors historiques si importans , si rares et souvent trop dédaignés de la littérature orientale. Ce double but, il souhaite l'avoir atteint , mais ne l'espère pas. Millier, dans les vingt-quatre livres de son histoire , n'a pas dit un mot des Assassins, et Gibbon qui, d'après son aveu, ne laissait jamais échapper une occasion de peindre des scènes sanglantes , n'a parlé d'eux que d'une manière très-superficielle. Et cependant , ces deux grands historiens , lorsqu'ils ont pu puiser à des sources fécondes , ont retracé avec cette vivacité de coloris qui les distingue, et arraché à l'oubli des événemens dune bien moindre importance ! Par cette esquisse rapide de tant de faits curieux , par cette fusion de nombreux documens , épais dans les écrits orientaux , sur l'Ordre des Assassins, on peut juger combien recèle de trésors cachés le champ encore inexploré de 1 histoire orientale. Heureux l'écrivain qui saura les découvrir!