‹ Histoire de l'orfévrerie depuis les temps les plus reculés jusqu' à nos joursChapitre 21 sur 42 · Franco · texte numérisé non relu

Franco

Pendant que l'orfèvrerie allemande prenait ainsi tout son développement, les autres pays de l'Europe, particulièrement la France, ne restaient pas en arrière. Une dynastie nouvelle avait succédé chez nous à celle des Carlovingicns. Bien que son fondateur ne fût pas doué d'un génie comparable à celui de Charlemagnc, les princes de la maison royale de France n'en continuèrent pas moins à encourager les arts, ou, pour parler plus exactement, les nobles industries qui en tenaient alors presque exclusivement lieu. L'orfèvrerie surtout ne fut pas oubliée.

Ainsi nous voyons, dès le règne de Hugues Gapet, Adélaïde, sa propre femme, prodiguer aux églises les présents d'orfèvrerie, donner entre autres à celle d'Orléans un magnifique crucifix d'or, puis son fils, le roi Robert, dont le règne inaugure le onzième siècle, faire exécuter également un grand nombre d'objets en or ou en argent pour les églises qu'il avait fondées.

Vers le même temps, il y avait à Chartres un orfèvre, nommé Theudon, qui jouissait d'une grande réputation. Theudon fit, entre autres, une châsse d'or pour la plus insigne des reliques conservées dans cette ville, la chemise de la sainte Vierge.

Mais les principaux centres de la fabrication de l'industrie qui nous occupe étaient alors Paris et Limoges. Je reviendrai un peu plus loin sur la nature toute spéciale de l'orfèvrerie Limousine.

Quant aux orfèvres parisiens, ils étaient, au dire de l'historien Jean de Grarlande, partagés en quatre grandes catégories : les monétaires, les fermailleurs, les

fabricants de vases à boire et les travailleurs d'or ou joailliers.

En dehors de cette classification industrielle, l'orfèvrerie religieuse continuait à être cultivée dans beaucoup de couvents. Gomme nous l'avons déjà vu pendant les siècles précédents, certaines abbayes étaient de véritables pépinières d'artistes. Ainsi saint Abbon, abbé de Saint-Benoît-sur-Loire, vers la fin du dixième siècle, après avoir cultivé lui-même l'orfèvrerie avec succès, avait formé de nombreux élèves parmi ses moines. L'un d'eux surtout, nommé Hausbert, passait pour être fort habile. Au onzième siècle pareillement, Odorain, moine de Dreux, eut sous ce rapport une fort grande réputation. Au douzième, Gruillaume, abbé d'Andernès, excella à son tour dans les travaux d'orfèvrerie. Et j'en pourrais citer bien d'autres encore.

C'est également à un moine, dont on ignore malheureusement la nationalité, au moine Théophile, qu'on doit le plus précieux manuel d'art que nous ait légué le moyen âge. Ce livre, connu sous le titre de : De diversis artibus schedula (Essai sur divers arts), contient la description détaillée, précise, presque minutieuse, de tous les procédés de la plupart des industries pratiquées alors. L'orfèvrerie ne pouvait y être oubliée.

De quelle pays était Théophile? A quelle époque vivait-il? Ce sont là des questions qui n'ont pas été jusqu'ici complètement résolues. Toujours est-il que cette curieuse encyclopédie répond parfaitement à l'idée que nous nous faisons de ce qu'était l'état des arts dont il s'agit, au onzième siècle, et c'est pour cela que j'en parle actuellement.

Un livre entier de l'ouvrage de Théophile, un livre composé de quatre-vingts chapitres, est consacré au travail des métaux, et particulièrement des métaux précieux. Là se trouvent toute la technique du métier, la description complète de l'outillage, depuis la construc-

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tion des fourneaux jusqu'au plus mince ustensile, tel que la lime ou le grattoir; là se trouvent minutieusement exposés tous les procédés de fabrication, la fonte, le moulage, le travail au repoussé, la ciselure, la gravure, la niellure, la coloration des ors, la dorure, le polissage des pièces, leur décoration au moyen de pierreries, de perles et de chatons d'émail; la confection de ceux-ci, l'indication de la forme traditionnelle que doivent avoir les vases sacrés, les calices avec leur patène, les burettes, les encensoirs, ainsi que leurs chaînes.

Tout cela est d'une précision admirable et d'une exactitude dont il est facile de se convaincre par l'examen des pièces d'orfèvrerie du onzième au douzième siècle que l'on possède encore. Quelques-unes d'entre elles semblent véritablement faites pour servir d'illustrations à certains chapitres du livre de Théophile, notamment à celui qu'il consacre à la décoration des vases sacrés. On en trouve, par exemple, l'application la plus minutieuse dans la magnifique coupe connue sous le nom de calice de saint Rémy.

Ainsi qu'on peut s'en convaincre en jetant les yeux sur la figure ci-contre, rien n'égale la richesse ou l'élégance de cette coupe qui, malgré la profusion des ornements, n'en conserve pas moins une pureté de lignes admirable. La décoration principale, consistant en une bande d'or sur laquelle alternent, conformément aux préceptes de Théophile, les pierres fines entourées de perles et les cabochons d'émail, est complétée par des bordures en relief et des enchâssures de filigrane, heureusement rappelées sur le pied du calice.

Après avoir séjourné longtemps au Cabinet des antiques, cette belle pièce a été rendue en 1861 à la cathédrale de Reims.

La collection du Louvre possède encore un spécimen de l'orfèvrerie française de cette époque, d'autant plus

précieux qu'il est signé. C'est un fort beau ciboire fabriqué par maître Alpaïs, de Limoges.

La patrie de saint Éloi était en effet restée célèbre comme centre de fabrication d'orfèvrerie. Du onzième

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Fig. 24. Calice de Saint-Remy, à Reims.

au douzième siècle, elle s'acquit un renom particulier par l'habileté avec laquelle elle remit en honneur l'émaillerie à taille d'épargne jadis pratiquée par les Celtes.

Dans presque tous les émaux de ce genre, l'excipient

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n'est que du cuivre. C'est donc la beauté du travail qui, seule, fait la richesse de l'objet.

Les émaux de Limoges étaient très-recherchés et en grande réputation au douzième siècle. On les appliquait à toutes sortes d'usages. On en faisait des plaques tumulaires comme celles des comtes de Champagne dont Gaignières nous a conservé le dessin, ou simplement commémoratives comme celle de Geoffroy Plantagenet à la cathédrale du Mans, des pièces de mobilier d'église, telles que chandeliers, burettes, custodes, boîtes aux saintes huiles, etc.

Les custodes, par allusion au Saint-Esprit, affectaient souvent la forme de colombes aux ailes entaillées reposant sur un plateau circulaire, de manière à pouvoir se poser à plat ou être suspendues par des chaînes si on le préférait. Nous donnons au revers de cette page le dessin d'une de ces colombes. Presque toutes celles que nous connaissons lui ressemblent. Une petite cavité pratiquée dans le dos et fermant à charnière, est destinée à recevoir l'hostie consacrée.

Mais c'est surtout dans la décoration des châsses que l'émaillerie limousine trouva de nombreuses et magnifiques applications. La seule abbaye de Grrandmont, au diocèse de Limoges, possédait une trentaine de châsses émaillées, et, sans sortir des églises de la province on en trouvait une infinité d'autres, notamment à Limoges, à Saint-Junien, à Saint-Yrieix, à Bellac, à Chamberet, aux abbayes de Beaulieu, de Grandseigne, de Solignac, etc. Plusieurs églises de villages, telles qu'Ambazac et Nexon (Haute-Vienne), Saint-Viance et Gimel (Corrèze), en conservent encore de très-importantes, et, hors du Limousin, il en existe également dans un certain nombre d'églises, telles que Mauzac (Puy-de-Dôme), Saint-Marcel (Indre), Bousbecque (Nord), Chartres, Saint-Taurin d'Évreux, etc.

Beaucoup ont disparu ou ont été vendues au chau-

dronnier, à une époque où l'on en méconnaissait complètement la valeur. Les collections publiques 'ou privées en ont recueilli quelques autres, telles que la belle châsse de saint Galmine, qui fit longtemps partie de la collection du prince Soltykoff, et les débris de

Fig. 25. Custode en forme de colombe.

celle de Saint-Étienne-de-Muret, et qui se voient aujourd'hui au musée de Cluny.

Pendant tout le cours des douzième et treizième siècles, l'orfèvrerie émaillée de Limoges inonda de ses produits, non-seulement la France, mais tous les pays voisins, et y obtint un tel renom, que ses œuvres étaient connues et désignées dans toute l'Europe sous le nom cl 'œuvres de Limoges (opus Lemovicense).

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Cette belle industrie de l'émaillerie ne faisait cependant pas négliger l'orfèvrerie proprement dite, l'orfèvrerie en métaux précieux. Jamais on ne fabriqua peutêtre un plus grand nombre de grandes châsses en argent, en argent doré, voire même en or. L'abbaye de Conques (Aveyron) et celle de Saint-Maurice d'Agaune en possèdent encore plusieurs très-belles et très-importantes que M. Darcel et M. Aubert ont reproduites dans les superbes monographies qu'ils ont données de ces deux églises.

La plupart des riches cathédrales, des puissantes abbayes de cette époque, Reims, Rouen, Saint-Riquier, Saint-Grermain-des-Prés, Saint-Denis, avaient de magnifiques trésors d'orfèvrerie. Mais Saint-Denis surtout devait bientôt éclipser toutes les autres églises par l'éclat des richesses que le magnifique et puissant abbé Suger se plut à y entasser.

La simple nomenclature des objets dus à la magnificence de ce dernier m'entraînerait trop loin. Je me bornerai à en citer trois des principaux : le parement du grand autel, la châsse monumentale qu'il érigea sur les corps des saints apôtres Denis, Éleuthère et Rustique, et le grand crucifix d'or qu'il éleva sur un pilier au fond du sanctuaire.

Déjà Charles le Chauve avait décoré d'un parement d'or la face du grand autel. Suger compléta cette décoration en revêtant les deux extrémités et la face postérieure de l'autel de parements semblables, où se voyaient de nombreuses figures de saints sous des arcades richement ornées de toutes sortes de pierreries.

Quant aux saints martyrs, patrons de l'église, leurs corps avaient été jusque là conservés dans trois cercueils d'argent surmontés d'un tombeau de marbre noir à claires-voies, qui ne mesurait pas moins de sept pieds sur huit. Sur ce tombeau, Suger fit ériger une énorme et magnifique châsse de cuivre émaillée, qui,

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comme la grande châsse des rois Mages à Cologne, affectait la forme d'une église à trois nefs, dont la nef centrale était beaucoup plus haute que les collatéraux. L'architecture en était figurée par une série d'arcades reposant sur des colounettes, les unes et les autres richement émaillées, couvertes de pierreries et encadrant de nombreux bas-reliefs en or dont les sujets étaient tirés de la vie de saint Denis. Des anges, également en or, occupaient les tympans des arcades et la toiture des nefs était relevée par de splendides bordures en émail.

Pour l'exécution de cette magnifique châsse et le complément de décoration du grand autel, Suger avait épuisé tout ce qu'il y avait de pierres fines et de métaux précieux dans le riche trésor de son abbaye, tout ce que lui en avaient prodigué les rois et les princes de son temps. Cependant il n'était pas au bout de ses projets. Il avait conçu celui d'élever également dans son église un grand crucifix du plus magnifique travail. A cet effet il trouva encore moyen de racheter, au prix alors considérable de quatre cents livres, une très-grande quantité de pierreries provenant de l'héritage du roi Etienne d'Angleterre, et il consacra, en outre, quatrevingts marcs d'or à la confection de son crucifix.

Celui-ci avait environ un mètre de hauteur et reposait sur un magnifique pilier élevé lui-même de deux ou trois mètres. L'âme de la croix était en bois, revêtue des plus riches émaux; la figure du Christ était tout en or fin, et, pour donner une idée de la profusion des pierreries, il suffira de dire que la draperie qui recouvrait le corps du Christ depuis la ceinture jusqu'aux genoux, était ornée, à elle seule, de quatre-vingts pierres fines et de cent quinze perles.

Le pilier lui-même était une merveille d'art et d'élégance. Au bas se voyaient les figures en bronze doré des quatre évangélistes ; au haut, celles des quatre

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grands prophètes. Le fût entier était revêtu de médaillons à sujets, de bordures et d'ornements en émail entremêlés de pierreries.

Suger avait confié à des artistes de Verdun l'exécution de ce magnifique crucifix. Le pape Eugène III vint lui-même en faire ]a dédicace, et, pour mieux assurer la conservation d'un si précieux objet, fulmina une sentence d'excommunication contre tout individu qui oserait le détourner de son usage. Cette mesure comminatoire fut longtemps respectée. Au milieu même des guerres de religion, elle eut la puissance d'arrêter les bras des hérétiques. Il était réservé à de fougueux catholiques de l'enfreindre les premiers. Ce furent les ligueurs, sous la conduite du duc de Nemours, qui en 1590 mirent les premiers la main sur le crucifix jusqu'alors épargné, ainsi que sur beaucoup d'autres objets non moins dignes de respect.

Suger avait poussé si loin le luxe et l'abus des richesses dans la décoration de son église, que cette prodigalité lui valut de sévères remontrances de la part de son contemporain saint Bernard : « Vous couvrez d'or les parois de votre église », lui écrivait l'austère réformateur, « et, pendant ce temps-là, vos pauvres vont nus ». Mais saint Bernard perdait ses peines; le mouvement était donné, et, de toutes parts, c'était à qui suivrait l'exemple de Suger. Peu après lui, Maurice de Sully, évêque de Paris, dota son église d'un magnifique parement d'autel en or. Gervais, abbé de Saint* Germain d'Auxerre, en fit fabriquer un en argent. Les églises de Périgueux, de Troycs, de Saint-Omer et bien d'autres encore s'enrichirent de magnifiques pièces d'orfèvrerie.

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