‹ Histoire de l'orfévrerie depuis les temps les plus reculés jusqu' à nos joursChapitre 20 sur 42 · Allemagne · texte numérisé non relu

Allemagne

L'an 1000 1 — Cette date fatidique, qu'une croyance superstitieuse basée sur des prophéties mal comprises avait assignée à la fin du monde, tenait, pour ainsi dire, l'Européen suspens. Chez les uns, l'appréhension tournait à la stupeur, chez les autres, à l'exaltation religieuse, chez presque tous, au découragement. On a beaucoup dit qu'elle avait complètement enrayé, pendant un certain temps, le progrès des arts. Cela n'est pas également vrai pour tous. Sans doute l'attente si répandue d'une fin presque immédiate devait détourner les esprits de toute idée de fondations durables. A la fin du dixième siècle, on n'élevait plus de monuments, on n'érigeait presque plus d'églises ; mais on dotait richement celles qui existaient. La seule pensée du jugement dernier qu'on croyait si proche faisait trembler les pécheurs, grands ou petits, et ceux-ci n'hésitaient guère à se dépouiller des biens périssables qu'ils se voyaient presque au moment de perdre, pour racheter,

HIST. DE L'ORFEVRERIE. 8

à force de donations pieuses, le seul bien qu'ils pussent espérer encore, le salut de leur âme.

Aussi avons-nous pu constater que l'orfèvrerie, malgré la décadence générale des lettres et des arts dans toute l'Europe occidentale à l'époque où s'éteignait la dynastie carlovingienne, ne laissa pas que de produire encore des œuvres très-considérables pendant tout le cours du dixième siècle. C'est même, on peut le dire, dans la dernière partie de ce siècle que l'art allemand prit son premier essor, qui devait être bientôt suivi d'un si large développement.

L'art allemand, nous l'avons vu, l'orfèvrerie allemande en particulier, étaient encore bien peu de chose, lorsqu'en 973 l'empereur Othon II épousa une princesse grecque, Téophanie, petite-fille de Constantin Porphyrogénète. Cette union devait exercer une grande influence sur l'état des arts en Allemagne; Théophanie, élevée à une cour où ceux-ci brillaient alors d'un incomparable éclat, avait amené à sa suite un grand nombre d'artistes grecs dont quelques œuvres sont parvenues jusqu'à nous. Plus d'ailleurs que leurs œuvres personnelles, leurs préceptes tout nouveaux et les élèves qu'ils formèrent devaient donner bientôt à l'art allemand une impulsion, un éclat considérables.

L'impératrice les avait d'abord simplement protégés. Lorsqu'en 982 la mort d'Othon l'appela à la régence de l'empire, elle fit mieux encore : elle se mit à la tête du mouvement artistique.

Parmi les Allemands de naissance qui l'aidèrent le plus puissamment dans cette entreprise, il faut citer en première ligne le moine Bernward, homme de grands talents à qui elle avait confié l'éducation de son fils. A en croire les chroniqueurs de son temps, Bernward, qui plus tard devint évêque d'Hildesheiln (992 à 1022) et fut même canonisé comme tel, excellait dans toute espèce d'arts, y compris l'orfèvrerie. Le trésor de la

ALLEMAGNE, XIe SIECLE. 115

cathédrale d'Hildesheim renferme encore diverses pièces qu'on lui attribue, notamment une couverture d'évangéliaire, un crucifix et un modèle de crosse. L'historien de sa vie, Tangmar, lui attribue également une superbe couronne de lumières en or et en argent, divers calices et des encensoirs d'une grande valeur. Le saint évêque d'Hildesheim exécuta-t-il ces divers objets de ses propres mains, comme jadis saint Éloi, ou bien furent-ils simplement exécutés sous sa direction par les ouvriers habiles à travailler les métaux qu'il entretenait dans son propre palais? Le doute est permis à cet égard. Ce qui est certain, c'est la part d'influence que saint Bernward exerça sur le mouvement artistique de l'Allemagne à cette époque.

Willigis, archevêque de Mayence, mort en 1011, paraît y avoir aussi puissamment contribué. M. Labarte, sur la foi d'une ancienne chronique locale, lui attribue particulièrement un calice d'or orné de pierreries d'un poids tel qu'un homme de force ordinaire avait de la peine à le soulever, et un crucifix en or du poids de douze cents marcs dont tous les membres pouvaient se démonter un à un; singulière idée qui du reste ne devait pas tarder à porter malheur à ce magnifique objet: les successeurs peu scrupuleux de Willigis n'eurent pas honte de faire monnaie des membres du Christ. Dès le douzième siècle, l'archevêque Arnold aliéna un des pieds pour compléter la solde de ses troupes, et l'archevêque Rodolphe un des bras pour payer un voyage qu'il fit à Rome. Tout le reste y passa bientôt. Le règne de Henri II, qui occupa l'empire de 1002 à 1023, est réellement l'époque où l'orfèvrerie allemande prit tout son développement, atteignit toute la splendeur dont elle devait briller pendant le cours de ce siècle et du siècle suivant. A cet empereur, à sa femme, sainte Gunégonde, qui lui survécut une quinzaine d'années, doivent être attribuées de très-nom-

breuses donations où l'orfèvrerie occupe une place considérable. M. Labarte, à qui l'on doit de si précieuses recherches sur l'industrie allemande du moyen âge, cite particulièrement les précieux objets dont l'église de Mersbourg était redevable à la pieuse munificence de Henri II, à savoir : « trois évangéliaires à riches « couvertures, l'un avec bas-relief d'ivoire encadré d'or, le second, également en ivoire, renfermé dans une bordure d'or chargée de pierres précieuses, et la troisième d'or rehaussé de pierreries et d'émaux ; trois croix de vermeil et deux d'argent ; deux ampoules de même métal ; trois calices, l'un d'argent d'un poids considérable, le second d'or gemmé, le troisième enrichi avec art de pierres fines de toutes sortes ; une pyxide d'or ornée de pierres précieuses, trois ostensoirs d'argent et un parement d'autel enrichi d'or et de pierreries. »

C'est également à l'empereur Henri II que doit être attribuée la fondation du parement d'autel de la cathédrale de Bâle qui fait aujourd'hui l'un des plus beaux ornements de notre musée de Gluny. Nous ne croyons pouvoir mieux faire que d'emprunter au catalogue même de la collection les lignes suivantes qui contribueront à donner une juste idée, de l'importance de ce monument.

« La façade, tout en or, est décorée de cinq grandes figures en haut-relief, disposées sous des pleins cintres que supportent des piliers à chapiteaux historiés. Chacun de ces pleins cintres porte, en grandes et belles lettres repoussées en relief, le nom de la figure. Le Rédempteur occupe le cintre du milieu, plus élevé que les autres; il est en action de bénir.... Dans la main gauche, il porte le globe.... Les pieds nus reposent sur une sorte de monticule sur lequel sont agenouillés les figures de saint Henri et de l'impératrice Cunégonde... A la droite du Christ est l'archange saint Michel, puis

ALLEMAGNE, Xlft SIÈCLE. 117

saint Benoît, abbé et fondateur du Mont-Cassin; à sa gauche sont les archanges Gabriel et Raphaël représentés vêtus et les ailes déployés. Les têtes sont nimbées et les nimbes sont rehaussés de pierreries montées en relief.... Au-dessus des voûtes, sur le fronton se trouvent personnifiées les quatre vertus, source de toutes les autres : la Prudence, la Justice, la Tempérance et la Force.... Le long de la frise supérieure et du soubassement, on lit.... une inscription latine entremêlée de mots grecs et hébreux qui semble avoir pour but de rappeler la consécration du monument, ainsi que le vœu fait par saint Henri à la suite de sa guérison du mont Cassin....

» Toute la face antérieure de l'autel (0m,95 de haut sur lm,78 de large) est en or fin; les figures, ornements d'architecture et autres, ainsi que les légendes, sont repoussés en relief; la grande inscription seule est gravée en creux et les lettres remplies en pâtes de couleur. La façade repose sur un fonds de bois de 0m10 d'épaisseur. Le poids de l'or, difficile à apprécier sans démonter le monument et porter atteinte à sa conservation, est, au dire des chroniqueurs, d'au moins vingtcinq marcs. »

L'empereur Henri n'avait pas borné à ce parement d'autel les dons précieux qu'il fit à la cathédrale de Bâle. Dans le nombre figuraient encore un trône incrusté d'or, d'argent et d'ivoire, une grande croix reliquaire ornée de pierreries et une couronne de lumières ou lustre d'église en argent à ornements d'or. Le saint empereur fit aussi de grandes largesses à beaucoup d'autres églises relevant de l'empire, telles que celles de Bamberg, Aix-la-Chapelle, Hildesheim, Ratisbonne, etc., et à la célèbre abbaye du Mont-Cassin, où il avait été, dit-on, guéri de la pierre par l'intervention miraculeuse de saint Benoît.

Le nom de sainte Cunégonde se rattache également,

comme je l'ai déjà dit, à beaucoup de fondations pieuses. Sa couronne, qui est parvenue jusqu'à nous et qui se trouve aujourd'hui dans le trésor du roi de Bavière, est l'un des plus précieux monuments de l'orfèvrerie de cette époque.

L'abbaye d'Essen, de son côté, conserve une superbe croix du même temps , due à la munificence d'une abbesse du nom de Mathilde qu'on croit avoir été princesse de Bavière.

Cette période fut celle où les riches reliures en orfèvrerie dont on revêtait les livres saints se multiplièrent le plus. Dans le principe, ces reliures se composaient le plus souvent des deux feuilles d'un dyptique eu ivoire plus ou moins richement encadrées de lames d'or, d'argent ou de vermeil, ornées elles-mêmes tantôt de sujets ou de rinceaux exécutés au repoussé, tantôt de cabochons, de pierres taillées, de camées, de perles, de chatons d'émail, de rinceaux en filigrane, etc. A défaut d'ivoire, les plats de la reliure consistaient en deux ais de bois recouverts de plaques de métal ornées comme je viens de le dire.

En Italie, outre l'évangéliaire lombard de Théodelinde et celui que l'on conserve également à Monza sous le nom de Tagliacore, les plus célèbres sont ceux du Vatican, de Saint-Marc de Venise, de Novare, de Sienne, l'évangéliaire de saint Eusèbe à Verceil, celui de Modène, qui est du onzième siècle, et celui que, vers la même époque, l'archevêque Aripert donna à la cathédrale de Milan. Ce dernier tire un grand intérêt de la mosaïque qui concourt à sa décoration.

En Allemagne, je mentionnerai, parmi les plus remarquables, les évangéliaires de Trêves datant du neuvième siècle, ceux d'Hildesheim, de Brunswick, de Munich, de Bamberg, d'Aix-la-Chapelle, de Saint-Emeran de Ratisbonne, etc. ; en France, outre ceux que j'ai déjà cités, le magnifique évangéliaire de Sainte-Mène et

ALLEMAGNE, XIIe SIECLE. 119

celui de la Sainte-Chapelle à la Bibliothèque nationale, ceux du Louvre et du musée de Cluny, celui de la collection Didot qui passe pour un des plus anciens qui existent, celui de M. le comte de Ganet, l'évangéliairc de Saint-Jean, ceux de l'église de Conques, le sacramentaire de Metz, et la bible de Souvigny que l'on conserve à Moulins. On en pourrait citer encore beaucoup d'autres en Angleterre, en Russie, en Belgique, en Espagne, en Portugal, qui, tous, sont de précieux monuments de l'orfèvrerie du moyen âge.

Vers la fin du onzième siècle et surtout pendant le cours des deux siècles qui suivirent, la fabrication des grands reliquaires, des châsses proprement dites, prit aussi beaucoup de développement, particulièrement en Allemagne. Bon nombre d'entre elles sont parvenues jusqu'à nous. Le seul diocèse de Cologne en possède encore trente dont le chanoine Bopp a décrit et publié la plupart. Quelques-unes sont de véritables monuments. Celles des rois Mages, par exemple, ne mesure pas moins de lm,80 sur 0m,90. Il est vrai que Cologne et les bords du Rhin étaient alors le grand centre du mouvement artistique en Allemagne. C'est là que, sous l'influence des maîtres venus d'Orient, prit naissance et se développa cette nombreuse génération d'artistes industriels qu'on désigne communément aujourd'hui sous le nom d'école de Cologne ou d'école rhénane.

Parmi les plus importantes de ces vieilles châsses allemandes, il faut citer encore celles d'Aix-la-Chapelle, de saint Servais à Maëstricht et de saint Sébald à Nûrenberg.

La magnificence de beaucoup d'entre elles ne consistait pas uniquement dans la valeur du métal. L'or et l'argent y étaient souvent remplacés par le simple cuivre, dont la rigidité se prêtait mieux à ces grandes œuvres en ce qu'elle leur offrait de meilleures conditions de solidité. Ce qui faisait la richesse de ces châsses,

c'était leur décoration, à laquelle concourraient nonseulement la gravure et la ciselure, mais encore toutes sortes de matières précieuses, telles que les pierreries, l'ivoire, les nielles et enfin de brillantes incrustations d'émail.

« A cette époque, comme l'a dit quelque part l'abbé Texier, l'art centuplait le prix des métaux vulgaires en les transformant ; l'émail remplaçait les pierreries, et cette couverte prêtait à toutes choses de la valeur en y répandant de l'éclat. »

Mais cet émail, il est bon de le noter, n'était plus de la même nature que celui des Byzantins, que l'émail cloisonné dont nous avons vu de si merveilleuses applications à la pala d'oro de Venise ou au parement d'autel de Saint-Ambroise de Milan. L'émail employé en France et en Allemagne aux onzième, douzième et treizième siècles, est l'émail à tailles d'épargne introduit par la fusion dans les entailles du métal (presque exclusivement du cuivre) qui forme le corps même de la pièce, procédé jadis employé par les Celtes voisins de l'Océan, mais qui semblait être tombé complètement en oubli depuis le quatrième ou le cinquième siècle de notre ère.

De qui les Allemands tenaient-ils ce procédé? C'est là ce qu'il serait difficile de dire. Du moins est-il bien certain que ce n'est pas des Byzantins, puisque ceux-ci eux-mêmes n'ont jamais pratiqué l'émaillerie à taille d'épargne. Tout au plus pouvaient-ils avoir enseigné aux Allemands à faire des émaux cloisonnés à l'instar de ceux qu'ils fabriquaient eux-mêmes. Il existe quelques rares et très-anciens monuments d'orfèvrerie allemande où les deux procédés d'émaillerie sont employés simultanément. C'est ce qu'on appelle les émaux mixtes.

Comme spécimen de l'art allemand de cette époque on ne saurait trouver, en fait de châsses émaillées, rien

ALLEMAGNE, XIIe SIÈCLE. 121

de plus parfait que la belle châsse provenant de la collection du prince Soltykoff, qui se trouve aujourd'hui en Angleterre, au musée de South-Kensington.

Fig. 23. Châsse émaillée du musée de Kensington.

Nous en donnons ici la reproduction fidèle d'après une photographie.

La hauteur du monument est d'un demi-mètre environ. Gomme on le voit, c'est un édicule en forme de croix à branches égales, dont chaque face est ornée d'un portique avec bas-relief en ivoire et de colonnes entre lesquelles sont disposées diverses statuettes égale-

ment en ivoire. Douze figures de même matière (celles des apôtres) sont groupées circulairement autour de la partie centrale, que surmonte une coupole à douze lobes. Cette coupole, le faîtage et les colonnes des portiques sont entièrement incrustés d'émail. Point de pierreries. En fait de matières premières, rien d'autre que du cuivre doré, de l'émail et de l'ivoire. Mais ceuxci sont employés avec une habileté extrême ; les ciselures des frises, des chapiteaux et du soubassement, sont excellentes, et la disposition générale de ce petit monument est d'une élégance incomparable.

Gomme forme, bien que ce soit certainement là un objet de fabrication occidentale, il est difficile de n'y pas voir l'influence des artistes bysantins. Je ne connais même que la châsse, également en forme de petit temple, conservée dans le musée de Brunswick, qui témoigne aussi évidemment de cette influence.

Les empereurs d'Allemagne continuèrent à protéger les arts et particulièrement l'orfèvrerie jusqu'au règne de Frédéric Barberousse. Avec celui-ci, il n'en fût plus de même. Il s'était mis dans de mauvaises affaires, par suite de ses différends avec la cour de Rome. Loin d'augmenter les trésors d'orfèvrerie de son empire, le moment vint où il ne songea plus qu'à les utiliser pour faire face aux ruineuses dépenses de ses expéditions lointaines. Il ne se fit pas même scrupule, je l'ai déjà dit, de retirer du tombeau de Gharlemagne la plupart des joyaux qui y avaient été enfermés par ordre du grand empereur.

FRANCE, XIe SIÈCLE. 1*23

Page 1