‹ Histoire de l'orfévrerie depuis les temps les plus reculés jusqu' à nos joursChapitre 42 sur 42 · PERIODE CONTEMPORAINE · texte numérisé non relu

PERIODE CONTEMPORAINE

Dix-neuvième siècle.

Les dernières années du dix-huitième siècle avaient été une époque stérile pour l'orfèvrerie. Ce n'est pas au milieu des convulsions qui accompagnent l'enfantement d'un monde nouveau que les industries de luxe peuvent prospérer.

Lorsque commença à s'apaiser la tourmente révolutionnaire, lorsque s'ouvrit le dix-neuvième siècle, tout était à refaire pour le présent, à préparer pour l'avenir. Les institutions, les idées, les mœurs avaient changé.

Sous le rapport du goût, l'engouement était tout pour les Grecs et les Romains, pour ce qu'on croyait être l'art classique et qui n'était en réalité qu'un inintelligent plagiat du grand art de l'antiquité maladroitement appliqué à nos mœurs modernes. Le grand prêtre de cette école (son pontife, devrais-je dire, car tout pliait devant lui) était l'illustre David, d'abord révolutionnaire fougueux, puis premier peintre de l'Empire. David, qui avait commencé par être un réformateur utile en réagissant de toute la puissance de son talent contre le

faux goût du temps de Louis XV, eut le tort de méconnaître le génie de notre nation et de vouloir l'étouffer sous le despotisme de la règle et de la convention. Il ne comprit pas qu'en lui ôtant la liberté il lui ôtait la vie.

David représentait l'art officiel sous Napoléon Ier, comme Lebrun l'avait représenté sous Louis XIV, avec cette différence que Lebrun, admirable décorateur, s'inspirait avant tout des mœurs et des besoins de son époque, tandis que David, peintre éminent dont on ne saurait contester le talent, n'entendait absolument rien à la décoration, et, dans son malheureux plagiat de l'antiquité, ne tenait aucun compte des conditions d'existence de notre société moderne. Gomme mobilier, il ne comprenait que des formes carrées, anguleuses, où l'on était sans cesse exposé à se heurter, des chaises curules à dos de bois, des pliants à pattes de griffon, des guéridons en forme de trépieds, des pendules en forme d'autels, des urnes, enfin tout ce qui pouvait faire ressembler une salle de bal, un salon ou une salle à manger modernes, au décor traditionnel de quelque tragédie classique.

L'orfèvrerie, cela va sans dire, subissait l'influence du même goût. Le vieil Auguste vivait encore ; mais, à côté de lui, d'autres, à leur tour, s'étaient fait un nom et semblaient en possession de la vogue. Tels étaient Caillé et surtout Biennais, l'orfèvre en titre de l'Empereur. Ce dernier, outre un nombre considérable de pièces d'orfèvrerie d'église ou de table, eut l'honneur d'exécuter, sur les dessins de l'architecte Percier, plusieurs épées de cérémonie destinées au souverain, un autel avec bas-reliefs, crucifix et flambeaux pour le mariage de Napoléon avec Marie-Louise d'Autriche, et plusieurs vases sacrés destinés à l'église de Saint-Denis.

A l'occasion du même mariage, la ville de Paris, fidèle aux usages de l'ancienne monarchie, fit à la nou-

Fig. 58. Berceau du roi de Borne.

velle impératrice un riche présent d'orfèvrerie consistant en une toilette complète avec une psyché et un fauteuil, le tout en vermeil.

Bientôt après, nouveau présent à l'occasion de la naissance du roi de Rome. La Ville offrit un berceau au fils de Napoléon. Cette fois, ce fut Prudhon, en sa qualité de peintre de l'impératrice, qui fut chargé de la composition. Des balustrades de nacre se détachant sur du velours nacarat encadraient deux bas-reliefs de vermeil représentant la Seine et le Tibre (c'est-à-dire la ville de Paris où était né l'enfant, et celle de Rome dont il devait porter le nom). Un bouclier au chiffre de l'Empereur soutenait la tête du berceau, et, au-dessus, à peine rattachée au bouclier par une sphère étoilée, planait une figure ailée représentant la Gloire. De ses bras étendus, celle-ci tenait une couronne de lauriers surmontée d'étoiles d'où pendaient des draperies de dentelle. Au bas du berceau, un jeune aiglon prêt à prendre son essor fixait du regard l'astre impérial. Des cornes d'abondance croisées deux par deux formaient les quatre pieds du meuble, et ses extrémités arrondies étaient soutenues par deux figures d'enfants ailés représentant le génie de la Force et celui de la Justice.

Toutes les figures, les bas-reliefs et le bouclier, étaient en argent doré. Ils avaient été modelés par le sculpteur Radiguet. Ils furent exécutés en orfèvrerie par Thomire et Odiot, dont le nom commençait à être célèbre.

En 1815, Odiot était colonel d'une des légions de la garde nationale, et, comme tel, contribua très-honorablement, sous les ordres du maréchal Moncey, à la défense de la capitale.

Sous la Restauration, sa vogue ne fit que s'accroître.- Mais la mode avait changé. Gomment auraif-iï pu en être autrement au lendemain du jour-où- l'état 3(îs«là société française venait d'être encore -uae-'fois si profon-

dément modifié? En toutes choses, n'était-il pas naturel que la Restauration prît le contre-pied de la Révolution et de l'Empire? Et puis, les princes, les nombreux représentants de l'aristocratie, qui rentraient en France après une si longue absence, avaient contracté d'autres goûts pendant leur séjour à l'étranger. En fait d'orfèvrerie, par exemple, leur œil s'était habitué aux somptuosités de l'argenterie anglaise, somptuosités d'assez mauvais aloi, il faut en convenir, qui n'auraient pu contenter des amateurs d'un goût délicat, mais qui, pour le public en général, contrastaient heureusement avec la maigreur de formes du style impérial. Les orfèvres anglais passaient pour fort habiles. Odiot, prouva facilement que, dans ce genre, il pouvait faire aussi bien qu'eux. Il produisit beaucoup, à la satisfaction de sa riche clientelle; mais peu de ses œuvres eurent un véritable caractère d'art.

Le temps où il vivait, la Restauration, ne fut certainement pas une des grandes époques de l'art français. Ce fut plutôt ce que j'appellerai une époque d'incubation. C'est, en effet, pendant cette période de quinze ans que germèrent de toutes parts les idées nouvelles, et que, rompant avec la tradition conventionnelle, se produisirent de tous côtés les tentatives hardies qui devaient donner une vie toute nouvelle à l'art et à la littérature du dix-neuvième siècle. L'art, dans toutes ses branches, compta de hardis pionniers. L'orfèvrerie ellemême eut sa part dans ce mouvement de rénovation. Tandis qu'Odiot et les principaux orfèvres de Paris mettaient un talent professionnel incontestable au service de la mode du jour, quelques autres, moins connus, entreprenaient vaillamment de ramener leur belle industrie dans les voies du grand art et à lui rendre un caractère vraiment national.

Parmi, ceux-ci,, ,1e. premier en date, et le plus remarquable peut-être, par l'énergique persistance de ses ef-

forts, fut Fauconnier. Quelques mots sur cet artiste trop peu connu ne seront donc pas sans intérêt.

Fils d'un pauvre orfèvre de Longwy, en Lorraine, Fauconnier vint fort jeune à Paris pour se perfectionner (j^ns son état. Placé tout d'abord chez Odiot, il y devint promptement chef d'atelier; puis, s'étant marié, il ■Rétablit pour son propre compte. C'était le moment où Bemariage de la duchesse de Berry venait fort à propos rajeunir un peu la vieille cour de France. La duchesse aimait les arts, ou du moins elle aimait à s'en faire la protectrice officieuse. Voulant faire un présent au célèbre peintre Grirodet, elle chargea Fauconnier d'exécuter pour lui un vase d'argent où devaient se trouver reproduites diverses compositions du maître. C'était la première commande d'une certaine importance artistique que reçut notre orfèvre. La manière dont il s'en acquitta lui en attira bientôt une beaucoup plus considérable, celle d'un grand vase, d'un mètre de haut, offert au sultan par le roi Charles X.

Fauconnier s'était adjoint un ciseleur fort habile nommé Tamisier. Pour ce grand vase, dans la décoration duquel entraient plusieurs figures de lions, il s'assura le concours du sculpteur Barrye. Nature enthousiaste et véritablement artiste, le brave Fauconnier, on le voit, n'épargnait rien pour la perfection de ses œuvres. Malheureusement, il était plus riche de talent que d'argent, JMr c'était en outre un fort mauvais calculateur; si bien %u'il trouva moyen de perdre dix mille francs sur cette commande. On chercha à l'en dédommager par celle d'un service de table pour la famille royale ; mais cela ne suffit pas pour le remettre à flot. Ses affaires, mal gérées, allaient de mal en pis; si bien que le jour vint où le pauvre grand orfèvre se vit exproprié de tout son matériel. Heureusement qu'alors il y avait encore en France quelques vrais grands seigneurs. Le duc de Montmorency, digne héritier d'un illustre nom qui

devait s'éteindre avec lui, fit secrètement racheté matériel vendu aux enchères, pour le rendre à celui I en savait faire si bon usage.

Cette lutte continuelle contre la mauvaise fortune qV ne savait point conjurer, n'empêcha pas Fauconnier S produire encore une œuvre d'orfèvrerie qui peut et considérée à bon droit comme la plus remarquable qu1 nous ait laissée le premier tiers de ce siècle. Je parler d'un vase d'argent doré, haut de quatre pi offert par souscription au général Lafayette. Ainsi <jH le peut voir par le dessin que nous en donnons, cl nument, d'une noble simplicité, se compose d'uni dont la forme est empruntée aux plus purs mode l'antiquité, et d'un piédestal orné de bas-reliefs et il que de quatre figures allégoriques. L'inscription vfl soutenue par deux Génies ailés, se lit sur la ces vase, dont le col est entouré d'une couronne ciH chêne et laurier, et le culot décoré de feuillesB fleurs empruntées à la flore du nouveau mondeM bas-reliefs principaux, représentant la capitula™ Cornwallis et la fédération de 1790, ornent lefl principales du piédestal, aux angles duquel sonH cées debout les figures allégoriques de la LibertS la Loi, de la Force et de la Justice. Le modèle de ceW ci avait été fourni par un sculpteur de grand talH Chaponnière, qui mourut malheureusement fort jeuH Fauconnier avait, de plus, employé à l'exécution dM parties les plus importantes de son œuvre deux ciseJ leurs de grand mérite, Muleret et Vechte, dont le dernier devait bientôt devenir une des gloires de l'orfèvrerie française.

Peu d'années après avoir achevé cette œuvre capitale, Fauconnier mourait pauvre et beaucoup moins connu qu'il n'eût mérité de l'être. Il laissait pour uniques élèves deux de ses neveux, les frères Fannière, alors encore bien jeunes, mais qui, plus tard, ainsi que nous le

Fig. 59. Vase offert au général la Fayette.

verrons , devaient prendre rang parmi les premiers orfèvres de notre temps.

D'ailleurs, le mouvement était donné. D'autres, avec non moins d'ardeur et plus de bonheur que Fauconnier, devaient entrer bientôt dans la lice et poursuivre à leur tour, la régénération de notre orfèvrerie nationale. Au premier rang parmi ceux-ci, il n'est que juste de citer Froment-Meurice. De ce double nom, la première partie seule lui appartenait du fait de son père ; mais la veuve de celui-ci ayant épousé en secondes noces un des principaux orfèvres de Paris, M. Meurice, auquel il devait bientôt succéder lui-même, il réunit, comme cela se fait souvent dans le commerce, ces deux noms devenus bientôt inséparables par la célébrité qu'il sut leur donner.

Froment-Meurice abordait la lutte dans des conditions favorables. Son mérite personnel fit le reste. Les encouragements d'ailleurs ne lui manquèrent pas; il eut le brevet d'orfèvre de la ville de Paris; à partir de 1839, les jurys de toutes les expositions signalèrent l'excellence de ses produits, et il atteignit rapidement aux plus hautes récompenses.

Parmi ses œuvres capitales, la première en date (1844) fut un magnifique bouclier d'argent représentant les quatre phases principales de la vie du cheval, la vie sauvage, la guerre, la chasse et les courses, et, au centre, en haut-relief, un Neptune domptant ses chevaux marins, de l'attitude la plus fière. Cette belle pièce appartient aujourd'hui à l'empereur de Russie.

Une autre, plus importante encore, figura à l'Exposition de 1849. C'était la pièce principale d'un surtout de table exécuté pour le duc de Luynes, ce grand seigneur illustre qui réunit, plus que personne de notre temps, la science, le goût et le talent personnel à la magnificence d'un véritable protecteur des arts. Le groupe, dont le sujet a été fourni par M. de Luynes

lui-même, ne comprend pas moins de onze figures en ronde bosse ; celles de Bacchus, de Gérés et de Vénus s'élèvent sur un globe terrestre autour duquel voltigent des Génies, symboles de l'abondance, de l'harmonie et de l'amour; quatre Géants, monstres à queues de serpents, soutiennent l'ensemble de la pièce, dont aucune partie n'a été ni fondue ni moulée. Le tout a été exécuté au repoussé et terminé au ciseau.

Parmi les autres œuvres célèbres de Froment-Meurice, il faut encore citer l'encrier en or qu'il fit pour le pape, l'épée d'honneur du général Gavaignac et la belle toilette en argent doré offerte par souscription à la princesse de Lucques. Enfin, il fit avec Pradier une délicieuse Léda, dont la figure est en ivoire tandis que la draperie et le cigne sont en argent.

Froment-Meurice s'essaya avec un égal succès dans presque tous les genres d'orfèvrerie et de bijouterie. On lui doit un nombre infini de pièces d'argenterie de table d'un goût charmant, et en fait d'orfèvrerie religieuse, diverses œuvres du meilleur style, parmi lesquelles je me contenterai de citer : l'ostensoir de la chapelle du Pape; un autre, de style byzantin, offert par la reine Marie-Amélie à la cathédrale de Cologne ; les deux reliquaires de la Madeleine, et le bel ostensoir de la même église, que nous reproduisons ici.

En vrai artiste qu'il était, Froment-Meurice n'épargnait rien pour s'assurer le concours des plus éminents sculpteurs de son temps : David (d'Angers), Pradier, Gavelier lui fournirent des modèles ; Feuchères, Klagmann, Geoffroy Dechaume travaillèrent pour lui ; et il employa comme ciseleurs Mulcret, Yechte et les frères Fannière. Ge n'est, en effet, qu'au prix de cette alliance intime, du grand art avec l'industrie que celle-ci peut atteindre le degré d'excellence où elle est parvenue aux belles époques de la civilisation.

Quelle que fût sa vogue méritée, Froment-Meurice,

Fig. GO. Ostensoir de Froment-Meurke,

cependant, ne resta pas sans rivaux, sans émules dignes de lui. L'un d'eux, M. Morel, exposa en 1855, sous le nom de « Vase d'Andromède », une pièce admirablement composée, qui eut un très-légitime succès. Déjà Ton avait beaucoup remarqué un magnifique service de table exécuté par lui, de société avec un homme d'infiniment de goût, M. Duponchel, qui, en dehors de cette association, devait bientôt produire, de son côté, des œuvres d'une grande distinction. Le service de table qu'ils exécutèrent en commun avait pour donnée d'ensemble la légende que voici :

Un seigneur russe ayant eu, dans une chasse à l'ours, le bonheur de sauver la vie de son souverain, celui-ci, pour lui témoigner sa reconnaissance, jura de lui donner en toute propriété la contrée environnante aussi loin qu'il pourrait faire entendre le son du cor, à partir du point où l'accident était arrivé. Le seigneur, heureusement pour lui, avait d'excellents poumons; de sorte que la propriété fut immense. Inutile d'ajouter que le service de table destiné à rappeler cette légende était fait pour l'un des descendants du sonneur de trompe.

La donnée était originale; elle se prêtait à merveille à une composition très-mouvementée. MM. Morel et Duponchel en tirèrent un grand parti. Au centre, comme de juste, était le héros de l'aventure, sonnant du cor à pleins poumons. Les incidents de lâchasse formaient le sujet de plusieurs autres groupes; et les habiles orfèvres avaient eu l'heureuse idée d'orner leurs candélabres de rameaux d'arbres verts chargés de givre, sur lesquels les lumières scintillaient avec un prodigieux éclat. J'ignore le nom du noble étranger qui possède aujourd'hui ce magnifique surtout de table.

D'un autre côté, Vechte, l'habile ciseleur qui travailla en 1832 pour Fauconnier et en 1839 pour Froment- Meurice, avait pris le parti de produire désormais des pièces de sa propre composition, et s'était promptement

rendu célèbre par des œuvres véritablement hors ligne. Son grand vase des Centaures et des Lapithes, sa Chute des Titans, son Grand bouclier consacré à la gloire de Shakespeare, de Newton et de Milton, ont obtenu tour à tour le suffrage unanime de tous les connaisseurs. Artiste plein de fougue et de puissance, Vechte apportait la même maestria dans l'exécution que dans la composition de ses œuvres. Tout au plus, pourrait-on lui reprocher une exubérance qui altère parfois la pureté des lignes, du galbe de ses pièces.

Après la révolution de 1848, Vechte, cédant trop facilement à la crainte de ne plus trouver en France ass,ez d'occasions d'utiliser son beau talent, prit malheureusement le parti de s'expatrier et de se mettre à la solde de l'Angleterre. C'est pour elle qu'il exécuta le grand bouclier dont je viens de parler, et toutes ses dernières œuvres.

Plus fidèles que lui à leur point de départ, ses jeunes émules, les frères Fannière, ne comptaient plus dès lors en France de rivaux comme ciseleurs. Devenus, eux aussi, orfèvres pour leur propre compte, ils devaient bientôt, quoique avec des ressources bornées, atteindre jusqu'aux plus hautes récompenses, jusqu'à la grande médaille d'honneur qu'ils obtinrent à l'Exposition universelle de 1867, pour le beau vase dont nous reproduisons ci-contre le dessin.

Mais ceci touche à la limite extrême de mon sujet, puisque je dois m'arrêter à la date de cette mémorable exposition, sans aborder l'appréciation trop délicate des œuvres d'artistes aujourd'hui existants. Il me reste seulement à mentionner encore quelques autres orfèvres contemporains de Froment-Meurice, qui, dans des genres spéciaux, ont également produit des œuvres dignes de remarque.

Comme orfèvrerie religieuse, il serait impardonnable de ne pas citer les travaux de MM. Poussielgue-Rusand

à qui l'on doit, entre autres, un beau parement d'autel et le magnifique reliquaire de la Sainte-Couronne, exécuté d'après le dessin de M. Viollet-le-Duc; — et ceux de M. Bachclet, qui, outre un grand autel dont les

Fig. 61. Coupe des courses, par Fannièn

modèles lui ont été fournisjoar M. Questel , s'est fait remarquer l'un des premiers par le bon style des pièces de tous genres qu'il fournit à un grand nombre d'églises. On ne saurait oublier non plus M. Rudolphi, l'ingénieux orfèvre-joaillier qui sut se faire une juste réputa-

tion par l'habileté avec laquelle il traitait l'argent oxydé, Je plus souvent employé comme monture du lapis, mais aussi quelquefois à l'état dépure orfèvrerie. On lui doit, entré autres œuvres importantes, deux très-beaux vases, dont l'un, celui « des Vertus et des Vices », fut exécuté d'après un modèle fourni par l'habile sculpteur H. de Triqueti, et l'autre reproduisait une remarquable composition de M. Geoffroy Dechaume, « la Fortune traînant à sa suite les Vices et la Misère. »

Enfin, je ne saurais terminer sans dire quelques mots d'une industrie toute nouvelle, qui, elle aussi, relève de l'orfèvrerie, et en constitue même déjà une branche importante , grâce à l'immense développement qu'elle a pris. Je veux parler de l'argenture par les procédés électro-chimiques inventés en France par M. de Ruolz, en Angleterre par Elkington. Dès le principe, un riche bijoutier-joaillier de Paris, M. Charles Christofle, s'était rendu acquéreur des deux brevets, ce qui lui assura pendant quinze ans le monopole de cette nouvelle industrie. Or, il n'est que juste de dire que, si ce monopole fut pour lui une source de fortune considérable, l'art y trouva également son profit. Effectivement, M. Christofle, en même temps qu'il donnait à sa fabrication un développement extraordinaire, ne négligeait rien pour lui imprimer tout d'abord un caractère d'art qui compensât en quelque sorte la moins-value de la matière.

Ce n'est pas la valeur intrinsèque d'une œuvre qui en fait le mérite. Jamais orfèvre travaillant l'or ne s'est cru supérieur à celui qui travaillait l'argent, quelque différence qu'il y ait entre la valeur de ces métaux. Une pièce d'argenterie exécutée au repoussé vaut autant, et même plus, qu'une autre pièce semblable en argent massif, bien que la valeur au poids du métal employé y soit beaucoup moindre. Donc, dans l'appréciation d'un objet d'art, i] serait puéril, selon moi, de se préoccuper de cette circonstance que l'argent (d'ailleurs de très-bon

aloi) qui en forme la surface est doublé d'un métal moins précieux. Cela n'a véritablement d'importance que le jour où Ton veut transformer cet objet en lingots. Ne nous plaignons pas de la vulgarisation du beau !

Charles Chris toile a donc rendu un véritable service en appliquant, dès le principe, les nouveaux procédés de dorure et d'argenture électro-chimiques à des œuvres considérables, et en ne reculant devant aucun sacrifice pour donner à celles-ci une valeur artistique qui leur permît de supporter la comparaison avec les plus beaux produits de l'orfèvrerie proprement dite. Christofle, du reste, était loin d'avoir renoncé à la pratique de celle-ci. Le propre de son établissement devait être, au contraire, de mettre simultanément en pratique les procédés anciens et tous ceux dont la science contemporaine a enrichi l'industrie. Et c'est ainsi que, sans éclipser assurément la gloire des excellents orfèvres dont j'ai parlé plus haut, il a su se faire une spécialité très-intéressante à côté d'eux.

Comme art, il a produit, pour la ville de Paris, pour l'empereur Napoléon III, pour la compagnie des Messageries impériales, pour la Société des courses, une foule de services, de vases, d'objets divers qui lui valurent de grands et légitimes succès à toutes les expositions auxquelles il prit part.

Charles Christofle n'existe plus aujourd'hui; mais la belle industrie qu'il a fondée continue à prospérer sous la direction de son fils et de son neveu.

De même, le fils de Froment-Meurice poursuit avec ardeur la voie qu'il a trouvée ouverte devant lui, et Yechte , le grand artiste, a laissé pour élève sa propre fille, fidèle héritière de ses traditions. Et je pourrais, si je ne m'étais interdit de parler des vivants, citer encore les noms de bien d'autres orfèvres de grand talent qui contribuent également, pour leur part, à maintenir la suprématie de la France en fait d'orfèvrerie.

316 HISTOIRE DP] L'ORFEVRERIE.

Un seul pays pourrait rivaliser avec nous; c'est l'Angleterre. Gomme fabrication, nos voisins ont toujours fait preuve de qualités éminentes. Gomme goût, on ne saurait nier qu'ils ont accompli, depuis une trentaine d'années, des progrès considérables. Le remarquable développement donné chez eux à l'enseignement du dessin et la diffusion des bons modèles ont certainement contribué pour beaucoup à cet incontestable progrès. L'Angleterre , nous avons regret de le dire, doit également une partie des succès obtenus par elle à la collaboration et aux exemples quotidiens de quelques artistes français de grand mérite, tels que M. Yechte, M. Maurice Ladeuil et autres, qui se sont mis successivement à sa solde. Il reste pourtant facile, pour un œil exercé, de distinguer les œuvres exécutées en Angleterre par des mains françaises, de celles qui, comme composition et comme exécution, appartiennent exclusivement à Fart britannique.

L'orfèvrerie anglaise contemporaine, qui compte plusieurs maisons très-puissantes, a produit un nombre infini de pièces auxquelles on ne saurait refuser une valeur d'art très-réelle. Après Morfimer, MM. Hunt et Roskell, qui lui ont succédé comme orfèvres de la cour, ont pris la tête de leur profession. Dès la première exposition universelle et dans toutes celles qui ont suivi, on a pu admirer leurs œuvres, celles de MM. Hancock, Grarrard, Watherton, etc.

Le spécimen le plus satisfaisant de l'orfèvrerie anglaise contemporaine qu'il m'ait été donné de voir, est un surtout de table destiné à la corporation des orfèvres, exposé en 1855. Cinq groupes principaux entrent dans sa composition; celui du milieu représente Richard II concédant à la compagnie sa charte d'incorporation. Autour du socle, quelques figures habilement groupées indiquent les diverses opérations de l'extraction, de l'affinage et du travail des métaux précieux. L'un des «bouts de table » représente la Science et la

Justice; l'autre, la Prudence et la Charité soulageant les invalides du travail. Autour des candélabres sont groupées les figures des plus illustres orfèvres du temps passé. Cette belle composition (ce qui en double l'intérêt à nos yeux) est entièrement due à un artiste anglais, Joseph Brown. L'exécution fait également beaucoup d'honneur aux orfèvres Hunt et Roskcll.

La même exposition nous montrait un superbe vase de M. Hancock, représentant la fameuse rencontre du camp du Drap d'Or.

Mais ce sont là des pièces exceptionnelles; et il faut bien dire que, si les orfèvres anglais ont fait de grands progrès sous le rapport du style et de la forme des pièces, ils restent moins près de la perfection lorsqu'il s'agit de mettre en œuvre la figure humaine et de la faire concourir à la composition d'un groupe. Comme ciselure, ils ont également à se perfectionner encore. Mais sous le rapport du métier, ils n'ont plus rien à apprendre, et peuvent se regarder comme aussi habiles, pour le moins, que nos orfèvres. Ils dépassent peut-être même ceux-ci pour le fini dans quelques détails, tels que l'art de polir les pièces brunies. Par contre, ils savent moins bien adoucir les contrastes entre les parties mates et brunies, ce qui fait que leurs œuvres atteignent rarement le même degré d'harmonie que celles de l'orfèvrerie française.

Il nous est donc permis d'espérer que la suprématie, comme art, appartient encore à nos orfèvres. Mais ceuxci ne doivent pas oublier qu'ils ont à côté d'eux de trèssérieux émules.

Quant à l'industrie de l'argenture par les procédés électro-chimiques, elle reçut dès ses débuts, en Angleterre, des développements absolument parallèles à ceux que Charles Christolle lui donna chez nous, avec cette différence qu'en Angleterre, ce fut l'inventeur lui-même, M. Elkington, qui se chargea d'exploiter son brevet. Lui

aussi s'efforça de donner immédiatement à sa fabrication un caractère d'art qui lui permît de rivaliser, du moins au point de vue du goût, avec l'orfèvrerie massive. Il faudrait compter par centaines les groupes d'art de plusieurs figures, les grandes pièces> les somptueux services de table qui sont sortis de ses ateliers. Mais, sans contredit, celle des œuvres de M. Elkington par laquelle il a le plus directement contribué au progrès du goût dans son pays, a été la magnifique reproduction galvanoplastique d'une foule de modèles admirables empruntés à la sculpture antique et moderne.

C'est, en effet, dans l'étude des chefs-d'œuvre des maîtres que l'orfèvrerie contemporaine doit se retremper sans cesse, si elle veut conserver, dans les arts industriels, le rang où elle a su s'élever depuis un demisiècle.

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