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Le dix-septième et le dix-huitième siècle à l'étranger

Maintenant jetons un regard autour de nous pour voir ce que, pendant les deux derniers siècles, l'orfèvrerie était devenue dans le reste de l'Europe.

L'Angleterre à travers ses révolutions est toujours resté le pays conservateur par excellence. On y trouve encore un certain nombre de ces grosses pièces d'argenterie comme chez nous Louis XIV en fit tant faire qui ne survécurent malheureusement pas à son règne.

Ainsi la reine, au milieu de beaucoup d'autres richesses trop longues à énumérer, possède plusieurs tables d'argent d'une grande valeur (l'une d'elles, datant de 1670, est ornée de dessins au repoussé au milieu desquels se lit le monogramme de Charles II, et une autre est aux armes de Guillaume III) ; — puis un cadre d'argent richement orné de fruits, de fleurs et de figures d'amours au repoussé, et une paire de chenets en argent doré, tous deux au chiffre de Charles II ; — une autre paire de chenets d'argent, au chiffre de Guillaume III (1696), formée de deux figures de jeunes garçons portant chacune une corbeille de fleurs ; — une grande aiguière et son plateau en argent doré, datés de 1782, représentant la naissance de Venus, ainsi que Neptune et toutes les divinités marines qui lui font cortège ; — un vase de forme antique ayant pour sujet l'âge d'or et l'âge d'argent (composition du sculpteur Flaxmann), etc., etc.

D'un autre côté, de grandes et splendides pièces d'orfèvrerie, fabriquées en 1702 pour le célèbre Mariborough, existent encore entre les mains de lord Spencer. Ce sont, entre autres choses, un énorme bassin à rafraîchir le vin, une fontaine à vin, une coupe à anses ornées de têtes de chérubins, une paire d'aiguières dont les anses sont formées par des têtes de femmes, une paire de très-grands flacons, le tout en argent • plus deux seaux à glace à têtes de lions, en or, qui avaient été donnés au duc de Marlborough par la reine Anne.

Beaucoup d'autres membres de l'aristocratie anglaise conservent encore de très -riches pièces d'orfèvrerie des dix-septième et dix-huitième siècles. Parmi les plus curieuses, je citerai trois riches toilettes de femme :

— la première, composée de quatorze pièces toutes décorées de feuillages et de figures mythologiques, appartenant à sir W. G. Trevelyan, et portant la date de 1681; — la seconde, d'une vingtaine d'années postérieure en date, qui appartient au duc de Richmond,

— et la troisième qui fut faite, vers la même époque, pour lady Garolina Daneth, et se trouve aujourd'hui en la possession de M. W. B. Stapford. Il ne nous reste malheureusement en France aucune œuvre de ce genre, dans lequel excellèrent Thomas Germain et ses émules.

De grandes richesses d'orfèvrerie se trouvent également accumulées en Angleterre entre les mains des corporations municipales ou industrielles, dont tout le monde sait quelle est la puissante organisation chez nos voisins. J'ai déjà eu l'occasion de citer Norwich parmi les villes les plus .riches en ce genre. Bristol, Bath, York, Doncaster, ne le sont guère moins, et les corps de métiers de bien des villes, ceux de Londres surtout, pourraient au besoin rivaliser avec elles.

Gomme richesse, comme luxe d'apparat, cela repré-

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sente beaucoup; comme valeur d'art, à peu près rien. L'orfèvrerie anglaise, pendant tout le dix-septième siècle, et presque jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, n'a guère, en effet, qu'une qualité incontestable : c'est cossu, c'est bien établi ; on voit qu'on n'a pas épargné la matière. Mais du style, du goût, il n'y en a pas trace. C'est du Louis XIV sans grandeur, du Louis XV sans esprit et sans originalité. Le retour à des formes plus châtiées ne se manifeste que bien tardivement et surtout bien incomplètement en Angleterre, sous l'influence ultra-classique du sculpteur Flaxmann. - Parmi les orfèvres anglais du siècle dernier qui ont cependant laissé quelque réputation, je citerai d'abord Paul Lamère ou Lemaire, de Londres, qui paraît avoir travaillé de 1730 à 1750. MM. Hunt et Roskell, les grands orfèvres aujourd'hui vivants, possèdent une coupe couverte de lui, où se voit un Bacchus entouré de pampres, de guirlandes de fleurs et de masques de lions, belle pièce exécutée, partie au repoussé, partie par le double procédé de la fonte et de la ciselure.

Un peu plus tard florissait Z. Hamlet, qui fit diverses pièces pour le couronnement de Georges III et, pour le prince de Galles, un service de table dont la reine Victoria possède encore quelques parties. Puis vinrent John Worralow, de Wolverhampton, dont on voit une petite coupe avec pièces de rapport, d'un travail assez délicat, dans la collection de M. George Wallis; et enfin Rundel et Bridge, qui travaillèrent sous l'inspiration de Flaxmann, et, par conséquent dans le style classique que celui-d essayait de remettre à la mode. Leurs premières œuvres datent, je crois, de 1786. Ils travaillaient encore en 1812; et, môme en 1814, ils faisaient, d'après les dessins de Stothard, une grande coupe évasée avec sujets bachiques en relief pour le roi Georges IV.

En Allemagne, les bonnes traditions de la Renaissance persistèrent plus longtemps qu'en Angleterre, et l'on voit encore, particulièrement en Bavière, des pièces d'orfèvrerie du dix-septième siècle d'une grande pureté de forme et d'une extrême richesse de décoration.

La plus importante peut-être est le retable d'autel de la Riche-Chapelle, dans le Palais de l'ancienne résidence, à Munich. Cet autel, tout en ébène, est incrusté de trente-deux bas-reliefs en argent, dont tous les sujets sont empruntés à l'histoire de la Passion. Le tableau central, qui n'a pas moins d'un mètre de hauteur, représente la scène de la crucifixion. Un groupe en ronde bosse surmonte le retable, dont la décoration est complétée par la figure du Christ, celles des apôtres, statuettes hautes d'un pied environ, et douze anges portant des flambeaux; toutes ces figures échelonnées sur les gradins de l'autel. Ce travail, aussi remarquable par l'exécution que par la composition, ne fut terminé qu'en 1607, on l'attribue aux orfèvres d'Augsbourg.

La même Riche-Chapelle de Munich possède un magnifique calice d'or du dix-septième siècle, aux armes de l'Electeur palatin, Maximilien Ier, duc de Bavière, qui, par conséquent, doit avoir été fabriqué entre les années 1623 et 1651. Nulle part on ne saurait trouver, à cette date, un objet d'un goût plus pur comme forme et comme décoration. L'ornementation, absolument plane, consiste en figures, fleurons et arabesques d'émail opaque ou semi-translucide d'une grande richesse de couleurs. Ces émaux incrustés à fleur de métal ont, cela se comprend, l'avantage de laisser à la pièce une pureté de profil que rien ne vient altérer, et n'en constituent pas moins une splendide décoration. L'application de ce procédé fait le plus grand honneur aux orfèvres d'Augsbourg qui l'ont mis plus d'une fois en pratique.

La gravure ci-jointe peut donner une faible idée de

Fig. 57. Calice de la Riche-Chapelle de Munich.

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ce beau calice, que M. Labarte (qui nous autorise à le copier) a reproduit en fac-similé dans son superbe Album des arts industriels.

M. Labarte a encore publié deux charmants objets du même genre et de la même provenance, à savoir, une coupe godronnée, ornée de deux anses du meilleur style et d'un écusson aux armes du prince Janussius Radziwill (1621), et un non moins élégant couteau au nom d'Anna Roeloffs (sans doute la personne qui l'a fait faire) .

Malheureusement cette louable persistance dans les bonnes traditions de la Renaissance ne devait pas se prolonger bien longtemps. L'Allemagne se laissa entraîner à son tour par le courant du mauvais goût qui avait envahi toute l'Europe. On voit encore d'assez nombreux spécimens d'orfèvrerie allemande dans les collections d'amateurs; mais, passé la première moitié du dix-septième siècle, je n'en connais pas qui mérite une mention particulière.

Il n'en est pas tout à fait de même de l'orfèvrerie néerlandaise, qui nous apparaît encore assez florissante aux dix-septième et dix-huitième siècles. Les Pays- Bas, proprement dits, avaient hérité, à cette époque, de la vogue des orfèvres flamands, et leurs productions se rencontrent encore en grand nombre dans une foule de collections publiques ou particulières.

Le premier nom d'orfèvre hollandais que nous trouvons au commencement du dix-septième siècle est celui de Johann van Merlin, qui vivait en 1600, et le plus célèbre celui de Paul van Vianen, d'Utrecht. Le prince Frédéric des Pays-Bas possède une fort belle coupe d'or ciselée par ce dernier, qui joint à son nom le titre d' orfèvre du Saint-Empire catholique. Le sujet principal de cette coupe est Diane surprise au bain par Actéon ; sur le couvercle se voient les figures de Bac-

chus, de Gérés et de l'Amour. La collection du duc de Hamilton, en Angleterre, possède trois autres pièces importantes également signées de Paul van Yianen, à savoir: — le Triomphe dePluton et de Proserpine, daté de 1621, — une tasse à vin dont la décoration, exécutée au repoussé, consiste en une figure de Bacchus la coupe en main entre un tonneau et une chèvre, — et un « présentoir » orné d'une figure de l'Amour entourée de dauphins. Ces trois pièces, toutes trois d'argent doré, sont du premier tiers du dix-septième siècle.

Vers le même temps florissait D. Zyde, autre orfèvre fort habile, de qui la ville d'Amsterdam conserve un pied de bocal en vermeil formé de petites figures qui, par un mécanisme fort ingénieux, s'éloignent ou se rapprochent les unes des autres selon la capacité du vase qu'on veut lui faire tenir.

La Société archéologique d'Amsterdam possède également un assez bon nombre de pièces d'orfèvrerie des deux derniers siècles, intéressantes, les unes comme objets d'art, les autres comme souvenirs historiques. A ce double titre se recommande un beau gobelet en argent fabriqué, en 1678, par Jean Kuynder pour la petite ville de Swartsluis en Overysell. Sur ce gobelet se voient les portraits des donateurs , les figures de la Paix, de la Guerre et de la Justice, avec diverses légendes et la singulière inscription suivante : A V hôtel de ville de Swartsluis, on trouve à son honneur ce chefd'œuvre pour y boire le viny lorsqu'il est permis de se réjouir.

La Russie, pendant ce temps, avait pris définitivement sa place dans la grande famille européenne. Son industrie, l'orfèvrerie en particulier, devait s'en ressentir. Et cependant il est à remarquer que, sous la double influence de ses origines premières et des traditions de la religion dominante, l'orfèvrerie russe a toujours con-

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serve un certain arrière-goût byzantin. Elle n'est guère connue en France que par quelques récentes publications. C'est sur place qu'il faut aller l'étudier, dans les riches trésors de quelques églises, ou dans les grandes collections publiques, telles que celles du Palais des armures ou la collection Filimonov du musée de Moscou. Les pièces des dix-septième et dix-huitième siècles y sont en grand nombre. L'énumération de ces richesses si éloignées de nous serait ici sans intérêt. Deux choses seulement sont à noter : d'une part l'emploi très-fréquent, au dix-septième siècle, des émaux de couleur à la décoration de l'argent ; de l'autre, l'usage de plus en plus répandu des procédés de la niellure, que les orfèvres russes emploient encore de nos •jours avec beaucoup d'habileté.

Enfin, si, pour revenir à notre point de départ, nous jetons un regard sur l'orfèvrerie italienne, que nous avons vue si admirable aux quatorzième et quinzième siècles, mais déclinant déjà dans la seconde moitié du seizième, nous trouvons que, pendant le cours du siècle suivant, cette décadence ne fit que s'accentuer de plus en plus sous l'influence néfaste du chevalier Bernin, dont l'omnipotence en fait d'art fut, on le sait, presque aussi grande en Italie que celle de Lebrun à la cour de France. Ce fut encore bien pis au dix-huitième siècle. Le maniérisme, chez nos voisins, ne se racheta pas même par la grâce parfois piquante de l'école de Boucher et de Watteau. Aussi, les pièces d'orfèvrerie italienne de cette époque sont elles peu recherchées par les amateurs. Le duc d'Hamilton en a cependant recueilli quelques-unes, entre autres une aiguière et un grand plateau à liqueur fabriqués pour le dernier des Stuarts, le cardinal d'York, qui, comme on le sait, passa en Italie la plus grande partie de sa longue existence. Ces deux pièces sont l'œuvre d'un orfèvre de Rome,

qui était alors fort en vogue. Il avait pour lui le goût de son temps. Mais était-ce donc là qu'en devait venir la belle industrie illustrée par les Orcagna, les Ghiberti et les Pollajuolo ?

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