CHAPITRE PREMIER
Ob£erçv>aïîon£ P^éïtminairçe^
Ancienneté de l’orfèvrerie. — Intérêt que présente son étude. Complication de sa technique et connaissances qu’elle exige. Comment l’homme découvrit les métaux.
Extrême malléabilité de l’or. — Ses premières applications.
Nestor et Pison. — L’orfèvrerie, forme transitoire des métaux précieux, est condamnée à une destruction fatale.
’orfèvrerie est, non seulement un des arts les plus anciens que l’homme ait pratiqués, un des plus remarquables comme variété d’applications et des plus compliqués comme technique; c’est encore, de tous nos arts somptuaires, celui dont l’étude, au triple point de vue politique, économique et social, présente le plus d’importance et offre le plus vif intérêt.
Son origine se perd dans la nuit des temps. Son apparition coïncide exactement avec la mise en oeuvre des métaux, et l’on a dit, avec autant d’humour que de raison, qu’ayant eu pour premiers parents la coquetterie de la femme et la vanité masculine, l’Orfèvrerie devait le jour à des passions aussi vieilles que l’Humanité elle-même. Avec de pareils ascendants, on devait s’attendre à ce que, dès le principe, on s’appliquât à gratifier cet art naissant de façons élégantes, délicates et coûteuses. Au cours de cette étude, nous constaterons qu’en traversant les âges, l’application de ces façons s’étend et se perfectionne, au point de faire de l’orfèvre l’artiste le plus complet et le plus ingénieux qu’on puisse désirer. Sous son marteau, son ciselet et son burin, l’or et l’argent, assouplis et dociles, vont revêtir les formes les plus nobles et les plus variées. Architecte pour combiner le plan de ses grands ouvrages, statuaire pour en modeler les contours,
Il se fera peintre pour marier ensemble les couleurs des divers métaux, pour les embellir d’émaux, de gemmes, d’incrustations et de nielles. Et celte incomparable diversité de main-d’œuvre sera servie par une idi té d’invention non moins remarquable. Nous verrons l’Orfèvrerie, expression la plus haute du luxe, envahir les temples des dieux et les palais des rois, parer les autels de vases sacrés destinés à la célébration des saints mystères, et sous forme de trônes, de couronnes, de sceptres, fournir les emblèmes caractéristiques du pouvoir souverain. Hors des palais et des églises, la main habile et puissante de l’orfèvre façonnera tous les objets chargés d’embellir la personne ou la demeure de nos aïeux : anneaux de fiançailles, bracelets, boucles, agrafes, bijoux do toutes formes el de tout usage, coupes, vases, hanaps, plats, drageoii's, el jusqu’aux armes offensives et défensives, casques, masses, poignées de glaives, éperons, boucliers.
\ jouions que celle fécondité d’emplois va se compliquer d’une fécondité de styles non moins remarquable, car l’Orfèvrerie, à toutes les époques, s’est conformée à l’idéal des peuples qu’elle avait pour mission de servir. Elle a su se plier ;! toutes les transformations du goût, à toutes les fluctuations de la mode, si bien que l’étude de ses ouvrages offre comme un tableau abrégé de l’histoire générale de l’Art dans tous les temps et dans tous les pays. Rien ne lui échappe, en effet. Tous les sujets que l’esprit peut imaginer sont acceptés par l’orfèvre comme thèmes pour quelque création nouvelle. Et, si l’on veut bien se rendre compte des difficultés d’un ordre tout spécial que présente l’exercice de sa profession, difficultés résultant surtout du prix particulièrement élevé des métaux mis en œuvre, il faudra bien convenir qu’aucun de nos arts industriels ne mérite d’être étudié avec une attention plus soutenue.
Le prix excessif de la matière oblige, en effet, l’orfèvre à n’employer, dans la confection de ses œuvres, que le moins de métal possible pour couvrir les plus grandes surfaces et produire le maximum d’effet. De là le peu d’épaisseur donné à tous ses ouvrages, el, pour obtenir ce peu d’épaisseur, l’emploi constant du marteau, qui communique à ses travaux une saveur toute personnelle. Ainsi, chaque traduction, chaque copie même, ne portant pas, comme dans la fonte, l’empreinte irréductible d’un moule uniforme, revêt un certain caractère d’originalité, et, par la façon dont le travail est conduit, l’œuvre achevée conserve ce je ne sais quoi de particulier, que la main de l’artiste imprime toujours à ses créations directes. En outre, employés par grandes masses, l’argent et l’or sont loin d’être agréables à l’œil. L’oxydation de I argent ne l’habille pas de ces chaudes et fauves tonalités, dont la patine enveloppe le bronze. Elle le couvre, au contraire, de taches sales el
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lépreuses; et, quand il est poli, son éclat — comme celui de l’or — trop vif et trop brillant, se complique de reflets qui coupent les lignes, de luisants qui dénaturent le modelé et altèrent les formes, en empêchant de les percevoir dans leur plasticité régulière. Pour atténuer celle défectuosité naturelle, tout un ensemble de procédés ingénieux, de travaux spéciaux, doit intervenir, — reprise au ciselet, au burin à la pointe cassée, chairage , guillochage, ornements poussés à la molette, martelage, etc., — qui rend plus intéressants et plus précieux encore la plupart de ces beaux ouvrages.
On comprend mieux, après ces quelques observations, comment la possession de ces œuvres compliquées et magnifiques fut toujours considérée comme un des biens les plus enviables; el comment l’Orfèvrerie aurait mérité la constante faveur dont elle a joui, alors même que les métaux mis en œuvre par ses habiles interprètes n’eussent pas eu par euxmêmes une valeur intrinsèque si grande, que leur acquisition a pu être considérée par beaucoup d’hommes comme le but suprême de la lutte et l’excuse des plus condamnables actions.
A quelle époque, la fonte de l’argent et de l’or commença-t-elle d’être pratiquée d’une façon courante dans le bassin de la Méditerranée? C’est ce que l’histoire ne dit pas, et la science sur ce point se montre aussi discrète. Comment et dans quelles conditions celle grande découverte s’effectua-t-elle? On ne le sait pas d’une façon plus précise.
L’opinion la plus répandue chez les Anciens était que cet événement extraordinaire, appelé à révolutionner le monde, provenait, comme la fusion du verre, d’un accident heureux. On prétendait qu’à la suite de l’incendie de forêts séculaires, le minerai renfermé par la terre en ses couches superficielles aurait fondu sous l’action de la chaleur et formé des ruisseaux de lave métallique, que le refroidissement ne tarda pas à figer. Et l’homme, témoin de ce phénomène et de son résultat, aurait découvert à la fois et les métaux et la métallurgie.
Lucrèce, en des vers souvent cités, s’est fait l’éditeur de cette explication plus ou moins plausible.
Quod superest, æs, alque aurum, ferrumque repertum est,
Et simul argenti pondus, ptumbique potestas,
Ignis ubi ingentes sytvas ardore cremarat,
Montibus in magnis
Quelles étaient ces hautes montagnes dont parle le poète? La tradition ne l’indique pas clairement. Égarée par une étymologie douteuse, elle a pendant longtemps localisé ce curieux phénomène dans les Pyrénées, à cause de la première syllabe de ce nom, où elle croyait trouver le mot feu (rup).
Uiodore, racontant comment des pâtres mirent par inadvertance le feu dans une des vénérables forêts qui ombrageaient cette chaîne célèbre, ajoute : [j de cet accident il résulta, d’une part, que ces montagnes furent appelées IL ré nées ; d'autre part, que la surface du sol qui s’était trouvé en contact avec le feu laissa couler une grande quantité d’argent et que, la matière dont ce métal est tiré étant fondue, il se forma de nombreux ruisseaux d’argent pur. » Une autre tradition recueillie par Clément d’Alexandrie indique la Phry°ie comme le pays où cette fonte accidentelle se serait produite. Quoi qu’il en soit, l’événement ne laissa pas que de paraître merveilleux, et plus merveilleux encore l’art de recommencer cette opération surprenante et de la faire servir aux progrès de l’humanité. C’est ce qui explique comment la plupart des peuples de l’Antiquité s’accordèrent pour diviniser leurs premiers métallurgistes. L’érudition moderne a établi, en effet, que les Cabires, fils de Vulcain, les Dactyles du mont Ida, les Corybantes, les Curètes, les Telchines, « ministres de divinités plus ou moins augustes, ou dieux eux-mêmes plus ou moins relevés1 », étaient, comme les fameux Cyclopes, comme leur maître Vulcain, comme le juif Tubalcain, comme le demi-dieu Chrysos cher aux Phéniciens, des métallurgistes de la première heure.
Mais l’amour du faste est peu patient. Aussi depuis quelques années, une croyance tend-elle à s’accréditer parmi les érudits spécialement adonnés à ces études attachantes. Le besoin de la parure et du luxe n’aurait point attendu la révélation et la mise en possession de ces grands secrets, pour appliquer le plus précieux et le plus parfait de tous les métaux à la décoration des meubles, à l’ornementation des vêtements, à la parure des personnes. L’or, en effet, si recherché à cause de son incomparable éclat, si apprécié à cause de son inaltérable splendeur, est relativement facile à trouver, même à l’état de pureté presque absolue. « La nature, qui semble s’être plu à entourer la connaissance des autres métaux d’un double mystère, d’abord en les plongeant dans les entrailles du globe terrestre, puis en les y maintenant à l’état de minerai, a semé, à profusion dans certaines contrées, l’or à la surface du sol et dans les cours d’eau, le livrant à l’homme a l’état de métal , c’est-à-dire prêt à être employé2. »
Ln outre, l’or, quand il est pur, jouit d’une malléabilité extrême et d’une surprenante ductilité. 11 ne fallut donc pas longtemps pour s’apercevoir qu’on pouvait l’amincir en le frappant sur un silex plat, à l’aide d’un de ces marteaux de diorite, de granit, de porphyre, dont les terrains contemporains de l’âge de la pierre polie offrent des spécimens si nombreux et si remarquables. Une fois la feuille amincie, écrouie par le battage,
t. Rossignol, les Métaux dans l’ Antiquité, p. H. Fontenay, les Bijoux anciens et modernes, p. 478
OBSERVATIONS PRELIMINAIRES
on la découpa avec un couteau de silex; on l’enrichit de dessins tracés au stylet, et, fixée sur des bandes de cuir ou de tissu, cette lame forma des plaques, des bracelets, des ceintures, des diadèmes et ces bractées innombrables, dont les puissants personnages et les élégantes de ces temps lointains parsemaient leurs vêtements de luxe.
Partant de ces ornements primitifs — tracés au stylet et présentant un relief, — il n’y avait qu’un pas à faire pour arriver à l’étampage; il fut vite franchi. Chacun a pu remarquer qu’un enfant, mis en possession d’une feuille d’étain, s’empresse, comme poussé par une sorte d’instinct, d’utiliser la propriété que possède cette feuille de prendre et de conserver l’empreinte des corps durs, sur lesquels on l’applique et la presse. A l’état pur, l’or est plus malléable encore que l’étain. On est donc fondé à conclure, avec MM. Ch. Daremberg et Saglio1, que « l’or est vraisemblablement le premier métal dont les hommes ont fabriqué et orné des objets à leur usage ». Aucun autre métal, en effet, n’exige pour sa mise en oeuvre un outillage aussi simple; et celte extrême simplicité explique comment, pendant bien des siècles, l’attirail des orfèvres n’a pas différé beaucoup de celui dont les artisans de l’âge de pierre faisaient usage.
Homère n’a pas cru devoir nous révéler le nom de l’artiste qui cisela la splendide armure d’Agamemnon et la coupe fameuse de Nestor; mais il nous fait assister, à propos de ce dernier, à une scène bien typique et que nous n’aurons garde d’omettre. Prêt à sacrifier à Minerve, Nestor ordonne qu’on fasse approcher l’orfèvre2 Laercès, qui doit entourer d’or les cornes de la génisse, et à cet appel Laercès s’avance, « tenant les outils d’airain, instruments de son art, une enclume, un marteau, des pinces industrieusement façonnées, avec lesquels il travaillait l’or ». Le roi de Pylos remet le métal entre ses mains et, après l’avoir façonné, l’orfèvre en enveloppe les cornes de la génisse, pour que, parée de la sorte, elle charme les regards de la déesse à laquelle elle va être immolée3.
Cette scène en évoque une autre plus moderne, non moins classique
1. Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, sous aurifex.
2. Homère ( Odyssée , chant III) qualifie Laercès yjpvao-fôoç,, et cette qualification — que certains traducteurs ont rendue par le mot doreur, alors que le mot grec est dérivé de xpu,Jô; et yéu> (proprement : qui fond l’or) — a prêté à interprétation. Mais Laercès était bien un orfèvre. Cette enclume, ce marteau, ces pinces (oRîvre /pucrov eîp yâÇexo, avec lesquels il travaillait l’or) l’attestent. Nous verrons, du reste, au Moyen Age, les orfèvres du Midi, à Limoges, Bordeaux, Montpellier, être appelés Dauradores, Dauradiers, etc., mots qui ont prêté à une confusion identique.
3. Cette curieuse intervention de l’Orfèvrerie dans les sacrifices religieux est restée en usage, dans les pays orientaux, jusqu’à une époque bien voisine de nous. Jean Buvat rapporte que « le 9 et le 10 (décembre 1721) le prince Dolgorouki, ambassadeur du Czar (à Paris), donna de grands repas aux seigneurs, dames de la cour et aux ministres étrangers, avec un bal la nuit de ces deux jours, en réjouissance de la paix faite entre la Suède et la Moscovie. Et le 11 il fît donner à la populace, suivant la coutume de son pays, un bœuf entier rôti, dont les cornes étaient dorées et ornées de branches de laurier. » ( Journal de ta Régence, t. Il, p. 311.)
toutefois : c elle où Pison fait réparer à Cordoue son anneau d’or qu’il a Il ordonne qu’on mande un orfèvre sur le Forum, au pied du tribunal. Il fait peser publiquement l’or et commande à cet homme d’établir son sic -e sur la place même et d’exécuter son travail en présence de tous1’. » Ce spectacle, qui nous semble quelque peu singulier, cet orfèvre appelé et venant, avec tout son outillage, recevoir la quantité de métal nécessaire, puis se mettant à l’œuvre sous l’œil et la surveillance directe du public, on le retrouve, encore de nos jours, dans ces contrées mystérieuses où la civilisation primitive s’est figée, et oii l’on demeure pieusement fidèle, en dépit de la marche des âges, aux procédés en honneur il y a quatre mille ans2.
Bien ([ue ces pratiques archaïques dussent rester longtemps en usage, grâce aux progrès de la civilisation, l’industrie métallurgique ne demeura pas stationnaire, et, déjà à l’époque d’Homère, les procédés depuis longtemps connus de la fonle des métaux avaient permis aux orfèvres de sortir du champ limité où ils s’étaient trouvés confinés tout d’abord. Grâce à celte découverte, non seulement ces artisans furent mis en possession de lingots relativement considérables, leur permettant d’exécuter de grands ouvrages, mais ils purent encore pratiquer les alliages indispensables et obtenir ainsi la résistance nécessaire à la fabrication de la vaisselle, des armes et des bijoux d’un usage journalier3. L’or, aussi mou ([ue le plomb, quand il est absolument pur, et même lorsqu’il contient à l’état natif quelques parcelles d’argent, prend, en effet, par l’adjonction d’une petite fraction de cuivre, une dureté qui facilite singulièrement sa mise en œuvre. Au titre de 22 carats — c’est-à-dire formant un mélange de 22 parties d'or et de 2 parties de métal commun — sans perdre aucune de ses qualités distinctives, il en acquiert de nouvelles. Il reste inoxydable, ne noircit point au feu, et, sauf à l’eau régale, résiste à tous les acides. Sa malléabilité et sa plasticité, qui demeurent remarquables, lui permettent de revêtir des contours à la fois fermes et moelleux, souples et résistants. A 18 carats, sa force et sa dureté s’accroissent encore, mais sa souplesse diminue; et à mesure qu’on augmente la quantité de