Cicéron, Contre Verrès, II, iv
2. Au seuil du désert africain, à Biskra, à Tugurt, l’orfèvre attend encore sur la place publique que le client sc présente, et, s’il opère dans une sorle de boutique, dans une chambre étroite, c’est à porte ouverte, et comme au temps de Pison : omnibus præsentibus ; et surtout sous la surveillance directe de celui qui le fait travailler et ne le perd pas des yeux, de peur qu’il ne détourne quelque parcelle du métal qu’on lui a remis. Nous aurons occasion, du reste, de relever, dans les Statuts des orlèvres du Moyen Age, cette obligation — à laquelle ils sont restés soumis jusqu’à une époque assez voisine de nous — de travailler sous les regards des passants.
11 est a remarquer que la plupart des métaux à l’état d’absolue pureté sont difficilement ulilisables par l’industrie humaine. Non seulement l’or, mais l’argent et le cuivre se trouvent dans ce cas. Pour ce dernier, dès la plus haute antiquité, on sut l’allier à l’étain, au zinc, à l’argent, et obtenir ainsi ces métaux composés, le bronze, l’airain, le laiton, l’orichalque, qui jouent un rôle considérable dans l’histoire de la civilisation.
OBSERVATIONS PRELIMINAIRES
cuivre, sa ductilité s’atténue proportionnellement. C’est donc à un alliage compris entre 18 et 22 carats que, dès l’Antiquité, les orfèvres ont dû recourir pour pouvoir exécuter des bijoux, des meubles, des vases et des armes, présentant, avec la force et la solidité indispensables, les admirables qualités qui ont fait surnommer l’or « le roi des métaux ».
De même pour l’argent. Ce métal, qui joue dans l’Orfèvrerie un rôle capital, ne peut guère être employé à de grands ouvrages, si son extrême ductilité n’est pas corrigée par le mélange d’une légère portion de cuivre. Mais, dès qu’on force l’alliage en augmentant la fraction du métal inférieur, il perd la plus précieuse de ses prérogatives, celle d’être à la fois inodore et sain1.
Ces rares et précieuses qualités firent toujours grandement rechercher l’or et l’argent, et comme, malgré l’exploitation constante de gisements nouveaux, ils sont l’un et l’autre demeurés d’une assez grande rareté, il s’est produit ce fait très particulier, que, depuis des temps extrêmement anciens, leur possession a été considérée comme le signe visible et la marque palpable de la richesse publique et privée. Mais ce privilège, s’il ajoute à l’intérêt que présentent les professions plus spécialement consacrées à mettre en œuvre l’argent et l’or, rend par contre singulièrement difficile la reconstitution de leur histoire.
A toutes les époques, en effet, les formes si nombreuses et si complexes revêtues par les métaux précieux ont été purement transitoires. La facilité de fondre et de refondre l’argent et l’or a permis à ceux qui en devenaient possesseurs de leur faire subir toutes les transformations, de leur infliger toutes les métamorphoses que nécessitaient des besoins éternellement variés et sans cesse renaissants. Sous leurs multiples aspects, ces métaux ont été ainsi associés à toutes les aventures publiques et privées, heureuses ou malheureuses, et l'on peut dire qu’il n’est presque pas d’événements importants, non seulement de guerres et de conquêtes, de transformations sociales ou religieuses, mais encore de solennités publiques ou de cérémonies privées, qui n’aient, directement ou par contre-coup, influé plus ou moins sur les destinées de l’Orfèvrerie.
Ces fluctuations, au surplus, ne font qu’augmenter l’intérêt qui s’attache à l’étude attentive de cet art. Celle-ci, par une curieuse réciprocité, permet, en effet d’entrevoir, au moins dans ses lignes essentielles, l’histoire économique et sociale des nations passées et présentes. On y découvre
1. L’Église n’admettait pour la confection des vases sacrés que des métaux sains, c’est-à-dire inoxydables, ou dont l’oxydation est sans danger. C’est pourquoi les Conciles n’autorisaient que l’emploi de l’or, de l’argent et de l’étain pour la confection des calices et des patènes (voir dom Quarte, Rubrica Missalis, in-4°. Home, 1G7/j, p. 172).
comme un reflet de leurs grandeurs; on y retrouve également l’écho de leurs désastres. La création de merveilleuses orfèvreries, où l’on serait lente de ne voir, au premier abord, que la mise au jour d’œuvres d’art coûteuses, marque l’avènement d’une religion, le triomphe d’une lace, l'apogée d’une civilisation; et leur destruction coïncide avec l'asservissement d’un peuple ou l’anéantissement cl une croyance.
En ce qui concerne plus spécialement notre pays, chacune des évolutions accomplies sur son sol se peut reconnaître aux transformations subies par notre orfèvrerie nationale. Les présents offerts par les villes et les provinces aux princes et aux rois ne nous retiendront pas seulement par leur caractère d’art et leur somptuosité, ils nous dévoileront les préférences politiques des peuples et leur condition plus ou moins prospère. Les meubles et les vases précieux entassés dans les trésors royaux ou princiers ne nous révéleront pas seulement le degré de richesse de leurs possesseurs et l’étendue de leur puissance, mais aussi leur goût et l’esprit de leur temps. Nous pourrons suivre enfin, dans les offrandes somptueuses faites aux sanctuaires, les vicissitudes des croyances religieuses, et la dispersion de l’orfèvrerie sacrée nous initiera aux désastres qui suivent l’invasion ou accompagnent les bouleversements politiques. Mille incidences viendront se greffer sur ces grandes lignes, éclairant chacune un point encore obscur de notre histoire. La parure resplendissante de nos églises au Moyen Age nous amènera, pour étudier la main-d’œuvre monastique, à pénétrer dans les abbayes et les couvents et à constater la sévère et ingénieuse organisation de ces pieux ateliers, d’où sont sortis tant d’ouvrages à la fois magnifiques et grandioses. D’autre part, pour bien connaître la main-d’œuvre civile, nous serons fatalement conduits à analyser la formation de ces corporations puissantes, redoutable pivot sur lequel évolua la conquête de la vie municipale et de l’émancipation civile.
Ainsi, comme en un miroir fidèle, nous verrons les destinées de la France se refléter dans celles d’un des arts les plus complets et les plus précieux que l’homme ait jamais pratiqués, et qui, depuis ses origines les plus lointaines, offre celte curieuse particularité de renaître perpétuellement de ses cendres comme le phénix, et de ne créer d’œuvres nouvelles qu’en détruisant celles qui précédemment existaient. Ces vicissitudes de l’Orfèvrerie ne sont point, en effet, particulières à notre pays. Elles sont de tous les temps et communes à tous les peuples. Dès la plus hauLe antiquité, l’histoire nous fournit l’exemple de ces transformations qu’on pourrait presque qualifier de classiques, et nous voyons s’engloutir dans l’inéluctable creuset, non seulement les meubles et les vases les plus délicatement ouvrés, mais encore les joyaux, qui, concourant directement à l’ornemen-
OBSERVATIONS PRELIMINAIRES
talion de leur personne, devaient paraître les plus précieux à nos vaniteux ancêtres et leur étaient vraisemblablement les plus chers. Ouvrons la Bible et nous verrons les femmes d’Israël remettre à Aaron leurs pendants d’oreilles, leurs bracelets, leurs colliers pour qu’il en fabrique le fameux Veau d’or. Consultons les historiens de la Grèce, ils nous apprendront que Périandre, tyran de Corinthe, pour accomplir le vœu qu’il avait fait aux Dieux de leur élever une statue d’or, fit dépouiller les femmes de sa ville des bijoux qu’elles portaient. Passons enfin à l’histoire de Rome, nous y lirons qu’au lendemain de la victoire de Véies, les dames romaines offrirent spontanément leurs bijoux pour permettre au dictateur d’envoyer à Delphes le vase d’or qu’il avait promis1.
Or on sait quel invincible attachement les femmes ont de tout temps professé pour leur parure. Juvénal dit, avec quelque malice, qu’elles se croient tout permis pour peu qu’elles soient couvertes de bijoux. Les philosophes ont considéré comme l’acte le plus extraordinaire que Pythagore ait accompli dans sa longue et laborieuse carrière, d’avoir obtenu des dames de Crotone qu’elles renonçassent à porter des joyaux. On se souvient des magistrales imprécations d’Isaïe, qui, moins heureux que Pythagore, réclamait à grands cris l’intervention céleste pour faire quitter aux filles de Sion leurs croissants d’or, leurs colliers, leurs bracelets, leurs chaînes, leurs pendants d’oreilles, leurs bagues et les pierreries qui tombaient sur leurs fronts2. Après cela, on peut bien se persuader qu’en Judée, comme en Grèce ou à Rome, les femmes riches, élégantes, coquettes, ne renoncèrent à ce qui leur tenait le plus au cœur qu’après avoir au préalable sacrifié les vases d’or et d’argent qui paraient leur logis; et l’on en peut conclure que bien peu de pièces d’orfèvrerie survécurent à ces funestes hécatombes.
Ajoutons que les sanctuaires les plus redoutés ne furent guère plus ménagés que les écrins des jolies femmes. Diodore de Sicile nous montre, au temps de Philippe de Macédoine, le trésor vénéré de Delphes mis en coupe réglée par Philomèle, Archidamus, Onomarque, Phayllus, etc. Seize mille talents d’argenterie en furent tirés en quelques années, équivalant à quatre-vingt-huit millions de notre monnaie, et la couronne d’or des Cnidiens s’en fut parer le front de la danseuse Pharsalie3.
Ges quelques exemples, pris un peu au hasard, suffiront à montrer à quel funeste sort furent soumis tous ces ouvrages magnifiques, pré-
1. Exode, ch. xxxn, v. 2 et sitiv. — Diogène Laerce, lib. I, num. 93. — Bayle, Dictionnaire Inst, et critique, art. Périandre. — Plutarque, Vies des hommes illustres, art. Camille, xv, l. 11, p. 82.
2. Juvénal, Satires, vi, 148. — Justin, liv. XX, ch. iv. — Bayle, Dictionnaire, art. Pythagoras. — Isaïe, ch. ni, v. 17 à 24.
3. Diodore, liv. XVI, ch. xxx. — Plutarque, De Pytlice oraculis, p. 397. — Bayle, Dictionnaire, art. Philomcle.
ciüUX à tant de titres. Si l'on ajoute que ces destructions fatales se sont renouvelées à toutes les époques de l’Histoire; si l’on constate que, sous
sse (ju changement, dont le culte destructeur, comme le dit si bien \| Labarte, a contribué plus encore que toutes les misères à l’anéantissement des plus beaux objets d’orfèvrerie », on s’étonnera moins qu’un si petit nombre de spécimens de ces belles argenteries dont nos aïeux tiraient vanité soient parvenus jusqu’à nous.
Celte désolante constatation était indispensable. 11 importait, dès les premières pages de ce livre, d’avertir le lecteur, afin qu’il ne se montrât pas trop surpris s’il ne nous est pas toujours possible — après avoir établi que chaque époque comme chaque peuple a possédé une orfèvrerie particulière, affectant des formes et une décoration bien personnelles — d’appuyer et de compléter par des reproductions graphiques les descriptions que nous avons pu recueillir. Et en effet, c’est presque toujours à l’intervention de quelque heureux hasard que nous devons les trop rares objets d’art ou d’usage en métal précieux parvenus jusqu’à nous. Il a fallu parfois qu’une ville fût détruite de fond en comble pour que sous ses ruines on retrouvât plus tard quelqu’un de ces curieux objets, ou qu’une famille fut réduite au désespoir, pour enfouir une coûteuse argenterie qu’un accident favorable devait permettre, après de longs siècles, de retrouver à peu près intacte. Encore trop souvent les heureux « inventeurs » de ces richesses se sont-ils hâtés de les dépecer et de les fondre pour empêcher qu’on n'en put connaître l’origine. C’est ce qui explique comment le bagage d’orfèvrerie que nous a légué le vieux monde se trouve réduit à sa plus sommaire expression. Qu’on ne s’étonne donc pas si cette histoire, que nous aurions voulu faire complète, présente de regrettables lacunes, et si l’on rencontre parfois, dans un livre traitant de notre orfèvrerie nationale, des modèles étrangers, auxquels nous avons été obligé de recourir, faute des pièces similaires fabriquées dans notre pays et disparues dans les terribles tourmentes que la France a subies.