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LA JOAILLERIE
« habillée d’une grande robbe de drap d’or frizé et toute bordée de diamans, rubis, safîrs, émeraudes et autres riches pierreries. Sa teste, dit-il, estoit entourée de pareilles et riches pierreries. A son col elle portoit un carcan garny de très grosses perles orientales, qu’on n’eust sceu estimer, et avoit des brasselets tout de mesme. » Cette somptuosité et cette magnificence firent les frais de la campagne : « Et pouvez voir, s’écriait Comines, quel commencement de guerre c’esLoit, si Dieu n’eust guidé l’œuvre 1. »
Les guerres formidables qui marquèrent le xve siècle avaient eu pour effet de faire émigrer à l’étranger les pierres précieuses. Devenues très rares en France — nous venons de le voir — elles étaient, par contre, fort abondantes en Italie, où les Lombards les avaient fait passer pour mettre leurs gages à couvert. Le pape Paul II en possédait une collection magnifique et professait pour elles un tel attachement que, dit-on, il se relevait la nuit pour les contempler. Un de ses historiens raconte même que l’apoplexie à laquelle il succomba fut provoquée par le poids excessif des pierreries dont il surchargeait sa tiare. Pareil accident serait du reste arrivé, si l’on en croit certains écrivains, à un de ses prédécesseurs. Enfin, on vit, quelques années plus tard, un fils de pape, César Borgia, venir à la Cour de France si chargé de joaillerie qu’il n’était pas jusqu’à ses housseaux qui ne fussent couverts de perles 2.
C’est du reste à l’Italie que la France s’adressa quand, au xvi° siècle, elle voulut remeubler ses écrins. Le cardinal Georges d’Amboise fit acheter, à Milan et Venise, les gemmes admirables qui devinrent l’ornement de son cabinet de Gaillon. Une partie des diamants, émeraudes
1. Brantôme, les Dames illustres, dans Mcm. relat. à l’hist. de France, I. LXIV, p. 192. — Comines, Mém., liv. VII, t. II, p. 467.
2. Revius, Ilistoria pontificum romanorum, p. 2'i5. — Pi.atine, Vitce sitmmorum pontificum usque ad Julium II (in Paulo), loi. 3G2V et (in Adriano /) ldi. 125\ — Mémoires du maréchal de Fleurantes, dans Mcm. relat. à l’hist. de France, I. XVI, p. II. — Bayle, Dictionnaire (art. Paul II.)
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Casque de Charles le Téméraire en orlèvrerie
rehaussée de perles et de pierres précieuses, d’après un dessin conservé à la bibliothèque de l’Arsenal.
et perles qui, réunis par Anne de Bretagne, allaient aider à reconstituer le fond des « Joyaux de la Couronne » appelé à devenir un des apanages de la royauté, fut aussi tirée d’Italie. Mais ce fut seulement sous François Ior que les pierreries reparurent à la Cour de France, avec une abondance qui rappelait le beau temps de Charles V et du roi Jean. Les Acquits au comptant de ce roi si galant fourmillent d’achats de diamants, d’émeraudes, d’hyacinthes, de perles, de rubis, de saphirs, de topazes, de turquoises, d’améthystes, d’almandines, d’agates, de cornalines, qui lui étaient livrés par ses fournisseurs ordinaires : par Loys Berlant, surnommé La Gathière ; par Jean Ambroise Cassai, de Milan; par René Claveau, de Tours; par Pierre Conig ( alias Koning), de Lyon; par Jehan Crespin, Renault Danet, Jacques Doudet, Christofle Hérault, Guillaume Herondelle, Simon Gaudin, Allart Plommyer, Odinet Turquet, de Paris, et Pierre Vezeler, d’Anvers, tous « joyauliers » de la Couronne. C’est même vers ce temps que ce dernier qualificatif commença d’ètre en usage dans notre langue L La passion de François Ier pour les pierreries fut telle, que bientôt il ne lui suffit plus de faire venir du dehors les plus belles et les plus coûteuses qu’on put trouver. Il voulut les faire tailler à Paris sous ses yeux ; et, comme la mécanique depuis un siècle avait fait quelques progrès, et qu’en Italie on avait pour tailler les pierres de véritables usines, il fit marché avec «Matheo d’Almazar... pour la construction et esdiffice d’un moulin » qui devait « estre assiz et porté sur basteaulx en la rivière de Seyne, près la poincte du Palais de Paris, pour servir à pollir dyamans, aymerauldes, agattes et aultres espèces de pierres1 2 ».
Le nombre de celles que parvint à réunir le galant roi était si considérable, que lorsque Charles-Quint, à son passage en France, coucha au Louvre, le lit de l’empereur fut garni de velours cramoisi, « sur lequel par broderie estoit eslevé ung fueillage tout covert de perles et de pierres précieuses ». Inutile d’ajouter que les seigneurs et les courtisans se modelaient sur l’exemple du maître. Un contemporain rapporte qu’aux fêtes célébrées à Châtellerault en juin 1541, à propos du mariage de Jeanne d’Albret avec le duc de Clèves, les dames avaient « leurs accoustrement de tète, col et poictrine garniz de grosses perles et riches pierres, qui resplendissoyent sur leurs corps comme petites estoilles au ciel. Ceulx qui les regardoyent, ajoute notre chroniqueur, entroyent en grant admiracion
1. Les Comptes de l'argenterie d'Anne de Bretagne mentionnent à l’année 1492 un achat de diamants fait à « Symonnet Barbe d’or, marchand geoalier demourant à Paris ». C’est la première mention de ce mot que nous ayons relevée.
2. L. de Laborde, Comptes des Bâtiments du roi, t. II, p. 206, 226, 241, 262, 273, 370, 378, 379, 380, 384 et suiv.
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et jugeoyent telles richesses estre inestimables. » Quant à la jeune épousée, sa robe était tellement chargée de diamants, de perles, de rubis et d’émeraudes, que « pour la foiblesse de son corps [elle] n’eust sceu marcher.
Aussi le roi commanda-t-il à M. le connestable de prendre sa petite niepce au col et la porter à l’église1. »
Sous le règne de Henri II, cette grande passion s’attiédit subitement. Sous ceux de Charles IX et de Henri III, par contre, elle reprit de plus belle. C’est ce que constate un auteur du temps bien renseigné sur tout ce qui concerne le luxe. « On a veu, écrit-il, que parce que le roy François premier aimoit fort les pierreries, à l’envy du roi Henry d’Angleterre et du pape Paul troisième, de son règne tous les François en porloient. Depuis quand on vit que le roy Henry les méprisa, on n’en vit jamais si grand marché. Maintenant qu’elles sonL aimées et chéries de nos princes, chacun en veut avoir et elles haussent le prix2. » Sous les derniers Valois, en effet, seigneurs et dames sacrifièrent à qui mieux mieux à ce luxe ruineux. En 1571, Jeanne d’Albret, dont nous parlions à l’instant, veuve en secondes noces d’Antoine de Bourbon et pour le moment fixée à la cour de France, écrivait à son fils, le futur roi de Navarre : «. Les hommes portent à cette heure force pierreries. On a acheté pour cent mille escus et on achette tous les jours3! »
Cette fureur, comme on peut le croire, n’était pas moins vive chez les femmes. Aussi Brantôme, toujours malicieux, ne se fait-il point faute, après avoir rappelé l’héroïque sacrifice de Blanche de Montferrat, d’ajouter que c’était là une grande obligation que le roi avait à cette princesse, « car les dames portent une grande affection à leurs pierreries, bagues et joyaux, et volontiers presteroient et engageroient quelque chose de plus précieux de leur corps que telles richesses ». S’il fallait en croire au surplus l’historien des Dames galantes, les veuves elles-mêmes, au grand scandale des gens religieux, ne pouvaient s’empêcher de se
1. Chronique du roy Françoys Ier, p. 315 et 370. — Brantomi:, Darnes illustres, dise. VI, art. vi, dans Mém. relat. à l’hist. de France, t. LX1V, p. 38.
2. Discours sur les causes de l’extrême cherté qui est aujourd’huy en France; Paris, 157 'i.
3. Observations à la suite des Mém. de Tavanncs, dans Mém. relat. à l’hist. de France, t. XXVJI, p. 425.
Pendant orné de perles et de pierres. (Dessiné par Woëiriot.)
Pendant orné de perles et de pierres.
Dessiné par Woëiriot.)
conformer à la mode — « Elles n’osent porter de pierreries, dit-il en se moquant, sinon aux doigts et à quelques miroirs et à quelques heures et à de belles ceintures, mais non sur la teste ny le corps : oui bien force perles au col et au bras. »
Diane de Poitiers, pour avoir voulu observer le deuil de Henri II de cette manière, fut invitée à restituer un certain nombre des joyaux de la Couronne qu’elle s’était fait donner par son royal amant. Combien d’autres ne turent pas soumises à restitution ’ Pour ne pas nous attarder outre mesure, dans les médisances du temps, terminons en rappelant les prodigalités de Henri III et le scandale que causèrent les noces fameuses de Joyeuse, où les pierres précieuses étalées sur les habits, avec une outrageante profusion, insultaient à la misère générale. « Les habillemens du roy et du marié, écrit Pierre de l’Estoile, estoient tant couverts de broderies, perles et pierreries, qu’il estoit impossible de les estimer. » A ce
Le Sancy. — Élévation, plan supérieur et plan inférieur.
moment Paris était redevenu le grand marché des pierres précieuses, et dans une comédie de François d’Amboise, jouée en 1584, un « lapidaire de Naples », nommé Marc Aurele, pouvait dire avec raison : « Je suis bien loin de mon conte. Je cuidois, passant par icy et m’en allant en Flandres, pouvoir vendre quelques-uns de mes joyaux. Mais je porte l’eau en la mer: j’en vois par les boutiques, sans comparaison de plus beaux et de plus riches. Je ne ferois ici pas mon profit. Ce seroit autant comme qui voudroit vendre ses coquilles, à qui viennent de Saint Michel 1 ».
Ce qui caractérise, du reste, le débordement de pierres précieuses à cette époque, c’est moins leur extrême abondance, leur excessive valeur, leur taille plus parfaite, que leur diffusion, si l’on peut dire ainsi. Jusqu’au milieu du xve siècle les pierreries étaient restées confinées entre un petit nombre de mains, demeurant le privilège et la ressource de quelques familles opulentes.
L’établissement des postes par Louis XI, en rendant les relations plus suivies et journalières en quelque sorte, permit au commerce de se ren-
1. Pierre de l’Estoile, Journal, t. II, p. 22. — François d’Amboise, les Neapolitaines, acte V, scène i, dans Ancien Théâtre français (Jannet, 1S56), t. VII, p. 312.
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seigner plus exactement sur ce qui se passait dans les autres pays, et de la sorte les transactions ne tardèrent pas à se régulariser. Celles-ci, en ce qui regarde les pierreries, devinrent d’autant plus actives, que le transport en était des plus faciles et qu’on pouvait, à cause de leur peu de volume, dissimuler aisément leur présence et prévenir ainsi les vols de grand chemin, si fréquents en ces époques troublées.
On connaît l’histoire du diamant fameux qui, de Nicolas de Harlay de Sancy — son dernier possesseur, avant qu’il fût acquis par la Couronne de France pour 600,000 livres — prit le nom qu’il a conservé et porte encore. Cette pierre, de forme oblongue, taillée à facettes et en double rose, qu’on a essayé d’identifier avec le diamant que Charles le Téméraire perdit à Granson x, était la propriété du roi Antoine de Portugal, lorsqu’il fut engagé entre les mains de Nicolas de Harlay pour
40.000 livres. Trop dénué de ressources pour pouvoir retirer son gage, le prince fut contraint de renoncer à la propriété de son joyau en faveur de Sancy, qui lui donna encore
20.000 livres. Sur ces entrefaites, le nouveau propriétaire dut à son tour emprunter sur sa pierre pour venir au secours du roi de France Henri III, qui, ne pouvant payer ses troupes, était réduit aux extrémités les plus fâcheuses. Il l’envoya donc en Suisse et recommanda au porteur, homme
de confiance s’il en fût, de se méfier des bandes qui tenaient les grandes routes, et des voleurs qui infestaient les chemins. « Ils m’ôteroienl la vie, répondit ce serviteur fidèle, qu’ils ne m’ôteroient pas ce diamant. » Ce qu’avait craint Sancy arriva. A quelque temps de là, n’entendant plus parler de son messager, il ordonna les plus exactes perquisitions, découvrit ainsi qu’il avait été assassiné, se fit indiquer le lieu de sa sépulture, fil exhumer
Pent-à-col en or émaillé, orné de pierreries, composé par Hans Collaerl.
1. Ce diamant a élè gravé dans 1 ’Oryctologie de J.-B. Da.nvu.li:, p. 157. On a voulu le reconnaître dans deux manuscrits de la vente de La Vallière, signalés antérieurement par Debure et Lambecius [Comment, de bibliotheca cesarea vendobonensi, t. II, p. 510), mais cette assimilation a été contestée.
son corps, le fit ouvrir devant lui, et retrouva dans l’estomac du malheureux le joyau que celui-ci avait avalé au moment où il avait vu qu’on allait le mettre à mort b
Grâce à cette mobilité caractéristique, les pierres précieuses ne tardèrent pas à jouer dans la fortune publique et privée un rôle nouveau. Elles remplacèrent dans beaucoup de familles l’encombrante orfèvrerie, considérée jusque-là comme valeur mobilière par excellence, et comme le placement le plus sûr et le plus facilement réalisable aux mauvais jours. Pour accentuer même ce caractère, on cessa de les immobiliser dans l’ornementation des pesantes argenteries; elles furent employées exclusivement à la parure des personnes et enchâssées dans des bijoux faciles à mettre en sûreté aux premières alarmes. De Thou nous apprend, en ses Mémoires, que dès 1588, prévoyant les suites funestes de la journée des barricades, il profita des noces de son beau-frère pour faire transporter ses pierreries au château de Varane, où il les croyait mieux à l’abri des indiscrètes perquisitions 1 2 3. Ajoutons que cette forme nouvelle donnée à l'épargne publique ne fut pas sans jeter de grands troubles dans les finances des particuliers et dans celles de l’État. L’auteur du Discours sur l’extrême cherté qui est aujourd’hui en France 3 n’hésite pas à considérer comme une des causes de la rareté du numéraire ces acquisitions toujours croissantes de joailleries, « lesquelles, dit-il, se vendent dix fois plus qu’elles ne faisoient au temps de nos anciens rois ». Trente ans plus tard, l’auteur de YAdvis au Roy demandera à Lo uis XIII « d’interdire l’entrée des pierreries et perles dont le Royaume n’est que trop remply », et l’économiste qui, en 1623, écrira le projet connu sous le nom de Réformation du royaume se plaindra à son tour de l’excessive dépense qu’elles occasionnent aux financiers et aux magistrats4.
Ces critiques étaient fondées. Sous le règne de Henri IV et surtout pendant la minorité de Louis XIII, le luxe des pierres précieuses avait pris un développement qui pouvait d’autant mieux inquiéter les esprits prévoyants, que les sommes représentées par cet amas de joyaux se trouvant brusquement retirées de la circulation, il en résultait un malaise général. Au xvi° siècle, si nous en croyons Tallemant des Réaux, les diamants de la maison de Guise, alors une des plus puissantes de l’Europe, ne représentaient pas plus de 200,000 livres; et ceux que possédait