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CHAPITRE VINGTIÈME

De XIXe jStiècle

Dernière transformation de l'orfèvrerie. — L’usine se substitue à l’atelier. Décadence artistique. — Les refontes de la Révolution.

Le « Style Empire ». — Percier et Fontaine.

La statuaire d'argent. — Les grands orfèvres de la Restauration. Odiot et Fauconnier. — Le « goût anglais » et le style romantique. Froment Meurice et ses collaborateurs. — Le service de l’Empereur. Les frères Fanniére. — Conclusion.

e xixe siècle, et c’est là malheureusement sa principale originalité, marque une ère nouvelle dans . histoire de l’orfèvrerie. Ce bel art achève de s’industrialiser. Déjà, au siècle dernier, des tentatives d’une certaine importance avaient été faites dans ce but. Pour répondre aux besoins sans cesse grandissants d’un public toujours plus nombreux, les orfèvres-grossiers (c’était le nom qu’on donnait aux fabricants d’argenterie de service) avaient mis en usage certains procédés de fabrication expéditifs et mécaniques. Le laminoir, le tour, le mouton, avaient remplacé le travail au marteau, unique ressource des argentiers du vieux temps. L’intervention de ces moyens nouveaux avait rendu l’exécution du corroyage, de l’emboutissement, du repoussé et de la retreinte, plus hâtive et moins coûteuse. En outre, on suppléait déjà, dans certains travaux, à la ciselure des ornements par l'emploi du balancier et de la molette. Mais ces essais étaient encore hésitants, limités à un petit nombre d’établissements. L’introduction de la vapeur dans la machinerie industrielle allait bientôt rendre la transformation complète et permettre de créer ces appareils savants, ces cylindres d’une facture si précise qu’une lame d'argent s'y transforme en cuiller ou fourchette parfois fort ornée, sans que la

main de l’homme ait presque à intervenir. De la sorte, l’atelier ancien, l’atelier familial des vieux jours, allait d’autant plus vite faire place à l’usine moderne, que la Révolution, en brisant les liens corporatifs, avait anéanti, du coup, les seules barrières qui pussent utilement s’opposer à celle transformation.

Jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, en effet, la profession d’orfèvre constitua — nous l’avons maintes fois expliqué — une sorte de fonction privilégiée, sévèrement réglée par une juridiction spéciale, et qu’on a pu comparer non sans raison aux offices ministériels de nos jours1. Le nombre des Maîtres — comme ceux des notaires, des avoués actuels — était strictement limité. Celui des apprentis l’était également, et comme les clercs de nos études, ils étaient soumis, avant de pouvoir traiter avec leur patron de l’acquisition de sa charge, à des examens spéciaux et à un stage régulier. Seuls les artistes logés au Louvre, aux Gobelins, à l’Arsenal, échappaient à cette réglementation sévère; mais l’exiguïté des locaux qui leur étaient concédés dans ces enceintes privilégiées ne leur permettait pas de donner à leur production un développement exagéré. Quant à chercher, au dehors de ces « lieux de franchise », l’installation nécessaire pour l’exploitation d’une grande industrie, il n’y fallait point compter. Lorsque François-Thomas Germain, dont nous avons retracé les infortunes, fut mis en faillite et se vit obligé de quitter le Louvre, il essaya de monter une société en commandite qui, disposant de gros capitaux, devait donner à ses affaires une extension considérable. Les Gardes de la corporation s’opposèrent à son dessein avec la dernière véhémence, eL la Cour des Monnaies, prise pour juge du débat, leur donna raison. Elle déclara que le métier d’orfèvre pouvait être exercé seulement par des gens ayant satisfait aux épreuves prescrites ; que le titre de Maître était personnel; que les privilèges attachés à ce titre ne pouvaient être exploités par une collectivité d’individus plus ou moins étrangers au métier; et qu’il ôtait contraire aux règlements qu’un orfèvre devînt un entrepreneur.

En faisant table rase de cette législation, la Révolution devait singulièrement faciliter la réalisation de tentatives analogues à celles de François Germain, et cinquante ans plus tard, la Chambre de commerce de Paris pouvait constater, dans une enquête officielle, que la profession d’orfèvre s’était complètement industrialisée et que son rôle se bornait ordinairement à imprimer une direction commerciale à des services multiples, indépendants et séparés. « L’habile orfèvre de nos jours, disait cette enquête, reçoit la commande, en conçoit l’ensemble, puis recourant à

I. Germain Bapst, l’Orfèvrerie française à la cour du Portugal, p. 37.

Pl. XXXVI11.

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LE XIXe SIÈCLE

la main et à l'imagination d’autrui, il fait successivement composer, dessiner, mouler, fondre et ciseler le plus souvent par des ouvriers ou des artistes en ville. Sa part de travail, comme entrepreneur d’industrie, se résume dans la préparation des fragments divers de la pièce, l’ajustage, l’assemblage par la soudure, le bruni ou le poli des parties unies, et le montage définitif1. »

Le premier résultat de cette transformation industrielle fut de concentrer à Paris toute la fabrication de l’orfèvrerie courante.

Au xvne et au xvine siècle, pour éviter l’encombrement de la profession, les corporations provinciales d’orfèvres avaient eu soin de strictement limiter, dans leurs Statuts, le nombre des Maîtres en exercice. Nous avons cité notamment ceux de Rouen et d’Orléans inexorables sur ce point2. Dans la première de ces deux villes, le chiffre des orfèvres ne pouvait dépasser 60, et 20 dans la seconde. A Lyon,

Bordeaux, Marseille, Tours, etc., le nombre des Maîtres variait

entre ces deux chiffres. L’In- Pot à ollle cn ai’gent repoussé et ciselé,

. exécuté par Auguste, d’après un dessin de Percier,

spection de 18o2 constatait la pour l’impératrice Joséphine.

présence de huit fabricants d’orfèvrerie à Lyon, de deux à Bordeaux, d’un pareil nombre à Marseille et de trois à Strasbourg. Tous les autres orfèvres établis en province avaient fermé leurs ateliers et liraient leurs articles tout façonnés de la capitale.

Son second résultat fut d’amener, dans cette profession jadis si favorisée au point de vue de l’art, une douloureuse décadence, qui , sous le règne de Louis-Philippe, atteignit son apogée. Hâtons-nous d’ajouter que cette décadence fut rendue plus rapide par d’autres raisons, au nombre desquelles il faut citer : 1° la transformation radicale qui s’opéra dans la fortune mobilière ; 2° l’amoindrissement de la dévotion et la nouvelle condition du clergé; 3° Y anglomanie dont nous aurons occasion de reparler tout à l’heure.

1. Duc de Luynes, Rapport sur l'industrie des métaux précieux (Paris, 1854), p. 53.

2. Ouin-Lacroix, les Corporations d'arts et métiers. — Staluls et règlements des orfèvres d'Orléans.

A partir du commencement de ce siècle, en effet, l’argenterie cessa de constituer, dans les familles riches et bourgeoises, le placement habituel des sommes disponibles. Le fructueux rendement de la rente sur l’État, des prêts hypothécaires, des actions industrielles et des valeurs de bon rapport détourna les capitalistes d’immobiliser leurs revenus en de coûteuses vaisselles. Même chez les personnages riches, l’orfèvrerie ne revêtit plus les somptueux contours et la magnificence d’autrefois. Elle fut réduite au nécessaire, à l’indispensable ; et sur les tables bourgeoises, elle ne continua de briller que sous la forme modeste de couverts d’argent, remplacés par la suite, et dans bien des cas, par du simple ruolz.

11 en fut de même pour les sanctuaires. Instruit par les tourmentes qu’il venait de traverser, le clergé n’était guère disposé à étaler aux regards du public d’étincelantes richesses, dont aux jours d’émeute on pouvait facilement se saisir. Appauvri par la Révolution, désormais appointé et renté, ne disposant plus du capital, mais seulement des revenus, il dut limiter ses dépenses somptuaires. Le cuivre fondu ou estampé, et doré, souvent même simplement verni, remplaça sur l’autel l’argent et le vermeil. Seuls, les instruments du culte demeurèrent forcément en métal fin. Mais ce qui était la règle jadis devint l’exception. On ne vit plus que rarement une dévotion généreuse prodiguer, pour cet usage, des vases superbes, se recommandant par l’élégance de leurs formes et par la beauté du travail, au moins autant que par leur poids.

Remarque curieuse, l’orfèvrerie d’église fut la branche dans laquelle la main-d’œuvre résista le plus longtemps aux innovations modernes, et où le marteau continua de faire, d’une façon plus efficace, concurrence aux machines établies à grands frais et d’un entretien dispendieux. Cette lutte, toutefois, ne put être soutenue que par l’avilissement des prix et l’abaissement proportionnel de la qualité de l’exécution1. C’est ce qui explique comment, depuis 1806 jusqu’à 1849, dans les nombreuses expositions qui eurent lieu à Paris, aucune récompense ne fut attribuée à cette spécialité, qui n’a repris une réelle importance artistique que depuis vingt-cinq ans.

Mais avant d’entrer plus avant dans l’étude de la production contemporaine, il convient de reprendre notre récit où nous l’avions laissé. Jamais, nous l’avons dit, l’orfèvrerie courante ne fut plus florissante que sous le règne de Louis XVI. Jamais la bijouterie ne se révéla plus féconde

I. « Pour en donner une idée, que l’on se figure un calice dont la fausse coupe, le vase, le pied, sont couverts d’ornemens en liant relief, vignes, blés, roseaux, médaillons, instruments de la Passion et autres attributs et que tout ce travail est payé 30 francs au ciseleur qui, du reste, gagne de bonnes journées. » (De Luynes, loc. cit., p. 42.)

LE XIXe SIÈCLE

en fantaisies curieuses, inattendues, en improvisations capricieuses. Jamais les boîtes, les tabatières, les trousses, les pommes de canne, les chaînes, les breloques, les cachets et autres futilités en or ne furent plus' goûtés qu’en ces temps troublés, et par cette génération en parturition d’une rénovation sociale. « Ce que Paris renferme en meubles d’or et d’argent, en bijoux, en vaisselle plate, est immense, écrivait Mercier1 2... Dans les maisons des particuliers, vous voyez des pyramides de vaisselle plate, et l’on se plaint de la disette des espèces monnoyées. » Cette disette, qui devait provoquer une crise terrible, se traduisant en de

Pot à oille en argent repoussé et ciselé, exécuté par Odiot père, d’après un modèle de Percier et de Fontaine.

nouvelles refontes, allait une fois de plus amener la destruction de tous ces beaux et curieux objets.

Un Décret de l’Assemblée nationale, en date du 6 octobre 1789, reprenant les traditions désastreuses des règnes précédents, ouvrit une fois encore les portes de la Monnaie à l’argenterie publique et privée. Le 12 du même mois, Louis XVI sanctionna ce décret et détermina dans une Proclamation- « le prix auquel les vaisselles d’argent aux poinçons des provinces et celles de fabrique étrangère, dites d’Allemagne, seroient payées par le Trésor public ou admises dans l’Emprunt national ». Le roi fixa de même « les prix des bijoux d’or au poinçon de Paris, et ceux aux poinçons

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