‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 74 sur 154 · Christine de Pisan, loc. cit., t. III, ch. xxxii · texte numérisé non relu

Christine de Pisan, loc. cit., t. III, ch. xxxii

2. « Après son dormir, estoit un espace à s’entretenir avec ses plus privés en ébastcmenL de choses agréables, visitant joyaux ou aultres richeces. » (Christine de Pisan, loc. cit., t. I, ch. xvi.)

richesses. Aussi, quelque temps avant sa mort, fit-il commencer un inventaire détaillé de tous les joyaux et objets de prix qu’il avait si soigneusement rassemblés dans ses châteaux de Vincennes, de Melun, de Saint- Germain, de Beauté-sur-Marne et du Louvre, dans ses hôtels de Saint-Pol et des Tournelles. Cet inventaire a été publié1; il ne comprend pas moins de 3,906 numéros, occupant 395 pages. Toutes les orfèvreries y sont décrites avec un soin minutieux, qu’explique du reste la présence parmi ses rédacteurs de l’orfèvre Hennequin du Vivier, à qui Charles V avait accordé le titre si recherché de valet de chambre. A sa lecture, on reste confondu. « Le poids d’un grand nombre de pièces d’or, d’argent doré et d’argent blanc a été omis; l’or des anneaux, des signets, de la monture des camées n’est pas indiqué, en sorte qu’il est impossible — comme le fait observer M. Labarte — de donner le poids total des métaux précieux qui se trouvaient réunis dans ce trésor. Cependant, en faisant le relevé des poids indiqués, on trouve déjà le chiffre énorme de 3,879 marcs d’or, 6,184 marcs d’argent doré ou veré, et 6,127 marcs d’argent blanc. » Si au prix de la matière on ajoute celui des façons, et surtout la valeur des pierres fines, des perles, des camées, et si l’on tient compte de la différence du pouvoir de l’argent, on reconnaîtra que, malgré l’abondance actuelle des métaux de grand prix, aucun souverain au monde ne pourrait aujourd’hui rivaliser avec ce prince, qui eut à supporter de si terribles épreuves.

Quand on voit défiler, comme au milieu des éblouissements d’un kaléidoscope, cette accumulation de pièces d’orfèvrerie, de bijoux, de joyaux sacrés, de reliquaires enrichis de pierreries, de croix, parfois d’un très grand poids, — comme celle que le roi tenait du duc d’Anjou, et qui, pesant 135 marcs, était ornée de camées, de saphirs et de perles, — des statuettes et des groupes, au nombre de soixante-douze, — dont quelques-uns, comme l’Adoration des Mages, pesaient jusqu’à 75 marcs; — quand on a pu constater que Charles V ne déployait pas moins de magnificence dans sa vaisselle de table, et dans les joyaux destinés à l’ornement de sa royale personne, que dans les instruments du culte et dans la décoration de ses chapelles, on a peine à croire que tant de richesses aient pu être amassées, réunies par un seul homme, quelque puissant du reste qu’il pût être. — A plus forte raison, si l’on veut bien tenir compte des inquiétudes sans cesse renaissantes qui marquèrent son règne, des angoisses continuelles au milieu desquelles il vécut, des émotions populaires et des désastres qui signalèrent son avènement au gouvernement de la France,

\. Invent, du mobilier de Charles V, roi de France, publié par Jules Labarte; Paris, Imprimerie nationale, 1879.

des guerres constantes qu’il eut à soutenir, de la nécessité où il se vit de reconquérir son royaume sur l’Anglais et sur les Grandes Compagnies.

Un fait non moins extraordinaire, c’est qu’en un siècle si profondément troublé, la main-d’œuvre des métaux précieux ait non seulement pu se conserver, mais qu’elle se soit perfectionnée d’une façon en quelque sorte merveilleuse. Ainsi que le reconnaît M. Labarte — et l’aveu est bon à retenir sous la plume d’un écrivain, qui trop souvent se montra bien sévère pour notre art national, — « l’orfèvrerie dépassa alors en importance tous les autres arts industriels »; et en Europe « l’orfèvrerie parisienne occupait le premier rang 1 ». Ce n’était pas, en effet, uniquement dans les résidences royales, chez les princes du sang, chez les prélats et les grands seigneurs que l’on rencontrait des argenteries remarquables; les hôtels des bourgeois et les magasins des marchands en regorgeaient. F roissartraconte qu’en 1346 les Anglais furent pendant trois jours maîtres de Caen et que ce court espace de temps leur suffît pour expédier dans leur île, « par barges et par bateaux », des « joyaux et vaisselle d’or et d’argent2 ». A Paris, c’était bien autre chose.

Certes, il serait téméraire de prétendre que les orfèvres établis dans la capitale y réussissaient tous à souhait. Les Lettres de rémission que nous possédons de ces temps troublés nous dénoncent bien quelquesuns d’entre eux comme s’étant trouvés dans la peine. C’est ainsi que nous voyons, en 1383, un certain Adam Pèlerin, « orfèvre, ouvrier d’imagerie d’or et d’argent », compris dans l’insurrection des Maillolins. Un autre

Le dressoir du roi Louis XII chargé d’orfèvrerie (D’après une miniature de la fin du xve siècle.)

LJ. Labarte, Invent, de Charles V, introduction. 2. Froissart, Chroniques, I. II, p. 320.

orfèvre, Jean Maille, fut, pour crime, banni en 1413. En 1417, un « povre jeune homme. Jehan le Lieur... hannapier et orfèvre », se trouva impliqué comme receleur dans une affaire de vol; et en la même année, un certain Henryet de Rains, exerçant la même profession, était convaincu d’avoir fabriqué de la fausse monnaie1. Tous ces délinquants, sollicitant leur grâce, invoquaient la misère comme excuse. Mais à côté de quelques infortunés, combien d’orfèvres prospères, riches même, qui n’étaient plus, comme les premiers habitants du Pont-au-Change, de simples ouvriers à façon, et dont les boutiques et ouvroirs étincelaient d’argenteries magnifiques!

La vue de ces boutiques était particulièrement suggestive et devait d’autant plus impressionner les étrangers que, dès cette époque, les orfèvres avaient pris l’habitude de faire leurs étalages en un « buffet » disposé à la « veüe des passantz, garny des pièces d’orfèvrerie des plus attrayantes pour flatter l’œil des allans et venans, les mettre en haut goust et leur faire venir l’appétit d’acheter quelque pièce du mestier». Ces buffets ou vitrines étaient si richement échantillonnés et si largement pourvus qu’en 1360, lorsque le roi Jean, revenant de sa captivité, fit son Entrée dans sa capitale, « ceux de la Ville lui tirent un présent en don de mille marcs d’argent en vaisselle2 », qu’ils eurent seulement la peine d’aller acheter chez Jean Ballin, Pierre de Sèves, Régnault Bochct, Pierre Leclers, Garnier Bandelle, ou chez quelque autre de leurs confrères bien achalandés.

Dix-sept ans plus tard, en 1377, quand Charles V reçut en son palais la visite de son oncle l’empereur d’Allemagne, les orfèvres de la Ville avaient également en magasin de quoi satisfaire amplement aux présents que le roi et le prévôt des marchands avaient coutume de faire aux grands princes traversant Paris. Si nous en croyons Christine de Pisan 3, le cadeau offert à l’empereur par le prévôt et les échevins consistait en une « nef, pesant neuf vingts et dis (190) marcs d’argent, dorée et très richement ouvrée, et deux grands flacons d’argent esmailliéz et doréz, du poix de soixante-dix marcs; et à son fils une fontaine moult bien ouvrée et dorée, du poix de quatre-vingt et treize mars, avec deux grans poz dorés, de trente mars, dont l’empereur grandement mercia la Ville et eulx aussi ». La reine envoya un « bel reliquaire d’or, grant et moult riche de pierreries, où ot, de la vraye croix et autres reliques ». Quant au roi, le duc de Berry présenta en son nom de nombreux et splendides objets, parmi lesquels se trouvaient « deux grans flacons d’or où estoit figuré, en ymages enlevéz, comment saint Jacques montrait à saint Charles-maine le chemin en Espagne, par révélacion ». Et comme « estaient lestlis flacons

1. Doüet d’Arcq, Choix de pièces relatives au règne de Charles VI, t. I, p. 49, 369; t. II, p. 199, 260.

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