Chiustini: nu I’is\n, toc. cil., p. 1 Ci, 110, HT
Si Charles V considérait le magnifique trésor qu’il avait amassé en si peu de temps comme autre chose qu’une réserve métallique dans laquelle devait puiser son successeur, il se trompait grandement et méconnaissait
assurément une des lois historiques les moins discutables. Quant à Louis d’Anjou, il ne se faisait certes pas de ces illusions. Toute cette merveilleuse orfèvrerie, dont il disposait du reste avec une générosité si noble en faveur des princes vaincus et dépossédés, était appelée à disparaître à courte échéance. Plats massifs et pesants, aiguières originales et pittoresques, hanaps ciselés, fontaines monumentales, nefs superbes, salières épiques, « languiers » à la fois étranges et charmants, remis au fondeur et traduits en monnaie, furent employés à solder les frais de l’expédition de Sicile.
Louis d’Anjou ne se borna pas malheureusement à la destruction de son propre trésor. Sans accepter pour exacte l’affirmation de Juvénal des Ursins, accusant ce prince d’avoir abusé de l’autorité que lui donnait son titre temporaire de régent du royaume, pour s’emparer non seulement de l’argent et de l’or en monnaie et en lingots que Charles V avait amassés, mais aussi de son splendide mobilier et de sa merveilleuse argenterie, il faut se garder de prétendre avec M. Labarte « que tout ce que comprenait l’inventaire dressé en présence du feu roi fut dévolu en totalité à son successeur Charles VI, sous la surveillance du duc de Bourgogne, chargé par transaclion du soin de la personne et de la maison du jeune roi ». Car s’il est permis de retrouver dans les Etats des joyaux de la Couronne, transcrits en 1391, en 1399, en 1418, et dans les inventaires de l’hôtel Saint-Pol, du Louvre et du Petit Séjour dressés en 1420 et 1421, un nombre respectable d’objets ayant appartenu au roi Charles V — encore possède-t-on un acte, daté du G mars 1385, où la veuve du prince Louis d’Anjou reconnaît et confesse qu’elle redoit à la Couronne une partie « de certainne grant somme de vaisselle d’or et d’argent, que Monseigneur (que Dieu absoille) ançois qu’il entreprenist son voiage d’Italie pour le fait de sa conqueste, eût en presl de Monseigneur le Roy ». Ce solde dépassait 1,000 marcs d’argent et s’élevait à près de 100 marcs d’or1. Ce que Louis d’Anjou
i. .Juvénal des Ursins, Hist. de Charles VI : Collect. des mém. relat. à l’hist. de France, t. II, p. 2/i<>. - Labarte, Invent, de Charles V ; introduction, vu. — Doüet d’Arcq, Choix de pièces inédites relatives au règne de Charles VI, t. II, Comptes et inventaires, p. 279 et 261. — Lecoy de la Marche, Comptes et mémoriaux du roi René, p. 186.
Gobelet à pied avec son couvercle, en argent ciselé et doré.
L’ORFEVRERIE AU XIVe ET AU XVe SIÈCLE
avait si bien commencé, Charles VI, hâtons-nous de l’ajouter, le continua et, après lui, son frère Louis d’Orléans, ainsi que sa femme Isabeau de Bavière.
A peine le jeune Charles VI, proclamé majeur à quatorze ans, fut-il débarrassé de la tutelle de ses oncles, et surtout de la surveillance que le duc de Bourgogne exerçait sur sa maison, qu’il s’empressa, en effet, de se livrer à son goût pour le faste. Une note inscrite à la suite de la table de l’inventaire des joyaux de Charles V indique que, quelques jours avant l’Entrée d’Isabeau à Paris, le roi avait fait prendre différents objets qui reçurent diverses destinations; et l'on en peut conclure que le trésor du feu roi subit à cette occasion une assez forle saignée. Deux ans plus tard, dans V Ordonnance royale du 19 août 1391, qui prescrit la rédaction d’un nouvel inventaire de ses joyaux et de sa vaisselle d’or et d’argent, le jeune prince déclare lui-même qu’une partie importante des argenteries à lui léguées par son père a été aliénée « pour soustenir les grandes affaires, mises et despenses, pour le fait de guerre de Flandre et des Frontières 1 ». On devine aisément ce qui se passa quand la folie constatée du roi eut livré l’administration de ses biens au gaspillage d’Isabeau et de Louis.
Lorsqu’en 1405 le duc de Bourgogne aura à se défendre de l’assassinat de ce dernier, un des griefs qu’il invoquera comme excuse, c’est la dilapidation de l’argenterie royale. Il dira hautement que l’infortuné Charles VI n’avait pas la vaisselle « comme il appartenoit » à sa condition souveraine et que si « aucune en avoit, à peu d’occasion estoit engagée- ». L’aveu était d’autant plus douloureux, que nobles, bourgeois et manants, tous les habitants de Paris avaient généreusement fait leur possible pour remédier aux regrettables lacunes qui commencèrent, dès l’avènement du pauvre roi, à se manifester dans le trésor royal.
En août 1389, quand eut lieu l’Entrée solennelle de la belle Isabeau, non seulement les Gardes de l’Orfèvrerie, qui cette année-là étaient Mes Robert
Duval, Jehan Mouton, Jehan Pijart, Jehan d’Ivry, Estienne Guillemet et Raoul de Béthisy, se rendirent avec les jurés des autres corps marchands
Gobelet
avec son couvercle, en argent ciselé et doré.
\. Bibliothèque nationale, ms. lranç., n» 21445. 2. Monstrelet, Chroniques, liv. I, ch. xxv.
1 1 1 S T O I R E DE L’ORFEVRERIE FRANÇAISE
au-devant de la belle épousée, pour porter, comme c’était leur droit, les bâtons du dais; mais ils firent mener devant eux une litière toute dorée, recouverte d'un grand voile de gaze, dans laquelle était enfermé le cadeau de la Ville. Froissart1, témoin de celle solennité fameuse, décrit ce présent dans les termes suivants : « Or vueil-je dire tout ce qui sur la litière éloit,
et dont on avoit fait présent au Roy.
Premièrement y avoit quatre pots d’or, quatre trempoirs d’or et six plats d’or et pesoient toutes ces vaisselles C L marcs d’or. » Passant ensuite à la reine, il nous apprend que ces mêmes bourgeois lui offrirent, sur une autre litière qui fut apportée en sa chambre, une nef, deux grands flacons, deux drageoirs, deux salières, six pots, et six trempoirs en or, avec douze lampes, deux douzaines d’écuelles, six grands plats et deux bassins d’argent; et dans ce deuxième présent « y eut en somme pour 1 1 1 cents marcs que d’or que d'argent ». Enfin l’infatigable générosité des bourgeois de Paris combla la gracieuse Valentine de Milan —qui venait d’épouser le frère du roi Louis de France — d’un assortiment magnifique de vaiselle d’or et d’argent comprenant nef, pot à aumônes, drageoir, plats, salières, écuelles, tasses, etc. On peut conclure, semble-t-il, de cette prodigalité d’ouvrages précieux, si généreusement offerts à la famille royale, que I orfèvrerie parisienne était à la hauteur de sa réputation en Europe.
Camée anlicjue avec sa monture exécutée par ordre de Charles V.
(Cabinet des Médailles.)
Malheureusement, rien de tout cela ne devait subsister, et des pièces merveilleuses comme nombre et comme éclat, qui à l’aurore du xve siècle faisaient l’universelle renommée du trésor du roi de France et de celui de chacun de ses oncles, c’est à peine s’il nous reste une demi-douzaine de joyaux d’une authenticité indiscutée. Quand on a cité le superbe camée que Charles V lit entourer d’une élégante monture et que conserve actuellement le Cabinet des Médailles; la délicieuse statuette de la Vierge léguée par Jehanne d’F.vreux, veuve de Charles le Bel, à l’abbaye de Saint-Denis,