Froissart, Chroniques, 1. XII, p
L’ORFÈVRERIE AU XIV0 ET AU XVe SIÈCLE
— aujourd’hui l’un des ornements de la Galerie d’Apollon — dans cette même galerie, le sceptre de Charles V surmonté d’un Charlemagne en or; un fermait qu’on dit avoir appartenu à ce roi; les reliures en argent et vermeil de quatre manuscrits déposés à la Bibliothèque nationale; un groupe en argent représentant la Vierge, avec son enfant debout sur ses genoux, que possède le musée de Cluny, on a énuméré à peu près tout ce qui a survécu de. cet amas de richesses incomparables, — en France, au moins, car à l’étranger on en connaît encore une autre épave bien curieuse et du plus haut intérêt. Nous voulons parler du Rôssel d’or d’Altœlting.
Ce monument si particulier mérite, au surplus, d’ètre décrit. Il ne mesure pas moins de 58 centimètres de haut. Son étage inférieur, fait en argent doré, figure un portique à jour reposant sur quatre colonnes, qui soutiennent une plate-forme à laquelle aboutissent deux escaliers latéraux. Sous le portique, un jeune écuyer tient par la bride un cheval richement harnaché. Sur la plate-forme se dresse l’étage supérieur, tout en or, et qui consiste en une estrade surmontée d’un berceau fajt de feuillages et de fleurs. Ce berceau abrite la Vierge, assise entre saint Jean- Baptiste et saint Jean l’Évangéliste, avec le petit Jésus sur les genoux. Le divin Enfant offre un anneau à sainte Catherine; et, au pied de l’estrade, on voit le roi Charles VI à genoux, armé de toutes pièces, et portant par-dessus ses armes un surcot fleurdelisé. En face, de l'autre côté de la Vierge, un écuyer également à genoux tient le heaume du roi. Tous ces personnages sont exécutés en ronde bosse.
Lorsqu’iby a quarante ans, le docteur Sighart signala l’existence de ce joyau à l’attention des curieux, bien que le savant allemand n’hésitât pas à en faire honneur à l’art français, nos archéologues étaient encore si peu édifiés sur la perfection atteinte par l’orfèvrerie parisienne à la fin du xive siècle, et leur esprit était si prévenu contre notre art national, qu’il s’en fallut de très peu qu’ils ne déclinassent pour notre pays la paternité de ce monument doublement précieux. M. Édouard Didron, en effet, n’hésitait pas à écrire à propos de celle pièce si curieuse : « Nous disons « émail français » sans en avoir d’autres preuves que l’attestation des archéologues bavarois, dont l'opinion repose principalement sur ce fait que le monument vient de France et appartint dans l’origine à Charles \ I. Celte preuve n’est pas suffisante à la rigueur..., Charles VI ayant pu faire exécuter cette pièce hors de France, ou en France, par un émailleur étranger1. »
Pour que les scrupules de M. Edouard Didron et des rédacteurs des Annales archéologiques fussent apaisés, il fallut queM. Labarlc reconstituât
1. Édouard Didron, le Rossel d'or; Ami. archéol., I. XXVI, p. 126.
l’histoire de ce joyau. Il établit donc d’une façon magistrale et péremptoire que la description détaillée de ce précieux monument se trouve consignée dans un Inventaire manuscrit des joyaux du roi Charles VI, dressé à la fin de 1405, et conservé actuellement à la Bibliothèque nationale b et que la mention finale de cette description ainsi conçue : « et fut
donné par la Reine au Roy le premier jour de l’an 1404 », achève de lever tous les doutes sur l’origine du groupe en question1 2. Ce n’est pas tout.
M. Labarte démontra encore qu’en 1413 ce joli présent d’Isabeau à Charles VI avait été enlevé du trésor royal par le propre frère de la reine, Louis de Bavière, et emporté par lui en Allemagne, puis légué à l’église d’Ingolstadt. Ce n’est que plus tard, en 1509, que le délicieux joyau, désigné désormais sous le nom quelque peu ridicule de Rossel d’or 3 fut cédé à l’église d’Altœtting. —
Ainsi, suivant l’éminent écrivain, ce serait à un détournement, pour ne rien dire de plus, que nous devrions la conservation de ce petit chef-d’œuvre4.
Mais que le Rossel d’or ait été dérobé, comme le prétend M. Labarte, ou qu’il ait été donné en nantissement à Louis de Bavière pour le couvrir de certaines avances, comme l’affirme le baron d’Arétin, les susceptibilités de M. Edouard Didron peuvent paraître d’autant moins explicables que ce joyau est loin d’avoir été unique en son genre et qu’on connaît, par leur description ou par la gravure, nombre de groupes datant du même temps, sinon identiques comme composition, du moins analogues comme sujet, et présentant avec le Rossel plus qu’un air de famille.
Le Rossel d’or
appartenant à l’église d’Altœtting.