‹ Histoire de l'Université de Valence et des autres etablissements d'instruction de cette villeChapitre 33 sur 69 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Projet de translation de Tuniversité de Valence à Grenoble. — Origine de cette affaire. — Ses progrès. — Son insuccès.

Nos lecteurs se souviennent qu'à la suite de longs démêlés, un édit du roi Charles IX en date de 1565 avait réuni l'université de Grenoble à celle de Valence. Les Grenoblois s'irritèrent beaucoup de cette mesure, et leur conseil de ville publia divers mémoires pour en obtenir la révocation. L'un de ces mémoires, rédigé en 1568, porte qu'à cette fin on adressera au roi une requête lugubre. Nous ignorons si la requête fut présentée à la cour; nous savons seulement qu'en 1 576, Henri III confirma à l'université de Valence le prélèvement de deux mille livres sur les gabelles, et qu'en 1579 Catherine de Médicis se trouvant à Grenoble, les consuis réclamèrent vainement auprès d'elle le rétablissement de leur université (1).

« Il est probable, ajoute Berriat, et c'est l'opinion générale dans nos pays, que jamais les autorités administratives et judiciaires de Grenoble ne renoncèrent aux droits de

(1) Chorier, Histoire du Dauphiné, tom. H, pag. 688. Berriat Saint- Prix, Revue du Dûwphiné, tom. V, pag. 148.

leur ville, et que, de temps à autre, elles essayèrent de fiiire entendre leurs réclamations au gouvernement. »

Ces tentatives, toujours infructueuses, furent, en effet, renouvelées avec vigueur dès le commencement du dixhuitième siècle. À cette époque, on se plaignait beaucoup d'un relâchement général dans les études au sein des universités. Celle de Valence, comme nous Favons dit, se maintenait encore en honneur; mais, à mesuré que le nombre de ses élèves diminua, l'émulation s'aflaiblit , et l'université s'achemina bientôt vers la décadence.

D'abord le rétablissement de l'université de Turin protégée par le roi de Sardaigne* priva celle de notre ville des sujets de ce prince qui venaient très-volontiers y prendre leurs degrés. Le ressort du parlement de Dijon en fournissait aussi plusieurs; mais les états de Bourgogne désiraient aussi une université et la demandèrent au roi en 1722. Quelques représentations firent ajourner momentanément ce projet ; mais, Tannée suivante, Dijon obtint une faculté de droit, et Valence perdit alors tous les étudiants qui lui venaient de la Bourgogne. « Réduite aux sujets du pays, dit M. de Sauzin (1), elle tomba dans un état de langueur dont elle ne s'est plus relevée. Les dangers pour les mœurs y étaient aussi grands que du temps du chancelier de L'Hôpital; mais les études n'y fleurissaient plus; l'émulation n'excitait plus le zèle des professeurs dignes, il faut en convenir, d'une école plus brillante, ni les talents des étudiants... Les pères de famille aimèrent mieux faire instruire leurs enfants sous leurs yeux et les envoyer ensuite aux universités prendre des degrés qui ne furent plus rc-

(1) Compte rendu des chambres assemblées du parlement de Grenoble, par M. de Sauzin, conseiller de la cour, le 11 décembre 1764.

gardés que comme une cérémonie ; l'intérêt de les conférer autorisa tous les relâchements. Ainsi furent discrédités les exercices universitaires. Personne ne veillait plus sur ses compatriotes, parce que la tolérance des abus est utile à tous dans les temps où il n'y a pas de règles. Valence et Orange disputaient de complaisance, et le désordre devint général. »

Les lignes qu'on vient de lire renferment une grave accusation; c'est un tableau qui n'est pas flatteur; mais il faut se souvenir que nous citons un mémoire rédigé à Grenoble par un magistrat plus préoccupé des intérêts de cette ville que de ceux de Valence, et qui, comme tous ses collègues au parlement, formait des vœux pour la suppression de notre université, ou du moins pour sa translation au chef-lieu de la province. Son témoignage paraîtra donc, et peut-être à bon droit, suspect à quelques-uns de nos lecteurs. Quoi qu'il en soit, nous continuerons à le prendre pour guide dans le récit de cette affaire.

M. le chancelier d'Aguesseau voulut remédier au désordre en connaissance de cause. Par ses soins , MM. de Grammont, premier président de la cour, de Fontanieu, intendant du Dauphiné, Régnault du SoUier, d'abord conseiller à Grenoble, puis premier président du sénat de Nice, Bon d'Angalières, conseiller, et Vidaud de la Bâtie, procureur général , furent nommés commissaires à cet efl'et. Par un arrêt du 13 décembre 1732, il lut ordonné que pardevant eux les universités de Vah nce et d'Orange présenteraient leurs titres, règlements généraux et particuliers, et leurs registres des dix dernières années , et que, le tout examiné, MM. les commissaires donneraient leur avis au l'oi sur les moyens les plus propres à réformer les abus, et

faire fleurir les études pour le bien de la jeunesse et le service du public, et que le roi statuerait ensuite ce qu'il appartiendrait. MM. les commissaires ordonnèrent donc aux deux universités de faire la présentation de leurs titres dans deux mois. Celle de Valence ne fit aucun envoi ; le chancelier, le recteur et le syndic de celle d'Orange ne s'occupèrent que de leurs contestations. M. Vidaud recueillit les pièces qu'il put trouver, et après environ six ans d'attente, la commission donna son avis, le 30 août 1738. L'avis contenait d'abord un exposé très-succint des titres qu'on avait recueillis et quelques réflexions sur les abus ; les moyens d'y remédier se réduisaient à la suppression de l'université d'Orange et à la translation de celle de Valence à Grenoble. On alléguait, pour motiver cette double mesure : qu'une seule université devait suffire dans la province ; que celle. d'Orange, moins favorable à tous égards par sa création qui était l'œuvre d'une puissance étrangère, sa situation, sa discipline , devait être supprimée de préférence , ce qui n'entraînerait aucune suite ; que le bien public exigeait que les études fussent sous les yeux du parlement et immédiatement sous l'inspection des gens du roi, qu'il n'était pas d'autre moyen de les rétablir; qu'indépendamment de la justice des anciennes prétentions de Grenoble, les véritables intérêts de Valence s'y trouvaient , et que le commerce et les manufactures la dédommageraient amplement du seul obstacle que l'université mettait à leur rétablissement ; qu'il ne serait pas difficile d'indemniser l'évêque de Valence, et enfin que la ville n'avait d'autres fonds à prétendre que les mille écus payés en 1582, les gages étant soldés par le roi sur les gabelles du Dauphiné.

Tel était en substance l'avis des commissaires. Leur prudence consommée et leur expérience, ajoute M. de Sauzin, auraient pu dispenser de tout examen ultérieur: mais les deux universités n'avaient pas été entendues. On espéra qu'elles donneraient des instructions utiles , et que l'ouvrage qu'on méditait n'en serait que plus solide. La commission fut donc renouvelée en 1742. M. de Piolenc , alors premier président, remplaça M. de Grammont, et M. de Sauvigtiy, intendant, fut substitué à M. de Fontanieu, devenu conseiller d'état.

Cette fois, les injonctions des commissaires furent plus efficaces qu'en 1733. L'université de Valence députa quatre professeurs à Grenoble pour présenter ses titres, registres, règlements, et faire les obseiTations qu'ils aviseraient. Celle d'Orange chargea pareillement un de ses membres de la remise des documents demandés, et le tout fut déposé entre les mains du greffier de la commission.

Sur ces entrefaites, le président Régnault tomba malade et fut remplacé par M. de Moydieu, conseiller.

a La discussion fut docte et répondit à l'importance de la matière et au mérite de MM. les commissaires, et ce fut après le plus mûr examen qu'ils donnèrent leur avis le 12 février 1744. Après un court aperçu de l'histoire des deux universités, le rapport signalait deux causes principales de leurs abus. La première était leur proximité qui faisait sacrifier l'exactitude des règles à l'envie d'attirer les étudiants; la seconde était l'éloignement où elles se trouvaient l'une et l'autre des magistrats chargés de veiller à l'observation des règlements. Les commissaires émettaient ensuite le vœu que l'université d'Orange fût supprimée, et que celle de Valence fût transférée à Grenoble. « Si Va-

lence, ajoutaient-ils, entendait bien ses intérêts, et consultait son expérience de trois siècles, elle sentirait aisément que l'université n'a fait qu'y enchaîner, l'industrie. Sa position , si propice au commerce et aux manufactures , l'invite à en profiter; en perdant un vain nom, elle acquerrait des richesses réelles. »

Malgré toutes ces considérations, les choses en restèrent là jusqu'en 1764. Cette année le parlement résolut de tenter un dernier effort. Il chargea donc M. de Sauzin, l'un de ses conseillers, de faire de nouvelles recherches et de lui présenter un mémoire sur le même sujet. Ce magistrat soumit son travail aux chambres réunies le 1 1 décembre de la même année. Enfin, le 20 mars 1765, le parlement présenta au roi un rapport motivé dans lequel, adoptant d'abord l'opinion précédemment émise par le chancelier d'Aguesseau , il proposait de supprimer les universités d'Orange et de Valence, et d'en créer une nouvelle à Grenoble pour les remplacer. Il demandait ensuite, dans le cas où l'on trouverait trop de difficultés à cette opération, de supprimer l'université d'Orange , et de transférer celle de Valence à Grenoble. Et enfin, si ces mesures répugnaient à la cour, il la priait de vouloir bien créer une troisième université à Grenoble.

Cette démarche, encore plus importante que celle des commissaires de 1738 et de 1744 , eu égard surtout à ce que le mémoire de M. de Sauzin et celui du parlement furent rendus publics par la voie de l'impression (1), n'eut

(1) Ces mémoires se trouvent dans le Recueil des édits et déclarations du roi, arrêts et règlements du parlement de Grenoble, concernant la province du Dauphinë, tom. XXIV. Le premier, celui de M. de Sauzix , forme 40 pages m-\°; celui du parlement 22 pages.

pas néanmoins plus de succès. Les justes réclamations de révêque et de l'université de Valence paralysèrent tous les efforts du parlement.

Il serait superflu de raconter ici en détail par qudle suite d'expédients notre université réussit à conjurer l'orage qui menaçait de l'anéantir. Elle entretint durant de longues années à Grenoble et à Paris des émissaires dévoués à ses intérêts, qui Finformaient exactement de ce qui s'y passait, et qui faisaient valoir ses droits avec un zèle sans bornes. De son côté l'évèque, chancelier du corps enseignant, appuyait avec énergie ses plaintes et ses réclamations. Nous avons découvert un mémoire manuscrit qu'il rédigea dans ce but en 1764 et dans lequel il réfute en peu de mots, mais avec succès, les motifs allégués par les commissaires grenoblois en faveur de la translation de notre université dans leur*ville. En voici quelques passages :

« Que deviendrait Valence sans son université? Trop voisine de Lyon, d'Avignon, de Marseille, villes des plus commerçantes, rien ne peut animer l'industrie de ses habitants. La matière première lui manque pour établir des manufactures. Regardée d'ailleurs comme étrangère, ce qui y entrerait pour être fabriqué et mis en œuvre paierait également à la sortie. Quel obstacle propre à décourager les fabricants, sans parler que Fesprit de la population est plus porté du côté des belles-lettres que du côté du commerce, et qu'elle trouve dans son école et ceux qui la fréquentent le louage de ses maisons , le débit de ses denrées, le prix de l'industrie de ses habitants... Telles sont les raisons que Valence a toujours opposées aux tentatives réitérées cent fois de la ville de Grenoble. Vainement ceux qui lui portent envie crient-ils contre les abus

qui pourraient s'y être glissés. On sait avec quelle vigilance les évèques les ont réprimés quand il s'y en est élevé quelqu'un... Mais d'où viennent les abus? Viennent-ils de l'université? Qu'il soit permis de le dire, ils viennent de ceux mêmes qui devraient les arrêter. Depuis que le parlement de Grenoble a établi de sa propre autorité un répétiteur de droit dans cette ville, on ne voit plus paraître ici aucun Grenoblois. Dira-t-on cependant que nous n'avons pas d'habiles professeurs? On n'en craint pas l'examen. . . Pour n'être pas refusés avec le peu de science qtf ils ont pris auprès d'un répétiteur souvent ignare, ils prennent le chemin d'Orange, où sans inscription, sans acte préparatoire, ils obtiennent des lettres de docteurs dès qu'ils paraissent; leur argent aplanit tout... Voilà l'abus contre lequel on ne dit rien, et qui, supprimé, rendrait l'université de Valence aussi florissante qu'elle est bien placée.. . » * ♦

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