CHAPITRE V
Docteurs-régenls de l'université au commencement du seizième siècle. — Antoine de Dorne. — Antoine Rossi. — Docteurs italiens. — Leurs honoraires. — Pierre Morel. — Fondation du collège royal delphinal. — Mathieu Gribaldi de Moffa. ~ Jean Coras.
Les statuts que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, et qui furent déclarés obligatoires pour tous les membres du corps enseignant , sont une preuve que, dès les premières années du seizième siècle, l'organisation intérieure de l'université était un fait accompli. En effet, les cours de chaque faculté étaient déjà suivis par de nombreux élèves , et les diverses chaires instituées par l'acte de fondation étaient occupées par des professeurs d'un mérite reconnu. Nous avons parlé de Philippe Décius, qui dès-lors illustra la première chaire de droit civil. Nous connaissons plusieurs de ses collègues. Les principaux étaient ; Jean de la Motte, Jean de Roux, Michel de Boneton, Pierre de Besset , Antoine de Dorne ^ Heldrad d'Ambel , Clément de Mulat , Médard de Cluzet , Félix de Barjac, et Félix Dupré , les uns professeurs titulaires, les autres docteurs agrégés. Le plus célèbre d'entre eux fut Antoine de Dorne. Il était issu d'une famille originaire de Valence, et
fut nommé professeur de droit peu de temps après Philippe Décius. « Il mérita , dit Guy-Allard , d'estre ennobli par son mérite, sa vertu et son sçavoir sous Henri II. Il a laissé de doctes manuscrits, qui sont entre les mains d'Antoine de Marville, professeur de la môme université (I). » Chorier ajoute : « Son corps fut accompagné au tombeau par les consuls de la ville, qui résolurent dans une assemblée générale que cet honneur lui serait rendu à cause de son rare mérite. Aussi la ville avait-elle accoutumé de lui faire chaque année des présents et des gratifications considérables ; ce qui n'excitait pas néanmoins contre lui •l'envie de ses collègues, qui révéraient sa capacité et ses vertus (2). »
Antoine de Dôme professa le droit civil à Valence depuis Tannée 1520 jusqu'en 1555, époque de sa mort. Il eut quelque temps pour collègue Antoine Rossi , ou Rubeus. Ce jurisconsulte était né à Alexandrie, dans la Lombardie, et , avant d'être appelé en France , il avait enseigné dans l'université de Pavie. Les consuls de notre cité lui promirent pour ses honoraires quatre cents écus d'or annuellement. Au terme de son professorat, il se dirigea vers Turin, et fut nommé conseiller de cette ville. Il enseigna plus tard à Padoue, où il mourut en 1544, âgé de cinquante-six ans. On a de lui deux volumes de consultations et divers autres ouvrages.
Il est à remarquer que , durant le seizième siècle , la plupart des docteurs qui enseignèrent le droit à Valence furent des italiens. A cette époque , en effet , l'étude des
(1) Guy-Allard, Bibliothèque du Dauphiné, art. Dorne.
(2) Chorier, Histoire du Dauphiné, tom. H, pag. 540. Voir aussi MoRERi, Dictionnaire, VLTi, Dorne -, Rochas, Biographie du Dauphiné y etc.
lois romaines était en grand honneur dans toute Fltalie ; les universités de Bologne , de Padoue , de Pavie , de Pise , etc., y attiraient des étudiants de toutes les contrées de l'Europe , et les professeurs de ces univei'sités jouissaient partout d'une immense réputation. Aussi, toutes celles qui furent fondées alors , en France et ailleurs , étaient-elles singulièrement jalouses d'attirer ces savants jurisconsultes auprès d'elles , pour leur confier l'enseignement du droit civil et canonique. Le 9 avril 1526, dans une délibération consulaire de la cité , il fut conclu que les habitants de Valence payeraient quatre cents écus d'or pour les gages d'un docteur italien , et qu'ils donneraient jusqu'à trente écus à celui qui irait le chercher en Italie (I) ! L'année suivante , 1527, la ville offrait encore trois cents écus à deux docteurs étrangers et fameux (2). Ces sommes, dont il serait difficile aujourd'hui d'évaluer la valeur, étaient considérables en ce temps-là , et la ville s'imposait de grands sacrifices pour les payer. C'est ainsi qu'en 1525, \e Parlement du Daupbiné ayant permis d'affecter aux gages des professeurs de l'université de Valence l'impôt sur le poids des farines, les consuls demandèrent «l'augmentation d'un demi-sol sur le sestérage , et l'imposition d'un demi-pata par quintal , sur les farines qui seraient pesées à gros poids, » promettant, à cette condition, de donner quatre cents florins aux professeurs , avec la clause toutefois que si le roi faisait venir à Valence un docteur italien , il lui serait alloué à lui seul deux cents florins pour ses honoraires.
Ces charges étaient lourdes pour la cité; aussi deman-
(1) Registres des délibe'rations consulaires, 9 avril 1526.
(2) IWd.7 août 1527.
dait-elle souvent qu*eUes fussent allégées. Les consuls réitéraient sans cesse leurs vœux à cet égard , priant le roi , tantôt de dispenser les habitants du logement des gens d*armes , tantôt de ne rien exiger sur les indicts de la ville (1). Ces sollicitations se renouvelèrent fréquemment, jusqu'à ce qu*enfm, par les lettres-patentes de Tannée 1538, le roi François !•' , accorda à Valence la somme de mille livres à prendre annuellement sur le revenu des gabelles et du sel , pour payer les professeurs de Funiversité (2).
Vers la même époque , une fondation mémorable vint offrir des ressources inattendues aux humbles familles de la contrée , qui destinaient leurs ûls à Tétude de la jurisprudence. Nous voulons parler de l'établissement d'un collège, première institution de ce genre créée dans notre ville , et que son fondateur unit à l'université.
Pierre Morel, originaire de Romans, avait rempli durant quelque temps avec succès les fonctions d'avocat. Ayant ensuite embrassé l'état ecclésiastique , il fut nommé chanoine de Saint -Barnard et de Saint -Apollinaire, vint se fixer à Valence, et résolut d'y consacrer en bonnes œuvres sa fortune, qui était considérable pour l'époque.
Il ouvrit d'abord une maison de refuge aux filles repen-
(1) Registres des délibérations consulaires, 9 avril 1526, 7 août 1527, etc.
(2j Le roi avait accordé, en 1526, 300 écus d'or pour le même objet; mais cette faveur n'avait été que transitoire. Lettres-patentes de Sa Majesté données à Saint-Germain-en-Laye le 23 janvier 1526, portant ordre à M* Guillaume Prudhomme, trésorier de l'épargne, de faire payer par les receveurs du Dauphiné aux consuls et habitants de Valence la somme de 300 écus d'or sol pour employer au payement des gages des Italiens régents de l'université de ladite ville. (Inventaires des titres de la Chambre des comptes du Dauphiné, Archives de la préfecture de la Drôme.)
tics. L*acte de cette fondation est du 19 janvier 1541 (1). Quelques jours après, il affecta sa maison, sa bibliothèque, ses meubles, et toutes ses propriétés au logement et à Tentretien de treize jeunes gens de la province, qui viendraient à Valence pour y étudier le droit en l'université. Il voulut qu'ils fussent choisis parmi les familles dénuées de ressources , et présentés , le premier par le Parlement , le deuxième par la Chambre des comptes , le troisième par Grenoble, le quatrième par Vienne, le cinquième par Valence , le sixième par Embrun , le septième par Gap , le huitième par Die, le neuvième par Saint -Paul -Trois- Gfaâteaux , le dixième par Romans , le onzième par Moptélimar , et le douzième par le Buis, à condition néanmoins que les deux premiers seraient originaires du Dauphiné , et tous les autres des villes qui les auraient élus, et que leur nomination , faite en conseil général , serait gratuite comme leur admission dans le collège. L*acte de fondation est du 19 février 1541.
Le chanoine Morel reçut donc chez lui ces treize jeunes gens, leur défendit de s'appliquer à d'autres études que celle du droit , et leur donna pour les servir deux domestiques. Puis , afin de maintenir au milieu d'eux une sage discipline , il voulut que chaque année , le jour de la Toussaint, on procédât, en présence de deux régents de l'université, à l'élection d'un recteur, qui serait toujours celui des treize que les autres jugeraient le plus digne de leur confiance.
Sur ces entrefaites , François I" étant venu à Valence approuva la fondation , et loua beaucoup la générosité du
(0 Registres de la Chambre des comptes du Dauphiné (Archives de la préfecture de la Drôme).
chanoine Mord. L'établissement reçut alors le nom de Collège royal delphinal , et au-dessus des deux principales portes, on sculpta les armes du roi écartelées de celles du Dauphin, avec la Salamandre qui était le corps de la devise de François I" (1).
Il y avait alors, dans l'université de notre ville, des professeurs illustres par leurs sciences et leurs talents. Dans le nombre on distinguait Mathieu Gribaldi de Moflà, natif du PiémonI , proche parent de Vespasien Gribaldi, archevêque de Vienne. Il enseignait à Valence en 1541 , en même temps qu'Antoine de Dorne, dont nous avons parlé, et il y publia , sur la manière d'étudier le droit civil et canonique, un traité qui est cité avec éloge par les jurisconsultes du dix- septième et même du dix-huitième siècle (2). Toutefois , la réputation de Mathieu Gribaldi», n'égala pas celle de Jean Coras , son successeur. Coras était né à Toulouse, en 1513, d'une famille originaire de Réal-Mont, au diocèse d'Albi. Ses parents, qui le
(1) Ln maison de Pierre Morel, transformée en collège, était dans la rue Pérollerie; c*est celle qu'occupe aujourd'hui M. le docteur Dupré-Latour. On y remarque des sculptures admirées des connaisseurs, et qui portent tous les caractères du style de la renaissance. Outre cet immeuble, le fondateur donna aussi, pour l'entretien des élèves, « un jardin situé en la » rivière du Rhône vers les Frères-Précheurs, plusieurs vignes et un bois » au-dessus de l'église de Saint-Marcel , et une pièce de terre garnie de » noyers au mandement de Valence. » {Registres de la Chambre des comptes.) Voir aussi Ghorier, tom. II, pag. 534; Jdles Ollivier, Essai historique sur Valence, pag. 193; Dochier, Histoire de Romans, p^g. 121. M. Jules Olliviei*, en pariant de Pierre Morel, s'est contenté de dire qu'il avait été avocat. Quel inconvénient y avait-il d'ajouter que, bien avant la fonda lion du collège , il était devenu prêtre et chanoine de la cathédrale ?
(2) Gribaldus, De methodo et ratione sttidendi juris. Ce livre est dalé de Valence, 1«» janvier 154J. 11 a été souvent réimprimé. {Revue du Dau phinéf Histoire de l'université de Grenoble, par M. Berriat Saint-Pri\ , tom. V, pag. 94 et suiv.)
destinaient à la magistrature, l'appliquèrent de bonne heure à Fétude de la jurisprudence. Aussitôt qu'il fut en état de voyager; il alla en Italie pour y suivre les leçons des plus habiles maîtres , et ses succès furent tels, qu'à son retour, à peine âgé de dix-huit ans , il enseigna lui-même avec beaucoup de distinction. On admira l'étendue de ses* connaissances à Angers , à Orléans et surtout à Paris , où il se concilia l'estime du chancelier L'Hôpital ; à vingt-un ans il fut nommé professeur à l'université de Padoue, demeura trois ans dans cette ville et revint en France , où sa réputation le fit rechercher de toutes les universités du royaume. En 1 544, Jacques de Tournon, éyôque de Valence, lui offrit une chaire de droit, avec mille quatre cents livres d'honoraires. Goras accepta, et depuis. cette époque jusqu'en 1548, ses leçons et sa renommée attirèrent dans notre ville une multitude d'étudiants. Ce fut durant cet intervalle qu'il publia un savant traité sur les bénéfices ecclésiastiques , engagé qu'il y fut , ainsi qu'il nous l'apprend dans l'épitre dédicatoire adressée au cardinal Charles de Lorraine , par la confusion que les glossateurs avaient introduite dans ces matières. Ce livre fut terminé au mois de décembre 1547 et envoyé l'année suivante au cardinal.
L'illustre professeur ayant ensuite été pourvu d'une chaire dans l'université de Ferrare, retourna en Italie, d'où il revint à Toulouse. Henri II le nomma conseiller au Parlement de cette ville , et la reine de Navarre en fit son chancelier. Tant de faveurs l'aveuglèrent; il voulut s'élever encore , embrassa le protestantisme , attaqua les capitouls et fut mis en prison. Enfin, le 4 septembre 1572, il fut accuse d'avoir voulu livrer la ville aux Huguenots, et con-
damné à être pendu. Il avait alors cinquante-neuf ans. Ses œuvres forment deux volumes in-folio , et sont encore estimées (1). ^'
(1) I'errasson, Histoire de la jurisprudence romaine, pag. \S9, Biographie universelle f art. Coras, De Thou, Histoire, liv. 22. D. Vaissette, Histoire du Languedoc , tom. Y, p. 225. Lacroix du Maine et Verdier, Bibliothèque française, Moreri, Dictionnaire^ etc.