‹ Histoire de l'Université de Valence et des autres etablissements d'instruction de cette villeChapitre 7 sur 69 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Frnnçois Duaren. — Antoine de Govéa. — Réputation de l'université de Valence. — Cujas. — Son origine, ses études, ses succès. — Il est pourvu d'une chaire de droit. — Son mariage. — Ses preniiières publications. — Introduction du calvinisme à Valence.

Quelque temps après que le célèbre Coras eut quitté la ville de Valence , et un an avant la mort d'Antoine de Dorne , son collègue , un autre professeur renommé pour sa prodigieuse érudition, François Duaren, vint enseigner le droit dans notre université. Il prit possession de sa chaire en 1554 , et les consuls lui promirent six cents écus d'or. L'historien de Thou dit • qu'il était l'homme le plus instruit de son siècle dans la science du droit civil ^près Alciat j sous lequel il avait étudié à Bourges , et qu'il joignait à la jurisprudence les belles-lettres et une connaissance approfondie de l'antiquité. • Il ajoute que < Duaren, étant déjà vieux, eut , à Bourges, de grandes contestations avec Cujas, qui était encore jeune, et que, pour y mettre fin , celui-ci quitta cette ville et vint professer à Valence. »

Mais, avant de parler de Cujas, disons un mot d'un autre professeur , Antoine de Govéa, qui le précéda de quelque temps dans Funiversité de notre ville.

Govéa était Portugais. Il avait d'abord enseigné les belleslettres et la philosophie à Paris, et plus tard le droit civil à Toulouse et à Bordeaux. Au jugement dç ses contemporains, il l'aurait emporté en réputation sur Cujas, s'il avait été moins paresseux. Cujas lui-môme, à qui les talents de Govéa faisaient ombrage , disait qu'il ne se rassurait que sur la paresse du jurisconsulte portugais. En effet , quoique Govéa ait commencé à publier des livres au moins vingt-cinq ans avant sa mort, le recueil de ses œuvres de droit ne forme qu'un volume , qui n'é^quivaut pas au tiers d'un seul des dix volumes in-folio de la grande édition de Cujas.

Malgré son insouciance , Govéa professait avec un admirable succès , parce qu'il méditait beaucoup chacune de ses leçons. Il fut pourvu d'une chaire à Valence , en 1554 , et l'occupa jusqu'au mois de septembre 1555, époque où il fut attiré à Grenoble par le doyen de l'université de cette ville. Les Valentinois mirent tout en œuvre pour le retenir au milieu d'eux ; Montluc , leur évêque , écrivit au conseil de Grenoble pour l'inviter à laisser Govéa à Valence ; le conseil ayant persisté dans sa résolution , le prélat en conçut un vif ressentiment , et forma dès lors le dessein de provoquer la suppression de l'université de Grenoble , dessein qu'il réalisa plus tard , comme nous le dirons en son lieu.

Govéa avait quitté Valence depuis deux ans , lorsque Cujas y arriva. C'est l'époque où notre université s'acquit une immense et juste réputation ; ce furent les beaux jours de notre ville. Bornée jusque-là dans son existence sociale , elle devint , du temps de Cujas , un centre d'activité intellectuelle, où se donnaient rendez-vous les hommes

les plus distingués , où amuaient de toute part d'innombrables jeunes gens, destinés par leurs familles aux luttes du barreau ou aux fonctions de la magistrature, t Alors, dit avec raison M. Jules OUivier, le nom de Valence était invoqué dans les disputes des savants ; son université faisait école ; les décisions de ses professeurs , proclamées devant les Cours de justice , soulevaient des débats parmi les jurisconsultes et Axaient les controverses. »

Néanmoins, tout n^est pas également digne* d'éloge dans cette période de l'histoire de notre université. La science de ses docteurs était incontestable^ mais leur enseignement ne fut pas toujours orthodoxe ; le concours de ses élèves était merveilleux, mais leur conduite ne fut pas toujours exemplaire, il s'en faut de beaucoup. Nous rendrons justice aux mérites des uns , à l'enthousiasme des autres ; mais rien ne nous empêchera de signaler aussi les désordres qui s'introduisirent à cette époque dans le corps universitaire, et qui ternirent si malheureusement l'éclat de sa réputation.

Gujas naquit en 1522, d'une humble famille, à Toulouse, où il fit ses premières études. Il avait, dit-on, rintelligence paresseuse , mais il aimait le travail , et., en peu d'années , il apprit les langues anciennes , la grammaire , Thistoire , la littérature , la poésie , la philosophie et la jurisprudence. Dès l'âge de vingt-cinq ans , il ouvrit un cours particulier sur le droit , et ses leçons eurent tant de succès , qu'on y accourait de toutes les provinces du royaume. On le signala bientôt xîomme un très-savant jurisconsulte , comme la gloire des érudits de son siècle, comme un homme dont l'opinion équivalait à celle de toute une académie.

Cependant, il ne fut pas heureux dans la postulation qu'il

fit en 1 554 d'une chaire vacante à l'université de Toulouse ; ses compatriotes fermèrent les yeux sur son mérite , et Forcadel , l'un de ses concurrents , qui lui était bien inférieur , lui fut préféré. Humilié de cette aventure , Cujas s'éloigna de Toulouse , et suivi d'un grand nombre de ses élèves , il se rendit à Cahors, où on lui offrit une chaire illustrée quelque temps auparavant par Antoine Govéa. Neuf mois après, il fut, sur l'avis du chancelier L'Hôpital, appelé à Bourges par Marguerite de France , duchesse de Berry , fille de François !•'. Il y trouva malheureusement encore des rivaux dans d'autres jurisconsultes qui , jaloux de sa renommée , parvinrent à soulever contre lui une injuste et désespérante opposition. Contraint de nouveau d'abandonner cette ville , il se retira momentanément à Paris, où, le 28 novembre 1557, des députés de Valence traitèrent avec lui pour une chaire de leur université, aux appointements de six cents livres. Cette prédilection des Yalentinois, après l'échec essuyé par Cujas, ne surprendra personne, quand on saura que, pendant les deux années de son professorat à Bourges , il avait commencé la publication de ses ouvrages qui, mieux que son enseignement, lui ont assuré la préé(ninence sur tous les interprètes du droit, car ses premières productions furent qualifiées d'œuvres incomparables.

Le départ de Cujas pour Valence, où il fut également accompagné de plusieurs de ses disciples , ne diminua point lanimosité de ses rivaux ; mais les membres de notre université l'accueillirent avec honneur. Quoique, au début, il n'occupât que le dernier rang parmi eux , quoiqu'il ne fût professeur en titre que depuis trois ans et demi, tandis que la plupart de ses collègues enseignaient et avaient mis au

jour des traités remarquables depuis dix , trente et quarante ans, ils lui déférèrent volontiers le premier rang dans Tuniversité. Claude Rogier, qui deux mois auparavant avait remplacé Antoine de Dorne dans la première chaire de droit, fut le seul qui protesta contre cette résolution, mais son appel n'eut pas de suite, et Gujas lut maintenu dans les honneurs qui venaient de lui être déférés.

Le premier professorat de Cujas à Valence s'ouvrit en décembre 1557, et dura juqu'à la fin de l'année 1559. Ce fut durant cet intervalle, c'est-à-dire le 22 mars 1558, qu'il épousa Madeleine du Roure, fille d'un juif, médecin d'Avignon; ce qui ne l'empêcha point de publier en même temps quelques ouvrages, qu'il dédia à Montluc, évèque de Valence. Ses livres furent accueillis partout avec joie. La réputation de l'auteur était déjà si grande , que, dans un traité publié vers la même époque, un jurisconsulte jugeait inutile de rapporter des fragments de Gujas , « parce que , disait-il , ses écrits sont entre les mains de tout le monde. »

Ce fut aussi durant le premier professorat de Cujas à Valence que la Réforme s'introduisit dans notre ville. Une école clandestine y avait été fondée quelques mois auparavant pour les enfants du peuple. Elle était tenue par un aventurier , qui avait apporté de Genève un livre intitulé : Instructions pour les petits enfoMts, Ce livre, plein de fausses maximes sur les sacrements , et en particulier sur TEucharistie , servait aux écoliers pour leurs lectures journalières , et le maître y ajoutait des réflexions propres à pervertir la foi du premier âge. Le bruit s'en répandit bientôt dans les familles ; quelques personnes voulurent connaître le nouveau dogmatiseur et se rendirent auprès de lui; il les accueillit avec empressement , et les invita

même à revenir chaque Jour à son école , au moment où Ton sonnerait les vêpres à l'église cathédrale. Séduits par Tattrait de la nouveauté , les curieux , et notamment un certain nombre de femmes, obéirent au rendez-vous, et un prêche fut organisé en leur faveur. Telle fut Tétincelle qui alluma bientôt un vaste incendie dans la ville de Valence.

A défaut de l'évêque , qui était alors à Paris , c'était au chapitre à pourvoir au besoin du troupeau. Le 1" octobre 1 557, Guillaume Robert, docteur en théologie, et curé de la cathédrale , alla donc lui notifier l'ouverture de l'école et l'organisation du nouveau prêche. Il ajouta que Terreur, faisant de rapides progrès, ne tarderait point d'occasionner en ville des troubles qu'il fallait prévenir.

Le Chapitre , justement alarmé , prit quelques mesures pour remédier au mal , et dès que l'évêque fut de retour, il lui adressa une remontrance signée de tous les chanoines, l'invitant à pourvoir au plus tôt aux besoins de son peuple et à la paix de son Église. .Quelques jours après, Montluc publia dans le diocèse un jubilé , accordé récemment par le Souverain-Pontife. Les uns applaudirent à l'ordonnance , mais les autres s'en irritèrent comme d'une imprudente manifestation, et les adeptes de l'erreur en profitèrent pour agiter les esprits.

Plusieurs ecclésiastiques surpris au moment où ils affichaient l'ordonnance , furent outragés par une bande de jeunes gens, ameutés sans doute par les meneurs du parti ; les placards furent déchirés en plein jour, et les exercices du jubilé furent troublés dans toutes les églises (1). Le si-

(1) Tous ces détails sont extraits des Registres manuscrits des délibérations capitulaires. (Archives de la préfecture de la Drôme.)

— signal était donné; la Réforme avait inauguré la lutte qui devait être la source de tant de malheurs dans la ville et dans tout le diocèse de Valence.

Jusque-là ^ les adeptes de Terreur, timides et peu nombreux, s'étaient réunis secrètement; mais ils se crurent bientôt assez forts pour organiser des assemblées publiques (1). Il leur fallut alors un ministre ; Pierre Brûlé leur fut envoyé de Metz en Lorraine. Homme actif , feugueux , il déploya pour accréditer sa mission un zèle si outré , qu'il éveilla la sollicitude des magistrats , et o pour ce remarqué et menacé , il fut contraint de s'enfuir de Valence (2).» Giles Soûlas, de Montpellier , lui succéda. Non moins ardent , mais plus avisé que son prédécesseur , il jugea à propos de substituer aux assemblées publiques , tenues tantôt dans un lieu et tantôt dans un autre , des prédications nocturnes dans les salles de l'université (3). Get expédient lui réussit; le nombre des dupes s'accrut de jour en jour. Les élèves de l'université, et les professeurs eux-mêmes , se laissèrent séduire , et devinrent bientôt li s plus ardents propagateurs de la Réforme. Soûlas triomphait ; il appela à son aide un autre prédicant, nommé Lancelot, gentilhomme angevin. « Il y eut alors à Valence de ter- » ribles remuements , dit Tauteur calviniste de Y Histoire » ecclésiastique des églises réformées, car quelques esprits ^ pétulants , qui ne se contentaient d'un état médiocre et

(1) De Thou, Histoire,,,, tom. I, pag. 769.

(2) Jean le Frère de Laval, Histoire des troubles et guerres civiles advenues de nostre tems, tom. I, pag. 18. Ghorier, Histoire du Dauphine, tom. n, pag. 541.

(3) « iEgidius Santalius... sub quo mirum in modum illa doctrina adolevit, adeô ut per acholas publicas noctu conciones haberentur. » (Truani, Hist. loco citato.)

» paisible, voulaient se manifester en public, les autres » non. Voilà le commencement de leur division , et la • source dont un grand mal survint puis après. Avec ceux » de la ville et les escoUers qui allaient aux prédications , « s*adjoignirent plusieurs jeunes gentilshommes, les uns » curieux de nouveautés et peu instruits , les autres mus » d'un zèle qui avait besoin de discrétion , car n'ayant pu » sitôt être rangés à quelque bonne discipline , pour la »• multitude et diversité des esprits, chacun s*estimait assez » sage pour commander, n'ayant appris à obéir. En ce dé- » sordre, les nouveaux venus et plus hardis entrepreneui-s, » ne se voulant assujétir au consistoire déjà dressé , et » méprisant ceux qui avaient mis les fondements de leur » église , sans regarder à la conséquence de ce qu'ils en- » Ireprenaient, jugèrent le temple des Cordeliers être » propre pour faire leurs prédications , duquel ils se sai- » sirent aussitôt , et y tirent prêcher publiquement et de » plein jour, au son de la cloche. Cela fut cause de faire » venir gens de toutes parts , et du menu populaire du plat » pays une infinité (1). »

Chorier dit que la plupart étaient armés sous prétexte de se défendre; « mais, ajoute-t-il avec raison, quand d'une religion il se fait un parti dans l'État , on passe facilement de la défense à l'offense, et de la précaution à l'insulte (2). »

(1) Histoire ecclésiastique des Églises réformées du royaume de France, Anvers, 1580, tom. I, pag. 342. Laval, Histoire des troubles, pag. 18, Daniel, Histoire de France, tom. X, pag. G3.

(2) Chorier, Histoire du Dauphinéy tom. H, pag. 542.

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