CHAPITRE VIII
Les loisirs des professeurs de Tuniversité. — Réorganisation des cours. — François Hottoman. — Madame Hotlonian et la police. — Démêlés entre Valence et Grenoble. — Union de l'université de Grenoble à celle de Valence.
Les troubles qui avalent désolé la ville de Valence et suspendu les études universitaires s'étaient prolongés jusqu'en 1563. Il ne nous reste de cette époque que le souvenir d'une mesure financière décrétée par les docteurs en droit à propos de la collation des grades. Le 13 avril 1562, quatorze jours seulement avant la prise de Valence par le baron des Adrets, Médard de Cluzet, doyen de la faculté de droit, convoqua ses collègues, André Exéat, Jacques de Saillant, Siméon de la Forge, François Joubert, Barthélémy Grillet de Salles et Barthélémy Bouriac, tous docteurs régents ou agrégés, pour se concerter avec eux sur la création d'une bourse commune, la nomination d'un trésorier, et l'augmentation des droits que devaient payer les nouveaux bacheliers, licenciés et docteurs. Cette réunion eut lieu à l'église cathédrale, dans la chapelle de Notre- Dame-de-Pitié, derrière le grand autel. Il en fut dressé un procès-verbal, qui se trouve en tête du registre des promo-
tions de docteurs de 1556, conservé de nos jours au dépôt des archives de la préfecture de la Drôme.
C'est ainsi que nos professeurs profitaient de leurs loisirs pour modifier leurs statuts, en attendant qu'il leur fût donné de reprendre leurs leçons, ce qui n'eut lieu qu'à la fin du mois de mars de Tannée 1563. Un édit de pacification, publié le 19 de ce mois, ayant mis un terme à la guerre civile, les docteurs songèrent à convoquer leurs anciens élèves, et le conseil de ville pourvut sans relard à la réorganisation de leurs cours. Pierre Loriol occupa, comme précédemment, la première chaire de droit. Le plus illustre de ses collègues était François Hottoman. François était né à Paris, le 23 août 1 524, de parents catholiques, et il avait embrassé de bonne heure la Réforme, comme presque tous les jurisconsultes de cette époque (1). Montluc, qui n'y regardait pas de si près, le fit venir à Valence vers la (in de Tannée 1 56'^, et Ty retint jusqu'au mois d'août 1566.
Le plus ancien registre d'approbation de docteurs qui nous reste de Tuniversité porte le nom d'Hottoman presque à chaque page ; c'était un savant du premier ordre ; jurisconsulte, historien, pamphlétaire, diplomate et soldat, il eût mérité d'unanimes éloges s'il avait su maîtriser son orgueil, borner ses désirs et surtout fixer Textrême mobilité de son caractère.
Il avait épousé, durant le cours de son professorat, une jeune personne de notre ville; c'était une ménagère d'une rare prévoyance, si nous en jugeons par une aventure qui
(1 ) On disaitcommunément, durant le cours du seizième etdu dix-septième siècle :« Omnis jurisconsultus malède religione sentit... Bonus jurisconsiiltus, malus christianus,.. Tout jurisconsulte est stispect eh fait de religion, on, comme disait Brantôme, sent mal delà catholique,,. Bon jurisconsulte, mauvais chrétien, »
attira sur elle rattenlion de la police, et dont nous avons trouvé le récit dans les documents contemporains. Nous mcllrons ce fait, en passant, sous les yeux de nos lecteurs, tel qu'il est rapporté dans une délibération consulaire du 6 août 1566 : « A été remontré par Pierre Crozat, troisième consul, et commis pour la police de Valence, lequel publiquement adit que jeudi passé, jour de marché, en exécutant sa charge, il était au dit marché pour se prendre garde des abus qu'on pourrait commettre ez choses à lui commises, et que plusieurs et grand nombre des assistants, et principalement du menu peuple, se plaignaient grandement contre la femme de M. François Hottoman , disant que le dit jour de marché, elle avait fait grand amas de grains et même avait acheté deux ou trois cents sestiers de seigle, tant au dit marché qu'aux marchés précédents, et était à présent en arrêt tout le bled qu'on avait porté audit marché, tellement que les pauvres gens n'en pouvaient trouver sans argent, en danger de faire famine à la ville et grande cherté; et pour vérifier ce que dessus, il visita le dit marché et trouva grande quantité de sacs pleins de bled fermés qu'on disait avoir été achetés ou en arrêt par la dite damé Hottoman, qui fut cause que ledit sieur consul Crozat s'en alla trouver ladite dame étant illec au marché continuant acheter le dit bled, à laquelle il remontra par douces paroles les plaintes dudit peuple , laquelle lui fit réponse : A qui pensez-vous parler? je ne vous connais point et ne sais qui vous êtes. Il lui remontra qu'il était consul et commis de la ville pour donner ordre à ce que dessus, et que personne ne fît amas de bled et seigle, sauf que pour la provision seule de leur maison et encore petit à petit, chacun marché, et non en si grande quantité comme elle
faisait, la priant de s'en désister et ne continuât faire les dits amas de grains; laquelle lui répondit que pour les consuls ni pour quelque autre personne que ce soit, elle ne laisserait d'acheter bled et autres grains comme elle avait fait ci-devant.
« Aussi a remontré le dit consul qu'aujourd'hui, à midi, il s'est transporté de rechçf en plein marché où il y avait beaucoup de monde, bled et autres marchandises, et a trouvé illec le sieur Joseph Leische commis qui travaillait à se prendre garde du fait de sa commission , et même qu'il avait fait ouvrir une quantité de sacs pleins de bled que l'on disait avoir été achetés par là dame Hottoman, et qui par son commandement étaient fermés, et a trouvé la dite dame étant en colère, se retirant du dit marché, l'a appelé lui disant qu'il vint avec elle en sa maison et lui demandant pourquoi, elle lui a dit : c'est pour vous faire boire frais, à quoi il a répondu : je n*ai pas soif et ne veux point bowe; sur quoi elle a répondu : je vous y ferai bien venir, veuillez ou non , et tous les autres qui s'en mêleront.
» Sur ce, le consul Thurin remontre que ce matin il a été appelé au conseil de l'université, comme conseiller d'icelle, pour prêter consentement que ladite université prenne en main la cause pour le sieur Hottoman contre le sieur Joseph Leische, sur quoi délibéré et conclud que le^ conseil de ville refuse à Thurin lautorisation de consentir, et qu'on choisira personne notable, pour accorder amiablcraent le différend.
» A l'issue du conseil ont comparu MM. les escholiers de Valence ou la plus grande partie d'iceux qui tous ensemble ont présenté certaipe requête notariée requérant comme en icelle, sur quoi le conseil les a priés de se retirer un
peu hors de la maison consulaire et attendre réponse, et le conseil assemblé a lu la requête, et conclu que déjà le . sieur Hottoman en avait fait une semblable, et que sur jcelle le conseil avait conclu qu'il fallait au préalable voir les informations des deux parties pour en délibérer. »
A cette époque, Hottoman touchait au terme de sa conduite; Montluc écrivit aux consuls qu'ils eussent à la renouveler, le 8 septembre 1566 (1). Touché de cette attention , le docteur « offrit de servir la ville tout le temps qu'il plairait à Tévèque, »» pourvu qu'on lui donnât les mêmes gages qu'à Cujas, c'est-à-dire, 1200 livres par an. Le conseil ne lui ayant assuré que 1000 livres, il les refusa, et prit le parti de s'éloigner de Valence. Après avoir professé à Bourges durant quelque temps, il fut contraint de s'expatrier; méprisé des catholiques et persécuté par les luthériens , dont il était l'implacable ennemi , il alla se fixer à Genève, puis à Bàle, où il mourut épuisé de fatigues et réduit à la misère. Ses œuvres forment trois volumes in-folio (2).
François Hottoman contribua beaucoup durant son séjour dans notre ville à la restauration de Tuniversité, et l'on attribue à son influence le succès d'un decsein formé depuis longtemps par Montluc, nous voulons dire l'union de l'université de Grenoble à celle de Valence; ce fait mérite d'être connu.
(1) Dans la lettre que Montluc écrivit alors aux consuls, on remarque les paroles suivantes : « Ayez aussi quelque savant personnage pour lire les oraisons de Cicero, ce qui sera profit à ceux, qui estudient à Valence eh humanisés. »
(2) Essai sur François HoUoman,\aLT M. Rodolphe Dareste, docteur en droit, archiv. paléographe, Paris 1 850. Bibliothèque de VÉcole des Chartes y 3« série, tom. H, pag. 178.
L'université de Grenoble avait été fondée i)ar le dauphin Humbert II, vers Tan 1 339. Le premier de ses actes est du 1 3 octobre 1 340. Humbert II donne à Gui-Galbert, doyen du chapitre à Die, une place de conseiller au conseil delphinal et le nomme professeur de l'université de Grenoble pour expliquer les décrélales, aux appointements de 100 florins d'or. Compromise peu de temps après sa fondation par des causes que l'histoire a laissées dans l'oubli , cette université n'existait plus en 1452, et ce ne fut qu'un siècle plus tard que François de Bourbon, gouverneur du Dauphiné, entreprit de la rétablir, sur les instances du conseil de la cité. Cette restauration date du !•' septembre 1542. L'un des premiers professeurs qui enseignèrent alors à Grenoble fut Gribaldi de Moffa, qui avait enseigné à Valence quelques années auparavant; on tenta aussi d'y attirer un autre de nos professeurs, le fameux Jean de Coras, et, pour le déterminer à accepter, on lui offrit une charge de conseiller au parlement; mais la négociation échoua. D'ailleurs le défaut de revenus empêchait l'université de Grenoble de se procurer des régents; elle obtint, en 1547, des états du Dauphiné un secours de 500 livres. Le 19 juin 1548, Henri II , protecteur des sciences comme tous les Valois, lui permit de prélever chaque année sur la ferme du sel du Dauphiné 750 livres , mais la même faveur fut accordée à l'université de Valence ; ce prélèvement fut porté à 1000 livres en 1558, et Ton y joignit 400 livres à prendre sur la ferme des gabelles du Pont-Saint-Esprit (1).
Ces fonds une fois assurés, Grenoble s'occupa de nouveau d'avoir des professeurs étrangers réputés alors les plus
(1) Revue du Dauphiné, tom. V, pag. 102.
habiles; et en 1555, il réussit à enlever à Valence l'illustre Govéa, Ce procédé déplut beaucoup aux Yalentinois et à leur évêque Jean de Montluc, et ils résolurent de s'en venger en provoquant la suppression de l'université de Grenoble.
Le t5 octobre 1560, les régents de cette université furent dénoncés au duc de Guise, gouverneur du Dauphiné, comme hétérodoxes, et le conseil reçut avis qu'on les menaçait de leur interdire l'enseignement. Aussitôt un mémoire justificatif fut adressé au gouverneur; mais, le 10 novembre suivant , le roi écrivit au parlement de chasser les professeurs calvinistes, et les menaces de supprimer l'université furent réitérées. Le conseil prit des mesures énergiques pour faire retirer des ordres si rigoureux; mais toutes ses remontrances n'eurent aucun succès à la cour.
Cependant les Yalentinois , dont l'évèque était ministre d'état et très-puissant dans les conseils de Charles IX et surtout auprès de Catherine de Médicis, informés du peu de crédit des réclamations faites par les Grenoblois, en profitèrent pour demander qu'on réunît l'université de Grenoble à celle de Valence. Ils soutenaient que deux universités ne pouvaient subsister ensemble dans le Dauphiné, et qu'il était urgent de supprimer la première afin de fortifier la seconde. On eut avis de leurs démarches à Grenoble, le 3 octobre 1561. Le conseil ordinaire de la ville renvoya l'affaire au conseil général , mais cette dernière assemblée, relardée par divers événements, ne se tint que le 21 du même mois, et ce jour-là même on apprit que les Yalentinois venaient d'obtenir un arrêt par lequel le conseil *d'état ordonnait une procédure de commodo et incommodo, tendant à déterminer dans laquelle des deux villes , de Valence ou de Grenoble, l'université devait être maintenue.
Les troubles qui éclatèrent alors dans la province suspendirent Texamen de cette question. Au retour de la paix, les Grenoblois voulurent placer à la tôte de leur université un célèbre jurisconsulte, et leur choix tomba malheureusement sur Pierre Loriol, plus suspect encore que ses collègues en fait de religion. Dès-lors les Valentinois firent valoir sa réputation d'hétérodoxie pour renouveler et appuyer leur première demande d'union. Le 13 avril 1564, François Hottoman , qui professait alors à Valence, dédia à Montluc un ouvrage où il le sollicitait, en termes détournés mais assez intelligibles, à procurer, par son crédit auprès du roi, Faccroissement que son université désirait. L'été suivant, Charles IX étant venu en Dauphiné, et n'ayant pu visiter Grenoble, alors envahi par la peste, on profita de son passage à Valence pour obtenir l'exécution de l'arrôt qui ordonnait l'enquête de commodo et incommodo; un magistrat délégué par la cour s'en occupa durant quinze jours consécutifs, et présenta son rapport le 18 octobre
1564, lorsque le roi voyageait en Provence. De son côté, l'université de Valence chargea un de ses docteurs, Barthélémy Grillet, de faire un travail analogue" et de le communiquer aux consuls de la ville, ce qui eut lieu le 4 février
1565. Les consuls l'envoyèrent à Montluc par l'abbé de Saint-Ruf qui se rendait auprès de la cour. Enfin , le 8 avril 1565, au moment où Charles IX se trouvait à Bordeaux, parut redit si désiré qui réunissait l'université de Grenoble à celle de Valence.