‹ Histoire de l'Université de Valence et des autres etablissements d'instruction de cette villeChapitre 8 sur 69 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le droit du plus Fort. — Mœurs des élèves de Tuoiversité. — Les cours universitaires sont suspendus. — Cujas sY'loignc de Valence. — Pierre Loriol .

Nous avons mconté dans le chapitre précèdent de quelle manière la prétendue Rèfonne s'introduisit dans la ville de Valence. Ce début ne fait pas honneur au proles*tantisme, il faut en convenir. On a dit, il est vrai, « que » le temps était venu où l'intelligence humaine, éclairée » par la restauration des lettres, et suivant la pente d'une » civilisation toujours croissante, devait reconquérir Tin- » dépendance de la pensée, maîtrisée jusqu'alors par la A puissance spirituelle ; qu'il fallait enfin substituer la rai- » son particulière à la raison générale dans le domaine des » croyances religieuses (I). »

On ne justifie pas ainsi le droit du plus fort. La substitution de nouvelles doctrines aux croyances religieuses de quinze siècles, l'exercice d'un nouveau culte au milieu d'un peuple qui n'avait jamais connu et pratiqué jusqu'alors que celui de ses aïeux, fut l'œuvre de la violence ; pourquoi l'attribuera la restauration des lettres et au progrès de la civilisation? Est-ce que, durant les quinze cents ans qui ont précédé la Réforme, nos pères dans la foi furent partout et toujours des barbares? Pourquoi faire honneur

(1) Jules Ollivier, Essais historiques sur Valence, pag. 102.

du succès qu'obtint dans notre ville la prédication de Thérésie aux lumières de l'université ? Est-ce que, Thistoire à la main, on ne peut expliquer autrement ce succès ? Un illustre ami de nos professeurs, un témoin oculaire des progrès du calvinisme à Valence, Fhistorien de Thôu, attribue avec plus de raison au seul attrait de la nouveauté les sympatlîies des élèveset de leurs régents pour la Réforme. 9 Per scholas publicas noctu conciones habebantur*.. as- » cita juventute qiiœ jv/ris scientiœ, cujus ineâ civitatece- » lebris schola est, operam dabat,..non ta/m pietatis studio » quam rei novitate accensâ (1). » Cette nombreuse et turbulente jeunesse s'enthousiasma pour l'exercice d'une religion qui flattait son orgueil et ses vices, et « ce fut elle, • dit Chorier, qui la porta dans l'université (2). » Encore une fois, un pareil début honore peu la foi nouvelle. Nous savons ce qu'étaient les étudiants qui affluaient alors à Valence de toutes les provinces voisines. Le chancelier L'Hôpital, qui les avaient vus maintes fois et qui les connaissait bien, les a flétris énergiquement dans les paroles suivantes , qu'on nous dispensera de traduire :

Nec te carminibus, prœclara Valentia, nostris, Aut liquidos fontes et mollia pràta silebo.

Tu legum fontes aperis, tu juris et œqui Prima subalpinis monstrasti gentibus artem.

Sed juvenum faciles animi capiuntur in urbe Sspè tuâ , et teneras ardent sine more puellas ; Mentitique patrum spem turpiter indè suorum , Aut vertere solum , aut in propria tecta reversi , Ëxegere suis despectum civibus œvum (3).

Telle était la corruption des élèves de l'université de Valence lorsque le calvinisme s'introduisit au milieu d'eux.

(1) Thuani, Hist.f tom. I, pag. 769 et suiv.

(2) Chorier, Histoire du Dauphinë, tom. U, pag. 541.

(3) Hospitalii Carmina. Epist. lib. 5. Ad Joannem Fdbrum,iier Nicœum,

Nous en avons pour garant le témoin le plus sûi% et nous pouvons ajouter à son témoignage celui de Gujas, le plus célèbre de leurs professeurs , qui , dans un discours prononcé en 1557, disait : n La plupart des étudiants de Va- » lence deviennent plus habiles à jouer à la paume qu a » étudier le droit : Aleœpotius quàmjims fiuntp€riti(\). » Ce qu'un écrivain de Tépoque exprimait aussi dans les termes suivants d*une énergique naïveté : « Ez universités » et escholes, à fin d'estudier en ycelles les belles lectres humaines , sciences et arts, ne vont guères jeunes gens » de Valence, mais dans les hostelleries les trouve-t-on à » grand foison... ils vont s'esbattant et se gaudissant, et de jour et de nuit content chansons, et boivent en taber- » nés (2). »

Tels furent les premiers et les plus ardents propagateurs de la Réforme dans la ville de Valence. Dans ces tristes conjonctures , et vu rimminence des troubles qui devaient en être la suite, une assemblée consulaire du 19 mai 1560 émit le vœu que les leçons de Tuniversité fussent momentanément suspendues. La délibération de ce jour est curieuse à plus d*un titre ; en voici quelques passages :

« Se sont présentés à la compagnie maistres Médart de Cluzet, docteur doyen de Funiversité, Pierre Loriol, Siméon de la Forge, François Joubert, Barthélémy Vilherme, docteurs d'icelle université appelés.

» M. de Peyronier, premier consul, a fait entendre que ce matin il s'est présenté par devant messeigneurs de la cour pour les supplier de donner quelque bon règlement

(1) Berriat ^kiîii-PRix, Histoire de Cujas y pag. 443.

(2) Annuaire de la Drame pour Vantiée 1832, pag. 216. — Voir aussi le Mémoire de M. de Sausin, sur la translation de l'université de Valence à Grenoble. Recueil d*édits relatifs au Dauphiné. Loco citato.

aux afl'aires qui se présentent et pour en après obvier à telles séditions et troubles qui ont été cy-devant, et cy-parlant des affaires , monseigneur le président Truchon a dit avoir entendu de quelques particuliers de la ville la source desdits troubles être procédée des escholiers de cette ville et qu'il serait besoing faire surseoir lés lectures en cette université. Les aultres luy ont dict que faisantcesserfes dictes lectures, Ton aliénera toute Tiiniversité, qui est la chose principale du bien de cette ville... sur quoi messeigneurs de la cour n'ont vollu terminer aulcune chose sans en avoir l'advis commung.

» Sur quoi a été conclud comme s'ensuit :

» Les susdits docteurs n'ont point été d'advis que Ton discontinuera les lectures de l'université , pour ce que ce faisant ce sera entièrement aliéner toute l'université, chose qui reviendra au grand domaige de la dicte ville... tous les autres susnommés ont dist que pour ce que soubs le prétexte d'escholiers, plusieurs étrangiers ou autres séditieux pourront rentrer dans la ville , et par ce moyen se pourraient retirer ensemble , et donner par cy-après quelques troubles à la ville , joint aussi que l'on est prochain des vacances, ont été d'advis que l'on cesse entièrement les dictes lectures fin à la saint Luc, ou autre temps qu'il plaira à messeigneurs de la cour d'arbitrer.... (1) »

Tel fut donc le premier résultat de l'enthousiasme avec lequel les élèves de l'université avaient accueilli la prétendue réforme. Contraints de suspendre leurs études, ils se retirèrent dans leurs familles dont ils avaient trompé les espérances , et la plupart renoncèrent à la noble carrière

(I) Registres manuscrits des délibérations consulaires, 19 mai 15C0. (Archives de l'hôtel -de-vil le de Valence.)

qui s'ouvrait devant eux pour se consacrer désormais au triomphe de la nouvelle religion.

Cujas ne fut pas témoin de ces tristes événements. Duaren, le plus obstiné de ses ennemis, dont les intrigues l'avaient forcé de quitter Bourges, étant mort le 22 juin 1559, Marguerite de France, devenue duchesse de Savoie, résolut de rétablir notre illustre professeur dans luniversité de cette ville. Les Valcntinois s'alarmèrent de cette résolution , et firent auprès de lui de vives instances pour le retenir au milieu d'eux. On lit , en eflet, dans les délibérations consulaires de l'époque : « M. Cujas s'est présenté à l'assem- » blée et a remontré comme de la part de madame la du- » chesse de Savoie il est commandé pour aller lire à Bour- » ges, par quoy il a prié la compagnie le vouloir congé- » dier et le descharger de sa conduite, offrant toute sa vie » faire plaisir à la communauté... Gonclud que les consuls » et ceulx qu'ils adviseront fassent remonstrances au dit ' » sieur Cujas du grand intérêt que son absence portera à » l'université de cette ville, que l'on le prie qu'il lui plaise » tenir sa conduite (1). »

Malgré ces vives sollicitations, notre jurisconsulte dut condescendre aux désira de sa généreuse protectrice, et toujours suivi de ses nombreux élèves, il alla, vers la fin du mois de novembre, occuper à Bourges la chaire laissée vacante par la mort de Duaren (2).

Parmi les collègues qu'il laissa à Valence, on distingue surtout Pierre Loriol, lequel avait été pourvu d'une chaire de droit en 1 555. Loriol était né à Salins, en Franche-Comté ;

(Ij Registres manuscrits de VhôteUde-ville, délibération du 10 octobre

(2} On trouvera aii\ pièces justificatives la liste des élèves présentés au doctorat par Cujas durant le cours de son premier professorat à Valence.

il avait professé à Bourges depuis 1528 jusqu'en 1545, et ensuite à Leipsick jusqu'en 1554. L'année suivante il remplaça dans notre ville Antoine Govéa, et continua d'y enseigner avec beaucoup de succès jusqu'en 1 564. Il était savant, mais fort décrié pour ses opinions religieuses, car il avait embrassé avec ardeur la Réforme avant même l'année 1552. Il vit de ses yeux le résultat « de ce grand événe- » ment intellectuel » que l'auteur des Essais. historiques sur Valence attribue « à la résurrection des lettres. » Il put, au milieu des désordres dont la ville fut alors le théâtre, constater l'abandon des études, la désertion des cours universitaires, la ruine presque entière de cette précieuse institution.

Ainsi furent punis par où ils avaient péché ces fiers jurisconsultes qui avaient ouvert avec tant d'empressement aux novateurs les salles de l'université , qui avaient donné à leurs élèves l'exemple de la défection et le signal de l'apostasie.

El comment auraient-ils continué leurs paisibles travaux, lorsque la guerre civile était partout à l'ordre du jour, lorsque Témeute se promenait, les armes à la main, dans les rues et les places publiques, lorsque Tincendie, l'assassinat, les crimes de toute nature répandaient à chaque in<$tant la terreur sur lous les points de la cité !

Mais ce n'est point ici le lieu de raconter en détail ces déplorables événements, qui couvrirent de deuil la ville de Valence pendant quatre années consécutives.

Page 1