CHAPITRE I
Après les conciles.
Fin du oonciliarisme. — Accord avec Rome. — Situation en Pologne. — Casimir Jagellon et la promotion aux évôchés. — L'attitude du roi amène un conflit avec Rome, puis avec le parti de Findépen-
dance de l'Eglise.
Zbigniew Olesnicki à la tête de l'opposition au roi. — Motifs et critique de cette opposition. — Collisions à propos du choix de quelques évéques. — Beilum spiritual e.
Tendances antihiérarchiques dans l'entourage du roi. — Jean Ostrorog et son mémorial. — Les partisans d'Oleénicki. — Jacques de Sienne. Jean Capistrano est appelé à Cracovie; résultats de cet acte. — Les observants et leur rôle dans la vie religieuse de cette époque. — L'accroissement des villes produit le relâchement des moeurs. —
L'oeuvre de Capistrano et ses conséquences à Cracovie. Les bernardins en Pologne. — Saints et bienheureux. — Sendziwoj, Czeohel, représentant des idées du temps. — Ses études; détails biographiques. — Il combat pour la liberté de l'Eglise. — Conflit avec le roi. — Sendziwoj chanoine régulier. -- Il est fidèle jusqu'à la mort aux théories. du concile. — Ses goûts littéraires. — Ses rapports avec l'humanisme. — Lettre à Lutek de Brzezie, évoque de Cracovie. — Dispute avec les dominicains à propos de la sculpture dans les églises. -— Sendziwoj dans l'histoire de la civilisation.
En envoyant à Rome, en 1447, sa déclaration d'obédience, le souverain de la Pologne ne faisait pas seulement acte de conviction personnelle, mais il ouvrait une
ère nouvelle: le conciliarisme était mort. Félix V, le pape des Basiléens, fut d'ailleurs le dernier antipape de l'histoire de l'Eglise. Les peuples cessèrent d'envisager les conciles oecuméniques comme les remèdes infaillibles de tous les maux de l'Eglise et de l'humanité, comme l'unique tribunal capable de juger toutes les causes, tous les différends divisant, déchirant la société.
Ces opinions ne se manifestèrent plus qu'isolément et en de très rares circonstances; tantôt elles deviennent le programme de nobles âmes, éprises d'idéales perfections et n'imaginant que de chimériques moyens pour y atteindre, comme par exemple celle de Jacques de Paradis, l'obstiné partisan du concile, qui, seul contre tous, reste fidèle à son drapeau et le défend de toute son âme devant le pape Nicolas V ^), tantôt elles sont épousées par des évêques séditieux, comme Diether, archevêque de Mayence, tantôt enfin elles sont évoquées comme un spectre menaçant par les ennemis du Saint-Siège. Mais en définitive l'assemblée oecuménique cesse d'être le but des aspirations du monde; et l'ancien conciliariste Eneas Sylvius marque nettement cette révolution des croyances, en disant que le pape et les cardinaux constituent le meilleur concile. Le pouvoir pontifical sortait régénéré et grandi de la crise. Après les rêves démocratiques, on revenait à l'absolutisme; après les essais de parlementarisme ecclésiastique, la centralisation de l'Eglise reprenait le dessus. La consécration solennelle de ce revirement trouva son expression dans le jubilé de 1450, où des foules de pèlerins venus de toutes les parties du monde apportèrent leur hommage aux pieds de Nicolas V. Ce fut la fête du triomphe après les sombres épreuves du passé, l'aurore d'une prospérité renaissante. Le Nord eut aussi sa part dans ce tribut pieux qui resserra les liens avec Rome, naguère si distendus; parmi les Polonais nous ne citerons que Dlugosz et son compagnon
') Pastor, Gesohichte der Pàpste I, 302. H04.
dans un pèlerinage en Palestine, le fougueux conciliariste Jean Elgot.
Les bons rapports des États avec le Siège apostolique troublés par la fièvre conciliariste, se renouèrent rapidement. Les pourparlers engagés à ce propos aboutirent de diverses manières; selon le moment ou l'appui prêté par les différents pays, des avantages échurent tantôt à Tun tantôt à l'autre des contractants. Ce fut l'époque des concordats. La France, la première, recueillit les fruits de ses efforts et des travaux du concile. L'assemblée du clergé français, tenue à Bourges en 1438, vota une pragmatique sanction approuvant certains décrets du concile de Bâle. Cet acte devint la base du gallicanisme, c'est-àdire du particularisme national, de l'autonomie de l'Eglise française. Le concordat de Vienne, en 1448, fut basé sur des concessions mutuelles; il demandait, il est vrai, la liberté des élections aux évèchés par les chapitres; mais la provision papale, sous certaines conditions, n'était pas exclue.
La Pologne n'obtint ni un concordat englobant toute la République, ni même d'avantages marqués. Diverses causes amenèrent ce résultat: les négociations furent commencées trop tard, le pays s'étant entêté dans son opposition ou neutralité; puis, les évoques ne s'entendirent pas pour une commune décision, pour une action commune; enfin le roi Casimir connaissant la prépondérance de l'Eglise en Pologne, n'eût en aucun cas secondé des démarches dans le but d'affermir ou d'augmenter ce pouvoir. Par la voix de ses ambassadeurs, Wyszota de Gorka et Pierre de Szamotuly, chargés de faire obédience en son nom à Rome, pendant l'été de 1447, le roi demanda au Saint- Siège le droit de collation de tous les bénéfices ecclésiastiques ))iure ordinario semper salvo«, c'est-à-dire sans doute de lui assurer une ingérence et la présentation pour tous les bénéfices n'ayant pas de patron; il priait en outre de lui permettre de prélever le dixième des dîmes pen-
Morawski n. 12
dant six ans et les collectes du denier de S. Pierre pendant quelques années. La réponse papale de 1448 fut loin d'être un acquiescement à tous ces désirs: la bulle pontificale accordait au roi le privilège de nommer une seule fois à 90 bénéfices; elle lui assignait en outre 10.000 ducats à verser par le clergé polonais, à titre de subside pour la guerre contre les Tatars ^). Il y eut des conventions particulières avec les évoques polonais: le pape leur reconnaissait la prérogative de pourvoir aux bénéfices vacants pendant quelques mois de l'année, tandis qu'il se réservait ces nominations le reste du temps 2).
En général dans ces arrangements, la Pologne ne toucha point aux questions capitales, comme les annates, et n'obtint que des avantages insignifiants; néanmoins toutes les discordes qui avaient affligé l'humanité, toutes les contestations juridico-ecclésiastiques auraient sans doute cessé, s'il n'y eût pas eu à la tête de l'Etat un souverain jaloux de la liberté d'action dont l'Eglise avait joui jusqu'alors, et décidé à y porter atteinte. Il résolut d'abord de ne laisser monter sur les sièges épiscopaux que ses «personae gratae«, et d'imposer sa volonté aux élections des chapitres. D'après la théorie royale, c'était un usage séculaire, constamment pratiqué par tous les monarques, ses prédécesseurs, que les évêques choisis par le chapitre «ad instantiam et petitionem« des rois, fussent reconnus et confirmés par le Saint-Siège ^). On n'allait pas tarder d'ailleurs a en venir aux prises. En 1449, Ladislas Oporowski ayant quilté le siège épiscopal de Kujawie pour l'archevêché de
*) Grosse. La Pologne et le concile de Bâle, 156. Voir Dlugosz V, 35 et 49.
*) Grosse. Ibid. p. 167.
') Ce passage est emprunté à un diseours de Strzempinski prononcé en 1450 (Cod. epist. III, 50) : sic enim a vetustissimis temporibus regum praedecessorum suorum tentum et observatum dicitur, quod ad instantiam et pétition em eorum electi et postulati per capitula ecclesiarum consentientibus regibus ac etiam nominati per ipsos reges per sedem apostolicam ecclesiis praeficiebantur etc.
Gniezno, le pape Nicolas V donna la provision sur Tévêché devenu vacant à son favori, Nicolas Lasocki, alors à Rome. A cette nouvelle Tindignation du roi n'eut plus de bornes, car il avait convoité ce poste pour son secrétaire Jean Gruszczyi^ski dont les talents mondains et diplomatiques avaient su gagner les bonnes grâces du prince. Le chapitre s'inclina devant la volonté souveraine et élut Jean à Tunanimité. L'affaire prit tout de suite les proportions d'un grave conflit, et elle aurait vraisemblablement amené les plus fâcheuses complications, si sur ces entrefaites, Lasocki n'avait succombé à la peste qui ravageait l'Italie (1450). Dans cette première escarmouche les camps ne s'étaient pas encore bien dessinés, et certains qui plus tard se prononcèrent ouvertement contre le roi, restaient encore neutres ou même tenaient pour lui. Zbigniew Olesnicki fut fort modéré dans cette affaire; Dlugosz, son confident, alla même jusqu'à conseiller à Lasocki de renoncer à sa provision et à sa dignité ^). Thomas Strzempihski enfin se rendit à Rome, en qualité de délégué du roi, et là, au mois d'avril 1450, prononça un discours tout émaillé de perles humanistes pour déterminer le pape à retirer la provision à une personnalité wquae non est grata régi et militiae regni^)».
L'attitude d'Olesnicki et de ses familiers en ces conjonctures est fort compréhensible, car le choix du chapitre concordait ici avec celui du roi, et il s'agissait d'écarter la provision romaine, si odieuse aux anciens amis du concile de Bâle. Cependant entre Zbigniew et le monarque la rupture devenait imminente. Elle fut occasionnée par différents motifs, les uns de politique générale, d'autres de discipline ecclésiastique, le roi ayant voulu imposer ses candidats à des évêchés, malgré l'avis contraire des chapitres. Zbigniew Oleénicki qui avait dirigé tous les actes de Jagellon vieilli et la jeune inexpérience
') Voir Cod. epistol. 1, 2, 97 et 108.
») Cod. epistol. III. 49.
de Warnenczyk, se trouvait tout-à-coup en face de Casimir Jagellon, prince rempli d'initiative, d'énergie et d'indépendance de caractère. Par droit de tradition et d'héritage l'évêque était le conseiller du roi; et si l'héritier du trône dédaigne souvent d'écouter la vieillesse et les leçons de l'expérience, d'ordinaire le conseiller n'est pas enclin à rompre avec ce passé. Zbigniew Olesnicki montra à l'égard de Casimir Jagellon cette ombrageuse susceptibilité, ce dépit dont ne peuvent se défendre les gens estimés par les ancêtres, qui considèrent les jeunes princes comme des intrus, des usurpateurs et le manque de respect pour leur parole ou leur personne comme un crime contre le bien public. Il se répand en continuelles doléances sur cette mise de côté, sur les éléments jeunes du wprivatum consilium» qui éloignent de la cour de Casimir ces serviteurs éprouvés, ces seigneurs de Petite-Pologne que Jagellon et Warnenczyk écoutaient avec complaisance. Il menace Casimir Jagellon de se démettre de ses fonctions, de se réfugier dans la retraite afin de n'avoir plus à supporter, lui, cardinal, des dénis de primauté dans les assemblées publiques; il adjure le roi de s'amender, et, à plusieurs reprises, invoque le souvenir de S. Stanislas et de son martyre. Mais Zbigniew souffrit un supplice non sanglant; des temps nouveaux avait lui, et il se consumait en de vains regrets; ce n'était pas le martyre qui l'attendait, mais les chagrins plus cuisants de chaque jour et l'amère douleur de se survivre. Sans doute ses plaintes furent trop souvent fondées, et lorsque dans l'entourage royal on poussait à des mesures extrêmes, à des attentats contre l'Eglise, l'évêque n'avait pas tort de s'en montrer outragé. Mais bien des fois aussi il ne comprit pas les aspirations et les tendances nouvelles. Grand Seigneur, il s'indigna de voir le roi appeler auprès de lui la petite noblesse, la consulter et la faire participer au gouvernement; il s'irrita de la sollicitude de Casimir pour la Lithuanie, des soins qu'il prenait à maintenir l'union personnelle, à gagner les Lithuaniens; Polonais,
tout imbu du sentiment de sa supériorité, il fermait les yeux à l'intérêt bien entendu du pays. Aussi la conduite de Zbigniew pendant le règne de Casimir Jagellon n*ajouta-t-elle rien à ses mérites et sa gloire. Le mécontement passif et rancunier faussa ses critiques, le poussa à des manifestations qui rabaissaient la majesté royale. Le discours plein de fiel et de récriminations qu'il prononça au conseil royal, en 1452 à Cracovie ^), ceux qu'il fit entendre aux diètes de Parczow et de Piotrkôw en 1453 2), furent peut-être des triomphes oratoires, mais en même temps de mauvaises et peu louables actions. Le bruit des applaudissements qui les accueillirent se mêle alors à celui de l'écroulement de la majesté souveraine; Dlugosz crut voir renaître en ces circonstances les beaux jours du sénat de Rome; cette grandeur sénatoriale s'élevait sur les débris du trône. Zbigniew Olesnicki vécut dans cette hostilité au roi, lequel de son côté ne cessa jusqu'à la mort de l'évêque de le considérer comme son grand ennemi. Celui-ci en effet prodigua ses sarcasmes à tous les actes de son souverain, sans en excepter la réception faite en 1453 aux délégués venant apporter la soumission des Etats prussiens. Il se rencontra sur ce terrain avec le fidèle défenseur des Teutoniques, Enéas Sylvius qui, en 1453, tenta de dissiper les nuages amassés sur la Prusse, par une croisade contre les Turcs. Les deux amis, séparés autrefois par la campagne en Hongrie de Warnenczyk, étaient maintenant d'accord et avaient repris leur correspondance 3). Le volumineux écrit de Zbigniew en 1454, dont une partie seulemement fut remise au roi^), énumère toute une suite de griefs et dévoile l'âme d'un homme vieillissant aux
') Dlugosz V, 109.
*) Ibid. V, 138 et Caro Gesch. Polens IV, 447. ') Voir Antoine Weiss: Aeneas Sylvius Piccolomini, Graz, 1897. Lettre d'Eneas du 16 décembre 1453, p. 229.
*) Cod. epist. 1, 2, 145.
mains défaillantes duquel le pouvoir a échappé mais qui retrouve encore des forces pour lancer de fulgurantes invectives, malgré qu'il se dise «fatigué et inutile». Tout cet épilogue de la vie de Zbigniew est triste et peut être comparé au rôle de Zamoyski sous Sigismond III; les épigones égalent rarement en vaillance et en vertu leurs ancêtres, Olesnicki fut son propre épigone.
Ces faiblesses eurent sans doute asssez souvent de nobles origines; nous ne saurions le nier. Mais Thistoire tout en tenant compte des secrets mobiles des hommes, doit surtout juger les actes de leur vie publique, ainsi que les conséquences de ces actes. Elle regarde de l'oeil impartial de la postérité ceux qu'aveuglèrent les passions de leur époque et qui ne purent prévoir les résultats funestes de paroles ou de démarches sincères, mais inconsidérées.
Le roi Casimir de son côté agit aussi avec trop de rudesse. Dans les élections d'évèques surtout, il se montra despotique: une fois son choix arrêté, il employait tous les moyens pour l'imposer, le faire sanctionner par les chapitres. Quelquefois la persona grata à la cour royale était loin d'avoir la valeur morale de son rival. En 1453, lorsque le chapitre de Gniezno procéda à l'élection de l'archevêque, les voix se partagèrent entre Jean de Sprowa, jeune encore et peu connu, et Thomas Strzempinski, savant éminent dont les services ne se comptaient plus. Le premier avait l'appui du roi qui déprécia le second par ces mots: «oculis ingratus nostris«. Eh bien, ce fut Sprowski qui l'emporta, grâce à la pression de Casimir, pression sans merci, s'il en faut croire les lettres écrites à Dlugosz par Sendziwoj Czechel, en 1472^). Le roi, peu rancunier et prompt à se départir de ses préventions, en 1455 même se montra très favorable à la promotion de Strzem-
^) Cod. epist. 1, 2, 266.
pii^ski au siège épiscopal de Cracovie. Mais à la mort de celui-ci, survenue cinq ans après (1460), des scènes violentes se produisirent et la lutte fut des plus passionnées. Le roi Casimir voulait faire obtenir l'évèché de Cracovie à son préféré Jean Gruszczyi^ski. Ce n'était pas un aigle sans doute, mais courtisan d'une habileté consommée, il avait su gagner par ses belles manières et ses qualités mondaines la bienveillance du prince. Dlugosz lui reproche une vie déréglée et capricieuse, une conscience endormie que les remords n'éveillaient jamais^). Il est vrai que l'historien fut le constant adversaire de Gruszczynski et que, par conséquent, il ne mesure pas strictement ses paroles dans le nécrologe qu'il lui consacre. Le chapitre de Gniezno, à rencontre des désirs du roi, choisit alors Jean de Brezie, docteur «utriusque juris«; mais celui-ci se désista de ses droits, sous le coup des menaces royales. En attendant, le pape Pie II donne provision sur l'évèché de Cracovie, à Jacques de Sienne, parent d'Olesnicki et pénétré des mêmes principes que l'illustre cardinal. La crise s'accentuait: on allait en venir aux violences. Ce wbellum spirituale« dura deux ans et demi; Jacques de Sienno y jette l'interdit sur ses diocésains rebelles, tandis que le roi Casimir poursuit avec la dernière rigueur les partisans de Jacques, Dlugosz, par exemple^). Les harangues que des envoyés du roi à Rome^) prononcèrent en 1461 devant le pape étaient le fidèle écho de la théorie royale: «celui-là seul peut être évêque en Pologne qui est agréable au roi et à la patrie«; on y trouvait en outre des réminiscences de Strzempinski et elles brillaient par un docte étalage d'érudition, une abondance de citations d'Ovide et de Sénèque. Elles ne persuadèrent pas immédiatement
') Dlugosz V, 693.
*) Dlugossii Opéra I, 432-433.
■) Cod. epist. IIÏ, 110 et 114. La première est de Jean Rytwianski, la seconde peut-être de Mathieu de Racionz, docteur des décrets.
le pape, car Jacques de Sienne ne renonça qu'en 1462 à sa provision sur Tévêché de Cracovie. En définitive le roi eut le dernier mot, et Jean Gruszczyiiski vint occuper le siège épiscopal de Cracovie, courte étape pour lui vers Tar^hevêché de Gniezno. L'affaire avait été chaude et le roi y montra la décision la plus inflexible, d'autant plus que les chanoines avaient refusé d' accepter l'élu du prince.
Ces heurts de la papauté avec les pouvoirs séculiers étaient alors à l'ordre du jour.
L'esprit d'opposition qui naguère s'était donné libre cours dans les conciles, trouvait maintenant un champ propice dans les conflits de ce genre. En France la papauté eut à combattre les décrets de la pragmatique sanction et le gallicanisme; en Allemagne des attaques contre Rome se produisirent, comme par exemple celles du bouillant Grégoire de Heimburg; il y eut aussi l'affaire de l'évèché de Brixen, auquel le cardinal Nicolas de Cusa reçut en 1450 la provision papale malgré que le chapitre eût élu Léonard Wismair. Ce différend troubla la paix pendant de longues années et ne fut pas sans analogie avec le «bellum spirituale* Cracovien^).
Dans l'entourage du roi de Pologne bien des fois au cours de la seconde moitié du XV siècle, se firent jour ces courants antihiérarchiques. Casimir ne craignit point de frapper d'impositions toujours croissantes les biens ecclésiastiques et alla même jusqu'à mettre en gage les vases sacrés des églises pour subvenir aux dépenses militaires^ ce contre quoi d'ailleurs certains évoques formulèrent de vives protestations; de plus le roi ne consentait point à soumettre les causes locales aux tribunaux romains^).
») Voigt, Bnea Silvio III., 303 et suiv. 573.
^) Cod. epist. III., 585: quoniam nullo modo admittere volumus et tolerare, quod subditi regni nostri iure forensi et extraneo debeant conveniri, gravari et opprimi.
La véhémence de la campagne contre Rome prit même parfois des proportions révolutionnaires et inquiéta les esprits par ses menaces. Nous voulons parler ici du fameux «Monumentum . . . pro rei publicae ordinatione congestum« de Jean Ostrorog^). On n*est pas exactement renseigné sur la date de cet écrit; il est toutefois vraisemblable qu'il fut composé vers 1460, plutôt que dans la seconde moitié du règne de Casimir, vers 1477. Il n'est pas non plus aisé d'en déterminer l'origine. On a pensé que la „Reformatio Sigismundi imperatoris«, publiée en Allemagne en 1438, avait servi de modèle et d'inspiration à Ostrorog; d'autres ont cru y voir un manifeste hussite; d'autres enfin y ont trouvé des points de contact avec les mémoires politiques français du XlV-e siècle. Nous nous déclarons incompétents pour trancher la question: une seule chose d'ailleurs importe, c'est l'écrit lui-même et ses conséquences.
Il respire la jeunesse et l'intempérance de la jeunesse. L'auteur qui avait terminé ses études à l'université d'Erfurt, connue pour son attachement au conciliarisme, obtint probablement dans quelque université italienne le grade de docteur utriusque iuris. Le droit romain l'attire surtout; »il n'y a pas de meilleures lois que celles qu'ont promulguées les sénateurs et les Césars«, dit-il dans son mémorial. L'humanisme avait aussi en lui un fervent adepte. Il donna aux enfants de son sec(^d mariage, contracté à un âge déjà avancé, les noms d'Achille et de Polixène; comme on le voit, il resta toujours jeune.
Il se tient strictement sur le terrain national; il déblatère contre les sermons allemands débités en Pologne, contre l'invasion des monastères polonais par les Aile-
■ ^) La littérature sur ce sujet est fort riche : Caro, Annales de l'Acad. des sciences, classe de philos. 1884, p. 37 Ibid. Bobrzynski, p. 73; Pawinski, Jean Ostrorog, Varsovie, 1884; Malecki. llevue historique trimestrielle, 1887, p. 386. Rembowski, Niwa, 1884.
mands; mais les rusés Italiens raflant Targent de Pologne excitent surtout sa colère et ses sarcasmes. L'antagonisme à la fois national et antihiérarchique s'exprime ici par les mêmes invectives. Il s'élève contre Tobédience absolue au pape, car, répète-il avec insistance, le roi de Pologne n'a pas d'autre supérieur que Dieu mên\e; il rompt des lances en faveur du choix des évêques par le roi, de la suppression des annates; il demande que les dons et impôts destinés à Rome soient retenus en Pologne. Toutes les doléances, toutes les récriminations du temps, tout ce qui agitait les esprits est recueilli par Ostrorog qui donne à ces questions des solutions radicales. Et dans ce dédale court comme un fil conducteur la légitime revendication du respect pour la personne et les ordres du souverain.
En bien des points Ostrorog semble tendre à la formation d'une Eglise nationale, d'une Eglise d'Etat. Le choix des évêques uniquement abandonné à la volonté royale, n'eût pas tardé en effet à faire de ces prélats des fonctionnaires du gouvernement. La répugnance non dissimulée d'Ostrorog pour le clergé qu'il eût vu avec joie dépouillé de tous ses bénéfices, lui suggère d'injustes et blessantes accusations; par haine pour les abus, il frappe en aveugle et irait même jusqu'à renverser le bon ordre rétabli. Il renvoie aux évêques le clergé privé de casuel. «Les évêques ont été institués et dotés par la République, ditil, dans son chapitre XV., pour rémunérer les serviteurs de l'Eglisew.
C'étaient là des idées subversives, capables de saper les assises de la société contemporaine. Le roi Casimir n'alla jamais aussi loin dans ses exigences; mais son opiniâtreté à faire passer ses candidats dans les élections ecclésiastiques, la sévérité que des agents hostiles aux biens de l'Eglise apportèrent à la perception des impôts onéreux dont le clergé avait été chargé, enfin certaines paroles violentes, échappées dans le feu des discussions avec Rome, purent jeter l'alarme parmi les religieux et
les princes de TEglise. En 1478, le nonce du pape, Balthasar de Piscia, soutenant le roi de Hongrie, Matthias, s'oublia jusqu'à excommunier Casimir et son fils Ladislas, roi de Bohème. Le roi dépêcha alors en mission à Rome Jean Goslupski, chanoine de Posen, porteur de paroles comminatoires: le roi nommera désormais à tous les bénéfices, sans en excepter ceux qui jusque là avaient été réservés à la provision papale; tout appel à Rome sera interdit, et tous les Polonais actuellement auprès de la Curie seront rappelés^). Quoiqu'on n'en vînt pas à l'exécution de ces menaces, le ton en est significatif et décèle l'état des esprits à la cour royale.
Le roi Casimir n'était pas d'un naturel emporté. D'une vie privée exemplaire, de moeurs irréprochables, il n'était pas non plus ennemi de l'Eglise. L'opposition de Zbigniew Olesnicki découlait en partie de causes politiques; aussi se vit-il soutenu par les seigneurs de la couronne, surtout ceux de la Petite-Pologne: cette personnalité autoritaire et puissante souffrait de se voir tenue à l'écart, et entraîna dans sa rancune tous ceux qui jusque là avaient subi son ascendant et qui le suivirent sans hésiter; de plus l'attitude du roi à l'égard de l'Eglise vint augmenter ses craintes et aviver son aversion. Le clergé redouta de voir l'Eglise devenir la vassale de la royauté, et ceux-là mêmes qui venaient de la défendre aux conciles contre la suprématie pontificale, ne pouvaient en effet regarder avec indifférence cette mainmise du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel, cette atteinte aux vieilles libertés ecclésiastiques. Beaucoup alors auraient volontiers préféré la provision papale à la désignation des évêques par le roi.
Tels étaient les éléments de l'opposition qui s'étaient groupés autour de Zbigniew, au commencement du règne de Casimir, et avaient pris pour chef l'évêque de Craco-
') Cod. epist. I. 2, 281 et III, 291.
vie. On y voyait deux grands seigneurs: Jean de Tenczyn, palatin de Cracovie, et Jean d'Olesnica, palatin de Sandomir; mais à côté de ces magnats s'agitaient une foule de gens* enflammés de la même passion qu'Olesnicki et complètement dévoués à ce guide.
Nous les connaissons déjà pour la plupart. On comptait parmi eux beaucoup de professeurs de Tuniversité, surtout des anciens. Leurs rangs s'éclaircirent pourtant vers 1450. La mort frappa Barthélémy de Radom, Jean de Radochonce; et Jean Elgot, le fidèle correspondant de Févèque et de DIur-osz, déplore ces pertes: „C*est un signe de la colère de Dieu, écrit-il ^), que la disparition des meilleurs d'entre nous, de ceux qui par leur savoir et leur éloquence nous auraient consolés, soutenus et dirigés». — Lui-même, faible de santé, songeait bien plus à son salut qu'aux luttes actives, et il se préparait à partir avec Dlugosz pour les Lieux Saints. Il n'avait d'ailleurs que peu de jours à vivre. En 1452, il rendit son âme à Dieu, après une vie tourmentée, mais bien remplie, pleuré par ses nombreux amis — communis omnium amicus — et par le cardinal lui-même*). Thomas Strzempinski, le conciliariste, était aussi partisan d'Olesnicki. «Vaillant athlète de la cause de TEglisea, l'appelle Dlugosz*). C'est pourquoi le roi Casimir fit si vigoureusement obstacle à la promotion de ce maître à l'archevêché de Gniezno, en 1453. Plus tard, la situation se modifia au point que Thomas devint vice-chancelier en 1455, et la mort de Zbigniew ayant rendu vacant l'évêché de Cracovie, le roi ne se montra pas contraire à l'exaltation de Strzempinski. Celui-ci néanmoins sur le siège episcopal resta fidèle à ses principes et à ceux de Zbigniew: comme Zbigniew il blâma la guerre de Prusse qu'il trouvait injuste et inutile; gardien vigilant des biens de l'Eglise il ne voulut
*) Cod. epist. 1, 2, 101. ') Cod. epist. 1, 2, 130.
«) Opéra I, 430.
pas consentir à la mise en gage des joyaux et des ustensiles précieux de la cathédrale de Cracovie^). Jacques de Sienno, beaucoup plus jeune, survécut à ses aînés dans le parti. C'était un parent d'Olesnicki, et, sous beaucoup de rapports, l'héritier de sa position, de sa riche et vaste intelligence. Nous ne pensons pourtant pas mettre ces deux hommes sur le même rang; le grand cardinal surpassait évidemment son neveu, et par sa puissante organisation, et par sa large influence; mais Jacques de Sienno marcha brillamment sur les traces de son oncle. Il fut, comme lui, passionné pour tout ce que la civilisation du temps pouvait donner à l'homme et à l'humanité; comme lui, il voulut que dans tous les champs du domaine des sciences et des arts sa patrie cueillît des lauriers et s'auréolât de gloire; comme lui, il enrichit les bibliothèques polonaises et orna les sanctuaires de magnifiques monuments. Il eut aussi l'irascibilité de Zbigniew; «ad iram vehemens«, dit Dlugosz, et ce caractère emporté ne se révéla que trop au cours de ))la guerre spirituelle« pour le siège épiscopal de Cracovie. Il avait sans doute fait ses études à l'étranger, à Rome peut-être, où des missions diplomatiques le ramenèrent ensuite à plusieurs reprises. En 1448, il était secrétaire royal et fort bien vu des princes*); il part pour Rome en 1449, en qualité de délégué de Zbigniew, et acquiert promptement la faveur de Nicolas V). Aussi ne tarde-t-il pas à être nommé protonotaire apostolique et à obtenir des provisions de plus en plus fructueuses; le roi d'ailleurs ne cesse de l'honorer de sa confiance et de l'appuyer en toutes circonstances*). En 1459, déjà curé des chapitres de Gniezno et de Cracovie, il est envoyé au concile de Mantoue, convoqué par le pape Pie II,
Dlugosz V., 230 et 232. *) Cod. epist. III., 36.
') Voir sa biographie dans Korytkowski: Les archevêques de Gniezno T. IL, p. 392.
*) Voir Cod. epist. III., 589.
à l'effet de préparer une croisade contre les Ottomans. Jacques de Sienno y propose de transporter les Teutoniques à l'île de Ténédos et d'en faire ainsi une avant-garde contre les Turcs. Le pape Fie II toutefois n'approuva pas cette motion, et le procureur de l'ordre couvrit d'invectives le roi de Pologne^). L'envoyé polonais ne releva pas ces accusations; il garda un silence dont on lui sut fort mauvais gré; on lui reprocha même d'avoir fait passer au congrès ses propres intérêts avant ceux de l'Etat. De plus son ambition lui aliéna bien des gens^), et on le suspecta d'avoir voulu pousser Strzempinski malade, à se démettre en sa faveur de l'évêché de Cracovie. Bientôt après éclata ce «bellum spirituale«, où le roi combattit la provision de Jacques au siège épiscopal de Cracovie. Les discordes s'étant apaisées par la renonciation de Jacques de Sienno, en 1463, celui-ci se rendit dans le Midi. Il paraît que le pape Pie II reçut à bras ouverts l'ancien membre de l'assemblée de Mantoue et lui confia la garde de la ville et du palais de Tivoli, poste qui assurait à Jacques un asile dans l'aisance^). A Rome et à Tivoli, après avoir été balloté par la tempête des dernières années, il goûtait les douceurs de la retraite, lorsque le roi Casimir, noblement oublieux des injures, voulut, en 1463, le faire nommer à l'évêché de Plock. En 1464, le siège épiscopal de Kujavie lui est accordé. Il l'occupa huit ans, et obtint, en 1473, la première dignité de l'Eglise de Pologne, celle d'archevêque primat de Gniezno. Il mourut dans cette ville en 1480.
Ses fréquents voyages, ses séjours en Italie formèrent son goût et l'enthousiasmèrent pour le beau, l'intéressèrent à toutes les choses de Tesprit. Il transporta d'Italie
») Dlugosz V, 299 et Voigt, Enea Silvio 3, 68. ') D*après Dlugosz ses ennemis rappellent »virum ambitionis notoriae». V. 336.
•) Dlugosz. Opéra I., 542.
en Pologne plusieurs manuscrits: il acheta par exenople à Bologne, en 1459, un magnifique Pline l'Ancien dont il fit don plus tard à l'université^); il se montra du reste fort généreux pour les autres bibliothèques de Cracovie, pour les églises où il fut chanoine et évêque: broderies, tapis, stalles splendidement sculptées, témoignent de ces largesses. «Sa place est des mieux marquées dans l'histoire de la civilisation de cette période<(2). Plein de vie et d'ardeur, sans s'oublier lui-même, il ausculta avec la même vigilance tous les frémissements progressifs de son temps.
Nous nous sommes laissé entraîner un peu loin à sa suite; Olesnicki domine la jeunesse et la première moitié de l'existence de Jacques de Sienno qui s'abandonna aux flots tumultueux où évoluait la barque de ce maître-pilote. Zbigniew avait en lui une confiance telle qu'il songea à en faire son successeur à l'évêché de Cracovie. Nous avons vu le grand cardinal sur son déclin, nous avons retracé son »secessus«, sa feinte retraite loin des affaires publiques, soi-disant à l'abri des orages qui bouleversaient son âme. Il mourut le premier avril 1455, à Sandomir, où il était allé passer le carême dans de pieux exercices spirituels. Tout jeune, il s'était distigué à l'écrasement des Teutoniques à Grunwald, et voilà que le cliquetis des armes retentissait encore autour de sa couche funèbre. Il ferma les yeux, dévoré d'inquiétude sur les destinées du pays et les actes futurs d'un roi dont il redoutait la hardiesse. Lorsque le Zbyszek, la cloche qu'il avait offerte à la cathédrale de Cracovie, sonna le glas sur les restes mortels du cardinal, il annonça à la ville et au monde la fin d'uu grand homme qui pendant longtemps avait été
^) Catalogues des ms. Jag. n. 531.
') Voir là-dessus la belle dissertation de M. Sokolowski: A travers l'histoire de la civilisation et de l'art, Cracovie 1897, p. 9, 15 et suiv.
»le premier après le roi« et qui, lorsqu'il cessa de Tétre, devint «le premier contre le roi«, d'un homme qui laissa une empreinte indélébile sur toutes les manifestations intellectuelles et politiques de la Pologne, d'un homme qui fit époque et ferma en partie l'ère de la suprématie de l'Eglise sur l'Etat. Ce fut, pour employer les expressions de Dlugosz, fidèle à ce chef vénéré, avant et après la mort, ))un astre radieux qui déversa sa lumière sur le Royaume et sur l'Eglise de Cracovie«.
Avant de nous séparer définitivement de la glorieuse figure d'Olesnicki, nous examinerons un des derniers actes de sa vie: l'appel de Jean Capistrano à Cracovie. On ne saurait comprendre l'arrivée de ce moine en Pologne, qu'en se rendant compte des tendances de l'humanité et des mouvements politiques à cette époque; ils en font ressortir toute l'importance.
Dans la première moitié du XV-e siècle on songea à opérer la régénération de l'Eglise et de la société par les conciles. Les universités surtout et la culture académique se mirent à cette oeuvre et demandèrent aux conciles de déraciner les abus qui pesaient sur l'humanité. Simultanément germèrent des idées de réforme des couvents et des ordres religieux; on projeta d'épurer les moeurs monastiques afin que les cloîtres devinssent des foyers d'où rayonneraient au dehors les vertus et les lumières. Les franciscains donnèrent les premiers l'exemple: ils revinrent à l'ancienne règle de leur ordre, reprirent les anciennes traditions d'austérité et commencèrent par se corriger eux-mêmes avant de vouloir corriger les autres. C'est ainsi que naquirent les observants, si répandus au XV-e siècle où ils jouèrent le rôle des Jésuites au XVI-e. La grande figure de Bernardin de Sienne brilla parmi eux; elle devint l'ornement, la gloire de l'ordre, lorsque Nicolas V, à l'occasion du jubilé de 1450, le plaça
sur les autels. Pendant le concile de Bâle, les observants restèrent toujours du parti papal; aussi Eugène IV. ne leur ménagea-t-il pas son appui et sa protection.
On ne saurait donc s*étonner qu'après l'extinction du conciliarismela papauté ait considéré les franciscains comme l'instrument du relèvement des âmes, les seuls capables de mener à bonne fin les saines entreprises du concile. La seconde moitié du XV-e siècle se distingue par une grande exaltation religieuse, un magnifique élan des esprits; c'est alors que s'épanouit cette belle fleur de piété qui s'appelle l'Imitation de Jésus-Christ, livre incomparable dans son immortelle fraîcheur. Les observants, missionnaires par vocation et par devoir, furent la cheville ouvrière de ce mouvement.
Jean Capistrano marcha sur les traces de Bernardin de Sienne, le rénovateur, du catholicisme. Entré en religion en 1416, il commença à parcourir l'Italie, prêchant partout et surtout dans les villes universitaires, afin de conquérir la jeunesse studieuse, pépinière de soldats instruits pour l'avenir. Après 1450, le pape Nicolas V envoyant de tous côtés ses légats pour régler les difficultés pendantes 1), désigna Capistrano pour le représenter dans le Nord, et cela à la demande de l'empereur Frédéric III, demande transmise à Rome par Enéas Sylvius. La tâche confiée à l'humble franciscain était des plus lourdes: il devait ramener les couvents à l'observance, gagner les esprits à l'empereur, terrasser le hussitisme, préparer une croisade contre les Turcs 2). Capistrano, savant théologien qui avait écrit «contre les schismatiques de Bâle«, pouvait aussi rendre d'éminents services à la papauté en étouffant les dernières palpitations, les derniers cris du conciliarisme expirant.
Un seul homme, un simple moine allait donc se
•) Pastor, Geschichte der Pâpste I, 344. — Voir aussi Voigt, Enea Silvio, III. 312.
') Voigt. Joh. Capistrano. Histor. Zeitschrift X. p. 42.
Morawski. II. 13
mesurer avec la corruption du corps social, lutter avec des tendances largement répandues. C'était bien dans le style du siècle, surtout dans le style italien. Pendant tout le XV-e siècle les places publiques de la péninsule retentirent d'appels à la pénitence, au retour au bien, à la rupture avec le péché, avec les séductions du plaisir et de la débauche. L'éloquence de ces moines prêcheurs, l'éclat de leur voix portait l'effroi dans les foules, arrachait aux fidèles prosternés des soupirs de terreur, des actes de contrition et de ferme-propos; les villes entières se pressaient au pied de la chaire et, dans leur ferveur expiatoire, brûlaient ce qu'elles avaient adoré, ce qui les avait ravies, sur des bûchers (talamo) préparés dans ce but^). La longue suite de ces prédicateurs s'étend, à travers tout le siècle, de Bernardin de Sienne à Savonarole, condamné au feu à Florence en 1498.
Cette puissance de la voix et du talent allait maintenant s'exercer dans le Nord. Giovanni Capistrano, fils des Abruzzes, allait tenter d'émouvoir les coeurs, de toucher les consciences des Allemands et des Slaves. 11 se dirigea d'abord vers l'Allemagne du sud et de l'est, sur les confins mêmes du pays hussite. Parti au printemps de 1451, il visita successivement Neustadt, Vienne, Ratisbone, Nuremberg, Leipzig, Magdebourg, Halle, Erfurt, Breslau; il fit un long séjour en Moravie. Les princes et les cités envoyaient des ambassadeurs au devant de lui^), avides d'entendre cette voix tonnante qui chaque jour, quelques heures durant, clamait du latin devant des masses qui n'en comprenaient pas un mot. Mais la vue seule du sermonnaire enflammé suffisait: à grand renfort de gestes et de bonds, «more Italico« il ponctuait ses périodes^) que traduisait d'ailleurs en langue vulgaire un autre prédica-
*) Voir Burckhardt: Cultur der Renaissance H., 241. '^) Voigt. Histor. Zeitschr. X. 44.
•'') More italico manibus et pedibus praedicata demonstravit. — V^oigt, Enea IL, 25.
teur. Il fulminait contre le jeu, le luxe des habits, les perruques, les longs cheveux des femmes, les cosmétiques, les souliers à la poulaine, Tusure, sangsue des pauvres. Il terminait en criant: Penitenza! Penitenza! Parfois aussi les juifs étaient fort malmenés dans ces sermons; à tel point qu'en plusieurs endroits il y eut des soulèvements contre la population israélite.
La nouvelle des succès remportés par le moine franciscain, des merveilles accomplies dans les consciences, des miracles multipliés sous ses pas, parvint en Pologne, et Ton se mit à implorer la venue de ce sauveur, de ce vainqueur du mal. Qui mieux que lui pourrait semer la parole vivifiante dans un pays qu'avait contaminé le hussitisme! Et peut être voudrait-il étendre son apostolat en Orient, en Ruthénie. L'union de Florence n'avait guère porté de fruits; en Pologne on la traitait à la légère et on n'avait pas caché au pape le peu de confiance qu'elle inspirait^). Mais Capistrano accomplissait des prodiges: il parviendrait sans doute à amener la Ruthénie dans cette union décidée en vain par le concile de Florence. On espérait enfin que les leçons de l'orateur à la bouche d'or purifieraient les moeurs sur la corruption desquelles s'élevaient alors tant de plaintes épouvantées.
On entendait en effet de tous côtés déplorer la sauvagerie des habitudes, le relâchement de la discipline sociale, les crimes s'affichant au grand jour avec la plus complète impunité. L'Allemagne gémissait de ces horreurs, et en Pologne, au commencement du règne de Casimir Jagellon, on avait bien des fois reproché au roi de rester indifférent en face de ces maux. Dlugosz en plusieurs passages de son ouvrage, constate avec tristesse cette barbarie grandissante, ces vols, ces meurtres de jour en jour plus fréquents 2); Elgot, dans une lettre à Oleénicki en 1448, décrit les excès qui ensanglantaient les rues de Cra-
») Cod. epistol. I. 2, 122 et 125. ») Dlugosz. V, 40. 70, 87.
covie à cette époque ^). Et toujours la même plainte: quelle main forte viendra mettre un terme à ces atrocités 2). Mais ce n'était pas tout encore. A côté de ces violences, commençait à s'étendre la mollesse, la débauche, fruit du bien-être dans les villes et de la renaissance des lettres qui se présenta d'abord aux esprits superficiels sous ces dehors sensuels et corrompus. Les villes d'Allemagne prirent alors un développement inoui: les étrangers en admiraient le luxe, la splendeur qu'Eneas Sylvius célèbre en ces termes: »Nihil magnificentius, nihil ornatius tota Europa reperies». Cracovie si rapproché de ces cités, et par ses habitants et par ses coutumes, marchait aussi du môme pas vers le progrès. A la fin du siècle, Schedel écrivait: «Tout ce que peut souhaiter la nature humaine se trouve ici«. Ajoutons que des bourgeoises de Cracovie furent alors recherchées en mariage par des princes silésiens ^).
Le luxe dans les habillements, dans les repas, dans la vie privée alla de pair avec l'accroissement de l'aisance et l'extension du commerce. Les sermonnaires allemands du XV-e siècle, et particulièrement Geiler von Kaisersberg, le plus fameux de tous, sont inépuisables en tableaux saisissants de ces modes, sources de dépravation. ))Es gon jetz, dit Geiler, Frauwen wie die Man, lassent das Har an den Rucken hangen und hont Baretlin... uff«. Sébastien Brant fustige les jeunes élégants: sie btiffen das Haar mit Schwefel und Harz und steifen es in feste Formen etc.^). Il en était de même en Pologne; comme Geiler on y tonnait contre le libertinage, la vanité et l'im-
*) Cod. epist. 1, 2, 46.
*) Dlugosz V. 41: Nec inventus est aliquis ex omnibus regni Poloniae baronibus qui interponeret se ad submovendum tanta spolia et furta. Elgot 1. c. non est qui... oohibere velit.
») Dlugosz. V. 128.
*) Nous empruntons ces détails à Janssen: Geschichte des deutschen Volkes 1. 402 et suiv.
modestie dans les parures^); on stigmatise les Cracoviens «dont les femmes, orgueilleuses ne craignent pas dans leur folie d'ostentation de porter des coiffures appelées bérets d'une valeur de vingt, trente marcs et au-delà«. Dlugosz lui-même dit son mot dans cette affaire; il censure amèrement «ces insensés bouffis de vanité, ces prodigues, ces damoiseaux efféminés qui tressent leurs cheveux et rivalisent en raffinements, en coquetterie avec les femmes« ^). Le sévère historien enregistre donc dans ses annales les mêmes phénomènes qui aiguisaient la verve acerbe des prédicateurs allemands, la même effervescence des sens, les mêmes recherches du goût, après la rudesse du moyen âge. Jean Elgot, en sa qualité de vicaire »in spiritualibus«, chercha à guérir le mal; à cet effet il coopéra avec Nicolas Tempelfeld de Brzeg, prédicateur à Notre-Dame de Cracovie pendant plusieurs années, «quatenus circa vitia populi civitatis Cracoviensis opportuno remedio succurreretur». A Capistrano incombait maintenant la mission de réveiller les consciences.
Dès 1451, Olesnicki avait écrit de nombreuses lettres à Capistrano, Tinvitant à venir à Cracovie; le roi Casimir, lui aussi, avait adressé au moine de pressantes instances. Zbigniew voulait attirer le grand prédicateur, pour que cette voix puissante assurât au diocèse de Cracovie la supériorité sur tous les autres, supériorité dont se montra toujours fort soucieux Tévêque-cardinal; Olesnicki pensait en outre que le moine saurait peser très favorablement sur la manière d*agir du roi Casimir. Capistrano se trouvant à Breslau en 1453, Dlugosz se rendit dans cette ville et parvint enfin à décider l'orateur célèbre à venir en Pologne. Le 28 août 1453, ils arrivèrent ensemble à Cracovie où ils firent une véritable entrée triomphale. Le peuple en foule se porta au devant de Capistrano jusqu'à Kleparz; le roi, la reine Sophie, le cardinal firent
') Dlugosz IV, 601. ») Ibid. V. 471.
cortège au religieux si attendu et le conduisirent en procession dans la ville. Il ne voulut point demeurer chez les franciscains, comme il l'avait fait d'habitude ailleurs. Les franciscains de Cracovie étaient »conventuales«, c'est àdire avaient une règle plus relâchée; de plus ils avaient été de zélés partisans du concile de Bâle, et Zbigniew Olesnicki avait dû de ce chef prendre leur défense devant le général des frères mineurs ^). Capistrano descendit donc dans la maison du bourgeois Georges Swôrcz, maison située sur la Grand' place 2). Il se mit bientôt à l'oeuvre. Il n'est pas douteux qu'il vit d'abord le roi et s'entretint avec lui des questions qui irritaient le grand cardinal. Il n'approuva point les impôts dits ))stationes« dont le roi avait obéré les biens des couvents'); il blâma les privilèges accordés aux Juifs par le souverain en 1447. Capistrano poursuivit partout les Juifs, leurs trafics expoliateurs, leurs gains usuraires. En Italie même il les avait combattus, et en Allemagne il flagella devant Frédéric III la rapacité juive et ses ravages*); à Breslau^ lors du séjour de Capistrano, on chassa les Juifs de la ville ^). Les Juifs étaient devenus une vraie puissance financière par le développement du commerce, aussi vit-on alors croître la haine et se multiplier les persécutions contre la race sémite. A partir de 1432, les expulsions d'usuriers juifs se renouvellent fréquemment dans les villes allemandes^). Mais si le poëte allemand Helbling s'écriait alors:
Der Juden ist gar zu viel Hie in diesem Lande,
*) Cod. epist. III, 573. ') Dlugosz. Hist. V. 148.
•) Caro, Geschichte Polens. IV. 460.
*) Voigt, Hist. Zeitschr. 10, 42 et Enea Silvio II. 25. '^i Monum. Pol. hist. III. 785.
•) Janssen, Geschichte des d. Volkes I, 419 et suiv. — Ibid. VIII, p. 24 et suiv.
quelle impression devait faire la multitude des Israélites en Pologne, ou d*après des sources plus récentes tous les Juifs bannis des royaumes et pays voisins venaient se réfugier^). Le roi ne suivit point pourtant les conseils de Capistrano et de Zbigniew et maintint les privilèges. Longtemps on laissa éclater des murmures d'indignation 2) contre cette faiblesse, et Ton attribua les insuccès du roi au doigt de Dieu courroucé par ces ménagements et d'autres offenses.
Mais c'est à la foule surtout que s'adressa le zélé religieux. Il resta à Cracovie jusqu'au 14 mai 1454, sans cesse occupé à la prédication. L'été la chaire était dressée sur la place, devant l'église de S. Adalbert. Un peuple immense se pressait au pied de cette tribune et durant deux heures prêtait la plus religieuse attention à des sermons latins, que traduisait ensuite en polonais un prêtre de la localité, le plus souvent Stanislas de Kobylin, professeur à l'université'). En hiver ces conférences avaient lieu à Notre-Dame. On dit qu'il y eut beaucoup de miracles, de guérisons miraculeuses; sous le coup des anathèmes flétrissant le faste et les somptuosités perverses, on brûla sur le bûcher différents objets de luxe. Cracovie, ville universitaire, devait tout particulièrement inspirer le talent oratoire du grand prédicateur. Il dut sans doute rabaisser plus d'une fois l'arrogance de cette science académique qui naguère encore avait osé lever la tête contre le pape; il dut lui crier bien souvent les mots d'Hamlet: «entre au couvent«, car, d'après les documents contemporains, beaucoup de bacheliers cracoviens prirent alors l'habit monacal^).
') Collect. ex arch. coll. iurid. I, 391—2 [Décisions du synode de Piotrkow, (1542)].
') Voir les paroles d'Olesnicki, Cod, epist. 1. 2. 146.
') Monum. Fol. histor. III. 375.
*) Monum. Fol. III, 41H: multi... baccalaurei intraverunt ad eum in religionem.
Mais en dehors de ces travaux ordinaires, se livra-t-on à un apostolat plus étendu; essaya-t-on de rapprocher les deux Eglises chrétiennes, de reprendre l'oeuvre à peine ébauchée par le concile de Florence? Nullement; rien de pareil ne fut tenté. En appelant Capistrano en Pologne on avait bien songé à une mission en Orient; mais le moine italien ne quitta pas Cracovie. Au surplus, la prise de Constantinople, douloureux désastre pour la chrétienté appela l'attention sur le péril turc grandissant et poussa Capistrano, comme beaucoup d'autres grands conducteurs des âmes au XV-e siècle, à prêcher la guerre sainte contre les Ottomans.
Il n'eut pas à s'occuper du hussitisme à Cracovie. Cette hérésie semblait éteinte depuis la chute de Galka. Dans la lettre d'invitation adressée à Capistrano en 1451, Olesnicki parle de l'extraordinaire pureté de la foi dans le royaume de Pologne ^).
*) Dlugosz Hist. V, 94. — Capistrano se rencontra à Cracovie avec un certain Paul de Prague qui, il est vrai, ne professait pas ouvertement le hussitisme, mais qui avait avec les Hussites des rapports suivis, dont la manière d'agir était en tout cas équivoque. Ce Paul de Prague, d'origine juive, avait fréquenté au cours de sa vie les universités de Prague, Vienne, Padoue, Bologne et Cracovie, étudiant les arts et la médecine. Vers 1443, il commença à enseigner à Prague, mais bientôt il en fut banni et relégué à Pilsen par les Calixtins. Il arrive en 1451 à Cracovie et s'inscrit au registre matricule de l'université en qualité de mag. Paulus de Praga, doctor artium et medicinae. En 1452, il fuit devant la peste et se réfugie à Breslau. Là il vit Jean Capistrano; mais ses relations avec les Hussites ayant été par hasard découvertes (il les invitait à venir à Breslau), il fut jeté en prison. Toutefois ayant fait amende honorable de ses fautes, et s'étant soumis à tout châtiment que prononcerait Capistrano, il recouvra la liberté. Il en profita immédiatement pour s'enfuir à Prague, malgré ses promesses; là il renoua avec les Hussites les liens qu'il avait été contraint de rompre. Mais n'ayant pas reçu le bon accueil auquel il s'attendait, il revint à Cracovie. Le sort le mit encore sur les pas de Capistrano. A l'instigation de ce dernier, Paul fut de nouveau emprisonné, en expiation
Mais le prédicateur franciscain remporta d'autres succès, fit la conquête de beaucoup d'âmes, à la gloire de Dieu et de son ordre. Zbigniew Oleénicki fonda au Stradom un couvent d' observants de S. François, de bernardins, comme on les appelle; bientôt on vit s'élever des monastères du même ordre à Varsovie, Posen, Koscian, Wschowa et Kobylin ^). Les bernardins devinrent rapidement très populaires en Pologne; car, tandis que les autres ordres étaient surtout composés d'étrangers, d'Italiens ou d'Allemands, la famille spirituelle de S. Capistrano n'accueille dés le début que des Polonais, prend un caractère tout-à-fait à part, et introduit même certains <;hangements à la règle ^). Ces bernardins devaient peu après rendre les plus grands services en Orient; en sorte que Capistrano fut indirectement un des agents actifs de l'union des Eglises.
de ses méfaits anciens et récents. Il semble qu'il ait critiqué les enseignements du moine et avancé quelques propositions hussites (Voir Dzieduszycki, Z. Oleénicki IL 412). Le cardinal Zbigniew intercéda en faveur de Paul auprès du pape Nicolas V (1453), assurant que ^'était un homme peu dangereux au fond et loin d'être un pécheur endurci. C'était surtout un original. Il est l'auteur d'un ouvrage qui, conservé à Cracovie, a longtemps passé pour le livre de magie de Twardowski (Pauli Paulirini olim Paulus de Praga vocitati viginti artium... liber. Cod. Jag. 257). En réalité c'est une encyclopédie des connaissances de l'époque. Voir Muczkowski, Pauli Paulirini viginti artium librum.., descripsit M. Cracoviae, 1835. Paul écrivit à tous les princes, séculiers ou religieux, implorant des secours. Il trouva enfin un asile en 14<)6, auprès du roi de Bohème. Georges Podjebrad. (Muczk. p. 15 et 59). Mais la fortune ne le traita point pour cela en enfant gâté: il obséda le roi de ses conseils, critiqua le gouvernement de son protecteur (p. 60) et fut en butte aux persécutions des Hussites. Il rappelle par bien des traits un autre tchèque, Paul Krawar qui, arrivé en suppliant chez Jagellon, importuna le roi de ses prétendues lumières, de ses mystérieux avis sauveurs. Cod. epist. IIL 513.
') Dlugosz. Hist. V. 217.
*) Voir l'article de l'abbé Chodynski »Les Bernardins en Pologne», dans l'Encyclopédie ecclésiastique.
Le XV-e siècle fut, comme nous l'avons vu, affamé de réformes; mais on ne se borna à de vaines clameurs: on commença par se corriger soi-même, afin d'offrir à ceux qu'on voulait ramener dans le bon chemin l'exemple d'une vie pieuse et sainte. Nous avons déjà parlé d'André Laskary, évêque de Posen, un des plus ardents conciliaristes du commencement du siècle, promoteur de la réforme des couvents au concile de Constance et dans le^ pays: il entretint de constantes relations avec les bénédictins de Melk et songea à la fin de sa vie à quitter son siège épiscopal pour venir se réfugier dans cette abbaye. Son meilleur ami, Paul Wladimiri passe ses derniers jours dans l'ordre des chanoines de Latran. Le basiléen Dersiaw de Borzynow devint aussi chanoine régulier. Pendant tout le XV-e siècle, en commençant par Jagellon, on projette d'introduire en Pologne l'ordre austère des chartreux; l'historien Dlugosz avait surtout pria à coeur cotte affaire, et il ne ménagea pas ses efforts pour la faire aboutir. Néanmoins toutes les démarches^ échouèrent.
La parole de Capistrano ne tomba pas donc pas sur une terre ingrate à Cracovie: elle y éleva les esprits, ranima la piété dans les âmes. De grands hommes illustrèrent à cette époque l'ordre des dominicains; les franciscains eurent en même temps de saints religieux, à la tète desquels brille Bernardin de Sienne^). La Pologne, elle aussi, fournit son ample contingent à ces bienheureux canonisés par l'Eglise. L'ordre restauré de S. François contribua beaucoup à cette floraison de sainteté. Dlugosz, à propos de l'établissement d'un couvent d'observante à Tarnow, parle de frère Jean de Meisztyn, fils de Spytek, qui, à la fleur de 1 âge, renonçant aux pompes et aux séductions du monde, abandonne les habits de soie du grand seigneur, pour la bure monacale et devient un
V Pastor, Geschichte der Papste 1. H2.
modèle de vertus pour tous ses frères en religion. La peste ravageant le pays, Jean soigne les malheureux malades avec un dévouement infatigable, jusqu* à ce qu'atteint à son tour par le fléau il rend sa belle âme à Dieu, en tenant dans ses bras l'image du Sauveur^). A Cracovie même, Simon de Lipnica, bachelier de l'université en 1457, édifie par sa piété ses confrères bernardins, et, après sa mort, est mis, en 1482, au rang des bienheureux. A Léopol, c'est Jean de Dukla, mort en 1484, après s'être rendu célèbre par des missions en Ruthénie; à Varsovie, c'est Ladislas de Gielniow^). Dans la même période, les autres couvents de Cracovie possédèrent aussi de saints religieux. Frère Isaïe, de l'ordre des augustins de l'église S. Catherine, élève à l'université en 1443, meurt en odeur de sainteté en 1471. Michel Gedrojc, issu d'une famille princière de Lithuanie, élève de l'université de Cracovie où il est reçu bachelier en 1465, passe sa vie au monastère de S. Marc à Cracovie; il est après sa mort, survenue en 1485, béatifié; en même temps, le bienheureux Stanislas Kazmierczyk qui, en 1461, avait été promu bachelier à l'université de Cracovie, ornait de ses mérites le couvent des chanoines de Latran de l'église «Corpus Christi«; il y vécut jusqu'en 1489. Enfin pour compléter cette énumération, ajoutons maître Jean Kanty et le prince Casimir, fils du roi, qui meurt tout jeune à Grddno, en 1484, et jette sur la dynastie et sur le pays l'éclat de sa vie sans tache.
Toutes ces dates si rapprochées témoignent éloquemment de quelque pure semence qui germait dans les àmes;*^) et la chaîne de toutes ces vertus court comme un magnifique lil d'or à travers les discordes et les tourmen-
*) Dlugosz, Liber benef. Opéra IX 4-79.
*) Zeissberg. Die poln. Geschichtsschreibung, p. 196.
') Voir les belles remarques de l'abbé Jean Kozmian dans son admirable article sur Casimir Jagellon. Oeuvres (Posen 1881), III, 128.
tes du siècle. L'amour de Jésus enflamma alors les âmes, leur inspira la soif du sacrifice, le mépris des grandeurs de la terre et des joies d'ici-bas. Dans beaucoup de couvents la règle fut rendue plus sévère, le régime devint plus dur. Le fameux professeur de l'université jagellonienne, Jacques de Paradis, n'ayant pas trouvé chez les Cisterciens de Mogila la discipline idéale qu'il cherchait, se rendit chez les austères chartreux en Allemagne. Les exemples sont innombrables de ce besoin de perfection, de cette émulation dans le renoncement et l'humilité.
Arrêtons-nous maintenant en la compagnie d'une des plus complètes personnalités du siècle, d'un homme dont la riche organisation résume en elle presque toutes les tendances, toutes les opinions de son temps. Il s'appelait Sendziwoj, de Czechel dans la Grande Pologne, ou plus exactement Sendziwoj Butconis de Czechel. Il est aussi désigné quelquefois par le diminutif latin de Sandko.
Ses études terminées à l'université de Cracovie, il entre à la faculté des artistes, à titre de professeur. Néanmoins, ayant été nommé chanoine de Gniezno, il se transporte dans cette ville où il s'établit et demeure à peu près constamment, de 1432 à I44I. Il quitta toutefois le pays vers 1438, pour se rendre au concile de Ferrare. Conciliariste irréductible, il venait à une assemblée convoquée par le pape. Fort jeune encore, il ne pouvait prétendre à aucun rôle marquant; mais il rechercha des gens et des entretiens qui pussent le confirmer dans ses préférences et dans ses convictions. C'est ainsi qu'il se lia avec le Grec Kosmas; et lui qui de l'Eglise grecque ne connaissait que ce qu'il en avait superficiellement appris chez les Ruthènes, voisins de la Pologne, recueillit de la bouche la plus compétente des renseignements fort précis et fort étendus. Les deux amis discutèrent souvent
ensemble sur les causes de la décadence de l'Eglise d*Orient, sur la simonie des prêtres, leur dépendance de l'Etat, les dangers menaçant le christianisme occidental; et Sendziwoj, sous l'impression de ces conversations, modifia singulièrement ses vues sur la mission des conciles. Peut-être parût-il alors à Bàle, mais ce fut en tous cas pour peu de temps. Il écrivait en effet plus tard qu'il avait été incorporé membre de ce concile. Mais là aussi il resta dans l'ombre; dans les actes de l'assemblée, il n'est même pas mentionné ^).
A son retour de l'étranger, il résolut d'approfondir, de compléter ses études théologiques: Paris l'attirait, Paris source principale de cette science. Ce désir devait bientôt se réaliser. Le chapitre de Gniezno décide, le 23 octobre 1441, que, en considération des mérites du maître et chanoine Sandko, actuellement à Paris, où il veut obtenir le doctorat, un subside lui sera accordé «pro studio continuando« ^). Les maîtres parisiens parlent de lui, en 1442, à leurs confrères de Cracovie, et ceux-ci le recommandent alors chaleureusement à ceux-là ^). Sendziwoj séjourne à Tours et à Troyes; l'évêque de cette dernière ville, Jean Leguisé (1426 — 1450) se montre très bienveillant pour le chanoine polonais et lui rend plusieurs services. Sendziwoj l'appelle plus tard son bienfaiteur singularissimus*). Mais c'est à Paris qu'il résida le plus souvent en ces an-
*) Cod. epist. 1. 2, 265. — Nous n'avons pu découvrir s'il fut a Bàle en 1438, ou seulement après 1442. Wiszniewski (Hist. de la littér. V. 28) dit, après plusieurs autres, que Sendziwoj envoya de Bàle à Dlugosz, en 1434, un mémoire: de tuenda conciliorum auctoritate. Mais nous n'avons pas retrouvé cet écrit, et les sources attestent que Sendziwoj était à Gniezno en 1434. Il y a donc erreur de date, et le fait même est fort douteux.
*) Monumenta medii aevi hist. (Cracovie 1894) XIII, 376.
») Cod. univ. Crac. II, 21.
*) Voir là-dessus une lettre de Sendziwoj, écrite avant 1458, dans le ms. Czart. à Cracovie n. 1310, p. 234.
nées, et les leçons qu'il y entendit lui laissèrent pour toute la vie une empreinte ineffaçable. L'Eglise de France avait adopté en 1438 la fameuse pragmatique sanction de Bourges. Cet acte qui admettait plusieurs décrets du concile de Bâle, arrachait en quelque sorte le clergé français à la direction absolue du Saint-Siège et posait les bases du gallicanisme. Il était surtout dirigé contre la simonie, contre certaines taxes payées à Rome; il respirait l'esprit conciliariste, revendiquait l'autonomie de l'Eglise nationale. Sur ces entrefaits, Sendziwoj arrive précisément à Paris où nombre de maîtres de l'université étaient tout acquis au nouvel état de choses. Dans un écrit postérieur, il parle ))de cette tyrannie des annates et des lourds fardeaux» dont la France s'est heureusement délivrée; il ne ménage pas les éloges à la pragmatique sanction, ni les expressions de reconnaissance à ses maîtres parisiens. Il fit bientôt des progrès remarquables et fut reçu bachelier en théologie. A ce titre il commença à expliquer au fameux collège de Navarre les sentences de Lombard. A ce propos le roi Charles VU, donna à Sendziwoj une récompense de vingt couronnes d'or. Cette libéralité ne tomba pas sur un ingrat: toute sa vie Sendziwoj se tint pour l'obligé du souverain ').
Malgré ses succès et ses efforts, Sendziwoj de Czechel n'atteignit pas au but désiré; il ne devint pas docteur en théologie. ))J'ai étudié et j'ai enseigné, racontait-il plus tard, les sentences à Paris dans les écoles de théologie, mais je n'y ai point obtenu de grade supérieur dans cette sciencea^). Il est, en effet, désigné dans un document de 1452 comme
*) Il dit dans cette lettre (ms. Czart. 1310. p. 234), quMl priera pro dno Carolo Franciae rege, qui ex sua regali munificentia, dum in venerabili Collegio Navarrae primum in sententias legeram principium viginti coronas auri mihi... donari fecit.
') Dlugosz Opéra I, 175: née ultra gradum aliquem in sacra pagina suscepi.
baccalarius formatus in theologia, titre que Ton donnait aux bacheliers après leur cours de sentences ^). Mille obstacles s'opposèrent à ce qu'il parvînt à ce doctorat si <5onvoité, et entre autres le manque d'argent. Il ne put couvrir les frais de ces promotions, qui, à sa stupéfaction, dépassaient soixante marcs. Ces dépenses énormes «ferment l'accès à ce grade pour les pauvres instruits et le donnent aux riches, moins instruits». Rentré au pays, Sendziwoj se décida à demander sa promotion à l'université de Cracovie, «dans le sein de sa première mèrec 11 offrit dans ce but quarante florins de Hongrie 2) aux maîtres, «patres concripti«, comme il les appelle avec ironie, et quarante autres florins pour être distribués aux pauvres. Mais les «patres concripti« refusèrent cette somme, trop mesquine, à leur avis. Ni Mathieu de Labiszyn, ni Barthélémy de Radom ne se laissèrent fléchir. Cela se passait sans doute en 1449^). Sendziwoj abandonna alors son projet; il vaudrait mieux, dit-il, donner cet argent aux malheureux que de le gaspiller de la sorte. Toute son acrimonie contre la cupidité du clergé se révèle déjà dans ses écrits de cette période. La vivacité de sa susceptibilité anime sa phrase, son style d'ordinaire médiocre et fort éloigné de la correction habituelle aux hommes qui avaient reçu comme lui une instruction étendue*).
*) Monum medii aevi XIII, p. 402.
') Le florin avait 30 gros, le marc, 48.
•) Voir la lettre à Dlugosz dans les Opéra 1, 172 — elle est identique en partie à celle du ms. Czart., 1310, 607—608 — elle en diffère en quelques endroits. Cette lettre fut écrite par Sendziwoj après le séjour à Piotrkôw où le roi l'avait appelé en 1453 (Cod. epist. 1. 2, 266). Il y dit qu'il s'est adressé à l'université de Cracovie pour sa promotion: ante quattuor circiter annos.
*) Dlugosz V, 193, avec l'exagération coutumière à notre pays, l'appelle: theologiae doctor parisiensis. Dans le ms. Jag. 638, une main inconnue a écrit que ce livre a été donné per magrum Sant-
Mais si le séjour en France ne lui procura pas le gracie qu'il ambitionnait, il n'en fut pas moins un moment décisif dans son existence, Paris désormais sera pour lui ridéal foyer de toute sagesse; bien des années après, il fait des voeux pour que la civilisation de la noble nation française se répande sur toute la terre (a celeberrima natione vestra ultra alias ingénie praeclara in inferiores bas diffundatur oras)*). 11 avait été séduit à jamais.
La date de son départ de Paris et de son retour en Pologne ne peut être bien fixée; il est probable que cela eut lieu après 1445. En 1450, il est vicaire in spiritualibus de l'archevêque de Gniezno*), et en qualité de prélat de la même ville, il va paraître sur une vaste scène. A la mort de Ladislas Oporowski (1453) le roi Casimir s'étant prononcé pour l'élection de Jean de Sprowa, Sendziwoj soutint au contraire Thomas Strzempihski. En conciliariste, persévérant il défendait la liberté des choix des chapitres, dictés par l'Esprit Saint, contre les choix dictés par le roi. Casimir le manda à Piotrkow et eut avec lui un long entretien: avec la plus grande franchise Sendziwoj ouvrit son âme au souverain, et, sans se laisser intimider par les menaces, le supplia de ne pas porter aux sièges épiscopaux des jeunes gens sans expérience. Il se fit le défenseur des théories des conciles, des libertés de l'Eglise et en même temps l'interprète de tous les griefs du camp de Zbigniew: »Tu sais faire de longs sermons«, lui répliqua le roi qui, loin de prendre ombrage de l'audace de Sendziwoj, lui offrit l'évêché de Wilna. Sendziwoj s'excusa de ne pouvoir accepter cette offre: il ne connaît pas la langue lithuanienne, il est trop vieux et désire d'ailleurs rester à son poste modeste; un évêché ne le
konem, licentiatum in theologia in Parisiis studiis theologiae vacantem.
^) Ms. Czart. 1310, 2U.
') Monum. medii aevi XIII, 390.
tente pas^). L'éloquence hardie de Sendziwoj allait bientôt avoir encore une occasion de se déployer devant le roi. La guerre avec la Prusse éclata en 1454. Tout le parti d'Olesnicki y était opposé, non moins qu'à la soumission de l'Ordre teutonique. Sendziwoj ne partageait pas <5ette opinion; il trouvait au contraire que l'accession à la Pologne des territoires appartenant aux Teutoniques était une nécessité, un immense avantage. Aussi, lorsque au début des hostilités, la campagne s'annonça comme compromise et que le désastre de Chojnice vint porter l'épouvante en Pologne, il se garda bien de prétendre que la défaite était le châtiment de l'illégitimité de cette guerre; il voulut n'y voir que la punition des fautes commises par la nation, surtout par le roi*). Ardemment ^pris de liberté, il ne pouvait pardonner au prince les empiétements sur les droits et les biens de l'Eglise, l'intrusion dans les affaires ecclésiastiques. Le monarque «'étant arrêté à Brzesc, après la bataille de Chojnice, Sendziwoj se disposa à l'y rejoindre. Mais avant de partir, revêtu d'un cilice, il passa des nuits entières en prière devant une image du Rédempteur, qu'il avait rapportée "de Paris, implorant Dieu, dit Dlugosz, de lui révéler les motifs pour lesquels la Pologne avait été vaincue, malgré la justice de sa cause. Dieu lui fit connaître que la faute ■en était bien plus au roi qu'au pays; c'était la conduite 4e Casimir qui avait attiré cette catastrophe sur la patrie. Sendziwoj se mit alors en route pour Brzesc; à pied, un bâton à la main, revêtu du cilice, il alla, comme un pèlerin, un envoyé de Dieu. A peine arrivé, il parle au peuple; il obtient ensuite une audience du roi. Parvenu en la présence du monarque, il lui transmet la révélation divine, lui dépeint la colère céleste et lui fait entrevoir de nouveaux malheurs s'il persiste dans le mal.
>) Cod. epist. I, 2, 266.
•) Dlugosz V, 193 et 230.
Morawski. U |4
Il serait injuste et injurieux pour Sendziwoj de ne voir en lui que Tinstrument du parti politique qui lui avait confié cette mission. Ce rôle jurerait avec la piété profonde, la sainteté d'une vie à bon droit renommée. Il fit ces démarches absolument convaincu que le roi, en intervenant dans les choses spirituelles, péchait contre TEsprit- Saint; dans une exaltation presque mystique, il sentait en lui le souffle des prophètes d'Israël, et il se croyait appelé comme eux à redresser les torts des grands de la terre. Sans aucun doute il avait raison de vouloir préserver l'Eglise de la domination civile; mais il se laissa trop entraîner, aveugler par son zèle. Ce n'était pas le roi, mais la nation indisciplinée et négligente qui avait amené la déroute de Chojnice; c'est la voix de Skarga, non celle de Sendziwoj, qui alors eût dû se faire entendre. Sendziwoj fut beaucoup mieux inspiré à la diète de Piotrkow, en 1456, lorsqu'il excita le peuple à la pénitence et au combat, en citant Démosthène qui par l'évocation des souvenirs de Marathon, d'Artemisium, de Salamine, des héros tombés pour la patrie, faisait naître l'enthousiasme dans les coeurs des Athéniens.
Mais depuis longtemps Sendziwoj songeait à se retirer dans les murs d'un cloître, pour y chercher le repos et s'y livrer à la méditation. Il résolut de se taire admettre parmi les chanoines réguliers de S. Augustin, religieux qui s'adonnaient à l'étude et à l'instruction de la jeunesse; le statut de cet ordre permettait des relations avec le monde, et accordait une certaine liberté d'action. Ces chanoines avaient plusieurs monastères, entre autres celui de Klodawa, dans les environs de Lenczyca, maison fondée en 1429 par Jagellon, à l'instigation de Paul Wladimiri ^).
») Voir Dlugosz IV, 567 et Malecki. Histoire et littérature (1896) p. 296.
C'est là que Sendziwoj se réfugia. Nous lisons dans les actes du chapitre de Gniezno, à la date de 1458, que magister Santko veut quitter Gniezno pour le couvent^); ce projet ne tarda pas à être mis à exécution. Il s'ensevelit donc dans une cellule de moine, comme tant d'ardentes personnalités de cette époque qui, affligées par le spectacle des iniquités des hommes, après avoir prêché la pénitence, se donnèrent elles-mêmes en exemple et se sacrifièrent à Dieu. Il entra au couvent, pour s'enfermer en lui-même, préparer pour le prochain le pain de vie, et, par le travail, la vertu, monter vers la perfection, édifier le pays. Il sortit parfois de sa retraite pour faire entendre des exhortations ou donner des conseils. En 1463, il paraît à la diète de Brzesc, en qualité de praepositus des chanoines réguliers de Klodawa. Il y prend la défense des droits du roi contre les Teutoniques; il discute avec le légat du pape, Jérôme Lando, au sujet de l'excommunication lancée sur les habitants de Dantzig, Thorn et Elbing*). Les rapports avec le roi étant devenus plus tendus, à cause des élections épiscopales, le vieil avocat de l'indépendance de l'Eglise, »veteranus miles Christi«, comme s'exprime Dlugosz, protesta avec la même fermeté, la même vigueur. Il parla au cours du wbellum spirituale«, pendant le conflit à propos de l'évêché de Cracovie (1460—63), où le roi prétendait imposer au chapitre Jean Gruszczynski ^). Enfin, chargé d'années, «dans ses derniers jours«, comme il l'écrit à Dlugosz, il expose longuement ses idées sur l'Eglise*).
*) Monum. medii aevi XIII, 429: mgr. Santko intendens recedere de Gnezna in monasterium. Il rend les livres empruntés à la bibliothèque et fait don d'un calice doré à la cathédrale.
») Dlugosz V, 370.
''^) Voir Zeissberg. Poln. Geschichtsschreibung 227. Il y cite d'après le Cat. des ms. de la bib. Zaluski, 33 n. 88 un écrit de Czechel aqua dissidium inter Casimirum regem et praelatos atque canonicos de electionibus ad pontifîcatus canonice faciendis exortum copiose exposuit».
*) Codex epist. 1, 2, 266.
Son mémoire, daté de Klodawa, (1472) est pour ainsi dire le testament d*un homme pour lequel les décrets des conciles, surtout ceux du concile de Bâle, furent jusqu'à la mort Tunique règle de conduite, l'unique base des croyances. ))Car ces décrets, moi, humble serviteur, incorporé sous serment à ce concile, je suis obligé de les observer toute ma vie«. 11 dit que jusqu'à ce jour l'Eglise d'Occident est dévorée par la simonie, par ces contributions variées au Saint-Siège, contre lesquelles les conciles avaient protesté, et que ces funestes pratiques peuvent perdre l'Eglise.
Il blâme les princes qui distribuent les évêchés à leurs créatures; il s'élève contre la pluralitas benefîciorum, la réunion de plusieurs prébendes dans la même main. Tout ce document où brille la grandeur d'âme de Sendziwoj montre aussi l'inébranlable attachement aux principes une fois adoptés, qui caractérisa ce combattant de l'époque conciliariste. «Je souhaite, je demande, écrivait-il vers 1458^), que la lumière des décrets du saint concile de Bâle éclaire l'Eglise universelle».
Il désirait plus encore. Dans cet esprit si éminemment doué, à côté des aspirations du confesseur et de l'apôtre, régnaient des passions plus terrestres, des complaisances pour les belles-lettres, pour les progrès de la pensée. Il savait porter le cilice. et à l'imitation des prophètes d'Israël courber les foules et les potentats sous son éloquence vengeresse; mais il savait aussi, dans la solitude de sa cellule, se réjouir des conquêtes de son siècle, lire et relire ses auteurs favoris, parmi lesquels les anciens tenaient une place honorée. Dlugosz lui fait hommage de la vie de S. Stanislas, et dans sa longue dédicace, il appelle son grand ami «Pierii vir spiritus«, cultivant également les sciences sacrées et profanes. 11 le prie en même temps de corriger les inélégances de ce livre, de lui prêter le
') Ms. Czart. 1310, 234: id desidero et illud suspiro, ut sacri
Concilii Basiliensis decretorum lux in universali luceat ecclesia.
secours du savoir et du goût^). Dans sa réponse, écrite à Klodawa en 1466^), Sendziwoj se récuse; il repousse avec modestie les éloges de Dlugosz. Il paya plus tard sa dette de reconnaissance envers Tauteur en composant un résumé de cette biographie de Dlugosz, aOn de la rendre plus accessible au clergé et de contribuer ainsi à répandre les ouvrages de son ami le plus cher. En général il écrivit beaucoup à Klodawa^). Ces produits de ses veilles ont été en majeure partie perdus; mais un monument de cette activité nous est parvenu: il suffît à prouver la diversité des occupations scientifiques du moine de Klodawa.
Nous avons déjà signalé l'éveil de l'histoire en Pologne, sous Timpulsion de Tépoque et des inspirateurs des intelligences dans le pays. Nous avons vu naître ce mouvement autour de Zbigniew Olesnicki. Sendziwoj Czechel se laissa lui aussi entraîner par ce courant: il recueillit avec soin les récits de nos chroniqueurs anciens et modernes, et de ces compilations naquit un gros codex historique qu'il offrit ensuite à la confrérie de Klodawa*). U contient Gallus et Jean de Czarnkow, ainsi que plusieurs notes de Sendziwoj lui-même; on y trouve aussi la relation de Paul de Venetiis (Marco Polo): »de conditionibus et consuetudinibus orientalium«. L'Orient était alors en vogue; les succès des Turcs, la chute de Constantinople avaient tourné les yeux effarés de l'Europe vers ces contrées. Enéas Sylvius déclare que Platon et Homère sont pour la seconde fois descendus au tombeau; il tremble pour l'avenir de la chrétienté et, en 1461, déjà pape, il publie son livre »Asia«, décrivant l'Asie mi-
^) Opéra I. 2.
') Ibid. 172.
^) Damalewicz, Séries archiep. Gnesn. p. 252.
*) Ms. dit de Sendziwoj à la bibl. des princes Czart. 1310. Voir aussi Lelewel: La Pologne au moyen âge IV, 467. — Bielowski, Mon. Pol. 1, 387 et II, 461.
neure et la Turquie. On retrouve toutes ces appréhensions, tous ces sentiments chez Sendziwoj. La lettre qu'il adressa en 1458 aux maîtres parisiens^), est encore toute frémissante de la terreur causée par la prise de Constantinople; et ces inquiétudes, ces alarmes ne le quittèrent plus jusqu'à la mort 2). Il aurait donc dû donner toute son approbation aux desseins de Pie II et du congrès de Mantoue; mais chez le vieux conciliariste vivait sans doute la conviction qu'il n'y avait de salut pour l'Europe que dans la convocation d'une nouvelle assemblée oecuménique.
Sendziwoj en parlant des Turcs, tout comme Eneas, -exprimait des craintes non seulement pour l'Eglise d'Occident, mais encore pour toute la civilisation occidentale. Le ))Pierii vir spiritus« avait le culte de la beauté antique. A la diète de 1456 il avait invoqué Démosthènes; plus tard, les citations de Pline, de Cicéron, de Sénèque, de Démosthènes encore se pressèrent sous sa plume ^). Dans son âme l'amour de la renaissance des lettres voisinait avec celui du christianisme. Même loin du monde, dans la paix solitaire de son couvent, il rendait hommage aux muses charmeresses; il écoutait leur voix, partagé, comme beaucoup de ses contemporains, entre l'ardente folie de la croix, et les enchantements des sirènes de l'antiquité. Lorsque Dlugosz le félicita de sa diction classique, de son penchant pour la poésie, ))j'ai rougi, répondit-il, de vos compliments au sujet des »Camenae«, car je n'aurais pas dû
>) Cod. Czart. 1310, 234
*) Voir Cod. ep. 1. 2, 266. Sur la sollicitude de Sendziwoj pour rOrient. Korytkowski, Les prélats et chanoines de Gniezno I, 174.
») Lettres de 1469. Ms. jag. 2H67, 823. Ces citations de Démosthènes pourraient faire supposer que l'ami du Grec Kosmas connaissait la langue grecque. Rappelons toutefois qu'au commencement du siècle Leonardo Bruni avait traduit Démosthènes en latin, et que Nicolas V favorisait les traductions d'auteurs grecs. Voir Voigt, die Wiederbelebung des kl. Alterthums, II, 165 et 181.
me laisser séduire par leur chant, mais plutôt ne considérer que la croix du Sauveur Jésuscc *).
Cependant les «Camenae» ressuscitées avaient pour lui un attrait invincible. Nulle part on n'en trouve un témoignage plus irrécusable que dans la lettre qu'il écrivit de Klodawa, en 1469, à Jean Lutek de Brzezie, évoque de Cracovie^). Le début de cet écrit est un véritable manifeste humaniste. On sait combien les humanistes attachaient d'importance à Fart épistolaire, combien ils s'efforcèrent de relever ces écrits, de leur donner Tampleur d'un mémoire, et, d'un autre côté, de les émailler de tous ces légers ornements du style qui caractérisent les épîtres des anciens. Pétrarque fut le vrai rénovateur de ce genre au moyen âge. A l'imitation des Romains, il remplaça le » Vousa médiéval par le »Tu« antique ^), Sendziwoj, lui aussi, s'adresse avec cette familiarité classique à l'évêque de Cracovie. Il adopte ^l'usage de l'antiquité», et parle à son correspondant au singulier, parce que c'est ainsi qu'Adam en usait avec Dieu, S. Paul dans ses épîtres, et tous les auteurs anciens. Sendziwoj s'écarte de la tradition du moyen âge «qui a prévalu chez les Allemands et chez nous, et qui est contraire à l'éloquence italienne ainsi qu'à la délicatesse des Français» *). Il se fait donc ici le champion de l'humanisme: il ne s'agit, il est vrai, que d'un détail, mais ce détail était le signe où se reconnaissaient les adeptes des nouvelles doctrines littéraires, et dans tous les grands mouvements de la pensée humaine, elles sont nécessaires, ces marques de ralliement, pour grouper les prosélites et en augmenter le nombre.
') Dlugosz, Opéra I, 174.
*) Ms. jag. 2367, 323 et suiv.
•) Burckhardt, Cultur der Renaissance I, 274. — Voir aussi Herrmann, Die Réception des HumaDismus ia Nûrnberg (1898), p. 38-39.
^) Qui mos apud nos inolevit, Polonos et Aliuanos, Italorum eloquentiae et Gallorum facetiae contra rius.
La lettre de Sendziwoj à Lutek de Brzezie est encore fort intéressante à d'autres points de vue. Elle fut écrite à propos d'une sculpture exposée depuis deux cents ans à tous les yeux dans Téglise des dominicains de Cracovie, et représentant la Vierge Marie, étendue sur un lit^ après la naissance de Jésus-Christ. Cette image blessait Sendziwoj: à son avis, elle était contraire à l'enseignement des Pères et de l'Eglise; elle faisait de la Mère de Dieu l'égale des simples mortelles après renfantement. Il était donc entré en campagne, et depuis plusieurs années il réclamait avec force la suppression de cet ouvrage scandaleux; il multiplia les lettres et les discours, avec l'obstination qui lui était propre, contre cette composition indécente. Lors de la diète de Piotrkôw en 1468, il eut à ce sujet de vives altercations avec le provincial des dominicains. On allégua le temps qui avait déjà accoutumé tout le monde à cette image, et Sendziwoj répondit: ))le Seigneur a dit: Ego sum veritas et vita, et non: Ego sum consuetudow. Tout cet écrit de Sendziwoj est pleia de feu et de verve, quoiqu'il se dise vieux, ridé et aux portes du tombeau; cette question lui tenait à coeur depuis bien des années, et il n'eût point de cesse qu'elle ne fût tranchée selon ses désirs. Il provoqua en discussion devant l'université de Cracovie le provincial des dominicains^). L'ancien maître de l'école jagellonienne voulait la prendre pour juge de cette joute oratoire avec son adversaire '^).
Ce provincial était alors Jacques Godziemba de Bydgoszcz, qui fît contracter l'union de l'université avec les dominicains en 1450; il y occupa lui-même pendant
') Respondebo tibi in Cracovieasi univers! tate de ipsa imagine.
*) Nous savons d'autre part; d'après le ms. de la bibl. jag. n. 1943, que Sendziwoj après son entrée au couvent de Klodawa, explique à l'université les règles de son ordre. Voir dans ce ms. p. 409: Incipit régula . . . Augustini , . . De clericorum canonicorum vita, et p. 416: Explicit régula..., per Vener. mag. Sandivogium studii Crac . . . féliciter est pronuntiata in univ. Crac. A. D. 1463.
un certain temps une chaire de théologie^). La contestation au sujet de la sculpture en question n'était qu'un prétexte sous lequel se cachaient de bien plus graves désaccords. ' Le concile de Bàle avait mis en honneur la dévotion à la Sain te- Vierge, en proclamant le dogme de Tlmmaculée Conception. Bonfili, l'envoyé du concile, avait jadis prêché cette doctrine à Cracovie, et plusieurs maîtres, Paul de Pyszkowice entre autres, l'avaient accueillie avec ferveur., On ne saurait donc s'étonner que le conciliariste convaincu Sendziwoj en fût aussi tout pénétré. Cependant les dominicains s'étaient montrés contraires à cette théorie, et dès le XlV-e siècle, avaient été mainte fois aux prises avec l'université de Paris qui tenait pour l'Immaculée Conception 2). Le célèbre Oerson combattit alors les arguments des frères de S. Dominique. Dans la querelle cracovienne dont nous venons de parler, il y avait au fond le même antagonisme: elle n'était qu'un lointain écho des anciens dissentiments avivés par le concile de Bâle^).
Nous ignorons comment se termina l'affaire. La passe d'armes de Sendziwoj de Czechel en l'honneur de la Sainte- Vierge fut un des derniers actes de sa vie. Au déclin des jours, il s'enferma dans sa cellule de Klodawa, ne s'occupant plus que de l'amélioration de son ordre *). Il mourut en 1476, léguant une foule de travaux manuscrits à la bibliothèque de son couvent^).
Cette belle flgure présente une double face: d'un côté il pleure sur le passé qui s'écroule; de l'autre il sourit
') Voir sur ce personnage Zeissberg: Kleinere Geschichtsquellen 151: qui 27 annis rexit provinciam Polonlae.
*) Voir Schwab: Johannes Gerson, p. 91—95.
•) Jean de Komorow parle dans sa chronique (Monum. Pol. V, 208) des «impugnatores . . . iraraaculatae Virginis Matriae conceptioni insultantes, praecipue patres ordinis Praedicatorura».
*) Monum. Pol. V, 976.
«^j Ibid. 977.
à l'aurore de Tavenir. Cet homme enthousiaste se jette avec passion dans la mêlée, et combat sans relâche pour ce qu'il aime, contre ce qu'il réprouve, ce qui lui semble condamnable; il admire le beau, il l'admire avec une tendresse convaincue, une vivacité constante. Du fond du cloître, il écoute avec sympathie monter la marée des temps nouveaux, il entend les pulsations de la vie publique, il salue l'ascension de l'humanité, comme s'il eût senti que »Et hic dii suntc(.
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