CHAPITRE IL
L'université dans la seconde moitié du siècle. Les trois facultés supérieures.
L'université et Casimir Jagellon. — L'esprit de conciliation de Casimir écarte les premiers conflits et Tuniversité sert dès lors fidèlement
le roi. — Jacques de Szadek.
Biens de l'université. — Nouvelles fondations. — La cure de S. Nicolas. — Nouvelles coUégiatures: chaires de Jean Dombrowka, du Corpus Christi à Olkusz, du Corpus Christi à S. Florian, de S. Thomas, de S. Donat. de Rudowski.
Le collegium minus et son développement: 1464 et 1476. La faculté de théologie. — La théologie à cette époque; quelques maîtres. — L'université et sa mission à l'égard de la Lithuanie et de la Ruthénie. — Le catholicisme et l'orthodoxie. — Politique de Casimir Jagellon. — Le prince Alexandre, grand-duc de Lithuanie. — - Les franciscains, l'université et la » Réduction» des Ruthènes. — Deux camps. — Jean d'Oswiecim Sacranus représente dans cette affaire l'université et ses principes. — Sa vie; son activité publique et scientifique. — Il forme transition entre le moyen âge et la renaissance. Tendances de la scolasiique du temps. — Le Scotisme dominant à Cracovie. — Nicolas de Bystrzykow. — Jean de Stobnica, son
élève. Stagnation de la scolastique.
La faculté des décrets. — Nouvelles chaires. — La bourse des canonistes. — Quelques décrétistes de l'époque. — Le droit romain et son étude à Cracovie au XV-e et au commencement du XVI-e siècle. — Ostrorog. — Jean Ursinus. — Joannes Silvius. Ludovicus Aliphius. —
Pierre Tomicki.
La faculté de médecine. — Bâtiments de cette faculté. — Pénurie de médecins. — Incorporation de docteurs gradés à l'étranger. — Dé-
foctuosités de cette faculté. — Les barbiers et les charlatans pratiquent conjointement avec les docteurs. — Balinski. — L'humanisme favorise la médecine. — Maladies de Tépoque. — Les principaux médecins en Pologne: Pierre Gaszowiec, Grzymala. — Jean Wels. — Jacques de Boxice, ami de Callimaque. — Jean de Regulis, un des meilleurs professeurs cracoviens de l'époque; sa longue carrière. — Jean Ursinus. — La faculté de médecine s'améhore au commencement du XVI-e siècle. — Seconde chaire de médecine à l'université. — Miechowita. — Adalbert de Szamotuly. — Adam de Bochyn. ■—
La médecine et l'humanisme.
Lorsque le nouveau monarque fît son entrée à Cracovie en 1447, le maître Jean de Ludzisko fut chargé de le saluer et d'être Tinterprète des sentiments et des voeux de Tuniversité ^). Il est indifférent que ce discours ait été ou non prononcé devant le souverain; il n'en est pas moins l'expression des dispositions qui régnaient alors dans les murs de la première école du pays. Des éloges pompeux, des protestations de respect et de dévouement en constituent la trame. Mais dans cette phraséologie banale, s'est glissée une timide allusion à la liberté et aux droits du peuple, allusion dirigée surtout contre l'odieux fardeau des »stations«, objet des récriminations répétée.^ des opposants, pendant une longue suite d'années, surtout sous le règne de Casimir Jagellon. Dès 1424, André Laskary, évêque de Posen, se plaint de ces stations; et depuis de tous côtés se multiplient constamment les doléances sur l'obligation de recevoir et d'héberger le roi, ainsi que sa suite, dans les terres épiscopales ou conventuelles 2). Jean de
') Cod. epist. III, 13.
^) Voir là-dessus Cod. epist. II, 174 — Jean de Ludzisko dit que les paysans gémissent sous le joug de l'oppression; que le nouvel oint du Seigneur est appelé à faire cesser «cette servitude des paysans, le plus grand des maux, la plus grande calamité pour des hommes libres, et à rendre la liberté aux populations chrétiennes du roj'aume». «Liquet enim, ajoute-t-il, quod omnes homines na-
Ludzisko toucha donc à une des cordes sensibles de l'opposition, à un des griefs que Zbigniew Olesnicki ne craignit pas d'exposer au roi, en mainte occasion ^).
Ce passage de la harangue rectorale montre qu'alors il y avait aussi des mécontents à l'université. Des divergences plus sérieuses allaient bientôt éclater entre le jeune prince et les maîtres de l'école, au sujet de certaines questions ecclésiastiques. La scission s'accentua lorsque le roi se rangea sous l'obédience de Nicolas V, tandis que l'université persistait dans celle du concile. En 1448, le roi somma plusieurs fois en vain les maîtres de l'université de signer l'obédience. Malgré cette résistance, le roi, conciliant et bon, refusa de jeter en prison les récalcitrants, comme le lui conseillait le nonce du pape. En 1449 enfin, l'université vint à résipiscence et l'entente se fit sur les points en litige. Mais l'esprit d'opposition couva longtemps encore au CoUegium, entretenu sans doute par le puissant chancelier, Zbigniew Oleénicki. Le traité »Contra Cruciferos« de Zbigniew de Gora qui, en 1454, s'inscrivit à l'université et, l'année suivante, peut-être sous l'inspiration de ses maîtres, de Jean Dombrowka en particulier, poussa ce juvénile cri de guerre, est une manifestation non équivoque de cet esprit. Ce traité en effet est dirigé contre les ))iuniores« qui remplaçaient dans les conseils du roi») les bons serviteurs, les guides expérimentés et sages. L'auteur écrit «iustitiae zelo et amore patriae«; cependant cette iustitia n'est pas impartiale. Elle se voue à la défense de l'ascendant compromis du clergé dans les conseils du roi.
Mais les nuages se dissipèrent bientôt; les difficultés
tura genuit aequales». Les paroles dépassaient certainement les intentions.
et 152.
») Caro, Gesohichte Polens, IV, 460.
*) Monum. Polon. IV. 143. Voir les remarques de Balzer p. 147
s'aplanirent et la mort d'Olesnicki mit fin à tous les malentendus.
Le roi Casimir Jagellon avait le don de gagner les coeurs et la rare sagesse d'oublier les injures et de pardonner à ses adversaires. Il donna pendant tout son règne de nombreux exemples de cette grandeur d'âme. Il n'en voulut pas à Jacques de Sienne de l'obstination que celui-ci apporta à faire valoir sa provision à l'évêché de Cracovie^ et il ne mit aucun obstacle à la nomination de Jacques à un autre évêché. Dlugosz qui dans cette affaire s'était montré l'implacable ennemi de la volonté royale et s'était attiré de sévères punitions, fut ensuite chargé de l'éducation des enfants royaux. Casimir était au plus haut point jaloux de son autorité souveraine et n'admettait guère qu'on la contrecarrât; mais avec cette volonté despotique, il était d'une indulgence sans égale et d'une bienveillante simplicité. Dans son intérieur les orages étaient inconnus; il fut un fils, un époux, un père incomparable, et sa vie de famille, vraiment exemplaire, s'écoula dans l'accomplissement de tous les devoirs, sans tache, fermée aux désordres qu'engendrait trop souvent la corruption grandissante. Il portait dans ses relations avec les autres la sérénité dont il ne se départait jamais avec les siens. Le médecin humaniste Jean Ursinus, dans une lettre écrite après la mort de ce prince, atteste éloquemment toutes ces hautes qualités. «C'était le modèle de la chasteté, dit-il; jamais on ne vit monarque plus chrétien, plus humain, plus doux; le monde n'a pas encore connu de meilleur souveraina^).
Aussi les bons rapports de l'université avec le roi se rétablirent-ils promptement. Car, quoique Casimir fut »ungelart der Schrift«, pour employer les expressions de l'auteur de la chronique hanséatique, Bernt Stegmann, il fut en même temps «Klug und weise in der Vernunft« et ne négligea rien pour s'attacher les maîtres. Par acte
') Caro, Geschichte Polens V, 1002.
spécial, promulgué en 1456, Casimir confirme tous les droits et privilèges accordés à l'université, en récompense du zèle qu'ont apporté les professeurs à le seconder, comme des )>athletae fideles« ^). Aussi lorsque à la mort de Strzempiûski éclata le «spirituale bellum«, au sujet de la succession de ce prélat, l'université ne prit point le parti du parent d'Olesnicki, Jacques de Sienno; elle adressa au contraire au pape une supplique où elle demandait l'acquiescement aux désirs du roi. Cette supplique, datée du 26 juin 1461'^) affirme au Saint-Père que le roi a été jusqu'alors »religionis christianae devotissimus cultor«, «totius cleri fautor singularisa, et l'implore de ne pas le pousser dans les bras des ennemis de l'Eglise. Cependant, Jacques de Sienno, se considérant comme Tévêque légitime, châtia avec rigueur la résistance de l'université et frappa d'interdit deux maîtres qui, paraît-il, étaient à la tète de l'opposition contre le protégé du pape: Nicolas de Lanka et Jean Dombrowka^). Le roi l'emporta enfin; avouons toutefois que le choix de Jacques de Sienno, comme chancelier de l'université et évéque de Cracovie, eût été à tous égards préférable à celui de Jean GruszczyAski, le candidat royal.
L'université se montra donc en ces conjonctures »fidelis athleta« du souverain. A partir de ce moment elle lui prêta le concours le plus constant, lui donna pendant tout son règne l'appui de son savoir et de ses conseils; les décrétistes surtout furent souvent envoyés en mission diplomatique, lorsque la défense du trône ou du pays était un jeu. Maître Mathias de Racionz *) part pour Rome avec Jean de Rytwiany, en 1461, pour décider le pape à révoquer la provision de Jacques de Sienno^).
^) Cod. diplom. univ. Crac. II, 161.
») Cod. univers. Crac. II, 202.
^) Cod. epist. III, 107.
*) Dlugosz. Opéra I, 432.
*) M. Karbowiak a rassemblé quelques matériaux pour la bio-
En 1462, la maison régnante des Piast de Mazovie s'étant éteinte, Casimir voulut annexer à la couronne certains territoires, ceux de Rawa, Gostyn et Belz. A cet effet il convoqua un congrès à Lenczyca, où les docteurs es décrets Jean Dombrowka, Nicolas de Kalisz et Jacques de Szadek démontrèrent les droits du roi à cet héritage et soutinrent la politique et les projets de leur mandant^). Le tribunal constitué à la diète de Piotrkow pour juger cette affaire, entendit aussi Nicolas de Kalisz ainsi que Jean Dombrowka et débouta de leurs prétentions Catherine de Mazovie, veuve du prince Michel, et Conrad, duc de Varsovie*). La partie adverse voulut en appeler à un arbitre, soumettre le litige à l'appréciation d'une université italienne, preuve péremptoire de la considération dont jouissaient encore alors ces institutions, asiles de la science du droit*). La guerre de Prusse et les négociations auxquelles elle donna lieu fournirent aux maîtres de Cracovie de nombreuses occasions de paraître dans l'arène publique. En 1463, Jean Dombrowka, Jacques de Szadek, Mathias de Racionz se rendirent à Brzesc de Kujawie pour défendre devant le nonce du pape, Jérôme, la cause du roi et de la Pologne *). En 1465, vinrent les pourparlers pour la paix, à Thorn. Jean Lindau, historien de la guerre de treize ans, rapporte que la délégation polonaise se composait de plusieurs grands dignitaires et »anderen Thumherrn und grossen Doctores und gelarten und weisen Mannen«. A la tête de ces derniers se trouvaient Jacques de Szadek, Jean Dombrowka et l'historien Dlugosz^).
graphie de Mathias et les a publiés dans «L'école cathédrale de Kujawie». Revue trimest. hist, XII. 1898, p. 769.
*) Dlugosz. Hist. V, 358.
•) Cod. epist. III, 117.
•) Dlugosz. Hist. V, 381.
*) Ibid. V, 369.
*) Dlugosz. Hist. V, 390. Zeissberg, Polnische Geschichtsschreibung, 232.
Jacques de Szadek surtout parla au nom de la Pologne; il est possible que Dombrowka ait aussi pris la parole ^),
Jacques de Szadek est un diplomate des plus actifs, possédant toute la confiance du roi Casimir Jagellon. Il avait été reçu maître en 1432, et il vint à Bâle en 1441; nous n'avons d'ailleurs que fort peu de détails sur cette première période de sa vie. Il dut de bonne heure se rapprocher de Casimir Jagellon, puisque celui-ci Fanoblit en 1455 et lui permit de prendre le blason Wieniawa, en récompense de ses services et de son savoir. 2) A partir de 1457, au cours de la campagne de Prusse, son nom figure à toutes les pages du livre de Dlugosz. Il est continuellement à l'oeuvre en qualité de représentant du roi de Pologne.*) La paix de Thorn termina la guerre de Prusse; Jacques prit une large part à la conclusion de ce traité. Plus tard, de 1473 à 1475, pendant le conflit polonohongrois il sert de médiateur entre son souverain et Mathias Corvin.*) Cette absorption par la politique l'empêcha d'acquérir à l'université la place et le renom qu'il méritait. Il ne devint recteur qu'à la fin de sa vie en 1475/6. Toutefois son administration fut signalée par une réforme importante dans l'histoire de la grande école. Nous nous en occuperons plus loin.
Elle était bien dans la pensée du fondateur, cette action politique des maîtres de l'université: aussi devintelle traditionnelle. Les princes n'avaient-ils pas créé ces institutions en partie pour avoir sous la main une ruche d'hommes instruits et rompus aux choses du droit? Et Paul Wladimiri dans les premières années du XVe siècle n'avait-il donné le noble exemple du savoir dévoué à l'Eglise et à la patrie?
*) Monum. Poloniae IV, 194;— 5.
*) Cod. Epist. I. 2. 162.
») Voir Dlugosz. V. 243, 370, 382, 390, M5, 451.
*) Dlugosz. V. 578, 632.
Morawski. II. 15
A partir de ce moment le Studium prospère et se développe ; sa fortune augmente et il voit croître le nombre de ses maîtres et de ses élèves, c'est-à-dire de ce qu'on désignait sous la dénomination de ))Supposita«. La maison des artistes surtout fut particulièrement favorisée et s'enrichit de nombreux dons et legs ; aussi vit-on le roi et la ville faire à de fréquentes reprises, au cours du XV-e siècle, des emprunts à l'université. Elle effectuait ces prêts, et touchait des intérêts annuels; c'est-à-dire qu'elle acquérait ainsi un ))census«, résiliable au remboursement de la somme avancée. L'argent était donc versé sous condition de »Wyderkaf« ou rachat, comme cela s'appelait à cette époque. La ville de Cracovie obtint de la sorte des secours considérables en 1445, 1451, 1455, 1456, 1462, 1502. \) Les fonds s'amassant à la caisse principale de l'université, au collegium, étaient de provenances diverses : les legs en constituaient une partie ; les domaines, comme Boszczyn, y envoyaient leurs revenus; enfin certaines collégiatures, certains bénéfices étaient tenus à payer des contributions pour les besoins généraux de l'école. La générosité dos donateurs, loin de se ralentir, se signalait à chaque instant par quelque nouvelle largesse en sa faveur ou en celle des professeurs. Le collège des artistes surtout voit ses chaires se multiplier dans la secçnde moitié du siècle. Ces collégiatures furent incorporées au collegium minus et le collegium maius en obtint habituellement le patronat.
Parlons d'abord d'une grande fondation au profit de l'université tout entière.
Jusqu'à cette époque l'université avait eu le patronat sur une cure de Cracovie, celle de Ste Anne, accordé par le roi Jagellon en 1418. Le recteur, les maîtres
') Monumenta medii aevi VII, p. 678, 679, 681, 685, 714
et docteurs présentaient à ce bénéfice, conjointement avec Tabbé de Mogila; il arriva cependant que Jean Proger, présenté uniquement par ce dernier, obtint la cure et la conserva pendant de longues années au XV-e siècle. De là, s'élevèrent de perpétuelles contestations avec ce prélat; enfin Proger étant mort, l'université d'après les clauses de la fondation, présenta à la cure vacante Jean de Pyzdry, docteur es décrets.^)
Vers le milieu du siècle l'université fut dotée d'une autre fondation du même genre. L'abbé des bénédictins de Tyniec, Mathias Skawinka, lui donne en 1456 le patronat de la cure de S. Nicolas, «en considération de ce que les revenus et dons primitifs sont insuffisants» et en reconnaissance des nombreuses marques de bienveillance témoignées aux bénédictins fréquentant la grande école. L'université devait désormais attribuer ce bénéfice rapportant 130 marcs à un de ses maîtres, théologien, décrédiste ou ))simplex artium magister«. André Grzymala, humaniste et médecin, magister artium et medicinae, en fut le premier titulaire (1462)*). A ce qu'il semble cependant, les théologiens par la suite se réservèrent de plus en plus cette cure; on pensa même en 1494 à y joindre l'ord inaria lectio theologiae. Ce projet toutefois ne fut pas mis à exécution, et dans les «conclusions» ultérieures. Saint Nicolas est noté comme accessible aux maîtres des trois facultés.*)
Ces deux grosses cures appartinrent donc à l'université dès le XV-e siècle, en même] temps que deux canonicats au château et les canonicats à S. Florian. Avec le temps vinrent s'ajouter à celles-ci des prébendes de moindre importance, comme par exemple l'altarie sous l'invocation de S. Jean Baptiste et de S. Jean Apôtre,
') Voir Cod. univ. Crac. II, 16, 14:4. — III, 1. On y nommait à tour de rôle un théologien ou un décrétiste.
«) Voir là dessus Cod. univ. Crac. II, 172, 177, 211. 213. ') Conclus, univ. années 1494, 1495, 1504.
érigée par le testament de Jean Proger en 1472. Le collège des artistes exerçait le patronat de cette altarie.^) Voici maintenant quelques collégiatures créées à la faculté des arts au XV-e siècle et qui depuis lors subsistèrent au collegium minus.
Au commencement de 1472 mourut Jean Dombrowka^ ce théologien et décrétiste si remuant, dont nous avons parlé plusieurs fois. Il était alors recteur. En exécution de ses dernières volontés, on fît Tacquisition d'une rente de 27 marcs desquels 24 devaient rétribuer deux collégiatures au petit collège. Chacun des titulaires de ces chaires, touchant 12 marcs, était tenu de professer une matière ))in artibus« et en outre de prendre part aux disputes ordinaires des maîtres.') Cette fondation fut plus tard modifiée en ce sens que le »census« d'une des collégiatures de Dombrowka fut reporté en 1476 à l'ancienne collégiature Stobner, celle-ci ayant perdu sa dotation primitive, à cause de certains changements survenus dans l'organisation de l'université.^)
C'est aussi vers la même époque que fut fondée la chaire de l'autel Corporis Christi, à l'église S. André d'Olkusz. C'est Stanislas de Kobylin, docteur es décrets,*) qui créa et dota cette altarie, en 1474; en 1487, les héritiers de Nicolas Wolny, bourgeois de Cracovie, dotèrent de 16 marcs un second altariste au même autel.'^) Le patronat d'une de ces altaries passa dans la suite à l'université et elle fut attachée à une collégiature inférieure. Une ordonnance de Jean Konarski, évêque de Cracovie (1506), cite la collégiature du Corporis Christi d'Olkusz, dont les
*) Voir Cod. univ. Crac. III, 12 — et III, 118 (renovatio fundationis de 1485).
•) Cod. univ. Crac. III, 20.
•) Cod. univ. III, 47.
*) Ibid. III, 39.
*) Ibid. m, 132.
émoluments sont garantis sur les mines de sel de Bochnia.^)
En 1490, les chanoines] de S. Florian fondèrent en leur église un autel Corporis Christi, avec une dotation, de dix marcs. L'altariste, membre du coUegium minus, devait faire des cours à la faculté des arts. Cette fondation n'entra pas immédiatement en vigueur: Tordonnance précitée de Tévêque de Cracovie n'en fait aucune mention: plus tard cependant cette altarie figure dans la liste des coUégiatures inférieures.^)
Nicolas de Staw, professeur de théologie, décédé en 1490, stipule dans son testament l'érection d'un autel en la chapelle de S. Thomas, à la cathédrale de Cracovie. Il en désigne même le premier altariste; toutefois les maîtres du coUegium maius devaient par la suite disposer de cette altarie en faveur d'un professeur en exercice à l'université.^) Cette petite collégiature de S. Thomas ne tarda pas être instituée et elle existait déjà dans les premières années du XVI-e siècle.*)
Puis fut érigée, en 1492, la collégiature et altarie de S. Donat, à l'église Ste Anne de Cracovie, en exéci^ition des dispositions testamentaires de maître Mathias de Kobylin, recteur en 1491, pour la neuvième et dernière fois. Le titulaire devait toucher 14 marcs ^). Enfin, en 1502, les exécuteurs des dernières volontés d'André Rudowski, bourgeois cracovien, érigèrent l'autel de la Passion de Notre-Seigneur, à l'église de Notre-Dame, auquel fut jointe une collégiature de la faculté des artistes®), avec un revenu annuel de 14 marcs.
') Cod. univ. Crac. III, 239.
') Voir Cod. univ. Crac. III, 155. — lil. 288. — Muczkowski, Liber Promot. CXLVI (liste de 1603).
») Cod uaiv. Crac. III, 162.
*) Cod. univ. Crac. (1506) III, 239 ; cujus census sunt in zuppis Vieliciensibus.
») Cod. univ. III, 188 et 190.
«) Cod. univ. III, 204.
Telles furent les fondations de mUe période. Si nous y ajoutons le senior de la bourse de Jérusalem, éani nous parlerons plus tard, nous aurons l'ensemble des chaires qui pendant fort longtemps furent les seules rétribuées au collège des artistes. Dans la liste de 1603, il n*y en a point de nouvelles; le XVI-e siècle ne fut donc pas fertile en libéralités et vécut de celles par lesquelles le XV-e avait posé les bases et assuré le développement ultérieur de Técole.
Nous avons énuméré en premier lieu ces fondations pour les artistes, d*abord parce qu'elles furent les plus nombreuses, et puis parce qu'en fournissant des ressources à cette faculté, point de départ de toute carrière académique, elles intéressaient l'université entière. D'ailleurs les bénéfices pour les autres facultés furent assez rares. Nous en parlerons en temps et lieu. Elles furent rares en raison du très petit nombre de maîtres nouveaux qui passaient dans les facultés supérieures, tandis qu'aux arts il y avait affluence de professeurs, souvent dépourvus de tout moyen d'existence, de tout moyen de parvenir aux grades ou aux postes ambitionnés. Les subventions aux artistes étaient en outre plus aisées, parce qu'un jeune magister es arts se contentait d'un modique traitement qu'un professeur plus âgé eût sans doute trouvé insuffisant. C'est donc à ces premiers degrés de l'échelle universitaire que se firent surtout sentir les bienfaits des donateurs qui tendaient ainsi la main aux débutants dans la carrière de l'enseignement. Enfin le souffle puissant de l'humanisme qui, au déclin de cette époque, vivifia, comme nous le verrons, l'université, contribua aussi pour une large part à la multiplication des chaires de cette faculté.
' Nous avons déjà dit que vers le milieu du siècle, avec l'accroissement du nombre des chaires s'était fait sentir
le besoin de nouvelles constructions pour les cours des artistes et qu'en conséquence on avait ouvert, en 1449, le Collegium minus où devaient loger et donner des leçons les jeunes maîtres de cette faculté. Ce bâtiment en bois^ situé derrière le collège du roi Ladislas, devint peu après la proie des flammes (post brève tempus igné penitus fuit consumpta et incinéra ta ^). Puisque ce novum collegium est encore mentionné dans les »conclusiones« de Tannée 1454, il est probable que cet accident eut lieu plus tard. Les chroniques parlent d'un grand incendie à Cracovie en 1455. Il éclata dans le voisinage de l'église de Tousles-Saints ou des dominicains et dévora tout un quartier dans la direction du château, quartier où se trouvaient des maisons de chanoines et le collège des juristes et médecins*). La ville eut à subir un désastre plus grand encore en 1462. Le feu se déclara au couvent des dominicains par rimprudence de quelques moines s'occupant d'alchimie; de là il gagna le couvent des franciscains, le palais épiscopal, les rues Grodzka, Bracka, Golembia, Piekarska, Zydowska (du Château, des Frères, des Pigeons, des Boulangers, des Juifs). Dlugosz raconte que la moitié de la ville à peu près fut réduite en cendres^); il est donc permis de supposer que le novum collegium minus fut aussi détruit par le fléau. Un document universitaire nous apprend qu'en raison de la disparition de ce collège »les maîtres inférieurs, au grand détriment de l'université et des travaux scolaires, furent obligés de chercher un refuge cà et là dans la ville, en conséquence de quoi ils se trouvèrent exposés à divers scandales: des désordres et des querelles résultèrent de cet état de choses« *). D'abord on ne porta remède au mal qu'à moitié. Peu de temps avant 1464, l'université acheta à Spytek et Jean de Mel-
') Cod. univ. Crac. III, 46.
*) Monum. Pol. II, 927.
») Dlugosz Hist. V, 342.
*) Cod. univ. Crac. III, 46.
sztyn, une maison de pierre, sise rue des Franciscains (aujourd'hui rue Bracka). Cette maison fut occupée plus tard par la bourse des Hongrois^). Dans les conclusions universitaires de 1464, cette acquisition est appelée: Collegium novum in platea S. Francisci, et il est en même temps spécifié quels maîtres y devront faire leurs cours. C'est là qu'auront lieu les leçons sur le quatrième ou même sur n'importe quel livre des décrétales, autant toutefois que cela ne portera pas préjudice aux autres cours de la faculté canonique; c'est encore là que se donneront les cours principaux de médecine (ordinaria medicinae) et ceux du bachelier de la même faculté; enfin les maîtres in artibus auxquels il ne resterait ni place, ni heures libres au collège général, enseigneront aussi dans ce collège qui en outre serviva aux disputes et aux diverses solennités académiques.
C'est ainsi que fut créé ce nouveau collège, destiné à combler les lacunes existantes et à abriter des canonistes, des médecins, surtout des artistes. On lui conserva pendant quelque temps cette affectation ; plus tard il fut transformé en bourse. Cependant toutes les difficultés n'étaient pas écartées. La maison de la rue Bracka suffisait pour les leçons, mais les maîtres des collégiatures inférieures des artistes ne purent y habiter. C'est sans doute en raison de cette défectuosité que les conclusions de 1470 permettent aux collégiaux inférieurs de demeurer dans les bâtiments universitaires, notamment au collège des canonistes ou à la bourse dite »Divitum«. En 1468 on procéda à l'agrandissement du collège du roi Ladislas. On décide en juillet, rapportent les conclusions, qu'on y établira trois étages: l'un pour les leçons, les deux
') Voir sur cette vente le Cod. univ, Crac. II, 234. Dans les Conclus, de 1464, cette maison est appelée Bursa Hungarorum; mais cette dénomination est postérieure, elle a été ajoutée par le copiste qui transcrivit les anciennes conclusions en 1505. Voir Muczkowski, Habitations des étudiants craco viens (1842) p. 25.
autres pour des logements i). Cette restauration terminée on songea aux confrères débutants, et pour parer au plus pressé, on leur assigna la bourse Divitum. Ceci se passa sous le rectorat de Jacques de Szadek, au commencement de l'année 1476.
Le conseil universitaire décida alors de donner des demeures aux professeurs inférieurs, à l'exception du senior de la bourse des pauvres, dans le bâtiment en pierre de la bourse Divitum, située derrière le grand collège. Le décret énumère dix de ces collégiatures : celles de Nowko, Stobner, Martin Krol, Catherine Menzyk, Nicolas de Brzesnica, Zaborowski, Taltariste de Tousles-Saints, enfin les deux chaires nouvellement créées (1473) de Jean Dombrowka*). Les maîtres inférieurs après tant de vicissitudes avaient enfin un asile, derrière la bibliothèque actuelle, non loin de la bourse de Jérusalem, c'est-à-dire du CoUegium novum de nos jours.
Ces deux établissements furent dès lors tenus de pourvoir à toutes les obligations de la faculté des artistes. Dans le grand, régnait en maître absolu Aristote; là on initiait la jeunesse aux doctrines de ce philosophe, doctrines plus ou moins comprises, plus ou moins compréhensibles, à cause des incorrections du texte en usage, et des scolies si compliquées de ses commentateurs du moyen âge; par contre, dans le petit collège, les leçons portaient sur des choses moins ardues et beaucoup plus pratiques. On y enseignait les mathématiques et l'astronomie; nous verrons bientôt les immenses progrès de ces deux sciences, à la fin du XV-e siècle. On y apprenait aussi le latin, d'après Priscien et les manuels du moyen âge; on y devait aussi prendre connaissance des auteurs de l'antiquité. Nous avons les programmes de ces «lec-
^) Conclusiones univ. (1468); placuit universitati, quod in mûris quos noviter aedificat, tria interstitia fièrent, scilicet très ordines, unus lectoriorum, secundus et tertius camerarum.
*) Cod. univ. Crac. III, 46/7.
iwres* pour Tannée 1449^), et pour 1476. D*après celui de 1449, le lecteur de Nowko, chargé d'un cours de rhétorique, doit exercer ses élèves sur la Nova Poetria Ganifredi, le Labyrinthe et les rhétoriques de Tullius. Dans celui de 1476, le Labyrinthe est omis; le »De oratoria institutionecc de Quintilien le remplace. En 1449, le lecteur de Menzyk devait lire »in poesicc les écrivains anciens suivants : Boëce, Âlanus, Valère Maxime, des livres de Virgile, d'Ovide, Horace, Térence, Stace, Martial, TibuUe et Properce. En 1476 il n'est plus question expressément de Boëcê, Alanus, Valère, Martial, Tibulle et Properce; en revanche on a ajouté les comédies de Plaute. D'ailleurs cette ordonnance de 1476 ne témoigne d'aucun progrès, d'aucune animation plus grande dans ce domaine. On en restait aux vieilles dispositions, et même on était loin d'exécuter tout ce qu'elles prescrivaient en fait d'auteurs classiques. On continuait à suivre les sentiers frayés; la lutte de l'esprit nouveau contre le moyen âge, qui éclata à la fin du XV-e siècle, n'amena pas encore, comme nous le verrons, de rupture définitive avec l'époque précédente, ni la métamorphose de l'organisation établie.
Dans le grand collège, à côté des artistes habitaient aussi, comme autrefois, les théologiens. Nous allons commencer par cette haute faculté la revue des travaux et de la vie de l'université. Le nombre des théologiens est resté le môme pendant cette période; en 1477 on compte huit chanoines de S. Florian; ils sont toujours huit en 1517*). Ce n'est que plus tard que les statuts^) portent qu'il y aura à l'avenir dix maîtres théologiens, à savoir:
^) Conclus, domus maioris.
») Cod. univ. Crac. III. 57 et IV, 57.
») Archives d'hist. lilt. II, 396.
le chanoine de la cathédrale, les huit chanoines de S. Florian et l'Ordinarius.
L'enseignement de la théologie tournait dans le cercle depuis longtemps Iratsé. Elle- eul; une période de fermentation pendant les conciles, alors que se débataient ces questions pratiques pour lesquelles les esprits se passionnèrent. Nous avons vu que dans Tépoque suivante une sorte de lassitude, d'épuisement, de soif de repos, de méditation solitaire, s'était emparée des âmes qui cherchèrent la vérité et la gloire éternelle, non par la science mais par les moeurs, par la vie effacée et recueillie. La voix de Capistrano eut ici beaucoup plus d'écho que les arguments des maîtres académiques qui, à l'antique et d'après d'antiques commentaires, expliquaient l'Ecriture Sainte et les sentences de Lombard. Souvent aussi on eut à se plaindre de l'ignorance du clergé. Grégoire de Sanok se montra souvent irrité de ce que les prêtres ne savait pas le latin. Jean Ostrorog ne tarissait pas en amères plaisanteries sur le manque d'instruction des gens d'Eglise de son temps. «Il a lu Alexandre de Gaule, peut-être même seulement Donatus, et encore superficiellement,* puis, ayant rêvêtii la soutane et s'étant tonsuré, le voilà prêtre et convaincu qu'il va séduire le monde par ses somnolences» i). Nous ne jugerons pas de l'état réel des connaissances du clergé d'après Ostrorog, critique partial, qui ne voit chez les prêtres qu'un penchant à la paresse, »res dulcis et amoena quies«. Mais il est certain qu'après 1450, il y eut stagnation dans les travaux théologiques des maîtres cracoviens, et que, dans les années suivantes, il n'y eut à l'université aucun savant remarquable, aucun remueur d'idées. De l'ancienne génération, restaient encore et restèrent assez longtemps Jean Kanty, Paul de Pyszkowice et Jean Dombrowka. Le premier mourut en 1475; le second disparaît après 1467; le troi-
*) Pawinski. La vie et les oeuvres d'Ostrorog (1884) p. 144.
sième quitte ce monde au cours de son rectorat, tout au commencement de 1472. Citons encore parmi les théologiens du tempd^): Jean de Slupca. Reçu maître à Cracovie en 1433, doyen en 1439 et en 1450, il est recteur, en 1462 et en 1476, année mémorable dans les annales de l'université. Il succéda, en 1440, à S. Jean Kanty à la cantorie de S. Florian, et en 1466, il fut le second curé de S. Nicolas nommé par Tuniversité; enfin il occupa le poste de prédicateur au château, laissé vacant par Paul de Zator*). C'est surtout à ce dernier titre qu'il eut de vrais mérites. Il possédait une assez belle bibliothèque de sermonnaires, qu'il légua à l'université; il laissa lui-môme de nombreux sermons dans lesquels il prodigue les citations en vers et s'élève, avec l'exagération particulière à cette époque, contre l'ostentation et le luxe des habits ^). Jean de Slupca mourut vers 1494, ou peu de temps après; à cette date de 1494 en effet, quantité de livres passèrent de ses mains aux collections jagelloniennes^).
Mathias de Kobylin fut une personnalité beaucoup plus marquante, sinon par son savoir, au moins par son rôle à l'université. Maître en 1449, il consacra sa vie à l'école jusqu'en 1492, y remplissant souvent des fonctions administratives; nous le voyons en effet plusieurs fois doyen, et recteur jusqu'à neuf reprises différentes, la première en 1477, la dernière en 1491/2, quelques mois avant sa mort, survenue en 1492. 11 légua à
') Il faut encore nommer Jacques de Lyssow qui fut, pour la première fois, doyen des artistes en 1447, et pour la dernière, en 1466, en qualité de dr. des décrets, licencié en théologie. En 1458 il était encore licencié es décrets. Ses travaux de cette année se trouvent dans le ms. jag. 298. Il mourut en 1475. (Conclus. Univ.)
*) Voir Concl. dom. mai, dans le Cod. jag. 2230; Cod. univ. II, 2i8 et Dlugosz Liber Benef. I. 192.
T Voir les ms. jag. n. 189, 1415. — Au sujet de ses sermons voir Briickner dans la Biblioteka Warszawska (Bibliothèque de Varsovie 1891 (février) p. 254.
*) Voir ms. jag. 1405, 1416, 1503.
la bibliothèque une foule de codex philosophiques, juridiques et même médicaux; il en laissa aussi un grand nombre en viager à ses collègues^); il les avait achetés ou fait copier par son «notariusw^). Peu de temps avant de mourir, en 1491, il résigna ses fonctions de doyen de l'église de S. Florian, fonctions qu'il remplissait depuis de longues années. A ce moment venait précisément de décéder Stanislas de Zawada"), professeur de théologie, chargé de la »lectio ordinaria«. Mathias de Kobylin demanda alors qu'on lui confiât le poste devenu vacant, wparce que le grand âge et les infirmités ne lui permettent pas de se rendre à S. Florian ... et de faire face aux besoins de l'église» *). Il fut fait droit à sa prière. Malgré le poids de la vieillesse et de la maladie, ce maître, nommé recteur, sut déployer une rare énergie contre les désordres wintolerabiles insolentiaecc qui désolaient alors l'université. Puisque à de nouveaux maux de nouveaux remèdes sont nécessaires — quia novis morbi& nova antidota sunt adhibenda — comme s'expriment les conclusions 5), il fut défendu de porter des habits séculiers^ des armes, de tenir des réunions nocturnes, et cela sous les peines les plus sévères. L'altarie de S. Donat^ créée d'après les dernières volontés de Mathias de Kobylin^ perpétua le souvenir de ce maître au Studium de Cracovie. Plus jeune que Mathias, Bernard de Nissa, autrement dit Crotinphul, alias Mikisch de Nissa®), s'inscrivit à l'université en 1456; deux ans après il était bachelier, et
1) Voir cod. jag. 351, 372, 649, 784, 1511, 1904, 2261, 3248.
*) Cod. 1353. Moralia b. Gregorii . . . scribi demandata per suum notarium.
•) Il expliquait principalement l'Ancien Testament et notamment la Genèse, d'après Henri de Hassia, voir Cod. jag. 1368. Le Cod. 1429 montre l'intérêt qu'il portait à tout ce qui concernait la Genèse.
*) Conclus, univ. 1491.
^) Conclus, univ. 1492 (février).
«) Cod. jag. 2330.
maître en 1462 ^). D*origine silésienne, il obtint à ce titre Un canonicat à Breslau; de plus, ses vertus et ses talents le firent remarquer de quelques grands personnages. Il ne parvint pas, il est vrai, à de grandes dignités à l'université; il n'y fut qu'un seule fois recteur, pendant le semestre d'hiver 1489/90, et mourut en remplissant ces fonctions, le 2 février 1490*). Mais il avait été précédemment l'objet d'une haute distinction. En 1488 s'était inscrit à l'université de Gracoviè Janusius Âlexandri ducis de Litwania, descendant de l'illustre maison des Gasztoid qui avaient acquis une telle situation en Lithuanie que Jean Gasztoid, palatin de Wilna, gouvernait presque le pays, sous le règne de Casimir Jagellon. Il fallait un tuteur éclairé à cet héritier d'un grand nom; le roi Casimir désigna Bernard de Nissa pour ces fonctions. Le maître cracovien prit le jeune Jean Gasztoid ^) sous sa surveillance et le fît habiter avec lui au grand collège. La mort prématurée de Bernard vint rompre ces relations. Jean Glogowczyk succéda à Bernard dans ce poste.
A cet incident sont étroitement liés des événements d'une grande portée, dans lesquels se dessina la figure d'un des meilleurs professeurs de Cracovie, le plus célèbre théologien de cette fin de siècle, Jean d'Oswiecim, surnommé Sacranus. A l'université de Cracovie incomba dès son origine le rôle d'éducatrice de l'Orient. Casimirle-Grand, le premier fondateur de la grande école, songeait à créer en même temps des évêchés latins en Orient; Jagellon épousa ce dessein. Et l'université devait être le
*) Voir Cod. jag. 691. Il est senior bursae divitam en 1464. (Cod. jag. 482).
') Voir la note sur le ms. théol. légué par lui à la librairie, n. 1276. Un autre de ses ms. (n. 616) contient divers écrits de Cioéron et un traité de Poggio.
") Voir le ms. Liber perceptorum coll. maioris : 1489. Bernardus de Nissa . . . pro suo principe oommunitati reponit très marcas ; princeps in coUegium receptus fuerat. Le maître payait donc : rationo sui habitantis.
foyer d'où rayonneraient la lumière et la chaleur sur ces terres vierges. Elle avait à remplir deux missions; l'une purement temporelle et civilisatrice, l'autre civilisatrice aussi, mais surtout religieuse. Elle devait être l'apôtre de la foi chrétienne, comme l'avaient été jusque là les chevaliers, elle devait envoyer en Ruthénie et en Lithuanie des confesseurs et des missionnaires qui y combattraient non seulement le paganisme, mais encore l'Eglise grecque depuis longtemps établie dans ces nouvelles provinces de la Pologne et y faisant à Rome une guerre victorieuse. C'était là une lourde tâche à accomplir; aussi la jeune institution n'y put-elle suffire qu'en des limites assez restreintes, et l'historien est presque impuissant à constater les résulats de son action.
Dès les premières années un certain nombre de Lithuaniens et de Ruthènes vinrent comme élèves à l'université jagellonienne, mais ce nombre ne fut jamais très considérable au XV-e siècle. Les noms de quelques grandes familles orientales se répètent à chaque instant dans les registres de cette période: ces magnats puisaient à l'université la culture occidentale et devenaient ensuite dans leur pays de puissants admirateurs des Jagellons et de leur grande école. En 1442, s'inscrit Janus Hurko, dux Russiae; en 1447, le duc André Syetkonis (sic) de Russia; en 1454, Alexandre, fils d'Alexandre, duc de Russia; beaucoup plus tôt le duc lithuanien Herman Gedrojc avait conquis ses grades universitaires à Cracovie: bachelier en 1426, il était passé maître en 1433, et, depuis, cette famille avait envoyé plusieurs jeunes gens à l'université jagellonienne; nous y voyons successivement les bacheliers Adalbert Gedrojc, en 1464, Michel, mis plus tard au nombre des bienheureux, en 1465, Gabriel, en 1475, Georges, en 1477. En 1488, paraissent le duc André Swirski et Janus Gasztold; en 1490, encore un Gedrojc, Stanislas; en 1502, deux Sapicha; enfin en 1504, le jeune duc Paul Holszanski. Cette liste de noms, tirés des registres ma-
tricules et des livres de promotions de l'université, témoigne éloquemment, malgré sa sécheresse, de Tinfluence salutaire de l'université sur la Lithuanie et la Ruthénie.
Casimir apporta tous ses efforts à propager le catholicisme dans les contrées placées sous son sceptre, et à y greffer Tunion avec l'Occident. Le concile de Florence avait tenté de réaliser l'unité, dans la première moitié du siècle, et lancé le mot d'ordre qu'adoptèrent les Jagellons. Il est vrai que les faits ne suivirent guère les intentions, car, malgré la proclamation de Florence, la plupart des habitants de la métropolie de Kiew^ dans la seconde moitié du XV-e siècle, ne reconnaissaient aucunement cette union ^). En 1458, le pape Pie II divisa, partagea la métropolie de Kiew et créa ainsi celle de Moscou et celle de Kiew, proprement dite. A la dernière appartenaient les diocèses de Polock, Brzesc, Smolensk, Luck, Wlodimir, Chelm, Przemysl, Halicz et Turow. Ces contrées sous la domination de la Pologne, détachées ainsi de l'alliance de la Moscovie, chaque jour plus redoutable, pouvaient maintenant se développer et former un champ fertile à l'idée d'union. Aussi à partir de cette époque les métropolites de Kiew, en opposition avec ceux de Moscou, conservèrent-ils longtemps les traditions unionistes et certaine communauté avec Rome; mais on n'agit pas avec ensemble et uniformité: de sorte que la Ruthénie resta en majeure partie orthodoxe et que les influences grecques, de jour en jour plus prépondérantes, y propagèrent l'éloignement de Rome 2).
Le roi Casimir Jagellon se trouva donc en face de difficultés presque insurmontables. Il songea à faire reprendre l'oeuvre avortée du concile par des missionnaires et des couvents. Aussi lorsqu'il invita Capistrano à venir en Pologne, avait-il surtout en vue la conversion de la
M L'union de Brzesc par Mgr. Likowski — Posen 1896, 24. *) Voir Pelesz, Geschichte der Union. Vienne 1878. p. 450, 471 et suiv.
Ruthénie à la foi romaine dont les frères du prédicateur, les bernardins, furent désormais les apôtres énergiques en Orient. En 1468, ces religieux s'établissent à Wilna, avec l'aide du roi Casimir qui ne cessa jamais de les protéger et de les défendre: defensor magnificus religionis nostrae pauperculae, dit Thistorien, Jean de Komorow ^). Bientôt d' autres monastères s' élèvent en Lithuanie, à Tykocin, à Polock. Martin Gasztold, palatin de Trock, leur prête son plus chaleureux appui vers 1480; Alexandrine, soeur de ce prince, est aussi leur persévérante bienfaitrice et entre dans le Tiers-Ordre^). D'après rhistorien de la communauté, elle faisait alors ample moisson: il compte les conversions par milliers*) et parle de plusieurs missionnaires, entre autres de frère Marian de Jeziorko, mort en 1491, qui «passait parmi les Lithuaniens et les Ruthènes pour un envoyé de Dieu«^).
Beaucoup de ces moines sortaient de l'université de Cracovie, comme, par exemple, ce Marian qui, selon l'historien précité, étant bachelier, prit l'habit monastique; Jean Vitreatoris, ministre de la province de Pologne, avait été maître es arts à l'école jagellonienne ^). Ces frères se faisaient même, entendre dans les chaires de l'université. L'un d'eux, Antoine de Radomsk inventa une méthode mnémotechnique, l'ars memorativa, à l'aide de laquelle il débita pendant longtemps ses sermons au peuple; il en enseignait les secrets au couvent devant une foule d'auditeurs, et l'université le pria, en 1476, de l'exposer au collège des juristes. D'après notre historien, il était magister artium de Paris®). Un autre bernardin
») Monum. Pol. V, 200 — Voir aussi p. 262.
') Ibid. p. 224.
«) Ibid p. 224, 282.
*) Ibid. p. 259.
*) Ibid. p. 263, il fut reça maître en 1475.
®) Voir Monum. Pol. V. 256 et opusculum de arte memorativa, Cracoviae 1504.
Morawski. II. 16
Stanislas Korzybski, fut reçu bachelier à Cracovie en 1459, et maître es arts en 1468. A partir de ce moment il professe pendant longtemps à Funiversité; en 1470 il apprend à un jeune élève l'ars memorativa^) ; il est doyen en 1483. Jean de Komorow parlant de la mort de ce maître, en 1491, l'appelle „homo excellentis litteraturae« '^), Mentionnons encore Jean de Stobnica, Téminent scotiste de cette époque, lequel étant professeur de l'université se fit bernardin — ex professore monachus minorum — comme s'exprime une note du livre des promotions*).
L'idée inspiratrice des travaux des bernardins, cette sollicitude pour la Lithuanie et la Ruthénie avait, pour ainsi dire, été la raison d'être de l'université de Cracovie, aussi les maîtres secondèrent-ils de tout leur pouvoir les efforts des religieux. A la fin du siècle, la Lithuanie tient une place importante à l'école cracovienne. En 1488 et 1489 se trouve parmi les jeunes professeurs, en qualité d'extraneus non de facultate, André de Swir; il explique Aristote; à ses côtés, pendant le semestre d'hiver 1488/89, Adam de Wilna, commente Horace, à titre d'extraneus. Ils étaient devenus maîtres tous les deux en 1488, et ce n'est que passagèrement qu'ils faisaient des cours à l'université. Le premier en effet obtint un canonicat à Wilna; le second fut choisi comme »notarius« par le grand-duc Alexandre*), En 1490, quelques extranei sont encore Lithuaniens, Bernard et Jean de Wilna, entrés à l'université en 1485. passent maîtres en 1489. Bernard, plus tard chanoine à Wilna, fait l'année suivante des leçons sur Horace; Jean commente les Topiques d'Aristote. Les élèves lithuaniens ne manquaient pas sans doute d'accourir au pied de la chaire de leurs compatriotes. Le duc Janus Gasztold à partir de 1488, demeure pendant quelques années au collège et fort
') Acta Rectoralia, 240.
*) Monum. Fol, V. 261.
») Lib. Prom. 124.
*) Muczkowski, Liber Fromot. 100.
souvent sert de témoin dans les affaires d'honneur^); pendant le semestre d'hiver 1490/91, sept élèves de Wilna s'inscrivent à l'université. Il est permis de supposer qu'une main souveraine dirigeait ce mouvement et que le roi qui alors s'intéressait vivement à l'Orient attira à Cracovie ces nombreux Lithuaniens dont il comptait faire des agents de sa mission civilisatrice et religieuse. Conformément à la pensée du monarque, mais non peut-être à son instigation, l'imprimerie Fiol, à Cracovie, publia en 1491, les premiers livres religieux et liturgiques en caractères cyrilliques, destinés aux églises ruthènes. Les volumes cyrilliques de Cettigne ne parurent que deux ans plus tard ^). Nous n'entrerons pas dans la discussion des mobiles qui déterminèrent cette impression: les uns y voient un grand acte civilisateur; d'autres la rabaissent au niveau d'une simple spéculation commerciale. Quoi qu'il en soit, ce fait atteste l'actualité de la question orientale, et le zèle avec lequel on s'en occupait à Cracovie.
A la mort de Casimir Jagellon, en 1492, la Lithuanie se sépara de la Pologne et eut son grand-duc particulier, Alexandre. Cette époque ne fut pas heureuse pour ce pays; bien des problèmes étaient à résoudre, bien des discordes à éteindre, et le grand-duc, hésitant entre la politique unioniste et les sympathies pour l'Orient, tenté d'un côté par l'ambition d'être souverain indépendant de la Lithuanie et retenu, de l'autre, par les dangers menaçants que lui faisaient courir la Russie, n'avait ni assez d'énergie, ni assez de force pour se frayer un chemin hardi au milieu du désarroi universel. On résolut de se rapprocher par un mariage de la Russie qui empiétait
') Acta Rect. 1252, 1254, 12o8, 1^60, 1261, 1286.
*) Voir là dessus Estreicher, Zeiner et Swientopelk Fiol, Varsovie 1867. p. 43--4f6, Golawatskij, Sweipolt Fiol. Vienne 1876 (Académie) p. 4 et suîv. Starowolski affirme dans la Hekatontas que Jean de Glogow traduisit le psautier et l'Ecriture Sainte en ruthène. Cette assertion n'est pas confirmée par les sources connues.
sans cesse sur les territoires lithuaniens et ne négligeait rien pour capter les villes et les campagnes. En 1493 se forma le projet d'unir Alexandre à la princesse Hélène, fille divan III, grand-duc de Russie. Les pourparlers durèrent toute Tannée suivante. Cet extraordinaire mariage mixte occupa tous les esprits et fit du bruit jusqu^à Cracovie, jusqu'au sein de l'université. Jean de Komorow nous donne à ce sujet de fort curieux renseignements. Il écrit qu'à propos de cette affaire il y eut scission entre les prélats et les docteurs d'une part, et nos frères, de l'autre, au sujet du rebaptême des Grecs dont le rite est observé par les Ruthènes, et de l'admission de ces Grecs aux saints offices dans les églises latines; les prélats séculiers et les docteurs prétendaient que les Grecs acceptant notre rite devaient être à nouveau baptisés (rebaptisari), et qu'alors seulement ils pourraient approcher des sacrements dans nos églises; tandis que nos frères et surtout le ministre de la province, Jean (Vitreatoris) soutenaient au contraire qu'un second baptême est superflu, mais qu'il suffit de reconnaître l'autorité du chef de l'Eglise, c'est-à-dire du pape, et de lui jurer fidélité : celui qui a accompli cette prescription n'est nullement obligé à un second baptême, peut approcher des sacrements dans les églises latines, et doit être regardé comme un véritable catholique»^). On se trouvait donc en face d'opinions divergentes. L'Ordre qui avait évangélisé la Lithuanie était pour une solution pratique et modérée, pendant que les prélats et les docteurs, c'est-à-dire les théologiens de Cracovie s'armant de sévérité, refusaient toute concession, intransigeants comme naguère ils l'avaient été dans la »réduction<( des hussites. Bientôt un représentant de cette faculté allait se trouver sur les Heux mêmes, à Wilna. Le célèbre astronome Adalbert Brudzewski était passé, vers 1492, de la faculté des arts
') Monum. Pol. V. 263.
à celle de théologie. Au mois de février 1494, pendant le rectorat de Jean Sacranus, à la demande de son chancelier, le cardinal Frédéric, l'université autorisa ce Brudzewski à se rendre en Lithuanie, et à entrer au service du grand-duc Alexandre — ad serviendum lUustrissimo principi Magno Duci Lithuaniae i). Brudzewski rencontra sans doute à la cour grand-ducale, son ancien collègue, Adam de Wilna, secrétaire du prince Alexandre*). Il fut aussi bien accueilli probablement par un ancien élève et maître de Técole jagellonienne, Adalbert Tabor, évêque de Wilna, de 1490 à 1507. Ce prélat avait en effet été reçu bachelier à Cracovie, en 1469, et maître, conjointement avec Brudzewski, en 1474. Il porte plus tard les titres de curé de Grodno, puis de Trock. On le voit figurer dans les »Acta Rectoralia« jusqu'en 1476: il fut cité à plusieurs reprises et pour diverses affaires au tribunal rectoral •). Il est fort possible qu'Adam, ou l'évoque Adalbert aient attiré l'attention du grand-duc sur Brudzewski. Cependant si Tabor, partisan des rigueurs envers les Ruthènes*), voulut dans sa situation critique se faire un savant allié de Brudzewski, homme fort conciliant, il se trompa évidemment dans ses prévisions. Il n'est pas impossible qu'on l'eût envoyé en Lithuanie pour dissuader le grand-duc de contracter le mariage projeté. Nous n'avons sur son séjour que des informations très succintes; nous savons seulement que Brudzewski écrivit alors un mémoire, probablement théologique, intitulé »Conciliator«. Nous ne saurions même préciser si dans son ouvrage il se maintint sur le terrain inflexible des maîtres de Cracovie, ou s'il y préconisa les ménagements recommandés par les franciscains, conformément à son propre caractère et au titre de l'opuscule. Cette
*) Conclus, univ. 1494.
*) Liber prons. 100.
») Acta rectorialia 262, 386, 388 et passim. 552.
*) Monum. Pol. V. 264.
seconde hypothèse nous paraît la plus admissible, étant donnés les sentiments humanistes de Brudzewski. Si la mission d-e ce maître avait en outre comme objectif secret la rupture de Tunion grand-ducale, elle échoua complètement. De plus, Tuniversité perdit Brudzewski à tout jamais; le duc Alexandre du reste ne le conserva pas longtemps auprès de lui, car le savant Gracovien attaché au secrétariat de Wilna mourut en avril 1495.
Entre temps eut lieu la noce du grand-duc avec la princesse Hélène (janvier 1495). Le péril que TOrient faisaiit courir à la Lithuanie ne fut point écarté pour cela. Ce mariage au contraire servit de prétexte à des attaques de plus en plus fréquentes contre les territoires lithuaniens, Ivan III soupçonnant son gendre de vouloir convertir la princesse russe. Les rapports devinrent même si tendus qu'Alexandre se mit à songer à l'union de ses sujets avec Rome, afin d'augmenter leur résistance politique et religieuse aux entreprises du potentat oriental.. En 1498, il nomma métropolite de Kiew Joseph Soltan qui, après une certaine indécision au début de son ministère, travailla résolument pour la cause unioniste ^). Du reste l'union avec le Saint-Siège était alors généralement désirée en Lithuanie 2). Bientôt arrivèrent à Rome les envoyés d'Alexandre et du nouveau métropolite, Jean Sapieha, secrétaire ducal; avec eux se trouvait l'humaniste Erasme Ciolek. Il s'agissait de faire reconnaître Soltan par le pape et de fixer les conditions auxquelles la réduction à l'Eglise catholique pourrait être opérée. Alexandre VI voulut avant tout avoir des informations locales; il demanda donc, en avril 1501, à Tévêque Tabor et au grand-duc des renseignements sur la personne du métropolite, sur les cérémonies grecques et sur la possibilité de réunir les deux Eglises^).
*) Pelesz, Geschichte der Union I, 479.
^) Caro, Geschichte Polens V, 788:
*) Lettres d'avril et mai 1601. Voir dans Pelesz p. 484 et 486.
Les avis furent différents; quelques-uns prônaient les ménagements, la douceur, les complaisances. Les bernardins surtout se faisaient remarquer par leur largeur d^idées, inspirés par les humanistes, comme Ciolek, et principalement par les Ruthénes vraiment désireux de se rattacher à Rome. La question du second baptême était capitale: le parti accommodant s'indignait de cette exigence; Sapieha tout particulièrement conseillait les concessions les plus étendues.
L'évéque de Wilna, Adalbert Tabor n'alla pas aussi loin. Jean d'Oswiecim, envoyé du roi, Jean Olbraeht, à Wilna, avait précisément reçu Thospitalité à Tévêché. Aussi Tabor, sollicité de préparer un mémoire sur les Ruthénes pour le pape, s'adressa-t-il, au printemps de 1601, à Sacranus, afin que celui-ci, suivant les écrits des canonistes et des théologiens, indiquât ce qu'on devait penser des abus du rite grec et des erreurs des Ruthénes. C'est alors que Sacranus composa TElucidarius errorum ritus Ruthenici ^),
Jean d'Oswiecim connaissait depuis longtemps Tévêque du Wilna; «il l'avait suivi des yeux dès la jeunesse» et en avait reçu des bienfaits. Aussi, pour témoigner sa reconnaissance, s'empressa-t-il de déférer aux désirs du prélat, malgré que se trouvant in externo solo (sans doute en Lithuanie) il n'eût pas sous la main les livres nécessaires pour bien traiter la question*. Ce mémoire comprend trois parties. Dans la première sont relevées toutes les erreurs de l'Eglise grecque; la seconde contient l'historique de la séparation des deux Eglises; la troisième explique la signification et l'essence des sacrements chez les Grecs. Tout l'ouvrage respire la méfiance à l'égard des Ruthénes et des intentions unionistes qu'ils
*) Cet ouvrage postérieur à 1500, est antérieur à la mort d'Olbracht (17 juin 1601), il fut donc écrit vraisemblablement en mai 1501 en réponse au message pontifical, adressé en avril à Adalbert Tabor.
affichent. L*auteur sans doute pense à la »Réduction«, puisque c'est dans ce but qu'il a pris la plume, mais il pose les plus dures conditions à l'admission de ces nouveaux convertis: ))II ne faut les accueillir qu'avec prudence». II démontre que TEglise grecque n'a pas de prêtres légitimes, que par conséquent les sacrements qu'ils administrent, sans en excepter le baptême, ne sont pas incontestablement valables. Un second baptême est donc nécessaire, puisque le premier peut être nul. Certains autres passages critiquent la politique du grand-duc Alexandre et ses sympathies ruthènes. Les princes qui dans leur royaume comblent d'honneurs les Ruthènes, s'attirent mille dangers, mille malheurs. D'après Sacranu6, un catholique ne peut épouser une schismatique. Cette dernière protestation est nettement dirigée contre le mariage du grand-duc.
C'était discuter sur les principes opposés qui divisent encore aujourd'hui l'Eglise d'Orient de celle d'Occident. Dans ce débat, l'auteur reste inébranlable sur le terrain purement catholique. Mais il aborde en même temps d'autres questions dans lesquelles il eût dû montrer plus de souplesse et de condescendance, dans l'intérêt bien entendu de l'Eglise. Même pour des détails il est radical, inflexible, intraitable. Rappelons toutefois pour l'excuser qu'il écrivait sous l'impression de la propagande orthodoxe en Lithuanie, de la soumission de quelques princes lithuaniens et ruthènes à Ivan III, de la lutte avec ce grand-duc qui, en 1499, infligea une sanglante défaite aux armées lithuaniennes et qui convoitait certains territoires de la Lithuanie. Mais cette rigueur découlait aussi des doctrines trop exclusives des théologiens de Cracovie. Par sa bulle du mois d'août 1501, Alexandre VI écarta le rigorisme nuisible aux décisions du concile de Florence, se prononça contre le second baptême; c'était écouter la voix des partisans de l'aménité, comme les
bernardins, Jean Sapieha et Thumaniste Ciolek ^). Celui-ci qui, depuis 1495, remplissait auprès du grand-duc les fonctions de secrétaire, obtint du pape diverses faveurs pour la Lithuanie; il put emporter à Wilna plusieurs reliques et entre autres les têtes des S. S. Côme et Damien^). Le Saint-Père permit à Sapieha de construire une église où le culte serait célébré suivant le rite grec, mais où pourraient aussi avoir lieu des offices latins ^). Ciolek et Sapieha avaient donc pleinement réussi dans leur mission. Il était à prévoir qu'ils ne parviendraient pas à faire approuver à Rome le mariage du grand-duc; mais les résultats acquis n'en étaient pas moins considérables. Comme pour montrer et confirmer ces tendances occidentales, Jean Sapieha, » secrétaire royal et chancelier de la reine Hélène», envoie, en 1502, ses deux fils, Pierre et Paul, à l'université de Cracovie.
Jean d'Oswiecim fut donc vaincu. Cependant ses craintes n'étaient pas chimériques et l'histoire lui a donné raison; mais, on ne saurait le nier, il fut dur et violent avec excès; rien ne pouvait être plus blessant que d'exiger un second baptême. Ce mémoire est néanmoins un document important dans les annales de nos luttes religieuses, quoique, ni pour la forme, ni pour le fond, il ne soit de haute valeur. Stanislas Orzechowski, écrivant en 1544 son Baptismus Ruthenorum , loue Jean d' Oswiecim, avec cette restriction toutefois; «il eut des torts: Silésien et étranger, il jugea trop sévèrement les Ruthènes«. Jean n'était ni Silésien, ni étranger; mais pour le reste nous nous associons pleinement à la sentence d'Orzechowski.
*) Szujski dans la Renaissance et la Réforme en Pologne, p. 51 et 137, suppose que l'idée de rallier les schismatiques au catholicisme fut surtout appuyée par les humanistes et mise en avant par Callimaque. Cette hypothèse n'est pas sans fondements.
») Voir St. Lucas. Erasme Ciolek (1878) p. 18/19.
») Monum. Pol. V. 265.
Nous nous sommes longuement arrêté à ces incidents parce qu'ils sont en connexion avec la pensée créatrice de Tuniversité, avec la mission qui avait été assignée à cette école ôt qu'elle s'efforçait de remplir. Cependant ce n'est pas seulement en cette circonstance que Jean d'Oswiecim fît preuve de ses talents. Bien des fois à la fin de ce siècle, et pendant les premières années du suivant, le Studium jagellonien subit Tinfluence de cette personnalité vigoureuse.
Il était né à Oswiecim, petite ville, non loin des frontières de la Silésie, qui, au XV-e siècle, avait déjà donné deux maîtres à l'université, Jean, dit Beber, maître en 1449, et un autre Jean qui s'était inscrit à l'école en 1443. C'est le troisième Jean, surnommé Sacranus, qui devait illustrer son berceau. Entré à l'université en 1459, il fut reçu bachelier en 1465, et maître en 1469. Toutefois un de ses élèves, Stanislas de Lowicz, assure que Sacranus suivit, outre les leçons de ses maîtres cracoviens, celles d'éminents professeurs étrangers. Il lui décerne entre autres le titre de digne élève de François Philelphe ^). Celui-ci, très âgé, après la mort de François Sforza, le dernier de ses puissants protecteurs (1466), tomba dans la misère, et n'ayant plus aucun appui, se mit à voyager, à mendier, comme il l'avait fait dans sa jeunesse. On le voit successivement essayer de se fixer à Rome, à Bologne, à Sienne, à Padoue, et venir enfin expirer à Florence, à l'âge de 83 ans (1481). C'est sur le tard qu'il connut Jean d'Oswiecim, sans qu'on sache toutefois rien de précis sur leur rencontre qui, vraisemblablement, eut lieu à Rome, où le jeune Polonais fut un des élèves de Philelphe, en 1474 ou 14752). C'est dans la fréquentation de ce grand savant et pendant son voyage en Italie que Jean d'Oswiecim s'éprit pour l'humanisme d'une ferveur qu'il ne
*) Sacranus, Modus Epistolandi (édit de 1630).
*) M. l'abbé Fijalek, Etudes sur Thist. de l'univers, de Crac. 36.
2bl
devait jamais abandonner. Le nom de S«ÇT«irii6 qstfîl adopta en est un témoignage caractéristique.
Vers 1476 sans doute, il retourna en Pologne et y commença à enseigner. En 1480, il est supérieur ^ du collège des artistes ^). Le liber diligentiarum de ces mêmes artistes mentionne les cours de ce maître; de 1487 à 1491 il commente Aristote, explique Cicéron et les Hymnes de Prudence probablement. Personne mieux que lui, affirment les élèves, ne fait comprendre et connaître Gicéron et les autres orateurs*). Il est pour la seconde fois doyen des artistes en 1491 ; à partir de cette époque, il passe à la théologie en qualité de bachelier formatus. Aussi le voit-on revêtu bientôt d'une insigne dignité: élu recteur pour l'hiver de 1493/94, il est réélu trois semestres consécutifs à ce poste qu'il occupa plus tard encore nne année tout entière, en 1512/13.
C était un administrateur remarquable. Lorsque pour la première fois il fut mis à la tête de 1* école, les temps étaient troublés, les bâtiments venaient d'être la proie de l'incendie de 1492, et dans les esprits s'étaient aussi amassés des matériaux auxquels la moindre étincelle pouvait communiquer le feu. La lutte entre le moyen âge et l'humanisme agita toutes ces dernières années du XV-e siècle. Sacranus qui était revenu d'Italie, encore tout enivré du miel antique, était loin cependant de vouloir brusquer les événements. Il tâcha au contraire de tenir le juste milieu entre les extrêmes passionnés de deux époques ennemies, et, sans rompre avec la tradition, d'accueillir ce que les nouvelles doctrines apportaient de juste et de beau. Par sa réserve progressiste il rappelle beau-
^) Conclus, univ. in praepositura Joannis de Oswiçcim iwioris, pour le distinguer de Jean Beber, docteur es décrets, maître plus âgé.
-) Voir Bruckner, Travaux philol. V. 38. C'est sans doute à lui que les collections Jage), sont redevables du Codeic 1M9 (oeuvres de Cicéron) et du codex 1955 (poésies de Prudence).
coup de sages penseurs de cette période, entre autres TAllemand Jean Wimpheling. Sacranus cultiva avec succès rèloquence latine, et dans ses nombreux discours s'étalent souvent des périodes cicéroniennes, au service toutefois de la modération, dans le but de refréner l'ardeur destructive des humanistes; car, lorsque dans le discours qu'il adressa, en 1492, au roi Jean Olbrach, à peine monté sur le trône, il déplore ))ces malheurs et ces désordres qui ont failli nous perdre», lorsque dans son allocution au cardinal Frédéric, en 1493, il parle de »runiversité si cruellement éprouvée,» et invite le cardinal à maintenir Tordre théologique si compromis dans cette école (theologicalem et paene iam detrimentosum ordinem), n'avait-il pas en vue les bouleversements causés par les jeunes humanistes et ne les répudiait-il pas sans faiblesse^)? L'orateur humaniste qui, comme le dit Stanislas de Lowicz, «favori des muses excellait dans les vers et dans la prose», faisait usage des armes retrouvées par les novateurs pour combattre les excès de ces novateurs mêmes. Ses cours sur Cicéron lui valurent les applaudissements de ses auditeurs. Docile à l'esprit de son époque amoureuse de beau et pur langage, Sacranus, comme tant d'autres, écrivit un manuel de style ))Modus epistolandi», recueil de préceptes sur l'art d'écrire les lettres. Ce petit traité est tout élémentaire et ne contient que des règles fort simples. Quoique dans la pièce de vers qu'il y inséra, il prétende que le lecteur trouvera dans son livre un guide vers les «hauteurs de Marcus Cicéron», il ne s'adressait en somme qu'aux «minus eruditi», ainsi qu'il le déclare en tête de l'ouvrage, les seuls d'ailleurs qui y pussent trouver d'utiles leçons. Imprimé pour la première fois en 1507, cet opuscule fut réédité en 1520 par Stanislas de Lowicz, maître cracovien, qui y introduisit des exemples
') Ces discours sont cités dans les «Etudes» de M. l'abbé Fijalek.
épistolaires de Sacranus lui-même, de ces épitres fictives composées d*après les règles de la rhétorique ^). L'éditeur comble d'éloges Jean d'Oswiecim et fait observer que ce traité est une oeuvre de jeunesse du grand savant (primordia lususque juvéniles). Sacranus en effet sacrifie ici aux nouvelles théories auxquelles il s'était attaché avec un juvénile enthousiasme. Toutefois son manuel est médiocre, si on le compare à plusieurs écrits analogues contemporains. C'est avec une timidité maladroite que Sacranus encensait les dieux nouveaux, timidité paralysant tout essor. 11 n'occupa qu'une place modeste dans la science de son temps; mais à l'université et dans son pays il fut un personnage. Le cardinal Frédéric Jagellon l'honorait tout particulièrement de sa confiance; Sacranus servit d'intermédiaire entre l'université et ce prince*), et ce dernier lui fît présent de plusieurs livres, soit de son vivant, soit par legs*). Nous avons vu quelle part active il prit, vers 1500, à tout ce qui touchait la Lithuanie: à cette date sa parole était rude et emportée, fort différente des habitudes mesurées des humanistes. Son rôle public ne se borna pas à ce début. Il reparaît en 1505 en Lithuanie, à titre de confesseur du roi Alexandre qu'il y accompagne. Ce prince, à l'instigation de Michel Glinski, ayant, au congrès de Brzesc, témoigné sa colère à quelques seigneurs polonais et lithuaniens qu'il voulait perdre, ainsi qu'en courait le bruit, le grand chancelier de la couronne, Jean Laski, s'opposa à ces menées, et fut en ces circonstances énergiquement secondé par Jean d'Oswiecim*).
*) L'auteur a eu entre les mains deux éditions ; l'une, sans date (Bibl. Jagel.) contenant seulement les préceptes : l'autre de 1529 (Bibl. de Dzikôw) où, à la suite des règles, on lit la lettre de Stanislas de Lowicz, et les modèles d'épltres.
*) Conclus, univ. 1488.
") Cod. bibl. Jagel. 1836.
*) Miechowita. Cron. Fol. (1521) CCCLXIV. Narbut. Histoire de la Lithuanie, 8,445.
Il est certain qu'il avait alors à la cour une haute situation; déjà sous Olbraoht, il a le titre de «regiae Maiestatîs Capellae magister« ; c'est-à-dire qu'il est premier chapelain du monarque. Il conserve cette dignité sous Alexandre qui lui fait des présents de sel, de drap de Flandre^). Il avait obtenu la cure de S. Nicolas en 1495; il est en outre chanoine de Cracovie et de Wloclawek *). Certains historiens lui attribuent les fonctions de théologien royal d'Olbracht, d'Alexandre et de Sigismond *), et Stanislas de Lowicz en parle avec la plus sincère admiration; il l'appelle «aigle de l'université, habile homme d'Etat, cher aux souverains polonais, auprès desquels il passa sa vie, soit à la cour, soit en campagne, et à qui il rendit d'immenses services«. Cette position politique ce rang social élevé ne contribuèrent pas peu à augmenter son renom, dû avant tout à sa longue carrière consacrée au bien du pays. Il mourut à Cracovie en 1527.
La plus grande autorité théologique, à la fin du XV-e siècle était donc Jean d' Oswiecim Sacranus. Il eut en effet sur ses collègues Tincontestable supériorité de penser et d'agir avec ses contemporains, de comprendre que le grand problème du moment était la réunion des deux églises chrétiennes. L'agitation de la première moitié du siècle qui avait entraîné les théologiens de Cracovie dans des conflits intéressant Tunivers entier, à l'époque des grands conciles et des luttes avec la papauté, cette agitation s' était éteinte dans la seconde moitié où le calme du sommeil semblait bercer le monde. A l'Occident le conflit des anciennes doctrines des Thomistes et des Scotistes avec celles des Ckkamistes
») Voir Pawinski. Liber Quitantiarum. 1897, p. 120, 148, 161. ») Voir Cod. univ. III, 202 et Conclus, univ. 1498. ») Wiszniewski. Hist. lit. V. 21.
divisait les théologiens et les facultés en deux camps. Cependant les points en litige entre les antiqui et les moderni ne gisaient plus exclusivement dans des théories contraires sur les universalia, mais bien plutôt dans la délimitation de renseignement. Les antiqui étaient ces scolastiques qui, et pour la forme et pour le fond, s'en tenaient à la littérature thomiste et scotiste ; à la suite de leurs guides ils s'occupaient de disciplines réelles, de métaphysique, de physique, d'éthique, et prisaient avant tout ces parties de la logique qui servaient de base à la connaissance des substances essentielles. Les moderni au contraire s'attachaient aux questions théologiques touchant l'expression des concepts, et les propriétés de construction de la proposition. Faisant abstraction des choses, ils ne s'occupaient que des subtilités du raisonnement et du syllogisme, de telle sorte que leurs adversaires leur reprochaient d'être des sophistes ne considérant qu'un seul côté des questions et négligeant les disciplines réelles. Les premiers faisaient leur étude de la »philosophia réalisa, essayant de sonder les mystères de la vie et du monde; les seconds se réfugiaient dans la spéculation pure, dans une gymnastique de l'esprit, un jeu de vocables, dans ce qu'on appelait la »philosophia sermocinalis«^). Au XV-e siècle, à Heidelberg, on enseignait la théologie, via antiqua ou moderna; les deux doctrines étaient simultanément professées, et les promotions avaient lieu d'après les cours suivis; à Bâle, on alla plus loin; il y eut deux facultés de théologie, et chacune eut son propre doyen. Toutes ces divisions étaient assez stériles; on s'épuisait à résoudre d'arides questions de logique ou de métaphysique qui n'avaient guère de rapport avec la religion et qui ne pouvaient être un solide aliment pour les intelligences. La scolastique se perdait,
*) Voir à ce sujet Prantl, Geschichte der Logik IV (1870) p. 148, 187, 188, 193.
routinière, en un vain cliquetis d'idées et de mots, étouffait la pensée sous des formules, incapable de se frayer des voies plus profondes, de s'élancer hardiment dans l'espace.
A Cracovie ces querelles théologiques n'eurent que peu d'écho. La via moderna, les Okkamistes n'y furent jamais en faveur. Nous avons dit précédemment que les manuscrits de Buridan, qui se trouvent à la bibliothèque jagellonienne, témoignent d'une certaine connaissance de rOkkamisme. Néanmoins la métaphysique de cette théorie ne parvint pas à séduire de nombreux adeptes. On ne trouverait l'influence d'Okkam que dans la popularité dont jouissait la logique entre toutes les branches de la philosophie, et cela au détriment même de la théologie. Nous nous réservons de parler plus tard du grand mouvement qui, à la fin de ce siècle, en Pologne comme ailleurs, bouleversa la dialectique. Notons toutefois ici que Michel de Breslau, maître Cracovien de cette période, dans son Introductorium dialecticae (1504), s'appuie sur des moderni, des terministes; que maître Jean de Glogow, décédé en 1507, philosophe fort éclectique, commente Aristote d'après Albert-le-Grand et S. Thomas, empruntant en même temps les plus subtiles distinctions du fameux Okkamiste, Paul Nicolettus Venetus^). Chose singulière, un des Scotistes cracoviens les plus irréductibles. Jean de Stobnica, conseilla à maître Nicolas de Gielczew d'expliquer l'ouvrage sur les «passiones terminorum« de Marsilius de Inghen, Okkamiste décidé 2). On voit que dans le domaine de la dialectique, cultivé avec ardeur par les philosophes et les théologiens polonais, les contraires ne s'excluaient point, et l'odium metaphysicum faisait place à un large éclectisme.
C'est cependant la via antiqua, le thomisme, et plus encore le scotisme, qui régnait à l'université. On com-
') Voir Prantl, Geschichte der Logik IV, 264 et 291. *) Expositio magistri Nicolai de Gyelczeph in passione terminorum Marsilii, Crac. 1607.
mentait Aristote à la lumière de ces deux doctrines, et Ton s'égarait dans les méditations les plus ardues de la pensée médiévale, de cette pensée visant à la décomposition de tout, à la décomposition d'elle-même.
Parmi les thomistes, Jacques de Gostynin mérite tout particulièrement d'être cité. Bachelier en 1473, il passa maître en 1477. On le voit figurer dans le Liber diligentiarum de la faculté des artistes de 1487 à. 1498; il y enseigne Aristote et les théories d'Albert-le-Grand sur l'origine de l'âme. Il fait cependant quelques incursions parmi les auteurs profanes et les poètes; il prend sans doute pour guide dans ces tentatives le traité de Basile-le-Grand sur là lecture des poètes, traité dont il fît l'objet de son cours en 1488. Il parle à ses élèves d'Horace, de Virgile, de Stace en 1488 — 89, précisément au moment où l'humanisme s'introduisait avec force dans l'université du moyen âge. Enfin en 1507 parut un petit ouvrage sous le titre de: Theoremata seu propositiones auctoris causarum David Judaei cum adnotationibus. Ce rabin David avait composé un livre: De determinatione causarum primarum, d'après une lettre d'Aristote sur le commencement du monde, et ajouté à cette lettre beaucoup d'emprunts faits aux philosophes arabes ^). Jacques de Gostynin, en 1491, expliqua cet ouvrage de David, â propos d'un cours de causis seu metaphysica speculativa. Ce cours fut l'occasion de l'opuscule posthume de 1507. Il contient des commentaires sur les conclusions de David »ad intentionem venerabilis domini Alberti«. Très familiarisé avec les écrivains de l'antiquité, Jacques de Gostynin parle un latin clair et correct; les commentaires décèlent un culte pour Albertle-Grand et S. Thomas, ))qui savait tout ce qu'un homme peut savoir».
Néanmoins Scot était en plus grand honneur encore à l'école jagellonienne, vers la fin du XV-e siècle. Le sco
') Wiszniewski. Hist. lit. III. 208.
Morawski. II. j^7
tisme avait alors des partisans passionnés et remuants: Antonius Sirectus professe cette doctrine vers 1470; de 1480 à 1490, Petrus Tartaretus, le meilleur philosophe de répoque, consacre tous ses efforts à faire triompher Scot Mais c'est surtout Paris qui est la forteresse et le foyer de ce système; en 1473 on y impose à tous les maîtres Tobligation d'enseigner le réalisme et le scotisme, et cette disposition reste en vigueur jusqu'en 1481. Aussi est-ce de Paris que vint à Craoovie celui qui devait y faire fleurir cet enseignement.
Il se nommait Michel de Bystrzykow. Sans louer sa philosophie et son savoir, nous n'en devons pas moins constater que sa parole jeta de profondes et fortes racines à l'université, et que, grâce à lui, le scotisme y devait dominer pendant de longues années encore.
Michel de Bystrzykow avait fait ses études â l'université de Paris. Après y avoir conquis le grade de maître, il retourna au pays et, pour être admis au même titre à l'école cracovienne, il subit en 1485, un examen qui dura une journée et demie et au cours duquel trente maîtres disputèrent avec lui au sujet d'une question très compliquée de la philosophie de Scot. Les registres de l'université nous donnent l'énoncé de cette question ^) et ajoutent que Michel de Bystrzykow revint plus tard à Paris pour y obtenir le doctorat en théologie. Ayant acquis ce doctorat il se présenta de nouveau devant les théologiens cracoviens pour être nostrifié. On ne sait au juste à quelle date il effectua ce second voyage à Paris. Ce dut être après 1504, car nous le voyons encore alors parmi les artistes dans le Liber Diligentiarum. Nous ne le i^etrouvons qu'en 1507 dans les Acta Rectoralia avec le titre de docteur en théologie.
Les grades parisiens étaient à cette époque eh grande estime et considération. Le moindre grade acquis à Pari*
i) Voir Wislocki. Liber Dilig. 355.
donnait accès aux bénéfices dans tous lés pays, et celui qui possédait la maîtrise en théologie accordée par cette capitale de la science théologique, celui-là pouvait prétendre aux plus hautes dignités ecclésiastiques. Aussi les étudiants étrangers se montraient-ils fiers de ces titres,^) et le surnom de Parisien donné à Michel efface presquiô celui de Bystriykow, son lieu natal.
C'est en 1485 que Michel le Parisien vint apporter aux Sarmates les lumières nécessaires pour slnitier aux subtilités de Scot sur lesquelles à Paris fort souvent on s'évertuait en vain. A partir de ce moment jusqu*en 1504, il ne cesse d'enseigner à la faculté des artistes: il y explique toutes les parties de la philosophie d*Aristote, ie$ traités de logique de Pierre d'Espagne; en 1492 et eh 1502, c'est à Cicéron qu'il consacre ses leçons; en 1504 il traite des »formalitates ad mentem Scoti grammaticales eu D'ailleurs tous ces cours étaient »ad mentôm Scoti«, du maître uniquement reconnu et vénéré à Paris 2). Michel fut deux fois doyen des philosophes, en 1495 et en 1501. Malgré l'autorité dont il jouissait, ae pénibles et bruyants orages traversèrent sa carrière: en 1500 il eut un gravé conflit avec le recteur à qui il fut ensuite contraint d© faire des excuses pour les paroles qu'il avait proférées ))calore et passione ductus iracundiae ^)«. Nous aurons du reste l'occasion dô nous convaincre que Michel de Bystrzykôw n'était guère d'humeur accommodante. Dans les années qui suivirent 1500, il se prépara sans doute à l'examen supérieur de théologie, et se rendit à Paris après 1504. Il fut recteur en 1513 et 1514, pendant deux semestres; il mourut en 1520, laissant de fidèles partisans et d'enthousiastes disciples.
^) Denifle. Chartularium univ. Paris. Tom IL Seot I. Introduotio.
*) Dans le Ood. Jag. 2061 se trouve le tractatus in scripta ^hi-^ losophica Scoti. On lit à la fin: Telos 1490, exauditus sub mgh Parusiense, estivali.
•) Acta Rectoralia n. 1876.
L'université n'a pas eu de scolastique plus actif: Michel fut sans contredit le plus énninent, le plus convaincu défenseur de cette philosophie. Son élève, Jean de Stobnica assure qu'il inaugura en Pologne et y établit l'enseignement du scotisme. »Je dois avouer, écrit-il ^), que lorsque tu revins de Paris, en apportant non seulement un titre, mais un savoir étendu, tu fus le premier qui nous dévoilas la doctrine de Scot; et maintenant nous, tes élèves, nous en faisons l'objet de nos études et de nos travaux». Michel le Parisien publia un volumineux commentaire sur Pierre d'Espagne, le maître de logique le plus écouté du moyen âge*). A ce propos, confirmant les principes réalistes, il s'attaqua aux nominalistes. Jean de Stobnica édita en outre des commentaires de son maître sur Aristote: Quaestiones veteris ac novae logicae ad intentionem dr. Scoti **). Il paraît que Michel de Bystrzykow, ne se bornant pas aux broussailles de la dialectique, s'essaya aussi dans l'exégèse biblique*).
Jean de Stobnica, son disciple, fut le héraut de sa renommée. Jean, reçu maître en 1498, appartient plutôt à Tâge suivant. Aux confins de deux époques, il écrivit une foule d'ouvrages inspirés de Scot et de Michel de Bystrzykow. Tous ses actes sont ad mentem Scoti. Il publia même le traité grammatical de ce maître, de modis significandi, tout en rendant justice aux humanistes qui acquièrent une grande facilité de langage par un commerce assidu avec les poètes, les orateurs et les historiens. Malgré les attaques des humanistes et sans doute aussi des tho-
') De praedicationibus abstractorum.
') Quaestiones in tractatus parvorum logicalium Pétri Hispani^ Crac. 1507.
') Crac. Haller 1508. Michel de Bystrzykow s'occupa également de la logique d'Aristote dans l'opuscule: Quaestiones in libres analiticorum et elencorum Aristotelis... ad intentionem Scoti. Crac. 1504.
*) Wiszniewski. Hist Lit. V, 19, dit, sans citer la source: Michel le Parisien écrivit un commentaire sur le livre de Ruth.
mistes il sut captiver ses élèves dont il loue le zèle et Tassiduité. Dans l'édition du livre scotiste Parvulus philosophiae (1507) il fait l'éloge du jeune prince Paul Holszaûski, appliqué à ces études «que les personnes d'illustre naissance trouvent dans nos temps indignes d'elles». D'ailleurs le professeur type apparaît en lui à chaque instant: il ne cesse de se plaindre de ses adversaires; il n'a jamais de temps; il est accablé de besogne et n'a que de rares loisirs à consacrer aux lettres. Il abandonna sa chaire pour entrer chez les Minimes, ex professore monachus minorum, ainsi que s'exprime le Liber Promotionum (1498); il passa dans le cloître les dernières années de sa vie si remplie et mourut au cours de la première moitié du XVI-e siècle^). Il fut le dernier maître animé exclusivement de l'esprit du moyen âge; avec lui s'éteignirent les vieilles traditions, avec lui on ensevelit le drapeau d'une cause désormais vaincue.
L'enseignement de la théologie exigeait alors une salutaire réforme à Cracovie. A l'Occident on demanda souvent ce réconfort à l'étude de S. Thomas % tandis qu'en Pologne, c'est Scot et ses doctrines qui vers la fin du XV-e siècle eurent des apôtres et des défenseurs. Le progrès s'en trouva entravé; les manuels scotisants furent longtemps encore en usage et fermèrent la route à toute heureuse innovation, murèrent la science et la pensée. Le Parvulus philosophiae de Jean de Stobnica est pris comme sujet de cours en 1516 et en 1520; jusqu'en 1541, nous voyons à plusieurs reprises figurer dans la liste des ouvrages expliqués la grammatica speculativa de Scot, éditée par Jean de Stobnica, protestation contre la pression et les efforts des humanistes.
La faculté de théologie au déclin du moyen âge consumait donc ses forces à répéter des formules, à s'embour-
») Wiszniewski. Hist lit. 3. 201.
') Janssen. Geschichte des deutschen Volkes (15 édit), I, 109,
bep dans la routine, à commenter des commentaires aveé une déplorable ténacité. Cependant des esprits sérieux, en présence de cette stagnation, demandait qu'on revînt à l'Ecriture sainte, qu'on vivifiât cet enseignement caduc par le retour aux sources mêmes de la révélation et de la religion. L'abbé Trithemius, né en 1462, recommande l'étude de la Bible comme un moyen de régénération. Beaucoup d'autres suivent cet exemple. L'évêque Tomicki qui monta sur le siège de Cracovie en 1524, poussa de toute son énergie à ce mouvement; il soutenait, dit son biographe Hosius, des professeurs d'hébreu, de grec, de latin; de ses propres deniers il payait «Léonard David, érudit en hébreu, converti depuis longtemps au catholicisme»; enfin il entretint Jean Campensis (van den Campen), professeur d'hébreu de Louvain qui, en 1534, fit un court séjour en Pologne. Dans le Liber diligentiarum nous trouvons pour la première fois, en 1536, Tannonce d'un cours de maître Valérien de Cracovie, d'après la grammaire hébraïque de Campensis *). Ici comme en bien d'autres domaines, Tomicki éteignait les mourantes lueurs des siècles épuisés, pour répandre les clartés d'une brillante aurore.
Passons aux décrétistes. Nous avons déjà dit que pendant les années qui suivirent la mort de Jagellon, cette faculté ne se maintint pas à la hauteur où elle s'était d'abord élevée, que vers le milieu du siècle, on eut à se plaindre de la décadence, de l'abandon dans lesquels était tombée l'étude des canons. Un incendie se déclara, en 1455, au collegium des juristes de la rue Grodzka^). Les documents sont muets sur les suites de ce sinistre. Peut-
*) Voir Morawski. La Renaissance en Pologne (Przegl^d Polski, 1884). Tirage à part, pag. 18.
^) Monum. Polon. II, 927.
être ne furent-elles pas considérables, et on les eut bientôt réparées. Dans les Conclusiones universitatis nous lisons, à. la date de 1464, alors qu'on désigna la bourse de la rue Bracka comn^e siège de quelques cours, que dans ce bâtiment on expliquera le quatrième livre des décrétales, ou un autre livre à des jours déterminés. On considérait ce quatrième livre, contenant le droit matrimonial, comme moins important; le professeur des décrétales 1 écartait ordinairement de ses cours. Ce n'est que dans la saison de Tannée où l'on s'occupait de travaux secondaires qu'un simple bachelier en donnait le plus souvent l'explication *).
Nous nous sommes aussi occupé de la dotation de cette faculté. Quelques chaires viennent s'ajouter aux anciennes, pendant la seconde moitié du siècle. En 1465, l'évêque Lutek de Brzezie confirme l'érection d'un autel de S. Thomas au château et d'une collégiature novorum iurium^ jointe â cette altarie. Cette fondation avait été faite en exécution du testament du fameux décrétiste Thomas de Strzempin, évêque de Cracovie, mort en 1460. Les deux altaristes de cet autel devaient recevoir 20 marcs, et chacun d'eux (quilibet eorum) était tenu de faire un cours in altero iurium, à certains jours, et notamment, la veille SanctoTum, le samedi, et les jours que l'université considère comme fériés^). Le droit nouveau, c'est-à-dire le Liber sextus et les Clémentines, avait été jusque là enseigné par le professeur qui détenait la cure de Luborzyca.
Les collégiatures canonistes firent encore une acquisition lors de la fondation de la bourse de Dlugosz, pour les canonistes, en 1480. Nous parlerons plus loin de cette bourse. Notons ici que le senior obtint bientôt une collégiature bien dotée. C'est le décrétiste Jacques de Szadek,
^) A Leipzig, par exemple, dans les règlements concernant le baccalauréat, il était stipulé que le candidat devait entre autres entendre: quartum decretalium semel intègre ab aliquo baccalariorum iuris. v^oir Stintzing. Ulrich Zasius. 3â3.
*) Codex univ. Crac. II, 2il.
mort en 1487 qui fut le bienfaiteur de l'université en cette circonstance. En 1491, son exécuteur testamentaire, Nicolas de Koprzywnica, dota l'autel de S. Jean, ante portam Latinam à la cathédrale; Taltariste devait percevoir 16 marcs, être le senior de la bourse de Dlugosz et enseigner les canons. Le senior sera tenu d'organiser des disputes deux fois la semaine à la bourse; en outre, aux jours marqués par les statuts pour les objets de moindre importance, il expliquera au coUegium le quatrième livre des décrétaies ^). C'étaient de nouvelles chaires instituées à cette faculté: comme autrefois on y enseignait le livre des décrets, les décrétales, nova jura; tandis que le quatrième livre était confié à un professeur spécial, les nova iura avaient plusieurs maîtres. Aux anciens professeurs, c'està-dire au chanoine du château, à l'Ordinarius, au Magdalenisticus, au Luborzycianus, s'adjoignirent ceux que les fondations de Thomas de Strzempin et de Jacques de Szadek venaient de créer.
Nous ne saurions toutefois indiquer le nombre exact des maîtres de cette faculté, car un incendie ayant détruit les archives des juristes, nous n'avons que des informalions incomplètes à ce sujet. Les Conclusiones de 1499 •énumèrent neuf maîtres en fonction à la faculté de droit. Les cours cependant n'avaient pas lieu régulièrement. Les décrétistes en effet, et nous l'avons déjà signalé, étaient les diplomates de l'époque; les affaires de TEtat les détournaient sans cesse de leurs travaux pédagogiques. Comme Jagellon pendant les conciles, le roi Casimir Jagellon eut recours à leurs services; nous avons vu ces décrétistes en mission, et nous avons parlé du rôle éminent que joua Jacques de Szadek, le plus actif, le plus habile de ces négociateurs. Sans doute l'école eut fort à souffrir de ces absences: les cours étaient suspendus ou confiés à des
*) Cod. univ. Crac. III, 174. Voir Concl. univ. entre autres année 1499.
suppléants. Et il n'en était pas ainsi à Cracovie seulement: à Cologne, en 1495, tous les professeurs de la faculté de droit, à l'exception d'un seul, étaient remplacés dans leurs cours par des substituts ^). Aussi essaya-t-on, à peu près en vain à Cracovie, d'arrêter la faculté canon iste sur cette pente périlleuse. En 1519, on est forcé de reconnaître que la faculté laisse beaucoup à désirer, que maîtres et élèves manquent de zèle... studium juris pontificii . . . in lectori^ bus et auditoribus coUabi^).
Quelques décrétistes de cette période nous sont déjà connus; Nicolas de Kalisz fut, en 1463 et 1464, recteur pour la deuxième et troisième fois. Ce professeur à chaque instant abandonnait sa chaire pour d'autres travaux, pour des missions diplomatiques; chanoine de Cracovie, il devint, vers 1457, vicarius in spiritualibus de l'évêché'). Nicolas Spiczymir ou Spiczmer, disciple de Paul de Worczyn qui l'initia aux subtilités de la philosophie aristotélique et scolastique *), était encore vivant en 1468^). Plus jeune que le précédent, Arnulf de Mirzyniec obtint le grade de bachelier en 1441, à Cracovie. Il est étudiant en droit canon en 1442, et enfin lector ordinarius en cette science, en 1458^). Très considéré, il fut quatre fois recteur, la dernière en 1480. Il possédait en outre plusieurs dignités ecclésiastiques ''); et le ))currus« que lui attribuent les Acta Rectoralia, témoigne d'une certaine aisance®). Sa vie qui
*) Kauffmann, Geschichte der d. Universitâten, II, 210.
») Cod. univ. Crac. IV, 3i5.
») Cod. univ. II, 185.
*) Voir Cod. jag. n. 2073. Paul de Worczyn, en fonctions de 1420 à 1430 (Cod. univ. 1, 157) avait dans sa bibliothèque Buridan (Cod. jag. 659) et Marsilius (Cod. 711) ; il se complaisait donc à la lecture des Okkamistes.
'') Cod. univ. II, 259.
*) Lib. prom. 43 et Cod. jag. 345. De plus Mon. medii aevi VII, 581 (Crac. 1882).
') Cod. jag. 1249.
«) Acta Rector. n. 1183.
fut longue, prit fin vraisemblablement en 1491. Citons enfin André Gora de Mikolajow qui, en 1474, devint maître es arts à Cracovie et exerça peu après le rectorat à l'école» de Notre-Dame où il habitait^). L'Anglais Léonard Coxua^ dans son opuscule: ))De laudibus academiae Cracoviensiscc^ le cite en premier lieu parmi les Juristes; au cours de soi^ rectorat en 1514 — 15 furent prises quelques mesures de grande portée. Parmi ses titres au souvenir de la posté-, rite il faut encore noter qu'il fut le maître du célèbjre archevêque de Gniezno, Jean Laski: ce prélat reconnaissant lui fit élever un monument à la cathédrale de Cra-. covie *), et quelques rayons de la gloire du fameux auteur du statut Laski rejaillissent sur celui qui avait guidé les premiers pas du jurisconsulte dans la carrière du droit et de la politique. Szujski donne quelque part à André Gôra le nom d'humaniste *); nous ne savons sur quels fondements» le savant historien appuie son dire, mais il est certain qu'à l'époque où ce canoniste enseignait, la lutte était des plusardentes entre le moyen âge expirant et la renaissance, et cela non seulement à la faculté des artistes, mais encore à celle du droit, où Ton respirait pourtant une atmosphèreplus calme.
Nous avons déjà vu que le droit romain dans les» universités du Nord au moyen âge fut dès l'origine retranché des cours habituels, ou qu'avec le temps, faute de maîtres compétents, il n'y tint qu'une place de plus en plus étroite. Les facultés de droit étaient en majeure partie canonistes; les légistes romains furent fort rares et sans éclat. Cette étude n'eût d'ailleurs répondu à aucun besoin^ n'eût trouvé aucune application pratique; d'un autre côté la prépondérance de l'Eglise justifiait cette défaveur; elle
') Ibid. 789 (a. 1479) et n. 3312.
*) Zeissberg. Joh. Laski und sein Testament (Wien 1874) 143; Korytkowski, Arcybiskupi gnieznienscy. (Les archevêques de Gniezno) II, 583.
^) Récits et dissertations (Oeuvres) t. IV, 51.
ne voyait pas d'un bon oeil la propagation du droit romain; elle la considérait même comme pernicieuse et 1^ blâmant ouvertement; car elle la jugeait nuisible au droit coûtumier. Néanmoins, malgré l'opposition de 1* Eglise, les princes s'étaient faits les protecteurs du droit romain. Les potentats de ce monde croyaient trouver dans cette législation une sanction à leur pouvoir; de plus^ les représentants des courants nouveaux, les fervents de l'anr tiquité, qui, à côté des belles-lettres, voulaient encore revenir aux moeurs et aux lois du monde latin, combat* taient aussi en sa faveur. Pendant tout le moyen âge les souverains s'attachèrent à mettre cette étude en honneur; après les Hohenstaufen, Charles IV protège les ro* manistes; il fait v-enir un légiste de Bologne à Prague. Le droit romain en effet avait toujours été florissant en Italie; dans certaines universités, à Bologne par exemple^ il était privilégié et constituait le point principal du programme des études. C'est dans ces grandes écoles que les Septentrionaux venaient l'apprendre, et des savants italiens allaient de là l'enseigner à l'étranger. Ce n'est que dans la seconde moitié du XV-e siècle que les universités du Nord commencèrent à s'y intéresser vivement. Princes et humanistes s'unissent pour faire triompher ce qui flattait les visées politiques des premiers, les sentiments et les instincts des seconds. Les universités d'Erfurt, de Rostock, de Greifswald, dès le milieu du siècle, font des pas décisifs dans cette voie; d'autres universités ne suivirent ce mouvement que vers la fin du siècle; alors le droit romain eut forcé les portes des grandes écoles. Entre 1490 et 1500, on crée à Vienne une chaire de cette science, à laquelle, sont appelés des Italiens; l'université de Fribourg avait fait de même en 1490, et devait être suivie par Bàle, en 1494, par Heidelberg, en 1498 ^).
*) Voir Stintzing. Ulrich Zasius 325 et suiv., Janssen, Geschichte des deutschen Volkes I (15 éd.) 501 (surtout 509).
Partout le droit romain apparaît, s'impose à la faculté où jusque là avaient presque exclusivement régné les décrétistes. Bien plus, les tribunaux admirent dans leur sein des juristes romains qui rendirent des sentences exécutoires; c'était préparer le terrain à la réception de la législation antique *).
En Pologne, Casimir-le-Grand avait fait une large place au droit romain dans l'université qu'il projetait; mais sans doute il s'en tint à l'intention, devançant en cela comme en beaucoup d'autres choses, son temps peu apte à comprendre ses vastes conceptions. Dans le document jagellonien d'érection, en 1400, on fait mention, il est vrai, des Leges en même temps que des Canones, mais on ne trouve pas trace de légistes dans les années suivantes. Encore une fois la pensée royale reste lettre morte; faute de docteurs des deux droits, de romanistes, elle ne fut pas exécutée, et ne pouvait pas l'être. Il n'y eut même aucune tentative dans ce but: toutefois, en dehors de l'université plus d'un homme d'Etat dut songer mainte fois à réaliser ce projet, à créer une pépinière de serviteurs instruits pour le gouvernement et le pouvoir. Ces préoccupations, ces rêves ont laissé leur empreinte dans un mémoire d'Ostrorog où il célèbre le droit romain, sa logique et sa force, tandis que d'autres savants contemporains faisaient l' apologie de cette, «raison écrite, ratio scripta« des législateurs latins.
De longues années s'écoulèrent donc sans qu'aucune voix ne sortît des universités pour réclamer des réformes, déplorer l'état de choses actuel et en prêcher l'amendement A peine à la fin du siècle se font jour de timides innovations qui dans le siècle suivant deviennent hardies et de plus en plus nombreuses. Une des premières manifestations de cet esprit frondeur et réformateur fut l'ouvrage
*) Janssen, 1. c. 611.
»Modus epistolandi<( du médecin Cracovien, Jean Ber, dit Ursinus, humaniste convaincu dont nous aurons à nou8 occuper plus tard. Parmi une foule d'é pitres et de discours, datés des vingt dernières années du XV-e siècle, nous trouvons à la fin du livre, un discours soi-disant prononcé à Touverture d'un cours d'Institutes de Justinien: Joh, Ursini medicinae doctoris ac legum licenciati oratio habita in principio institutionum Justiniani imperatoris. Il semblerait donc qu'Ursinus, outre la médecine avait étudié le droit et avait même acquis la licence dans, quelque université italienne. L'orateur déclare qu'il serait honteux de cacher devant ses compatriotes »les études qu'il a faites dans les célèbres universités italiennes, aux prix de longs et coûteux voyages». Aussi s'est-il remis »au droit impérial, négligé depuis douze ans« et a-t-il l'intention d'en faire un cours public. Ce discours n'est pas daté et se trouve dans un recueil de morceaux où la fiction coudoie à chaque instant la réalité. Aussi n'est-il pas possible de déterminer l'époque et la valeur de cette introduction. Mais, alors même qu'elle serait une simple composition littéraire, elle n'en prouve pas moins que des idées nouvelles avaient germé et allaient bientôt tout envahir de leur irrésistible puissance, que des besoins nouveaux voulaient être satisfaits.
Au commencement du XVI- e siècle vint à Cracovie un Italien qui, de Padoue avait été appelé à Vienne en 1497, pour y enseigner le droit romain. C'était un Sicilien^ Joannes Silvius qui, à partir de ce moment habita, suppose-t-on, Cracovie pendant de longues années. En tout cas, il est certain qu'il se trouvait en Pologne en 1506; il y professait alors les politiores literae, c'est-à-dire lea auteurs anciens et la culture humaniste; il est probable qu'il y répandait simultanément la connaissance du droit romain; le panégyriste de l'université, l'Anglais Léonard Coxus s'exprime ainsi au sujet de Silvius, en 1518: «Inas*sueto disciplinarum abstrusiorum fomente suum identidem.
animum pascebat«. Ces abstruBiores litterae signifîent sans doute le droit romain ^).
Au siècle suivant appartient l'histoire du dévelop* pement de cette scieilce. Remarquons que c'est à des gens du Midi qu'elle dut surtout ses rapides progrès. En 1510, s'incrivit . dans le registre matricule de l'université Garcias, Espagnol, docteur utriusque iuris, professeur de droit 4 Bologne, mandé à Cracovie pour y enseigner le droit canon. Bietitôt après on appelle un Italien à des fonctions analogues. Eo 1518, à la suite de la reine Bone Sforza, plusieurs méridionaux arrivent en Pologne, entre autres le chancelier Louis Masati de Aliphia. Il s'inscrit à l'université, tandis qu'en même temps le roi et la reine demandent que le Studium lui concède un logement au collegium des juristes. L'école y consent, à la condition qu'il expliquera aux élèves librum institutionum *)• Aussi Léo* nard Coxe le loue-t-il dans son livre de s'appliquer chaque jour h résoudre les plus ardues questions de droit, »quoiqu'il fût attaché à la cour, en qualité de secrétaire de la reine«. Enfin le grand évêque de Cracovie, l'humaniste Pierre Tomicki résolut de rendre permanent ce qui jusque là n'avait été qu'accidentel. En 1533 il est à la recherche d'un Italien qui veuille occuper la chaire de droit romain •). Il songe à un certain Jérôme, peut-être à Balbi qui, en 1493, 6*ét^it fixé à Vienne, et depuis avait fait plusieurs séjours dans le Nord. En cette même année 1533, il érige à l'université une nouvelle collégiature pour les Institutes
*) Voir Leonardus Coxus. De laudibus celeberr. Âcademiae Cracov. 1618. — Morawski, La Renaissance en Pologne (Revue polonaise, 1884) ; le même auteur, Beitr&ge zur Geschichte des Humanismusin Polen.Wien 1889 (Sitzungsberichte,philos.-hist. Classe Bd. 98).
•) Conclus, univ. 1518. L'université fit cette concession avec difficulté et pour quatre mois seulement. En décembre de la même année, la cour cherche à obtenir la prolongation du permis d'habitation; l'université en porte alors le tetme à ia Pentecôte de 161D;
*) Acta Tomiciana 1683, lettre à Zebrzydowski- Ms,
kîe Justinien^). L'année suivante il écrit à Stanislas de Rzeczyca: wNous avons fait venir de Padoue un docteur en droit« pour professer le droit romain à Cracovie; con»jointement il sollicite un induit du Saint-Siège, autorisant les clercs à suivre ses leçons*). Plusieurs autres universités avaient obtenu de semblables induits, pendant le XV-e siècle ^). En agissant ainsi Tomicki prenait en mains la direction du mouvement né pendant l'âge précédent, et qui allait promptement se pï^écipiter sous sa Vigoureuse impulsion.
Si la faculté de droit, strictement liée à la théologie au moyen âge, devait perdre par l'introduction diô ces éléments son caractère purement ecclésiastique, cette transformation se manifesta encore par un autre événement: en 1506, pour la première fois est admis à Cracovie un professeur de droit canonique marié. Il se nommait Nicolas de Koprzy wnica ^). Ayant contracté mariage il implora du Siège apostolique une dispense et un induit le sauvegardant de la perte de sa collégiature et de l'habitation y attachée. Le pape Jules II, par bref du 6 août 1506, eut égard aux services rendus par Nicolas à l'uni- "Versité, lui accorde un induit plénier, le décharge de toute
*) Cod. univ. Crac. IV, 117.
*) Ms. Czartoryski, 273, 443. AdvoGavimus ex gymnasio Patavino doctorem legum, quem in studio Crac, impensîs nostris foveré et tenere volumus, ut Institution es Justiniani primum, deinde leges profiteatur. Quia vero, ut scitis, pauôi apud nos sunt s^holal-es, qui non sint clerici et sacris initiati, rogamus vos impetretis Maj. R. et nostro domine indultum apostolicum per brève, ut omnibus etiam clericis et in sacris ordinibus constitutis instituta Justiniani et leges audire liceat. Conf. ibid. 460.
*) Stititzing, Zasius 86.
*) Nous connaissons deux professeurs de ce nom, l'oncle et le neveu: ce dernier est bachelier es décrets en 1491 (Cod. univ. III, 181). Il est ici question du jeuhe qui devint maître en 1483. II est ajouté à son nom dans le Lib. Prom. (100) decr. dp. et lector. ordi* narius, uxorem duxit, demuhi canonicus Cracovietisis.
censure pouvant entraîner la résiliation du poste qu'il occupait, lui permet enfin de continuer ses leçons et de conserver sa demeure ^),
Les défectuosités que nous avons signalées à la faculté de médecine, surtout quant à son installation, ne furent point encore écartées pendant les années dont nous nous occupons. La maison rue Grodzka assignée aux médecins était tout à fait insuffisante. Lorsqu'on autorisa Bernard Hesse à enseigner à la faculté des artistes, en 1450, l'université s'engagea en outre à payer le loyer de l'habitation privée retenue pour ce maître. Nous avons raconté qu'un incendie qui éclata en 1455, détruisit une partie de la rue Grodzka et spécialement le collège des juristes, ainsi que celui des médecins. Il n'est guère aisé de savoir ce qu'il advint ensuite; sur l'emplacement de l'ancien collège des médecins on édifia une construction quelconque, et plus tard, en 1495 il est fait mention de la domus medicorum vicina CoUegio domus canonistarum *)* Il est probable que cette maison était loué à des personnes appartenant à l'université en même temps qu'à d'autres locataires"); sans doute aussi quelques étudiants y avaient asile. On songea, semble-t-il, à un local particulier pour l'école de médecine, en 1476, sous le rectorat de Jean de Slupca, C'est en effet à ce moment que le CoUegium minus
') Voir Cod. univ. III. 230. Il s'agit ici d'une maison »ab aliis habitationibus modioum separata». Comme lector ordinarius il habitait sans doute non loin du collège des juristes, dans la maison offerte par Elgot à Tuniversité en 1461.
*) Conclus, univ, année 1495.
*) Ibid. 1492, il est prescrit au professeur de médecine, Jean de Regulis, de louer la maison à des locataires surs. Sans nul doute il est ici question de l'ancien collège de la rue Grodzka.
obtint un aménagement à part, dans l'ancienne bourse^ des riches; on voulut en même temps assigner la maison, où se tint plus tard le Contubernium philosophorum à un separatum Collegium pro medicis. Mais le document qui nous fournit cette indication ajoute que les médecins refusèrent d'habiter le nouveau collegium et préférèrent demeurer en des logements particuliers^).
On en vint enfin à cela que les cours de médecine eurent lieu dans le grand collège, tandis que les lecteurs furent domiciliés dans des maisons universitaires ou autres. A partir de la fin du siècle ils habitèrent principalement rue Bracka, près de la bourse hongroise, dans une construction élevée sans doute par Georges de Drohobycz. Nous lisons en effet dans les Conclusiones que le médecin précité adressa, en 1488, une requête à l'université, à l'effet d'obtenir la cession du terrain non bâti, sis entre la bourse hongroise et la maison Clethnar; il se propose d'y édifier une demeure pour lui-même, laquelle après sa mort deviendra la propriété de l'université. Georges mourut avant 1494 2), et, dans les années suivantes, il est souvent fait mention dans les actes de l'université de la domuncula contiguë à la bourse hongroise, domuncula que l'université donne à loyer 3). En 1511, le médecin Jean d'Ostrzeszow y succède au décrétiste Jean de Koscian^); en 1527 et 1529, elle est occupée par le médecin Nicolas Sokolnicki,^) aussitôt après sa promotion, la première qui eut lieu à Cra- Covie. Le médecin Jean de Regulis demeura cependant ailleurs; cet ordinarius medicinae, pendant sa longue
^) Nous empruntons ces détails à Radyminski, God. bibl. jag. 225 (note à une pièce de vers sur Jean de Slupca) et Cod. bibl. 226 (année 14:76).
*) Acta Rect. n. 1653.
') Voir notamment Concl. univ. 1535.
*) Concl, univ. (1511). Voir Acta Rect. 2281,
^) Act. Rect. 2915 et 2975.
Morawski. II. 18
carrière habita, rue Sainte-Anne, une maison où logeaient aussi des étudiants^).
Cette faculté manque donc de l'organisation caractéristique dans les universités du moyen âge; elle ne possède pas de vie collégiale; comment d'ailleurs, en présence d'un si petit nombre de maîtres, songer à grouper, à réunir le personnel de la faculté.
Il y avait fort peu de médecins en Europe au moyen âge, comme nous l'avons déjà remarqué, et la Pologne ne faisait pas exception. Le légat du pape, Jérôme de Crète, de passage dans le Nord, en 1463, y tomba malade et se disposa à se rendre à Cracovie, »car nulle part ailleurs dans tout le pays, il n'y a de médecin ni de remèdesft ^), Cependant à Cracovie même les disciples d'Esculape étaient fort rares. La population s'adressait en général aux barbiers et aux rebouteurs; les gens riches, et dans des cas fort graves, avaient seuls recours aux médecins. Cet état de choses est confirmé par l'organisation des universités du moyen âge. A Heidelberg, comme nous l'avons dit, pendant cent ans après la fondation de l'université il n'y eut qu'une seule chaire rétribuée, affectée à la médecine. De même à Cracovie. Pendant tout le XV-e siècle, on n'y voit qu'une chaire dotée sur les dîmes d'une rémunération do 20 marcs; et ce n'est qu'en 1505 qu'on créa une seconde collégiature de médecine. Les universités essayèrent par divers moyens de parer à la pénurie de cette faculté. A Vienne, tout médecin nouveau promu s'engageait à enseigner un an à l'université. Il conservait même le droit de prendre part aux séances de la faculté, alors
1) Act. Rect. 1248 (année 1489), 1674 (1494): studens morans in domo de Regulis in platea s. Annae. On lit aussi dans les Acta Rect. des notes sur les étudiants domiciliés in domo medicorum (n. 1671, an 1494). II s'agit ou du vieux collegium de la rue Grodzka, ou de la bourse medicorum dont il est parlé en 1494 (1724) et dont nous dirons quelques mots plus tard.
•) Caro, Geschichte Polens V, 198.
qu'il avait cessé d'y faire des cours. A Cologne, les statuts autorisaient le choix du doyen des médecins en dehors des professeurs, parmi les «non régentes» ^). A Cracovie, on exigeait que les médecins gradés à l'étranger se soumissent à un examen »pro loco«, à la suite duquel leur titre était assimilé, nostrifié. En 1492, on prit une décision qui jette un jour tout particulier sur la situation en ce moment A cette date nous lisons ce qui suit dans les Conclusionés: Les docteurs en médecine déjà plus nombreux et incorporés à l'université ont formulé à plusieurs reprises des réclamations au sujet du décanat de cette facultés toujours détenu par le même, et n'étant pas soumis au mode adopté pour les autres facultés; il fut donc arrêté que dorénavant seraient appelés à tour de rôle au décanat les docteurs en médecine, dans leur ordre d'incorporation à l'université et selon l'usage observé aux facultés de droit et de théologie, sans considérer si ces professeurs sont actu legentes, ou non, afin qu'à l'avenir il y ait un contrôle plus exact sur les extranei passim in civitate practicantes. Comme on le voit, c'est quelque chose de semblable à ce qui se passait à Cologne, où on admettait à la faculté des praticiens non professeurs. A Cracovie, l'université exigeait que tous les médecins exerçant en ville fissent préalablement acte d'incorporation; en cas de refus elle ne leur permettait pas de pratiquer leur art. Cette condition posée par l'université fut même étendue à tout le pays; chaque médecin dut en Pologne obtenir la confirmation de l'université de Cracovie, pro loco respondere *). C'était une modification approchant de ce qui avait lieu à Bàle. Dans cette dernière localité la facultas medica était composée de tous les médecins de la ville. Pour y obtenir
^) Kaufmann. Geschichte der deutschen Universit&ten II, 902, 3.
') Acta Rect. 1610: iuxta privilégia Crac. acad. nemo débet exercere praxim medicam Cracoviae et per totam Poloniam nisi prius respondeat pro loco in academia Cracoviensi.
l'exercice de la médecine il fallait avoir, ou un grade, ou l'approbation de Tuniversité locale. Plus tard, Técrivain Starowolski parle de la faculté de médecine de Cracovie en termes qui autorisent à penser que tous les médecins de la ville y appartenaient*).
Sans doute les conseils, les élections s'en trouvaient facilités; mais comment étaient faits les cours? L'unique professeur salariatus parvenait-il à satisfaire à toutes les exigences de l'université, à tous les besoins des étudiants? Il est fort probable que non, car le lecteur ordinarius était souvent détourné de ses leçons par sa clientèle. Il devait donc avoir des suppléants. A Cologne fort souvent des bacheliers en médecine remplacèrent leurs maîtres; à Cracovie, en 1464, lors de l'organisation provisoire des cours dans le bâtiment qui devait être plus tard la bourse hongroise, on décida qu'on y enseignerait ordinaria medicinae et per baccalarium eiusdem facultatis; il y avait donc un bachelier en médecine chargé de cours 2). Dans les actes de l'université quantité de noms de médecins passent sous nos yeux; les uns professaient sans salarium, car ils avaient par l'exercice de l'art des revenus importants; d'autres prenaient pour sujets de leurs leçons des matières qui leur facilitaient l'accès à des postes rétribués; d'autres enfin ne faisaient qu'assister aux séances de la faculté, sans être professeurs ordinaires.
Mais cette faculté végéta pendant le XV-e siècle. Elle eut continuellement à lutter avec la paucitas et detectus des maîtres, avec l'interruption des leçons amenée par le départ des professeurs, enfin avec le manque de ces professeurs qu'il fallait élever en Italie ou appeler de ce pays.
*) Starowolski, Laudatio academiae Crac: Reliqui medic. doctores, qui publiée nihil praelegunt et tamen loca inter professores promeruerunt . . . Nullo penitus ab universitate onere obstringuntur, hisi quod in candidatorum examine operam suam oonferunt et publicis actibus intersunt (p. 12, 14).
*) Conclus, univ. 1464.
La Péninsule était alors le foyer de la science médicale, surtout dans les universités de Pavie^ Padoue, Bologne et Sienne. Les premières promotions au doctorat en méder cine à Cracovie n'eurent lieu qu'en 1527. Cependant, malgré Tabandon qui pesait sur cette faculté, il fallait la maintenir à tout prix pour la dignité même d'une science que des charlatans, des ignorants compromettaient, dépréciaient, déshonoraient.
C'est pour détruire ces abus qu'on exigea que tout médecin ayant terminé ses études à l'étranger fît preuve de ses connaissances devant l'université de Cracovie et légitimât ainsi les titres ailleurs acquis. Néanmoins de nombreuses plaintes s'élevèrent bientôt contre ces prétendus docteurs qui n'avaient fait que passer deux ou trois mois en Italie, au lieu des cinq années réglementaires d'études médicales, et qui lestés de ce bagage si promptement amassé revenaient en Pologne avec la prétention d'y faire valoir leurs talents ^). En 1513, le bachelier Nicolas de Tuliszkow osa traiter le docteur Jean d'Ostrzeszow »de chien et d'effronté fripon, d'âi^e revenu d'Italie« *). L'université édicta des peines contre ceux qui ne s'étaient pas fait reconnaître, et ces peines étaient plus sévères, si le délinquant était un juif, perfidus judaeus. Les juifs en effet, d'après le^ idées et les lois du moyen âge, ne pouvaient soigner des chrétiens. Dès 1271, on décréta à l'université de Paris «qu'aucun juif se gardât bien de faire acte de médecine ou de chirurgie sur n'importe quel chrétien» ^), Nous re* trouvons à Cracovie la même aversion, les mêmes pro* hibitions; mais il en allait autrement dans la pratique. Nous avons en effet en 1491, le docteur Jacob, juif, en 1494, un autre juif appelé doctor antiquus, en 1526, l'occuliste Israélite Elie *). De tout temps d'ailleurs les Juifs s'étaient
*) Conclus, univ. 1511.
») Conclus, univ. 1513.
') Denifle, Ghartularium univ. Par. I, p. 488.
*) Acta rect. n. 1469, 1655, 2865.
adonnés à la médecine et s'y étaient distingués. Ils rapprenaient dans leurs propres écoles, dans les universités et malgré l'horreur qu'ils inspiraient aux populations chrétiennes, ils jouissaient de la confiance des princes et même des papes: Jules II et III, Léon X, Clément VII, Paul III eurent des juifs comme médecins particuliers^).
En même temps on faisait la guerre aux imposteurs exploitant sans pitié la crédulité populaire, aux sorciers »empiricam medicinam exercentes«, comme s'exprime un édit contemporain. Par suite de la disette de vrais médecins, ces sauveurs sans mandat de l'humanité souffrante devaient pulluler à cette époque, et les foudres universitaires dirigées contre ces intrus, ne font que témoigner de l'impuissance à les réprimer.
Un des plus fameux charlatans de ce siècle fut Balinski, originaire de Balin, près d'Olkusz, qui par ses consultations et ses panacées tourmenta et tua une foule de gens, tout en réalisant lui-même une fortune assez ronde, tant qu'à la fin il attira sur lui l'attention des autorités. Il se faisait passer pour Grec et médecin, quoiqu'il ne fut ni l'un ni l'autre; il exerçait en Hongrie, plures occidens, comme s'exprime Miechowita; mais sa réputation ne tarda pas à se répandre en Pologne, et des multitudes iaccoururent chercher dans ses incantations, dans ses drogues, dans ses ordonnances, un soulagement à leurs maux. Il n'oisa pas toutefois se montrer à Cracovie; néanmoins les Cracoviens surent le trouver et se rendirent souvent auprès de lui. On l'avait surnommé centenier, parce qu'il exigeait cent ducats des personnes riches. On le manda même au chevet du roi Alexandre nialade dont il avança sans doute la mort par sa médication violente, ses bains et ses breuvages suspects. Tour à tour emprisonné en Lithuanie et à Cracovie, il parvint à se faire élargir et continua à exercer en secret ses pratiques. Il disparut enfin sans
*) Haeser, Lehrbuch der Geschichte der Medicin (1853) I, 362.
laisser de traces, mais emportant l'argent des naïfs ^). Ce prophète comme on l'appelait, est le plus curieux personnage parmi ces guérisseurs merveilleux; au début du XVI-e siècle sa vogue fut à un moment immense, et avec une habileté sans égale il sut en tirer parti. Bien supérieur d'ailleurs à ses innombrables rivaux, il avait le don de séduire et de frapper les esprits*).
Vers la fin du XV-e siècle, alors que l'humanisme au berceau faisait naître parmi les hommes l'attachement à la terre et la crainte des maladies, un champ de plus en plus vaste s'ouvrit devant ces trompeurs et ces fripons de jour en jour plus nombreux. A une époque où tous les coeurs s'éprirent des vanités et des beautés de ce monde, s'éveilla l'amour ardent de la vie et le penchant vers toute» les choses, tous les gens qui promettaient de l'adoucir, cette vie, d'en bannir les douleurs et les infirmités. Cette vénération pour la médecine et les médecins éclate avec force chez Grégoire de Sanok, le premier humaniste polonais remarquable. Callimaque dit à son sujet (Vita,. chap. 8): »il mettait la médecine au-dessus de toutes les sciences et l'aimait comme une seconde nature»; s'il n'avait pas été prêtre il s'y serait consacré exclusivement. Ce culte pour la médecine ne fit que s'accroître au cours du siècle,, sous l'impression de la peste et des fléaux qui vinrent assez souvent ravager le monde. Les annales du XV-e siècle sont remplies d'indications sur des épidémies qui, à chaque instant sévissaient, détruisant la population de villes entières, et les registres des universités portent trop souvent que »propter pestema on a dû suspendre les cours et que maîtres et élèves se sont enfuis de tous côtés. Dans la seconde moitié du XV-e et pendant le XVI-e siècle, ces
^) Mathieu de Miechôw dans le é-e livre de la Chronica Polo- Doruin.
') Gzacki, dans «Les lois lithuaniennes» II, 40, assure que 6alinski publia un livre De praestantia medicinae, et c'est là qu'il parle des femmes fécondes de soixante ans.
terribles calamités se succèdent à si peu d'intervalle que rhumanité tremblante sous les coups des désastres répétés, irit dans une continuelle terreur i). Les chroniqueurs consignent trop fréquemment ces cruelles épidémies; Cracovie fut tout particulièrement éprouvé par celles de 1482, 1496 ^t 1497 *). On lit à la première de ces dates dans le Liber promotionum: pestis generalis magna Cracovie; des mentions semblables se rencontrent à chaque instant dans la liste des cours.
C*est vers la fin de cette période que parut et se répandit en Europe une maladie, vrai fléau de Dieu, terrible Mane Thecel Phares flamboyant au-dessus des festins -de la renaissance, où Ton servait toutes les délices de Tantiquité, toutes les joies de la vie. Nous voulons parler de ce qu'on désigne sous le nom de morbus gallicus. Dans les trente dernières années du XV-e siècle, ce mal gangrena l'Europe avec une effrayante rapidité. Il paraît dans rie Nord en 1495. S'il faut en croire Miechowita, c'est en 1493 que Cracovie en fut infesté par une femme venant •d'Italie ^). La contagion fit bientôt de nombreuses victimes, surtout parmi les courtisans et les débauchés*); comme un messager de mort, elle courut à travers toute la re- Jiaissance septentrionale, semant les ruines et la désolation.
Les médecins du temps ne manquaient donc pas de besogne. Nous ne saurions pourtant dire comment ils s'acquittèrent de leur lourde tâche. Au XV-e siècle, la médecine marchait encore péniblement dans l'ornière des •traditions, n'osant pas essayer de sortir de la routine pour s'appliquer à l'observation sérieuse et à la connaissance
*) Thorbecke. Geschichte der Univ. Heidelberg (note à la pag. 41). Toepke, Matrikel der Univ. Heidelberg I. XLI.
*) Voir sur ces épidémies Wiszniewski. Hist. lit. IV, 186: Gonsiorowski. Recueil de documents pour l'histoire de la médecine I, 78.
') Voir Haeser, Lehrb. der Geschichte der Medicin (2-e éd.) II, 523, 225. Wiszniewski, Hist. lit. IV, 185. Scriptores rer. Pol. II, 18.
*) Monum. Polon. V, 275.
du corps humain. Ce n*est que dans le siècle suivant qu'on entra résolument dans cette voie. A ce moment Tanatomie était presque inconnue dans le nord de l'Europe ; aussi la chirurgie y était-elle envisagée comme une chose secondaire, digne tout au plus des barbiers et des étuvistes. Les chirurgiens n'étaient guère plus considérés que ces artisans et on les langeait dans la même catégorie^). Néanmoins on les consultait beaucoup, et quoique l'université persécutât officiellement les empiriques, elle ne s'en adressait pas moins à eux 2), imitée en cela par les particuliers.
Voyons maintenant quels furent les membres de l'université de Gracovie qui, pendant cette époque s'acquirent un nom en médecine. Nous avons parlé de Bernard Hesse qui vers le milieu du siècle était lecteur en médecine à l'université; il meurt en 1465, et Albert d'Opatow^, doyen de la faculté de médecine en 1459, lui succède à l'altarie de S. Barthélémy au château. A côté de ce maître, nous voyons çà et là dans les actes universitaires de 1459 le médecin Pierre Buthko ^). Evidemment la médecine tenait alors un rang marqué à l'université. En 1464, le médecin Pierre Gaszowiec de Locmierz est recteur pendant le semestre d'hiver; il l'est encore dans l'été de 1465; son successeur au rectorat, pendant une année entière, est encore un médecin, André Grzymala. Nous avons déjà rencontré ce maître, nous avons suivi ses premiers pas et vu sa brillante activité à l'université. Dans la suite il passa aux
*) Voir Haeser, Grundriss der Geschichte der Medicin (1884) p. 147. Fort curieux est le petit ouvrage du chevalier teutonique Henry de Pfolspeundt, qui prit part à la guerre de treize ans entre la Pologne et l'Ordre et écrivit en 1160, le traité Biindth-Ertzney, c'està-dire, de la guérison des blessures, composé d'après sa propre expérience. Haeser a publié à Berlin en 1868, ce manuel qui ne se distingue pas par les connaissances anatomiques de son auteur.
•) Sur les barbitonsores et leurs pratiques voir Acta Rect. index, de Wislocki p. 877 et 1046.
*) Voir Conclus, univ. années 1459, 1465.
facultés supérieures, obtint le doctorat canonique et le baccalauréat en théologie ^). Lorsque Tuniversité voulut lui accorder la cure de S. Nicolas en 1462, elle le recommanda au pape, pour son savoir, son caractère et ses services signalés. C*est grâce à lui que l'université entra en possession de cette cure*). Il mourut prématurément, peu après son rectorat, en 1466, valida pestilentia vigente*). Pierre Gaszjwiec de Locmierz ou de Ludzimierz» près de Nowy Targ, ne fut pas moins que le précédent un des hommes marquants de l'université. Savant apprécié* il dut à sa provenance nobiliaire, un facile accès à la cour et vit aisément s'ouvrir devant lui l'arène publique*). Il s'occupa beaucoup d'astronomie et écrivit même un petit traité de cette science •'^); l'astrologie au moyen âge servait pour ainsi dire de transition entre la médecine et les mathé* matiques. C'est lui qui, le premier après Martin Krôl, se livra à des observations astronomiques à Cracovie*). Il est recteur pour la troisième fois en 1470; il était alors physicus regius et consul de la ville. En qualité de chef de l'université et d'édile de la cité il prit souvent la parole de 1470 à 1472, soit au nom de la grande école, soit à titre de membre de la municipalité; il salua à leur départ ou à leur arrivée des grands personnages, et nous possédons encore les monuments de son éloquence ^). Lorsqu'on 1471, Ladislas, fils aîné de Casimir Jagellon, fut appelé au trône de Bohème, Pierre Gaszowiec fit partie de la suite nombreuse qui accompagna ce prince à Prague, en
•) Voir Cod. univ. II, 254
*) Liber Promot. p. 50.
») Cod. bibl. jag. 369.
*) Voir le Liber benef. de Dlugosz I, 266.
*) Ses codex d'astronomie figurent parmi les codex de la bibl* jag. sous les numéros 557, 808, 820 et 830; son traité porte len. 2703.
®) Birkenmaier. Martin Bylica, p. 19.
') Cod. bibl. jag. 126. Voir Caro, Geschichte Polens V, 322 et spécialement Zeissberg, Poln. Geschichtsschreibung, 238.
même temps que Dlugosz*). En 1474, il n'était déjà plus de ce monde ^).
Dans les conclusions de Tuniversité, nous trouvons à la date de 1472 une note curieuse concernant la médecine. Quoiqu'il n*y ait alors que peu de médecins à Cracovie, quoique pendant tout le XV-e siècle on n'y eût pas fait une seule promotion au doctorat, il n*en sortit pas moins de Técole une certaine quantité de bacheliers ou licenciés en médecine. Or, en 1472, trois licenciés en mé* decine adressèrent à l'université une requête afin que, «eu égard à leurs longues fonctions à l'université, et à leur grade de licencié», l'école leur garantît le poste qu'ils occupaient, et n'accordât pas la préférence aux docteurs venus d'ailleurs et incorporés à Gracovie. Un rang élevé sur la liste des docteurs incorporés permettait en effet d'espérer l'obtention d'une place rémunérée. Ces licenciés étaient Stanislas de Pleszow, Jean Wels de Posen et Jacques de Boxice. Le premier, peu connu, fut doyen des artistes, en 1462 et 1468, à titre de licencié en médecine; il mourut vers 1473^). Les deux autres ont laissé un nom moins obscur.
Jean Wels était un de ces nombreux Posnaniens qui, à cette époque, contribuèrent au progrès de la civilisation et des études*). Bachelier in artibus, conjointement avec Jacques de Boxice en 1458, sous le décanat d'André Grzymala, il devint maître en 1462/3. Il est dès lors attaché à la faculté des arts, et nous le voyons licencié en médecine en 1472. Il ne quitta probablement jamais le pays et n'acquit pas le doctorat^). En 1488, il est exempté par
*) Dlugosz, Hist. V, 555.
') Acta Rect. n. 333. Il avait quatre ftls qui Tannée de son
rectorat (1-470) sont inscrits en tête de la liste des élèves de l'université.
«) Acta Rect. n. 277 (an 1473).
*) Muczkowski. De Pauli Paulirini viginti artiumlibro (1835) p. 11.
*) Miechowita dans sa chronique (1498) parlant de la mort de
Tuniversité des devoirs de sa collégiature royale. Par conséquent, il la détenait encore cette année-là, c*est-à-dire qu'il faisait partie de la faculté des artistes où il était astreint à des cours aristotéliques. Il dut alors se procurer un remplaçant, ponere magistrum pro ipso laborantem i). Depuis longtemps il s'était vu forcé de partager son temps entre ses travaux universitaires et de tout aussi honorables occupations. Son savoir et son caractère Tavaient en effet désigné au choix du roi, comme précepteur des jeunes princes du sang. Nous ne savons s'il exerça cette charge en même temps que Dlugosz, ou seulement après la mort de ce dernier (1480) *). La bibliothèque jagellonienne lui doit quelques manuscrits médicaux et autres^). La ville de Cracovie lui est redevable d'un plus grand bienfait II était curé de S. Etienne. En qualité de médecin, il s'intéressait à la salubrité de la ville, et il acheta au Piasek un terrain pour y établir cimiterium extra urbem. Ce cimetière remplace désormais ceux qui entouraient les églises, au grand détriment de la santé publique*). Wels mourut en 1498. Dans son testament, écrit cette même année 5), il demande au roi et aux princes Frédéric et Sigismond de vouloir veiller à l'exécution de ses dispositions. Il confie ce soin à ses élèves qui ne manqueront pas de s'en acquitter »pro suo vetusto et fideli servitioa.
Jacques, fils de Pierre de Boxice, s'inscrivit à l'uni-
Wels l'appelle licencié en médecine. Le texte des Acta Rect. n. 1113 (1487) dr. med. Joh. de Posnania se rapporte sans doute à un autre personnage.
*) Conclus, univ. année 1-488.
*) Miechowita l'appelle: praeceptor et informator filiorurà régis Casimiri.
') Antidotaria, n. 777, 799. Le cod. 827 est semblable. La bibl. hérita de lui le livre fameux de Paul de Prague (cod. 257), les lettres de Cassiodore (n. 666).
*) Voir Miechowita 1. c. Oettinger, Résumé de l'histoire de l'ancienne faculté de médecine, 95, Annales oracoviennes (1898) p. 15.
*) Archives de l'un. n. 11686.
versité de Cracovie en 1456. Nous avons parlé de ses études. Comme le précédent il se distingua plus au dehors qu'au dedans de Técole. Maître à la faculté des artistes, il en fut le doyen en 1469 et en 1473. Il étudiait en même temps la médecine; le discours que prononça Jean Gaszowiec, à l'occasion du baccalauréat en médecine de Pierre, nous est parvenu i). Il fut licencié en 1472. Mais il avait le dessein de s'élever encore dans la hiérarchie. En 1474, bachelier en théologie et chanoine de S. Florian, il obtient un congé pour effectuer un voyage à Rome et à Jérusalem, à la condition que «in reventu suo Italiae recipiet insignia doctoralia in medicinisa *). Il se met en route en 1475. Il reparaît à l'université en 1477, avec le titre de docteur en médecine; cependant en 1479, il sollicite un nouveau et plus long congé *). Vraisemblablement de graves devoirs l'obligeaient à quitter Cracovie; nous le retrouvons en effet en 1480 officiai et vicaire in spiritualibus de l'archevêque de Gniezno, A cette date il prie l'université de lui accorder in titulum et professionem la chancellerie de Posen et les revenus qui en découlaient*). A partir de ce moment, il reste à Gniezno où il occupe des fonctions élevées et ne revient plus à Cracovie ^). Ce devait être un homme d'une instruction étendue, très accessible sans doute aux souffles de la renaissance. Nous n'en donnerons comme preuve que l'amitié que le liait à Callimaque. Celui-ci raconte que, dans le jardin de Jean Mirika à Cracovie, il lisait en compagnie de Jacques de Boxicze et de Nicolas Mergus de Nissa, «hommes érudits et éloquents», l'histoire de Venise de Sabellicus, et rapporte la conversation qui
*) Codex jag. 126.
*) Conclus, univ. 1474.
*) Voir Conclus, domus maioris (1477), Concl. univ. (1479).
*) Tout cela est puisé dans les Conclus, univ. Voir aussi Ulanowski, Act. iud. eccles. p. 276, 278, 30*. A la page 278 (avril 1480), il est désigné, comme theologiae professer, decretorum doctor.
*) Voir Korytkowski. Les archevêques de Gniezno II, 473, 478.
à ce propos s'engage entre eux au sujet des nations occidentales^). Dans ses poésies Callimaque célèbre Jacques, et les repas que donnait ce dernier, simples, il est vrai, mais assaisonnés d'esprit et d'agréables propos.
Me tua délectent parce ientacula sumpta, In quibus est puris gratia mixta iocis.
Le séjour en Italie et les connaissances qu'il y acquit le recommandèrent sans doute à Callimaque; d'ailleurs il ne fut pas le seul médecin qui alors soit entré dans le parti de l'action et en soit devenu un coryphée.
Un autre médecin, Jean de Régulis, joua un rôle considérable à l'université même. C'était un gentilhomme mazovien des environs de Varsovie, appelé aussi haeres de Komorniki. Après avoir subi ses examens de maîtrise à Cracovie en 1468, il se rendit en Italie pour y continuer ses études. Il est déjà médecin en titre en 1475, et l'université lui mande de revenir dans le pays, comme elle l'avait fait autrefois pour Martin Krol. Dans l'assemblée universitaire tenue le 7 janvier 1475, Jean de Regulis est désigné pour le poste de lecteur ordinarius in medicinis, en conséquence de quoi il est confié au recteur la mission d'envoyer à l'élu, à Bologne, une lettre le rappelant à Cracovie, pour y occuper sa place et sa maison; en même temps Jacques de Boxicze, se rendant dans le Midi, est chargé de lui transmettre de vive voix les décisions du conseil 2). Nous ne savons si Jean de Regulis obéit immédiatement à ces instances. Toutefois il est à Cracovie, doyen de la faculté de médecine, en 1478 ^). Cependant les sujets de plaintes et de soucis n'avaient pas disparu. En 1480, l'université délibère de defectu lectoris medicinae, déplore
') Callimaque: De his quae a Venetis tentata sunt, Persis ao Tartaris oontra Turcos movendis. — Cette conversation eut lieu sans doute vers 1487. Voir Zeissberg, Poln. Geschichtsschreibung, 389,
*) Conclus, univ. 1476.
•) Acta rect. n. 654.
la longue absence, diutina absentia de Jean de Regulis et demande son retour; on s'adresse même dans ce but au roi Casimir en le priant de prendre en mains cette affaire. Jean de Regulis, il est vrai, n'avait pas quitté le pays; mais sa clientèle médicale l'arrachait continuellement à sa chaire. Les mêmes doléances se renouvellent quelques années après: en 1498 l'université dans une séance de son conseil, s'occupe de la rétribution de ce professeur, en souffrance depuis trois trimestres, exprime le regret de le voir si longtemps absent (dudum absens), et décide que le traitement sera payé au lecteur »qui enseigne en sa place«; en outre il sera adressé une requête au roi et au cardinal Frédéric, les priant de hâter la rentrée à l'université de ce professeur*). Jean de Regulis, consul de Cracovie, échevin, puis bourgmestre de la ville, se voyait sans aucun doute entraîné à ces négligences par ses lourdes fonctions civiques. Mais le mal venait surtout de ce qu'on prétendait suffire à toutes les nécessités de l'enseignement médical avec un seul maître. Ce maître à chaque instant était forcé de quitter l'université et d'abandonner son cours; comme il était aussi doyen de la faculté, l'administration de cette faculté avait de plus à souffrir de ces interruptions réitérées. Aussi les médecins incorporés à l'université se plaignirent-ils en 1492 de ce que le décanat était toujours exercé par le même et n'était pas donné à tour de rôle (qui ab uno continue administratur et non per vices distribuitur). On rendit alors le décanat accessible à tous les incorporati, même ne faisant pas de cours (non obstante quod iidem doctores actu legentes non essent)*).
») Tout cela d'après les Concl. un. de 1480, U98. Jean de Regulis jouissait de toute la confianoe des grands seigneurs polonais, Jean Sapieha, palatin de Podlachie, lui fit présent d'un jardin pré» la porte S. Nicolas, «dono et gratuite ex mera sua liberalitate». Voir Majer: Renseignements sur la vie des professeurs de la faculté de médecine de l'université jagellonienne (1862) p. 19.
») Concl. univ. 1492.
Dans cette réclamation il était parlé des médecins déjà nombreux à Cracovie. Effectivement nous trouvons alors une longue liste d'adeptes de Tart médical, liés à l'université plus ou moins étroitement, simples incorporati, ou donnant temporairement quelques leçons. Parmi eux il y avait beaucoup d'étrangers. Biaise de Wittenberg, par exemple, arrive à Cracovie en 1487, avec le titre de docteur en médecine 1), mais ne remplit la formalité d'incorporation qu'en 1498; il donna à cette occasion un somptueux festin (collationem notabilem disposuit). Nous ignorons si après s'être inscrit parmi les docteurs reconnus par l'université (locum in ordine recepit)*), il eut quelque occupation à l'école. En 1476, à Gniezno, nous rencontrons Jean fils de Jérôme de Bâle, faisant un singulier contrat au sujet de la cécité de noble dame Anne Modliszewska. Si la malade recouvrait la vue, il recevrait douze florins; en cas d'insuccès il devrait restituer les sommes qu'il avait touchées^). Plus tard, en 1488, il s'incorpore à l'université de Cracovie où nous le retrouvons comme témoin devant le tribunal rectoral en 1494*). L'année même où s'incorporait Jean de Bâle, un autre médecin, originaire de Cracovie, Jean Ursinus, faisait un discours à l'université pro loco inter doctores adipiscendo. Nous connaissons ce nom que nous rencontrerons encore. Le discours en question, prononcé le 15 décembre 1488, est un curieux manifeste du progrès, un moment de l'humanisme en médecine^). Ce jeune Esculape, élevé à Padoue, dans sa harangue rompt des lances en l'honneur de la science médicale. Il parle des débuts de cette science, de son utilité, et s'adressant enfin aux auditeurs — et c'était l'élite de Cracovie —
*) Acta Rect. 1105. C'ost peut-être le môme qui, en 1471, devint bachelier et, en 1480, maître es arts à Cracovie. ^) Conclus, univ. 1498.
') Acta iudicii écoles. (Ulanowski) p. 276.
*) Acta rect. 1644.
*) Jo. Ursini, Modus epistolandi, Crac. 1522.
il les engage à étudier avec ardeur, à s'intéresser â la médecine.
Il classe les medici en rationales et empirici. Les premiers tendent à découvrir les causes des maladies, ils considèrent Tautopsie comme nécessaire; les autres se bornent à des observations expérimentales, pratiques, mais sans base scientifique. Il s*étonne de ce qu'un homme qui n'a jamais fait de dissection, qui, d'un autre côté, ignore complètement la philosophie ancienne et la littérature latine, ose s'adonner au noble art médical. Il fait ensuite l'éloge des maîtres de cette science, à partir de Galien jusqu'aux temps modernes, et, à ce propos, célèbre ses professeurs Pierre Rocobonella et François Bencio, fils d'Hugo, autrefois fameux à Padoue. Enfin il se plaint de la parcimonie de la cité et des particuliers à l'égard de la médecine. C'est à cette cause qu'il faut attribuer «le manque de maîtres éminents à la faculté de notre temps«. Il en est tout différemment à Venise »civitas locupletissima, nobilissima, optima« où la médecine est honorée et cultivée. Naguère l'orateur était à Venise, et le souvenir de ce séjour se traduit en un chaleureux hommage à la reine de l'Adriatique. Ce discours est très caractéristique pour lepoque où il fut prononcé. 11 met en relief les deux mo tifs pour lesquels la médecine devint florissante à la fin du XV-e siècle et au commencement du XVI-e, c'est-à-dire l'amour des classiques et l'éducation de l'oeil, de l'intelligence par d'incessantes observations personnelles ^). Jean Ursinus qui appartenait à la bourgeoisie allemande de Cracovie, fut donc un des pionniers les plus hardis de la première heure de la renaissance.
C'est un médecin qui est recteur la première année du XVI-e siècle. Depuis le rectorat de Pierre Gaszowiec, en 1470, ces hautes fonctions n'avaient pas été remplies par un membre de la faculté de médecine. Jean de Re-
^) Haeser, Geschichte der Medicin I, 378.
Morawski II. 19
gulis y est porté en 1500, et, à partir de cette époque, les médecins se succèdent à brefs intervalles à la tète de l'université, en 1501, 1502, 1505, 1507, 1508, 1510, 1511, 1512. Il n*en faut pas plus pour témoigner de l'importance croissante que la médecine avait prise au studium; cette faculté si négligée s'animait enfin et s'affirmait. Remarquons que, encore dans les dix dernières années du XV-e siècle, trois doyens seulement, à l'exclusion de celui de la médecine, siégeaient au conseil et au tribunal universitaires^). Pour modifier cette situation, pour relever cette faculté dédaignée du peu de considération où elle était tenue, il avait fallu des hommes de valeur et d'énergiques efforts. D'ailleurs le temps était venu où la médecine allait partout faire d'immenses progrès, et en Pologne, il se rencontra un homme, actif, instruit, plein d'ardeur et habile à la communiquer, cette ardeur, à son entourage, à infuser la force aux organismes qui en avaient besoin. Mathias de Miechôw (Miechowita) fut une des personnalités les plus marquantes de cette époque; c'était un des savants les plus incontestés de notre pays, et de plus, une des plus nobles intelligences qui aient travaillé au développement de l'université, à la grandeur de la patrie. Médecin de profession, il cultivait aussi une autre muse, celle qui doit être la maîtresse et le guide de la vie, l'histoire: successeur de Dlugosz descendu dans la tombe en 1480, il fut digne de son illustre devancier. Bien plus, il sut joindre des actes élevés à ses paroles de flamme.
Fils de parents pauvres, il naquit en 1457 et s'inscrivit à l'université de Cracovie en 1473, y fut reçu bachelier en 1476, et maître es arts en 1479. Peu après, il part pour aller étudier la médecine à l'étranger. 11 passa suc-
') Ceci se passa, d'après les Acta rect. le 11 août 1490, le 18 février 1492, le 19 février 1495. Nous lisons à cette dernière date: convocatis decanis trium facultatum, theologiae, oanonicae et artisticae, ad quos finaliter pertinet omnes differentias . . . . determinare. (Wislocki, n. 1752).
cessivement à Prague, à Padoue, à Florence; il est à Mirandole en 1485. Nous ignorons où il acquit ses grades doctoraux; il est toutefois probable que c*est à Padoue que lui fut conféré le titre de docteur ^). De retour à Cracovie en 1485, il s'y établit définitivement, et ne le quitte qu'une seule fois pour un court voyage à Rome, à l'occasion du jubilé de 1499.
Son nom figure pour la première fois au Liber diligentiarum à la date de 1500; il fait des cours de médecine jusqu'en 1505. Nous n'avons pu découvrir s'il enseigna jamais à la faculté des artistes, ni s'il continua ses cours de médecine après 1505. Très compétent administrateur, il fut appelé au rectorat en 1501, 1506, 1507, 1511 1512 et trois semestres de suite en 1518 — 19. L'ordre et le mouvement signalent ces années; les actes, parfaitement tenus, contiennent plusieurs dispositions réformatrices de grande portée. Miechowita n'épargnait point sa peine et trouvait temps pour tout. Aucun détail ne lui paraissait négligeable, et c'est ainsi qu'il introduisit partout la plus parfaite régularité. En 1507—8, il fait adopter un édit contre les fréquentes assistances des professeurs aux enterrements, aux cérémonies religieuses; en 1512, il supprime les festins qu'on avait l'habitude de donner lors des promotions et en fait assigner les frais au profit d'oeuvres utiles. à l'université. Enfin il crée, en 1505, une nouvelle chaire de médecine. Cette collégiature projetée en 1497 et pour laquelle Miechowita fit les premières démarches en 1503, ne fut définitivement constituée que deux ans après 2). Et la ville et la grande école en devaient tirer des avantages. La ville emprunta alors à Miechowita une somme de 600 florins et s'engagea à payer annuellement 20 marcs au nouveau chargé de cours qui secon-
*) Voir sur ces voyages Bostel, La prohibition de Miechowita (1884), p. 6.
*) Monum. med. aevi T. VII. (Cod. civ. Crac.) p. 716, 719, 760. Cod. univ. Crac. III, p. 231.
derait et au besoin remplacerait l'unique lecteur rémunéré jusque là à l'université. Les conseillers municipaux choisiront et institueront ce collégial qui sera tenu de remplir consciencieusement ses devoirs et de prêter le secours de ses conseils à tous qui s'adresseront à lui. En cas d'incapacité, il peut être destitué. L'âme charitable du fondateur se révèle dans ce dernier détail: le médecin en question devra soigner gratuitement un malade pauvre par semaine.
Cette acquisition était fort importante pour l'université; à partir de 1503, la liste des cours porte presque régulièrement deux leçons de médecin, ce qui par le passé n'avait eu lieu que rarement et tout à fait par exception. Des décrets ultérieurs décidèrent qu'un des deux médecins s'occuperait de la théorie, tandis que Tautre en démontrerait l'application.
Miechowita ne s'en tint pas à ces améliorations: il construisit et restaura des écoles publiques à Cracovie, celles de S.. Anne, de S. Etienne, de S. Florian, de Tousles-Saînts; il fit édifier un hôpital à Miechôw, sa ville natale 1). La fortune que son travail lui avait acquise fit face à toutes ces dépenses; il était le père des indigents et des orphelins. Sa clientèle augmentait aussi chaque jour; en 1515, il est cité dans les conclusiones comme médecin en chef de la cité. Dans ses dernières années, il s'occupa de la construction d'une «librairie» et d'une horloge pour le collegium majus, prodiguant les largesses pour assurer le succès de cette entreprise; en outre, en 1522, il enrichit la dotation attribuée à la chaire astrologique de Martin Krôl; nous reviendrons sur ce dernier bienfait.
Aussi l'année suivante sa mort fut-elle pleurée par tout le pays; ce fut un deuil universel; les pauvres per-
*) Voir Lib. prom 79 et 85. Concl. univ. 1543: propriis impensis eandem scholam (st. Annae) erexit. Voir en outre Arch. de l'uni V. n. 9150 et 12, 278.
daient leur père, la ville un médecin zélé et expérimenté^ l'université un bienfaiteur — universitatis Cracoviensis columna — tous enfin un homme éminent. Il fut inhumé au château, dans la chapelle des Szafraniec, en présence de& quatre évoques Konarski, Tomicki, Krzycki et Jean Amicinus, ce dernier évêque de Laodicée, avec un grand concours de dignitaires. Nicolas de Wieliczka, docteur en médecine, élevé à Bologne aux frais de Miechowita, composa en son honneur une épitaphe qui ne nous est point parvenue ^). Avec lui descendit au tombeau un maître in« comparable, le dernier grand savant de l'université dansla période de fondation. Son testament que nous possédons encore 2), est un modèle de ce bon ordre qu'il introduisit partout, que partout il fit fleurir. Chacune des dernières volontés du testateur y est spécifiée clairement, et nous y voyons un catalogue bien dressée de sa riche bibliothèque, comprenant des ouvrages de toutes sortes. Dan» tous ces documents, on reconnaît la main vigilante et ferme qui sut agir avec tant de sagesse et d'énergie.
Ce n'est pas ici le lieu d'analyser ses nombreux écrits. Il publia touchant la médecine quelques petits ouvrages et nommément «Contra saevam pestem regimen (Crac. Haller 1508) et De sanguinis missione (1508). Son travail le plus considérable porte le titre de: Conservatio sanitatis; il vit le jour en 1512; nous y trouvons de fort curieuses prescriptions hygiéniques sur les habitations et l'alimentation ^). Mais ses oeuvres historiques ont une plus grande valeur. La Descriptio Sarmatiarum (1521) est un vaste tableau géographique et ethnographique embrassant tous les territoires entre la Vistule et la mer Caspienne*). Cependant son meilleur titre de gloire est sa Chronique écrite pour »élever l'esprit des jeunes gens« et présentant
1) Voir Lib. prom. 80.
*) Archives de l'uni v. 12, 612.
') Voir Gonsiorowski, Recueil de renseignements etc. I, 179.
*) Voir Wiszniewski, Hist. lit. VII, 527.
i'histoire de Pologne, des origines à 1506. C'est la première histoire polonaise vulgarisée par Timprimerie (1519 et 1521) et malgré les erreurs et les conjectiires hasardées qu'elle renferme, elle n'en est pas moins le fruit d'un labeur attentif et sérieux^).
Citons encore quelques médecins parmi ceux qui au <5ommencément du XVI-e siècle furent en fonctions à l'université et y secondèrent les tentatives réformatrices de Miechowita. Albert de Szamotuly, surnommé Krypa, fut bachelier en 1485, et maître, en 1488; Stanislas Biel de Nowemiasto, son élève, en parle avec une vive reconnaissance. Albert fut pendant longtemps professeur à la faculté de philosophie où il s'occupa principalement d'Aristote; il devint médecin vers la fin du siècle. Le Liber promotionum le cite comme médecin de la reine de Pologne, Elisabeth, décédée en 1505; dans les actes universitaires de cette môme année il porte le titre de docteur. Il mourut prématurément en 1507 ^). Par son testament il fit des dons nombreux à ses amis et à la grande école. Les concitoyens l'honorèrent de leurs regrets et semèrent sur sa tombe toute une couronne de poétiques louanges^).
Adam de Bochyn (sans doute Bochen) près de Lowicz, appelé aussi Adam de Lowicz laissa à l'université de Cracovie une trace plus profonde. En 1510, 1511, au moment où la médecine se relève et prospère, il est recteur pendant toute une année et signale son administration par de sages réformes. Il s'était inscrit à l'université ■en 1486, avait été promu bachelier en 1488 et maître es arts en 1492. Il donna alors quelques leçons, puis bientôt
^) Michowita a encore laissé des suppléments aux biographies <ies évêques de Cracovie de Dlugosz. Wiszniewski. Hist. lit. VIII. 160.
*) Voir Cod. univ. IV, 9. Oettinger, Résumé de l'histoire de l'ancienne faculté de médecine, p. 78.
') Pièce de vers de Paul de Krosno (Jezienicki, Archives littéraires IX, 279); une autre pièce anonyme dans le recueil des poésies de Krzycki (éd. Morawski p. 186).
alla étudier la médecine à Tétranger. Revenu en Pologne, il se soumet à l'examen de confirmation de Tuniversité, reçoit le doctorat et cet événement est le prétexte d'une pompeuse et mémorable solennité, à laquelle le roi Jean Albrecht et son frère Alexandre sont présents, voulant honorer ainsi le médecin particulier de la cour^). Sous Alexandre, Adam de Lowicz conserve ce titre; en reconnaissance de ses services, ce souverain lui âonne en 1504 une maison rue S. Anne*). Le roi Sigismond plus tard lui continue sa confiance et son affection: il le reçoit à sa table, s'entretient volontiers avec lui, ainsi qu'Adam le rapporte avec une éloquente gratitude^).
Il était fort lié avec Jean de Stobnica qui lui dédia, en reconnaissance de ses bienfaits, l'ouvrage: Leonis Aretini in moralem disciplinam introductio (1511). Adam répondit à ces louanges par des plaisanteries; aime-moi sans mesure, mais loue-moi avec mesure; il dédia lui-même à Jean un judicium de scientiis*) (1515) qui malheureusement ne nous est pas parvenu. Nous disons «malheureusement», car un autre ouvrage d'Adam éveille toute notre curiosité à son sujet, il prouve avec éclat que ce médecin était un écrivain fort original, tout inspiré par les généreuses idées qui passionnaient les esprits aux confins de ces deux siècles. En 1507 il publia un opuscule où un homme marié, un célibataire, un prêtre et un moine se
») Wislocki, Liber dilig. p. 357.
*) Mon. medii aevi T. VII, p. 642. Voir dans Pawinski, Liber Quitantiarum Alex, régis (1897) p. 136 et 149, d'autres présents faits à Adam par Alexandre.
') Dans le livre Dialogus de quattuor statuum... contentione. Czacki a écrit sur un exemplaire (Ossolinski) de cet ouvrage qu'Adam fut le médecin de la reine Hélène qui le destitua pour le remplacer par des praticiens rilthènes. De hoc Adamo — ajoute Czacki — pater Helenae conquestus est in epistola ad Sigismundum Primum.
*) Majer. Détails sur la vie des professeurs de la faculté de médecine p. 5.
disputent la primauté ^). L'auteur soumet son travail à la critique littéraire de Mathias Drzewicki, évoque de Przemysl, par une lettre datée de Troki (1507); il l'avait dédié au roi de Pologne Sigismond. Il dit dans cette lettre que dans les loisirs que lui laissent ses occupations médicales, il s'essaya à sacrifier à »des Muses légères». Cet entretien est tout inspiré de Platon; on y sent aussi passer le souffle de la renaissance, ne serait-ce que dans cette affirmation: «maintenant des arts nouveaux sont nés qui rendent les esprits plus policés et plus éloquents». Dans la discussion qu'ont entre eux le prêtre et l'homme marié, on est frappé du ton hardi avec lequel ce dernier dévoile les fautes du clergé et lui fait même le reproche de phariséisme. Les dieux de l'Olympe assistent à ces débats, enfin Mercure prononce la sentence reconnaissant à l'état de mariage la supériorité sur les autres.
Le mouvement de progrès se dessinait à peine à la fin du XV-e siècle; il s'accusa au contraire avec force sous le règne de Sigismond-le-Vieux. La cour du roi est encombrée de médecins polonais et étrangers. Citons Albert de Posen, André de Valentiis de Modène, le célèbre anatomiste juif Amatus, originaire du Portugal, enfin Jean Benedicti oolpha de Lusace. Ce dernier se fit un nom connu, par ses nombreux ouvrages sur le morbus gallicus et le sùdor anglicus^j. L'université prenait simultanément, en 1525 et 1526, quelques décisions touchant la réforme de la faculté de médecine; en 1527 eut lieu la première promotion solennelle de trois docteurs à Cracovie; enfin neuf ans après parut tout un recueil de lois et ré-
*) Adami Poloni Dyalogus de quattuor statuum ob assequendam immortalitatem contentione.
^) Voir au sujet de ces médecins Gonsiorowski, Recueil de renseignements sur l'hist. de l'art médical en Pologne 1, 188; Majer, 1. c; sur Jean Benedicti Haeser, Lehrbuch der Gesch. der Medicin (2) II, 215.
gléments pour la faculté de médecine i). C'était le couronnement de toutes les améliorations et créations effectuées à la faculté restaurée.
Nous ne nous étendrons pas sur ces règlements; nous avons seulement voulu mettre en lumière les hommes qui, par leurs incessants travaux, les avaient préparés, rendus possibles. Tous nos lecteurs ont sans doute été frappés de voir combien les médecins de Cracovie étaient de fervents disciples de la renaissance dont les idées les animaient et les poussaient à l'action. Ce même phénomène a été constaté à peu près partout. Les médecins en général faisaient leurs études en Italie et en rapportaient des semences de progrès; de plus, beaucoup d*étrangers exerçaient cet art à Cracovie. Nous en avons mentionné plusieurs; ajoutons encore ici l'Italien Constanzo Claretti de Cancellieri, né à Pistoie, docteur à Bologne en 1505, ))litteris et graecis et latinis eruditissimus«. Il ne tarda pas à s'établir à Cracovie, à s'y inscrire au registre matricule de l'université et à y faire une vive propagande en faveur de la renaissance.
C'est ainsi que de tous côtés coulaient vers le Nord des torrents de lumière qui devaient submerger sous leurs ondes ces forteresses médiévales qu'étaient les universités et entre autres l'université de Cracovie.
*) Voir Majer, Quelques détails sur la vie des professeurs de la faculté de médecine de l'université de Cracovie (Cracovie 1839)