‹ Histoire de l'Université de Cracovie (volume 3)Chapitre 10 sur 20 · IV · texte numérisé non relu

IV

celle qui retentissait dans les salles de cours. On accusa tout d'abord de cette corruption les grammaires usitées jusqu'alors. Alexandre de Villa Dei avait régné sans contestation pendant tout le moyen âge; c'est dans son Doctrinale que les élèves puisaient les principes du latin. Le livre primitif était déjà fort défectueux; mais les additions dont on l'avait surchargé le rendaient encore plus impropre à l'enseignement. Les commentateurs d'Alexandre en efîet avaient ajouté au premier texte versifié un énorme fatras de notes, obscurcies par toutes les subtilités de la philosophie scolastique. Elles provenaient en grande partie, ces annotations, des livres de modis significandi, où les auteurs du moyen âge consignaient leurs essais sur la philosophie du langage. Ces auteurs, appelés »Modistae«, et à leur tête l'ancêtre Scot, se partageaient avec Alexandre la domination sur les écoles du moyen âge dans l'enseignement du latin et cultivaient ce qu'on a appelé la »grammatica speculativaa. Voici que, vers le milieu du XV-e siècle, Laurentius Valla, avec ses »Elegantiae linguae latinae«, jette le gant à ces méthodes vénérées et appelle au secours du latin menacé tous les amis du trop oublié classicisme. Mais ce ne fut qu'à la fin du XV-e et au commencement du XVI-e siècle que les grammairiens italiens, Sulpicius Verulanus, Nicolaus Perotti, Antonius Mancinellus, Pilades de Brescia et quelques autres s'élevèrent avec énergie contre le fameux Doctrinale. On eût dit qu'ils s'étaient conjurés pour renverser la pernicieuse autorité d'Alexandre, pour détrôner ce »barbare<( et l'exiler des écoles. En Allemagne, les «Modistaew furent d'abord vivement pris à partie par Alexandre Hegius, en 1486; puis, plus tard, Bebel dirigea la campagne contre Alexandre et recommanda d'adopter à la place de ce traité méprisable les livres des grammairiens italiens, ou bien les manuels d'Henrichmann et de Brassicanus, ses disciples^). Dans le feu

0 Voir Reichling: Das Doctrinale des Alexander (Berlin, lSd3i,

de la mêlée, le nom d*Âlexandre devint la marque de l'ignorance, de la routine, de la grossièreté contre lesquelles toute arme, même la plus envenimée, était permise.

Et parce que les humanistes attachaient le plus haut prix à la beauté de la forme, ils multiplièrent les productions oratoires et poétiques, dans le but de retrouver la splendeur de la langue antique, de s'enivrer de son harmonie, et de faire partager à tous leur ivresse; aussi ne se contentèrent-ils pas de publier des grammaires; ils y joignirent des recueils de pièces d'éloquence, dignes d'être imitées. De là cette littérature prodigieusement riche, ces traités de grammaire, de rhétorique, de prosodie, d'épistolographie, auxquels lès plus éminents parmi les humanistes ne dédaignèrent pas d'apporter leur contribution i). Elegantiae, avait intitulé son ouvrage Laurentius Valla; et les élégances furent dès lors le mot magique au nom duquel se livrèrent tous les combats. Les chrestomathies de discours réellement prononcés, ou composés arbitrairement, se mirent à pulluler; et en Pologne, Jean Sacranus se distingua tout particulièrement dans ce genre de pastiches. Puis ce fut une abondante éclosion de «Conversations latines», comme le Latynum ydeoma de Laurent Corvinus, en 1503, et les fameux Colloques d'Erasme; le même Corvinus dédie, en 1496, aux écoliers cracoviens sa Carminum structura, manuel de versification. Rappelons enfin ces. nombreux guides épistolaires, recueils de lettres pour toutes les circonstances de la vie.

La correspondance se prêtait d'ailleurs parfaitement à ces prouesses de style; et dès l'aurore de l'humanisme à Cracovie, avec Zbigniew Oleénicki, on s'y appliqua avec une noble émulation. C'était pour les humanistes, sans cesse par monts et par vaux, sans cesse implorant des

sartout le chapitre: Der Kampf um das Doctrinale, p. LXXXIII et suiv. Voir aussi Bômer: Die latein. Schiilergesprâche der Humanisten. Berlin 1897, surtout p. 39.

*) Paulsen, Geschichte des gelehrten f Jnterrichts I, p. 59.

Monwski. m. 7

secours ou rédigeant de& remerciements, un instrument à employer chaque jour. En outre les intérêts embrassaient des espaces de plus en plus grands, la lettre leur servait d'intermédiaire et supprimait les distances; elle transmettait les éloges et le blâme, Tapologie ou Tinvective; elle jouait en un mot le rôle dont la presse la déposséda depuis. Les Modi epistolandi fournissaient à ces échanges des modèles tout prêts; aussi à partir de la fin du XV-e siècle les vit-on se multiplier sans merci, encombrer la production littéraire du temps.

Comment les courants nouveaux furent-ils accueillis, comment agirent-ils à Cracovie? Ici, comme à peu près partout au moyen âge, Alexandre de Villa Dei régnait souverainement; et à la fin du XV-e siècle, nous voyons deux et quelquefois trois cours qui lui sont consacrés dans un seul semestre; on le rencontre même dans la liste des leçons en 1533; nous ne citerons comme témoignage de la popularité dont jouissait ce livre que les éditions quon en imprima alors à Cracovie à Tusage des écoles; il y en eut une en 1500, une autre en 1504, une troisième en

1510, une dernière enfin en 1517^). Jean de Glogow enseignait la Secunda Pars, c'est-à-dire la syntaxe qui se maintint encore assez longtemps en faveur. Cependant à côté de cette grammaire, surgissent çà et là dans les listes de cours des traités conçus sur un plan nouveau, et certainement déjà fort répandus en dehors de l'université. Mancinellus fait le sujet d'un cours à la grande école en

1511, Valla, en 1512 et 1513, lieinrichmann, en 1513, Pylades, en 1516; bientôt après Nicolas Perottus. Telles furent les étapes de la réaction contre le tout puissant Alexandre. De meilleure heure encore les maîtres cracoviens annoncent des leçons sur l'élégance, autrement dit sur les nouveaux manuels de l'art oratoire. Dès 1492, et pendant les années suivantes, nous voyons un cours sur le De confi-

ai lleichling 1. c. XLVIII et LXVIII.

oiendis epistolis d'Augustin Datus, élève de Philelphe. En 1493, et à partir de 1498, pendant une longue suite de semestres, le De modo epistolandi de François Nig^r, composé à la fin même de ce siècle, est expliqué par les professeurs de Técole jagellonienne. Les lettres de François Philelphe ont le même honneur en 1501, 1502 et plus tard. Ces lettres eurent même alors plusieurs éditions à Cracovie où elles sont la lecture favorite des élèves. Maîtres et écoliers se préoccupaient donc à un haut degré des élégances nouvelles.

D'ailleurs à Cracovie même parurent à ce moment plusieurs guides épistolaires. Le premier fut sans doute celui de Bernard Feyge ou Caricinus (carica signifie figue sèche) de Breslau. En 1500, cet écrivain publie à Leipzig un recueil de lettres en tous genres, suppliques, remerciements, billets doux, etc., sous le titre de: Epistolae exemplares communiores magistri Bernardini Feyge alias Carlcini de Wratislavia, in studio communi Cracoviensi scriptae, 1500. L*auteur avait fait ses études à Cracovie: il y obtint en 1499 la maîtrise, et à partir de cette année jusqu'en 1502, il y expliqua Boëce et les lettres de François Niger, en qualité d'extraneus. Les modèles composés par ce Caricinus sont excessivement intéressants. Malgré la fiction en effet, la vie réelle, quotidienne, se fait jour à chaque instant à travers la composition imaginative, en sorte que nous avons ici un curieux tableau des moeurs et des coutumes du temps. Il y est parlé de la déroute en Bukowine, de la légation turque à Cracovie, sous Jean Olbracht; on y décrit la Silésie: Breslau et Jean Haunolt, bourgeois de cette ville, le même que Sommerfeld avait déjà célébré, y sont comblés de chaleureux éloges. Cracovie n'y est pas moins bien traité. L'auteur en vante les »puellae mira venustate«; il raconte des promenades à Mogita — splendidissima Mogillae arva amoenissimo micantia coenobio — où Ton buvait du lait délicieux, où l'on s'aspergeait de ce même lait, où l'on se fustigeait avec des orties. Dans une

autre lettre il fait des reproches à un étudiant de Cracovie, pilier de taverne, qui ne fréquente que rarement les leçons, et, bambalionum more, c'est-à-dire, en vrai débauché, passe son temps avec des filles, mettant en gage ses codex chez les Juifs. Sans doute ce sont des souvenirs personnels qui ont inspiré le récit de ces excursions à Mogiïa, si frappant de verve et de vérité.

Fort semblable au précédent et présentant beaucoup de traits communs, un autre recueil de lettres fut aussi publié alors à Cracovie par Jean Ursinus (Ber), Fhumaniste militant qui tint une place si considérable dans le mouvement des esprits et dans la vie sociale de l'époque. Pendant son séjour en Italie, il fut d'abord un des disciples de Pomponius Laetus; puis il continua ses études à Padoue. Plus tard, par une lettre de 1493, il oflre à Callimaque et au cardinal Frédéric ce fruit de ses jeunes efforts . . . laborum primitias, où se révèlent les vastes connaissances et les nombreuses relations du savant, et où la vivacité de la pensée et du style enchante le lecteur. Parmi les publications analogues, le livre d'Ursinus tient certainement un rang fort élevé. Nous n'en dirons pas autant du Modus epistolandi de Sommerfeld dont la première édition est probablement de 1510 1). C'est une série de lettres, la plupart supposées, sans vie et sans réalité.

C'est aussi malheureusement la môme critique que nous devons infliger à une troisième collection de lettres, due à Jean d'Oswiecim Sacranus, et imprimée, pour la première fois, sans doute vers 1506/7 *). Sacranus, élève de Philelphe, avait été pourtant à bonne école, et Stanislas de Lowicz dans une édition des lettres de Jeanpubliée en 1520, l'appelle Musarum dux, magister et antesignanus; néanmoins ces Muses de Sacranus sont ici affublées d'une défroque toute moyenâgeuse. Le moyen âge

^) Ëstreicher. La Bibliog. assigne à cette édition la date de lôlO; nous ne connaissons que réditiou de 1518.

') Ëstreicher dans sa Bibliographie adopte la date de 1507.

7 transperce aussi dans les règles rédigées à la manière scolastique, et dans le style fort éloigné de la limpidité de celui de Cicéron. Toutefois le Modus epistolandi de Sacranus, encore du vivant de l'auteur, fut admis à l'université de Cracovie: Jean de Szamotuly l'explique en 1506; en 1520, Stanislas de Lowicz, disciple zélé et éditeur des ouvrages de Jean d'Oswiecim, en fait l'objet de son cours. Le même honneur allait être décerné aux lettres d'Ursi* nus. En 1522, Jean de Piotrkow, après des leçons toutes médiévales sur Aristote, passa aux épîtres d'Ursinus, certainement à la grande joie de ses élèves et à la sienne.

Si Sacranus, malgré ses penchants et ses fonctions théologiques, ne fut pas avare d'encens aux divinités du jour, un autre maître cracovien, Stanislas Biel de Nowemiasto, près de Przemysl, sacrifia aussi aux mêmes autels. Un humaniste dont nous avons parlé, Stanislas de Lowicz se proposait plus tard comme idéal la «facundiacc de Sacranus et l'élégance de Biel. Ce dernier maître, après avoir traversé les écoles de Cologne, Leipzig et Francfort, figure dans la liste des leçons des artistes de 1487 à 1509, sous le pseudonyme d'Albinus. Il avait obtenu la maîtrise en 1485. De 1487 à 1489, il explique les Bucoliques, l'Enéide. Ovide; plus tard il s'occupe principalement d'Aristote. En 1502, il obtient le doctorat en théologie. A partir de 1509 jusqu'en 1532, il est recteur à dix reprises différentes. Il ne cessa jamais de s'intéresser aux studia politiora, ainsi qu'en témoignent ses Exordiaepistolarum de 1512/13^). Après une fort longue carrière, il mourut en 1541 seulement, vénérable » Abraham universitatis« ^).

Des maîtres jeunes et ardents suivirent ces anciens dans la route timidement ouverte. L'un des plus remarquables fut Stanislas de Lowicz, humaniste fort actif à l'uni-

') Nous ne connaissons ce livre que par la mention qu'en fait la Bibliographie; il n'existe dans aucune des grandes bibliothèques publiques.

*) Voir Wislocki, Incunabul'a, p. 75.

versUé, entre 1&17 et 1540. En 1518, il pubHe les Ëpislolae familiares de Philelphe et dédie cette publication à Erasme Ciolek, Mécène de rhumanisme; en 1620, il donne au public le Modus de son maître aimé Sacranus; enfin, en 1521, il écrit lui-même un traité De arte componendi epi- Btolas, avec une préface pleine de vivacité et d'intérêt, sur laquelle nous reviendrons. 11 possédait le titre de docteur en médecine, mais jusqu'à sa mort, en 1540, il ne sortit pas du coUegium minus. Luc de Nowemiasto, disciple et héritier des idées de Biel, parait passagèrement à la faculté des artistes en 1521/22. 11 publie en 1522 à Cracovie une Compendiosa in modum construendarum epistolarum manuductio, dans laquelle il célèbre son maître et compatriote, tout en se plaignant de la ^langue gothiquea, c'est-à-dire du latin incorrect employé par ses élèves. Un poète suisse, Faber y ajouta une pièce de vers à la gloire de Stanislas Biel qui, après avoir élargi ses connaissances en Italie et en Allemagne, les répand à présent en Pologne *).

Dans ^avan^p^opos de son vaste ouvrage, Dtugosz parle du goût délicat de ses contemporains à qui la grâce italienne seule peut complaire; il est cependant certain que ces fervents du nitor Italiens, n'étaient qu'en infime minorité au temps du grand historien. Au XV-e siècle en effet, Kadl:ubek ne passait-il pas encore pour un styliste consommé, digne d'être proposé en exemple pour l'étude du latin? On était loin maintenant de se contenter de si peu; avec le temps les exigences avaient grandi et les modi epistolandi réprouvaient les modi du moyen âge, les modi significandi, hérissés de subtilités ad mentem Scoti.

En défmitive pourtant, si l'on se proposaient le retour à une exacte et pure latinité, on avait pour y pa^

*) Ce Luc enseigna peu de temps à Cracovie. Dans le Lib. prom. p. 165, son nom est suivi de la note: uxorem duxit Sandomiriae, no* tarius Lublinensis.

venir un moyen beaucoup plus efficace: la lecture et Tétucie directe des auteurs anciens, un peu trop mis de côté autrefois, et que l'imprimerie rendait alors accessibles à un large public. Sans doute la lutte contre Alexandre et sa gram* maire était indispensable pour déblayer des ronces et des broussailles qui obstruaient l'entrée du^ Paradis perdu vers lequel tendaient tous les désirs, tous les rêves des humanistes. Cette âpre besogne exécutée, il fallait maintenant pénétrer dans ce sanctuaire des sons et des couleurs et s'efforcer de s'en inspirer, de les imiter, de les reproduire dans des manuels. Les programmes universitaires jusque là en vigueur ne laissaient guère de place à une telle tentative. Aristote et les études scolastiques exigées pour les examens prenaient presque tout le temps des élèves. Les maîtres de renseignement supérieur ne s'occupaient du reste que de cela. Les collégiaux minores, chargés des leçons de grammaire et d'éloquence, pouvaient donc seuls de temps à autre les baser, ces leçons, sur les classiques; enfin les extranei, jeunes surnuméraires, pour ainsi dire, à l'université, avaient surtout le loisir de parler des auteurs anciens.

Ce furent aussi ces derniers qui, au nom des auctores, menèrent la campagne contre les artes du moyen âge. Au moment dont nous nous occupons, on était dans tout le feu de la lutte; mais dès le moyen âire, au temps de la prépondérance exclusive de la scolastique, s'étaient manifestés des signes avant-coureurs de ces combats. Sans remonter en effet jusqu'à Charlemagne, Jean Saresberiensis n'avait-il pas, au Xll-e siècle, essayé de remettre en honneur les écrivains de l'antiquité; ne s'était-il pas élevé contre ceux qui préconisaient Aristote et méprisaient Cicéron?^) Jean Saresberiensis sortait de cette école de Chartres où professait Bernard Sylvestre, si épris de la

») Voir là-dessus Norden, Die antike Kunstprosa (1898) T. II, 713 et suiv.

forme châtiée des classiques qu'ii a pu passer à juste titre pour un précurseur du fameux Pétrarque. Plus tard, au XllI-e siècle, Técole d'Orléans avait aussi essayé de ressusciter la latinité classique, secouant le joug de Paris, forteresse de la scolastique. Mais ces efforts, ces rébellions locales n'avaient jamais pu déterminer un courant d'opinion, car les universités étaient l'expression môme de la culture et de la pensée qu'elles avaient façonnées. Dans ces »studia« les auteurs de la vieille Rome n'occupèrent qu'une place insignifiante; habebantur infâmes, comme le déplore Saresberiensis; et ce n'est que fortuitement que de grands écrivains, comme Cicéron, avec ses ouvrages de rhétorique ou de philosophie, et Virgile étaient pris pour texte de spéculations scolastiques ou de grammaire spéculative.

L'humanisme allait bouleverser tout cela. Les classiques en masse, et non seulement pour le fond, mais aussi pour la beauté de leur forme, allaient envahir les citadelles scolaires dont ils avaient été bannis. Commencé en dehors des universités, ce mouvement voulait maintenant y faire irruption, y conquérir des chaires d'où l'on proclamerait hautement les doctrines nouvelles auxquelles les jeunes maîtres, souvent appelés poetae ou oratores, par leurs leçons de littérature ancienne se proposaient de frayer la voie. Parfois cependant un maître des facultés supérieures, captivé par les antiques Sirènes, annonçait un cours sur un ancien; parfois, comme nous le verrons, après s'être à la hâte débarrassé de l'obligatoire Aristote, il consacrait le temps qui lui restait à la lecture d'un classique ou d'un ouvrage tout imbu de l'esprit du jour.

A Cracovie, vers 1490, il ne manque pas de cours classiques. On y explique Cicéron, Virgile, Ovide, Stace, Horace, Lucain et même Juvénal. L'impulsion donnée se ralentit en 1494: la réaction qui suivit le départ de Celtes refroidit l'ardeur des novateurs. Mais à partir de 1501, le courant, un instant interrompu, se précipite de nouveau, et le Liber diligentiarum enregistre toujours de plus en

plus des leçons sur les auctores; Plaute y est inscrit pour la première fois en 1509; en 1622, un discours de Cicéron, presque uniquement étudié en vue de la beauté du style, la beauté, chose indifférente et complètenient étrangère aux conceptions du moyen âge, où Cicéron orateur était à peu près ignoré^).

Les modernes aussi étaient présentés aux étudiants comme des modèles de pure et belle latinité. Les Lettres de François Philelphe ont en 1501 cet honneur, souvent réitéré depuis; en 1520, nous rencontrons pour la première fois le nom de Mantuanus Spagnoli, général des Camaldules de Mantoue (1448—1518) dont les compositions poétiques ne tardèrent pas à jouir d'une énorme popularité dans les universités. Le nombre des extranei s'accroît singulièrement dans cette période, ainsi qu'en fait foi le Liber diligentiarum de 1510 et 1512*); et ces jeunes furent préciisément les initiateurs de cette popularité.

Lorsque nous rencontrons dans la liste des cours un auteur moins connu, nous pouvons presque affirmer d'avance qu'il a été choisi par un extraneus. A partir de 1500 se multiplient les éditions cracoviennes des classiques, surtout de Cicéron. En 1507, Haller publie toute une suite d'ouvrages du célèbre orateur romain, efficaces auxiliaires de l'agitation soulevée pas les humanistes.

*) Voir Norden 1. c. II, 707 et Zielinski: Cicero iin Wandel der Jahrhunderte (1897) p. 20.

•) Edidit Wisïocki, p. 93.

Les c Poètes» à Cracovie. — Paul de Krosno. — Jean de Wiélica. — Rodolphe Agrioola junior et Taffluence des Suisses à Cracovie, de 1610 à 1520. — La maison et la famille Watt — Activité d'Agricola. — Ses élèves. — Valentin Ëck. — Johannes Hadus, type du missionnaire humaniste brouillon. — Second séjour d* Agrioola à Cracovie. — Sa maison devient un centre intellectuel et mondain. — Les évéques, ses protecteurs. — L'Anglais Léonard Coxus et Erasmus Licorianus.

AU début du XVI-e siècle figurent de plus en plus fréquemment parmi les maîtres enseignants à l'université jagellonienne, des jeunes gens portant la désignation humaniste de ))poètes«. Ce terme, dans Tacception de la Renaissance, désigne les amoureux du beau langage, de l'éloquence ancienne, autrement dit, les apôtres de Thumanisme.

Quelques-uns de ces »poètes« qui contribuèrent pour une grande part à répandre les litterae politiores en Pologne, méritent une brève appréciation. Nous placerons à leur tête le fameux écrivain latin, Paul de Krosno. Il arrive à Cracovie en 1500, muni du grade de bachelier obtenu à Greifswald; en 1506 il devient maître. De 1507 à 1516, il fait des leçons intermittentes à l'université jagellonienne ^), d*abord en qualité d'extraneus, puis de Collegiatus minor:

*) Il allait souvent en Hongrie, sur Tinvitation de Stanislas TurzO; évoque de Varadin. Il a en Hongrie capella sua où il se rend en 1514. Acta Rect. n. 2259.

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il ne gravit aucun autre degré plus élevé de la hiérarchie. Il s'oocupe surtout des poètes latins, Claudien, Lucain, Ovide, Perse et Virgile, et par des allocutions chaleureuses, en vers et en prose, adressées À la jeunesse, il s'efforce d*éveiller Tamour des classiques et de gagner des auditeurs ^). En même temps, il publie ses poésies, à la gloire du roi Sigismond. Qu'on s'imagine l'impression que devait faire sur ses élèves ce vrai poète parlant des poètes. Au même moment, un autre poète latin, Jean de Wiélica, auteur de chants sur la guerre de Prusse, à plusieurs reprises, de 1510 à 1512, monta dans une des chaires de l'université.

Lorsque Paul de Krosno mourut, en 1517 «), les humanistes s'empressèrent de lui donner un successeur dans les fonctions- qu'il avait si honorablement remplies. Un des meilleurs disciples du maître pouvait seul recueillir ce lourd héritage. Il échut à un homme jeune encore, mais plein de talent, et dont le renom était déjà considérable.

Rodolphe Agricola, le jeune, était un de ces nombreux Suisses que l'éclat de l'université cracovienne avait attirés en Pologne. Nous avons maintes fois constaté cette affluence des étrangers de l'Occident. Des extrêmes confins du monde germanique, de l'Alsace, de la Suisse, de la Bavière, ils accouraient à Cracovie. Nuremberg et Breslau étaient alors les étapes commerciales vers la Pologne; cette direction adoptée par les trafiquants, le fut aussi par d'autre gens, mais pour de plus nobles mobiles.

*) Il expliqua probablement aussi les tragédies de Sénèque (Carmina éd. Kruczkiewicz, p. XI et XII), Térenco, Valère Maxime, Apulée, Cicéron, car un manuscrit de la bibl. de Breslau IV, F, >i6, contient des introductions à ces leçons (Voir Jezienicki dans les Archives d'Hist. lit. IX, p. 277). Ces leçons avaient lieu en dehors de l'université, dans les bourses ou ailleurs.

*) La bibl. de Cracovie possède plusieurs ouvrages qui lui ont appartenu: Lucain^ Perse, Plaute, Properce, Tite-Live, Stace. Voir VVisïocki, Incunabula, 272—3.

Quelques bourgeois, originaires de l'Alsace, avaient acquis une brillante situation à Cracovie: les Betman, les Szylling, les Decius de Wissembourg, enfin les Boner de Landau. L'historien Decius rapporte que, de 1440 à 1507, la seule ville de Wissembourg envoya jusqu'à dix-huit émigrés dans la capitale de la Pologne; les étudiants alsaciens n'étaient pas rares non plus ^) Dans les vingt premières années du XVI-e siècle, ces éléments allemands jouissent d'une vraie considération et d'une prépondérance incontestée; ils comprennent surtout des Suisses. Il y avait alors à Cracovie la riche maison de commerce des Watt de Saint-Gall. Cette famille se distingua par son industrie et ses talents; un de ses membres, Joachim, surnommé Vadianus, fut professeur à l'université de Vienne (1502— 1518) et s'y fit remarquer par son vaste savoir', il s'y acquit une solide réputation comme polyhistor, et joua un rôle en vue dans les luttes humanistes. A Cracovie, ses frères, Hector entre autres, tout en faisant prospérer leur négoce, répandaient aussi la civilisation: les toiles de Saint-Gall étaient tout particulièrement recherchées. A Posen, Conrad Watt avait aussi embrassé la même profession. A la tète de la maison db Cracovie était placé Jacques Sutor, negotiationis mercatoriae Vadianorum praefectus '). Cette maison était un refuge, un foyer pour l'émigration suisse à Cracovie, et elle ne tarda pas à devenir, non seulement un grand entrepôt de marchandises, mais encore un intermédiaire de l'importation des idées en Orient.

Entre 1510 et 1520, l'affluence de ces étrangers à Cracovie peut être comparée à celle de 1490, 1491. Ce fut le dernier grand mouvement de ce genre, auquel prirent part surtout des Suisses. Le contingent le plus nombreux était fourni par les villes avoisinant le lac de Constance:

>) Morawski. Contributions à Thistoire de la Renaissance p. 4. ») Die Vadianische Briefsamralung I, II, III. St.-Gallen. 1890— 1897. Voir n. 151.

d*abord Constance, puis Schaffhausen, Winterthuret Lindau, Saint-Gall et Âltstetten, Bodman, enfin Wasserburg. Sans aucun doute ce n'est pas sans motif que cette région nous envoyait ses fils: l'université glorieuse, non moins que les Watt, les attirait En 1450, Michel Fogelwager, d'une famille de Saint-Gall, établie plus tard à Cracovie, s'inscrit au nombre des élèves de luniversité jagellonienne. Â partir de 1490, les Suisses arrivent en plus grand nombre; les années 1510, 1511, 1512, 1513 sont les plus remarquables sous ce rapport. Jean Haller, issu peut-être d'une famille suisse qui s'établit à Rottenburg, imprimait alors à Cracovie; »Master Bernharth (Jocklin) papyrmacher zcu dem Mugell bi Kracem«, originaire de Ktissnacht*) fabriquait du papier à Mogita.

Ce fut donc en 1510 que fut admis à l'université de Cracovie Rudolphus Johannis de Constancia, appelé Agricola iunior, venant de Wasserburg, ainsi qu'en témoigne l'inscription à la même école, en 1512, de son frère »Joannes Joannis de Vasserborga. 11 portait le même nom que son prédécesseur dans la carrière humaniste, le grand Rodolphe Agricola de Groningue; mais il n'avait avec celui-ci d'autre parenté que celle des goûts et des opinions. Moins connu que son célèbre homonyme, il rendit pourtant de grands services à la cause de l'humanisme en Orient Avant de se fixer à Cracovie, il avait subi bien des influences, s'était abreuvé à bien des sources de savoir: à Leipzig d'abord, en 1507 et 1508; puis à Breslau, où il rencontra Laurent Corvinus. De là, il avait gagné Cracovie où il se proposait de s'instruire lui-même et en même temps d'instruire les autres. Il parle plus tard avec gratitude de ses maîtres Constantin Clariti et Jean Amatus, Sicilien; il fut aussi en bonnes relations avec le libraire cracovien Marcus (ScharfTenberg) chez lequel il

') Voir: Die Vadianische Briefsammlung II, nr. 220 (année 1520).

habite en lôll ^), quoique, cette même année, il date ses lettres ex oontubernio Germanorum *). Bientôt il s'attache étroitement à Paul de Krosno, au pied de la chaire duquel s'empressait alors une foule captivée par les belles leçons du maître sur les poètes latins. Aussi est-ce à oe dernier qu'il consacre, en 1511^ sa première grande composition poétique, une élégie sur Saint Casimir. Cet ouvrage fut suivi de beaucoup d'autres, d'un genre plus pratique, didactique, tels que: éditions d'aUteurs, manuels destinés à répandre l'humanisme. Quoique Agricola n'eût aucun poste officiel — le grade de bachelier, acquis en 1511, n'en ouvrait guère devant lui — nous le voyons alors enseigner à Cracovie'). C'est sans doute à la bourse allemande qu'il déployait son zèle. Bientôt il fut entouré de nombreux élèves, principalement des Suisses; parmi ses Dalumnicc de 1511, se trouve Sébastien Grubel de Saint-Gall, poète et plus tard prédicant à Berg *), Benoît Burgauer qui fut ensuite l'auxiliaire et le partisan de Joachim Vadianus dans l'oeuvre de la réformation à Saint-Gall*^). En 1511, s'inscrit à l'université Valentin Eck de Lindau, dans la suite poète humaniste fameux; en 1512, Johannes de Bodma, sans doute Wôlfflin; en 1514, Louis Ôchslin de Schaffhausen. musicien de valeur. Ces deux derniers s'essayèrent aussi en poésie^). Cependant Agricola ne resta à Cracovie que jusqu'en 1514; entraîné par son humeur aventureuse il gagna alors la Hongrie d'où il vint se fixer à Vienne pour quelques années.

11 ne manqua pas de remplaçants à Cracovie. Le

*) Die Vad. Bricfsammlung. Nachtrttge, 3.

») Ibid. 1, n. 10.

*) Bauch. Rud. Agricola iunior, Breslau. 1892, p. 9.

*) Vad. Briefsainmlung, n. 11.

^) Ibid. n. 22.

**) Une pièce de vers de Joh. Lupulus Bodmanensis se trouve dans le Pancgyricus in laudem Augustini Moravi de Eck; une pièce du second, dans TArs versifîoandi de Eck (1615).

meilleur de ses disciples était ce Valentin Eok de Lindau en Suisse, surnommé Lindanus ou Philyropolitanus ^). La personne et problablement Fappel d'Agricola Tavaient amené à Cracovie; en 1513, il y obtint le grade de bachelier et, se contentant de ce titre académique, eut dès lors la prétention de communiquer à autrui ses opinions. Il demeura à Cracovie peutrêtre jusqu'en 1516; dans cet intervalle il écrivit des poésies laudatives, où il excellait, et seconda en outre de tout son pouvoir Toeuvre de propagande d'Âgricola; il continua même d'enseigner après le départ de son maître, et, comme lui, travailla au Contubernium Germanorum. C'est de cet asile qu'il dédie à son protecteur Décius, secrétaire royal, son ouvrage De arte versifîcandi, écrit pour que les élèves, obligés jusque là d'écrire les règles sous la dictée, eussent en ce livre un traité facilitant leurs études*^). Ces élèves, admirateurs de leur maître, ajoutèrent à ce petit manuel des hommages et des couronnes poétiques, surtout un certain Balthasar Latistomus de Lublin et Georgius Logus de Swidnica, fameux poète humaniste qui vraisemblablement, au semestre d'été de 1514, s'inscrivit à l'université de Cracovie'). Peu de temps après, Eck se rendit en Hongrie auprès des Turzo, et dès lors partagea son temps et son activité entre ce pays et la Pologne*).

Sur ces entrefaites arriva à Cracovie un homme qui fut une des individualités les plus tapageuses de cette époque et qui incarna dans toute son amplitude, avec toute son effronterie, toute son humeur batailleuse, le personnage assez répandu alors de l'humaniste errant. C'était Jean Hadus ou Hadelius, venant de l'Allemagne du Nord, du pays de Hadeln, entre l'embouchure de l'Elbe et celle du Weser. Après de multiples pérégrinations, il venait

*) Wiszniewski. Hist. lit. VI, 333.

*) De arte versifîcandi. Crac. Ungler. 1515.

') Bauch, Georgius Logus. Breslau, 1896, p. 2.

*) Wiszniewski 1. c. et Wisîocki, Liber dilig. Praefatio, p. X.

tenter la fortune en Pologne; il avait précédemment étudié à Leipzig, puis, en 1508, à Wittemberg; en 1513, il est à Francfort-sur-rOder, Tannée suivante à Greifswald, en 1515, à Rostock. Dans ces deux dernières universités, Hadus s'était posé en »poète« universitaire, combattant sans relâche les adversaires de Thumanisme, et ne leur ménageant pas les plus véhémentes injures. Il ne fit néanmoins un séjour prolongé nulle part, et en quittant Greifswald il décocha quelques amers sarcasmes contre ses ennemis, sarcasmes qu'il renouvela à son départ de Rostock, contre Henry Cother. Des amours fort sensuelles Tavaient, il est vrai, attaché à une dame Sophie, peu sévère beauté de Rostock; cependant elles ne Ty retinrent pas^). En 1516, il traverse Francfort-sur-FOder pour atteindre Cracovie, où, en octobre, il s'inscrit dans le registre matricule de l'université jagellonienne.

Cet humaniste militant*) arrivait à Cracovie sous de fâcheux auspices: la peste qui l'avait contraint d'abandonner Francfort, régnait aussi dans la capitale de la Pologne. Il s'installa à la bourse hongroise 3). Il se proposait d'étudier entre autres choses la médecine, et d'enseigner aussi

ut discamque artes ut doceamque bonas.

 la manière humaniste, par un poétique intimatum ad Cracovianum scholasticum, il invitait chez lui les jeunes gens. Il annonce une conférence sur l'Ibis d'Ovide; nous savons en outre qu'avant le 20 juillet 1517 il avait expliqué les Métamorphoses ^). Mais ces leçons dans les bourses ne lui assuraient point l'existence. Il sollicita donc un praemium quelconque de l'université, et, dans ce but, adressa

») Voir Tarticle de Bauch dans la Vierteljahrsschrift fCir Cultur und Litteratur der Renaissance de Geiger (1886) I, 206.

^ Nous connaissons sa conduite par le Jani Hadelii el^iamm liber I (Viennae 1518, exemplaire de la bibl. univ. de Breslau).

■) Bauch 1. c. 221.

*) Acta rect. n. 2437.

une demande de secours au recteur en fonctions pendant le semestre d'hiver de 1516/17, Jean Przyjaciel (Amicinus), suffragant à Tévêché de Cracovie:

Fac mihi constituant pro magno parva labore Praemia;

il vint ensuite frapper à la porte de Dominique de Seczemin, docteur des canons et chanoine de Gniezno, se lamentant sur sa pauvreté qui ne lui permet même pas de s'adresser à un médecin pour le soulagement de ses souffrances. Néanmoins, la plupart du temps, ces démarches quémandeuses restaient vaines, tandis que les maladies continuaient à Taccabler. Jean Smigellius ou Smygiet lui vint pourtant en aide; aussi Hadus exprima-t-il pompeusement sa reconnaissance envers ce bienfaiteur, non moins qu'envers Jean Rosbach, docteur cracovien. Mais son disciple préféré, Frolicus Priscius, meurt prématurément, et il se plaint dans une * pièce ad Viennensem scholasticum que

Cracoviae nec vivus eram neo mortuus...

L'ancien amant de dame Sophie de Rostock, soupirait après une divinité à adorer, et il était convaincu que ses malaises avaient pour origine la nimia continentia à laquelle il était réduit à Cracovie. Il projette donc de venir sous peu à Vienne se débarrasser de toutes ces indispositions. Comme presque tous les humanistes étrangers, à commencer par Callimaque, Hadus à Cracovie se disait exilé parmi les Scythes et rappelait la tragédie d'Ovide.

Nil mihi Crocca places.

Cracovie lui déplaît, parce que, ne sachant pas le polonais, il est forcé dans ses emplettes de payer, et pour la marchandise et pour son ignorance *). 11 prend donc la fuite,

') Ad Joh. Ainicinum:

Quidquid émit, levius Sarmata semper émit, Causa patet, vestram (nec mirum) nescio linguam. Ce passage est fort signilicatif pour les moeurs commerciales du temps à Cracovie.

Morawski. III. 8

comme Celtes et beaucoup d'autres, en jetant pour adieu à la ville exécrée ce flot d'épithètes malsonnantes:

Ergo invisa deis, sacris invisa poetis,

Barbara, cana, rudis, dura, superba vale.

Et par contraste, il entrevoit des merveilles à Vienne: lUustreni, pulchram lepidamque vidobo Viennam.

A Vienne, en effet, il réussit beaucoup mieux sous tous les rapports. Bien accueilli par les humanistes, il y est honoré d'une couronne poétique, en 1517. Et ces douceurs pourtant ne parviennent pas à le fixer: après 1518 nous le voyons en Italie où il donna les essais de sa lyre aux fameuses Coryciana, le premier almanach des Muses, publié à Rome.

Entretemps le bruit des succès viennois de Hadus s'était répandu à Cracovie. Les Cracoviens s'en montrèrent fort surpris et furent en même temps indignés des invectives proférées contre leur cité. En novembre 1518, MelchiorWatt écrit à Joachim Vadianus que les Cracoviens ont publié quelque chose contre Hadelius*). Effectivement Gaspard Ursinus Velius avait fait paraître une «Urbis Cracoviae defensio«, où il célébrait la capitale, siège des rois, du trône et de l'esprit*). 11 y reprochait aussi à Hadus d'avoir diffamé la ville qui avait eu pour lui une si franche hospitalité et il invite les Viennois à expulser au plus vite ce vayrabond:

kSedibus erronem pelle Vienna luis.

Au moment où Hadus se rendait, s'enfuyait à Vienne, revenait à Cracovie un homme qui y avait déjà pas^é auparavant quelques années, dans le travail et l'étude, Rodolphe Ag-ricola, résolu à renouveler dans le Nord ses

1) Vadian. Briefs. Xaclitrâge III, n. 37.

') Jointe à l'oratio de fel. electione Ferdiuandi, Cracoviae 1531 (Exemplaire de la bibl. inip. Vienne).

tentatives d'autrefois. Nous ne pouvons comprendre à quel mobile il obéissait en quittant le paradis humaniste viennois pour s'égarer dans la Tomis septentrionale. Il est probable que des objurgations et des promesses de quelques protecteurs des lettres le déterminèrent à ce sacrifice. Ces promesses cependant ne se réalisèrent pas sur le champ et Agricola n'eut pas tout de suite la situation qu'on lui avait fait peut-être espérer. II arriva à Cracovie vers la fin de 1517 et s'y établit dans le voisinage de la maison d'Hector de Watt^). Sans entrer dans le détail de ses faits et gestes pendant les années qui suivirent les dernières de sa vie, nous en rapporterons cependant les événements les plus marquants. Sa demeure est ouverte, comme naguère, aux humanistes, surtout aux Suisses. Ils s'y pressent; ils y trouvent même des secours pécuniaires, souvent le vivre et le couvert. Agricola écrit à Vadianus-), le 25 août 1519, qu'il est recherché par les émigrés suisses. »Je voudrais, ajoute-t-il, pouvoir leur être à tous aussi utile que je le désire». Il entretenait de ses deniers André Eck, frère de Valentin et élève de Vadianus'); il soutenait aussi Jean Zinck et Louis Ôchslin. Avec ces disciples il fréquentait chez outor, et ses relations avec les Watt, les Boner, les Bethman, les Salomon, les Uécius lui rendaient la vie fort agréable. Il a chanté les libéralités de Séverin Boner et de Jean Bethman; dix années durant il prit place sur le même banc à côté des Salomon et leur voua une amitié éternelle*). Dans cette colonie helvétique régnait la plus grande animation en 1519: le fameux humaniste suisse Joachim Vadianus. après avoir quitté Vienne, s'était arrêté à Cracovie avant de regagner sa patrie. On se réunissait en nombreuse compagnie; on allait visiter

*) Bauch, Rudolphus Agricola, 24.

») Vad. Briefs., n. 166.

») Ibid. Nachtrâge, 49.

*) Voir Passio dominica, Crac. 1520.

les salines de Wieliczka '). Toutes ces parties de plaisir étaient égayées par de la musique; Sébastien Steinhofer de Hall, élève fidèle d'Agricola et maître cracovien en 1520, charmait par sa voix mélodieuse les auditeurs qui Tentouraient dans la maison de Wietor*).

Cependant malgré la bienveillance des riches bourgeois, malgré Tamitié des secrétaires royaux, Decius et Dantiscus, mal<rré les bontés de Téminent homme d'Etat Christophe Szydîowiecki, palatin de Cracovie^). Agricola, cette fois non plus, ne put parvenir à la position qu'il enviait et qui lui eût permis de déployer tout son zèle. L'année 1518 fut tout particulièrement brillante à Cracovie; à la pompe nuptiale du mariage du roi avec Bone Sforza fut convié tout un cortège de Muses; les humanistes rivalisèrent de verve et d'éclat dans leurs épithalames. Nous reparlerons de ces fêtes. Une foule d'Italiens étaient alors venus en Pologne et cet événement eut pour conséquence la nomination d'Agricola aux fonctions d'instructeur des pages italiens de la reine, auxquels il dédia, en 1518, son édition de la Phisionomia de Jean de Glogow. Mais ce n'était pas ce qu'il avait rêvé, ce n'était pas la chaire universitaire tant convoitée.

Nous avons déjà rapporté que ses cours avaient eu lieu à la bourse allemande, lors de son premier séjour à Cracovie. Il n'avait pu obtenir accès à l'université, parce qu'il n'était que «poète», et malgré les prétentions des humanistes, ce titre ne pouvait être l'équivalent de celui de maître. A son retour en Pologne, ses droits à pénétrer dans la grande école n'étaient pas devenus plus légitimes, et par conséquent il ne s'y trouva pas de place pour lui. Cependant quelques protecteurs illustres s'unirent pour écarter tous les obstacles et le faire ad-

') Morawski. La Renaissance (1884), p. 6.

-) Vad. Briefs. n. 216.

') Agricola lui dédia en 1519 son hymne de divo Stanislao.

mettre quand même à Tuniversité. Ce furent les évêques de Pologne, hommes de coeur et de bon sens qui se firent les Mécènes de l'humanisme. Le 30 avril 1518, Agricola déclare pour la première fois qu'il compte sur un subside des évêques; bientôt, il se dit: episcoporum stipendiatus '). Ces prélats, animés des plus généreuses intentions, ne lui marchandèrent donc pas leur appui et lui procurèrent un lectorium au CoUegium, avec rétribution convenable. Plus tard, au synode de Piotrkow en 1542, les évêques polonais s'engagèrent à verser une certaine somme, à l'effet d'accroître les revenus des lecteurs et de faire venir à Cracovie un légiste et deux professeurs »litterarum humanarum«*). En 1518, l'entente de quelque princes de l'Eglise amena un résultat analogue. Jean Lubrai^ski, évêque de Posen, Mathias Drzewicki, évêque de Wloclawek, Pierre Tomicki, évêque de Przemysl et Jean Konarski, évêque de Cracovie, désireux de faire renaître la splendeur de la vieille école cracovienne, crurent que l'acquisition d'un maître de valeur, tel que Rodolphe Agricola, contribuerait à ce dessein. C'est ainsi qu'un simple »poète«, entra, ou plutôt fut imposé au Collegium, afin d'y enseigner bonas litteras. A partir de ce moment, il s'intitule »lector ordinarius Cracoviensis« ^) et commence à faire ses cours: en 1518/1519, il explique les Fastes d'Ovide, les satires d'Horace l'année suivante. Le but poursuivi par luimême et par tant d'humanistes était enfin atteint: l'université s'était ouverte devant le «poète», ou plutôt devant les nouveautés. Cependant les mauvais côtés de la position ainsi conquise ne tardèrent pas à se révéler à Agricola. Les évêques en effet avaient beaucoup promis, mais tenaient peu: la rétribution était fort insuffisante. Dès le mois d'août 1519, Agricola écrit: episcopi mei magni sunt

') Vad. Briefsammlung, n. 120 ot n. 150.

*) Archives de la commission jur. T. 1, p. 400.

') Vad. Briefs. n. 142.

pollicitatores et plane frigescunt *). Désormais ces plaintes contre le manque de parole des prélats ne font que se renouveler sans cesse. Âçricola souvent songe à abandonner son poste; mais tantôt Lubranski, tantôt Drzewicki, prennent envers lui de nouveaux et tout aussi illusoires engagements, qui le font revenir sur sa détermination. En décembre 1520, il se lamente sur ses peines et ses mécomptes: »Les Polonais sont prodigues en magnifiques assurances, mais ils me donnent à peine de quoi me vêtir« *). A ces embarras matériels vinrent s'ajouter d'autres sujets de mécontentement: le climat insalubre de Cracovie, contre lequel André Eck avait déjà murmuré, disant que dans cette ville »tous les éléments sont empoisonnés», la pénurie d'élèves^ par suite de la guerre et des maladies, enfin l'antipathie que les Cracoviens commençaient à afficher pour les étrangers, surtout pour les Allemands*). Il résolut de s'éloigner coûte que coûte; il voulait retourner en Suisse, gagner Leipzig ou Wittemberg. D'une santé chancelante, il était très souvent soulTrant: d'où son humeur chagrine et soupçonneuse; aussi sur la fin de sa vie il s'emporte continuellement contre la Sarmatie et appelle les Polonais »(>mnium mortalium superbissimos inconstantissimosque«*). II ne lui fut pourtant pas donné de réaliser son projet: la mort vint le frapper au mois de mars lo21. En annonçant ce décès à Vadianus, le musicien Sébastien Steinhofer, ami d'Agricolti, parle avec pitié de l'afTreuse misère dans laquelle celui-ci avait passé ses derniers jours. On voulut compenser l'indigence de cette vie par de pompeuses obsèques: le 5 mars il fut inhumé au couvent des Cordeliers, et l'université en corps, ainsi qu'un nombreux clergé accompagna sa dépouille terrestre ^).

•) Vad. Briefs. n. 165, *) Ibid. n. 225.

*) Ibid. n. 165. (Eckius onuiia Cracoviao esse clementa infecta diccre solet) 225, 216.

») Ibid. n. 196.

') Il)id. n. 2Î-8. I/aniii^c mémo de sa mort arrive à Cracovie

Ce ne fut pas un génie créateur, niais ce fut un bon ouvrier de l'humanisme en Pologne, qui lui est redevable d'une foule d'excellents ouvrages et de bonnes éditions; il était attaché à Cracovie par les mille liens de la jeunesse, de l'âge mûr, de la science, de la vie, et ce fut en vain que, sur le tard, il essaya de les rompre.

En môme temps que lui et après lui professa à l'université un autre poète, venu de la lointaine Angleterre, Léonard Coxe *). liorsqu'il arriva en Pologne, c'était déjà un homme fait et d'une certaine notoriété; à Toccasion de son inscription, il prononça le 6 décembre 1518, une longue harangue: De laudibus celeberrimae Cracov. academiae. 11 est cependant douteux qu'il possédât les titres exigés pour être reçu parmi les maîtres ordinaires. Peutêtre n'était-il que poète et ne vit-il les difficultés s'aplanir devant lui que grâce à la haute intervention de Decius et de quelques autres dignitaires qui firent pour lui ce que les évêques avaient fait pour Agricola. Il était originaire du Montmouthshire, dans le diocèse de Lincoln, et avait passé sa vie à courir le monde; en 1518 et 1519 il explique à Cracovie Tite-Live, (^uintilien et les lettres de S. Jérôme; en 1525 et 1526, Cicéron, Virgile etQuintilien. Cette dernière année, il est impliqué dans un procès au tribunal rectoral. Le poète Erasme Licorianus'^j accuse Léonard devant la juridiction académique d'avoir affiché sur les portes du collegium un libelle infamant et de l'avoir tourné en dérision, lui Erasme, dans ses leçons publiques. Léonard Coxus se

Philippe Gimdel, de Passau, en liavièro, poète et professeur de poétique et d'éloquence à Vienne; après un court séjour il regagne Vienne en 1522.

*) Voir à son sujet Morawski. La Renaissance (ISSii p. 7 et suiv.

■) Il est inscrit dans le registre matricule ci acovien au semestre d'été 1525: Erasmus Johannis Oempedophillus Lycorianus dioc. Salisburgensis. poêla t. s. 11 était originaire de Carinthie et vint à Cracovie de Francfort-sur-rOder. Conf. JJauch, Deutsche Scholaren in Krak. Breslau, 1901. p. 17.

retrancha en cette conjoncture derrière Tautorité de 1 evéque de Przemysl, Krzycki qui l'aurait incité à ces sarcasmes ^). Cette affaire et les personnages qui y lurent mêlés ne nous sont qu' imparfaitement connus. Néanmoins, si Ton se rappelle qu'au commencement de 1526, Jean Laski, neveu de l'archevêque de Gniezno, revint de rOccident, emmenant avec lui le poète Ânianus, et que bientôt après éclata une violente guerre de plume, entre Tomicki et ses partisans, d'un côté, de l'autre, la famille Laski, «envieuse de la considération dont jouissait Tomicki» *), il est vraisemblable que cet Ërasmus Licorianus était un des hôtes des Laski en Pologne, et qu'il leur prêtait, tout comme Anianus, l'arme de ses épigrammes; tandis que Coxus, à l'instigation de Krzycki, neveu de Tomicki, lui rendait ses malices avec usure.

Après s'être produit à l'université, l'Anglais Coxus se métamorphose en »adolescentiae formater» et devient le mentor du jeune André Zebrzydowski; il passe Tannée 1527 à Paris, en compagnie du futur évêque; il mourut, paraît-il, en Angleterre, en 1549. C'était un savant, interprétateur avisé de Cicéron et d'Horace, un des derniers missionnaires humanistes qui, en si grand nombre, se ruèrent sur le Collegium jagellonien, aux coniîns des deux siècles. Nous les avons tous suivis, à partir de Callimaque; nous avons noté leur apport à l'oeuvre de la civilisation nationale. La marée humaniste avait envahi la Pologne; mais on attendait toujours avec impatience le flot sauveur qui y jetterait, enfin délivrée, Aphrodite, l'antique Anadyomène, enchaînée si longtemps dans les abîmes par le moyen âge.

') Acta rectoralia n. 2869.

*) Voir notre note aux Cannina Cricii, p. 156.

Le grec. — On Fignore au moyen âge. — Réveil de l'élude de cette langue en Italie, dans la seconde moitié du XV-e siècle. — Aide Manuce. — Ce mouvement se propage dans le Nord au commencement du XVI-e siècle. — Brfurt, Wittemberg et Leipzig. — Le grec à Oracovie. — Joannes Sylvius. — Gontanzo Clariti. — Le grec, de Oraoovie gagne le Nord. — Gaspard Ursinus Velius. — Wenzel de Hirschherg. — Georges de Lignitz Libanus. — Le grec pénètre à l'université en 1520. — L'hébreu. — Pierre Tomicki. — Etat de la connaissance de cette langue en Occident. — Johanncs van den Campen. — Va-

lérien Pernus.

Enfin dégagé des aspérités et du fatras qui le souillaient, le latin en était donc revenu aux modèles classiques. Dans les esprits plus éveillés, plus entreprenants devaient dès lors naître une soif qu'on ne pourrait éteindre qu'aux vraies sources, un désir de pénétrer jusqu'aux origines, à l'essence même de la pensée qui jusque là, sous les déguisements les plus bizarres, avait parcouru et nourri le monde. La langue et les écrivains grecs, à la faveur de cet essor, émergeaient chaque jour de plus en plus des ténèbres épaisses où ils avaient été ensevelis et les yeux éblouis des humanistes contemplaient avec une pieuse admiration ces pères du savoir, ces enfants de la beauté, ouvraient ces livres si longtemps oubliés, si longtemps méconnus.

Au moyen âge la connaissance du grec était tout à fait exceptionnelle. En 1360, Pétrarque énumère les Ita-

liens qui savent cette langue: il en compte trois ou quatre à Florence, un à Bologne, deux à Vérone, un à Solmona^ un à Mantoue; il n*y en a point à Rome. Au cours du XV-e siècîle, le grec fait de grands progrès: les coneUes mettent l'Occident en rapport avec TOrient; la chute de Constantinople tourne les yeux de la chrétienté vers le pays où venait de succomber le monde grec. Bientôt le pape Nicolas V favorise Tétude du grec de toute la force de sa haute autorité et de sa vaste intelligence '). Aussi Tltalie devint-elle le foyer de cette étude dans la seconde moitié du XV-e siècle; le Nord lui-même peu à peu commença à s*y adonner. Ce mouvement s'accentua surtout lorsque le fameux Aide Manuce commença à imprimer les premières éditions des grands écrivains de la Grèce.

L'imprimerie des Aides brilla comme un phare intellectuel en Europe, et ce ne fut pas un des moindres services du fondateur de cette maison que d'avoir créé la typographie grecque. Un auteur contemporain l'appelle pompeusement: graecanicae antiquitatis restaurator; nous pourrons bientôt nous convaincre qu'à l'égard de la Pologne, son action fut aussi du plus grand poids. Le pape Léon X couronna l'oeuvre commencée et préparée par le XV-e siècle. Nous savons en eflet qu'il appela à l'université de Rome rénovée le professeur de grec Basilios Chalcondylas, qu'il fonda l'Académie Médicis uniquement pour propager cette langue, qu'il mit enfin à profit dans ce dessein la science de Lascaris et de Marc Musuros. L'enthousiasme pour le grec grandit alors au point qu'on rêvait d'Athènes dan& le Latium, de l'Ilyssos au bord du Tibre'-*). Et quoique l'impulsion donnée par le Saint-Siège dût bientôt se ralentir, pendant la crise terrible des discordes religieuses qui allaient ensanglanter l'Église, cet enthousiasme hellé-

■'1 Voigt. Wioderbelebung des Altorthuins II, 102 et suiv. -) Voir (iiioli, Rivista d'Italia (1898, 15 Agosto) surtout p. 6H3 et suiv.

nique, dernier rayon, dernière ivresse de la Renaissance, devait avoir de larges conséquences dans l'avenir.

Le grec ne pouvait aisément pénétrer dans le Nord. Si, pendant le XV-e siècle, quelqu*un y connut le grec, il avait importé ce savoir du Midi où les écoliers septentrionaux commençaient alors à affluer. Mais ce savant isolé n'avait aucune influence sur la culture générale, sur les idées régnantes. Les universités persistaient dans leurs errements; et Ton continua à ignorer le grec, malgré que7 comme on l'a si justement fait remarquer, la pensée du moyen âge fût surtout alimentée par la pensée grecque» N'étaient-ce pas en eflet les philosophes, les mathémali^ ciens, les astronomes, les médecins grecs qu'on expliquait sans cesse dans les universités? On les présentait^ il est vrai, dans des traductions latines, presque toujours défectueuses; aussi Ta pensée grecque ne pénétrait elle que défigurée, amoindrie par ce travestissement, dans les esprits du moyen âge. Par cela même l'intérêt ne s'attachait point à la forme, et la beauté de la forme seule eût pu exciter les studieux h se servir du texte original grec '). Ce n'est que vers la fin du XV-e siècle qu'éclatèrent des plaintes sur les mauvaises traductions d'Aristote dont quelques livres, par suite de ces interprétations erronées, étaient à peu près incompréhensibles. Ces cris de révolte devaient nécessairement aboutir à une réforme.

Vers 1500 et immédiatement après cette date, les premières lueurs de progrès se manifestent en Allemagne; à partir de ce moment on trouve chaque jour en plus grand nombre des hommes linguarum periti dans les universités. A Erfurt, c'est Nicolas Marschalk qui préside à cette évolution; en 1501, paraît son livre de orthographia, grammaire élémentaire latino-grecque, le premier manuel de lanirue grecque, le premier livre de lecture en cette langue

*) Voir Paulson, Geschichte des gelehrten Uaterrichls I, 67 et 132.

qui ait été publié en Allemagne^). Mais ce n*était là qu'un premier pas, assez maladroit encore. Le grec est admis à Wittemberg, en 1503; à Leipzig, très probablement dès le début du siècle, il est enseigné par Tltalien Clariti. C'étaient les prémisses de l'expansion qu'il allait prendre plus tard, car ce ne fut que quinze ans après que le premier professeur en titre de grec paraît à Leipzig*). Ce ne fut aussi qu'en 1515 que des résultats sensibles de ces essais de la première heure se firent sentir: alors l'Anglais Richard Crocus et Pierre Mosellanus établissent définitivement cette langue à Leipzig, tandis qu'à Wittemberg, Mélanchton prend le titre de graecarum litterarum lector primus. Aussi peut-on affirmer à juste raison que lorsque, vers 1520, les universités allemandes modifièrent pre8(|ue toutes leurs programmes, le grec y était déjà acclimaté et constituait une des matières* essentielles de l'enseignement universitaire '*).

Mais que se passait-il à ce moment en Pologne? Cracovie eut aussi au XV^-e siècle ses éclaireurs de l'invasion grecque. Nous avons déjà parlé du Grec Demetrios qui y passa quelque temps pendant le concile de Bàle; nous avons aussi remarqué que la mission de ce personnage fut vaine et prématurée. Dans la suite du XV-e siècle, plus d'un écolier, de retour d'Italie, en importa une certaine connaissance de la langue grecque, dans son bagage scientifique. Mais pour que ces goûts individuels devinssent généraux il fallait, soit un enseignement excellent, soit une ardeur excessive, soit enfin l'influence d'une éclatante personnalité. Callimaque n'était point apte à jouer ce rôle, car le monde grec lui était sans doute assez inconnu:

h Voir G. Bauch, Die Anfànge des Studiums der gr. Sprache in Norddculschland, dans les Mittheil. der Gesellschaft fur deutscho Erziehungsgeschichte Vï, 1. 10.

») Bauch 1. 0. 3, 16.

') Horawitz nous donne certains renseignements là-dessus dans les Griechische Studien, Berlin 1884.

Conrad Celtes avait, il est vrai, goûté au grec à Heidelberg, sous la direction de Rodolphe Agricola; mais il ne s'en était pas pénétré assez profondément pour en devenir l'apôlre. Sans doute, il savait aussi le grec, ce Jean Ursinus qui avait passé par Tltalie et qui dans son Modus epistolandi décèle une connaissance assez sérieuse de l'antiquité grecque et latine. Le grec ne dut pas non plus être étranger à Sommerield le vieux, qui dans les notes de sa grammaire latine fait ressortir plusieurs analogies avec la langue grecque. Quant à Sommerfeld le jeune, Jean Rhagius qui, plus tard, fut un des fermes propagateurs de la nouvelle science en Allemagne, il Tavait certainement apprise à fond en Italie, où il arriva de Cracovie en 1499. Cependant ce ne fut pas d* Allemagne mais bien du Midi que la lumière hellénique fut portée en Pologne. Après le flot considérable d' Occidentaux qui s'étendit chez nous dans la seconde moitié du XV-e siècle, un certain nombre d'Italiens, au commencement du XVI-e, y vinrent reprendre la tradition de leur illustre compatriote, continuer son oeuvre. En 1499, Sommerfeld le jeune par deux fois écrit, non sans inquiétude, à Celtes à Vienne qu'un Italien se propose, dit-on, de se rendre à Cracovie ^). »Le maître Glogowita a répandu le bruit qu'un certain Siculus va nous arriver; ne savez-vous rien làdessus?» Dans une seconde lettre il revient sur cette nouvelle: »0n m'apprend qu'un Grec famélique ou un Sicilien (quidam Graeculus esuriens aut Siculus) se dirige vers notre ville. 11 sera complètement déçu dans ses espérances, Ccir notre gymnasium n'est plus aussi florissant que lorsque vous étiez ici«. Quel était ce Grec, ce Sicilien en route vers le Nord, sur qui Sommerfeld s'exprime avec aigreur? Sans aucun doute il s'agissait de Joannes Sylvius Siculus, legum doctor Patavinus, inscrit en 1497 à l'université de Vienne où il est appelé à la chaire de

»» Codex de Vienne 3448, 101 a et 105 a.

droit romain ^). Néanmoins nous ignorons ce qui pouvait ainsi l'attirer à Cracovie. Il est possible que Tomicki, à la recherche d'un juriste en Italie, ait cru Tavoir précisément découvert en ce maître viennois. Jean Sylvius quitta donc la capitale de TAutriche, et cela avant Tannée 1500. Peutêtre se rendit-il immédiatement à Cracovie; en tout cas il s*y trouve en 1504. Nous ne retracerons pas ici sa carrière qui fut couronnée par les fonctions de précepteur de Sigismond Auguste*). Il savait conquérir les coeurs par sa science et son esprit, mais il scandalisait souvent par son caractère brouillon et ses moeurs dissolues. Les pages de rhistoire de l'université témoignent de son activité infatigable. En 1518, l'Anglais Coxus dans son panégyrique de la grande école donne une place d'honneur à Jean Sylvius «qui pendant de longues années y a enseigné les politiores litteras, et se faisait un jeu des études les plus abstruses (abstrusiorum)«. Sylvius initia-t-il ses élèves, ici comme à Vienne, aux complications du droit romain? L'absence de documents complets sur la faculté juridique ne nous permet pas de résoudre cette question. Quant aux politiores litlerae, il ne les enseigna pas à l'université, car son nom ne se trouve nulle part dans la liste des cours des artistes; mais, comme nous le verrons, il dut déployer ailleurs une grande propagande humaniste. D'humeur agressive, il est cité en 1508 devant le tribunal rectoral sous l'accusation d'avoir calomnié l'université et ses membres; il fut défendu en cette occasion par le chancelier Jean Laski lui-même*). Mais ce furent d'autres procès avec un autre Italien, habitant alors Cracovie, qui, à partir de 1506, occupèrent surtout et à plusieurs reprises la juridiction académique. Les causes de ces chicanes ne nous sont

*) Âschbach, Geschichte der Wiener Univers. Bd. II, 57 et lOi *) Voir Morawski, Beitrâge zur (teschichte des !iuinaiiismu> in Polen, Vienne, 1889.

"' Acta rect. 1508. Cette intervention de Laski est caractéristique. Aurait-il soutenu les humanistes italiens contre les AUemand>/

point connues, mais elles étaient sans doute assez frivobs et toutes personnelles. L*adversaire contre lequel il plaida si souvent s'appelait Constanzo Claretti de* Cancellieri, et était né à Pistoie. Ce dernier avait probablement apporté de Bologne une connaissance plus approfondie du grec qu'il avait même professé publiquement dans cette ville ^). Néanmoins il dut quitter son pays assez tôt, s*il est vrai qu'il ait paru à Leipzig en 1600, en qualité de maître de grec*). C'est donc de Leipzig que ce Claretti ou Clariti aurait gagné Cracovie.

A la fin de 1504, ces deux Italiens se trouvaient dans la capitale de la Pologne et y concouraient au même but: l'instauration du grec, et, chose à remarquer, étaient ouvertement protégés dans leurs efforts par Erasme Ciolek, évêque de Ptock. Cet audacieux plébéien qui eut à lutter contre d'incessantes difficultés, à cause de sa naissance obscure, n'en fut pas moins un hardi défricheur du noble domaine de l'esprit. Le 16 décembre 1504, Jean Sylvius, surnommé Amatus, envoya de Cracovie à Venise '*) une lettre qui est un des documents importants de l'histoire de notre civilisation. Il y informe le libraire Aide que Constance Clariti (appelé dans cette pièce Constantius nosler) a demandé à l'évêque*) l'autorisation «d'expliquer

») Luciani Philopseudes Bologna 1505. Voir Malagola, AiUonio Urceo, (lelto Codro (1878U p. 102.

-) J. Gellarius dit dans sa brochure polémique: NuUus Lipsensis respondet neinini Wittembergensi (1519;: non enim plerisque ignotum est. quendam Clariciura Bononiensera plus ante vi^inti annos lintruam graecam Lipsiae docuisse. — Les doutes émis par Bauch dans Die Anfânge des Studiums, etc. H, 6, ne nous semblent pas justifiés.

*' IMerre de Nolhac. Les correspondants d'Aide Manuce (1888), n. 59.

*) D*après le texte, dans lequel vient d'être mentionné l'évoque de Pïoek, il ressort presque avec évidence que le Heverendissiiuus de Plock accorda Tautorisatlon en question. Mais en vertu de quel pouvoir, se demandera-t-on ? L'évoque de Cracovie, en qualité de chan-

publiquement au gymnasium cracovien la grammaire de Constantin«. II est ici question de la grammaire de Constantin Lascaris, le premier livre errec imprimé, paru à Milan en 1476, guide des humanistes dans le monde hellénique. Jean Sylvius compte absolument sur la réalisation de ses projets sur lesquels il fonde les plus vastes espérances. 11 dit que la soif de cette nouvelle science est si grande que si l'on avait les livres nécessaires, on trouverait à l'université plus d'un millier, et dans le pays une quantité innombrable d'élèves. Mais il fallait acquérir ces livres, et ce n'était point chose aisée. Quelques années après, Mélanchton à Wittemberg se voyait obligé de faire prendre des copies de textes grecs pour ses leçons. Jean Sylvius implore donc d'Aide Manuce l'envoi d'imprimés grecs. «Aujourd'hui, écrit-il, nous avons demandé à nos disciples combien il leur fallait d'exemplaires; ils ont unanimement répondu qu'une centaine au moins leur était indispensable«. Comme on le voit, le zèle des auditeurs répondait à celui des maîtres. L'évêque de Piock promit des fonds pour couvrir ces achats de livres; mais Aide voulut plus tard avoir un dépositaire à Cracovie, par 1 entremise duquel les commandes et l'argent seraient transmis à Venise. C'est Jean Haller qui se chargea de cette besogne*). Après ces premières démarches, Constantius Clariti se rendit à Bologne, au commencement de 1505; il y conquiert le doctorat en médecine, le 25 février 1505, et le diplôme à lui délivré spécifie que le nouveau docteur »est très instruit en grec et en latin«. Au même moment l'évêque de Ptock, Erasme Cioîek, se trouvait en mission à Rome; et il n'est pas téméraire d'affirmer que ces deux personnages, l'un le Mécène, l'autre le pionnier de l'humanisme, ou avaient fait route ensemble, ou s'étaient rencontrés en

celier de l'université pouvait donner cette licence. Quant à l'évêque de Ptock, ses droits étaient fort douteux. ) Nolhac 1. c. n. 60 (année 1506).

Italie. Clariti pendant son séjour à Bologne suivait par la pensée son protecteur. En juillet 1505, il publie dans cette ville la traduction latine du dialogue de Lucien, Philopseudes, et il la dédie à Cio^ek »unicum praesidium et decus nostrum». L'auteur raconte qu'il a lu les oeuvres de Texcellent écrivain grec, en compaufnie du Polonais Léonard et d*Angelus Cospius, à Bolo<i:ne, et qu'il lui est alors venu Tidée d'en préparer une édition. Cet Angélus Cospi fut appelé à Vienne, au commencement du XVI-e siècle pour y animer l'étude du grec^). Quant au second lecteur, c'était — nous le supposons du moins — Léonard Pieczychowski, poète, médecin et astrologue qui se distingua ultérieurement à la cour de Sigismond-le-Vieux*). Un attachement commun pour Ciolek unissait ces trois compagnons.

Le petit ouvrage de Clariti ne parvint cependant au traducteur qu'en Pologne. Celui-ci en elTet, aussitôt après avoir acquis son doctorat, s'était dirigé vers le Nord et le 19 avril 1505, il s'était inscrit à l'université sous la dénomination de: Constancius Clariti de Cancellaris Bononiensis.

Il reprit immédiatement la tâche autrefois assumée. Et Sylvius et Clariti professaient les «litterae politioresa ainsi que le grec; mais comme leurs leçons ne figurent pas dans la liste officielle universitaire, elles durent avoir lieu en dehors de l'école, ce qui n'en rétrécissait point la portée, ni n'en diminuait la valeur. Le 27 septembre 1507 Clariti rend compte à Aide de ses travaux; à ce propos il ne dit mot de Sylvius avec qui il est brouillé et en procès continuel devant le tribunal rectoral. Par contre, il demande encore des livres, surtout de petits volumes, »car ils sont rares dans notre école ceux qui peuvent acheter un Démosthène ou un Homère complet.

*) Sur Cospi voir Aschbach, Gesch. der Wiener Univ. II, 278. ') Sur Pieczychowski voir Cricii Carmina, p. 178. En 1607, Aide remet à Léonard des livres pour Clariti (Nolhac, 1. c. n. 65), Morawaki. m. 9

ISO

tandis qu'ils seraient à même de se procurer facilement deux ou trois livres de ces auteurs». Il sollicite en outre un abaissement des prix, car il est plus avantageux de vendre meilleur marché mais en grande quantité; de plus il est juste de faire des concessions aux étrangers, pour qui le port et les frais de douane sont déjà si onéreux. Mais le passage le plus important de cette lettre est celui où Clariti assure que ses efforts pour répandre le grec en Pologne ont été couronnés de succès: Taie hic fundamentum in graecis litteris stabilivi, ut huius institutionis me* moria longo tempore sit duratura^). On peut rarement dans l'histoire de la civilisation préciser avec autant de certitude la date d'un progrès accompli. Ici nous connaissons Tépoque et les semeurs du bon grain: Clariti avant tout et, indirectement, le fameux Aide firent entendre les premiers à la Pologne l'harmonie de la pensée ou plutôt de la phrase grecque, et au XVI-e siècle, leur répondit la voix polonaise de Kochanowski par son «Renvoi des ambassadeurs(K, joignant à la saveur du terroir un accent tout à fait hellénique. D'ailleurs à défaut du témoignage personnel de Clariti, beaucoup d'autres sources attestent son activité triomphante. Ils furent nombreux les humanistes qui, formés par ces maîtres, brillèrent plus tard par leur science et leur amour de la littérature grecque. Le jeune Rodolphe Agricola qui, en 1510, s'inscrivit à l'université jagellonienne, déclare expressément que Clariti et Sylvius lui enseignèrent la littérature classique*); le meilleur humaniste silésien, Gaspard Ursinus Velius, fait en 1505/6 ses «honesta studia« à Cracovie, et il salue en Clariti son maître et son initiateur ^). En 1509, tout jeune encore, il fait usau:e à Leipzig du savoir acquis à Cracovie et y est un des premiers professeurs de grec*). La lumière de

'] Nolhac, 1. c. n. 65.

*) Bauch, lludolphus Agricola, p. 7.

') Caspar FJrsinus Velius de Bauch (1886) p. 8.

*) Ibid. p. 11.

Cracovie vient illuminer ensuite Vienne; en 1520, en effet, Georges Rithaimer écrit de cette ville à Vadianus que «les études grecques commencent à fleurir ici grâce aux leçons d'Ursinus i)«, et il leur prédit un magnifique avenir.

Mais revenons à Cracovie. En 1507, alors que Clariti se faisait auprès d'Aide Manuce gloire des grands résultats obtenus, était promu à la maîtrise un Silésien qui devait être le continuateur de l'humaniste italien. Il s'appelait Venceslaus de Hirschberg. L'histoire est fort peu explicite sur cet apôtre des belles-lettres, quoiqu'il ait eu des mérites peu communs. Léonard Coxe, dans son éloge oratoire de l'université, l'appelle ornement, non seulement de Cracovie, mais de la Silésie entière; il célèbre en lui le savant en hébreu, en grec et en latin, auquel la nature a aussi révélé ses secrets; naturae ipsi a secretis esse videatur. Il entre à l'université dès 1507 et figure au Liber diligentiarum jusqu'en 1513; la première année il s'occupe d'Aristote, de Cicéron, d'Ovide; il explique les Métamorphoses, en 1513. Il cesse alors de travailler à titre d'extraneus; séduit par les sciences naturelles, il conquiert le baccalauréat en médecine et, en même temps, ainsi que le rapporte le Liber promotionum, il prend femme à Cracovie. Les cours officiels à l'université ne lui attirèrent aucun renom; mais il était estimé à titre de trilinguis, sachant Thébreu, le latin, ainsi que le grec, et répandant autour de lui ces langues*).

Mais l'heure n'avait-elle pas encore sonné pour le grec à l'université? Nous lisons, il est vrai, dans le Liber diligentiarum (hiver de 1504) l'annonce d'un cours de Martin Belsz de Cracovie sur »Aritmeticam cum musica et Homeruma; cette promiscuité est singulière et c'est sans

*) Vad, Briefsammlung, n. 177.

') Voir Morawski, La Renaissance 17. Il fut plus tard un médecin très consulté, et c'est lui sans doute qui soigna Rodolphe Agricola dans sa dernière maladie. Voir Vadianische Briefsammlung 2, n. 248.

doute à une erreur du clerc chargé des écritures que nous devons cette indication à laquelle on ne saurait attacher aucune autorité.

En revanche le grec est signalé avec certitude dans les murs de la vieille institution jagellonienne en 1520. Â cette date, Georges de Lignitz annonce des leçons de grammaire^). Ce Georges de Lignitz, dit Libanus, étudiait à l'université vers 1504 (Acta rectoralia n. 1967); il est chantre à l'école de Notre-Dame en 1506 (ibid. n. 2062), et, à partir de ce moment et pendant de longues années, il est directeur et instituteur à cette école allemande. Après avoir obtenu la maîtrise en 1511, il choisit comme sujet de son premier cours les Modi orandi de Mancinelli; deux ans après, le poème de Sedulius. Mais son principal champ d'action était ailleurs; il ne parut à l'université qu'à intervalles fort irréguliers, tandis qu'il consacrait tous ses soins à l'école de Notre-Dame. Au surplus, il donnait sans doute des levons privées de grec; de là sa situation à part parmi ses contemporains. Libanus avait en effet été instruit dans cette langue par maître Venceslaus de Hirschberg envers lequel il se montra plus tard fort reconnaissant de ce bienfait. Tout à coup, en 1520, il se décide à agir dans une arène plus large et annonce un cours de grammaire grecque au Gollegium. Ce faisant, il obéissait sans doute aux pressantes instances de ses amis et de ses protecteurs; mais il se heurte aussitôt à l'opposition des gardiens de Sion qui considéraient l'étude du grec comme un sacrilège, une profanation du sanctuaire universitaire. Le plus acharné de ces conservateurs, le plus hostilement disposé à l'égard de Libanus fut Grégoire de Szamotuly*). Aussi Libanus,

^) Simultanément Jacques de Sieradz explique Hésiode, probablement dans la traduction latine de Nicolas de Valle, publiée aussi à Cracovie par Hallei* en 1521.

') Mulkowski. De vita et scriptis G. Libani (Grac. 1836) p. 12. Ce Grégoire de Szamotuly eut aussi plus tard maille à partir avec l'humaniste pédagogue posnanien Christophe Hegendorphinus.

après ce premier essai avorté ne se produisit-il plus en des leçons publiques. 11 se retira dans son école, prêcha à Notre-Dame, publia ses écrits et entre autres des ouvrages grecs, comme les Carmîna Sibyllae (1528), une traduction de Cebes (1522), enfin Aristote. Les Boner et Tomicki surtout lui prêtèrent Tappui de toute leur haute situation. Libanus cependant se plaignait de voir Cracovie en retard dans la voie du progrès: partout ailleurs on apprend le grec, «excepté dans notre ville si réfractaire à Tétude des langues». Il ne cessait pourtant de répéter avec raison: Non est sapieiîtis cum suo saeculo pugnare' Plus Uird, les circonstances s'étant transformées vers 1536' Libanus projeta de reprendre ses cours de grec. 11 y était d*ailleurs poussé par Tomicki et quelques autres personnes; mais nous ne saurions dire aujourd'hui comment on répondit à son attente, ni où il expliqua »publice« la tabula Cebetis *).

En tout cas une place honorable appartient à Libanus dans l'introduction du grec en Pologne. Lorsque pour la seconde fois il résolut de rentrer en lice pour la cause hellénique, la situation s'était considérablement améliorée. Dans les années qui suivirent la première tentative de Libanus en 1520, quelques leçons sur l'antiquité grecque sont notées çà et là dans les actes universitaires. En 1521, Textraneus Sébastien de Léopol, plus tard chanoine de la même ville, explique Homère. Sébastien de Halis annonce, en 1526, des leçons de grammaire grecque. Ce Sébastien était le Steinhofer de Hall, musicien que nous avons déjà rencontré dans l'entourage de Rodolphe Agricola: de 1520 à 1527, il fit à Cracovie, en qualité d'extraneus, des leçons humanistes. Enfin, en 1527, Antoine de Napachanie, futur théologien, mais alors coUega minor,

^) Ces détails sont tirés des Carmina Sybillae de Libanus (éd. 1535), auxquels est ajoutée la Paraclesis id est annotatio ad graecarum litt^rarum studiosos: quant à la chronologie voir Zakrzewski, Epistolae Hosii, I, p. 29/30.

explique Homère et la grammaire grecque. Mais ce ne fut qu'à partir de 1634 que les leçons de grec devinrent plus fréquentes; cette année-là en eiTet la liste des cours porte Euripide, l'année d'après Plutarque, peut-être en traduction latine, Xénophon, en 1537, Hésiode, en 1538.

L'université s'était donc convaincue enfin que: Non est sapientis cum suo saeculo pugnare. Cependant, comme nous l'avons vu, les préventions contre le grec avaient été lentes à disparaître: cette langue sentait le fagot; aussi la plupart du temps fut-elle reléguée de l'université où elle ne se montra que transitoirement par l'initiative hardie de quelque extraneus. Lorsque Léonard Coxe prononça son discours en 1518, passant en revue les maîtres cracoviens, il en compte plusieurs »qui, non seulement savent à fond le latin, mais encore le grec«. Ces éloges sont certainement un peu exagérés, car, en 1515, lors de l'ouverture de son cours de grec à Leipzig, Richard Crocus, lui aussi, avec tout autant d'emphase, avait affirmé: »Adde quod inter istos non raros hic Phenices reperire est, viros graece, latine et hebraice pulchre gnarosc Et pourtant il n'en était pas ainsi; cette phrase sonore n'est qu'un de ces confetti ou concetti dont les humanistes étaient coûtumiers pour acquérir les bonnes grâces de leurs auditeurs.

Néanmoins, il est certain qu'à ce moment à Cracovie on pouvait apprendre le grec. Nous avons déjà parlé des humanistes qui, après leurs études à Cracovie, allèrent propager cette langue dans l'Occident. Au semestre d'été 1513, s'inscrivit à l'université jagellonienne le fameux poète latin et polonais André Trzecieski, sachant le grec et le latin; il subit son examen de bachelier sept ans après, et le Liber promotionum le qualifie de: vir multarum linguarum peritus simul et humanista. L'évèque Tomicki prit la tête de tout ce mouvement, comme d'ailleurs de beaucoup d'autres, ainsi que l'attestent les éloges de Libanus et la biographie d'Hosius, dans laquelle nous lisons

que Tomicki entretenait des maîtres d'hébreu, de grec et de latin ^).

Il y avait donc alors à Cracovie des professeurs d'hébreu rémunérés par Tomicki. L*évêque suit aussi en cette direction le courant du siècle, lui qui prêtait son chaleureux appui aux études grecques, au droit romain et en général à tout ce que l'humanisme apportait au monde. Dans leur ascension vers les sources premières de la science, les humanistes en effet se servirent aussi de la langue hébraïque. Mais ces études furent entravées, comme celle du grec, par mille obstacles: ceux qui s'y livraient passaient pour »iudaizantes«, et, d'un autre côté, la pénurie de maîtres et de livres étaient encore plus grande que pour le grec. On ne s'adressait pas volontiers à des juifs, et il n'était pas facile de se procurer des juifs baptisés-). Malgré toutes ces difficultés on pouvait assez fréquemment au commencement du XVI-e siècle rencontrer des trilingues. Le plus fameux maître d'hébreu de cette époque fut Jean Reuchlin qui, dès 1492, se mit à apprendre cette langue et l'enseigna ensuite à Tubingen et à Heidelberg. Peu à peu les universités entr'ouvrirent leur porte à l'hébreu et l'accueillirent quelquefois, au commencement du XVI-e siècle, dans leur programme. A Wittemberg, Bôschenstein l'enseigne officiellement, en 1518; au même moment est créé à Louvain un Collegium trilingue, pour les trois langues antiques. Suivant cet exemple, François I fonde en 1529 le Collège Royal, entre autres pour l'enseignement des langues bibliques. Ëntretemps la réforme était venue vivifier ces études; ses amis et ses adversaires disputaient sur les textes originaux. Ce ne fut qu'en 1533 que parut à Vienne le premier professeur d'hébreu; à ce

') Ëpistolae Hosii I, CLXVI.

•) Voir Geiger, Das Studium der hebr. Sprache in Deutschland (Breslau 1870) p. 16. Au moyen âge Thébreu fut sauvé de Toubli par les juifs. Voir Neumann: Ueber die orientalischen Sprachatudien seit dem XIII. Jahrh.. Vienne 1899. p. 104.

précurseur succède en 1544 François Stankar, Italien, fameux plus tard dans les luttes religieuses, invité en 1546 à se rendre à Cracovie par Samuel Maciejowski.

L'évê(|ue Maciejowski marcha sur les traces de Pierre Tomicki, grand remueur d'idées et conducteur d'hommes. Dans un pays où les juifs étaient fort nombreux, Tétude de leur langue difficile devenait moins ardue. Nous avons déjà parlé de Wenzel de Hirschberg, trilinguis en renom; c'est à lui que Libanus fut probablement redevable de son savoir. Tomicki donna à ces études la plus énergique impulsion. De ses propres deniers il payait un professeur, Israélite converti et fort savant en hébreu; vraisemblablement ce maître instruisait les jeunes clercs du diocèse^). En 15?4, séjourna quelque temps à Cracovie Johannes Campensis (van den Campen), ami de Dantiscus et professeur d'hébreu à Louvain. Tomicki lui fit l'accueil le plus flatteur et n'épargna rien pour le retenir*); cependant, malgré ces avances, Campensis ne put rester en Pologne; il ne put mèine, malgré les désirs de Tévèque, donner des leçons au Collegium; mais en revanche et en quelque sorte comme témoignage de gratitude, il publia à Cracovie sa grammaire hébraïque, à l'usage des classes •). Cette publication devait porter des fruits abondants. En 1&S6, en efiet, le Cracovien Valérien Pernus, »artium magister et philosophiae doctor« de l'école de Paris, »respondit pro loco*) à Cracovie et prit comme sujet de son premier

») En 1532, l'ôditeur Unglcr livre au public: Psalmorum omnium iuxta hcbraicam veritatem paraphrastica interpretatio. autore Jo. Canipensi. — La préface, datée de Nuremberg, est adressée à Dantiscus. Dans cet imprimé on fit usage en plusieurs endroits de caractères hébreux (Exemplaire de la bibl. Gzapski, à Cracovie).

') Voir Commentariolus in duas divi Pauli epistolas, Crac. 1&S4: Mansurus sum hic hebilomadibus paucis iussu Rev. D. Pétri Tomicki.

') Ex variis libellis Ëliae... congestum etc. Crac. 1534.

*) Lib. dilig. (éd. Wisïocki) p. 356.

cours Campensis grammaticam hebraeam. De cette manière l'hébreu pénétra à Tuniversité; le grand évêque n*eut pas la satisfaction d'assister à ce succès qu'il avait préparé; Tannée précédente, la mort était venue briser cette vie si active.

L'humanisme s'enracine principalement hors de l'université, dans les bourses et chez les particuliers. — Resumptiones. — La bourse hongroise et allemande. Le chifïre des inscriptions baisse à Tuniversité. — Lenteur apportée aux réformes; nonchalance dans l'exécution des statuts en vigueur. — Négligence des leçons; Aristote décline. — La dispute disparaît, malgré les efforts multipliés de l'université pour la maintenir. — La ruine matérielle menace quelques collégiatures

En définitive on avait fait de grands progrès vers les belles-lettres et les langues anciennes. Stanislas de Lowicz, dans l'avant-propos de son »De arte componendi epistolas« (1521), constate Tessor triomphant de Thumanisme à Cracovie et la décadence de la science médiévale. »Maiestas philosophica nunc apud nostrates vilipenditur... Aliéna nunc tyrones nostros detinet professio,... exsulant veteres artes, sola régnât Polyhymniacc. II semblerait donc que tout favorisait ce mouvement en avant; néanmoins écoutons les voix qui essayent d'étouffer ces clameurs victorieuses. L*auteur, ébloui sans doute par le spectacle de la cour royale et quelques manifestations brillantes, oublie qu'au foyer même des études la question n'était pas tranchée, que tous ces débats étaient loin d'ailleurs d'y être ardents et pouvaient être calmés par une paix assoupissante, réduisant à une indolence funeste l'un et Tautre parti.

Comme nous l'avons en effet rapporté, c'est en dehors de l'université et malgré cette institution que l'humanisme

s'était propagé. Les prêtres du nouveau temple trouvaient que les vieilles salles du Collegium n'étaient ni assez retentissantes, ni assez larges pour leur culte et allaient l'exercer loin de ces lectoria officiels, dans les bourses, dans les demeures privées. La vénérable école, sous le manteau des resumptiones, couvrait et tolérait les audaces de ces jeunes contempteurs du passé et leur donnait, en quelque façon, un semblant de légitimité. Ces resumptiones n'étaient primitivement que des répétitions où l'on repassait en commun les matières traitées dans les cours. Des maîtres ou des bacheliers en avaient la direction et surveillaient ces exercices, la préparation aux examens des étudiants. Mais il est certain que sous le couvert de ces resumptiones se cachèrent bien souvent les leçons humanistes, dans les bourses et chez les particuliers. Lorsque Jean Haller parle des leçons grecques de Glariti, il fait usage de l'expression studia resumptionesque >). A Leipzig, avant 1519, on se plaint de voir les cours des poètes humanistes se multiplier dans les bourses, et cela au détriment des artes du moyen âge. On demande de restreindre ces nresumptiones in poetica«, détournant des études traditionnelles').

De cette manière en effet, il y avait deux universités dans la même ville, Tune, ancienne, à l'organisation bien réglée, l'autre, tacite, opérant dans les bourses et en cent endroits divers et visant au renversement de la première. A Cracovie surtout cet état de choses était flagrant. Nous avons vu que Celtes enseignait à la bourse hongroise. Nous avons aussi parlé de ces leçons grecques de Glariti et de Sylvius dont le Liber diligentiarum ne fait aucune mention. Nous ne savons où ces Italiens professèrent; mais par contre nous connaissons bien le foyer d'action et de propagande des apôtres venus d'Allemagne. A vrai dire,

^) Nolhao, I^s correspondants d'Aide Manuce, n. 66. ■) Paulsen, Goschichto des gel. Unterriohts I, 104.

ils eurent deux de ces foyers: Tun où nous avons suivi Celtes, la bourse hongroise, l'autre, la bourse allemande, fondée en 1488, et souvent désignée sous le nom de Contubernium Germanorum. Ces bourses étaient devenues des espèces de cercles, d'asiles pour les émigrés allemands, de citadelles pour les nouveautés. C'est là qu'habita le jeune Agricola, arrivé à Cracovie en 1510; c'est là qu'il donna ses leçons avant d'obtenir une chaire à l'université; c'est au Contubernium Germanorum que s'abrita Valentin Eck qui dans son Ars versificandi (1515) parle expressément de cours (publica enodatio) non signalés dans le Liber diligentiarum, et, par conséquent, n'ayant pas eu lieu à l'université. Jean Hadus, lui, s'établit à la bourse hongroise*); il invita les étudiants à venir chez lui écouter des leçons sur l'Ibis, poème d'Ovide. Les Acta Rectoralia (n. 2437) relatent un procès que ce maître eut avec un élève de la bourse allemande qui avait suivi le cours de Hadus sur les Métamorphoses, cours sur lequel le Liber diligentiarum est absolument muet. C'ét^iit donc indépendamment de l'université que se multipliaient les leçons do tous ces partisans de l'humanisme, hardis et libres d'allure, comme des partisans.

La vieille université ne considérait pas d'un bon oeil l'usurpation de ses fonctions, gémissait de voir les élèves l'abandonner ou du moins s'émanciper outre mesure et n'avoir plus le respect de l'ordre établi, des droits et des grades académiques. Les lectoria étaient vides, désertés par les étudiants qui naguère encore y accouraient en foule. En 1507, Jean de Stobnica écrit au jeune prince Paul de Holszanski, en lui dédiant son Parvulus philosophiae naturalis: la noblesse trouve aujourd'hui notre science indigne d'elle: vous l'estimez au contraire et ne dédaignez pas «scholasticorum congregationem«. Ces disciples fidèles se faisaient pourtant de plus en plus rares. Alors débutait parmi les

*) Bauch dans la Vierteljahrschrift fiir Kultur I, 221.

gentilshommes cette abstention qui, avec le temps, devait transformer la grande école jageilonienne en un studium presque exclusivement plébéien. En 1513, sous le rectorat de Jean d*Oéwiecim, l'université se plaint de Tinsubordination des étudiants et de l'abandon des salles de cours: scholae vacantia, studentium murmur et timor desertationis universitatis in suppositis ^). En 1526, le CoUegium renouvelle les mêmes doléances auprès de Tomicki ^). Enfm la réforme de 1536 se propose de porter un demi-remède au mal, en détendant les leçons dans les bourses ou ailleurs pendant le temps des exercices à l'université ^).

Ces mesures prohibitives étaient presque inefficaces, et en tous cas incapables de ranimer le passé suranné. Comme autrefois, les universités faisaient encore d'Aristote et de la dialectique Taxe autour duquel gravitaient toutes les conférences, tandis que les disputes du samedi devaient être la fleur de ce dressage intellectuel. On faisait pourtant à l'esprit nouveau certaines concessions: il était plus souvent tenu compte des auteurs classiques dans les programmes: de là une fausse situation et des pas boiteux vers Tavenir; les vieux règlements restaient en efiet toujours en vigueur et ce n'est que par des amendements radicaux et rationnels qu'on eût pu sortir de l'équivoque et de la stagnation. Si encore tout en fermant les yeux sur quelques innovations l'on avait appliqué strictement et consciencieusement les dispositions des anciens statuts. Mais de l'indécision naquit la désorganisation à Cracovie, comme d'ailleurs en beaucoup d'autres universités: la lassitude et le dégoût ne sont partout que trop manifestes. Les devoirs anciens sont devenus des entraves dont les maîtres, à l'encontre de tout droit, essayent de s'afïVanchir.

Manquer aux leçons, aux exercices, aux disputes du

*) Conclus, uiiiv. an. 1613.

«) Cod. univ. Crac. IV, 354.

*) Cod. un. n. 1536; infra exercitia non permittantur fieri aliae lectiones in bursis vel alias.

samedi est pour les maîtres à Tordre ou plutôt au désordre du jour. Des congés et des voyages du corps enseignant venaient encore ajouter à la confusion. Les excursions en Italie sont fréquentes, comme jadis; les licences sont demandées à chaque instant, et il n'est même pas rare qu'un professeur quitte pour longtemps son poste sans en avoir obtenu la moindre autorisation. Les leçons faites par des substituts, des suppléants, sont devenues une habitude et un fléau pour Tuniversité. La grande école voulut sévir, en 1617, contre ces maîtres fugitifs; en 1522 de nouveau elle délibère »de temerario recessu et absentia quorundam ^)<c; bien plus, le roi Sigismond luimême promulgua à plusieurs reprises des édits rigoureux contre ces abus et somma les absents d'avoir à réintégrer leur domicile sous peine de perdre leurs émoluments^). Toutes ces dispositions comminatoires ne firent que constater le mal, et le résultat de tous ces désordres fut la suppression de plusieurs cours. Au surplus, les maîtres restés à Cracovie étaient aussi fort loin de s'acquitter exemplairement de leur tâche. A chaque instant nous lisons que tel ou tel fait ses leçons à la légère, ou n'en fait pas du tout, qu'il les finit avant Theure (cessavit ante horam), qu'il y arrive en retard (in medio horae veniunt); en 1518 on ordonne au régulateur de l'horloge du Collegium maius de ne pas abréger ou prolonger les heures, sur le désir du premier-venu — non abbreviare vel prolongare horas ad vota aliquorum débet. 11 est évident que les liens de la discipline s'étaient relâchés, et l'assaut des nouveaux courants ne fit qu'ajouter encore à ces troubles destructeurs. Les voyages n'étaient pas les seules causes des interruptions des cours: il y avait encore d'autres motifs futiles et locaux. Les enterrements et les services funèbres entre autres absorbaient le temps des maîtres. Aussi Mathias

') Conclus, un. 1617 et 1522.

«) En 1512, 1616, 1518, 1639. Cod. univ. IV. 37. 55, 71. 170.

de Miechôw, vigilant gardien du bon ordre universitaire, prend-il en 1508^ en qualité de recteur, la défense des études Dquae sedendo et quiescendo addiscunturcc, contre les abus de ce genre. Il fut alors décidé que Tuniversité assisterait aux obsèques des maîtres depuis longtemps en fonctions, des bienfaiteurs de l'école, des souverains, mais que dans toute autre circonstance les cours ne seraient suspendus que conditionnellement Par la même occasion, les solennités où l'université paraissait en corps, comme par exemple les réceptions du roi et de Tévêque de Cracovie, furent en partie abrogées. On n'irait ainsi rendre hommage au souverain qu'à son retour d'une longue absence ^). Il est cependant permis de douter que ces mesures aient complètement déraciné les mauvaises habitudes contractées. Par suite du relâchement de l'esprit médiéval de l'université et de la force révolutionnaire des idées du jour, on ne tarda à en venir à la suppression de certaines lectiones ordinariae, et notamment des exercices sur Aristote. En 1524 et en 1525, l'abstention de toute leçon sur ce philosophe est signalée*). Le Stagirite était donc détrôné, dépossédé de la royauté exercée sans conteste pendant de longues années.

C'étaient surtout les jeunes maîtres, les collegiati minores qui remplissaient leurs devoirs avec le moins de zèle. Pour s'exempter des leçons auxquelles ils étaient astreints et qui leur déplaisaient, ils mettaient en oeuvre mille subterfuges. En 1524 (semestre d'hiver), il est consigné dans la liste des cours que Textraneus André d'Opoczno a refusé de faire ordinaria lectio sur Aristote, malgré les admonitions réitérées du doyen. Dans d'autres circonstances on se débarrassait autrement de ces cours aristotéliques. En 1490, Tannée de Celtes, l'extraneus Jean Kunasz de Cracovie suspend son cours sur. les Parva naturalia

») Conclus, univ. 1608.

») Liber dilig. p. 169 et 171.

»propter auditores, quia non eranU. Le collégial minor, Félix Laski donne le même motif à l'interruption de ses leçons de generatione, en 1512; Mathias de Brzezie agit identiquement en 1515, à propos de ses cours de anima. Sur qui devons-nous rejeter la faute? Sans doute Tabsence des étudiants n'était qu'une conséquence de l'incurie du maître. Parfois aussi le cours annoncé officiellement, après quelques heures de leçons, faisait place à une autre matière, et Textraneus humaniste s'échappait des obscures déductions d'Âristote pour se réfugier dans l'étincelante beauté des classiques, quittait les artes pour les auctores. Les exemples de ces substitutions abondent à partir des premières années du XVI-e siècle. Les écrivains de l'antiquité servent de prétexte et d'excuse; de temps à autre aussi des modernes, comme les poésies de Mantuanus, ou la Poliscène de Leonardo Bruni qu'explique pour la première fois en 1518, Mathias de Przedborz, maître dont la vie fut des plus accidentées et des plus dissolues. Ce même humaniste avait déjà délaissé les Meteora, en 1515, pour passer aux Bucoliques de Virgile. Quelques jeunes professeurs opéraient systématiquement des mutations de ce genre, particulièrement André Pirzchalka d'Opoczno, adversaire résolu d'Aristote. Chez lui ces sauts brusques sont absolument coûtumiers: en 1521, il dépêche les Topiques pour prendre Mantuanus; en 1522, il quitte les Météorologiques pour les Paradoxes de Cicéron, en 1523, le Somnium Scipionis succède rapidement à la theorica planetarum, en 1524 enfin (semestre d'hiver) des Economiques il court aux Satires de Perse.

Comme on le voit ce qui ne pouvait pénétrer au grand jour à l'université y était introduit furtivement La vieille forteresse se lézardait, elle n'était plus gardée comme il l'aurait fallu et se trouvait à la merci du premier assaut impétueux. Une des pratiques les plus usitées dans lancien programme, les controverses dialectiques, les actus du samedi commencèrent bientôt à tomber en désuétude.

Les maîtres étaient tenus d'assister à tour de rôle à ces actus, tout autant les collégiaux majores que minores et extranei. Cependant l'aversion grandissante pour ces tournois scolastiques les flt bientôt négliger. On y manquait délibérément et de plus en plus fréquemment Aussi publia-t-on en 1523 une ordonnance de actibus ordinariis blâmant l'indolence des maîtres, des vieux particulièrement^); mais si ceux-ci étaient répréhensibies que devaient faire les extranei, les jeunes maîtres qui étaient en principe opposés à ces disputes? Â chaque instant du reste on se plaint de leur hostilité contre ces actus: pendant Thiver de 1524, plusieurs de ces jeunes gens refusent nettement d*y prendre part; en 1529, Georges Liban us appelé à s'y rendre, désobéit ouvertement, et en 1530, 1531, d'autres maîtres débutants suivent cet exemple d'insubordination*). En un mot, ces disputes, legs du moyen Age, dont on avait usé et abusé, étaient devenues caduques et ne se maintenaient qu'artificiellement, à Cracovie comme en d'autres universités*). En déHnilive, elles ne répondaient ni aux besoins des élèves, ni à ceux de l'époque: elles étaient condamnées à périr.

 tous ces motifs de dissolution profonds et en général moraux, vinrent s'en ajouter d'autres tout matériels: l'exiguité des ressources, les embarras pécuniaires. Dès le commencement du siècle et pendant de longues années consécutives, les bâtiments académiques menacent ruine, et l'on est dans l'impossibilité de les réparer^). Quelques collégiatures, faute de subsides suflisants, sont sur le point de disparaître. Les dotations primitives en efîet n'étaient plus assez élevées pour l'époque, ne pouvaient permettre

*) Conclus, univ. 1523.

*) D'après le Liber diligentiarum.

•) Kaufmann, Geschichte der doutsohen Universilâton II, 380.

*) En lâUO (arch. univ. pièce n. 3691) les professeurs s'adressent au cardinal Frédéric: quod fructus, redditus et proventus beneficiorum... ad sustentât) onem ipsorum sufficientern... minime suppeiunt

Monwaki HI. 10

de faire face à tous les besoins; et du reste les fonds y assignés ne rentraient que très irrégulièrement Aussi les coUegiati se lamentent-ils de n'avoir point de quoi vivre. Lorsque le nombre des élèves diminua, soit par l'exode à l'étranger, soit par l'abandon de l'école pour les leçons humanistes, le pastus ou rétribution scolaire vint à manquer à son tour et les revenus, modiques déjà, s'en trouvèrent encore amoindris. Les documents contemporains nous parlent sans cesse de »collegiaturae périclita taea ou »lapsae« et signalent les expédients auxquels on a continuellement recours pour obvier à cette détresse grandissante. C'était surtout le Collegium minus qui avait à souffrir et la »tenuitas proventuum« des jeunes maîtres leur rendait la vie fort difficile ^), En cent façons on s'évertue à parer à cette misère; on fait des économies dans les promotions, on détourne au profit du trésor universitaire les sommes assignées aux festins des collations de grades; en 1506, l'évêque Konarski dispense huit petites collégiatures de la redevance à la chancellerie épiscopale*); l'évêque Tomicki, le roi Sigismond à chaque instant viennent au secours de l'école. Mais tous ces palliatifs temporaires ne parvinrent pas à faire cesser la pénurie dans laquelle l'université jagellonienne eut à se débattre, à partir du XVI-e siècle, pendant des siècles encore. On eût sans doute évité ces déboires si l'on se lût décidé à des réformes radicales, à des changements nécessités par la transformation que cent ans écoulés avaient fait subir aux conditions de développement de la grande école.

*) Cod. univ. Crac. III, 237.

') Cod. univ. III, 238. Les autres quatre chaires cinînores» avaient déjà précédemment obtenu cette exemption.

Le haut clergé 8*e (force de relever Tuniversité. — Jean Konarski protège rhumaDisme. -- Ses rapports avec l'université. — Jean Lubraâski. — Erasme Cioïek, diplomate et protecteur des lettres. ~- Son compagnon Nicolas Czepiel. — Pierre Tomicki; son action; ses mérites. — Jean Laski, archevêque de Gniezno.

Plusieurs fois déjà nous avons eu l'occasion de noter la sollicitude bienfaisante du haut clergé polonais pour l'université cracovienne. Cette sollicitude, loin de se démentir, ne fit que s'accentuer encore au commencement du XVI-e siècle, mais se manifesta sans hésitation en faveur de rtiumanisme. Les dignitaires ecclésiastiques en effet étaient en général de doctes personnages, ayant pour la plupart rapporté de l'étranger une ample et solide instruction, de sorte que l'humanisme eut tout de suite en eux de fermes soutiens et des chefs éminents. Elles sont fort nombreuses à cette époque les décisions synodales tendant à la réforme de la grande école, à l'extirpation de l'ivraie sous laquelle succombait le bon grain. Le synode provincial de Piotrkow en 1510, charge l'archidiacre de Cracovie, Pierre Tomicki, de concert avec le chanoine Sigismond Targowicki et l'évèque chancelier, de «rechercher toutes les défectuosités de l'école cracovienne, en ce qui concerne renseignement*. Désormais ces mesures se renouvellent sans cesse à de brefs intervalles. Et ces démarches de Tépiscopat ne tardèrent pas à trouver une efficace sanction à Rome où le pape Léon X, par bref du 29 mars

1518, conGe la réforme du Collegium à Tarchevôque Laski, à Tévèque Konarski et à Toinicki, alors évèque de Prze« myél 1).

Après la mort du cardinal Frédéric, en 1503, Jean Konarski avait été promu évéque de Cracovie et chancelier de Tuniversité. Il s'acquitta de ces dernières fonctions d'une manière assez inégale. Animé du meilleur vouloir à l'égard de la grande école, il prit tous les savants sous ses auspices, secondé et inspiré dans cette oeuvre tutélaire par l'archidiacre Pierre Tomicki. En 1506, il exonère les huit collégiatures minores de l'investiture et de la rétribution à verser à la chancellerie épiscopale, stipulant toutefois qu*en cas de vacances à ces postes, n'y seront nommés que des maîtres en possession de Tinstruction convenable '). Cette ordonnance fut rendue sous le rectorat et à l'instigation de Mathias de Miechow. Cette bienveillance pour les chaires inférieures procédait sans aucun doute du vif désir de protéger l'humanisme. Aussi, plus tard, en 1523, Nicolas Szadek, dans son Judicium astronomicum, célèbre-t-il avec reconnaissance ces soins vigilants; il nous apprend que Konarski ne se borna pas à alléger de ce fardeau pécuniaire les petites collégiatures, mais qu'il restaura, embellit sur sa propre cassette la maison où ils habitaient*). Konarski s'intéressait donc tout particulièrement à ces jeunes générations de professeurs et n'épargnait rien pour améliorer leur sort, les pousser en avant

Aussi lorsqu'on 1512, Mathias de Miechow, recteur pour la cinquième fois, déploya la plus énergique activité pour sauver d'une catastrophe les collégiatures inférieures, l'évèque de Cracovie vint lui prêter l'appui le plus méritoire en donnant à l'université un privilège, en vertu du-

^) Szujski, La Renai53sance et la Réforme, p. 33 et 131. Des ordonnances synodales ultérieures s'autorisent de ce bref. Il ne nous a pas été possible do découvrir le texte même de ce document.

*) Cod. univ. III, 238.

') Domuui nostram restaurasti ornatissime.

que] lui serait attribué une partie de la succession des clercs décédés intestats^). En outre, le 25 novembre 1512, ce même Jean Konarski délégua au recteur en exercice (1512/13, semestre d'hiver) des pouvoirs extraordinaires à TefTet de réprimer des actes coupables qui étaient venus troubler la tranquillité de l'université*).

Malgré tous ces témoignages non équivoques de bonvouloir, nous voyons pourtant, peu de temps après, l'université en hostilité ouverte avec son chancelier. En 1512, en effet, Jean Konarski, en exécution d'un décret du synode de Piotrkow, avait frappé tout le clergé de son diocèse, sans en excepter les maîtres de la grande école, d'une contribution à verser au trésor. Cette disposition visait surtout les» collégiatures richement dotées, les canonicats de la cathédrale et les membres du chapitre de 3. Plorîan*). L'université toutefois protesta contre cet impôt, alléguant ses privilèges et franchises, et Tévèque irrité frappa d'excommunication les mutins qu'il menaça encore d'autres châtiments*). Le conflit devint aigu; les maîtres en appelèrent au pape, et en défmitive obtinrent gain de cause. A ce propos cependant des opinions contradictoires se firent jour au collegium; le 25 et le 26 février 1513 **) en effet les collégiaux minores sont sommés, sous peine de sévère répression, d'avoir à soutenir solidairement les revendications du corps et de se joindre à l'appel commun (starent in omnibus determinationibus cum universitate... nullo modo recédant ab universitatis appellatione). Il y avait donc désunion, manque d'entente, et les jeunes gens, les humanistes s'étaient évidemment rangés du parti de

•) Ood. univ. IV, 40.

") Szujski (La Renaissance, p. 33) suppose que Tévêque était surtout irrité de la lenteur avec laquelle Tuniversilé procédait aux réformes.

*) Cod. univ. IV, 49.

•) Concl. univ.

l*évôque qui d'ailleurs avait pour eux des bontés toutes spéciales. Tomicki succéda à Konarski en 1523; il montait sur le trône épiscopal précisément cent ans après Tavènement d'Oleénicki, et sur le champ il reprit les glorieuses traditions du grand chancelier, redoubla d'énergie pour mener à bonne fin la tâche de restauration entreprise par Konarski. Entretemps Jean Lubrai^ski avait été promu évèque de Posen, au commencement du siècle; lors du difTérend entre Konarski et l'université, il n'hésita pas à prendre la défense des droits des maîtres, malgré qu'il fût un des partisans les plus résolus du progrès, un ami des plus sincères de la science. Les humanistes étrangers, comme Aide et Regius, lui dédiaient leurs éditions de classiques; il fonda à Posen une école qui, pour la Grande-Pologne, devait tenir lieu d'université 0; Rodolphe Âgricola, pendant son séjour en Pologne, eut en lui un protecteur sincère. Cependant l'action de LubraAski, si fertile en excellents résultats pour la civilisation du pays, n'est qu'incidemment et transitoirement mêlée à l'histoire de l'université jagellonienne. Tout au contraire celle de quelques autres grands dignitaires ecclésiastiques, comme Erasme Ciolek et Pierre Tomicki, y fut étroitement liée, et par mille attaches. Le premier s'inscrivit au Collegium en 1485, le second, en 1488; Ciotek devient maître en 1490 et Tomicki, en 1493. Tous les deux obtiennent bientôt des chaires en qualité d'extranei; Ciolek professe à Cracovie, de 1490 à 1493, Tomicki transitoirement, en 1493. Ils ne restèrent donc pas longtemps dans ces fonctions et les échangèrent pour l'arène politique. Mais l'un et l'autre furent toute leur vie fidèles au drapeau sous lequel ils avaient combattu dans leur jeunesse. Erasme Ciotek était bien l'homme arrivé, parti de fort bas, mais plein d'ambition,

^) Voir sur les débuts de cette école Hegendorphinus dans TËncomium Terrae Polonae (Crac. Vietor, l&SO). L'auteur de ce livre, ainsi que Thomas Bedermann et quelques autres, y étaient professeurs.

de désirs, d*ardeur à acquérir toutes les connaissances qu*il sentait nécessaires pour faire un beau chemin dans le monde. Il sut gagner la faveur du grand-duc Alexandre, et fut dès lors chargé de plusieurs missions diplomatiques, notamment à Rome; il fut un bon serviteur de la Pologne: mais il abusa aussi de sa situation pour se livrer à des intrigues, à des machinations, sans autre but que son élévation personnelle, ou la perte de ses adversaires. Lorsqu'il se présenta, en 1501, à la cour d'Alexandre VI, tout le monde fut séduit par son éloquence^). De plus, dans ces voyages, il entra en relations avec une foule de savants, enrichit avec passion sa belle bibliothèque, afficha enfin un luxe qui lui gagna des courtisans et des clients. Il évitait cependant la société de ses compatriotes et s'entourait volontiers d'étrangers, surtout d'Allemands*). 11 mourut prématurément à Rome, en 1522, frappé au moment où dans ses rêves il entrevoyait déjà la pourpre cardinalice.

Ce fut sans contredit un homme de haute valeur et d'un poids énorme dans l'essor intellectuel de sa patrie: «Imprimeurs et éditeurs avaient en lui un constant soutien et il encourageait tous leurs travaux» ^). Le fameux humaniste italien Beroaldus lui dédia son traité »De terrae motu«, et, en 1605, fut publié à Bologne le dialogue Philopseudes de Lucien, avec une préface adressée à Ciolek. Mais le plus magnifique témoignage de son bon «roût est le splendide Pontificale, illustré de magnifiques miniatures dues probablement à l'artiste qui nous a laissé le célèbrr codex de Behem. Cet ouvrage fut exécuté sans doute à la commande et d'après les indications de Giotek, peut-êtri* à l'exemple de Jean Burchard qui à cette époque décrivit

1) Opiiina pronuntiatione et aptitudine, comme l'écrit Joh. Burchard dans son Diarium (éd. 1888) III, 122. Voir sur Sapieha, ibid. 12d-. *) Lukas, Erasme Cioïek (1878) p. 101.

■) Lukas, 1. c. 109.

à Rome les cérémonies pontificales qu'il avait pu contempler en qualité de courtisan favori d'Alexandre VI *),

Ciolek s'était fait construire, rue des Chanoines à Cra» covie, une somptueuse demeure nmagnificentissimum palatiuma, dont les fenêtres et les portes présentaient une fastueuse ornementation; cet édifice faisait l'admiration du médecin italien Adam Gadius^). A la cour épiscopale de Ptock, encombrée d'étrangers, fleurissait aussi la vie la plus raffinée. L'évêque avait pour secrétaire Charles Antoine Moncinereus de Bologne"). Parmi les familiers du prélat» on voyait encore le jurisconsulte espagnol Garsias Quadroa, docteur en droit de l'école de Bologne et professeur inscrit au registre matricule universitaire de Cracovie en 1510. Le roi avait prié Ciolek d'envoyer ce savant à Cracovie «pour y illustrer l'université**), et le prélat fit bon accueil à cette demande, puisque nous lisons dans l'Album studiosorum un passage où Quadros est appelé »pro iure pontificio lector nostri studii continuus«. C'est sans doute au cours de ses fréquentes pérégrinations que Ciotek avait recruté pour lui et pour la Pologne ces hommes remarquables.

Il serait cependant injuste de ne pas associer à son nom celui d'un homme qui eut avec lui une grande paren.té de caractère et se distingua, comme Ciotek, dans la carrière di|)lomati(|ue. C'est de Nicolas Czepiel que nous voulons parler. Après avoir acquis la maîtrise à Cracovie, il fi'^ure au liber diligentiarum de 1487 à 1516. Mais cette

^) Lukas, Erasme Ciolek 108; Sokolowski, Trimestro historiqae 1889, Ill-ème année, fascic. 4, 738 et suiv.

») Acta Tomiciana IV, 86.

*) Bauch, Uodolpho Agricola, p. 29.

*) Acta Tomiciana I. lit. La bibliographie d'Estreicher signale à la date de lol2 un ouvrage inconnu de cet écrivain: Breviarium iuris utriusque \Crac. Haller); nous connaissons encore du même autour un traité sur les degrés de parenté conservé à la bibliothèque Czapski: Lecturae arborum consanguinitatis, édition posthume, Ungcr. 1622.

mention n'est qu'illusoire, car Czepiel n'eut de professeur •que le titre et se faisait constamment remplacer par des suppléants, occupé lui-même à briguer des postes plus rémunérés, des bénéfices de mieux en mieux rentes. Sa naissance plébéienne Tentravait dans cette course vers les grandeurs; nous ne savons néanmoins de quelle façon il s'appropria le blason Korab; de même que Ciotek, malgré sa basse origine, il se vit comblé de tant de faveurs, de tant de charges que d'après des contemporains leur nombre égalait celui des jours de l'année ronde*). C'était -donc un vrai courtisan; il passa de longues années à Rome*), sans cesse à l'affût de nouveaux titres. Il devint ainsi docteur du décret promotionis Romanae et obtint la dignité comitis palatini Lateranensis. Rassasié ou plutôt avide encore de prébendes et d'honneurs, comme Ciolek, il mourut dans la capitale papale en 1518, précédant de •quatre ans dans la tombe son auguste protecteur.

Sa bibliothèque atteste que Czepiel fut non seulement «empressé à parvenir», mais s'intéressa encore à la science, mit à profit ses voyages pour de nobles et idéales ambitions. Parmi les ouvrages qu'il a légués à la collection jagellonienne, on remarque quelques rares exemplaires des premiers imprimés grecs, Apollonius de Rhodes, les <îomédies d'Aristophane, Suidas'*). C'était donc un humaniste convaincu, digne collaborateur de Ciotek dont il partagea consciencieusement les travaux diplomatiques, et avec lequel aussi il puisa, avec moins de conscience, dans les fonds envoyés de Pologne pour faire aboutir différentes affaires*). Ce fut un homme avisé, souple dans sa vie et sans doute aussi dans ses principes qu'il faisait plier selon les circonstances à ses innombrables besoins matériels^

*) Voir Cricii Carmina (éd. Morawski) p. 182.

») Dès U85 (Acta llect. 983).

■) Voir Wisïocki, Catalogus Incunabulorum, Czepiel.

*) Voir Stanislas Lukas, Erasme Ciolek, p. 88.

entretenant sa pensée et sa volonté dans une tension perpétuelle.

Bien supérieur à Ciolek et à son Achates, fut Pierre Tomicki. Après avoir commencé ses études à Gniezno, il les continua à Leipzig où il apprit entre autres l'allemand, et enfin conquit ses grades académiques à Cracovie. Son biographe Ifosius raconte que sur les bancs universitaires il se fit remarquer déjà par sa vivacité, son habile dialectique dans les disputes. Il alla ensuite en Italie perfectionner, approfondir ce savoir, et y acquit cette brillante instruction universelle et cet amour ardent des lettres qui en firent le plus éminent peut-être des promoteurs de la Renaissance, le meilleur ouvrier de Thumanisme. On eût dit, prétend Erasme de Rotterdam, qu'il avait été créé par Dieu pour le bien de Thumanité^) De retour à Cracovie en 1500, Tomicki remplit auprès du cardinal Frédéric les fonctions de chancelier archiépiscopal. Ce fut le premier pas de cette carrière si éclatante qui devait l'élever jusqu'à l'évéché de Cracovie et à la vice-chancellerie de la couronne.

Tout jeune encore, au moment où il enseignait à l'université, et plus tard, Tomicki fut toujours un partisan décidé des doctrines nouvelles et de ceux qui les répandaient dans le pays. Nous avons eu mainte occasion de signaler les services qu'il rendit à la grande école. En 1510 le synode de Piotrkow lui conde la réforme de l'institution, et désormais elle fut l'objet de sa constante préoccupation, surtout lorsqu'il succéda à Konarski sur le siè|re épiscopal de Cracovie. Il fit pénétrer à l'université de grandes idées, il lui donna une chaleureuse impulsion, frayant le chemin du progrès, soit qu'il s'agît des langues antiques^ soit qu'il fût question de l'hébreu ou du droit romain. ï^i l'on assure que l'arrivée en Pologne de la reine Bone fut le point de départ d'une ère de haute culture, il n'est pas

>) Morawski, Nidecki, p. 34.

moins légitime d'attribuer une part égale dans cet essor à Tadmirable évéque de Cracovie. Zbigniew Oleénicki eût sans doute blàrné plus d'une faiblesse politique chez son successeur; mais il eût aussi reconnu dans les nobles et généreux efforts de Tomicki la pensée de sa pensée, le coeur de son coeur et aurait salué en lui un digne héritier.

L'archevêque de Gniezno, Jean Laski, d'un tout autre tempérament, joua un tout autre rôle dans le mouvement des esprits de cette époque. Il n'est pas catégoriquement hostile aux nouveautés; n'est-ce pas sur son initiative que Léon X promulgua, en 1518, le bref recommandant la réforme de l'université? Mais il n'avait pas, comme les autres princes de l'Eglise, de larges connaissances, et il recule effrayé devant l'invasion des étrangers, surtout des Allemands. Aussi s'éloigna-t-il avec aversion du camp de Tomicki, séparé de lui, non tant par la politique que par ces incompatibilités de goûts. Tout en effet devait le détourner de ces novateurs: tandis que ceux-ci ne prisent que Taristocratie du nom ou de l'intelligence, sont entichés de l'étranger, surtout de l'Allemagne, et font le plus large accueil à ces influences du dehors, soit dans la politique, soit dans la vie sociale, ce gentilhomme de Sieradz se renferme dans les étroites limites du terroir, de la nation, représente et ne veut représenter que les idées de la noblesse autochtone, s'insurge en toute circonstance contre le teutonisme, et déployant son étendard polonais, part en guerre contre les éléments qui n'ont que trop envahi la patrie, s'acharne à dégermaniser les villes régies par la coutume de Magdebourg^).

Il n'avait reçu aucune instruction universitaire ni à Cracovie, ni ailleurs; le maître cracovien André Gôra lui avait enseigné les quelques principes de droits indispensables*).

') Zakrzeivski, Ateneum 1882, 2, p. 215.

•) Cet André de Gôra mourut en 1520 «veluti alter iustus iSimeoD», d'après les arch. univ. God. 69, 40.

En face des humanistes, il se dît dans son testament^ avec une ironique modestie «indoctus et inuti1is« '), néanmoins, tout aussi bien que les savants, il ambitionnait de servir la république. Un bon sens d'élite et la confiance de la noblesse qui ne lui fit jamais défaut le poussèrent aux emplois élevés et le mirent en relief. 11 fut le représentant le plus déterminé de la réaction contre Tesprit qui commençait à gagner, à dominer toutes les classes de la nation; et il est certain que plus d'un partagea alors l'aversion de ce hobereau pour les nouveautés, préférant la culture exclusivement nationale, et même Tignorance à la finesse de ces diplomates instruits, polis, mais sans fer^ meté, formés à l'école de l'humanisme.

Comme nous l'avons fait remarquer, Laski ne fut pas absolument réfractaire au mouvement contemporain. Toutefois il semble avoir préféré les gens d'origine romane aux Allemands. En 1508, alors chanoine de Posen et chancelier de la couronne, il vient en personne défendre devant le tribunal rectoral son familier'). Tltalien Jean Siculus, accusé d'avoir ofiensé l'université. Plus tard, vers 1526, il donne l'hospitalité au poète français Anianus qui se porte le tenant de son auguste bienfaiteur dans le tou^ noi poétique entre ce dernier et Tomicki"). Les sentiments antigermaniques du chancelier le poussèrent sans doute à ces amitiés, à ces relations.

Les rapports de Laski avec l'université s'accentuèrent lorsque devenu archevêque de Gniezno et ayant obtenu en 1515 le titre de légat a latere, il s'immisça volontiers dans les affaires intérieures de l'école, se considéra comme l'instance supérieure, empiétant en quelque sorte sur les droits et les attributions de l'évêque de Cracovie, chancelier de l'université. Dès 1517, deux médecins se dispu-

') Zeissbcrg. Johannes Laski und sein Testament (Vienne 1874), p. 169.

•) Acta rectoralia, n. 2137.

*) Cricii Carmin a, p. 156/7.

tant la priorité (ratione prioris loci) au Collegium, Tun de ces maîtres en appela à l'archevêque. Le roi Sigismond manda alors À Laski d*aYoir égard aux droits et privilèges du chancelier: «d'ailleurs de tels appels lointains allaient à rencontre du bon ordre et des coutumes à l'universitéa *). Plus tard, en 1523, l'université protesta encore contre certaines prétentions de Tarchevôque qui, »zeIo non bono contra universitatem concepto«, voulait limiter les préro'» gatives et la juridiction des »conservateurs«. A ce propoa fut renouvelée la récusation des juges étrangers dans les causes concernant les affaires intérieures de l'école'). Quant à la réforme du studium, il était d'accord avec plusieurs évèques, entre autre Tomicki; néanmoins il est probable que dans les détails, dans l'estimation des »defectus« qu'il fallait effacer ainsi que dans le choix des moyens À employer pour parvenir À ce but, les avis étaient loin d'être unanimes; toutefois nous ne pouvons aujourd'hui savoir rien de précis là-dessus.

*) Acta Tomiciana IV. 198.

^ Conclus. uDiv. (1523).

Quelques réformes au début du siècle. — Fondations de Miechowita et de Tomicki. — Demi-modifications. ~ Défectuosités et conlinuar lion de la lutte. — Cracovie, foyer de plusieurs sciences. — Historiographie après Dlugosz. — Miechowita. — Le roi Alexandre et ses desseins historiques. — Décadence de quelques universités et de celle de Cracovie au commencement du XVI-e siècle. — Le nombre des élèves diminue; les étrangers cessent de s'inscrire. — Causes du mal — Causes politiques, en général, et cracoviennes, en particulier. — Cracovie se polonise et l'université devint une école polonaise, plébéienne. — L'éclat du règne de Sigismond a de tout autres sources.

Toutes ces mesures, tous* ces synodes épiscopaux de longtemps n'eurent aucun résultat, et de longtemps encore on ne s'enhardit à de radicales réformes à l'université. Nous avons pourtant vu que Thumanisme avait pénétré dans la grande école, que ses apôtres y avaient multiplié leurs leçons, qu'ils y avaient combattu avec vaillance et remporté bien des victoires; mais il aurait fallu introduire une sorte de consécration de ces progrès, les régulariser par des statuts, mettre sur le même pied les cours traitant de nouveautés et les anciennes chaires médiévales: rien de semblable n'avait été fait Au commencement du siècle on tente timidement des demi-réformes, sans oser aller résolument jusqu'au bout. On reconnaît bien qu'il faut agir, mais Ton n'agit point.

Parmi ces essais d'amendements du caduc état de chose d'autrefois, nous devons compter la fondation de Miechowita, en 1522. On sait que les études avaient

beaucoup à souffrir de Tinstabilité des maîtres dans les universités du moyen âge; les maîtres en effet n^avaient pas de spécialité déterminée et, passant d'une charge à une autre, changeaient de sujets de cours en même temps que de bénéfices, enseignaient tour à tour les sept arts, tantôt la météorologie, tantôt l'astronomie, tantôt la métaphysique, bref étaient des encyclopédies vivantes, mais nécessairement par cela même assez superficielles. On s'en tenait à Técorce, n'ayant pas le temps d'approfondir. Miechowita voulut rompre avec cette fâcheuse tradition. Il dota richement une chaire d'astrologie à l'université, avec toutefois la restriction que cette chaire ne serait point soumise à l'option, c'est-à-dire ne passerait pas indifféremment à tel ou tel maître; l'université devrait au contraire nommer à ce poste un savant éclairé qui »y resterait au moins quinze ans, pour le progrès de la science... propter maiorem experientiam conquirendam« '). C'était une opposition catégorique aux errements jusque là suivis, c'était montrer la voie du salut

En 1531, l'évèque Tomicki, dans le but évident de protéger et de fortifier l'humanisme, marcha sur les traces de Miechowita. En 1406, Nowko avait doté la chaire de grammaire et de rhétorique à l'universitô jagellonienne, chaire jointe à l'altarie de S. Alexis à la cathédrale de Cracovie. Les revenus de la maison Zerwikaptur, située rue Grodzka, au coin de la place S. André, devaient pourvoir à cette dotation. Mais la collégiature, avec le temps, devint des plus pauvres, et fut une des wpericlitatae», car la maison de la Grodzka, fort délabrée, rapportait plus d'ennuis que d'argent On la céda en 1530 au chapitre de Cracovie. Mais comment sauver la collégiature dont elle était le soutien? Le chapitre offrit alors à l'université le patronat sur l'église paroissiale de Zielonki, et l'altarie de S. Alexis fut incorporée à ce bénéfice. Le curé de Zielonki,

») Cod. univ. IV, 87.

choisi par les 'collégiaux supérieurs, devait faire dos cour» in theologia sive in artibus. Mais en même temps, pour venir au secours de la chaire de Nowko, de TOratoriae lectura »qui, non seulement pour Funiversité, mais pour tout le royaume était utile et nécessaire«, Tomicki prit des mesures, où se révèlent les tendances de l'époque et de Tévèque lui-même. L'altariste de l'autel placé dans la grand' salie du collegium majus, sera tenu de payer annuellement treize marcs au collégial de Nowko, et ce der nier à l'avenir ne sera point promu à cette chaire par option, mais bien par désignation des collégiaux supérieurs qui devront tenir compte avant tout des capacités spéciales de ce maître d'éloquence, sans considérer l'ancienneté, ni le grade universitaire. L'élu peut même être marié. 11 a l'obligation d'enseigner la rhétorique, non seulement pendant les semestres d'hiver et d'été, mais encore pendant Dia canicule, en s'appuyant toujours sur les classiques», Cicéron, Quintilien et Tite-Live; il devra en outre, dans les grandes solennités, prendre la parole au nom de l'université. L'université ajoutera quatre marcs, pris sur ses revenus généraux, au traitement de ce professeur. Cette réforme de 1531 ^) est une nouveauté; elle consacre le principe d'élection, et ouvre les portes de l'école aux humanistes errants et aux jeunes orateurs désireux d'y introduire la nouvelle culture et ses méthodes. Tomicki, ici comme partout d'ailleurs, s'élance audacieusement en avant et combat pour une cause dont il brandit courageusement le drapeau.

Mais c'était réparer le toit d'un édifice dont les fon* déments menaçaient ruine. La réforme complète, indispensable était toujours retardée. Pour remédier aux defectus, d'insignifiantes améliorations^ comme la réduction des frais de promotions à plusieurs reprises diminués au

') Cod. univ. IV, 107. Si le nouveau collégial était marié, il pouvait habiter en dehors du collegium.

commencement du siècle, étaient tout à fait insuffisantes. En 1521, les nouveaux statuts de la faculté de théologie sont pourtant animés d'un esprit de progrès; mais malgré les heureuses dispositions qu'ils renferment, ils ne peuvent être considérés comme un véritable instrument de rénovation. Ce n'est qu'en 1536, après bien des hésitations, que l'on se décida à ouvrir les yeux sur le péril menaçant la faculté des artistes et à édicter quelques constitutions pour enrayer le mal. En quoi consistaient-elles? Pour relever les exercitia désertés par les disciples et les maîtres, on prononça des peines sévères contre les professeurs négligents; il fut recommandé de veiller dans ces exercices à la concision et au brillant du style (quod illa exercitia... ad cultiorem stilum et compendiosiorem modum... reducerentur); on rappela aux élèves que les leçons de philosophie et de logique étaient obligatoires; enfin on les invita à fréquenter assidûment les »actus(( du samedi où les bacheliers devront défendre leurs thèses par des arguments philosophiques et non ihéologiques ^). Ces prescriptions de 1536 ne peuvent donc passer pour une rupture décisive avec le moyen âge, un point de départ vers une nouvelle époque. La même organisation, les mêmes règlements subsistaient; on leur donnait seulement de pompeuses parures, comme s'il se fût agi d'un décor extérieur et non du fond même des choses. Dès lors les modifications réformatrices furent introduites avec une telle lenteur que le public, plus avide de progrès que la conservatrice université, commença à témoigner de la méfiance et du mépris à l'égard de l'école jagellonienne. En 1538, on limita le nombre des exercices; en 1548, on changea leur dénomination en celle de progymnasmata, on leur traça un programme légèrement transformé, afin que ce legs principal du studium médiéval ne parût pas trop suranné avec ses subtilités scolastiques et n'inspirât pas trop d'aversion

*) Muczkowski. Liber prom. LII.

Morawski. UI. 11

aux jeunes gens. On remplaça en même temps certains livres vieillis par des ouvrages plus appropriés aux besoins et au goût du moment En 1550, on s'efforça de préciser de nouveau la nature et le but des exercices. Quelquesuns de ces exercices furent supprimés, d'autres ne devaient être que de simples répétitions des leçons, dans le genre des anciennes »résomptions((, »aQn que le nom odieux d*exercices ne détournât pas les élèves de ces utiles travaux». Ce ne fut enlin qu'en 1579 que la réforme de Gorski garantit aux humaniora studia la place qui leur était due et une complète liberté d'action. C'est ainsi qu'il fallut presque un siècle entier*) pour se délivrer des lourdes chaînes du moyen âge, pour secouer ce joug qui paralysait tout essor et contraignait les impatients à enfreindre, à braver continuellement les lois et les méthodes en vigueur.

Cependant si la lutte fut longue, elle ne fut que passagèrement acharnée; et précisément ce calme ne fit que retarder le combat suprême des deux mondes en présence et le triomphe définitif.

Commencée dans les vingt dernières années du XV-e siècle, cette lutte devint plus vive dans le premier quart du XVI-e. Mais — et cela fut un mal pour l'université — elle ne prit fin ni par un désastre, ni par une victoire décisive; il n'y eut pas en effet d'homme assez fort pour faire pencher la balance vers le progrès. Après que les ardeurs se furent éteintes, que les discordes se furent émoussées, des personnages n'appartenant pas à l'université, comme Tomicki, par leur puissante influence dictèrent les conditions de l'existence ultérieure; enfin l'esprit du temps amena insensiblement ce que les esprits des hommes eussent introduit avec plus de promptitude. Car l'esprit du temps amène toujours des réformes boiteuses, de moindre portée, elles n'ont pas la marque d'in-

') Voir là-dessus Liber Promet. LVII, LVIII, LXIII, LXIX.

dividualité qui donne de la chaleur et de l'énergie aux résolutions.

Toutefois cette période combative fut brillante, pleine de vie, de fécondité, de variété dans les événements et les facteurs en jeu. Alors fermentaient à Cracovie, ainsi qu'en un grand foyer, les idées d'avant-garde venues de l'étranger et représentées par des hommes comme Callimaque, Celtes, sans parler de cette multitude de voyageurs accourus de l'Allemagne, de la Suisse et de TAngleterre. Et de là ces idées rayonnaient à travers presque tout l'Occident: le mouvement helléniste en Allemagne trouva à Cracovie un ferme appui et de vivifiantes inspirations. C'est auprès des maîtres de l'école jagellonienne qu'on venait chercher des lumières pour explorer les cieux et connaître le cours des astres; le soleil de Copernic dès lors versa sa flamme sur le berceau des nouvelles théories astronomiques. A cette même époque l'histoire trouva aussi de fervents adeptes parmi les membres du collegium. En terminant son immortel ouvrage, en 1480, Diugosz, le grand historien du moyen âge, s* adressant à l'université la priait de continuer l'oeuvre qu'il avait entreprise. Dans ses objurgations^) éloquentes et sincères il leur disait: ))Je vous demande, je vous supplie... et tout particulièrement... les docteurs, professeurs, maîtres, élèves, clercs .. . de l'université de Cracovie, de vouloir bien, après ma mort, tenir au courant mes annales. Bien plus, je les implore d'accorder une collégiature à un maître capable, expert en belleslettres et en beau-style (studiorum et literarum humanitatis peritum), qui, déchargé de tout autre travail, s'occuperait exclusivement des annales, y penserait sans cesse, y donnerait tous ses soins, et, jour et nuit, s'en entretiendrait -avec lui-même ou avec tous ceux qui l'approcheraient, s'intéresserait au bonheur, au profit et à la gloire de la patrie, bien plus encore à la gloire de Dieu et à la vé-

») Hist V, 701.

rité«. Ces paroles ne furent pas oubliées. Il ne fut pas question, il est vrai, d'assigner une chaire spéciale à Thisturien de la nation; mais un des maîtres de la grande école suivit le conseil de Dtugosz, reprit la plume du célèbre chroniqueur. Ce fut son digne successeur, tout animé, comme lui, des plus hautes et des plus nobles ambitions. Le talent d'écrivain de Miechowita est sans doute inférieur; mais cet homme que les préjugés et les superstitions entravaient souvent en médecine, en histoire a les plus larges horizons, la curiosité la plus ingénieuse et abonde en observations fort justes, frappées au coin du bon sens le plus avisé. Avant que Miechowita n'eût mis la dernière main à son oeuvre, l'histoire fut encouragée d*un côté où Ton ne se serait guère attendu à trouver des auxiliaires pour la science. Le roi Alexandre, peu de temps avant sa mort en 1506, ordonna au préfet des salines à Cracovie» de payer soixante gros hebdomadairement pendant une année entière, à Nicolas Rozemberg auquel »nous avons confié la mission d'écrire l'histoire de la Pologne«. Cet historiographe s'était préalablement signalé par des voyages diplomatiques en Allemagne, à l'effet d'y préparer une action commune contre les Turcs. Beau parleur, il allait maintenant servir par la plume la nation et son souverain. Nous ne savons jusqu'à quel point ce projet fut exécuté^); il n'en est pas moins caractéristique, et fait honneur au souverain qui payait ainsi la dette de reconnaissance contractée envers son précepteur, Diugosz, dont les recommandations n'avaient pas trouvé à l'université tout l'accueil qu'elles méritaient.

Le grand successeur d'Alexandre, Etienne Batory\ à la fin du siècle, apporta tout son zèle, toute son attention à faire fleurir les mêmes travaux; il faut aussi recon-

*) Voir à ce propos Liber Quitantiarum Alexandri régis, p. 21ô et Charitas, ouvrage coJleotif. Pétersbourg, 1894, p. 494: Pawiâski. Un historien inconnu de la Pologne.

naître que, jamais monarque, jamais homme d'action ne fut plus digne d'inspirer ceux qui voulurent alors chanter la guerre et les héros. Enfm, longtemps après, en 1621, les conseils de Dlugosz furent écoutés à l'université. Le •célèbre savant Sébastien Petrycy leur donna une sanction en créant et dotant une chaire d'historiographie à l'école jagellonienne. Le voeu du fameux historien médiéval recevait ainsi une tardive exécution; mais le maître espéré ne se révéla point, le monument désiré ne fut point édiOé: peut-être d'ailleurs y avait-il alors moins de hauts faits à raconter que du temps de Dtugosz.

Si le résultat de la lutte qui remplit tout le déclin du moyen Âge ne répondit pas à Téclat de cette lutte, si l'université, même après ces joutes ardentes, tomba dans une sorte de stagnation, il faut l'attribuer à des motifs généraux ^'une nature plutôt locale et temporaire. Nous en avons déjà noté quelques-uns. Le XVI-e siècle, avec ses guerres de religion, avec ses agitations, fut aussi ailleurs une époque -de stagnation, d'éclipsé parfois. Cette décadence s'affîrm» dans plusieurs universités: le relâchement de la discipline parmi les maîtres et les élèves, l'indolence des professeurs, l'appauvrissement de ces institutions du moyen âge — tout se réunit pour les faire dégénérer. Vers 1525, Vienne est •en complète désorganisation; Erfurt n'est guère plus prospère, Rostock et Greifswald tombent en une triste décadence. La tempête qui ébranlait ces créations du moyen âge, glaçait leur vitalité. Cracovie ne put échapper à la tourmente.

Malgré la pléiade d'hommes de valeur dont la voix toinbait du haut des chaires jageiloniennes au commencement du siècle, malgré les efforts de Tomioki et du roi Sigismond lui-même, l'école avait perdu son caractère européen pour devenir une institution plus strictement nationale, et même elle ne fut bientôt plus apte à jouer oe dernier rôle, à contenter les aspirations plus hautes et plus 'étendues. Le nombre des disciples est encore considérable

pendant les vingt premières années du siècle: en 1520, on compte 294 nouveaux inscrits. A côté des Polonais, on voit beaucoup de Moraves, de Silésiens, de Hongrois dont l'université était du reste Técole régionale; mais des noms d'élèves de l'extrême Occident ne sont pas non plus fort rares. Cet état florissant n'est pourtant que très éphémère. A partir de 1520, il n*y a que peu de gradés; au semestre d'été de 1528, un seul candidat subit les examens du baccalauréat Ce fait, il est vrai, reste isolé; mais en général il y a alors un temps d'arrêt dans l'obtention des grades. De môme, le nombre des élèves diminue et se modifie. Dès 1524, et en 1526, 1527, 1528, les inscription» sont faibles; le chiffre des étudiants est en baisse, et l'attraction qu'exerçait naguère le studium cracovien sur l'étranger se relâche de plus en plus. Il y eut à cette déchéance des causes variées et nombreuses.

D'abord la politique polonaise: ces mêmes humanistes qui s'efforcèrent d'implanter en Pologne l'idéal et la pensée du monde civilisé, de leur ouvrir les portes toutes grandes, adoptèrent, dans le domaine de l'action, une politique de mollesse et d'abdication, amoindrirent l'importance de la Pologne en Europe et détendirent les liens qui l'y rattachaient. Christophe Szydiowiecki, mécène humaniste et son frère d'armes, Pierre Tomicki, inféodés à la politique des Habsbourgs, assurèrent au congrès de Vienne de 151& la succession éventuelle de cette maison souveraine sur les trônes de Bohème et de Hongrie; de sorte que, dès 1526, les Jagellons disparaissent de l'histoire de ces pays. Une année auparavant, une autre renonciation dictée, elle aussi, par les débiles politiques humanistes amena la sécularisation de la Prusse. «Si c'est vrai, dit alors le chancelier Gattinara à Dantiscus, à Madrid, si votre roi a commis cette faute, c'en est fait de son rang parmi les prince» chrétiens«. Ces événements amoindrirent la puissance de la Pologne en Orient, son bon renom à l'Occident, et ces pertes durent nécessairement se faire sentir dans toutes^

les manifestations de la vie publique. Quant aux Hongrois, élèves de l'université, nous laisserons parler les chiffres; de 1493 à 1506, on compte 28 Hongrois en moyenne à chaque semestre; de 1507 à 1515, ils ne sont plus que 22; 15 de 1516 à 1525; de 1526 à 1539, il n'y en a que 138 en tout, enfin de 1540 à 1550 inclusivement, il en reste à peine 36*). De même pour les Allemands. Au commencement du XVl-e siècle on créa dans les régions orientales de l'Allemagne deux universités. Tune à Wittenberg en 1502, l'autre à Francfort sur l'Oder en 1506, de là naturellement réduction du contingent germanique à Cracovie. Survint bientôt la révolution religieuse qui éclaircit encore beaucoup plus cruellement les rangs des écoliers de notre studium. Les antagonismes religieux et politiques se creusèrent plus profondément, et beaucoup de jeunes gens se laissèrent séduire par l'aurore brillant à Wittenberg, tandis que l'université de Cracovie perdait son lustre d'autrefois en des hésitations stériles entre les anciens et les nouveaux courants. Et les Polonais séduits par »Ia nouveautés commencèrent à se rendre volontiers dans les institutions d'Allemagne: Wittenberg et Leipzig surtout les attiraient*). Cette émigration dut bientôt prendre des proportions alarmantes, puisque le roi Sigismond défendit en 1534 de se rendre dans les universités étrangères. Il est cependant probable que cet édit royal n'arrêta pas les épris de »nouveautés«; la jeunesse continua sans doute d'aller à l'étranger, et les studieux avides de science plus profonde désertèrent Cracovie pour les universités italiennes. D'un côté donc la réforme, l'humanisme italien de l'autre, entraînèrent au dehors les Polonais.

Certaines autres influences locales contribuèrent encore à ralentir le mouvement des Allemands vers Craco-

*) Voir Charles Schrauf, Regestrum bursae Hungarorum Cracov. Wien, 1893, p. XVII/XVIII.

*) Voir Morawski, Archives de la Commission de littérature, 1884, t. V.

vie. Nous avons déjà parlé de la nombreuse bourgeoisie allemande établie dans la ville, de la force d'attraction qu'elle exerçait sur ses compatriotes. Peu à peu les familles fixées en Pologne se polonisèrent, et les nouveaux venus se firent de plus en plus rares, au point qu'à partir de la venue de la reine Bone Timmigration italienne fut plus nombreuse que la germanique. Les lettres de Rodolphe Agricola sont à cet égard fort curieuses. Il écrit à Vadianus, le 5 août 1519*): »Le bruit court ici d'une révolte des Polonais contre les Allemands; nous étions tous préparés à cette éventualité; mais le roi a apaisé les esprits, non entièrement toutefois«. Les marchands surtout se montraient inquiets; c'était en effet tout particulièrement contre eux qu était dirigée cette agitation. Une année après (n. 213) Agricola écrit encore à Vadianus qu'il voudrait bien quitter Cracovie, inhospitalier aux Allemands. Il dit que ces derniers y sont plu? méprisés que les Juifs (n. 216), et c'est surtout des »polonicati Germani« qu'on a le plus à se plaindre. Les esprits étaient alors surexcités par la guerre qui, dans le Nord, devait enfin résoudre la querelle séculaire entre la Pologne et les Teutoniques. Presque à ce môme moment Jean Hadus invectivait Cracovie, où faute de savoir la langue du pays, on lui surfaisait toutes les marchandises. Il est évident que la vieille cité germanisée d'autrefois s'était transformée en ville polonaise. Un décret royal de 1537 fait ressortir cette métamorphose. Jusqu'à cette date l'église de Notre-Dame sur la Grand' place avait été la cathédrale de la bourgeoisie allemande; en exécution de ce décret et avec l'assentiment du sénat, le primat, André Krzycki, transporta le prédicateur allemand à l'église de S. Barbe*).

C'est donc vers 1530 que l'université devient à peu près exclusivement polonaise, passe du rang de grande

*) Die Vadian. Briefsammlung n. lfi&. •) Cricii Carmina XLI/II.

•école internationale à celui de simple institution nationale. Ce phénomène n*est pas d'ailleurs unique. Au déclin du moyen âge, pendant lequel des puissances universelles avaient uni les peuples en une immense famille chrétienne, commencèrent à se marquer les frontières entre les nations. A Leipzig on constate avec douleur que Tuniversité prend le caractère smagis privatae eruditionis quam universalis academiae<x; et c*est exactement ce qu'on pouvait aussi reprocher au studium cracovien. De plus, au XVI-e siècle, le collegium cessa d*ôtre l'asile de toutes les classes de la société. Dans le siècle précédent, nobles et vilains se mêlaient dans ses murs; dès l'origine, les maîtres de la faculté des décrets appartiennent en majorité à des familles patriciennes '); tous ceux qui se faisaient un nom dans Tarène publique avaient passé sur les bancs de l'aima mater jagellonienne. Au XVI-e, elle devient plébéienne. On trouve à peine quelques noms de gentilshommes dans la liste des maîtres; elle ne contient presque que des bourgeois et des villageois. De même en ce qui concerne les étudiants. A partir de 1525, l'aristocratie plus ou moins opulente s'abstient systématiquement d'envoyer ses fils à l'université de Cracovie. Dès cette époque, on n'y voit plus que quelques pauvres (ils de hobereaux, des bourgeois ou des paysans, et, çà et là, un héritier de grande maison ^). L'université, par cet abandon des siens, en était arrivée à une lamentable disette d'hommes et d'argent. De plus, l'abstention des étrangers la privait des aucs nourriciers apportés du dehors; aussi commençait-elle à dépérir, à s'étioler, tendant en vain les bras vers un sauveur un héritier d'Hedvige et de Jagellon, un restaurateur des hautes traditions de ces fondateurs dont la pensée vivifiante avait suffi pour assurer du travail à un siècle, pour remplir les âmes à toute une suite de générations. La plainte

•) M. Fijalek, Etudes sur Thist. de Tuniv. jagel. (1H98), p. 54.. •) Wislocki, A propos de l'édition du Liber diligent. (I8H6), p. 12 et 20.

que proféra plus tard le magnanime Jacques Gorski *), eût été tout aussi justifiée au moment dont nous parlons. »Ces raisonnements, ces discours stupides, dit Gorski, ont corrompu et corrompent Técole de Cracovie, car monsieur le docteur n*a d'yeux que pour son compatriote, son serviteur, ne iavorise pas le plus digne, mais uniquement sa créature, alors même qu'elle ne le mérite pas... Ce n'est pas seulement pour les Polonais, les Cracoviens, les Léopoliens, les Posnaniens que l'école a été créée... Et maintenant où en sommes-nous? Que sont devenus les Hongrois, les Allemands, les autres étrangers î« C'est un cri contre le népotisme qui chassait de l'antique école les vrais amis du savoir, une accusation véhémente contre l'étroitesse des vues favorable aux grandeurs de clochers, semence dombres épaisses. Par suite de toutes ces funestes circonstances l'université d'alors périclita, comme du reste beaucoup d'autres écoles dOccident qui perdirent aussi à ce moment leur ancienne splendeur. Rappelons ici que la fameuse université de Paris, au commencement du XVI-e siècle, conservait toujours avec opiniâtreté l'ancien système et les anciennes méthodes d'enseignement. La scolastique y dominait encore en souveraine; et lorsque l'humaniste Berquin osa entrer en guerre contre cet antique et puissant organisme, Erasme de Rotterdam lui écrivit sagement: »Ton ennemi ne meurt pas, la faculté est immortelle». Et cette faculté résistait victorieusement aux coups vigoureux du plus terrible satirique de ce siècle et de tous les siècles, François Rabelais 2). La faculté de Cracovie, elle aussi, voulait être immortelle, de cette immortalité implacable adversaire de la vie.

Elle était donc loin de la terre promise l'université jagellonienne au moment dont nous nous occupons, bien

*) Conseil d'Etat, éd. Czermak, p. 84.

^) Voir sur l'université de Paris vers 1530, Gothein, Ignace de Loyola, p. 244 et suiv.

loin en était le peuple qu'elle guidait. Et cependant, à côté d'elle et sur le même sol, des Polonais, des Italiens surent faire mûrir d'éblouissantes moissons, éternel ornement du règne de Sigismond. L'école ne donna point au pays cette gloire: elle lui fut apportée par d'autres voies, grâce à quelques grands hommes, à quelques vigoureux talents. C'est l'éclosion de cette riche floraison de poésie latine des Trzycieski, des Krzycki, des Janicki, des Dantyszek, inspirée en majeure partie par l'étranger; le temps où la cour de Sigismond donne asile au génie italien qui prodigue les chefsd'oeuvre d'architecture. Alors qu'à l'université les camps opposés échangent les derniers traits avant l'armistice qui devait tout laisser en suspens, à la cour de Pologne sont célébrées les noces du roi, splendide concours de tous les champions, de tous les enthousiastes de la Renaissance, où fraternisent le Nord et le Midi dans la célébration du triomphe des muses ressuscitées. Le congrès de Vienne en 1515 avait été aussi une grande réunion d'humanistes et de poètes: ils se donnèrent rendez-vous à Cracovie pour le mariage de Bone en 1518. Bone Sforza fit alors son entrée dans la capitale et, avec elle, comme l'ont répété à l'envi les contemporains, la civilisation italienne envahissait le lointain Septentrion. Après les brillantes passes d'armes des tournois chevaleresques fut donné un véritable tournoi poétique, où se disputèrent la palme des écrivains comme Dantyszek, Krzycki, Agricola, Ursinus Velius, Laurentius Corvinus. Une foule d'Italiens — la suite de Bone s'élevait à 287 personnes — vinrent alors en Pologne, y propagèrent le goût de leurs arts et de leurs belles lettres, y apportèrent ce style vite adopté par le monarque et les grands seigneurs*), y firent éclore enfin ces fleurs de grâce, ornements de l'époque de Sigismond.

*) Voir Sokolowski, Repertorium fur Kunstwissenschaft, 8 I3d. (1885). Die ital. Kunstler in Krakau, et Morawski, La cour de Sigismond le Vieux (Revue de Pologne 1886/7, IV, p. 201 et 531).

On s'enivra de plaisirs et de délices, on oublia Técole jagellonienne, »où fréquentaient autrefois les étrangers*, Técole en détresse, et Kochanowski dut prendre la défense de ses vieux maîtres qui »pour dix marcs cependant peinent a8sez<c.

Les deniers de la reine Hedvige, qui jadis avaient fait des miracles, étaient insuffisants en ces jours nouveaux; «nais la société, elle aussi, était insuffisamment digne de •ces miracles.

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