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CHAPITRE IV

Les mathématiques et l'astronomie à Cracovie.

La connaissance de la nature au moyen âge. — Les mathématiques et leur enseignement à Cracovie. — L*arithmétique et les algorithmes. — Martin Krol de Zorawica vers le milieu du XV-e siècle contribue aux progrès de la science mathématique. — Trigonométrie. Astronomie. — Théorie de la sphère et des planètes. — La chaire de Stobner et sa fonction. — Les calendriers de l'époque. — La chaire de Martin Krol. — Les judicia ou pronostics. — Circonstances faisant obstacle au développement de Tastronomie au moyen âge. — Los tabulae et les défectuosités de l'observation. — A partir du milieu du XV-e siècle le progrès s'accentue dans ce domaine. — Martin KroL — Pierre Gaszowiec et ses observations. — Martin Bylica d'Olkusz. — Ses travaux à l'étranger; ses relations avec Regiomontanus en Italie. — Séjour en Hongrie; Bylica en faveur auprès de Mathias Corvin. — Bylica et la Pologne; son influence à Cracovie. — Ses

dons à Cracovie.

Adalbert Brudzewski, astronome et humaniste. Ses travaux et son influence en astronomie, Copernic son élève. — Autres astronomes

à ce moment à Cracovie.

Jean de Glogow et Michel de Breslau font de l'astronomie pratique, ou plutôt de l'astrologie. — Astrologia iudiciaria et les prédictions d'alors. — Penchant pour le merveilleux et la superstition. — Alchimie, chiromancie, nécromancie. — Faust et Cracovie. - Conclusion. — Astronomes étrangers sortis de l'école de Cracovie.

La faculté des artistes devait initier les jeunes étudiants aux sept arts libéraux que Ton divisait en deux catégories, en deux degrés: le premier, inférieur, le tri-

vîum comprenant les sciences formelles, la grammaire, la rhétorique, la dialectique; le second, supérieur, le quadrivium où l'on apprenait Tarithmétique, la musique, la géométrie et l'astronomie. Le débutant se préparant au baccalauréat avait d'abord à se familiariser avec le trivium; il suivait donc assidûment les cours sur Alexandre, la nouvelle poétique, les livres d'Aristote; on exigeait en outre qu'il eût quelques notions d'astronomie, indispensables pour élablir le calendrier religieux et fixer la date des fêtes de l'Eglise; on lui enseignait donc le Gomputus et la Sphaera materialis *). Four passer maître, il étudiait les ouvrages plus difficiles d'Aristote et notamment ceux qui traitent de la vie de l'homme et des sciences naturelles; il y joignait les quatre arts du quadrivium.

Nous avons déjà exposé le rôle joué par ces sciences au XV-e siècle: au moyen âge la dialectique avait le pas sur toutes les études; elle prédominait dans les universités au point de porter préjudice aux autres travaux. La Renaissance fit passer au premier plan la poétique et la rhétorique; on voulut même les affranchir du joug de la dialectique pesant sur les arts libéraux. Si pour les sciences exactes et naturelles cette souveraineté de la dialectique ne pouvait être favorable, les courants nouveaux n'améliorèrent que fort peu la situation sous ce rapport

Le moyen âge ne se distingua donc ni dans les mathématiques, ni dans l'histoire naturelle. Les premières, dédaignées, ne sortaient jamais du champ tracé par la Grèce; la seconde avait contre elle l'esprit et les moeurs du temps. Le culte pour les livres prescrits et la tradition détournait les yeux et l'intelligence de la réalité ambiante: au lieu d'examiner directement la nature, on l'étudiait dans de poudreux manuscrits où les antiques observations étaient noyées sous un flot de commentaires ultérieurs. C'est à Aristote qu'on demandait la clé de ses lois et de ses mystères.

') Muczkowski. Lib. promet XIII.

On enseignait donc De coelo et mundo, de gonoratione et de anima du Stagyrite; on expliquait ses Metheora, on prenait pour base de la science les traités Physicorum; chaque doyen organisait à tour de rôle des Exercitia physicorum; en un mot Aristote était T autorité suprême, l'oracle incontesté, et les addita de Scot ou d'Albert-le- Grand n^avaient dautre but que de l'expliquer, de même qu'il avait expliqué le monde. Il est évident qu'une semblable méthode excluait tout progrès; à moins qu'on ne considérât comme tel Técheveau inextricable dans lequel avait été de plus en plus enchevêtré le texte du philosophe. Là aussi la dialectique s'imposait tyrannique; la physique d'Aristote n'était-elle pas d'ailleurs un ouvrage philosophique demandant de philosophiques élucidations? La seule science réellement physique dans les universités du moyen âge était l'optique ou perspective, enseignée d'après la Perspectiva communis du Cordelier Peckam (mort en 1292)^). A Cracovie cette connaissance était exigée pour l'examen de maîtrise.

Et sur ce point l'étranger n'était guère plus avancé que Cracovie. Aucune université ne peut réellement être mise à part; aussi les historiens ne s'arrêtent-ils guère à ces stériles manifestations qui, du reste, sont assez peu intéressantes.

Les mathématiques et l'astronomie, tout comme l'histoire naturelle, ne furent pas goûtées du moyen âge, n'y firent aucun progrès. Nous parlons ici, bien entendu, du XlV-e et de la première moitié du XV-e siècle; car il serait injuste de ne pas reconnaître qu'au XIH-e, sous l'infiuence salutaire des Arabes, s'éveilla avec une certaine intensité un mouvement scientifique qui ne manqua pas d'éclat et où 86 rendit fameux »le premier mathématicien du moyen âgea, Leonardo Fibonacci de Pise *). Mais ce regard hardi

») Gûnther, Geachichte des niatem. Unterriohts, 191.

*) Zeuthen, Geachichte der Matematik, Kopenhagen 1896, p. 315.

jeté sur le monde des phénomènes ne fut hélas que rapide et passager. Lorsque s'ouvrirent les universités du Nord. Tardeur pour^ces recherches s'était éteinte; et ce ne fut que vers la fin du XV-e siècle qu'on sembla s'y intéresser à nouveau, spécialement à ce qui touchait les mathématiques, en tant qu'elles étaient en rapport avec l'astronomie. Ici Cracovie ne se laissa devancer par personne et même souvent se tint à lavant-garde et fraya la voie.

Les mathématiques se développèrent lentement et en silence. Nous avons déjà dit que dans l'université renouvelée de 1400, il y eut dès la première heure une chaire de mathématiques et d'astronomie; chaque collégial de la fondation Stobner était tenu à des cours sur ces matières, et si, par un hasard heureux, il ne quittait pas de longtemps ce poste pour un meilleur bénéfice, les leçons s en trouvaient singulièrement mieux préparées et plus suivies. Il enseignait entre autres les propositions d'Euclide et l'arithmétique. Mais cette chaire très secondaire était des plus pauvrement rétribuées; par conséquent on n'y voyait passer que des débutants, et les mathématiques à Cracovie, comme en beaucoup d'autres écoles, étaient livrées à des professeurs inexpérimentés *).

En général l'arithmétique se bornait alors aux principes les plus simples, et la géométrie, à la répétition fort superficielle des premiers livres d'Euclide. H est certain que les Elementa de cet auteur, source vénérée de toute la science géométrique du moyen âge, furent enseignés à Cracovie à partir de 1404. On en lisait et expliquait la traduction latine avec notes de Jean Campanus. Les maîtres cracoviens les prenaient par fragments, deux ou trois livres par semestre, en commençant par le premier, parfois par un autre. L'arithmétique végéta jusqu'à la fin du XVI-e siècle où elle prit tout à coup un vigoureux essor; les

■) Kaufmann, Geschichte der deutschen Universit&ten II, 4SU Voir Gunthcr, Geschichte des matem. Unterrichts im d. Mittelalter (Berlin 1H87), p. 210.

écrits de Fibonacci ne parvinrent jamais en Pologne; ils furent d'ailleurs ignorés à peu près partout, tandis qu'à Cracovie, comme dans la plupart des universités, on faisait usage du De algorithmo, ou du De arte numerandi de Jean de Holywood (Joannes de Sacrobusto), ou encore de petits manuels anonymes portant les mêmes titres. On distinguait TAlgorithmus integroTum, opérations sur les nombres entiers et rAlgorithmus minutiarum, opérations sur les fractions, le plus souvent aussi l'Algorithmus linealis, par lequel on enseignait sur des lignes, à titre de méthode visuelle, Taddition, la soustraction, les quatre règles^). Le niveau de ces études si élémentaires s'éleva insensiblement vers le milieu du XV-e siècle, grâce à une éclatante personnalité, Martin Krôl de Zorawica. Nous avons déjà parlé de ce savant et de ses relations avec Peuerbach. Si celui-ci eut la gloire de répandre en Europe la trigonométrie de Ptolémée et des Arabes*), Martin Krôl rendit en Pologne des services analogues qui eurent aussi d'excellents résultats. A son instigation, la trigonométrie parut à Cracovie, mais non celle de Ptolémée où en dehors des cordes (chordae) il n'y point d'autre fonction, mais celle des Arabes, de Geber (Dschabir ihn Aflah), perfectionnement des mathématiques grecques. Dans un volumineux traité astronomique, encore inédit, de Martin Krol nous trouvons couramment dans les calculs, le sinus, sinus versus, l'umbra recta, umbra versa, c'està-dire des données goniométriques; quant à la trigonométrie proprement dite, il sait non seulement l'Almagest de Ptolémée, mais, ce qui est bien mieux, il connaît le traité peu répandu de Geber, bien supérieur à tous les ouvrages

*) Nous avons quelques-uns de ces >Algorithmi« dans le Cod.

Czart. Nr. 3910, manuscrit fort curieux pour l'histoire de la science

à Cracovie. Il y a des traités de musique, des préceptes pour bien

lire le latin dans les bréviaires et missels (p. 81), tirés du de tractatulo accentuum Mathiae de Miechow.

*) Zeuthen 1. o. 328.

Mormwski. m. 12

grecs ou arabes antérieurs. La route ainsi tracée ne fut plus abandonnée en Pologne; et quoique à l'université on enseignât rarement ces choses, elles n*en furent pas moins cultivées en dehors du cullegium par des particuliers jaloux de conserver et d'agrandir cette belle tradition scientifique. Brudzewski, à la fin du siècle, faisait fort souvent usage de calculs trigonométriques dans ses leçons; son disciple, Martin Biem d'Olkusz employait la trigonométrie Dcomme science généralement connue». D'après les calculs de Martin Krôl, il est certain que ce savant eut en mains des tables trigonométriques, sans doute celles de Bianchini qu'il apporta à Cracovie, à la fin de 1449 ou en 1450. Martin Krôl composa aussi une géométrie pratique, ainsi que nous l'avons déjà dit, ouvrage probablement peu original, mais le premier manuel d'arpentage écrit en Pologne. Ici, comme en arithmétique, Peuerbach lui avait fourni les matériaux essentiels. Quoi qu'il en soit, c'est de Martin que date à Cracovie 1 éveil des études mathématiques, et c'est ce qui nous fait comprendre pourquoi Enéas Silvius, vers le milieu du siècle, parlait de l'état florissant de ces sciences à Cracovie.

L'astronomie, étroitement en rapports avec les mathématiques, l'emportait sur ces dernières, et par l'intérêt qu'elle éveillait, et par l'importance qu'on y prêtait Du reste elle se rattachait aussi à la philosophie d'Aristote, liens qui suffisaient pour lui donner des adeptes, sans compter des applications pratiques fort avantageuses. N'étaitelle pas la base du calendrier religieux et par conséquent d'une quotidienne utilité? Cette astronomie comportait deux divisions: la théorie de la sphère, celle des planètes. La première était généralement puisée dans le De sphaera de Jean de Sacrobosco, qui jusqu'au XVI-e siècle fut exclusivement en usage. L'auteur y donne la définition de la sphère, en démontre la composition, indique le lever et le coucher des astres, la différence de durée des jours et des nuits, la variété des climats, enfin le mouvement

des planètes et les éclipses. Ce petit ouvrage, simple compilation des notions les plus primitives, suffîsait à la plupart des universités comme manuel d'astronomie. A Cra** oovie, il était prescrit pour les examens du baccalauréat ^). Pour la maîtrise on exigeait en plus la theorica planetarum, d'après Gerhard de Sabbionetta, auteur du XlV-e siècle, dont le traité fourmillait d'erreurs et d'obscurités. Cependant il était partout admis, et à Cracovie le cours supérieur d'astronomie théorique le prit pour guide jusqu'à la fin du XV-e siècle.

A l'astronomie proprement dite étaient adjoints des cours sur le calendrier ecclésiastique, le Computus ecclesiasticus que le bachelier cracovien était tenu de connaître, et sur l'astrologie qui s'appuyant sur l'astronomie, venait en aide à la médecine. Le tetrabiblos de Ptolémée servait de base à cette discipline pour laquelle on se servait encore de quelques ouvrages arabes traduits en latin, et tout particulièrement des »Astronomiae iudiciariae praeceptacc d'Alkabitius.

Le collegium jagellonien avait deux chaires pour les mathématiques et l'astronomie: la première et la plus ancienne était celle de Stobner où l'on enseignait Euclide, la perspective, l'arithmétique, la musique, la théorie des planètes, les tables alphonsines, l'algorithmus minutiarum^). Le statut de 1476 introduisit dans ce programme quelques modifications inspirées par le progrès: le collégial eut dès lors l'obligation d'annoncer les éclipses et d'indiquer les précautions à prendre pour détourner leur funeste influence*). De plus le Collegiatus Stobnerianus devait chaque année offrir à l'université un calendrier ou almanach. Ce calendrier au XV-e siècle était dans une singulière confusion, par suite de ce que l'année tropique était de 11

«) Voir Gûnther, Geschiohte des matem. Unterriohts 184. Muczkowski, Liber promot. XIII.

') CoDolus. domus Maioris, 1449.

•) Cod. univ. Craoov. III, 47.

minutes et Vs P'^^ courte que Tannée julienne (365 jour» et Vé); ^^ cependant Ton croyait que l'équinoxe du printemps devait nécessairement tomber le 21 mars, comme cela avait eu lieu lors du concile de Nicée. Ni les tentatives de Nicolas de Cuse, ni les délibérations du concile de Bâie, délibérations auxquelles prit part Thomas de Strzempin, ne parvinrent à corriger Terreur. Elle ne faisait que grandir, cette erreur, et la mission du prébendier de Stobner consistait seulement à informer ses collègues des défectuosités obligatoires que tous les almanachs du XV-e siècle ne font que répéter d'année en année, en taisant suivre d'éclaircissements des bévues qui ne pouvaient être ni éclaircies, ni justifiées. Les calendriers craco viens acquirent bientôt un grand renom; c'est même à Cracovie que fut, dit-on, imprimé le premier almanach, et à Vienne on vendait encore au XlX-e siècle un petit livre intitulé Krakauer Kalender^). La chaire de Stobner était donc un des ressorts importants de la vie universitaire à Cracovie, et malgré que Texiguité de sa dotation n'encourageât guère le zèle des maîtres, elle n'en contribua pas moins dans une large mesure à la gloire de l'université et au développement de la science. Elle fut illustrée par plusieurs maîtres dont les noms figurent avec honneur dans les annales de la vieille institution.

La seconde chaire fut créée dans le milieu du XV-e siècle par Martin Krôi, ainsi que nous l'avons déjà dit: Stobner avait pourvu aux mathématiques et à l'astronomie; Martin Krôl voulut soutenir l'astrologie, la snarrisclies Tôchterleina de Tastronomie qui malgré les égarements et les folies de cette fille dégénérée lui est néanmoins redevable de bien des découvertes. Le titulaire de la chaire de Martin Krôl devait expliquer le Quadripartitus et le Centiloquium de Ptolémée, quelques traités arabes, et enfin présenter tous les ans à Tuniversité un iudicium, c'est-à-

Zeissberg, Folnische Geschichtaschreibung 404, 8.

dire des pronostics pour Tannée suivante, sur les moissons, la température, la situation des pays, des régions et de chaque classe sociale. Le premier essai en ce genre fut publié par Martin Krôl lui-même: Judicium anni Domini 1451; dès lors ces iudicia furent régulièrement édités et des écrivains comme Jean de Glogau, Michel de Breslau, Nicolas de Szadek rendirent des oracles à qui mieux mieux. Dans ces prophéties les Juifs étaient tout particulièrement rendus responsables des plus épouvantables catastrophes que Tannée prochaine recelât dans son cours. En outre ces iudicia donnèrent bientôt à Cracovie, un renom... de douteux aloi. Au commencement du XVIe siècle Tuniversité elle-même, soucieuse de relever la chaire de Krôl en péril, avouait que ces iudicia foisonnant de ^contes bleus« courent à travers le monde et y compromettent la grande école ^).

Mais quittons ces accessoires pour arriver à la vraie science. L'astronomie ne pouvait guère progresser au moyen âge, et cela pour plusieurs raisons. D'abord le manque d'observation, le dégoût même pour ces observations, c'està-dire pour la contemplation du ciel et de la terre. On avait des Canones astronomici, des tabulae, des théorica pour les plus exigeants, avec manière de s'en servir et toutes commodités désirables. Ces livres faisaient foi à tel point qu'on soutenait avec confiance qu'ils épargnaient la peine de regarder le ciel. L'astronome de ce temps voulait-il connaître l'heure du lever ou du coucher du soleil ou de la lune, savoir en quel point du ciel se trouve à un moment donné telle ou telle planète, prévoir une éclipse et sa durée, il aimait mieux le plus souvent faire ses calculs entre les quatre murs de sa cellule que d'étudier le firmament; il préférait »exercere in tugurioa, son astronomie, comme s'exprimait en frémissant Regiomontanus. On en arriva à une telle aberration que lorsque une éclipse

«) Cod. univ. Crac. IV, 98 (1524).

annoncée n'avait pas lieu, ou lorsque une éclipse imprévue venait surprendre les ignorants et les savants, ces derniers affirmaient gravement que quelque chose s'était dérangé dans le ciel, car les tables, les fameuses tables étaient incontestablement infaillibles. Et pourtant ces tables, et celles d'Alphonse, les plus estimées, et celles de Jean Linerius et celles de Blanchini étaient fausses par cela seul qu'elles étaient basées sur un système planétaire géocentrique, et puis parce que, môme en admettant ce système, elles étaient mal dressées, inexactes par suite de grossières erreurs de calcul.

Faute d'observation, pendant tout le moyen âge l'astronomie ne fit que languir. Là, comme malheureusement en beaucoup de régions du domaine de l'esprit, la lettre tuait, paralysait le libre et rationnel essor. Pendant toute la première moitié du siècle nous ne voyons à citer que Pierre de Zwanow qui, vers 1434, se distingua par son activité dans la chaire de Stobner.

Vers le milieu du siècle la situation s'améliore. A Vienne surtout les mathématiques et l'astronomie jettent un certain éclat; c'est vers 1460 que Georges de Peuerbach y commence ses leçons que continue son disciple, Johannes Millier Regiomontanus, le plus grand mathématicien du siècle. L'influence de ces hautes personnalités se fît plus d'une fois sentir à Cracovie.

Nous avons vu que Martin Krol de Zorawica avait eu des rapports avec Peuerbach qu'il avait connu à Padoue, en 1448, qu'il s'était adonné aux mêmes sciences, s'était signalé par des services analogues. Les travaux de Peuerbach en astronomie et en géométrie trouvent un écho dans ceux de Krol qui, en bien des cas, s'inspire des leçons du maître viennois. Dans les oeuvres de Krol nous voyons citer fort souvent la Magna Constructio de Ptolémée, l'Almageste arabe, le meilleur traité du savant grec, le code de l'astronomie hellénique. Et l'on sait que Peuerbach et Regiomontanus par leurs études sur l'Almageste furent

les grands propagateurs de la doctrine de Ptolémée dans le Nord ').

Comme Martin Krôl, un autre excellent astronome de cette époque fut physicus regius et lui succéda peut-être dans cette charge de cour. Nous nous sommes déjà occupé de Pierre Gaszowiec de Locmierz, professeur de médecine, personnage de marque dans la cité et à Tuniversité. Nous allons dire quelques mots de l'astronome. Jean de Glogau, dans son Introductorium compendiosum(1606), parle des recherches astronomiques de Gaszowiec. Les mérites de ce dernier devaient donc être éminents puisqu'on les célébrait si longtemps après sa mort survenue avant 1474. Nous possédons une copie de ces observations datée de 1492/3*): elles ont trait aux étoiles fixes, et sont au nombre de quinze. Gaszowiec les avait exécutées à Taide d'un astrolabium qu'on s'était procuré depuis longtemps à Gracovie. Nous en sommes réduits aux hypothèses sur leur but. On écrivit beaucoup alors en Europe sur les motus octavae sphaerae, c'est-à-dire sur le mouvement apparent des étoiles fîxes^ conséquence directe de la précession. Ce phénomène découvert par Hipparque, avait plus tard attiré l'attention des Arabes; mais les lois en avaient été à peine esquisséeh^. De fausses observations comblèrent la mesure des idées erronées qui sur ce sujet régnèrent pendant tout le moyen âge, jusqu'à Copernic. Les uns prétendaient que ce mou vement apparent de toutes les étoiles fixes avait continuel lement lieu vers une même direction, de l'occident à l'orient d'autres, comme les auteurs des tables d'Alphonse, que C( mouvement oscille d'abord pendant un certain temps, d'occi dent vers l'orient, puis, pendant une série de siècles, do l'orient à l'occident, et ainsi de suite, alternativement. Ce fut le grand débat astronomique du XV-e siècle. Comprendre que la dialectique n'avait rien à y voir et qu'on ne pouvait

*) Wolf, Goschichte der Astronomie (1877), p. 199. 'j Wislocki, Catalogue des man. 2703, p. 272.

le résoudre que par i'abservation seule, c'était s'élever audessus de ses contemporains, et c'est ce que fît Gaszowiec, ce que firent quelques rares savants. Après avoir découvert dans le ciel la place des étoiles fixes, Pierre compara le résultat de son observation avec les indications de l'AImageste de Ptolémée et des tables d'Alphonse. Ce fait témoigne hautement de l'esprit investigateur et critique du maître cracovien.

Mais le meilleur disciple et successeur de Krôl, décédé en 1460, fut Martin Bylica d'OIkusz i). Maître Martin s'était lié avec Peuerbach; son élève Bylica eut avec le fameux Regiomontanus des relations suivies, décisives sur sa carrière. Nous ne nous arrêterons pas à raconter en détail la vie de cet astronome; il la passe d'ailleurs en grande partie à l'étranger et ce n'est qu'incidemment qu'il exerce quelque action sur les destinées de la science à l'université de Cracovie. Il était originaire d'OIkusz, petite ville qui envoyait alors nombre d'élèves sur les bancs du collegium jagellonien; parmi eux se distinguèrent surtout les Bylica et les Biem. Martin Bylica s'inscrivit à l'université en 1452, devint bachelier en 1456, maître, en 1459. Le Liber promotionum, à l'occasion de ces inscriptions, fait suivre le nom du gradé d'éloges flatteurs et l'appelle »maximus astrologorum«. En 1459, il occupe passagèrement une chaire à Cracovie et fait un cours sur le Computus chirometralis. On le perd de vue pendant les deux ou trois années suivantes. »Après les tableaux du mouvement des planètes (sur le méridien de Cracovie) pour les années 1460 et 1461, les manuscrits conservés accusent une lacune de plusieurs années pendant lesquelles on ne trouve ni tableaux, ni iudicia. Il faut aller jusqu'en 1466 pour découvrir les tableaux pour 1467, dressés, non d'après les canons surannés d'Alphonse, mais, d'après ceux que venait

*) Voir à son sujet la monographie déHnitive que lui a consacrée M. Birkenmajer, Cracovie 1892.

de publier Jean Blanchini, professeur d'astronomie à Ferrare... Les tables de Blanchini, calculées sur le méridien de Ferrare, parvinrent pour la première fois à Cracovie en 1456a *).

Il est possible donc que Martin Bylica soit resté à Cracovie dans les années qui suivirent immédiatement 1459. Il ne tarda pas cependant à se mettre en route, à l'exemple de son maître Krol, et ces voyages Tarrachèrent définitivement à son pays. C'est probablement à Padoue, en 1463, qu'il rencontra Regiomontanus. A partir de co moment, ils se revirent souvent et en mainte circonstance. »Au mois d'août 1463, Bylica est conduit (conductus) à Bologne par les réformateurs de l'académie bolonaise pour y enseigner l'astronomie; c'est sans doute à Padoue qu'étaient venus le prendre les Bolonais qui volontiers tiraient de cette ville leurs médecins et leurs astrologuesw. Bylica connut à ce moment quelques Hongrois de marque, entre autre ce Jean de Cesmicze, plus tard évoque de Fûnfkirchen, et poète célèbre sous le nom de Jean Pannonius. Ces relations, comme nous le verrons, pesèrent d'un grand poids dans la destinée de Bylica. Après un court séjour à Bologne, Martin vient à Rome en 1464. Il y est à titre d'astrologue et de conclaviste d un des cardinaux assemblés à la mort du pape Pie IL De récentes recherches*) ont dévoilé que ce prince de l'Eglise, avec lequel Bylica fut en excellents termes de 1463 à 1466 ou 1467 et qu'il appelle Dominus meus, était Pierre Barbo, pape sous le nom de Paul II, depuis 1464, et successeur de Pie IP). Ce prélat, souverain pontife plus tard, était

') Birkenmajcr 1. c. p. 27/28.

*) M. Birkenmajer avait émis cette hypothèse (Martin Bylica, p. 33 et 132) dont il a trouvé plus tard la confirmation dans un opuscule astrologico-astronomique de Bylica sur la comète de 1468, manuscrit de la bibl. de Munich.

*) Us se lièrent sans doute à Bologne où le futur pape était archidiacre de la cathédrale.

un astrologue passionné: par là s'explique la faveur dont jouissait auprès de lui Bylica, faveur qui plus tard saffîrma par le don de divers bénéfices ecclésiastiques. Celte science était alors prisée au plus haut point, si bien qu'elle conduisit Regiomontanus à un siège épiscopal.

Regiomontanus était aussi à Rome, en 1464, sous Tactive protection du cardinal Bessarion qui, après une mission à Vienne en 1461 — 1463, de retour dans la Ville éternelle, passait, dit un humaniste, pour le »Iitterarum patronus, cui ApoUo totum se concessit« ^). Le jeune Callimaque chantait alors les jardins de Bessarion, et peutêtre s'y rencontra-t-il avec des nationaux de ce pays qui devait devenir sa patrie d'adoption. L'amitié qui unissait Bylica et Regiomontanus nous est attestée par un petit ouvrage de ce dernier: Disputatio inter Viennensem et Cracoviensem super Cremonensia in planetarum theoricas deliramenta, dans lequel Bylica est sans aucun doute ce Cracoviensis, cet amicorum dulcissimus. Le dialogue se propose de démontrer la fausseté des théories planétaires répandues sous le nom de Gerhard de Crémone. Bylica est donc mêlé à une des premières attaques de Regiomontanus contre l'astronomie officielle.

Bientôt après la destinée appela les deux amis sur d'autres champs d'action, dans le Nord. Le roi de Hongrie, Mathias Corvin voyait avec peine que son pays n'avait pas d'université vraiment nationale, et que les essais tentés à Ftinfkirchen et Bude n'avaient point réussi. En 1465, il fit les plus pressantes démarches auprès du Saint Siège pour faire cesser cette infériorité. Jean Vitez, dont nous avons parlé à propos de Grégoire de Sanok, et Janus Pannonius secondaient de toute leur énergie les desseins éclairés de leur souverain et créaient à leur cour des foyers de civilisation et de lumière. Accédant à ces sollicitations^ le pape Paul II autorisa par un bref de 1465 l'érection

«) M. Fijaïek, Eos (1897), p. 70.

d'un Sludium hongrois à Presbourg, sous le nom d*Academia Istropolitana ^). II n'y avait plus qu'à trouver des maîtres. Corvinus et ses auxiliaires se mirent en campagne et en firent chercher en Italie. C'est alors que Bylica et Regiomontanus partirent pour la Hongrie. Us y furent rejoints par rhumaniste et astrologue italien Martius Galeotti de Narni, jadis professeur de Pannonius à Ferrare, parfait courtisan, homme du monde et homme de savoir, favori des Muses et des princes*). Et sous l'impulsion de Corvin s'épanouit une magnifique renaissance qui se fit même ressentir plus d'une fois en Pologne, car entre les deux pays il y avait contact permanent, échange d'hommes et d'idées. Les savants affluèrent en Hongrie, attirés par de généreux Mécènes qui rivalisèrent de largesses autour de Corvin, et même loin du trône, comme, par exemple, les Turzo.

Bylica jusqu'à la fin de sa vie resta en Hongrie. 11 y était retenu par des obligations, des dignités, surtout par J'affection du roi à la personne duquel il était attaché à titre d'astrologue et qu'il accompagnait dans ses voyages, dans ses expéditions militaires. L'académie de Presbourg ayant disparu en 1472, on en créa une autre à Bude en 1475, et Bylica fut un des membres les plus en vue de cette institution.

A la même époque, Regiomontanus qui séjourna en Hongrie jusqu'en 1471, y combattait les traditions routinières, ennemies du progrès, secondé vaillamment par Bylica. En 1467, les deux savants reçoivent l'hospitalité du primat Jean Vitez au château archiépiscopal de Gran. Là, de concert ils composent des tables astronomiques, publiées à plusieurs reprises par la suite, sous le titre de tabulae directionum; c'est une sorte d'astronomie sphérique, un traité de résolution de divers triangles sphériques décrits sur la surface apparente de la voûte céleste par l'in-

*) Denifle. Die Universitftten des Mittelalters I, 422. ") Fraknoi, Mathias Corvinus 295.

tersection de quelques grands cercles, comme l'équateur, récliptique, le plan d*horizon, la déclinaison, etc. Simultanément Regiomontanus démontrait les deliramenta des théories planétaires de Gerhard, écrivait son dialogue avec Bylica, soi-disant échangé à Rome en 1464. Les Novae theoricae de Georges Peuerbach avaient en Bylica et Regiomontanus d'indomptables champions.

Ces travaux, ces luttes de Bylica eurent leur répercussion à Gracovie que d'ailleurs le savant polonais n'oublia jamais. Des adversaires le lui rappelaient, des rivaux, aemuli et oblocutores, entre autres son disciple, magister Joannes Stercz qui, inscrit à l'université jagellonienne en 1458, succéda peut-être à Bylica dans les fonctions d'astrologue. Il nous a laissé quelques menus écrits sur certains phénomènes astronomiques, et des pronostics *). 11 partageait son temps entre Gracovie et la Hongrie; il fit dans ce dernier pays plusieurs séjours et y soutint même, en 1467, en présence du roi Mathias et de savants professeurs, une dispute »concertationem astrologicama, dans laquelle il fut battu par son illustre contradicteur.

Peu de temps après, malgré cette opposition, Bylica envoya i>à la célèbre académie cracoviennea un manuscrit des tabulae directionum qu'il avait dressées avec Regiomontanus à Gran*). Ge n'était là que le prélude d'autres dons faits à la patrie par un fils fidèle et plein de sollicitude pour la grandeur de l'école nationale. Il ne tarda pas en effet à faire parvenir à Gracovie, à l'effet d'y supprimer les theoricae de Gerhard, les Novae theoricae dé Georges Peuerbach, «magnifique manuscrit copié pour Jean Vitez, une des richesses de la bibliothèque jagellonienne (n. 599), vraie merveille de reliure, de calligraphie, ornée de superbes miniatures». Grâce à Bylica, les théories de Gerhard, sapées avec acharnement par Regiomontanus,

1) Birkenmajer, Martin Bylica, 39.

*) Birkenmajer, Martin Bylica, 129. Manusc. de la bibliot jagel. 696 et 597.

disparaissent en 1475; et la conservatrice université ne s'oppose pas à l'adoption des theoricae novae pianetarum^ à la place de Touvrage expulsé. Sur ce point Cracovie précédait plusieurs et non des moindres universités étrangères. Après le départ de Regiomontanus, après la mort de Vitez en 1472, Bylica ne quitta point sa patrie adoptive, voyant chaque jour grandir son crédit auprès de son souverain, comblé de dignités et d'honneurs. Il composa alors plusieurs ouvrages astronomiques: il détermina entre autres, en 1474, la latitude géographique de beaucoup de villes hongroises; peut-être ces travaux étaient-ils exécutés en vue de la cartographie de la Hongrie, projetée par Corvin. Toujours aux côtés du roi, il assiste à Vienne à rhommage rendu au vainqueur hongrois en 1485, par le corps universitaire humblement prosterné. 11 survécut même à son puissant protecteur décédé en 1490. Nous citerons un fait des dernières années de Bylica, qui témoigne de son sincère attachement pour l'école cracovienue. Plus d'une fois il était venu en aide aux savants polonais par des envois de livres. Dans les Conclusiones de 1494 nous lisons que le 10 septembre les professeurs ont été convoqués »ad videnda instrumenta astronomica aenea missa ex Hungaria per mgrum Martinum de llkusch plebanum Budensem«. Il mourut probablement en 1494, car cette année-là affluent à l'université une foule de livres mathématiques, astronomiques et astrologiques que Ton n'y avait pas auparavant. On est donc autorisé à supposer que Bylica, par sa dernière volonté, les avait transmis à l'école jagellonienne A cette date aussi le studium s'enrichit des divers instruments astronomiques qui avaient appartenu à Bylica. Il est même permis de croire, d'après les Conclusiones, que ce savant lui-même les fit parvenir à Cracovie. C'étaient un globe céleste, le seul construit dans le monde chrétien, avant la fin du XV-e siècle, globe que nous possédons encore aujourd'hui; un torquetum en cuivre, forgé à Nuremberg en 1471 — 1472, de la main même de

Regiomontanus, enfin deux astrolabes. Ces précieux souvenirs attestent non seulenient la générosité du donateur, mais encore ses sentiments de gratitude pour Cracovie, pour le pays natal abandonné, et la science astronomique dans cette ville leur est redevable de son essor. C'est par l'intermédiaire de Bylica que les théories scientifiques de Regiomontanus, le plus grand astronome mathématicien du temps, s* implantèrent à l'université et y furent enseignées.

C'est vers cette époque que l'école cracovienne s'acquit une éclatante renommée en astronomie. Gaszowiec, après Martin Krôl, s'était distingué dans cette science; il mourut vers 1474. Précisément cette même année parvenait à la maîtrise un jeune homme qui plus que personne, avant et après lui, devait faire fleurir l'astronomie à Cracovie. Adalbert de Brudzewo s'inscrivit à l'université en 1468, et termina en 1474 ses études à la faculté des artistes*). Il ne tarda pas à y déployer une activité qui porta au loin son nom et celui du collegium jagellonien. Comme ses émules en sciences exactes, ses prédécesseurs à Vienne, Peuerbach et Regiomontanus, Adalbert joignait à son entraînement pour les mathématiques et l'astronomie un goût fort vif pour l'humanisme naissant II n'est pas bien sûr qu'il ait fait des cours de belles-lettres, mais on sait que Celtes lui voua une affection profonde, eut pour ce maître une piété presque filiale, et cette particularité ne laisse pas d'être fort caractéristique. Il mettait dans ses cours la plus grande précision, la clarté la plus scrupuleuse au service de son vaste savoir, et les élèves savaient apprécier ces rares qualités pédagogiques 2). Bien supérieur à son époque, il fut un précurseur, sans qu'il nous soit possible aujour-

^) Pour une biographie détaillée nous renvoyons à Tédition de M. Birkenmajer. Commentarii in theoricas Peurbachii (Cracoviae 1900) et à la préface de cette publication.

') Voir le témoignage de Sommerfeld dans le Modus Epistolandi (Calimachus Hieronymo Aretino).

d'hui de juger de quel poids ses doctes leçons pesèrent sur son auditoire et surtout sur son meilleur disciple, Copernic, chez qui il éveilla peut-être des doutes sur le système du monde jusqu'alors accepté, et sema les germes des vérités futures. On a relevé ajuste titre quelques-unes de ses remarques; le premier probablement il afiirma que la révolution de la lune est ellipsoïde *); il enseignait aussi que cet astre présente toujours la même face à la terre, et appuyait cette assertion sur V identité constante des taches qu'on y voit Copernic s'inspira souvent de ses écrits et y puisa môme des arguments, ce qui suffit pour placer Adalbert de Brudzewo au premier rang des savants de son époque.

A partir de 1476, il fait des cours de mathématiques et d'astronomie, en qualité de coUegiatus minor, et, depuis 1483, comme collégial supérieur; il joint à ces matières des commentaires sur Aristote. Bachelier en théologie en 1490, il ne s'occupe plus dans ses leçons publiques que de déductions dialectiques sur Aristote *). Il est néanmoins probable qu'en dehors de son enseignement à l'université, il avait des élèves particuliers à qui il dispensait ses idées neuves. Ces lourdes occupations ne lui faisaient point négliger la plume: il étendit les tabulae directionum, envoyées de Hongrie par Martin Bylica (Cod. jag. 596); il écrivit encore des commentaires à la théorie des planètes de Peuerbach, imprimés à Milan en 1495, et plusieurs autres opuscules «).

Toutefois sa carrière universitaire prit fin en 1494. Sur le désir du cardinal Frédéric, le collegium accorda alors un congé d'un an à Brudzewski pour lui permettre d'entrer au service (ad serviendum) du grand-duc de Lithuanie, Alexandre. Il parut donc à la cour lithuanienne

*) Birkenmajer 1. c. XV.

») Voir entre autres Prowe, Nioolaus Copernicus I, 139.

•) La liste 8*en trouve dans Birkenmajer XXXIX et suiv.

à titre de secrétaire. C'était, il n'en faut pas douter, une mission diplomatique et religieuse. Brudzewski, bachelier en théologie, fort estimé des princes à cause de sa science et de ses talents, semblait tout désigné pour une telle tâche. Noua avons déjà parlé de ce voyage. A ce moment la grave question de l'union des Eglises agitait tous les esprits, et le mariage du grand-duc avec une princesse orthodoxe était Tobjet de pourparlers et de vives discussions. C'est probablement en ces conjonctures que Brudzewski écrivit le traité théologique Conciliator^) que Ton n'a point retrouvé jusqu'ici. Il éleva donc la voix dans ces débats importants, comme le fit plus tard au nom de l'université Jean d'Oswiçcim, envoyé en Lithuanie après la mort d'Adalbert de Brudzewo. La mission de ce dernier ne dut pas ôlre de longue durée, puisqu'il mourut en avril 1495.

Sa célébrité posthume grandit démesurément avec celle de son disciple qui accomplit la plus grande révolution dans la conception du monde. Copernic s'inscrivit en 1491 à l'université de Cracovie et vraisemblablement mit à profit les leçons du maître déjà presque universellement applaudi, Adalbert de Brudzewo. C'est à lui que Cracovie fut redevable du glorieux renom qu'il eut dès lors parmi les mathématiciens et les astronomes. Des témoignages locaux placent ces sciences au premier rang à l'université, et Hartmann Schedel écrivait dans sa chronique en 1493, au sujet de notre ville: astronomiae studium maxime viget. Nec in tota Germania . . . illo clarius reperitur. C'est attiré par cet éclat que Celtes vient à Cracovie, imité en cela par une foule d'étudiants de lointaines contrées, parmi lesquels nous ne citerons que Jean Aventinus et Jean Vierdung de Hassfurt; ce dernier séjourna longtemps à Cracovie, puis se distingua à Heidelberg, comme professeur de mathématiques.

Dans les dernières années du siècle se multiplièrent

*) Birkeamajer 1. c. XLI.

à Cracovie les maîtres épris d'astronomie ou de sciences analogues: ce penchant était visiblement dans Tair et entraînait les intelligences en même temps que Thumanisme. Citons-en quelques-uns. Adalbert de Pniewy, maître en 1477, enseigna Aristote et, en outre, expliqua la sphère, les Tabulae eclipsium, les Theoricae Planetarum, jusqu'en 1497. Il mourut en 1504 ^). Bernard de Biskupie, surnommé Episcopius, est le collègue du précédent jusqu'en 1503; il fait des cours sur Aristote, l'astronomie et l'astrologie. Il avait été reçu bachelier en médecine vers 1492. Stanislas Bylica d'Olkusz, neveu de Martin, maître en 1484, travaille à la faculté des artistes jusqu'en 1499, où il prend place parmi les chanoines de la collégiale de S. Florian. Il succéda sans doute à Brudzewski dans la chaire Stobner, en 1490, et y continua les leçons de son prédécesseur. La bibliothèque jagellonienne possède de lui un manuscrit (n. 579) contenant des éphémérides cracoviennes, calculées pour l'année 1492 sur le méridien de Cracovie, autrement dit, un almanach composé pour l'université. A cette époque passait pour ))astrologus summae experientiac« Léonard de Dobczyce, dit Vitreator, issu d'une famille où le savoir et le talent étaient, pour ainsi parler, héréditaires, et qui donna plusieurs professeurs au collegium*). Maître en 1489, il enseigna souvent jusqu'en 1507 les mathématiques et

*) Birkenmajer (Martin Bylica p. 114) se demande timidement si ce savant n'est pas l'Albertus de Polonia qui enseigna les mathématiques et Tastronomie à Bologne, de 1454 à 1456. Ces dates sont inadmissibles pour Albert de Pniewy. Remarquons pourtant, avec M. Birkenmajer, que beaucoup de Polonais s'occupèrent à Bologne de mathématiques et d'astronomie, dans la seconde moitié du XV-e siècle: Jacobus de Polonia (1469—70), Joannes de Bossis Polonus (1471—72), Joannes Polonis (1472-73), Joannes Polachus (1474-75), {c*e8t probablement toujours le même Jean), Georgius de Hussia (1478—79), Nicolaus de Insulamarie Polonus (1479 — 80), Nicolaus de Leopoli (1480-82).

*) Nicolas de Szadek en parle dans le Judicium Astrologicum de 1525, dédié à Erasme, membre de cette famille et abbé de Mogila. II cite les gloires de cette maison.

Morawski. III ^^

l'astronomie, et surtout Tastrologie. On le considérait aussi comme un mathematicus acutissimus ^), et il se livra à des expériences personnelles, ce qui le met à part entre ses contemporains. Il faut enOn nommer un autre parent de Martin Bylica, son petit-neveu Martin Biem d'Olkusz, maître en 1491, qui vécut jusqu'en 1540. Il s'intéressait beaucoup à Tastronomie et à l'astrologie; et lorsque Léon X au concile de Latran prit en mains la réforme du calendrier et demanda le concours des universités, Biem fut chargé par Técole de Cracovie de répondre à l'appel du pontife. De là naquit sa Nova Calendarii Romani reformatio qui n'a encore été l'objet d'aucun travail critique *).

Nous venons de passer en revue les maîtres qui du haut de la chaire de Stobner et de Krôl, dispensaient leur savoir ou se consacraient aux problèmes astronomiques, tout en remplissant diverses fonctions. Ils étaient en général des collègues ou des disciples d'Adalbert de Brudzewo, supérieur à eux tous. Ils mêlent à leurs études la dialectique d'Âristote, et celles-là sont d'autant plus sérieuses que celle-ci ne les détourne pas du spectacle de la nature et ne les égare pas en de vaines spéculations scolastiques. Car il y en eut plusieurs parmi les astrologues de l'époque, qui mirent la scolastique au service de l'astronomie:

Tu non pensavi ch'io loico fossi!

') Il eut des relations avec Ludolfus Ludolfi de Brunszwyczk, qui vint à l'université de Cracovie en 1485 et y fut le condisciple de Léonard. Ce Ludolf, nommé Borchtorp, était le fils d*un docteur en médecine de Padoue, originaire de Sickte, près de Brunswick. En envoyant son fils à Cracovie, ce médecin lui donna un astrolabe pour lui faciliter Tintelligence des cours. Cet instrument est encore conservé à Cracovie. Voir Birkenmajer, Martin Bylica. p. 101 et suiv. Le jeune Ludolf en 1491 fit des caractères russes pour Sweybold Fiol. Voir Acta Consul, ab a. 1484 p. 286.

*) Cod. Jag. n. 1853. Il en existe un second exemplaire dans les collections vaticanes.

pouvaient-ils répéter, après Dante. Pour eux Aristote était la suprême autorité, et ils essayaient de persuader à leurs élèves qu'en dehors d'Aristote et de ses commentateurs il n'y a ni vérité, ni sagesse. Celui qui s'arrachait à ce -cercle vicieux de distinctions, de définitions et osait jeter un oeil hardi sur la nature, celui-là certes ne manquait pas de mérite; mais les érudits les plus considérés ne faisaient rien pour encourager ces recherches. Non seulement leurs travaux étaient infructueux, mais ils étaient nuisibles, car ils servaient d'appui au funeste système régnant, étouffaient toute tentative indépendante et heureusement audacieuse. Aussi la célébrité dont ils jouissaient fut-elle de peu de durée: la postérité refusa de sanctionner le jugement trop élogieux des contemporains. C'est Jean de Ologau et Michel de Breslau que nous avons ici en vue. Tous les deux se distinguèrent par leurs ouvrages •dialectiques et scolastiques. Jean de Glogau qui, de 1468 ^ 1507, professa à l'école de Cracovie, est le type du savant encyclopédique médiéval. Sans compter la dialectique, îl s'occupait de physionomique, suivant les auteurs grecs -et arabes *), et prétendait, d'après la conformation extérieure du corps déterminer le caractère: dans des notes au ■de anima de Jean Versor (Crac. 1505), il soulève des questions de craniologie, expliquant la substance et la destination des cellules cérébrales'). Mais c'est l'astronomie ou plutôt l'astrologie qui donna lieu à ses plus nombreux «écrits; une foule de ses manuscrits restèrent manuscrits; d'autres furent imprimés; tous ont trait à l'astrologie, ou

*) WiszDiewski. Hist. lit. 111, 263. Phisionomia hinc inde ex <illustribu8 loriptoribus recollecta. Crac. 1518. Agricola la publia et la dédia aux Italiens de Bone Sforza.

*) WisBoiewski III. 266 et suiv. Mélanohthon dans son ouvrage de anima s'occupe aussi de ces problèmes. C'était une tradition du moyen âge. Voir Grohmann. Annalen der Universitât zu Wittenberg

lî^Ol) 1, 186.

du moins à ses applications pratiques, aux calendriers et aux pronostics. De même qu'en dialectique, Jean de Glogau voulut jouer le rôle de médiateur éclectique entre les diverses écoles astrologiques. L*ancienne et la nouvelle se querellaient à propos de la rectificatio nativitatum: fallait-il rétablir d'après le Quadripartitus de Ptolémée, livre consacré par la voix des siècles, ou bien d'après les principes d'un Hermès naguère découvert, et de son principal protagoniste, Abraham ibn Esdras*)? Glogowita, prenant un moyen terme, essaya de concilier les deux camps-). Pour répondre aux besoins des élèves il écrivit des manuels, in communem studentium utilitatem; il fit un Introductorium... in tractatum sphère materialisJoh.de Sacrobusto (Crac. 1506), où, entre autres, il parle dune des colonnes d'Hercule encore debout, à ce qu'on assure; à l'appui de cette affirmation... risquée il cite Virgile, Ovide et Boccaccio. Son introductorium astronomie (Crac. 1514) n'est qu'un ouvrage astrologique 3); le computus chirometralis, publié en 1507, traite du cycle solaire,des fêtes mobiles, des ides et calendes. Nous avons encore de lui des aimanachs, par exemple, un Calendarium Cracov. pro an no D-ni 1500.

Grandeur vraiment éphémère, sans aucune signification pour la science, il savait tout ce que l'on pouvait apprendre alors: ce fut son seul mérite; mais il ne s'éleva jamais au-dessus de cet horizon étroit, au-dessus de la tradition d'un passé caduc dont les conquêtes allaient s'évanouir comme bulles de savon sous le verbe de celui qui, peut-être en sceptique, écoutait alors sur les

») Birkenmajer, Martin Bylica 144.

') Manuscrit de la bib. Ossolinski 76i et Introductorium in flcientiam nativitatum.

*) Weidler, Historia astronomiae p. 336: auctor non tam usum ephemeridum in astronomia quam in thematibus astrologicis condendis docet Dans ce même genre le Tractatus... in ludiciis astro* Tum. Voir Wiszniewski IV, 164 et plusieurs autres travaux secondaires.

bancs universitaires la spécieuse argumentation de Glogowita. C'est le même esprit qui animait Michel de Breslau; non sans valeur dans d'autres domaines, à la faculté des artistes il fit souvent jusqu'en 1512 des cours d'astronomie et d'astrologie. Son ouvrage Introductorium Astronomie... elucidans Almanach (Crac. 1506) est plutôt de l'astrologie que de la science ^); il y parle de la nature et de l'influence des astres sur la terre et les hommes. C'était un des coryphées de la servitude scolastique en pédagogie. Cependant c'est Jean de Glogau' qui en astrologie était partout considéré comme le plus docte oracle — maximus sagax vir in omni scientia, proclame un contemporain*).

Pendant tout le moyen âge fleurit l'astrologie, reléguant au second plan l'astronomie, dont elle faussait les conceptions, dont elle troublait les recherches. Cette fille insensée de l'astronomie, comme l'appellait Kepler, domina souverainement tous les esprits. Son origine se perd dans la nuit des temps. Des Chaldéens elle passe aux Grecs, puis aux Arabes, enfin de ces derniers elle se répand parmi tous les peuples. Elle n'était pas, cette astrologie, sans avoir quelque base légitime; n'a-t-elle pas ressuscité de nos jours, sous une forme plus rationnelle, dans l'étude de l'action de la lune et des tâches solaires sur certains phénomènes terrestres. Mais au moyen âge elle était avant tout judiciaire et prétendait tirer de l'interrogation des astres des réponses sur les événements, d'après lè signe sous lequel on naissait conjecturer une nativitas, prononcer l'horoscope d'un homme 3), en un mot dévoiler l'avenir tout entier à tous les peuples et à tous les individus. Aussi les plus belles intelligences ne dédaignaient? elles pas de s'y intéresser; et c'est ajuste titre qu'on arelevé les services qu'elle rendit à la science, malgré ses

») Weidler. 1. c. 340, astronomica argumenta hic frustra qui» requirat.

*) Script, rerum polon. IL 34().

■) Rudolf Wolf, Geschichte der Astronomie (1877) p. 23.

égarements. Que d'observations, que de calculs n'auraient jamais été faits, si Tastrologie ne les avaient pas rendus possibles^)! Â travers les fautes et les divagations on servait le vrai; de même que l'alchimie n'a pas peu contribué aux progrès de la chimie. Au XV-e siècle l'astrologie eut une période de puissante activité. «La domination exclusive des quatre livres de Ptolémée cesse, et les inévitables Electiones, judicia et horoscopes sont composés d'après de nombreux ouvrages qu'on venait à peine de découvrir»'). Pour prédire l'avenir on se servait de tables astronomiques; mais lorsque ces judicia et ces pronostics eurent souvent déçu la crédulité des gens, on commença à suspecter l'exactitude de ces tables^ à en demander la correction. C'était donc rendre service à la science; cette seule considération sutTit pour qu'on ne jette pas impitoyablement la pierre à l'astrologie.

L'astrologie et les présages dès longtemps s'étaient acclimatés en Pologne; on prophétisait à la cour d'Hedvige et de Jagellon: on prophétisait à celle de Casimir Jagellon ^). Ce penchant ne fit que s'accroître à la fin du siècle; l'humanisme le protégeait, et les partisans des nouvelles doctrines, souvent épris d'une philosophie mystique, se plongeaient avec passion dans des spéculations sur les liens mystérieux rattachant le microcosmos au macrocosmos ^), s'inclinaient devant les sept puissances du genre humain et forçaient ces astres à rendre les plus optimistes oracles en faveur des grands de ce monde, leurs protecteurs.

*) Wolf, 1. c. 71. Giinther. Geschichte des matheni. Unterrichts p. 189-90.

') Birkenmajer, Martin Bylica 42.

') Birkenmajer. Les tables cracoviennes des syzygies (1891) p. 16. Id. Martin Bylica p. 116; Wiszniewski, Hist. lit IV. 163. Sur Ladislas le Varnésien couraient en Pologne et à l'étranger une foule de prédictions. Voir M. Fijalek, Jacques de Paradis p. 208.

*) Voir Bezold, Konrad Celtis dans la Historisohe Zeitschrift 49^ (1883) p. 202.

Les pratiques astrologiques eurent à Cracovie un centre prépondérant; là se multiplièrent les judicia, les almanachs, les pronostics. Il est certain qu'on s'adressa souvent aux savants cracoviens pour en obtenir des conseils et des lumières d'une valeur fort relative. Antonio Bonfini d'Ascoli, historiographe de la Hongrie, ne parle-t-il pas des coniectores et astrologi fourmillant à Cracovie, quibus referta Cracovia est^); et l'université ne se targuaitelle pas avec orgueil de ce que l'astrologie avait porté son nom »apud exteras remotissimasque nationes« *). Cela était écrit en 1524; peu de temps auparavant, en 1522, Mathias de Miechow avait fait une fondation en faveur de la collégiature astrologique de Martin Krol, jusque là trop déshéritée, malgré qu'elle fût le principal organe de l'astronomie et, en même temps, de cette science dégénérée faisant alors tant de bruit en Europe. Miechowita partageait les opinions de son temps et de sa génération; il ne se distinguait ni en mal, ni en bien de son entourage. Le XVI-e siècle lui-même d'ailleurs ne parvint pas à se libérer de ces superstitions et de ces puérilités; ce ne fut qu'au XVII-e que les astres perdirent leur démoniaque pouvoir.

Avec cette démonologie stellaire, il y en avait une autre qui marchait de pair: la croyance au merveilleux, à la possibilité pour l'homme de faire des miracles, des incantations, de fréquenter les esprits, de ressusciter les morts. L'époque où l'on prédisait l'avenir et où l'on croyait à ces fallacieuses prophéties, devait être tout particulièrement favorable à ces sortilèges. Toutefois le néoplatonisme restauré par les humanistes ne faisait usage que des pratiques et manoeuvres démoniaques, transmises par le moyen âge').

C'est ainsi que l'alchimie fut cultivée avec ardeur au XV-e siècle et, plus tard, donna naissance à une

') Dec. V. lib. II, p. 716, an. 1491. ») Cod. univ. IV. 93.

») Voir Bezold 1. c. 205.

riche littérature. On s'en occupait beaucoup, dit Dlusrosz, chez les Dominicains de Cracovie, et c'est même en cherchant à faire de l'or que des frères mirent le feu au couvent d'où l'incendie se propagea au quartier voisin qu'il détruisit (1462) ^); on rapporte aussi qu'un religieux do cet ordre, Vincent Koffski ou Kowski, mort à Dantzig en 1488, s'était rendu fameux par un traité d'alchimie -|.

La chiromancie, divination du caractère de l'homme et prédiction de sa destinée future d'après les lignes de la main, avait aussi ses fervents adeptes. Au XVI-e siècle, le médecin et philosophe italien Jérôme Cardanus en codifia les préceptes; mais avant lui une foule de savants et de particuliers s'y étaient appliqués. Jean de Glogau, un des luminaires de l'université jagellonienne, avait consacré tout un traité spécial à cet art: RecoUectio chiromancie in florigera Cracov. Universitate*). On l'exerçait même au studium; et la preuve c'est qu'en 1505, deux élèves, le bachelier Melchior et Marc de Dantzig, furent condamnés à une amende par le tribunal rectoral »ob exercicium chiromancie»*).

Les nécromanciens ou nigromanciens étaient plutôt des sorciers, car ils prétendaient évoquer les esprits, et employaient mille sortilèges dans leurs procédés. Ils étaient excessivement nombreux; à Cracovie, en 1505, deux bacheliers, Petrus de Monte nivis, du diocèse de Cologne, et Gaspard de Gdana, au diocèse de Cracovie, comparaissent devant le recteur, sous l'accusation d'avoir été surpris »in certis actibus nigromanticis« *). Nous avons ici un témoignage de ces fréquentes pratiques magiques, soi-

^) Dlugosz. Hist. V. 342: alchimiae opéra certis fratribus laborantibus.

*) Wiszniewski. Hist. lit. IV. 133.

■) Malheureusement inconnu. Wiszniewski en parle dans l'Histoire de la littérature III, 271.

*) Acla Rect. n. 2052.

») Acta Rect. n. 1988.

gneusement cachées aux yeux des contemporains, à plus forte raison à ceux de la postérité. De l'évocation des esprits à celle du diable, il n'y avait qu'un pas qui fut souvent franchi. Aussi les compromis et contrats avec satan sont-ils alors très fréquents. Les récits abondent de ces pactes conclus avec le malin, de ces entreprises avec son aide. Le magicien Faust est resté le type légendaire de ces nécromanciens; il naquit vers 1480, à ce qu'on prétend, à Sondvedel ou Salzwedel près de Magdebourg. Il se nommait lui-même fons necromanticorum, et effectivement savait tous les secrets de la sorcellerie. 11 serait difficile de démontrer qu'il séjourna à Cracovie, quoique par la suite on Tait souvent prétendu, quoiqu'on invoque son autorité à l'appui des leçons de magie publiquement professées au collegium. Mélanchthon raconte ce qui suit: hic cum esset scholasticus Cracoviensis, ibi magiam didicerat, sicut ibi olim fuit magnus usus et ibidem fuerunt publicae eiusdem artis professiones. Camerarius et Lercheimer répètent la môme assertion ^). Nous savons d'autre part et avec certitude que Faust passa quelque temps à Heidelberg et à Erfurt: son séjour à Cracovie, que ne confirme aucun document, ne serait il qu'une légende, il n'en constitue pas moins pour l'école jagellonienne un témoignage cultural de haute importance. Si réellement Faust fut originaire de Salzwedel, il est fort curieux de constater que, du vivant même de ce mage, cette petite localité, si éloignée de la Pologne, envoya à l'université plusieurs étudiants; en 1487 le registre matricule signale un certain Herman de Zoldwedel, qui devient bachelier en 1489. Cette môme année un Hynyngus de Zoltwedyl passe aussi bachelier. En 1493, deux élèves du même endroit, Hermann et Théodoric s'incrivent à Cracovie. Il est donc fort admissible que Faust, lui aussi, ait vécu dans

') Voir Housse (Luxembourg 1862). Die Faustsage und der hist. Faust et Georges Witkowslvi: Deutsche Zeitschrift fiir (ieschichtswissenschaft. N. F. 1. (1897i p. 35^6, 847, H50.

nos murs, afin d'y apprendre quelques-unes des jongleries par quoi il se rendit si célèbre dans le monde. Plus tard il vécut loin de la Vistule; mais à sa place y germa et grandit la figure de Twardowski, revêtue de toutes les élucubrations de l'imagination populaire qui s'est évertuée à broder ses plus étranges fantaisies sur Timage de ce sorcier fameux aux confins des deux siècles*).

Tel fut le cours de la pensée humaine à l'université jagellonienne au crépuscule du moyen âge et à Taurore des temps modernes, ballotée entre les énigmes d'une théologie malade d'excès de maturité et les dieux de rOlympe, entre les hauteurs des cieux et le roi des enfers. Il fallait espérer que ces tâtonnements, ces détours et ces hésitations conduiraient enfin dans le droit chemin. On se mit à le chercher dans les paroles du Christ dont l'interprétation souleva bientôt une terrible collision d'âmes et de consciences; les oppositions s'accusèrent; le monde chrétien se divisa en deux camps dont l'un jeta le gant au passé et s'attribua la capacité et le pouvoir d'expliquer et de traduire la vérité, tandis que l'autre s'afîermissant sur la tradition, voulut en rejeter les fruits dégénérés, se retrouver lui-même, et par là retrouver et vivifier la foi transmise par la révélation et cetle tradition. La lutte s'enflamma, déchira tout l'Occident de l'Europe^ créa deux mondes d'aspirations et de civilisation différentes, et l'unité fut à jamais perdue; aux mille causes de division sur la terre venait s'ajouter un antagonisme remuant l'homme dans ses plus intimes profondeurs, metlant en jeu l'essence même de son être. A partir de cette scission était fini le rôle de l'université médiévale, qui vraiment de fait et de nom fut un studium universale.

*) Il n'existe pas de monographie au sujet des rapports entre ces deux personnalités.

Ajoutons un mot en épilogue à ce chapitre. Nous avons exposé les travaux du collegium cracovien en astronomie, ainsi que dans les sciences s'y rattachant. Ils eurent des lacunes sautant aux yeux et découlant de fausses prémisses, de fausses conceptions. Néanmoins le rang qu'occupa notre école dans la science de son temps fut des plus éminents; elle s'acquit un large renom au dehors, s'attira des disciples et produisit des maîtres. Adalbert de Brudzewo tient une place glorieuse dans l'histoire du développement de la pensée humaine et de son essor vers le progrès scientifique. De Cracovie sortirent des savants qui se firent un beau nom à l'étranger. Rappelons seulement Jean Vierdung de Hassfurt qui, après avoir fait ses études à Cracovie, illustra Heidelberg par son savoir^); Etienne Rosslin ou Rosinus qui, probablement en 1496, devint maître à Cracovie '), puis, en 1501, se fixa à Vienne où il s acquit une réputation de mathématicien et d'astronome '). D'autres universités encore eurent des professeurs formés à Cracovie. Mais par dessus tous ces noms éclate celui du savant qui changea le cours des mondes, révolutionna le ciel et la terre, le nom qui rayonne dans le registre de la vieille institution et en est la gloire éternelle, le nom devant lequel pâlissent ceux de tous les autres maîtres ou disciples: Nicolaus Nicolai de Thuronia.

^) Dans le reg. matricule est inscrit en 1484, un Joh. Johannis de Hasworth; le môme est bachelier en 1486 (Lib. promet, p. 97). Il s*agit sans doute ici de Vierdung.

') Stephanus de Augusta. Liber Promet, p. 121.

•) Voir Aschbach, Geschichte der Wiener Universitilt II, 348; Gûnther, Geschichte des mathem. Unterriohts 254. Voir aussi la récente publication de Bauch, Die deutschen Scholaren in Krakau.

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