‹ Histoire de l'Université de Cracovie (volume 3)Chapitre 2 sur 20 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Nouveaux courants.

Oleénicki. — Sa jeunesse. — Importance de sa cour épiscopale et de sa chancellerie. — Réveil des études historiques. — Le Cicéronianisme. — Entourage de l'évoque. — Jean Elgot et Dlugosz. — Penchants de ce dernier pour Y antiquité et l' humanisme. — Nicolas Lasocki, courtisan, diplomate et humaniste. — Guarino, son école et ses rapports avec Lasocki. — Un autre humaniste: Stanislas Ciolek. — Grégoire de Sanok, sa vie et la biographie de Callimaque. — François Philelphe à Gracovie. — Enéas Silvius Piccolomini. — Son influence sur la culture du Nord et de la Pologne, sa correspondance avec Oleénicki. — L'oeuvre de Dlugosz, témoignage de la brillante a<;tivité de l'époque et des familiers d'Olesnicki.

Zbigniew Oleénicki fut élevé à Gracovie. Issu d'une famille modeste, il ne pouvait compter que sur ses efforts, son instruction, pour se mettre en vue, gagner les faveurs des grands de ce monde, s'ouvrir la route que lui traçaient ses nobles ambitions, et à laquelle sa naissance ne lui donnait pas accès*). Incrit à l'université en 1406, il ne tarda pas à être considéré comme le meilleur élève sorti de la jeune école. Dlugosz, dans la biographie de Zbigniev^r Oleénicki *), est assez avare de détails sur les années sco-

') Voir une lettre de Ciolek à Oleénicki, dans le Cod. Vitoldi, p. 789: cum esses pauper et egenus (a rege) tôt bona recepisti, etc. ») Opéra I, 653.

laires et sur la jeunesse de Tévèque. Il nous apprend cependant que le bouillant jeune homme ne dédaignait ni les femmes, ni le vin, et que son maître i>in artibus liberalibusft était ce même Elie de Wawelnica qui fut chargé plus tard de l'éducation du prince de Brandebourg. Néanmoins, malgré les tentations et les séductions mondaines, Zbigniew ne se laissa jamais détourner d'un amour — qu*il garda du reste toute sa vie, — celui du travail, de l'étude. Dlugosz l'appelle «otiosorum maximus osor« l'implacable ennemi des oisifs, et c'est une particularité qu'il faut tout d'abord faire ressortir, c'est un trait saillant de l'évêque de Cracovie, rare exception à la mollesse, à l'indolence slave. Cette activité fiévreuse., cette mobilité d'aptitudes, embrassant tout, suffisant à tout, peut seule expliquer l'universalité, la variété des affaires où Oleénicki exerça sans cesse sa merveilleuse énergie. Tout jeune, il passa quelque temps à l'étranger. Ce séjour à Breslau, ville que les sources médiévales ^) nous peignent sous les plus flatteuses couleurs, ne contribua pas peu sans doute à élargir l'horizon de l'enfant. Non seulement il y apprit l'allemand, mais c'est peut-être à cette circonstance qu'il faut attribuer cette prédilection marquée que, pendant toute sa vie % il eut pour les savants étrangers dont il se plut à s'entourer. Il fut appelé à 1 evêché de Cracovie en 1423. Ce fut le moment décisif de son existence. Une fois sur ce siège épiscopal, il ne voulut l'échanger contre aucun autre, et pendant 32 ans il fut le pasteur vigilant du diocèse qui lui avait été confié. Cracovie, capitale du royaume, était d'ailleurs un champ d'action fort vaste pour l'évêque de cette ville. Fort souvent il avait à y jouer un rôle politique, et fort souvent aussi un échec temporel avait contraint le titulaire de l'évêché de se démettre de son vivant même

*) Monura. Pol. Vf, 2^: florebat tum maxime omnibus humanis opibus Vratislaviensis civitas.

de fonctions auxquelles pour ainsi dire était attachée la charge de premier ministre. C'est ainsi que Pierre Wysz avait cédé la place à Albert Jafetrzembiec, et celui-ci à Oleénicki i).

Aussitôt promxi, Oleénicki se mit à Toeuvre et avec une dévorante énergie se mêla à la politique, administra Téglise, s'occupa des belles-lettres. C'est surtout à ce dernier point de vue que nous allons considérer cette cour épiscopale où prirent naissance tant de courants qui rayonnèrent au loin.

Ce fut un asile où se concentrèrent toutes les nouveautés de la pensée humaine, où furent accueillies toutes les hardiesses écloses à l'Occident ou au Midi de l'Europe, où Ton suivit d'un oeil attentif le grand mouvement qui venait de commencer, où Ton fut surtout épris de la forme dans les discours et dans les écrits, du culte de la beauté dont les adeptes devenaient plus nombreux de jour en jour. Ce souci du style et de la composition, dans les actes des chancelleries, né à Prague et en Allemagne *), et, de là, passé ailleurs, date chez nous d'Oleénicki et des écrivains qu'il eut sous ses ordres. Ce que l'évêque aime avant tout, c'est la clarté dans l'expression des idées, contrairement au goût du moyen âge pour les longues phrases, se perdant en mille détours subtils, et méprisant la route large et droite. Au lieu de ces obscurités perverses, Oleénicki préconise la limpidité des arguments; il réprouve wl'ambiguïté funeste» — probrosa nodositas — si prisée jusqu'alors par la plupart des gens*).

Sous l'inspiration de Zbigniew et à son exemple se produisit l'éveil du sens historique assoupi pendant le moyen âge. Cette époque avait montré un dédain presque absolu pour le passé, et s'était intéressée surtout au présent,

^) Bobrzynski et Smolka. Vie de Jean Dïugosz.

») Burdach, Vom Mittelalter zur Reformation. Halle 1893, p. 73.

') Codex epistolaris (Szujski) I, 2, 316.

et le Nord, un semeur de la première heure. Sendziwoj Czechel lui écrivait en 1465: «Entre les maîtres (dictatores) de notre siècle vous occupez un des premiers rangs, vous qui au prix de tant d'efforts et de tant de sacrifices avez acquis en Italie, cette terre où jaillit la source de la science, tant d'ouvrages précieux et continuez encore à en recueillir« *). Dîugosz en effet mit h profit dans ce but ses grands voyages à Rome et à Jérusalem: chercheur habile, il ne négligea rien pour se procurer des manuscrits qui vinrent enrichir les collections de sa patrie, y faire fleurir le savoir. En 1449, il écrivait à Martin de Przemysl à Buda pour le prier de demander à l'évêque, Jean de Waradin, de lui prêter un manuscrit de Tite-Live pour Zbigniew Olesnicki^). Ces manuscrits étaient rares au point qu'un humaniste comme Enéas Sylvius n'avait pas de Tite-Live dans sa bibliothèque. Au retour de son pèlerinage à Jérusalem, Dlugosz s'arrêta, vers 1450, à Venise, et, grâce à l'obligeance de Baido Quirini, put y copier on ne sait quel «codex singularis«, qu'il joignit à sa moisson littéraire ^). Son biographe anonyme dit à propos de cette chasse aux Hvres*): «Partout où il le pouvait, il achetait ou se procurait des manuscrits; il en rapporta un grand nombre d'Italie et notamment des auteurs que personne ne possédait en Pologne. C'est ainsi que nous sont parvenus Curtius, Justin, Salluste, tout ce qu'on a de Tite-Live (quidquid in usu est), plusieurs ouvrages de Cicéron et beaucoup d'autres dus à des écrivains anciens ou modernes, théologiens ou historiens«. — Dans ce grand mouvement vers l'antiquité et ses trésors, notre historiographe national tient donc une place marquante. Si la corruption contemporaine et les

*) Voir Dïugosz, Opéra omnia. Vol. I, p. 174 L'expression de Czechel: ubi Latina est ipsius scientiae scaturigo, est empruntée à Enéas Sylvius.

*) Voir Cod. epist. (Bzujski) I, 2, 87 et 92.

^) Codex epist. ï, 2, 132.

*) Dïugosz, Opora I, XV.

penchants subversifs d'alors arrachaient parfois à son coeur le regret des siècles écoulés, il ne déserta pas toutefois les rangs des bons ouvriers préparant Tavenir. L'engouement pour la littérature classique et la liberté imaginaire des républiques de l'antiquité, l'identification de la vie publique en Pologne avec celle de la Rome païenne, imputables aux humanistes et si funestes plus tard à notre pays, se font déjà jour chez Dlugosz, lorsque, au sujet des tentatives d'opposition de Zbigniew au roi Casimir, il ajoute cette réflexion si souvent répétée au seizième siècle, au détriment de la Pologne: visusque sum mihi senatui prisco Romano interesse ^).

Il n'est peut-être aucun de ses contemporains à qui Dîugosz prodigue des éloges aussi chaleureux qu'à Nicolas Lasocki, mort en 1450; personne, dans notre pays, dit-il, n'eut pu rivaliser avec lui en vertus et en talents. C'était en effet un homme singulièrement doué. Lié à l'entourage d'Olesnicki, et par de nombreuses amitiés, et par la similitude des goûts et des tendances, il passa néanmoins une grande partie de sa vie à l'étranger, occupé à des ambassades ou à des missions; et le puissant évêque de Cracovie, s'adresse à lui, non comme â un subordonné, un serviteur, mais bien comme à un égal, un collaborateur de ses 'ravaux. De bonne heure, Lasocki prit part aux affaires publiques; en 1422, il est mêlé à la querelle polono-teutonique. En 1426, le roi Jagellon dont il avait su attirer l'attention et qui lui témoignait une bienveillance particulière, charge ce «secrétaire favori» d'une mission à Rome*). Il se trouve encore dans cette ville en 1427, toujours en qualité de représentant du roi qui lui renouvelle sa confiance à cause de l'urbanité des manières et des talents qu'il a montrés^). C'est cette wmorum pulchri-

») Dïugosz. Hist. Vol. V. 139.

*) Codex Vitoldi, p. 742.

^) Codex Vitoldi, p. 76'^.

tudoa qui explique et justifie la fortune constante de Lasocki. Nous le rencontrerons encore en différentes circonstances, soit comme ambassadeur au concile ou dans des cours étrangères, soit comme homme d'Etat et même pendant un certain temps inspirateur de la politique polonaise, soit surtout et toujours comme courtisan acconnpli, particulièrement bien vu de Jagellon, du puissant voyévode de Hongrie, Jean Hunyade, enfin du pape Nicolas V. Ce dernier Thonorait d'une faveur exceptionnelle et désirait vivement le faire passer de son canonicat à une dignité supérieure. Mais il fut un courtisan dans le sens élevé du mot. Si par son intelligence et son jugement éclairé il sut plaire à Jagellon et à Hunyade, ce fut sans doute par son savoir étendu qui perçait dans l'élégance de ses discours et de ses entretiens qu*il sut gagner la sympathie du grand protecteur de l'humanisme assis sur le trône pontifical, et l'amitié des plus fameux humanistes de son temps. C'est ainsi qu'il entretint de longues et cordiales relations avec le célèbre Véronais Guarino qu'il avait probablement connu au cours d'un de ses nombreux voyages en Italie, ou de ses missions à Rome, en 1426 et 1427. Plus tard, nous voyons un écho certain de ces affectueux rapports dans les lettres que Lasocki adresse à Guarino, à Ferrare, où sur ses vieux jours, celui-ci s'était fixé, après une existence des plus agitées ^), dans le dessein d'y mettre en oeuvre, à l'université ou dans sa propre école, les rares aptitudes pédagogiques qui lui avaient valu, à côté de Vittorino de Feltre, le plus éclatant renom parmi les maîtres de cette époque. Les écoliers du monde entier se pressaient à Ferrare, au pied de la chaire de Guarino, où dans l'établissement qu'il avait ouvert pour y étudier non seulement le latin, mais le grec qu'il avait appris autrefois à Constantinople, ainsi que les nouvelles

') Voir Sabbadini, Vita di Guarino Veronese, Genova, 1891, p. 88 ot suiv.

règles de rhétorique et de poésie, créées et professées par les humanistes. Des lointaines contrées septentrionales, de l'Allemagne, dé la Hongrie, de la Bohême, de la Pologne, les jeunes gens accouraient en foule à ces leçons i). C'est à Guarino que les Hongrois sont redevables de leur meilleur poète latin, Jean Pannonius. Lasocki poussa alors plusieurs jeunes Polonais à se rendre à Ferrare, et s'intéressa ensuite par correspondance à leur sort et à leurs progrès. Les élèves particuliers de Guarino formaient pour ainsi dire une famille dont il était le père, le tuteur; ils travaillaient sous la surveillance du maître qui leur prodiguait les conseils et les indications^). Guarino, dans ses lettres à Lasocki, parle de deux Jean, sans doute parents de ce dernier; il les appelle tantôt «fîlii nostri« tantôt «nepotesa. Il aurait fallu, dit-il, avant tout leur apprendre l'italien. Us sont une fois nommés Jean et Zawisza^). Ce Zawisza écrivant à Lasocki et l'entretenant de sa situation se qualifie d'Oporowski*). Il est aussi fort souvent question d'argent dans cette correspondance; Guarino gémit sur sa misérable position et implore des secours du ton habituel aux méridionaux parlant à des Crésus du Nord. Il ressort évidemment de cet échange épistolaire que Lasocki s'était mis autrefois sur un pied assez familier avec l'illustre Italien.

Il ne parvint jamais à de grands emplois. Son attitude au concile de Bâle, où il se prononça pour la suprématie des conciles sur le Saint-Siège, lui aliéna Eugène IV; plus tard Casimir Jagellon s'opposa au désir de Nicolas V qui voulait élever son diplomate préféré à un évêché, et pensait môme à le revêtir de la pourpre cardinalice. Malgré ses capacités, malgré le rôle prépondérant qu'il avait

') Voigt: Wiederbelebung des Alterthums 1, 558. Voir Sabbadini, La scuola e gli studi di Guarino (Catania, 1896) p. 26. «) Sabbadîni, Vita etc. p. 139, 140.

») Voir Ma. Jag. 17H, p. 482-484 et Ms. Jag. 1956, 965. *) L. c. 967

joué dans son pays, avant l'expédition de Warna, il ne fut pas promu à i'épiscopat. Il mourut en 1450, entouré de respect et d'estime. Elgot écrit au sujet de Lasocki en 1439: )>I1 avait une bienveillance innée de pensée et de sentiments à l'égard des gens de bien ^)«. Son autre ami, Dhigosz, dans une chaleureuse commémoration, l'appelle: »vir mirae industriae et ingenii sublimis et praeclari... doctrinae et prudentiae cultor praecipuus *)«.

Fort différent de Lasocki et de tout autres inclinations fut Stanislas Ciolek. Il n'appartient pas au cercle d'Oleénicki; Dtugosz lui dénie capacité et intelligence, ce dont il est coutumier à l'égard de ceux que lui ou son auguste protecteur n'aimaient pas. Si néanmoins nous lui consacrons ici quelques lignes c'est que, dans le mouvement des esprits de son temps, il est bien, et par son caractère, et par sa féconde activité, de la génération avancée, et qu'il mérite de figurer au nombre des apôtres du progrès. Ce qui frappe en lui de prime abord ce sont les défauts communs à toute cette classe de lettrés. Remarquable comme styliste, ce que Dlugosz lui-même ne peut s'empêcher de reconnaître, il se distingua de bonne heure par cette «dictandi peritia« dans la rédaction des documents officiels. Admis à la chancellerie royale, il contribua incontestablement à relever, à améliorer la manière d'y écrire les actes et attira bientôt sur lui l'attention de ses supérieurs. Il est plein d'ambition, d'ardeur à se faire un nom. Mais sa plume fut aussi intempérante qu'habile. Quand Jagellon convola en troisième noces avec Elisabeth Granowska, veuve et d'âge plus que mûr, le jeune secrétaire royal (1417 à 1420) se fit l'interprète du mécontentement public et donna libre cours à sa verve malicieuse

') Cod. epist. II. 401.

*) Dïugosz, Hist. T. V, 79.

dans U'.i pamphlet où, sous la fiction d'une fable mettant en scène des animaux, le roi et la reine étaient cruellement critiqués. Ciolek avait un certain talent poétique, des dispositions naturelles à la plaisanterie et à la satire; mais en cette circonstance il dépassa la mesure, et Tinvective humaniste revêt dans son libelle le caractère d'une grossière trivialité. Il y décrit un conseil tenu par les bêtes, le lion étant devenu veuf, l'ambassade dépêchée à Tâne. enfin les fiançailles du lion avec... la truie. Dans ce monde d'animaux, il fait intervenir on ne sait pourquoi. Saint Paul et Saint Jean l'évangéliste. L'ensemble produit une pénible impression ^). L'auteur reçut promptement le châtiment mérité de son impudence; il fut destitué de sa place à la chancellerie royale. Mais s'il avait la verve acerbe d'un humaniste et le talent de tourner les gens en ridicule, il avait aussi comme eux, l'art de se rendre indispensable, et de réoccuper le poste dont on l'avait chassé. Vice-chancelier en 1423, Cioiek va désormais marcher d'un pas ferme vers le but qu'il sest assigné. En 1426, à la mort d'André Laskary, évêque de Posen, il projette d'en devenir le successeur. Il fait alors mouvoir tous les ressorts dans le pays, à Rome et contre Rome, qui soutenait un autre candidat et considérait Cioîek comme un homme compromis, entaché d'égoïsme et de simonie 2). Toute une avalanche d'écrits sur cette affaire s'abattit sur le Saint-Siège. Jagellon, Sophie, sa quatrième femme, Witold essayent de circonvenir le pape, et c'est sans doute Ciotek qui tient la plume, car dans ces missives on sent la chaleur d'un plai-

*) Codex epist. I, 1, 47. Voir le portrait de Ciolek dans Dîugosz. Catalogue des évêques de Posen. Opéra I, 510. Il vaudrait la peine de réunir ses oeuvres, de les étudier, de rechercher la paternité des vers contenus dans le manuscrit de Koenigsberg n. lôôô (Caro, Liber Cancellariae, I, 8). de vérifier jusqu'à quel point il est exact qu'il ait rédigé beaucoup d'inscriptions, de publier ses ouvrages inédits, comme le poème sur Cracovie du man. de l'univ. de Prague N. VI, A. 7 (Prochaska, Codex Vitoldi p. 1067).

«) Theiner. Mon. Fol. II, 33. Codex Vitoldi 748, 768.

doyer personnel, et on y trouve parfois des comparaisons dignes d'un humaniste acerbe. La reine Sophie lui donna en ces circonstances le plus constant appui, et c*est sans doute grâce à elle que Jagellon voulut bien ne plus se souvenir des offenses anciennes et les pardonner. C'est encore la reine qui le fit nommer vice-chancelier. Aussi Ciolek lui consacra-t-il une pièce de vers où nous trouvons, à propos de Tàge de la princesse, cette belle image:

Ut ver tendens ad aestatem.

En 1427, malgré les menées d'une vive opposition, malgré Zbigniew Oleénicki, il obtint le siège épiscopai de Posen. Nous ne nous attarderons pas au récit de sa carrière en cette ville. Notons seulement que ce remuant personnage qui rassembla une foule de documents historiques et de modèles d'actes de chancellerie, possédait une magnifique bibliothèque et qu'il »légua beaucoup d'ouvrages excellents à l'église de Posen «i).

Cioîek est une figure extrêmement curieuse, un type qui rappelle chez nous certains humanistes italiens, non sans analogie parfois avec les «Raubritter» du moyen âge en train de disparaître. Rempli de lui-même et de ses vues personnelles, il poursuit leur réalisation avec une impudence effrontée, et ne recule ni devant une calomnie,

*) Caro a publié un recueil de documents sous le titre de: Liber cancellariae St. Ciolek, composé expressément pour servir de modèle aux écrivains de chancellerie et en même temps dans un but historique. On y trouve deux compositions à demi-poétiques : les lettres de la rose et de mai, écrites dans un style excessivement fluide et imagé, fort maniérées, mais tout empreintes du sentiment de la nature (II, n. 76 et 77). Il est fort possible que l'épitre fleurie adressée en 1427 à Jagellon par la reine Sophie (Codex Vitoldi, p. 783), étrange spécimen de lettre d'amour, encombrée de figures et d'euphuïsme, soit due à Stanislas Ciolek. Ce serait Tune de ses compositions les mieux réussies. Elle est vraiment classique dans son excentricité et, dans ce genre, le XVIII-e siècle n'a rien imaginé de plus précieux.

ni devant une injure, lorsqu'on essaye de lui barrer le chemin ^). Il est fort à Taise sur le parquet glissant de la cour, et si le pied vient â lui manquer, il ne tarde pas à reconquérir la place perdue; ses chutes Télèvent même. Sa jovialité lui assurait des bonnes grâces auxquelles venaient se joindre des honneurs dont il était moins digne. Nous aurons encore occasion d'en parler^).

Grégoire de Sanok fut un tout autre homme. Evêque, lui aussi, dans la seconde moitié de sa vie, il se tint éloigné de la politique, de ses froissements, de ses passions, et lui préféra les »mansuetiores Musaecc La biographie que nous en a laissé l'humaniste Callimaque lui tresse les plus pures et les plus belles couronnes: il est proposé en exemple comme Tidéal accompli de l'humaniste et la postérité a pris trop à la lettre cet éloge enthousiaste. Malgré que le portrait tracé par Callimaque soit visiblement flatté, nous n'en aurons pas moins recours à cet intéressant panégyrique, semé de traits individuels qui peignent sous les plus vives couleurs cet homme remarquable, à part dans son époque et dans son pays.

D'une valeur morale bien au dessus de celle de Cioiek, il se rapproche de Lasocki auquel l'avaient uni une afOnité de moeurs et un commun séjour en Hongrie, oii tous les deux passèrent quelques années. Dans sa jeunesse, il fut animé de cette ardeur qui distinguait alors les humanistes. ))A douze ans il partit en voyage, au hasard de la fortune», dit Callimaque. Après quelques études à Cracovie, il parcourut pendant cinq années l'Allemagne, «jusqu'au delà de l'Elbe», s'assimilant »la langue étrangère «au point de la parler aussi bien que sa langue maternelle.

*) Voir sa lettre à Oleénicki, en U28. Codex Vitoldi, p. 788.

*) Caro dit sur compte, non sans quelque exagération, dans le Lib. cancell. II, 37 : ... ist jeder Zoll an ihm ein Humanist. Der Geist des Kloster s von San Spirito in Florenz und anderer witzelnder, disputirender, philosophirender, klatschender und reimender Conventikel in Italien, herrscht in diesem Manne gewaltig.

Mormwski. U. 2

prélude et passage à cette vie future, seule digne objet des préoccupations humaines. La philosophie était le guide le plus sûr dans cette xoie. Tout à coup, au commencement du XV-e siècle, chez nous, comme ailleurs du reste, on cesse de s'absorber dans cette contemplation et on songe à rhistoire. L'homme, lui-même et en dehors de toute considération du salut de son âme, devient un sujet d'examen et de recherches. Diugosz dit, dans la vie. de Zbigniew:

)>Raro aliis studiis quam historiarum utebaturcc; il affirme

donc qu'Oleénicki attachait à l'histoire une importance capitale. Nous savons d'un autre côté que, dans son jeune âge, il rédigea des impressions et des aperçus historiques*). Plus tard il se complut toujours à cette science, et c'est bien à lui que la Pologne est redevable du grand chroniqueur Dïugosz et de son magnifique ouvrage. Dans l'introduction de ses annales, Dlugosz s'élève contre toutes les opinions consacrées, en prétendant que l'histoire instruit l'homme bien mieux que la philosophie, en parlant de la douceur qu'on trouve à vivre avec les ancêtres (dulce est in ter maiorum versari commercia). proclamant, sous l'inspiration d'Oleénicki, qu'une forme soignée est indispensable à l'histoire. Il recherche le suffrage de «ces esprits délicats de notre temps qui n'approuvent que les écrits d'une grâce cicéronienne« (delicata nostrae aetatis ingénia, quae nihil probant, nisi quod TuUianam repraesentet venustatem). Il arbore donc l'étendard de ce cicéronianisiiie qui depuis Pétrarque avait été le mot d'ordre de tous les novateurs. Dans cette âme de Dïugosz qui, à tant d'autres égards, appartient au moyen âge, s'est glissé ce rayon de la nouvelle aurore. Dans son livre, il note expressément, à l'année 1322, la mort de Dante, «excellent et illustre poète italien « qui a écrit curieusement (curiosissime) sur le ciel, le purgatoire et l'enfer et dépeint dans son poëme les

') Au sujet de cet essor des études historiques voir Zeissberg, Die poln. Geschichtsschreibung des Mittelalters, p. 177 et suiv.

hommes vertueux et les méchants. En môme temps les manuscrits des oeuvres de Pétrarque et de Boccace se répandaient en Pologne, et mieux encore que ces livres, le Midi nous envoyait de vaillants pionniers pour préparer les voies à suivre.

C'est auprès de l'évoque de Cracovie que s'assemblaient tous ces esprits tourmentés du môme zèle, nourrissant les mômes espérances, partageant les mêmes goûts. Membres du chapitre ou de l'université, ils trouvaient en Olesnicki un guide qui savait les intéresser à un but, et diriger leurs efforts communs. Nous avons déjà parlé de Jean Elgot. Il fut pendant longtemps, de 1433 à 1452, le bras droit de l'évoque, son officiai, son vicaire »in spiritualibus«, et l'étroite amitié qui les unissait ne fut rompue que par la mort, en 1452. Elgot rendait compte à son protecteur de tous les événements de quelque importance, en de fréquentes lettres d'une bonne latinité où il touche aux sujets les plus variés. 11 y aborde toutes les questions avec ce talent dont parle Dlugosz à son sujet i); Elgot — latiali eloquentia redolens — dans cet art épistolaire créé par les humanistes et cultivé par eux de préférence, n avait à redouter la comparaison avec personne, pas même avec les meilleurs modèles — in componendis ornatissimis et disertissimis litteris pro illa aetate nulli secundus.

La plus vive affection que fortifiait la communauté des armoiries, l'attachait à'Qlugosz. Celui-ci, sans avoir le talent épistolaire de son ami intime, se mit, comme lui, et de tout son coeur, au service d'Oleénicki. Administrateur habile des domaines et des intérêts pécuniers de son seigneur, il n'apporta pas moins de zèle à le seconder dans ses travaux intellectuels ou moraux. Son intérêt personnel allait ici de pair avec les intérêts de l'évêque, car Diugosz fut, dans l'oeuvre de l'adoption et de la propagation des auteurs classiques, un véritable intermédiaire entre le Midi

') Dîugosz, Hist. V, 117.

livre précieux, comme cette magniiique généalogie des dieux de Boccace, une merveille dont s'enorgueillit la Bibliothèque jagellonienne ^); c'est là qu'il contracta pour l'antiquité, pour les écrivains dédaignés ou peu connus, cette sympathie si ingénieuse et si constante. Son biographe raconte que parmi les ouvrages qu'on lui transmettait de tous côtés se trouvèrent «certaines comédies de Plaute« et que Grégoire en fut si ravi qu'il en fit sa lecture favorite et «se mit même à composer une comédie originale d'après cet ancien modèle». Malgré que dans la biographie ce détail soit placé avant le récit du voyage en Italie, nous osons avancer qu'il y a ici une erreur chronologique ^).

L'imitation des comédies anciennes fut fort en honneur chez les humanistes. Le premier essai de ce genre, la »Philologia« de F^étrarque n'est pas parvenu jusqu'à nous; mais nous avons une foule de productions analogues, telles que le »Paulus« du fameux Vergerio, la Poliscène de Leonardo Bruni, enfin la célèbre «Chrisis» d'Enéas Piccolomini. Cet engouement pour les comédies de Plaute atteint à son apogée dans la première moitié du XV-me siècle, alors que Nicolas Cusanus apporte d'Allemagne à Rome le manuscrit de douze pièces inconnues du maître romain (1427). Cette grande découverte mit la comédie antique au premier plan des préoccupations des savants'^). Grégoire de Sanok suivit donc le mouvement de son siècle, et ce simple trait atteste l'activité de son esprit auquel ne furent • étrangères aucune des aspirations de sa génération.

En 1440 il fut arraché à ses calmes occupations, à sa tranquille retraite de Wieliczka. Ladislas, élu roi de Hongrie, l'emmena dans son nouveau royaume, à titre de cha-

*) Ms. Jag. n. 413, Voir Zeissberg. Poln. Geschichtsschreibung H46.

*) La chronologie de cette biographie est très vague et très arbitraire. Chose caractéristique; il n'y a aucun manuscrit de Plaute à la bibliothèque jagellonienne.

■) Creizenach, Geschichte des neueren Dramas I, ô72.

pelain. L'amL le frère d*esprit et de çroût de Gréçroire, Nicolas Lasocki, occupait aussi auprès de ce prince d importantes fonctions. Cependant nous retrouvons «iréiroire en Pologne en 1444; de retour en Honirrie, encore avant la journée de Warna, où devait se décider le sort de s*.>n souverain, il s'y établit alors pour quelque temps. Lasocki Timita. Peut-être celui-ci ne voulul-il plus affronter les reproches et la colère de ses c )mpatriotes. tandis que des attaches intellectuelles retenaient Gréiroire.

Lasocki et (îrégoire furent particulièrement l)ien accueillis de Jean Hunyade qui, après Warna, devint le premier personnage de son pays, dont il ne tarda pas à être élu gouverneur (1446). Cet homme aus5?i éminent dans la paix que dans la guerre, sut par des moyens ditTérents retenir auprès de lui les deux transfuges polonais: il chargea Lasocki d'une mission à Rome, en 1448 M, et confia à Grégoire Téducation de ses deux tils. Ladislas et Matthias. Dans la magnifique résidence d'Hunyadvar que restauraient alors deç architectes et des peintres italiens. Grégoire jeta les premières semences du savoir et de la civilisation dans l'àme du jeune homme qui devait plus tard, sous le nom de Matthias Corvin, être un modèle de toutes les vertus royales. Les rapports de Grégoire avec le chancelier de Hunyade, Jean Vitéz de Zredna, imitateur des anciens et vaillant pionnier de la renaissance •), agirent sans doute fortement sur le précepteur des enfants royaux. Cette influence dut grandir encore lorsque Jean Vitéz, nommé évêque de Gross-Waradyn, a|>pela auprès de lui Grégoire, à titre de chanoine de son chapitre. Cette cour épiscopale devint un foyer de lumière, un asile de l'étude. Le fameux Paul Vergerio y passa ses derniers jours, et les »jeux oratoires», où les humanistes faisaient assaut desprit et d'érudition étaient les passetenips habituels do

*) 8zujski. Codex epist. I, 2, 51 et 311.

*) Fraknoi. Matthias Corvinus (1891), p. *^91.

cette réunion d'élite. Zbigniew Olesnicki lui-même fit de pressantes instances pour obtenir communication des trésors renfermés dans la bibliothèque du grand prélat» et dans le spectacle de cette ruche savante d'où s'épandaient les lumières puisa des encouragements et des exemples i).

En 1450, Grégoire revient en Pologne, où il semble enfin aborder au port, après une existence des plus agitées. Il est promu archevêque de Léopol en 1451, malgré l'opposition de Zbigniew Olesnicki qui trouvait Grégoire trop imprégné de moeurs étrangères, ()>veluti iam in externes mores degenerasseta). Etait-ce du séjour en Hongrie, ou de la culture humaniste que Zbigniew voulait parier? Probablement et de l'une et de l'autre.

S'il faut en croire Callimaque, les craintes de Zbigniew n'étaient pas sans fondement. Les opinions peu orthodoxes de Grégoire sur le divorce, les fêtes religieuses, étaient assez déplacées chez le pasteur d'un grand diocèse; d'un autre côté les conceptions progressistes de l'humaniste secouant le joug d'Aristote, sans parler de l'antipathie que Grégoire témoigne ouvertement aux Franciscains-observants, réformateurs zélés des règles monacales, protégés chaleureusement par Zbigniew, durent alarmer ce dernier.

Grégoire compensa ces défauts par de sérieuses qualités. Il introduisit l'ordre et la discipline dans son diocèse dévasté par de fréquentes incursions de Tartares, et fut un administrateur de premier ordre; il bàlit à Dunajow, petite ville où il se plaisait à résider, une forteresse militaire c|ui devint aussi une forteresse de l'esprit-).

Les dernières années de sa vie s'écoulèrent au milieu des occupations (|ue lui imposait la direction de son diocèse, et des travaux intellectuels auxquels il ne cessa de s'adonner. Hospitalier pour l(*s étrangers, il sut attirer Philip|>e Buonaccorsi qui, |)lus tard, devait jouer un si

') Codox episl. I, 2. 87, 92.

-i \'oir à ce siijot Finkel. ViLa (iregoiii . . . aiictore Gallimacho. Léopol, 1891, p. 10 et siiiv.

grand rôle dans la vie intellectuelle de la Pologne. A la cour de rarchevêque s'épanouirent les traditions de Gross- Waradyn. Aux facéties pour lesquelles, comme tous les humanistes, il n'avait que trop de penchant se mêlaient des discussions et des entretiens plus graves. Et c est ainsi que se forma un asile des belles-lettres aux confins mêmes de cet Orient qui émergeait à peine des flots de la barbarie. Nous comprenons Tirritation du prélat contre les ivrognes qui troublaient son repos et sa quiétude, blessaient son urbanité; nous comprenons aussi son impatience contre les prêtres qui accentuaient le latin, au mépris de toute règle, et offensaient ainsi sa délicatesse d'humaniste ^).

Dïugosz, relatant la mort de Grégoire, en 1477, relève avec une insistance particulière les «studia humanitatis<c de l'archevêque et l'appelle «amant des Muses». 11 fut en effet un des meilleurs poètes latins de sa génération en Pologne, un digne émule et successeur des Swinka et des Ciolek; et on ne saurait ne point regretter qu'il nous soit si peu parvenu de ses épigrammes, de ses épitaphes et de ses vers satiriques. Il nous apparaît isolé comme une belle plante exotique, au milieu d'une société incapable encore de l'apprécier et de l'imiter. C'est à son biographe qu'était réservé la gloire de populariser cette remarquable figure. Callimaque sans doute s'attacha à peindre son héros, mais il se peignit aussi lui-môme et tout en embouchant la trompette à la gloire de son Mécène, il célèbre la sienne propre, et sonne un éclatant réveil à ses contemporains.

Avec Grégoire de Sanok nous sommes sorti un instant de notre sujet, c'est-à-dire de l'époque de Zbigniew Oleénicki, pour empiéter sur celle qui la suivit Cependant, comme nous l'avons vu, ces deux hommes ne furent pas étrangers l'un à l'autre; il est même probable que c'est

') Vita Gregorii, éd. Finkel, p. :^8. Voir maintenant la charmante édition de M. Miodonski. Cracovie 1900.

à la recommandation de Zbiy:niew que le roi Ladislas entraîna Grégoire en llonorrie. Plus tard, Zbigniew demandant à l'évèque Vitéz un exemplaire de Tite-Live, ajoute que Gréyioire pourra porter de Hongrie en iN>logne le manuscrit désiré. En dépit de certaines hardiesses de Grégoire, ces deux hommes furent liés par la communauté d'ardeur pour les nouveaux courants, pour la poétique, la rhétorique, qui prenaient alors une attitude aggressive envers la dialectique, cette dominatrice toute-puissante au moyen àgr.

C'est par dilïérentes voies que pénétrèrent au loin dans le Nord tous ces germes d'avenir. Les voyages hors du pays et la venue d'étrangers en Pologne jetèrent sans aucun doute plus d'une semence fertile qui peu à peu devait porter ses fruits. Citons h* nom, illustre entre tous, d'un homme qui ne fît que passer en Pologne, et qui comptait parmi les plus brillants humanistes de l'époque. Lorsque Jagellon, en 1424, se maria pour la quatrième fois et épousa la princesse ruthène Sophie, on vit, sur la grande place de Cracovie, un jeune homme dont la gloire devait éclipser un jour celle de la plupart des princes et des magnats au milieu desquels il se trouvait dans le cortège royal. François Philelphe revenait précisément de Constantinople où il avait rempli une mission politique que lui avait confiée la république de Venise. De Bude, où il avait séjourné auprès du roi Sigismond, il était arrivé à Cracovie, sur l'invitation de Jagellon, et il releva l'éclat des solennités nuptiales en y prononçant un discours. Un abime séparait sans aucun doute l'âme de l'orateur de celle à moitié barbare du royal époux, à peine échappé aux ténèbres de l'ignorance. Mais le semeur de paroles coudoya ici l'homme d'action qui allait introduire des milliers d'êtres dans la grande famille européenne. L'avenir allait effacer de plus en plus la distance qui s'étendait alors entre ces deux hommes. Malheureusement Philelphe n'a fait que men-

tionner ce séjour, sans nous faire part des impressions qui durent agiter son àme ^).

Vingtansaprès, un compatriote de Philelphe, non moins fameux que lui, s'exprimait avec dédain et mépris sur les Polonais et leur culture intellectuelle. Il est vrai que des passions politiques inspiraient ce dédain, démenti plus tard par l'auteur lui-môme de cet injuste et malicieux pamphlet. Nous voulons parler d'Enéas Sylvius Piccolomini. En 1445, lorsque les relations se tendirent entre la cour de Vienne et la Pologne, à cause des compétitions pour la couronne de Hongrie, et qu'en Pologne on répandait à dessein la nouvelle que Ladislas avait échappé au désastre de Warna, Enéas Sylvius adressa au chancelier (qu'il ne nomme pas) de la reine Sophie, mère du héros de Warna, une lettre mordante, où il reproche au dit chancelier l'écrit adressé aux Hongrois et en persifle la latinité. Le grand humaniste tourne en ridicule les grades académiques de son correspondant (qui licenciatus es Cracoviae), se moque de son mauvais style et, en même temps, de la misère et de la pauvreté de la Pologne: «Car qu'avez-vous en Pologne, sauf des forêts et des racines; la bière est votre boisson, le boeuf votre nourriture». Cet aliment grossier indignait le goût raffmé de Tltalien. Du reste toute cette épître est remplie d'ironie et de sarcasme*).

Enéas Sylvius (ou Silvius) qui, plus tard, fut le pape

') Voir Pii Secundi Uoininentarii. Francofurti 1614. On y a ajouté les lettres de Jacobus cardinalis Papiensis. Voir p. 469, la lettre de Philelphe à ce Jacques Piccoloini ni (1464): [s Vladislaus re\ admodum senffx me oratorem imperatorium per nuntium invitât ad nuptias. Quare profectus Cracoviara non modo eis interfui nuptiis, sed orationem et huiusmodi (sic! sans doute: ctiam habui) nuptialein in maxima regum principumque et variarum gcntiuin inultitudine. Voir encore Uosmini, Vita di Fr. Filelfo. Milano 180S. T. I, p. 13.

•) Elle a été reproduite par Voigt dans «Archiv fur Kunde ôsterreiehischer Geschichtsquellen». T. 16, p. H74 et suiv. L'écrit du chancelier de la reine Sophie est publié dans le Cod. Epist. édition Szujski, l 2. 4.

Pie II, n'aimait pas les Polonais. Dans les conflits de la Pologne avec l'Ennpire et l'Ordre teutonique il prit presque toujours parti pour les Allemands, sans ménager à la Pologne les plus sévères critiques, affirmant par exemple que le peuple polonais est menteur »Polonorum genus mendax est« ^). Ce furent sans doute les faux bruits répandus sur Ladislas Warnenczyk qui lui inspirèrent ce cruel jugement 2). Nous devons cependant reconnaître qu'il a exercé à beaucoup d'égards une vive influence sur la renaissance en Pologne. Si Ton a pu à juste titre affirmer qu'il fut un des premiers et meilleurs ouvriers de la civilisation de l'Allemagne, l'intermédiaire le plus actif entre le Midi et le Nord, on ne saurait contester non plus qu'il n'ait par ses écrits, ses conseils, ses ordres, poussé la Pologne dans la voie du progrès. Dans le Nord on le considérait comme le plus illustre des représentants des doctrines nouvelles, comme le légitime hériiJer de l'éloquence latine, et, vers 1450, on le considérait avec un étonnement presque égal à celui qu'excita parmi les hommes du commencement du XVI-e siècle, le grand Erasme de Rotterdam.

Enéas Sylvius passa de Bâie en Allemagne en 1442, et fut admis à la chancellerie de Frédéric III, sous le chancelier Gaspar Schlick. Cet acte eut des conséquences incalculables pour l'histoire intellectuelle des peuples du Nord. Souvent, il est vrai, le secrétaire italien murmurait contre son entouraire, se trouvait à l'étroit, étouffait au milieu de ses collaborateurs; mais malgré ce mécontentement, ses écrits, ses mémoires, ses entretiens, si brillants de forme, si graves ou même si lestes de fond, semblaient à ces enfants des brumes septentrionales le chant d'une sirène, enivrant et séducteur. Cet apôtre de l'humanisme, à Vienne, en pleine scolastique, soutenait hardi-

') Voigt. 1. c. 368.

*) Il avait déjà dénigré précédemment Warnenczyk, s'efforçanl de rabaisser les mérites des victoires de ce dernier sur les Turcs. Voir Dïugosz. llist. IV. (>91.

ment Timportance et les droits de la poésie et affirmait que la lecture des poètes était bien plus fructueuse que celle de tous les traités scolastiques. Ces audacieuses théo* ries eurent peu d'écho à Vienne et en Autriche. Enéas se plaint des stériles spéculations des savants, de leur routine invétérée^ des penchants grossiers des prinees aliennands qui mettent les chevaux et les chiens bien au-dessus des poètes, de l'ivrognerie et de l'ignorance des masses >).

N'ayant recueilli que l'indifférence ou le mauvais vouloir de ce côté, Enéas s'adressa alors à un Polonais qui bientôt conçut pour lui une admiration sans bornes. Et voilà qu'Enéas si hostile à la politique polonaise, si opposé aux visées de Zbigniew Olesnicki et des Jagellons sur la Hongrie, trouve dans la sphère abstraite des choses de l'esprit de chaleureux accents pour rendre pleine justice à ses amis de Pologne, compare leur ton poli avec la rusticité des Allemands sourds à sa voix, avares des applaudissements qu'il recherche, obstinés à lui refuser la renommée qu'il convoite.

C'est de Francfort, qu'Enéas Sylvius écrivit pour la première fois à Zbigniew Oleénicki en 1442. Il se présenta lui-môme à révêque dans une de ces épîtres où les humanistes se complaisaient à leur propre éloge et forçaient ainsi souvent les portes de riches protecteurs. La lettre était alors un puissant instrument de rapports suivis entre les contemporains, un pas vers l'immortalité: elle courait le monde, le plus souvent dans des vues toutes matérielles, mais aussi avec le noble espoir, qu'elle ne resterait pas à jamais enfermée dans le cabinet de son destinataire, qu'elle survivrait, et à l'écrivain et à celui à qui il l'avait adressée. Enéas était passé maître dans cet art épistolaire, qui remporta à cette époque de si éclatants succès. De ce commerce lointain, et sans aucun autre rapprochement avec Oleénicki, naquirent de durables relations.

*) Voigt: Die Wiederbelebung des klass. Alterthums (2) II. p. 281 et suiv. Le môme: Enca Silvio T. I, 281 et suiv.

))Litterarum causa inter nos benevolentia nata esU écrivait encore en 1453 le célèbre Italien à Zbigniew. Celui-ci, flatté d*avoir un si brillant correspondant, éprouvait une joie toute particulière à recevoir ces lettres, qui lui apportaient des nouvelles et, avec le partum d'une haute civilisation, des modèles de pure latinité. Four un humaniste rien n'était plus à envier ([ue cet échange d'écrits avec un grand dignitaire, qui pouvait au besoin joindre à ses louanges des témoignages de satisfaction beaucoup plus positifs. Enéas, lorsqu'il recevait une missive de Tévêque de Cracovie, en corrigeait les aspérités et souvent tirait vanité devant ses familiers de ses rapports avec le prélat.

Les premières lettres sont assez insignifiantes; mais à mesure que la confiance mutuelle grandit, Enéas. de jour en jour plus célèbre et plus connu, ouvre son âme à son illustre ami et lui montre ses ambitions humanistes. La plus ancienne lettre qui nous soit parvenue est courte et datée de 1443 ')• Elle avait été précédée de cette de Francfort f 1442) que nous ne possédons pas. Enéas y donne quelques informations politiques que lui avait demandées Zbigniew. La lettre de 1445 est toute politique 2). La lutte des Jagellons avec la maison d'Autriche pour la couronne de Hongrie en est le sujet. La position d'Enéas est en ce moment des plus délicates; encore sans titre imposant, il veut faire la leçon à Zbigniew et le retenir, lui qui précisément poussait de toultvs ses forces les Jagellons à occuper le trône de Hongrie et était l'initiateur de la politique expansive de la Pologne. Enéas qui naguère accablait de ses railleries le chancelier de la reine Sophie, parle, il est vrai, d'un tout autre ton à Zbigniew. Il fait valoir que le chancelier Gaspar Schlick ne marchande ni Tadmiration

') Aenoap Sylvii epistola(\ éd. Norimb. 1486. Nr. 31. Voir Voigt, Archiv... etc. p. 870.

*) Cod. epist. (Sziijski) 1. 2, 6.

ni les éloges à Tévêque de Cracovie, auquel incomberait le devoir d'acconimoder, de conjurer les difTérends qui se sont élevés entre les deux états, au sujet du mariage d'Hedvige, de Tappui prêté aux Hussites par la Pologne» enfin de la question hongroise. Et la politique d'extension de Zbigniew est frappée par le blâme: »Dum alienum regnum quaerunt, suum negligunt ac gentibus ac pecunia exhauriunt«. La critique était juste, beaucoup plus juste et plus profonde qu'il ne semblait alors. Elle n'en était pas moins blessante en ce moment, venant surtout d'un milieu si hostile à la Pologne.

Dlugosz considère toujours Enéas comme un ennemi »In Polonos parum propitius«, écrit-il encore, lorsque celui-ci ceint la tiare pontificale *). Et cependant il avait connu le célèbre humaniste, et s'était laissé séduire aux charmes de ses discours, à l'éclat de sa renommée. Il ne le vit sans doute pas en 1448, au moment où allant à Rome, il s'arrêta à Neustadt, près de Vienne, pour remettre au chancelier Gaspar Schlick un mémoire de Zbigniew *). Piccolomini qui en 1447 avait obtenu le siège épiscopal de Trieste, était sans doute alors en mission politique. Mais en 1450, lorsque Dlugosz au cours de son voyage en Italie et à Jérusalem, s'arrêta à Wiener Neustadt, il y trouva Enéas*). Dtugosz en cette circonstance harangua l'empereur Frédéric III, en polonais et en latin. A Taudience était présent wTévéque de Trieste, Enéas, homme de grand talent et de ferme jugement que l'on doit compter parmi les premiers écrivains de notre siècle; il est par

•) Hist. V, 278.

») Cod. epist. (Szujski) I, 2, 65.

') Voigt. Enea Silvio II, p. 17 et suiv. affirme qu'Ënéas passa cette année-là en Italie. Il avoue cependant que Ton n'a que des renseignements peu précis sur cette même année de l'existence d'Ënéas. Il est parfaitement admissible qu'Ënéas ait interrompu sa mission diplomatique, pour retourner en Autriche. Voir Bobrzynski et Smolka: Jean Dïugosz, p. 60.

son éloquence la gloire de la cour impériale, et sa voix est souvent décisive dans les afTaires les plus importantes».

C*est donc à lui que Dtugosz et ses compagnons de route s'adressèrent et remirent Técrit de Zbigniew. Enéas en fut ravi et commença à reprocher aux Allemands de la chancellerie de n'être pas capables d'écrire en si bon style, comparant les esprits «tarda et neglecta« des Allemands avec l'élégance des Polonais *). Ce que Dtugosz raconte au sujet dc^s impressions d' Enéas trouva un écho dans la lettre que celui-ci envoya à Zbigniew*). Dans cette lettre il exprime son admiration pour le bon goût des Polonais (Polonorum munditiae), qui, puisant aux belles sources italiennes les pures formes du latin, devancent en ce point et les Allemands et les Hongrois; en même temps, il annonce qu'il va envoyer en Pologne un recueil de ses propres lettres. Le ton de cette épître est très élevé; l'écrivain avait d'ailleurs grandi en dignité et Zbigniew était déjà revêtu de la pourpre cardinalice.

On en vint à de plus longues confidences où les deux prélats échangèrent des vues plus profondes, en hommes enrôlés sous le même drapeau, tendant au même but, celui de l'humanisme. Deux grandes lettres d'Enéas et de Zbigniew (1453)') prennent les proportions de véritables traités, ont tous les caractères des épîtres humanistes. Ce n'était pas seulement pour sa dignité de cardinal que Zbigniew semblait alors à Enéas digne d'une longue dissertation.

La lettre de Zbigniew débute par les compliments, les réminiscences, les formules en honneur parmi les humanistes. Enéas y est appelé «nouveau Cicéronw. Il parle ensuite des «poètesa, de leur mission, de leur importance. Zbigniew répète ici l'opinion humaniste qui plaçait la

') Codex epistol. 1, 2, 107.

>) Ibid. p. 335.

") Codex epist. I, 2, 315 et 320.

poétique et les poètes au-dessus de tout^). Puis il développe une apologie de la politique polonaise en Hongrie. Enéas s étant montré Tadversaire de cette politique^), Zbigniew en discute longuement Elle est la sauvegarde de l'Europe contre les Turcs; et en cette année de la prise de Constantinople les paroles et les arguments de Tévèque de Cracovie ont une portée considérable.

Enéas lui répondit par un copieux mémoire, à la fin duquel, persistant dans ses idées, il répète que Ladislas n'aurait pas dû convoiter le royaume de Hongrie. L'épître ellemême n'est qu'un long panégyrique des poètes que le monde embourbé dans les vieilles routines ne sait pas apprécier à leur juste valeur. C'est une véritable profession de foi humaniste, où il retrace le rôle glorieux des poètes dans le passé, et où il combat les préventions des contemporains.

11 y a des traces de cette correspondance jusqu'en 1454*). Un an après Zbigniew mourait, et Enéas Sylvius, sous le nom .de Pie 11, montait sur le trône pontifical en 1458.

Cet échange d'idées entre Enéas et Zbigniew, eut-il des résultats pour la Pologne; un écho de ces paroles tombées de si haut résonna*t-il au loin dans la société? Ces questions s'imposent en présence de toutes ces personnalités, de toutes ces manifestations de progrès, de toutes ces lueurs d'aurore qui signalent cette époque à notre attention, il était trop tôt pour que la victoire de l'humanisme fût complète en Pologne; les états voisins du Nord n'étaient-ils pas encore à peine agités des premiers frissons du réveil des esprits? La. vie intellectuelle en Pologne hasardait alors ses premiers pas; elle venait depuis peu d'être dotée d'un foyer et d'un asile,

*) Voigt. Enea Silvio, 1, 220.

*) Voir à ce sujet Voigt, 1. c. II. p. 12 et suiv.

») Codex epist. I, 2, 163.

et la nouvelle université toute pénétrée des traditions du moyen âge, reposait sur des fondements du moyen âge. Plus d'une des nouvelles aspirations put sans doute y agiter les âmes plus hardies et plus vives, et, comme nous le verrons, elles les y agitèrent en effet; mais il eût été impossible de songer au règne des directions nouvelles, là où celles qui avaient été en faveur jusqu'alors ne faisaient que de prendre corps et de recevoir leur confirmation, leur organisation. Si Dlugosz, dans les premières pages de son histoire, parle des »delicata nostrae aetatis hominum ingénia», des intelligences policées de son temps^ avides des beautés cicéroniennes, il faut rapporter ces louanges à une époque ultérieure. Dtugosz lui-même confesse qu'il n*a pu atteindre à tant de grâce et en accuse son inaptitude et son manque de savoir.

Or Dtugosz est précisément le plus bel épanouissement de ces courants exceptionnels qui, dès la première moitié du XV-e siècle, commencèrent à se#faire jour en Pologne. Il se met à écrire son grand ouvrage historique en 1455, l'année même de la mort d'Oleénicki; il paraît alors comme le glaneur chargé de recueillir les épis tombés de la main du grand semeur qui vient de s'éteindre. L'histoire de Dtugosz est le fruit magnifique des aspirations morales que provoqua et concentra autour de lui l'évêque de Cracovie. C'est le souffle de Zbigniew qui l'anime: elle est tout imprégnée des passions qui régnaient à la cour épiscopale.

On sait de quelle popularité^ parmi les auteurs de l'antiquité Tite-Live jouissait dans les cercles humanistes. A partir de Pétrarque, on tente cent fois de retrouver les livres perdus de son oeuvre; à chaque instant de prétendues découvertes viennent émouvoir les savants. Au commencement du XV-e siècle, ce culte pour Tite-Live était dans toute sa ferveur. En 1413, l'exhumation du tombeau présumé de l'historien remplit Padoue de joie. On entoure ces reliques d'une pieuse vénération, à tel point qu'en

1451 on envoie au roi Alphonse d'Aragon les restes d'un bras du grand écrivain romain. Sous le pontificat du pape Martin V, on fouille les bibliothèques à la recherche des livres manquants. Sous Nicolas V, en 1450, l'humaniste Enoche da Ascoli secoue la poussière des collections renfermées dans les couvents du Nord, espérant y recouvrer ces trésors égarés. Mais dans le Nord onétaitsousce rapport moins bien partagé qu'en Italie. On n'y songeait pas en effet à retrouver les livres qui faisaient défaut, ayant assez de difficultés à se procurer ceux qui étaient connus. Un fameux humaniste comme Enéas Sylvius Piccolomini n'avait pas de Tite-Live et devait se contenter, comme beaucoup d'autres, des extraits copiés sur un manuscrit qui lui avait été prêté autrefois ^). On comprend donc les instances pressantes de Zbigniew Oleénicki, afin d'obtenir de Hongrie par l'entremise de Dlugosz, un exemplaire de Tite-Live (1449). Le succès de ces démarches devait se faire profondément sentir dans notre historiographie. Tite-Live introduisit Dfugosz dans le sanctuaire de l'histoire. On ne saurait, quant à la forme, comparer Dlugosz à son modèle latin: il a des inégalités, des aspérités qu'il est d'ailleurs le premier à reconnaître. Il ne brille pas, comme l'annaliste romain, par les splendeurs d'une savante rhétorique, quoique lui-même ne dédaignât pas l'art de bien dire et que, en qualité de précepteur des enfants royaux, il s'attachât à leur apprendre les règles de l'éloquence. Dans son histoire les discours tiennent moins de place que chez Tite-Live. Mais il doit à ce maître l'amour de la clarté et la limpidité du style. De plus il se rapproche encore de son modèle par sa grande honnêteté personnelle, sa grande honnêteté historique^). On trouve, il est vrai, des inexactitudes dans l'exposé des faits: elles vien-

M Voigt Enca Silvio, II. 266.

*) En ce qui concerne les imitations de Tite-Live, voir Semkowicz: Examen critique de Tbistoire do Dlugosz. Cracovie 1887. p. 20 et suiv.

Morawski, H- 3

nent en grande partie de sa vive afiection pour Olesnicki, de son ardent et quelquefois aveugle amour de la patrie. )>Quod si cetera displicebunt, dit Dtugosz, afTectio certe mea et pietas in patriam non poterit culparic^ (Praef. p. IX). Dlugosz, élève de l'académie de Cracovie en 1428, confiait à ses anciens maîtres le soin de revoir et de corriger son oeuvre. C^était trop d'humilité. Par son livre il devançait de beaucoup les docteurs et l'esprit de l'université où régnait cette inféodation à la scolastique, exclusive de tout sentiment et de toute compréhension de l'histoire.

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