CHAPITRE III
Le développement de rorganisation de l'université, depuis la mort de Jagellon jusqu'à celle d'Oleânicki.
Le roi Ladislas Warnenczyk et sa mère Sophie. — Les facultés. — La faculté de médecine. — Médecins contemporains; Martin Krôl de Zorawica. — Sa vie; ses connaissances en astronomie et en mathématiques.
La faculté des décrets. — Sa mission; ses travaux. — Jean Ëlgot, Strzempinski et quelques autres canonistes. — Jacques, fils de Parr
kosz. — Défectuosités de cette faculté.
La faculté de théologie. — Sa dotation. — Les théologiens du temps, en majeure partie conoiliaristes. — Benoit Hesse. — Jacques de Paradis et sa brillante activité. ■— Saint Jean Kanty. — Autres malti'es de cette faculté. — Jean Dombrowka, factotum de la faculté. La faculté des artistes. — Les auteurs étudiés au moyen &ge. — Premières lueurs d*humanisme. — Grégoire de Sanok, Jean de Lu-
dzisko, André Grzymala.
Nouvelles chaires et fondations. — Création du Collegium minus. —
Sa destination; son importance.
A la mort de Ladislas Jagellon, son fondateur, l'université prit le deuil (1434). Les maîtres, tout aussi bien à Bâle qu'à Cracovie, célébrèrent à Tenvi les vertus du défunt, rappelèrent les bienfaits prodigués par sa main généreuse à la jeune institution. Nous avons suivi l'université sur la vaste scène du concile; nous lavons vue tenir un rang en Europe. Il nous reste à pénétrer chez elle, à
étudier ses travaux, son développement intérieur jusqu'en 1455, date de la mort du grand chancelier de Tuniversité, Zbigniew Oleénicki, évoque de Cracovie.
Le successeur de Jagellon, Ladislas Warnenczyk, ne se signala dans Thistoire de l'université par aucun acte marquant. Le règne si court de ce jeune prince aux vues larges et aux visées les plus étendues, au ))vastus animusa comme le qualifia Enéas Sylvius, s'écoula loin de la Pologne, et fut tranché par la catastrophe de Warna. Nous avons vu, lors du concile de Bàle, s'envenimer le conflit entre le souverain et l'université; nous avons entendu les admonitions, les blâmes pleuvoir sur les maîtres, et trouver un écho à Bâie même, où ces fermes confesseurs du conciliarisme semblaient parés de l'auréole du martyre. L'université prêta le secours de ses prières au vaillant souverain armé contre le Croissant, et le 8 janvier 1444, célébra en l'église de Notre-Dame de Cracovie, un service d'actions de grâces pour les victoires remportées sur les infidèles. Le recteur Strzempiiiski officia. On était alors rempli d'espérances sur l'issue de la campagne; on croyait à la défaite du sultan >). En somme le roi ne tient que fort peu de place dans la vie de l'université.
II n'en fut pas de même de sa mère Sophie, cousine de Witold, que Jagellon déjà âgé avait épousée en 1422, et que l'université entoura de la plus pieuse reconnaissance. Cette princesse ruthène, dans tout le cours de sa longue existence — elle ne mourut qu'en 1461 — se signala par une libéralité infatigable. Elle prodigua ses largesses aux églises, aux institutions religieuses, aux pauvres: son zèle de néophite, passée de l'Eglise grecque au catholicisme romain, Be manifestait surtout par le culte des reliques: souvent elle en fit apporter de Rome. Reine mère, sous Ladislas Warnenczyk, reine douairière, sous Casimir Jagellon, elle prend
*) Acta Officialia Crac. VI, 8 janv. 1444.
une part active à la politique, s'occupe de la Hongrie, échange une fréquente correspondance avec les papes Martin V, Nicolas V, Callixte III, Pie II, se dévoue entièrement à ceux qu'elle aime. Dans le registre matricule de l'université *), il est rapporté tout au commencement que, sous le rectorat d'André de Buk, c'est-à-dire en 1430, ou plus vraisemblablement en 1435, la reine Sophie s*incrivit dans ce registre )>pro participatione orationum et aliorum bonorum quae fiunt in universitate». Aussi l'université recommanda-t-elle cette ))benefactrix singularissima» aux prières de ses membres. Dans les discours où é aient glorifiés les bienfaiteurs de l'université, elle avait une place à part, comme «singularis promotor» de l'école cracovienne^). Il est donc certain que cette princesse à laquelle Dlugosz prête un caractère irritable et vers<atile, mais aussi un «cor altum et magnificum<( *), dut combler l'université et ses maîtres de faveurs toutes particulières. Nous aurons par la suite à nous occuper de son second fils, Casimir Jagellon. Entrons maintenant à l'université et retraçons son histoire à cette époque.
Deux traits saillants caractérisent toute cette période. Si jusqu'en 1434, les fondations au profit de l'université se multiplient sans cesse, se renouvellent chaque année presque, à partir de cetle date elles deviennent plus rares et l'institution doit compter sur les ressources dont elle dispose. Elles sont d'ailleurs suffisantes pour assurer son libre fonctionnement. Au temps de Jagellon, la majorité des professeurs portaient des noms allemands. Les fila de la bourgeoisie craco vienne, les Stadtschreiber, les Wigand, les Isner, après avoir conquis leurs grades universitaires à Prague, revenaient enseigner dans leur ville natale. Sous les successeurs de Jasrellon ces noms allemands
*) Album studiosorum (Crac. 1883) p. 9. ^ Codex epist. I. 2, 337.
') Hist. V, H28.
font place à d<es noms poionaiis; à côté de la boargeoieie, la noblesse fournit son contin^etit de professeurs. Ce sixafWe fait nnontpe que les nationaux^ élèves de Técole, y sont derenus maîtres à leur tour.
Commençons >par la faculté de médecine. Cette faculté, fort peu active sous Jagellon, ne le fut guère davantage, pendant les vingt années suivantes. Nous avons déjà rapporté, qu'en 1441 l'université décida de ménager au Dcollegium medicumcc, une vaste salle (stuba maior) pour les cours de médecine, et, au rez-de-chaussée du même bâtiment, des logements pour les professeurs. La femme du médecin universitaire devait aussi habiter dans cette maison ^). Néanmoins ce projet ne fut pas mis à exécution, car en 1450, l'université décrète encore une fois qu'on réparera le «coUegium medicum« et que provisoirement le professeur de médecine fera ses cours au collège des artistes: ce professeur avait refusé d'habiter le coUegium medicum, sans doute fort incommode et peu approprié à sa destination'). Ce collège fut la proie d'un incendie en 1455. Nous ne connaissons que quelques professeurs de médecine de ce temps. Poionaid d'origine, ils avaient tous acquis leur doctorat à l'étranger, car la première promotion en médecine à Cracovie, n'eut lieu qu'au XVI-e siècle. D'ailleurs ces médecins ne jouèrent jamais un rôle marquant à l'université. Parmi eux, seul Jean de Dobra fut élu recteur en 1440. Ce iean «lector ordinarius in medicinis« mourut en 1447 et légua sa bibliothèque à l'université'). Les »conclusiones« de l'université citent encore, en 1441. Jean de Ludzisko. docteur en médecine. Cet homme, jeune encore, était né en Kujawie, près d'Inowroclaw; après avoir terminé ses études de philosophie
') Conclus, univ. (1441).
') Ibid. (1460^
*) Voir Cod. bib. jag. n. b02: 1447 obiit Joh. de Dobra, dr me^ dicioae, lector ordinarius in medieinis, qui inultorum librorum copia glorifieavit librariam in Coilegio. . >
à Cracovie, il obtint la maîtrise en 1422; plus tard, s*étant rendu en Italie il fut promu docteur, à Padoue en 1433, précisément à l'époque où, sous l'inspiration de Jean de Saccis, l'université de Cracovie introduisait des réformes dans sa faculté de médecine. Jean de Ludzisko était en outre assez versé en astronomie^); de plus il s était imbu en Italie des idées de la renaissance et il se mit aussitôt à les répandre en l^ologne.
 la date de 1449, les conclusions mentionnent encore Jean Swietlik, médecin de l'université; c'est du reste l'unique renseignement que nous possédions sur le compte de ce maître. Le docteur Bernard Hesse occupe la chaire de médecine à partir de 1450. En 1458, il figure à titre d'altariste de l'autel de S. Barthélémy au château dans un procès qui lui fut intenté afin de le dépouiller de ce bénéfice. C'était, comme on l'a vu, une fondation des Szafraniec, et l'altariste était tenu d'enseigner la théologie ou la philosophie. Si l'on accorda ce bénéfice à un médecin, ce fut par suite de l'étroite communauté, qui attachait la faculté des arts à celle de la médecine, communauté que nous avons déjà constatée. Bernard Hesse mourut vers 1465 2).
Tous les médecins dont nous venons de parler n'étaient que de minces personnages^); mais le docteur Martin de Zorawica, près de Przemysl, homme d'une instruction fort étendue et très variée, mérite de retenir notre attention. C'est de lui que date le renom de l'université en astro-
') Tabulae Johannis de Lineriis scriptae per inag. Joh. de Ludzisko a. 14:24e, se trouvent d'après M. Karlinski, à la bibliothèque de l'observatoire de Pulkawa. (cf. Karl. Les instituts universitaires de Cracovie (1^64) p. 71.
*) Voir Conclus, univ. (U65).
') Dans un sermon prononcé vers 1460, il est encore parlé de Nicolas d'Ostrow et d'Herman de Przeworsk, docteurs in medicinis de Tuniv. de Cracovie (Cod. Ëpist. I, 2. BS8). Les livres de médecine xTHerman de Przeworsk se trouvent au département des manuscrits de la bibliothèque Jagellonienne, n. 800 et 813.
nomie et en mathématiques. Nous avons déjà dit qu'une des plus anciennes fondations de l'université, favorisait spécialement ce genre d'études. Si dans les universités du moyen âge le défaut le plus apparent, le plus nuisible aux progrès du savoir était le manque de chaires stables destinées à un seul objet et de maîtres spécialistes, ne passant pas indifféremment de tel enseignement à tel autre, la fondation de Jean Stobner à l'université de Cracovie tranchait heureusement sur ces funestes pratiques, en créant, au commencement du XV-e siècle, une chaire d'astronomie et de mathématiques. Cette disposition exceptionnelle était d'un bon augure pour le développement de ces sciences en Pologne.
Néanmoins nous ne trouverions que fort peu de noms de mathématiciens et d'astronomes de valeur à citer dans la première moitié du siècle, si ce n'est peut-être Pierre de Swanow ou Zwanow, bachelier en 1431, et maître à la faculté des arts à Cracovie, en 1434 Dès 1433, il avait fait un cours sur les «Theorica Planetarum«, et les propositions d'Euclide ^); il explique les tables du roi Alphonse, en 1440*). Il professe encore en 1441, en qualité de màgister artium '). Dans sa bibliothèque il possédait beaucoup d'ouvrages astronomiques et plusieurs manuscrits d'auteurs classiques. Il fut élu doyen de la faculté des arts en 1443; mais il ne tarda pas à se tourner vers la Théologie, et à enrichir sa bibliothèque de traités religieux qu'il légua à sa mort à la faculté de Théologie. Il avait obtenu le grade de bachelier à cette faculté^).
Martin de Zorawica se présente à nous avec un talent et des services beaucoup plus méritoires ^). Nous al-
») Liber l'romot. CXLIV.
') Cod. bibl. Jag. n. 550.
') Jean de Ségovie, Historia Synodi Basil. II, 957. «) Voir Cod. bibl. Jag. n. 1544 et 1709.
*) Grâce à la monographie de Birkenmajer: Martin Bylica d'Olkus. Cracovie, 1892. Voir du même Tédition de la »Géométrie d«
Ions pénétrer avec lui <iA08 le domaine dee sciences ma* thématiquee et aetronomiques; rennarquoDB à oe propoe^ «que, chez nous, tous les progrès accomplis en asironoiaia à cette époque sont dus à des médecins M-
Une partie de la vie de ce savant laborieux se passa dans des voyages à la conquête du savoir qu'il devait ensuite dispenser à ses élèves de Cracovie. L'humanisme ne fut pas étranger à ces pérégrinations. Martin commença ses études à Cracovie en 1438; bachelier en 1444, il devient maître l'année suivante. H se met immédiatement à l'oeuvre et, en 1445, commente un de ses ouvrages, nouvelle «compilation», sous le titre d'Algorismus Minutiarum, c'est-à-dire Arithmétique des nombres fractionnaires. Ce cours eut un grand succès; nous n'en donnerons pour preuve que le fait suivant: en 1447. Adalbert d'Opatowiec prit pour thème de ses leçons le traité de Martin de Zorawica, et l'université de Cracovie, si conservatrice pourtaot, ne s'opposa pas à cetijd innovation par laquelle était mi& de côté l'Algorismus de Jean de Sacro Busto, seul en usage au moyen âge *).
Martin de Zorawica était alors absent de Cracovie. Il était parti en 1445 pour l'étranger d'où il rapporta dans sa patrie toute une série de titres académiques. Dans le manuscrit n 587 de la bibliothèque de Cracovie se trouve l'élocfuente mention suivante: liber Martini de Premisiia, Poloni, magistri universitatum Cracoviensis, Lipsiensis, Pragensis, Padovensis, Bononiensis ac doctoris medicinae. Cela signifie que le titre de maître à Cracovie lui fut confirmé, nostrifié, comme nous disons aujourd'hui, dans ces universités étrangères, c'est à dire qu'il fut incorporé au nombre des magistri de ces écoles, d'après l'exprès-
Martin de l*rzeiTiysl«. Varsovie 1895. Nous sommes en outre redevables à l'obligeance de l'auteur, de fort précieuses indications.
') Birkeninajer, Martin de Byliea, p. 19.
*) Cet Adalbert d'Opatowiec, docteuren médecine, sollicite en 1465, les bénéfices vacants après la mort de Bernard Hesse (Conclus, univ.).
sion du moyen kge. Martin quitta donc le pays en 1445, et visita successivement Fraarue, Leipzig, Padoue et Bologne. Mais le séjour en Italie où il s'initia aux nouvelleB méthodes astronomiques et mathématiques et où il fut fait docteur en médecine lui fut sans aucun doute le plus fructueux. A Padoue, il rencontra probablement George* Peuerbach qui professa l'astranomie dans cette ville dp 1446 à 1448 '). Peuerbach étendit les connaissances géométriques de Martin et inspira peut-être au savant [>olonais le désir de réformer la science astronomique croulante, surannée, dépourvue de méthode et ne répondant pas à la réalité des choses. De ces relations hypothétiques, mais probables, entre le maître allemand et Martin nacjuit par la suite une émulation de travaux identiques, avec les mêmes procédés et vers le même but. Martin de Zorawica professa l'astronomie à l'université de Bologne en 5 448*) et fut reçu docteur en médecine à cette même université en 1449.
Le pays était impatient de voir revenir ce maître remarquable. 11 était attendu par Tuniversité qui lui réser\'ait la charge vacante «ordinarium locum« en médecine et, pour ce motif, s'abstenait d'y nommer un autre candidat: il était attendu par Zbigniew Olesnicki dont il avait été autrefois le médecin particulier, et qui, en proie aux infirmités de l'âge, réclamait les soins de Martin, de jour en jour plus nécessaires. Dlugosz qui se rendit en mission à Rome en 1449, devait à son retour ramener en Pologne Martin qui venait d'obtenir le grade docteur à Bologne»). Tous ces espoirs furent déçus. Quand Dlugosz arriva à Bologne, Martin avait quitté cette ville et
') Voir Birkenmajer, Géométrie de Martin, de Przemysl p. 81. Nous ne faisons ici que suivre en tout ce giiide compétent. Voir Favaro. Gli matematichi dello studio di Padova, p. 31— 3'i.
•) Birkenmajer. Martin Bylica p. 114, d'après Dallari. I Rotull dello studio Bolognese 1868, p. â6.
•) Cod. epist. I, 2, 92.
se trouvait alors en Hongrie. L'envoyé de 1 evêque de Cracovie court à Bude i); il n'y trouve plus celui qu'il cherchait, mais il y apprend que, malgré ses promesses, celui-ci s'était engagé pour un an, chez le gouverneur de la Hongrie, Jean Hunyade. A ce sujet, Dlugosz dit amèrement que Martin de Przemyél avait préféré un palais en Hongrie, à une chaumière en Pologne. C'est pendant ce séjour à la cour de Hunyade que Martin de Zorawica contracta amitié avec Jean Vitez, évéque de Waradyn depuis 1447, et hôte assidu de cette cour, foyer de lumières où des savants comme Paul Vergerius, le Grec Podachaterus et notre Grégoire de Sanok avaient trouvé un opulent asile. Dans ce cercle savant, Martin puisa des inspirations pour l'avenir et sut répondre aux questions de son bienfaiteur, l'éminent évoque, qui s'intéressait beaucoup à l'astronomie et correspondait avec Georges Peuerbach: celui-ci, sur la demande de Vitez, avait dressé les fameuses »Tabulae Varadienses«, pour le calcul des éclipses du soleil et de la lune*).
Il n'était pas aisé d'arracher le maître polonais à un milieu si attachant et si agréable. Cependant cédant aux instances réitérées d'Oleénicki, il finit par se rendre à Cracovie, vers 1450. Le mit-on immédiatement en possession de la chaire qu'on lui avait assignée, lui en donna-t-on une autre? Nous l'ignorons. Nous n'avons aussi que des renseignements fort sobres sur ses travaux médicaux, et nous ne savons pas si, en dehors de ses fonctions auprès d'Oleénicki, il fit des cours de médecine à l'université*).
*) Martin, parait-il. s'était engagé à revenir au pays, ainsi )|u'il ressort de ce passage de Dlugosz. Cod. epist. I, 2, 86: ut darem veritatem conclusioni in balneis philippensibus mutuo firmatae.
') Voir Fraknoi, Mathias Corvinus, p. 292. Ces tTabulae» sont conservâmes à la bibliothèque de la Hofburg à Vienne (Cod. lat n. Ô291); le ms. bibl. Jag. n. 606 contient sans doute les mêmes calculs.
') Il était médecin de l'évêché. Voir Birkeninajer, Géométrie de Martin Krôl p. III.
En revanche, il se signale par des ouvrages remarquables en astronomie et en mathématiques. Â peine arrivé à Cracovie, il publie un traité ^véritable attentat contre une des autorités sacrées du moyen âge: les théoriques et les tables d'Alphonse, qui, depuis deux cents ans, passaient pour le dernier mot de la science astronomique«. Ces tables avaient été composées à Tolède en 1251, par une quinzaine d'astronomes arabes et juifs, à l'instigation d'Alphonse X, roi de Castille. »Les canons et les tables établies sur cette base, tendent à faire concorder toute l'astronomie antique avec les observations et les découvertes opérées pendant la période arabe«. On ne tarda pas cependant à s'apercevoir que ces tables étaient en désaccord avec le ciel, qu'elles contenaient des erreurs; mais ce ne fut qu'au XV-e siècle qu'on se décida à des travaux »quo possent salvari apparentia astrorum<( ^). Le traité de Martin de Zorawica, portant probablement le titre de »Correctiones tabularum Alphonsi«, était un essai devançant, paraît-il, le fameux ouvrage de Georges Peuerbach, qui eut tant de retentissement dans la seconde moitié du XV-e siècle*). Le livre de Martin diffère assez de celui du savant viennois; nous ne prétendons cependant pas nier que la fréquentation de ce dernier à Fadoue n'ait eu beaucoup d'influence sur le plan et les idées scientifiques de l'écrivain polonais. Martin de Zorawica sentait parfaitement l'insuffisance de la science astronomique de son temps. Il se mit donc résolument à la rectification des erreurs et créa une théorie en vertu de la quelle le calcul des phénomènes astronomiques devait exactement correspondre au cours des planètes, de la lune,
') Voir là-dessus Birkenmajer. Martin Bylica, p. 25, llô.
») Voir Aschbach, Geschiehte der Wiener Universitât (1865) p. 488. Peuerbach écrivit aussi des »Tabulae eclipsium »(ibid. 489). Martin de Zorawica composa de même un traitée de eclipsibusc Voir Birkenmajer, Martin Bylica p. 24. Les rapports entre ces deux savants ne sont pas encore suffisamment éclaircis.
no
è^ Tapparition des éclipses, des solstices et des équinoxes. C'était redresser les procédés défectueux jusqu'alors en usage, rekver une science en péril, et Tannée 1543 devait enfin mettre le sceau à tous ces vains eiTorts libérateurs.
Martin composa pour 1451 et 1452, peut-être même pour les années suivantes, des almanachs, appelés judicia où étaient consignés les pronostics des phénomènes célestes, calculés astronomiquement une-année à l'avance ^). Son ouvrage sur la géométrie, ou plutôt sur l'arpentage, quoique moins original au point de vue mathématique et inspiré par Georges Peuerbach, présentait une valeur beaucoup plus considérable 2). Le dernier enfin »des écrits aujourd'hui connus de Martin de Zorawica porte le titre de »Canones super Calendarium((. Il fut composé en 1456, visiblement dans le but d'établir les principes d'un calendrier perpétuel. L'auteur avait sans doute été poussé à ce travail par le mémoire du concile de Bàle sur le projet de réforme du calendrier Julien, propo^é par le cardinal Nicolas de Cuse, mémoire que Strzempinski avait communiqué à funiversité de Crac()vie«. Martin mourut vers 1460, après une existence des plus remplies. En dehors des ouvrages dont nous venons de parler, 14 a encore laissé des commentaires sur le wQuadripartituma de Ptolémée; il étudia aussi l'wAlmagest» l'unique canon scientilique que nous ait légué l'antiquité en astronomie.
Son érudit biographe le considère comme une personnalité d'un mérite bien supérieur <\ celui de beaucoup
•) Voir Bipkenmajpr. Martin Bylica, p. 24 et 116. L'obligation de composer lo calendrier annuel incombait à lu chaire Stobner: Alraanî\ch quoque siiigulis annis universitati praesentabit, lisons-nous à la date de 14-76 dans le Cod. dipl. univ. Crac. III, 47. Nous ne saurions pourtant en inférer que Martin de Zorawica, déteniiit cette chaire en 1450—52.
') Voir Birkeninajer au sujet des rapports entre ce traité et les ouvrages du malhématicien padouan Beldomandi, ainsi que les théories de I^euerbach. Géométri*' de Martin Krol p. 79,80.
ie savants uûiversellement célèbres. C'est sans doute à lui que raeadémie craeovienne fut redevable d'être coirsidérée à partir de cette époque, comrme un brillant foyer des études mathématiques. Dans son »Ilistoria Bohemicaa, écrite vers 1458, Eneas Sylvius parle de Cracovie en ces termes: i>Cracovia in qua artium liberalium schola floret, arte mathematica celebris«c. La gloire de l'astronome viennois, Georges Peuerbach, relégua dan» Tombre les mérites de Martin de Zorawica. Tous les deux moururent fort jeunes, à peu près vers la même époque: Peuerbach eneffet expira en 1461; mais il laissait un élevé, le fameux. Regiomontanus, qui avec une piété filiale honora la mémoire de son maitre et s'attacha à en afccroître le renom; Le nom de Martin de Zorawica franchit certainement les frontières de la Pologne. Au commencement de son ouvrage sur les tables d'Alphonse, il exprimait le désir «utalmae universitati Cracoviensi honor augeatur diutinecc: ce voeu fut exaucé. Le souvenir de ses travaux resta vivant à Cracovie, non seulement pend-ant tout le XV-e, mais encore au XVF-e siècle: le célèbre Brudzewski le citait dans ses leçons mathématiques *). Il perpétua d'ailleurs son nom à runiversité* par la fondation d'une chaire ^'«astrologie», c'est à-dire d'astronomie 2). t]n un mot, il fut le vrai créateur de cette étude dans notre pays, et l'aTenir devait récompenser ses efforts. La chaire de Mar^ tin Krol — c'est sous ce nom qu'il est désigné par la posf tërité «) — exista dès lors à l'université, et chaque titulaire fut tenu d'expliquer les- ouvrages de Ptolomée et des
*) Birkenmajer, Martin Bylica, p. 113.
*) Liber Prom. p. 35. Voir Cod. epist. ï, 2, 338: ([ui in hac universitate suis laboribus luathematicam et astronoiniam notabiliter ainpliavit et coUegiaturam pro aetronomia et astrologia sute sumptibus erexite
■) Au Lib. Prom. p. 36. année l^él», on fait suivre son nom et ces mets: iiHe fuit doctor Rex in medicinis. 11 sortait sans doute d'une famille de lYzemyél appelée Krôl (soit Hex« en latin).
autres astronomes; il devait en outre, à l'exemple du fonda* teur, composer annuellement un »judicium« autrement dit des pronostics dont il ferait offrande à l'université ^).
Cette personnalité annonce les nouvelles méthodes, les nouveaux essors: » Martin est tout moderne par son esprit critique et investigateur; il semble pressentir la révolution qui va s'accomplir dans les études, prévoir Tidéal qu'on poursuivra dans les arts et dans les sciences en général, dans les sciences exactes en particuliercc. Nous le quittons sur ce jugement de son très compétent historien *).
A la suite de Martin de Zorawica, nous nous sommes écartés de la médecine pour l'astronomie. Ce maître fut cependant mis au nombre des médecins par les générations qui vinrent après lui*): ses fonctions à l'université autorisaient d'ailleurs cette appellation. Malgré les brillantes leçons de Martin, la faculté de médecine à cette époque ne déploya aucune activité extraordinaire: elle était en progrès pourtant, puisqu'en 1441, elle comptait deux maîtres: Jean de Dobra et Jean de Ludzisko*).
Passons à la faculté des décrets. Nous avons déjà précédemment fait ressortir son importance ainsi que l'oeuvre scientifique et politique de ses maîtres, pendant les années qui suivirent la fondation de l'université. Après la mort de Jagellon, elle ne se maintint pas à la même hauteur, sans toutefois qu'elle manquât de talents remarquables. Nous retrouverons, en parlant de la théologie quelques décrétistes connus: on sait que la plupart des
') Voir Cod. univ. Crac. III, p. 47. an. 1476. *) Birkenmajer. La géométrie de Martin Krôl. p. IV. ') Oraisons funèbres dans le Cod. epist I. 2, 337. *) Jean de Ségovie cite aussi deux médecins à cette époque. Hist. syn. Basil II. 956.
maîtres de la faculté dont nous nous occupons, tâchaient de passer à celle de théologie.
En parlant des ménnoires de l'université, Jean de Ségovie nomme huit décrétistes. Il serait difficile aujourd'hui de savoir combien parmi eux étaient chargés de cours, et comment ils s'étaient partagé les matières a enseigner. En effet Jacques Zaborowski, constituant une fondation en 1441, décide qu'après sa mort le droit de disposer de cette fondation reviendra aux «doctores juris canonici actu legentes«, et dénomme comme tels »ordinarius cum aliis tribus« ^).
Il serait ici question du professeur «institutionum juris canonici«, de celui qui était pourvu du bénéfice de Sainte-Madeleine, et pour cela appelé ))Magdalenisticus«, d'un troisième dit »de Luborzyca«, et enfin du maître titulaire d'un canonicat au château. Ce dernier n'était pas surchargé de besogne: en considération de son âge, ordinairement fort avancé, de ses devoirs à la cathédrale ou de ses services passés, il était totalement dispensé de l'en seignement, ou avait au plus une heure de cours par se maine; encore lui était-il loisible de se faire remplacer. Quelques-uns des huit décrétistes cités par Bonfili ne pro fessaient plus ou étaient entrés à la faculté de théologie
Nous avons déjà fait connaître les dotations des dé crétistes. En 1451, Jean Elgot lègue à l'université sa maison sise rue Grodzka, entre le ))Collegium juridicumw et l'église de S. Marie-Madeleine, pour y loger le premier professeur des décrets. Les décrétistes d'ailleurs habitaient, les uns, en qualité de chanoines de S. Florian, au collège du roi Ladislas, les autres, à leur propre collège, rue Gr )dzka, où résidaient aussi, à coté des »juris canonici lectores«, d'autres professeurs et même des personnes n'appartenant pas à l'université, etce, moyennant rétribution (cameralia) 2).
») Codex univers. Crac. II. 4.
*) Voir là-dessus Conclusiones universitatis, aux années 1449, 1451, 14ô4. Nous lisons à la première de ces dates: Quod doctores Morawski. Il 8
Pendant le concile de Bàle où, sans compter les questions théolog-iques, on discuta tant de points juridico-ecclésiastiques, la faculté des décrets dut assumer Tétude de ces problèmes de droit et dicter les décisions sur l'attitude à prendre par Tuniversité dp.ns toutes ces luttes, dans tous ces débats. Les canonistes de cette époque élevaient aussi la voix en ce qui touchait à l'économie politique, sévères gardiens des vieilles conceptions canoniques, et adversaires des nouvelles formules, des nouveaux courants commerciaux, des chercheurs de sources inconnues de richesses, de spéculations non tentées jusqu'à ce jour.
Les canonistes considéraient comme un devoir de défendre la moralité contre l'égoïsme du capitalisme romain, et l'opposaient^ cette moralité, aux tendances intéressées de la société ^). C'était combattre pour une noble cause, mais une cause perdue d'avance en présence d l'évolution économique et des besoins du temps. On vit alors paraître cette multitude de traités qui encombrent les manuscrits du moyen âge, sur les contrats, les ventes et achats, l'usure. Henri de Langenstein, Henri de Oyta, secondés par Mathieu de Cracovie'^) et, plus tard, par le théologien décrétiste Benoit Hesse*), rivalisèrent d'ardeur à fulminer contre ces pratiques avides. Jean Gerson, à son tour, vint se joindre à eux, et, vers le milieu du siècle, l'infatigable Jean Capistran déclara une guerre acharnée aux pratiques commerciales en faveur*).
juris canonici lectores ordinarii per se habitantes in CoUegio a solutione consuum sint absolut!, alii vero dres et cuiuscumque status sint inhabitantes censum solvere tenebuntur.
') Voir Stintzing: Geschichte der populâren Litteratur des rôm. Kanon. Rechles (1867) p. 490—491. Burdach. Voin Mittelalter zur Reformation p. 40, appelle cela ironiquement: Beichtstuhljurisprudenz, die das Grenzgebiet zwischen Hecht und Moral casuistisch nach der Méthode des canonischen liechts behandelt.
«) Cod. Jag. 1309.
') Cod. Jag. 2892; de usuris, emptionibus, etc.
*) Stinzing. 1. c. p. 544.
Nous avons déjà présenté à nos lecteurs trois dé* crétistes fameux, mis en lumière au moment du concile de Bâle, par leur talent et leur doctrine conciliariste: Elgot, Derslawde Borzynow, Thomas Strzempii^ski. La haute situation ecclésiastique qu'occupait Elgot lui assurait d'ailleurs un rôle prépondérant II fut pendant de longues années le bras droit d'Olesnicki, et ses opinions lui valurent de l'antipape Âmédée le titre d'auditeur papal ^). Il mourut en 1452. Derslaw finit aussi ses jours cette même année, après avoir passé les derniers mois de sa vie dans la retraite, au couvent des chanoines réguliers auxquels il légua d'opulentes dotations.
Au retour du concile, StrzempiAski, après avoir franchi les facultés inférieures se consacra à la théologie et, en 1443, y devint maître. Ce personnage, à la plume facile et à la vaste érudition, »silentium amans«, rapporte un contemporain -), sut attirer sur lui l'attention et prit une place en vue, d'abord dans l'université, puis, comme évoque de Cracovie, dans le clergé de Pologne. A côté de ces décrétistes nous devons encore citer, sans nous arrêter aux noms insignifiants, Nicolas Spiczmer ou Spiczymir, chantre du chapitre de Cracovie, doyen de Posen, et, pendant de longues années, collecteur du denier de Saint- Pierre en Pologne^); Jacques Zaborowski, cinq fois recteur de l'université, entre 1420 et 1447, signataire d'une protestation des professeurs contre le couronnement projeté de Witold *), décédé en 1449, après avoir créé une fondation en faveur de la bourse des canonistes et de la nouvelle coUégiature de la faculté des artistes; Nicolas de Kalisz, professeur de droit canon à la cathédrale de Gnie-
») Cod. epist. saeo XV, III, 73.
») Mon. Pol. III, 376.
*) Voir Cod. un. Crac. II, 14-3 et le Catalogue des ms. Jag.
*) Codex epist. II, 252.
zno *) et à Tuniversité de Cracovie où, lector ordinarius, il est élu recteur en 1453; plus tard, pendant l'épiscopat de Thomas Strzempinski et de Lutek de Bzezie, il jouit au chapitre d'une très grande considération.
Jacques, fils de Parkosz, au blason Godziemba, né à Zorawice, près de Sandomir, fut aussi l'un des nnembres remarquables de la faculté des décrets. Elevé à Cracovie. il devint maître à l'université, en même temps que curé de Saint-Stanislas, à la Skalka*). Lié avec Olesnicki, Jacques dédia à ce prélat un traité théologique de Mathieu de Cracovie, auquel il avait composé une préface*). Il fut recteur en 1439, 40 et 41. Au cours de ce troisième rectorat, il accomplit plusieurs réformes au sein de l'école cracovienne. Ce n'est pourtant pas à ses qualités administratives qu'il dut son renom, mais à un petit ouvrage qui se répandit bien au delà de la sphère à laquelle il était destiné. Dans un précédent chapitre nous avons déjà montré combien l'université s'était attachée à propager à côté de la langue scientifique, le latin, la langue polonaise. L'obstacle le plus nuisible à l'extension de cette dernière, était l'incertitude, la variabilité de l'orthographe. En Bohème, l'homme qui s'était mis à la tête du mouvement national, n'avait pas dédaigné de s'intéresser à ce détail, condition indispensable d'ailleurs du développement de la littérature et même, jusqu'à un certain point, de la formation des idées. Jean Huss écrivit, en 1411, une «Orthographe bohèmea, à l'usage des écoliers et par là, rendit un service signalé à la langue tchèque. Afin de simplifier l'écriture des mots, au lieu d'assembler et de combiner quelques lettres latines pour figurer des sons tchèques, il fit usage de signes diacritiques, et à l'aide de divers accents placés sur les lettres latines, leur fit exprimer les
') Acta iudicii ecclos. gnesn. (Ulanowski) p. 181, année 14r52. 'i Cod. univ. Crac. II. 11.
^) Catal. des ms. Jag. n. 2140. Au sujet de ces relations, voir Cod. ppist. I. 2, 43.
sons de sa langue natale. L*ingénieuse audace de Huss ne trouva d'écho en Pologne que vers 1440. A cette date r»Orthographe<c de Huss tomba entre les mains de Parkosz, et celui-ci résolut aussitôt de suivre l'exemple du réformateur et d'imaginer aussi un »obecado« pour les Polonais '). Il est à regretter qu'il n'ait pas complètement adopté le procédé de son prédécesseur, car, tandis que Huss avait surtout voulu simplifier l'écriture, Parkosz, plus timide, conserva en beaucoup de cas les anciennes combinaisons, en y adjoignant des signes empruntés à la musique et devant reproduire les diverses consonnances polonaises. Ce système hybride et compliqué ne pouvait être généralement admis et ne remplissait point les conditions qui l'eussent rendu durable. 11 n'en est pas moins vrai que Jacques a mérité la reconnaissance de la postérité pour avoir, le premier, montré le mal à réparer, et ouvert la route à de plus heureuses innovations.
11 est probable que Jacques Parkosz ne se fit guère remarquer comme décrétiste, car on n'a de lui aucun mémoire, pendant la féconde époque du concile de Bâle.
Cette faculté des décrets, peut-être en raison de ce que ses membres étaient détournés de leurs devoirs pédagogiques par la politique et les affaires, à plusieurs reprises menaça ruine. Elle traversa sans doute iino de ces crises vers 1451, puisque cette année-là, l'université prit à l'égard des décrétistes des mesures rigoureuses-). Le professeur négligent, après trois avertissements, serait privé du »salarium« qu'il touchait, soit en espèces, soit en dîmes, et même destitué. » En outre, ajoutait le décret, puisque le wlector ordinarius« est le maître principal de la faculté, c'est à lui de veiller à la ponctualité de ses collègu(^s et
•) Voir Wislocki. L'enseignement du polonais dans les écoles. Léopol 1868. p. 8.
*) Conclus, univ. année 14ôl, et archives de l'un. Jag. fasc. 487, n. 14362.
de les inciter au travail. D après les statuts, il doit lire une heure et demie, organiser des répétitions et des exercices pratiques pour les écoliers; les jours de cours (dies iegibiles), il doit s'acquitter consciencieusement de sa tâche, ne pas s'accorder de congé sous les plus futiles prétextes, et ne pas profiter de la première occasion venue pour se dispenser de ses leçons«. Cet acte accuse des errements fâcheux à cette faculté; il prouve que vers le milieu du siècle l'étude des décrets ne se maintint pas à la hauteur où nous l'avons vue aussitôt après la fondation de l'université.
La théologie, au contraire, était toujours cultivée avec ardeur. André de Kokorzyn, maximus artista, comme l'appela plus tard Galka, mourut vers 1434^). Nicolas Kozlowski, vieilli, quitta ce monde en 1443. Mais ces deux maîtres eurent des contemporains et des successeurs, comme eux actifs et éclairés.
Quant à la dotation de cette faculté, nous avons dit qu'elle était principalement tirée des bénéfices de S. Florian. L'université choisissait, parmi les chanoines, des professeurs qu'elle chargeait de la «lectura ordinaria« de théologie, poste regardé comme supérieur; de là, le théolotrien passait au chapitre du château*). Les places et los charges à la collégiale s'étaient multipliées avec le temps. Jagellon avait attribué à l'université le décanat, la chantrerie, quatre canonicats et les revenus de trois chancelleries. Nous avons noté que la custodie passa en 1427
'i II est encore vivant en 1432, et vient une dernière fois au cCollogiumt, ce que constatent les conclusiones domus maiorîs.
'I Voir Conclus, domus niajoris, à la date de 1497. En 1491, le doyen du chapitre de 8. Florian est appelé à la »lectura ordinaria«, à cause de son grand àgo et pour lui assurer plus de repos (Conclus, un. 1491 1. Le »loctor ordinarius« recevait, paratt-i), une rétrbiution de 40 florins. Conclus, univ. 1493).
sous le patronat de Tuniversité et que, cette même année, Zbigniew Oleénicki érigea un nouveau canonicat sur les revenus de cette custodie. Dlugosz. qui écrivit son „ Liber Beneflciorum*' en 1470, compte encore les canonicats formés deschancelleriesdeSieradz, Lenczycaet Posen. Il y aurait donc eu, avec le décanat, la custodie et la chantrerie, huit prébendes, soit, en tout, onze bénéfices réservés aux professeurs de Tuniversité. Les documents du temps dénombrent, en 1439, huit professeurs chanoines; neuf, à un autre moment 1), dix, en 1447*). Comme on le voit, le chiffre varie: certaines collégiatures n'étaient pas fixes, en sorte que, plus tard, on ne cite généralement que huit chanoines maîtres*). La cure de S. Florian fut, dès l'origine, en dehors du chapitre. Dans celui-ci, le décanat était la prélature la plus élevée; venaient ensuite la custodie et la chantrerie. Cette dernière était assez mal dotée; il semble même qu'elle était inférieure sous ce rapport aux autres canonicats, puisque les «colleirîatia royaux admis au chapitre de S. Florian, occupaient en premier lieu la chantrerie*). Aussi ne trouvait-on pas facilement de titulaire pour ce bénéfice qui était wcum egressuw et nécessitait des séjours temporaires à Olkusz; Venaient ensuite les autres canonicats. Les professeurs étaient exemptés de la »cura animarumcc, dévolue à sept vicaires; cependant les prébendiers devaient prendre part aux offices religieux, pour lesquels d'ailleurs il leur était alloué des fonds. Aussi les professeurs ne se faisaient-ils pas faute de se plaindre de ces obligations qui les contraignaient à quitter si souvent le »collegium«. Chaque bénéfice avait ses re-
») Cod. univ. Crac. I, 191. 193.
«) Fbid. Il, 41 -42.
') Nous lisons dans les Conclusiones maioris domus, à la date de 145:^: Cancellaria posnaniensis fuit olim collegiatura, ce qui signifie que ce bénéfice avait cessé d'être attaché aux fonctions de professeur à l'université. Nous verrons plus tard qu'il n'avait pas absolument cessé d'exister.
*) Conclus, domus mai. 1440.
venus particuliers, provenant en majeure partie des dîmes; en outre, les prélats et chanoines possédaient en commun des propriétés comme la terre de Czaple et quelques maisons à Kleparz ^). Primitivement, le doyen devait avoir la gérence de tous les biens des professeurs chanoines. Mais cet usat^e tomba promptement en désuétude: au cours même du XV-e siècle, Tadministrateur ou proviseur est élu par le chapitre.
A côté de cette dotation principale, les théologiens avaient encore d'autres revenus et bénéfices. Il ne leur était pas nécessaire d'être docteurs pour être pourvus de ces prébendes. Ce titre, le plus élevé de la hiérarchie universitaire, était fort difficile et fort coûteux à obtenir. Aussi voyons-nous parmi les prébendiers de S. Florian beaucoup de bacheliers, de licenciés en théologie, professeurs extraordinaires, comme nous dirions aujourd'hui.
I^armi les théologiens fameux de cette époque citons: Jean de Radochonce, un des plus anciens membres de l'université où il fut recteur une première fois en 1424, puis en 1431. La bibliothèque possède un grand nombre de manuscrits philosophiques et théologiques, dons de ce maître -j; Laurent de Ratibor, recteur en 1428, quoique simple bachelier en théologie. Plus remuant que le précédent, il écrivit un des mémoires conciliaristes cracoviens; Barthélémy de Radom, recteur en 1441 et 1445, un des anciens aussi de la faculté. Il mourut, de même que Jean de Radochonce, vers 1450, Jean Elgot, annonçant leur décès à Dlugosz, s'exprime en termes élogieux au sujet de Barthélémy de Radom: «valens et supra alios erat in facultate tli(»(>l(>giae(( •').
Benoît liesse, de Cracovie, frère de Bernard qui pendant la même période se disliniruait à la faculté de mé-
') Dliigosz. I.iber HcMicf. I. 497.
') Voir N. \. U2, l'MJ, U08. U49, 1721. 1938, 2041. 2148, 2185, 222.Î, 2:^41.
') Cod. epist. I. 2. 100.
decine, était bien supérieur à ceux que nous avons dénommés plus haut. Après avoir terminé ses études à Cracovie, Benoît, maître en 1415, fut doyen des artistes en 1421, et recteur de l'université en 1427. Sa carrière se prolongea jusqu'en 1455, où nous le retrouvons encore enseitrnant, en qualité de théolotrien et de décrétiste. Il y a de lui, à la bibliothèque Jagellonienne, des ouvrages sur Aristote, l'Ecriture Sainte et la théologie. Il était aussi versé en droit canon, comme d'ailleurs la plupart des théologiens de ce temps ^). Conciliariste passionné, il composa, en 1440, un mémoire en faveur de la suprématie du concile. Il fut, après François de Brzeg et Téminent Jacques de Paradis, le théologien cracovien le plus écouté de son époque -). C'est grâce à cette popularité, non moins qu'à ses aptitudes administratives, qu'il fut élu six fois recteur, la dernière fois en 1455. 11 mourut peu de temps après.
Sorti de la même école, élève, comme liesse, de François de Brzeg, de Stanislas de Skalmierz et de Paul Wladimiri, Jacques de Paradis fut sans contredit un des meilleurs maîtres de l'université de Cracovie au XVe siècle. Après Mathieu de Cracovie, il tient la première place parmi les théologiens. Tout enflammé de zèle réformiste, il contribua puissamment à pousser l'académie dans le parti conciliariste, et soutint en Pologne le concile sur lequel il comptait pour la réalisation de ses vues. Sa renommée ne resta pas confinée à son pays: elle se répandit dans toute rp]urope où sa parole éloquente trouva mille échos. De basse extraction, prol)ablement d origine allemande, il naquit cependant en Pologne et en-
*) Cod. Jag. 2392: De usuiis, emplionibus, etc. Leçons sur Aristote, cod. 1H67 et 1901, commentaires de rEcriture-Sainte, cod. 13G6 (achevé en 1448» et cod. 1368. Le Cod. 13(59 renferme divers traités ayant rapport au concile do Hàle, par Hesse et d'autres auteurs.
*i L'abbé Fijalek: Eludes sur l'hist. de l'univ. p. \ÀS, où se trouvent beaucoup de détails sur Hesse.
tra d'abord au monastère des cisterciens de Paradis, puis à celui de Mogila. Lorsque le concile de Constance precrivit aux cisterciens de TOrient de fréquenter l'université de Cracovie, Jacques était certainement chez ces religieux. En 1420, quelques-uns de ces moines s'inscrivent à l'université, et parmi eux, )>Jacobus frater de Paradiso». A partir de ce moment, et pendant vingt ans, sa vie se partage entre Mogila et l'université. Bachelier en 1421, il devient maître es arts en 1423. Quelques années après, il s'adonne à la théologie et devient maître à cette faculté en 1432. Comment remplit-il ses fonctions, comment put-il concilier ses devoirs à Mogila avec ceux de professeur? 11 serait difficile de s'en rendre compte. Toujours est-il qu'il commença de fort bonne heure à réfléchir et à écrire sur la réorganisation de la vie monastique, l'amélioration des esprits et des moeurs. C'est en Pologne que parurent ses premiers ouvrages sur ce sujet: De temptacione et consolacione religiosorum, De tribus substancialibus, c'est-à-dire, Des voeux monastiques, tractatus super esum carnium. En 1431, on le trouve au nombre des maîtres qui disputent avec les Hussites. Pendant le concile de Bâle, ii est un des plus vaillants partisans de l'assemblée, un des plus hardis promoteurs de la réforme de l'Eglise, à tel point que ses discours virulents blessaient parfois ceux-là mêmes qui étaient de son opinion. Mais sa sincérité n'était pas douteuse; c'est du fond de son coeur ardent, hautement épris du bien, qu'il parlait tandis que sa vie exemplaire donnait de la force à ses discours et les inspirait. Jacques de Paradis fut donc un des champions les plus convaincus du conciliarisme, parce qu'il croyait les conciles capables de conduire l'Eglise vers l'idéal qu'il rêvait. Il quitta plus tard Tordre de Citeaux et Cracovie pour devenir chartreux à Erfurt. Ayant échoué dans ses tentatives d'amendement de l'Eglise et des ordres religieux, il voulut se réformer lui-même et s'imposa la règle austère de S. Bruno. Mais de nombreux écrits avaient
rendu fameux le nom de l'humble cénobite. La plupart de ces ouvrages traitaient d,es problèmes de morale, tendaient à Tépuration des moeurs ecclésiastiques et conventuelles. Cette préoccupation absorba toute sa vie. Il est probable qu'il adressa au concile de Bâie un mémoire où il exposait ses vastes idées régénératrices. Après la dissolution de cette assemblée, il écrivit sur le même sujet au pape Nicolas V. «Frère Jacques avait un esprit pénétrant et élevé; il connaissait tous les vices de son époque et ne désirait rien tant que d*y porter remède, de les déracinera. Sa parole hardie fouaillait sans pitié les travers et les bassesses. En conciliariste irréductible, il ana thématisait »ceux qui non seulement s'efforcent d'étouf fer la fille sainte du concile, la réforme, mais ont encore tué la mère, c'est-à-dire le pouvoir et l'apostolat des conciles eux-mêmes» *). Dans son écrit »De negligentia praelalorum», il s'élève avec colère contre les richesses des couvents, richesses contraires aux règles; il traite de voleurs, de brigands, les moines qui se sont laissés séduire par l'appât de Topulence; il invite les princes à châtier cette corruption par la confiscation des revenus. Dans sa lettre à Nicolas V, intitulée »Avisamentum ad papam pro reformatione ecclesiae«, il attaque les collations romaines, les provisions qui empiétaient sur la liberté électorale des chapitres. Nicolas V, loin de s'offenser de ces intempérances de langage, fut toujours plein d'estime pour leur auteur et même alla jusqu'à faire l'éloge de plusieurs boutades de l'écrivain. Jacques de Paradis cependant n'avait pas hésité à écrire que le pape est la norme de l'Eglise,
mais que sa norme, à lui, c'est la volonté de Dieu et
les décisions des conciles oecuméniques. L'ancien basiléen osait jusqu'au bout affirmer ses convictions.
Dans la littérature réformiste du XV-e siècle, Jacques de Paradis occupe un rang supérieur, et par le nombre et
*) Kampschulte, die Universitat Erfurt. Trêves 1858, I. p. 15.
par la valeur de ses écrits. Be^^ucoup d'entre eux furent popularisés plus tard par l'impression et pendant longtemps ils ne perdirent rien de la faveur qui les avait accueillis. Les théologiens de Cracovie, subjugués par l'audace et la chaleur de la parole de Jacques, le prirent pour guide, et c'est bien à l'assurance impétueuse des théories conciliaristes de ce maître que l'université dut de s engager si avant dans le parti du concile, d'y persévérer même alors que tout le monde l'avait abandonné.
Jacques de Paradis ne paraît plus en Pologne après 1441. Il quitta Cracovie pour se retirer, comme nous l'avons dit, chez les chartreux où l'attirait sa soif d'austérité et de mortification. Au surplus, son rôle lui paraissait peut être fini en Pologne; et qui sait si la violence de ses opinions ne lui avait pas fermé les portes de Mogila et ne l'avait pas chassé du pays? En tout cas son esprit y demeura; les flammes qu'il avait allumées à Cracovie ne s'éteignirent point, et bien des âmes vinrent se réchauffer à ce feu sacré ^).
Prèd de ces maîtres fameux, de ces bruyants lutteurs théologiques, vivait alors à Cracovie, dans l'ombre solitaire de sa cellule, un studieux personnage qui s'était proposé d'édifier son prochain par des exemples et des préceptes, et qui, loin du monde, écoutait le bruit du siècle et observait le mouvement des esprits et des âmes autour do lui. Ce n'était pas un savant; il ne parvint pas à la gloire scientilique, il n'en apporta point à l'université; mais il fit mieux: il la décora de l'auréole de ses vertus et de sa sainteté. Le plus humble, le plus simple des hommes, il se tient à l'écart de toutes les manifestations publiquetr de l'université. Knfermé dans sa retraite, il prie sans doute pendant que les autres s'agitent, ou bien avec son zèle
') \jO^ sources ont été citées par Kessel dans: Wetzer und Weltes Kirchenlexikon, et surtout par M. l'abbé Fijalek dans sa belle monographie de Jacques de Paradis (1900).
accoutumé, il transcrit les ouvrages et les pensées d autrui sur ces énormes in folio qui font notre étonnement et témoignent de l'infatigable labeur de sa plume. Et tandis que ses collègues sont ensevelis dans Toubli, TEglise célèbre ce modeste serviteur de l'université et de Dieu, et chante en rtionneur de Jean Kanty:
Gentis Polonae gloria Clerique splendor nobilis Decus Lycei et patriae Pater, Joannes, inclyte.
Il s'inscrivit à l'université de Cracovie en 1413. En 1415 il était bachelier et, en 1418, maître es arts. Il se rendit bientôt après à Miechôw, envoyé par l'université pour y diriger l'école du monastère du S. Sépulcre. De retour à Cracovie, en 1429, il commença à professer à la faculté des artistes, dont il fut doyen en 1432, 1437 et 1438. 11 faisait alors des leçons sur Aristote et se préparait à subir ses examens de théologie. En 1439, il devient bachelier; en 1443, maître en théologie et lector ordinarius. A partir de ce moment, il est attaché à l'université pendant une longue suite d'années, jusqu'à sa mort, survenue en 1473^); et, particularité caractéristique, malgré ces longs services, il ne fut point appelé à la tète de l'école à laquelle il consacrait sa vie.
Cette vie ne fut qu'un continuel travail. Il écrit sans cesse, aussi bien dans sa petite chambre de Miechôw (in stubella scholae Mechoviensis) que dans sa cellule du collège du roi Ladislas; il écrit pour lui-môme, pour les autres, pour s'occuper, pour chasser l'ennui (pro taedii et otii évitatione *), pour la gloire de Dieu. A la fin de ses manuscrits nous voyons la formule ordinaire d'actions de
*) M. Wislocki a établi la chronologie de S. Jean Kanty. Voir Comptes rendus de l'académie des sciences de Cracovie en 1890. Classe d'histoire, p. 17, Cracovie, 1891.
'] Ms. bibl. Jag. 2603.
grâces à Dieu pour l'ouvrage mené à bon terme, et quelquefois un mot sur sa personne qu'il dévoile timidement par les expressions (per Joannem quendam) ^), sur son mauvais style dont, il faut l'avouer, il n'avait guère lieu d'être fier*}. C'est ainsi qu'il transcrivit toutou partie des oeuvres de S. Augustin, de S. Thomas, les commentaires d'Hoikot sur les Livres Saints, et plusieurs traités de théologie; souvent, pour plus de sûreté, il compare deux exemplaires d'un ipême ouvrage*); le concile de Bâle et la lutte de l'Eglise avec le hussitisme l'intéressent au plus haut point. Le manuscrit n. 414 de la bibliothèque jagellonienne contient quantité de notes sur toutes les questions dont eurent à s'occuper les conciles du XV-e siècle. C'est un volumineux recueil auquel Jean Kanty adjoignit plusieurs discours prononcés à Bâle. Le codex n. 1690 a trait à la polémique avec les Hussites. Il existe encore aujourd'hui à la bibliothèque quinze gros manuscrits de la main de ce laborieux copiste*); et ce n'est pas là tout; beaucoup d'autres codex ont été perdus ou ont été envoyés à Rome. En présence de cet écrasant labeur, de cette obscure besogne de manoeuvre, si impersonnelle et si remplie d'abnégation, les paroles du Christ à ses disciples viennent à la pensée: »Beati pauperes spiritu quoniam ipsorum est regnum coelorum«.
Et malgré cette indigence d'esprit, on est frappé d'autre part d'une certaine largeur de vues, fruit de la bonté, de l'indulgence de son coeur. Si Jean Kanty transcrivit des traités mettant le concile au dessus du pape, il le fit parce qu'à Cracovie tout le monde était conciliariste, que tout ce qu'il y avait alors d'honnête et d'élevé dans le pays et à l'université réclamait à grands cris des ré-
•) Ms. bibl. Jag. 2875.
') Cod. II. 1691: Heu maie finivi, quia non bene scribere scivi.
') Cod. Jag. n. 1216.
*) Wislocki. Catalogue des mscr. de la bibl. Jag. p. II.
formes, et croyait que le concile était Tinstrument providentiel qui les exécuterait D'autres traits nous frappent davantage. Dans un manuscrit du moyen âge, on trouve la solution de certains cas de conscience d'après les maîtres de l'université de Cracovie. Ce livre, curieux surtout pour les canon istes, n'est cependant pas dépourvu d'intérêt au point de vue de la civilisation en général *). Une question étant posée, les théologiens cracoviens, et entre autres Jean Kanty, y font des réponses. On demande un jour, par exemple, à maître Jean son avis sur le cas suivant: la femme d'un gentilhomme a fait voeu d'aller avec sa fille en pèlerinage au sanctuaire de Saint Léonard, et cela en marchant sur les genoux et tenant une palme en main, sur une distance d'un mille et demi (environ deux lieues et demie de France). Notre saint réprouve cette atroce manière de se traîner sur les genoux. Autre question: peut-on faire usage à l'église d'un manteau pris comme butin de guerre sur le cadavre d'un païen? Michel Kozlowski répond négativement, parce que, dit-il, les païens étant anathèmes, les objets leur appartenant le sont aussi. Moins intransigeant, Jean Kanty en appelle à l'opinion des juristes, et croit que la chose est admissible, car les temples païens eux-mêmes ont été transformés en églises, à preuve l'église de Rome, Sancta Maria Rotunda.
Nous avons cité ces deux sentences de Jean Kanty pour montrer que l'excellent homme qui, à l'université, luttait avec les aspérités de la langue, dans la vie, s'attachait aussi à tout adoucir, à calmer tout, à répandre autour de lui la sérénité, la charité de son âme. A côté de Jacques de Paradis, c'est un second type
*) Manuscrit de la collect Ossoliiiski n. 3297. Ce codex fut signalé et décrit par Briickner dans les Comptes-rendus des séances de FAcad. de Cracovie, classe de philologie. 25, 277. C*est quelque chose d'analogue aux Casus pulchri de Gniezno. J'emprunte les détails ci-dessus à M. Brûckner Tout cela a été publié dernièrement par M. Fijalek, dans les Etudes sur Thistoire de Tuniversité. 161.
d'ascète, d'une vie de renoncememt et d'édification, et la paroledeJacques,qui fut probablement le maître de théologie de Jean, jeta sans doute dansl'àme de ce dernier les germes des sentiments qui s'épanouirent en cette fleur: la sainteté.
C'étaient donc les théories conciliaristes qui régnaient alors parmi les théologiens de Cracovie. Elles pénétrèrent même dans l'oratoire de Jean Kanty. Elles dominèrent toutes les pensées, dirigèrent tous les actes, tous les travaux scientifiques. Les âmes enflammées d'espérances, avides de redresser les abus qui affligeaient l'Eglise et souillaient le clergé, s'élevèrent parfois alors jusqu'aux plus sublimes spéculations du mysticisme, car le mysticisme répondait aux entraînements des coeurs, aux désirs enthousiastes du bien et de la perfection.
Il faut encore nommer les théologiens Paul de Fyczkowice et Mathias de Labiszyn. Le premier fut reçu bachelier à Cracovie, en 1417, et maître es arts, en 1422. La faculté des artiste^; le choisit pour doyen, en 1430. Les débats du concile de Bâle eurent aussi un écho dans ses écrits. On sait que le concile ne se proposa pas seulement la réforme de l'Eglise, mais voulut encore introduire certaines innovations dans la dogmatique, qu'il recommanda entre autres l'immaculée conception comme doctrina...
consona cultui fidei rationi et sacrae scripturae,
et en fit un article de foi pour les fidèles. Plus tard cependant cette décision ne fut pas considérée comme ayant été approuvée par une assemblée oecuménique et l'affaire resta en suspens *). Mais le concile déploya une yrrande activité à propager ses conclusions, et Marc Bonfili les soutint énergiquement en Pologne. Paul de Pyczkowice fut, semble-t-il, très dévot à la Vierge .Marie; il écrivit un mémoire sur l'immaculée conception et une hymne à la louange de la Mère de Dieu. Nous
') Ilergenrother. Handbuch der allgem. Kirchengeschichte II, 725, et Hefele Conciliongpschichle 7, 781.
possédons encore ces compositions, écho fort rare des débats qui s'engagèrent alors entre les théologiens^).
Les travaux littéraires de Mathieu de Labiszyn sont moins notoires. Par contre, sa biographie est connue dans tous ses détails. Nous pouvons suivre ce maître à partir de ses débuts à la faculté des artistes jusqu'aux derniers échelons de la hiérarchie académique. Il entre à l'université en 1419, devient bachelier en 1421, est reçu membre du collèg-e (collegiatus) en 1427. En 1429, il publie les statuts de ce collège, en y ajoutant quelques nouvelles prescriptions*); il parvient enfin au décanat en 1432. En commençant ses études de théologie, en 1431, il embrassa letat ecclésiastique; il fut reçu bachelier en théologie, en 1434; comme tel, il fait des cours sur l'Ecriture Sainte, de 1436 à 1439, c'est-à-dire qu'il est bachelier ))cursor«; en 1439 il obtient la custodie de S. Florian; gravissant encore un degré, il devient bachelier «sententiariusct et explique les sentences de Lombard, de 144h à 1445. Cette même année, il est proclamé licencié, et en 1446, maître en théologie. En 1449, il administre l'université en qualité de recteur. Il couronne enfin sa carrière par la plus haute prélature de S. Florian, le décanat, en 1451 et 1452 «).
Un autre professseur, contemporain de S. Jean Kanty, éveille plus d'intérêt que le précédent. Nous voulons parler de Jean Dombrowka. Ce maître travailla à l'université pendant de longues années, et y fut appelé aux fonctions les plus variées; il fit partout preuve d'un réel talent et d'une activité plus grande encore. Au cours de ses études à l'université de Cracovie, il fut reçu bachelier en 1421 et maître, en 1427. Il obtint vers la même époque l'altarie de S. Alexis, fondation de Nowko, à l'église ca-
') Voir Cod. universit. Pestinae (Pest) n. 64: Quaestio de conccptione b. Mariae et l'hymne.
•) Archives pour l'Hist. de la Lit. (1878) Tom. I. p. 3. ■) Ces dates sont tirées des ms. Jag. n. 1890 et 1456.
MorawBki. 0. 9
thédrale de Cracovie; en 1433 il abandonne ce bénéfice ^): à cette date, il est doyen des artistes. II professe à cette faculté comme ^collega regaliscc néanmoins il se démet de cette coUégiature royale en 1440, pour occuper Taltarie de Tous-les-Saints, fondation de Niemierza de Krzelow, à la cathédrale de Cracovie 2). Dombrowka devait être alors docteur es décrets, car il avait fait toutes ses études de droit, de 1430 à 1440. Il se met ensuite à apprendre la théologie. En 1446, il est recteur pour la première foi.s, et le registre matricule fait suivre son nom des titres suivants: docteur du décret, licencié en théologie, chanoine de S. Florian. Plus tard, il est qualifié de docteur ou professeur de théologie. En 1449*) un inconnu écrit à Zbigniew Olesnicki au sujet de cette admission de Jean Dombrowka à la faculté de théologie. L'écrivain lui avait offert sa place de wlecturae ordinariae« chez les décrétistes; mais Jean avait refusé. Il venait en effet de passer à la faculté de théologie, «de telle sorte qu'il accepta un des canonicats réservés aux théologiens à S. Florian, en échange du bénéfice qu'il avait eu jusqu'alors» *) En outre il obtint le décanat à la collégiale de Soncz, nouvellement fondée par Zbigniew Oleénicki, et la custodie de la collégiale de Notre-Dame, à Kielce. En 1451, lorsqu'il fut élu recteur pour la seconde fois, il porte tous les titres et dignités ci-dessus. Ces rectorats se renouvelaient assez souvent. Jean Dombrowka jouissait évidemment de la confiance de ses collègues, confiance justifiée par de remarquables talents administratifs. Il est encore recteur en 1453, puis en 1458, 1467 et 1471, de sorte qu'il fut élevé six -fois à cette charge suprême. Il la remplissait encore lorsque la mort vint, en 1472, enlever à l'u-
*) Cod. univ. Crac. I. 174.
*) Conclusiones domus maioris.
•) Jacques Zaborowski mourut en 1449.
*i Cod. epist. III. 24.
Diversité ce chef expérimenté et habile. Il fut enseveli à la cathédrale de Cracovie ').
Dlugosz l'appelle »vir in sacris litteris et humanis optime eruditus«, et en un autre endroit, «célèbre et éminent professeur de théologie et docteur des canonscc ^); on lui donnait — particularité significative — le titre d'wutriusque facultatis professora *); ceci se rapportait-il à ses grades universitaires, ou à ses fonctions étendues aux deux facultés de droit et de théologie? Il serait difficile de le déterminer. A l'université on eut souvent recours "à ses lumières juridiques et à son adresse à concilier les différends. Le roi Casimir ne se fit pas faute de le consulter au sujet des affaires publiques, et notamment plusieurs fois à propos du conflit avec l'Ordre teutonique.
Jean Dombrowka était en outre tout empli de zèle pour la science. Il rassembla une belle collection de manuscrits dont il fit don par legs à la bibliothèque de l'université. Ces ouvrages pour la plupart se rapportent au droit romain*), ou canon; cependant on y compte aussi bon nombre de livres philosophiques ou théologiques. Ce fut un des grands bienfaiteurs de la bibliothèque, et son testament, écrit après 1440, alors qu'il n'était encore que bachelier en théologie, contient une liste fort longue des ouvrages qu'il possédait, généreux et magnifique présent qu'il faisait à ses collègues et à l'académie^). C'est à lui que la bibliothèque de Cracovie est redevable d'un de ses plus précieux et plus anciens manuscrits, un fragment de la Pharsale de Lucain, témoignage de l'amour des lettres du donateur qui étendait aussi aux classiques de l'antiquité ses recherches et ses études*).
•) Cod. bibliot Jag. n. 2212.
*) Liber benef. 1, 452 et 546.
») Cod. univ. Crac. Il, 195 (année 1459) et 266 (année 1469). *) Catalogue des ms. Jag. n. 334, H35— :U0, 376. Il donna un grand nombre de livres de droit à l'université en 1462. *) Catalogue des ms. n. 670.
•) Catal. n. 2685.
Nous avons de lui les leçons qu'il Ht sur les sentences de Lombard ^), quelques sermons *) et des notes wadscriptionesa sur les livres qu'il lisait. Les leçons n'offrent rien de saillant: Dombrowka explique le texte des auteurs, à grand renfort de distinctions et de déductions, à la manière du moyen âge, et souvent obscurcit, noie sous les subtilités la pensée des écrivains qu'il interprète. C'est ainsi qu'il commente le traité de Jean de Salisbury, Polycraticus *), celui de Paul Vergerius, «de ingenuis moribus et liberalibus studiis« *), le recueil d'exemples et anecdotes de Valère Maxime *). Toutes ces annotations et d'autres encore, furent plus tard mises au service du public.
Sa bibliothèque lui permit de composer un commentaire sur la chronique de maître Vincent. Callimaque, dans la vie de Grégoire de Sanok, parlant des rapports de son héros avec Jean Dombrowka, raconte que celui-ci écrivait alors ))in Polonorum historias commentaria« «). Effectivement, Dombrowka. en 14î54, était occupé à mettre des additions et éclaircissements à la chronique de maître Vincent; ce travail nous a été conservé en entier"^). Il est loin d'être fort instructif. Le commentaire se perd dans les labyrinthes des arguties médiévales et donne lieu à des considérations philosophiques, éthiques, rhétoriques qui, le plus souvent, n'ont aucun lien avec le sujet. Nous voyons défiler sous nos yeux des citations tirées de tous les ouvrages qui composaient la bibliothèque de Dombrowka, dont nous avons le catalogue^). Ce qui manque, ce n'est
•) Vita Grpgorii Sanocei cap. V.
') Kéiinpriiné dans Joh. Dlugo.ssii Hist. Tome II, Leipzig 1712, p. 595 et suiv.
®) Ceci suffit à prouver que ces annotations sont bien l'oeuvre de Dombrowka. Le catalogue de sa collection de livres (ms. Jag. 670)
pas rérudition; elle s'y étale au contraire avec complaisance, avec ses minuties et ses détours. La chronique de Vincent prêtait d'ailleurs beaucoup à ce genre de remarques touffues; c'était un champ merveilleux sur lequel elles pouvaient s'épanouir à l'aise. Si on l'a surnommée »le grenier du savoir du moyen âge«, et si Vincent fut appelé ))le modèle du sage scolastique« *), il n'est pas étonnant que le maître cracovien, plongé dans les choses de ciîtte époque et en ayant fait son étude favorite, ait pris un véritable plaisir à lire et à glosser le vieux chroniqueur. Cependant grandissait alors et se formait un autre homme qui devait élever l'historiographie polonaise à une hauteur où on n'était point parvenu jusque là, lui montrer la voie à suivre, la tirer des puérilités de maître Vincent, lui donner la vérité et la clarté pour guides.
Jean Dombrowka qui ne ferme pourtant pas entièrement les yeux aux nouvelles productions de l'esprit humain, qui lit et explique le fameux ouvrage do Pétrarque: «De remediis utriusque fortunae« *), et considère néanmoins Vincent comme le dernier mot de l'histoire, est une preuve éclatante de la lenteur avec laquelle l'âme humaine s'arracha à ses antiques conceptions pour suivre les inspirations nouvelles, de l'opiniâtreté conservatrice qu'elle apporta au culte de son vieil idéal, de ses vieilles affections. Nous avons vu percer une lueur d'humanisme et de renaissance en Pologne, dans la première moitié du XV-e siècle; elle se manifesta principalement aux sommets
se reflète dans ce travail. Il cite souvent I^olycraticus, le Broviloquium de virtutibus anliquoruin de Jean de Galles, franciscain anglais du XlII-e siècle (voir ms. n. 693), le Spéculum rcginiinis de Philippe de Bergaine, (voir ins.Jag. 670) enfin, parmi les modernos, Pétrarque (voir ms. 670).
^) Laguna dans l'Ateneum de 1878. T. II. p. 26 (Deux élections •
») Cod. bibliot. Jag. 72ô.
de la société, en dehors de l'université où ces tendances rénovatrices ne trouvèrent que peu d'écho. Les universités en effet furent généralement des forteresses du moyen âge, forteresses qui résistèrent acharnement et ne rendirent que contraintes les armes aux novateurs. Aristote y régnait, y était presque l'objet d'un culte, et il ne se laissa pas aisément détrôner par les nouveaux dieux, les nouveaux maîtres. Les universités, c'étaient les anciennes méthodes, les anciennes voies de la pensée humaine, et les humanistes regardaient avec mépris et dédain ces maîtres lourds et indigestes. Eneas Silvius n'avait presque pas de rapports avec les professeurs de Vienne ^). Il perdent tout leur temps, disait-il, à des subtilités philosophiques. Pour eux, l'étude de la logique ne porte pas de fruits, c'est-à-dire n'a pas de terme pratique, n'en a pas d'autre que leur mort. Les prétendus professeurs des arts libéraux se complaisent à mille détours dialectiques, étudient des commentaires sur Aristote dont ils n'ont pas lu les écrits, ignorent l'éloquence et la poésie.
Ce que l'humaniste italien disait de Vienne, eut sans aucun doute pu s'appliquer aussi à Cracovie. A la faculté des arts de Cracovie, Aristote était aussi le maître vénéré, indiscuté. Nous possédons les fragments de quelques listes des cours suivis, que les candidats au baccalauréat étaient tenus de remettre à leur examinateurs, en témoignage de l'application qu'ils avaient déployée. Ces listes sont de 1443, 1444 et 1455 2). Elles respirent le moyen âge le plus pur; on n'y voit que leçons sur Aristote; c'est d'après Donat, Alexandre de Villa Dei, la poetria nova de l'Anglais Ganifredus, qu'on apprend la langue latine.
Les manuscrits collectifs du temps nous tracent les limites dans lesquelles se renfermait alors la connaissance des auteurs classiques. Ovide était fort en
M Voigt, Eïioa Silvio II, Ub.
') Ms. do la l)il)l. Jag. n. 1432 et Ull.
honneur et le fut d'ailleurs pendant tout le moyen âge; on lisait surtout ses lettres »ex Ponto<(, ses lettres d'amour, ses Remédia amoris et une foule d'autres compositions, souvent teintées de christianisme, que le moyen âge lui attribuait; Virgile, Lucain avaient aussi leurs fidèles; Horace était beaucoup moins estimé. Perse au contraire plaisait par sa morale profonde et sa manière philosophique ^); Juvénal par sa véhémence et sa farouche intégrité, séduisait aussi quelques lecteurs. Parfois un maître du moyen âge s'intéressait à l'Andria de Térence; on aimait les romans mythologiques de Glaudien, un des derniers représentants de la poésie classique. Néanmoins, dans les recueils des poésies les plus goûtées à cette époque, les auteurs qui tiennent la première place *) ne sont pas les anciens, mais bien ceux du X-e au XlV-e siècle, surtout leurs morceaux didactiques^). C'est ainsi que nous rencontrons fort souvent les fables d'Avianus, d'Esope, c'est-à-dire les fables de Phèdre ou plutôt de Romulus, mises en distiques latins par un anonyme du Xlle siècle, le Cato novus, le livre préféré du moyen âge, dont la première rédaction remonte au IV-e siècle et qui contient toute une série de brèves sentences morales. Les fables de Guidrinus, Italien, suppose-t-on, du XlV-e siècle, ouvrage où la sagesse scolastique se manifeste avec toutes ses finesses embrouillées, avait aussi bon nombre de lecteurs et d'admirateurs. Alain de Lille, poète du Xll-e siècle,'est de même très en faveur pour son poëme Planctus naturae, ou dame nature expose ses opinions philosophiques sur sa propre essence et sur
«) Ses satires sont transcrites dans le ms. Ossol. 601 (entre 1440 et l^ôO).
«) Par exemple les ms. Jag. 2115, 22H3, 2251. 24ô8. Le ms. de Pétersbourg, lat. XVII, Q. 18. Voir sur ces manuscrits le remarquable travail de Bruckner: La poésie latine au moyen âge, dans les comptes rendus de l'académie des Sciences, tt. 16. 22, 2H.
») Bruckner 1. c. 23, 293.
rhomme, pleure sur les crimes de Thumanité et en annonce le châtiment^); de même la célèbre églogue de Theodulos, provenant peut-être du X-e siècle, composition où des bergers et des bergères font assaut d'esprit en comparant les récits mythologiques avec ceux de lA'ncien Testament. Un poème duXIII-e, le Palponista d'un chanoine allemand de Mtlnster, nous expose les qualités, les défauts et les avantages de la vie de cour, en même temps qu'un tableau des résultats et des victoires de la flatterie. Les poèmes didactiques de Galfrid ou Ganifredus de Vinesauf, grammairien anglais du XlII-e siècle, surtout sa poetria nova, cours systématique de rhétorique en vers, jouissaient d'une grande popularité; Jean de Garlande, Anglais du XlII-e siècle, professeur à Paris, écrivit aussi quelques manuels versifiées, dans le but de faciliter aux jeunes gens Tétude de la grammaire, de la rhétorique et de la poétique, manuels fort en usage dans les écoles*). Ajoutons à tous ces ouvrages — et nous en passons encore plusieurs sous silence — les poèmes religieux, paraphrases de l'Evangile et des apocryphes, très répandus et très lus, et enfin ce qu'on appelait les comédies élégiaques, comme le Geta de Vitalis qui probablement vécut au Xll-e siècle et Pamphilus, vraisemblablement écrit à la même époque, et qui devint bientôt l'oeuvre idéale de ce genre poétique bâtard: la comédie destinée à la lecture et à la déclamation. A une certaine période du moyen àire, ces comédies tinrent lieu de drame; en outre Geta et Pamphilus furent introduits dans les écoles*), et c'est là la raison pour laquelle on les trouve si souvent dans les manuscrits des maîtres et des élèves de l'université. A Cracovie, maîtres et disciples, comme, par exemple, Stanislas de Sza-
M Groebcr, Orundri^s (1er roiimn. I^hilologie II, 385.
') (iroeber, 1. c. p. 890.
•) Creizcnach. (ie^^ohichte dos ncueren Dramns I, 45.
dek, Martin et Jean de Slupca ^), Martin de Lenczyca, Nicolas de Lublin, se livraient avec empressement à la transcription de ces morceaux. Cette littérature était évidemment fort admirée; elle enseignait, elle édifiait, et rien encore n'avait flétri le charme qu'elle exerçait sur les gens du moyen âge. Elle fît même naître des imitateurs dans le pays. Un certain Marc d'Opatowiec composa un traité en vers sur la poétique ou métrique, dans lequel il plagie assez souvent le fameux Doctrinale d'Alexandre de Villa Dei*).
Il est pourtant incontestable que çà et là des rayons de renouveau percèrent ces ténèbres et ces broussailles. Mais ce ne furent que d'éphémères efforts isolés, incapables de renverser un système enraciné profondément et tout puissant dans l'université. Nous avons raconté que les leçons de Grégoire de Sanok furent un événement à l'université en 1433. Si elles eurent un succès si retentissant, ce ne fut pas tant à cause du choix de l'auteur à expliquer, auteur estimé au moyen âge, que de la manière toute nouvelle de donner ces explications, d'y mettre ces idées qui, d'après l'expression de Callimaque, illuminaient les cerveaux.
Au moment où Grégoire bouleversait ainsi la routine cracovienne, un ancien élève de notre école, Jean de Ludzisko, était promu docteur en médecine, à Padoue, le 9 mars 1433. De retour en Pologne, il prêta le concours de son éloquence à plusieurs solennités universitaires, de 1440 à 1447. C'est lui qui souhaita la bienvenue aux envoyés du concile de Bàle, en 1440; c'est lui qui harangua, en 1447, le roi Casimir Jagellon, au nom de l'université. Il avait conscience d'être un porteur de flambeau et il célèbre Cracovie, pour son humanitas et eloquentia, pour sa civilisation athénienne qui la distingue et l'élève au-dessus des autres villes, pour ses philosophes
M Voir des détails précis sur eux, dans Bruckner, I c. notamment sur les Slupca, T. 16, 312 et suiv.
1 Bruckner. Comptes rendus de l'Académie. T. 16, 814 et suiv
»totam Germaniam omnimodisscientiis irrigantes«. Ce Jean Ludzisko fut un des premiers à prononcer à Cracovie un discours bien fait, à y introduire ce culte de la forme si chère aux humanistes. Avec Grégoire de Sanok, il fut un de ces cursores ou praecursores qui allèrent prendre en Italie la nouvelle «vitai lampada« pour la transporter dans le Nord ^).
C'est par des voies diverses que l'influence de l'Italie fit pénétrer à Cracovie des germes de rénovation. Les manuscrits italiens jetèrent des appels que le moyen âge n'avaient jamais entendus. Pétrarque était assez connu. Nicolas Kozlowski possédait les lettres de cet écrivain -); il connaissait et en avait lu les oeuvres, ses traités sur la destinée de l'homme, tout empreints de cette mélancolie moderne, ignorée du moyen âge; le De remediis utriusque fortunae et la Vita Solitaria étaient, dans la première moitié du XV-e siècle, entre les mains de beaucoup de savants*). Les lettres de Poggio et ses autres ouvrages étaient parvenus en Pologne*); de même ceux de Guarino, d'Eneas Silvius de Pierre Vergerius enfin. Il arriva même parfois que des livres médiocres, peu répandus dans leur pays et totalement ignorés dans le Nord, vinrent de bonne heure s'égarer à Cracovie. Dans le manuscrit cracovien de Jean de Slupca, nous voyons parmi plusieurs ouvrages du moyen âge, une traduction de la Batrachomyomachie d'Homère, due à Carlo Marsuppini d'Arezzo, mort en 1453; on y trouve encore un morceau de François de Fiana, humaniste peu connu du commencement du XV-e siècle^).
') Voir à son sujet Tabbé P'ialek: Jacques de Paradis I. p. 229 et suiv.
*) Cod. Jag. n. n. 444.
") ('od. Jag. n. 721, 722, 724, 725 (avec les annotations de Dombrowka), 723. 1207.
*) Cod. Jag. 515. 2038. 2499.
*) Voir Brùckner. Comptes rendus de l'Académie de Cracovie XVJ. p. 333, 354, 370.
L'Orient devança souvent par ces curiosités l'Allemagne encore toute médiévale. Les jeunes maîtres de l'université qui, surtout à la faculté des artistes, avaient un champ fort proprice à exercer leur verve et leur initiative, brandissaient de nouvelles bannières, et peu à peu préparaient le chemin où les futures générations allaient les suivre.
Un de ces jeunes mérite que nous lui consacrions quelques lignes. André Grzymala de Posen, bachelier des artistes, en 1443, maître, en 1446, commence aussitôt à enseigner. En 1454, il est praepositus au collège du roi Ladislas, puis, doyen des artistes, en 1458. En même temps, il se préparait à ses examens de droit et devenait licentié es décrets; il se consacra enfin à la médecine et acquit à l'étranger le grade de docteur. La seconde moicié de cette carrière si courte et si remplie nous occupera ultérieurement.
Ce dut être un esprit très vif et très éveillé. Sa bibliothèque était fort riche: les ouvrages théologiques, astronomiques, médicaux s'y mêlaient aux auteurs anciens et et aux fleurs de l'humanisme italien. 11 en fit don, de son vivant même ^); après] sa mort, quelques manuscrits passèrent à la bibliothèque Jagellonienne. Dans un do ces codex se trouve, en même temps que le De casibus virorum illustrium de Boccace, Florus, des extraits de Tite-Live et un sommaire de Valère Maxime*); un autre est le plus ancien manuscrit de la collection cracovienne; il date peut-être du LX-e siècle; c'est un commentaire de Chalcidius sur le Timée de IMaton^); un troisième est un énorme recueil de pièces classiques, médiévales et humanistes*); parmi ces dernières se trouve la I^oliscène de
V II donna par exemple des «Concordances» (cod. Jag. n. 2312) aux Bernardins de Cracovie, tempore fratris Jo. Capistrani. •) N. 416.
Léonard Bruni Aretino (1369—1444), comédie si populaire alors en Allemagne et en Pologne, que du haut de leurs chaires les maîtres Tinterprétaient à leurs élèves*).
André Grzymala fut sans aucun doute un des pionniers les plus ardents du progrès, un des intermédiaires les plus actifs entre le Midi et le Nord. Dans un ancien manuscrit de la bibliothèque des princes Czartoryski, à Cracovie, un élève anonyme de Grzymala transcrivit un commentaire sur Poliscène, en 1451, «post actum Schirakovvskia *). Ces derniers mots indiquent que cet élève exécuta son travail à Tuniversité, peut-être môme d'après les notes prises au cours de Grzymala. Dans l'avant-propos, il loue l'université d'être si active^), il loue ses professeurs d'avoir appelé parmi eux André Grzymala dont il admire la science et le talent oratoire, à qui il se soumet en disciple respectueux; il invite même ses camarades (sodales urbanissimi) de profiter comme lui des lumières de ce maître et de sa riche bibliothèque*). Dans cette introduction se trouve une citation du Timée de Platon, livre que Grzymala fit peut-être venir à Cracovie; il est en outre très vraisemblable que Grzymala se soit procuré d'autres ouvrages de Leonardo Bruni, leminent traducteur des Grecs, de Xénophon, de Démosthène, de Plu-
') Voir là dessus Voigt die Wiederbelebung des class. AUerthuins 2, 4rl2 et Creizenach, Geschiohte des neueren Dranias 1, p. 646 et 571.
') Dans le ins. Czartoryski n. 1315, ayant autrefois appartenu au monastère Caivi montis.
') p. 661. maximam anirai laudem modernis temporibus consocuta est universicas nostra, quaevira(?) elegantissimorum studiorum. quani disertissimi auotores posteritati fabricarunt, légère, ruminare atque docere oportune praeviditi?).
*) Sed quod magis ac magis laudibus nieis si qwâe sunt digni pendo, (|uod viri huius gyinnasii divina ac humana scientia praestantissinii niodeslissiinuni virum nigr. Andream Grzemala nobis pro leclore, inforniatore et praecoptore tradiderunt, in quo neque sunmia eloquentia ne(iue studiuni defuit — Cuius me deditissimum subiugo discipulinn (?). pollicM^or, olTero alque trado.
tarque, de Basilios: les manuscrits du XV-e siècle qui sont conservés à la bibliothèque de Cracovie contiennent ces traductions^).
Le collège du roi Ladislas, rue Sainte-Anne, où habitaient en partie et enseignaient les théologiens et les artistes, était le principal édifice de l'université, et, jusqu'à une certaine mesure, la citadelle d'où partaient les mots d'ordre, où se concentraient les ressorts moteurs de toute Torganisation. Nous avons encore les statuts de cette maison, rédigés alors que maître Mathieu de Labiszyn en était le supérieur, en 1429 2). Ils nous permettent de pénétrer dans ce temple du travail qui ressemblait en plusieurs points à un monastère.
Ce collège, et par le nombre de ses membres, et par ses privilèges, ses dotations, sa hiérarchie et parce qu'il abritait deux facultés, avait une situation tout-à-fait prépondérante. Le collège médical pouvait à peine prétendre à la dénomination de collège, puisque la plupart du temps la faculté ne comprenait qu'un seul professeur; le collège des juristes n'égalait celui des artistes, ni par le chiffre de ses membres, ni par l'étendue de ses prérogatives. Ce dernier cependant n'avait qu'un groupe limité d'habitants (determinatum numerum magistrorum in se retinens)^), c'està-dire qu'il était réservé aux chanoines de S. Florian et aux maîtres royaux. Toutefois nous avons vu que depuis la création de l'université, les fondations s'étaient multipliées et qu'on avait institué plusieurs chaires de second ordre. Nous en avons déjà nommé une quantité; en dehors des six maîtres royaux, il y avait à la faculté des artistes le professeur dit de ))Trontnowice« de la fondation des Sza-
*) A savoir les N-os 618, 519 et 3246. Ce dernier est le type du manuscrit humaniste: il contient, à côté de classiques, des oeuvres de Guarino, de Vergerius et de Leonardo Bruni.
') Statuta antiqua collegii majoris éd. Szujski dans les Archives pour l'histoire de la lit. I, (1878) p. 3—20.
*) Archives d' hist. de la lit I. 4.
franiec, le prébendier de S. Adalbert, les collégiaux de Stobner, de Nowko, de la Dame Menzyk, Taltariste de Tous-les-Saints, créé en 1433, enfin le senior de la bourse des pauvres. D'autres fondations vinrent grossir ces rangs. En 1443, Jacques de Piotrkôw, chanoine de Plock, frère du maître cracovien Paul, bienfaiteur de la bibliothèque jagellonienne, fonda une nouvelle coUégiature, avec 18 marcs de revenu; le nouveau professeur était tenu, les jours de cours, à un acte sur la philosophie morale ou naturelle ou bien sur la théologie, au cas où cela paraîtrait aux maîtres plus utile M- Nous n'avons que des renseignements fort vagues sur le sort ultérieur de cette coUégiature. Elle était attachée à une altarie, car en 1445, le bachelier en théologie, Pierre de Swanow ou Zwanow, sollicitait cette altarie et demandait une provision aux membres du collège du roi Ladislas^).
En 1444, les exécuteurs testamentaires de Nicolas de Brzeznica, curé de Strozyska, achètent, des fonds laissés par le défunt, une allocation annuelle de quatorze marcs sur un terrain sis à Lobzow^). Ce contrat amène la fondation de la coUégiature de Nicolas de Brzeznica, dont le titu. laire enseignait la grammaire et recevait dix marcs fournis par la propriété de Lobzow*).
En 1448, Jacques Zaborowski, docteur des décrets, crée, sur les produits de la terre de Szydzina qu'il venait d'acheter en partie, une chaire à laquelle est jointe l'altarie de S. Jacques, à la cathédrale de Cracovie ^). Les membres du collège des artistes avaient le patronat sur cette prébende dont le bénéficiaire, comme le précédent, devait faire des cours de grammaire®).
») Cocl. univ. Crac. II, 22.
*) Conclusiones domus maioris.
^) Cod. univ. Crac. II. 47.
*) Cod. univ. III, 47.
^) Cod. univ. II, 98.
«) Ibid. III, 47.
A la même époque, Martin de Zorawica, célèbre astronome, fonde une collégiature »in astrologiaa *). C'était la seconde chaire pour la même science, puisqu'il existait déjà celle de -Stobner: aussi verrons-nous fleurir cet enseignement à Cracovie, dans la seconde moitié du siècle.
Les largesses continuèrent donc d'affluer à l'université: à partir de ce moment, les chaires de Zaborowski, de Nicolas de Brzeznica, de Martin Krôl, subsistent parmi les collégiatures secondaires de la grande école. De cette manière, le personnel de la faculté des artistes se vit considérablement accru; dans cette faculté préparatoire où l'on enseignait toutes les sciences des antiques trivium et quadrivium, où les élèves étaient fort nombreux, rien, n'était plus désirable que cette division du travail. Et sans compter toutes ces collégiatures, anciennes ou récentes importantes ou moindres, cette faculté employait quantité de maîtres, sans émoluments fixes, qui par leur seule industrie, s'efforçaient de percer, de gagner leur vie, jusqu'à ce que le sort favorable les eût installés à un bénéfice vacant. Le maître qui, à Cracovie, obtenait ce grade, était tenu d'enseigner pendant un certain temps: deux ans habituellement; en outre, après l'accomplissement de certaines formalités^), les maîtres étrangers pouvaient aussi être incorporés à l'université. Dans les facultés supérieures, ces professeurs sans honoraires déterminés étaient beaucoup plus rares. Le chiffre des élèves y était trop restreint pour que ces professeurs eussent pu se procurer les ressources indispensables à leur existence et avoir des occupations rémunératrices; en général, dans ces facultés, le nombre des maîtres n'excédait pas celui des bénéfices et des postes payés ^). Il n'en était pas ainsi à la faculté des arti-
0 Liber Prom. 35.
*) Publiée semel omnibus magistris respondeant, Muczkowski Liber prom. XX.
•) Paulsen. Hist Zeitschrift T. 46, 394.
stes. Elle était encombrée de jeunes gradés qui se destinaient à l'enseignenient, et y attendaient des circonstances propices: ils pourvoyaient à leur entretien, soit à Taide des i>pastus(( qui leur étaient versés par les élèves, soit par des leçons particulières. Cette faculté avait donc un personnel très variable, soumis à des fluctuations causées par l'accession ou le départ de ces jeunes débutants *). Un maître novellus ou extraneus, après deux ans de fonctions (biennium complere), était admis à la faculté; après deux autres années de travail, il était apte à être élu à la plus haute dignité de la faculté, le décanat*). Mais les anciens professeurs témoignaient en général de Thostilité à ces nouveaux venus, se barricadaient dans leurs situations conquises, contre l'importune invasion de ces ambitieux.
Des différences se creusèrent donc entre les divers maîtres de la faculté des artistes: il y avait les professeur collegiati majores pourvus des chaires plus richement dotées ou royales; il y en avait d'autres (collegiati minores) pourvus de bénéfices moins opulents; venaient enfin les irréguliers sans bénéfices, les extranei, appartenant à la faculté ou se trouvant «extra facultatem«. L'abondance et l'influence de ces extranei à la faculté était à redouter; on ne fit rien pourtant pour faire cesser cet état de choses alarmant, pour leur donner une organisation quelconque. Mais on améliora le sort des petites collégiatures et on prit une mesure qui devait alléger le fardeau pesant sur le collège du roi Ladislas, venir en même temps en aide à ces jeunes confrères et leur assurer une existence moins précaire et moins pénible.
En 1449, Jean Dombrowka était supérieur de la maison des artistes. Sous son inspiration, ou tout au moins avec son concours, on décide cette année-là la création d'un »collegium minus«, succursale du collegium royal. Dans d'autres univer-
*) Paulsen 1. c. 395. Kaufmann, Geschichte der deutschen Univ. II, 192.
') Muczkovvski: Liber prom. XXXIII-IV.
sites les artistes assez souvent eurent deux collèges, dès la fondation même de l'institution: à Leipzig, le plus grand de ces collèges fut destiné à 12 maîtres, rétribués 30 florins, le petit, à 8 professeurs touchant, chacun, 12 florins. A Rostock, l'université, établie en 1419, eut aussi son grand et son petit collège; de même à Greitswald, où le «Studium générales fut inauguré en 1456. Cracovie se proposait donc d'imiter ces écoles et de combler la lacune de son organisation. La multiplication des collégiatures et sans doute aussi le souci toujours croissant de l'éducation humaniste de la jeunesse, de l'étude du latin ^t des classiques romains, rendaient d'ailleurs cet agrandissement indispensable. Jean Dombrovvka dont nous avons constaté l'énergie et l'esprit d'initiative fut donc l'instrument, conscient ou inconscient, de cette heureuse entreprise.
Le 18 octobre 1449 l'érection du nouveau collège est décrétée^), c'est-à-dire qu'on choisit une maison «pro minoribus coUegiatisa *). Jusqu'alors ils avaient du euxmêmes chercher une demeure; ils habitaient dans des logements loués, dits hospices. Quelques-uns seulement étaient domiciliés au collège royal: on y admettait, non de droit, mais par faveur, les professeurs des fondations Nowko, Stobner et Menzyk. C'était une habitude que ne justifiait aucune disposition légale et qui, par conséquent devait être redressée. Aussi asssigna-t-on à ces maîtres inférieurs une maison de bois située à proximité du vieux collège'). On y installa dès lors les maîtres suivants: P, 2®, 3^, ceux de Nowko, de Stobner et de Menzyk, 4° le prébendier de S. Adalbert, 5® le maître de la fondation Nicolas de Brze-
') Conclusiones domus maioris 1449.
*) Ils portaient précédemment ce nom quoiqu'ils n'eussent pas de foyer commun. On appelait môme leur corps, »Collegium minus»i ainsi que nous le voyons dans l'acte de fondation de Zaborowsk, <1448). Cod. un. II, 98.
') Cod. univ. Crac. III, 4=6.
Morawski. 11. 10
znica, 6® celui de Jacques de Zaborow, 7® l'altariste ed Tous-les-Saints, 8^ le senior de la bourse des pauvres').
Ce collegium minus offrit donc un refuge à huit professeurs. Il était entièrement sous la dépendance du collegium majus qui en choisissait les membres. »Maiores sunt patroni et moderatores minoris collegii«, comme s'expriment les statuts postérieurs. C'étaient aussi les maîtres du grand collège qui appelaient à eux un professeur du petit, et pour cela ils n'étaient nullement obligés d'avoir égard à l'ancienneté: ils ne tenaient compte que des talents ou (lu zèle de ces jeunes collègues.
Ces collégiatures secondaires avaient, comme nous l'avons dit, un programme d'enseignement en général strictement déterminé. Le maître de Novvko devait donner des leçons de rhétorique et de poétique, expliquer, comme le répète une ordonnance de 1449, la poétique de Ganifred, le ))Labyrinthus« d'Evrard de Bethune, la rhétorique de TuUius; celui de Stobner faisait des cours de mathématiques, d'astronomie, de musique et, chaque année, présentait un almanach à l'université; celui de la dame Menzyk se consacrait à la littérature latine. Le programme de ce dernier était assez vaste: il était tenu de lire et interpréter le De consôlatione de Boëce, le De planctu naturae d'Alanus, Valère Maxime, les poésies d'Ovide,
^) On ï)e voit point ici le chaire de Martin Krôl. Evidemment cette fondation fut créée après 1449. En 1452 (resp. 1447). Catherine de Michalow, veuve du casiellan de Cracovie, achète une contribution de 12 marcs sur la terre de Boturzyn, à l'effet d'ériger une nouvelle collegiature au collegium minus. Ce maître était astreint à un «acte in artibus* et à la direction de la bourse des pauvres; ce qui signifie que cette nouvelle collegiature, se joignait au seniorat de la bourse qui devenait ainsi rente. Cod. un. Crac. II. 133. Cette Catherine se signala d'ailleurs par d'autres bienfaits, et la ville s'en montra reconnaissante lorsque cette généreuse femme prit l'habit monastique. En 1455 (Monum. medii aevi VII, 676) les consuls lui confient »conventum monacharum ordinis S. Dominici regendum«, en récompense de ce que lextitit fautrix amicabilis huius urbis«.
de Virgile, d'Horace, de Térence, de Stace, de Martial, de Tibulle et de Properce. Mais ce beau plan ne fut jamais exécuté: d'après la liste des cours de 1487 à 1563^), nous pouvons constater que quelques-uns des auteurs ci-dessus énumérés furent complètement oubliés. Stace est cité trois fois seulement dans cette liste; Tibulle et Properce n'y figurent pas une seule fois. Les titulaires des chaires Zaborowski et Nicolas de Brzeinica enseignaient la grammaire d'après Priscien, Donat, Alexandre de Villa Dei. Le senior de la bourse et les autres professeurs n'avaient aucune matière précise à étudier; d'après les besoins du moment, il choisissaient le sujet de leurs leçons: »disputare in quacumque facultate«, comme on disait alors.
Comme leurs collègues plus anciens, ceux-ci faisaient table commune, et lorsque sur les dépenses de leur nourriture ils parvenaient à réaliser quelques économies, ils se partageaient cette maigre épargne et se procuraient ainsi de la bière, du bois de chauffage, du luminaire. Mais pareil excédent était fort rare; le plus souvent au contraire les sommes nécessaires à l'entretien de cette table ne pouvaient être réunies, car la rentrée des allocations ne s'effectuait qu'après de vives contestations et entraînait des frais considérables*). Les malheureux maîtres se tiraient alors d'affaire comme ils le pouvaient. Pour ces motifs, le sort de ces collégiatures fut par la suite mainte fois menacé; souvent nous les voyons réduites à la misère, faute de régularité dans les paiements de leurs revenus. Aussi par différentes combinaisons et transactions dut-on plus tard porter secours à ces fondations en détresse et les sauver de la ruine.
Le coUegium maius en ouvrant ce nouvel asile à la science se donnait, pour ainsi dire, les coudées franches, se débarrassait des intrus qui parfois avaient troublé sa
*) Liber diligentiarum. Crac. 1886 (éd. Wislocki). •) Muczkowski: Les habitations... des écoliers cracoviens p. 17,
vénérable marche routinière; nnais il créait aussi un centre où viendraient aboutir et se fortifier tous les courants révolutionnaires. A côté de la citadelle d'Aristote s'élevait maintenan t un collè<i:e où l'on enseignaitprécisémentces sciences auxquelles les novateurs allaient emprunter des armes pour la renverser. Les maîtres du collèu:e majeur traitaient en général à la légère cette école préparatoire: pour la plupart ils ne comprirent pas qu'elle allait ouvrir de nouvelles voies à l'essor de l'humanité.
Ce collège qui formait une partie de la faculté de philosophie servait de transition entre les écoles paroissiales et l'université; il correspondait, en ce qui concernait les études philosophiques et autres, aux classes supérieures des gymnases d'aujourd'hui*). Un auteur du XVII-e siècle l'appelle: omnium facultatum seminarium fecundum et palaestra academici laboris ^).
La fondation en fut très utile et contribua largement au progrès de l'université qui du reste traversait une période des plus prospères. Les élèves y affluaient de tous côtés, de tous les états, de toutes les classes de la société. Et le pays n'était pas seul à fournir ce contingent: la Hongrie envoyait de plus en plus ses jeunes gens à l'institution sur laquelle veillait le chancelier Oleénicki. Le grand homme protégea de toutes ses forces le développement de l'école; aussi l'avons-nous vue vivre d'une vie puissante et pleine, riche en resources et assez forte pour agrandir le domaine du savoir.
La génération conciliariste des professeurs cracoviens put avoir ses défauts et ses faiblesses; mais les problèmes qui la passion nènMit remuèrent le monde entier, et elle combattit pour ses croyances avec un courage, une virilité héroïque. Les plus nobles mobiles déterminèrent en définitive tous ses actes et elle prit pour guides les idées les plus élevées, les intentions les plus généreuses.
') Muczkowski 1. c. p. 12. •) Cod. Jag. 59