CHAPITRE IV
Zbigniew Oleénicki et Tuniversité.
Rôle du chancelier à runiversité. — Rapports entre Olesnicki et l'université. — Sollicitude du chancelier pour les progrès de l'école. — Conflits. — Oleànicki protège ses candidats et les étrangers à l'université. — Collision entre Oleénicki et l'université, en 1450. — Le hussitisme à l'université. — Mouvement hussite dans le second quart
du XV-e siècle, surtout dans la Granrle Pologne. Maître André Galka de Dobczyn. — Sa vie, son caractère. — Les doctrines de Wiclef. — Galka les adopte. — Oleénicki le combat. — Exposé de cette affaire. -— Episode orageux sans conséquences
graves.
Zbigniew Oleénicki dans les dernières années de sa vie marque sa
bienveillance à l'université par plusieurs dispositions tulélaires.
Lorsque Zbiçrniew Olesnicki monta sur le siège épiscopal de Cracovie, en 1423, un autre nnembre de l'épiscopat polonais, André Laskary, évêque de Posen, en lui envoyant ses voeux et félicitations ajoute: ))Et il a été donné à votre Grandeur, pour sa plus yfrande gloire et son plaisir, de posséder dans son diocèse un studiuni irenerale florissant dont les maîtres jetteront de la splendeur sursadignité. Aussi vous prierai-je de retenir auprès de vous, soutenir et récompenser ceux de ces maîtres qui se signaleront par leur savoir et l'éclat de leurs travaux« *). Ces paroles ne tombaient pas sur une terre ingrate. Zbigniew Olesnicki, élevé à l'école cracovienne, dès son en-
M Cod. epist. î. 1, 58.
fance, passionné pour l'étude et très attaché à ceux qui y avaient dirigé ses efforts ou qui avaient été les compagnons de ses travaux, les amis de sa jeunesse, était sans aucun doute animé des meilleures intentions, à l'égard de Funiversité. Parvenu à l'évéché de Cracovie, il devenait en même temps chancelier de l'université, et pendant trente-deux ans, il fut en cette qualité intimement mêlé aux triomphes et aux disgrâces de l'institution. Presque toutes les universités avaient leur chancelier. Le pape, en accordant à une université naissante le droit d'enseigner, mettait en général sous le contrôle d'un prélat la collation des grades académiques, et ce prélat prenait le titre de chancelier. Ce grand dignitaire avait donc avant tout la mission de surveiller les examens et l'investiture de la licence ou droit de professer. Dans le Nord cette charge ne fut guère prise au sérieux; la plupart du temps le chancelier désignait un maître qui le remplaçait aux examens. Une puissante et énergique personnalité seule ve. nait parfois donner du relief à ce rôle si effacé d'habitude- Autour du berceau même de l'université de Cracovie des divergences éclatèrent, comme nous l'avons dit, entre les papes et les rois de Pologne au sujet du chancelier. Casimir et Ladislas Jagellon avaient spécifié dans les actes d'érection que leur chancelier royal présiderait à toute attribution de diplôme; les papes au contraire prétendirent que cette prérogative fût réservée à l'évoque de Cracovie. La volonté du Saint-Siège finit par l'emporter sous Jagellon, car les évèques furent chanceliers, dès la création de l'université, et Pierre Wysz, qui occupa le siège épiscopal de Cracovie jusqu'en 1412, porta le titre et exerça les fonctions de chancelier. L'exerça-t-il avec tous les droits qui, d'après la pensée papale, y étaient attachés? C'est douteux. Il est même probable que Zbigniew Oleénicki, successeur de Jastrzembiec, fut le premier à qui ces droits furent pleinement reconnus; et c'est à partir de ce prélat que les évêques de Cracovie exercèrent toutes
les attributions de chancelier, donnant leur approbation aux examens et conférant la licence aux candidats. L'évoque déléguait le plus souvent son autorité au vice-chancelier, c'est-à-dire à un professeur choisi parmi les meilleurs théologiens. Ces vice-chanceliers existèrent sans doute toujours à Tuniversité; mais ce ne fut que sous Olesnicki qu'ils acquirent une haute situation et prirent part aux sessions d'examens se renouvelant tous les ans.
Avec tout cela l'autorité du chancelier était loin d'être considérable à l'université: elle ne le devint que par l'adjonction de cette dignité à l'évêché de Cracovie. Le tribunal épiscopal en effet avait à juger certaines fautes graves, causes de désordres à l'université, et, en outre, la protection de l'évêque était décisive dans la distribution des bénéfices ecclésiastiques. Ce n'était pas lui, il est vrai, qui appelait les membres de l'université aux canonicats académiques, aux cures, aux altaries: mais il leur donnait l'institution canonique et pouvait par conséquent s'interposer victorieusement en faveur de tel ou tel candidat. Aussi était-il tout à la fois craint et respecté à l'université, surtout lorsque cet évoque ne se contentait pas de s'intéresser chaleureusement à l'école, mais avait le souci aloux de sa dignité de chancelier, et bien plus encore de sa dignité propre.
Zbigniew Olesnicki fut un de ces prélats d'élite, lui qu'Eneas Silvius, dans une lettre de 1453, appelait: »in Polonia post regem primum hominem« ^). Son esprit puissant, sa volonté ferme laissèrent toujours une empreinte profonde dans les événements auxquels il fut mêlé. Il avait trop de fierté personnelle, pour n'être pas fier des charges officielles qui lui étaient confiées et en relever l'importance. Et sans parler de cette ambition, de cette soif de domination, un amour sincère pour l'université le poussait à s'occuper d'elle. Lui qui comprenait si bien et
'; Ood. epist. 1, 2. 321.
avec tant de largeur de vues la mission de la Pologne comme bouclier du christianisme, propagatrice du catholicisme et de la civilisation, dut suivre d'un coeur anxieux les progrès de la jeune institution, créée par Jagellon pour être à la fois Tinstitutrice et l'apôtre de l'Orient.
Oleénicki considérait les maîtres de Cracovie comme ses collaborateurs les plus surs pour la défense et Textention de la foi romaine. »Les docteurs de cette université, disait-il en 1427, déracinent et détruisent la ronce et rivraie, toutes les erreurs, toutes les hérésiesa ^). Dans les luttes avec les Husssites en effet, l'université marche de concert avec son chancelier: comme Zbigniew Olesnicki, elle ne connaît ni concessions, ni compromis, n*hésite pas môme à s'opposer à la volonté royale, à réprouver ce que le souverain avait approuvé. Le conciliarisme et les relations avec le concile de Bâle ne firent que resserrer les liens entre l'université et l'évêque; ces liens ne se détendirent jamais, même lorsque Zbigniew eut fait sa soumission à Rome et que l'université persista dans ses opinions. Ce fait montre d'un côté, que l'autorité du chancelier fut impuissante à imposer à l'université une ligne de conduite, de l'autre. qu'Olesnicki, ancien conciliariste, même après sa rentrée au bercail de Nicolas V, ne voyait pas sans indulgence l'obstination des vieux maîtres. Il défendit sans aucun doute l'université contre les colères et les rigueurs du nonce Jean Baptiste; il porta aussi le plus vif intérêt à la correspondance que les Cracoviens échangèrent, en 1448, avec les étrangers qui «suivaient le courant» (tractum fluminis sequuntur)^).
Cette constante vigilance, ce soin affectueux pour la prospérité de l'université se marqua de bien des ma-
^) Cod. univ. Crac. I. 159.
-) Cod. epist 1. 2. 47. — L'université de Leipzig, dans les questions conciliaristes, se sépara aussi de son chancelier, l'évoque de Mersébourg. Voir Kaufmann. Geschichte der deutschen Univ. II, 134.
nières. En 1433, lorqu'on décida la réforme, ou plutôt lorganisation de la faculté de médecine, le chancelier luimême provoqua la réunion des maîtres à qui Jean de Saccis soumit les nouveaux statuts de la faculté ^). Peu de temps après, Zbigniew projette un remaniement de l'orçranisationde l'université, la suppression de certains abus, de certains obstacles qui sans cesse venaient troubler ou interrompre les études. Olesnicki se propose tout d'abord de pr.^ndre en main le règlement de toutes ces difficultés: cependant, en présence de ses obligations multiples et croissantes (quia tanta ad cumulum pastoralis curae nostrae nobis dietim succrescunt negotia), il confia cette affaire à des maîtres de l'université. Il s'adressa donc dans ce but à Derslaw de Borzynovi^, Jean Elgot et Jacques de Zaborow, chanoines de Cracovie et docteurs des décrets, à Jacques de Paradis et Jean de Jastrambe, professeurs de théologie, à Michel de Szydlow, Stanislas d'Ujscie et Swicntoslaw, docteurs des décrets, leur donnant plein pouvoir pour trancher les différends survenus entre les »supposita« de l'université, et, simultanément, leur prescrivit de s'eflbrcer de faire disparaître les wdefectuscc de toutes les facultés. Nous ne saurions préciser jusqu'où devait s'étendre l'action réparatrice de ce conseil, ni quelles en furent les suites. C'est problablemeMit vers 1435 que Zbigniew tenta ainsi de ramener le bon ordre dans la grande école. Jean de Jastrambe mourut en effet avant 1439 '^). C'est à cette même époque qu'on voulut aussi à Vienne introduire des modifications à l'université. Mais là, le mot d'ordre vint de Bàle. On décide en effet au concile de soumettre l'université de Vienne à une visite ou inspection qui, en définitive, montra que les méthodes d'enseignement laisssaient à désirer et de-
*) Annuaire de la faculté de médecine à Tuniv. Jagel. T. I. (1838) p. 55.
») Voir l'abbé Fijalek. Jacques de Paradis, 268 (note 3).
vaient être transformées, que dans les disputes des artistes les polémiques violentes et les louanges exaorérées étaient à éviter. Il est aujourd'hui impossible de savoir jusqu'à quel point la pensée de Zbigniew fut en communion avec ces desseins et ces actes*).
Le chancelier de l'université se départait de ses attributions et cédait le pouvoir qui, diaprés ses convictions, lui revenait légitimement, aux maîtres dont il appréciait la ))legalitas« et le zèle. 11 ne faudrait pourtant pas croire que Zbigniew fut toujours aussi conciliant et aussi facile. Dans les relations quotidiennes, à propos des affaires courantes, il arrivait parfois des contestations qui prenaient une forme aiguë, à cause des exigences du chancelier. En général les chanceliers ne pouvaient disposer des collégiatures vacantes *-*). La désignation des titulaires appartenait à la compétence et à l'autonomie de l'université, à Cracovie comme ailleurs. Mais si l'évêque de Mersébourg chancelier de Leipzig, s'interposait assez souvent pour faire nommer un protégé à une chaire, il n'est pas étonnant qu'Olesnicki, si autoritaire et si supérieur, ait agi de même. Oui, il s'immisçait dans ces nominations, il donnait ses recommandations, exprimait ses désirs, et lorsque l'université allait à l'encontre de sa volonté, il s'emportait et menaçait avec cette véhémence particulière aux natures résolues qui pardonnent plutôt la violation d'un droit que l'inexécution d'un souhait Les démêlés qui éclatèrent, en 14r)0 à l'université de Cracovie nous dévoilent les secrets et les tendances de l'âme indomptable et de Tinébranlable volonté du grand évêque. A ce moment vinrent à vaquer plusieurs chaires à la faculté des artistes. Comme de coutume, les professeurs passèrent à l'ancienneté au
') Sur les réformes de Vienne voir Aschbach, Geschichte der Wiener Univers] tftt, p. 269 et :^4;7. Nous avons découvert la lettre de Zbigniew aux maîtres de Cracovie dans le Cod. Vratisl. II. F. 23 p. 118.
') Kaufmann, Geschichte der d. Universitâten II, 133.
CoUegium majus, et les nouveaux élus parmi les maîtres du coHegium minus, occupèrent les postes les moins avantageux. Généralement ces promotions avaient lieu per «senium et ordinem« sans tenir compte ni des talents, ni des besoins réels de l'université, sans concours suscitant une noble émulation dont eût profité la science. Zbicrniew Oleénicki voulut abolir ces procédés vieillis et funestes. Il attaqua les «beati possidentes« de privilèges, ces maîtres qui, comme par la force de gravité, à mesure qu'ils baissaient en savoir s'élevaient de plus en plus dans la hiérarchie universitaire, y accaparaient des prébendes de plus en plus grasses, ces docteurs dont parle l'Ecriture (S. Marc 12, 38) «qui... occupent les premières places au temple et dans les festins». Le cri d'alarme jeté par l'évêque ne fut entendu que plus tard; après bien des luttes et bien des protestations, on commença à avoir égard au mérite pour les nominations de professeurs, à favoriser de jeunes, mais capables extranei, au détriment même d'anciens moins bien doués ou indi- L^nes. F]n cette cironstance Zbigniew écrivit »de penser aux étrangers et notamment aux Allemands pour les chaires vacantes, et d'en donner une à un Polonais, une autre à un Allemand; de cette façon Tuniversité acquerra des hommes et des forces, s'enrichira dans ses membres« M- Cette fois il recommandait un Allemand et un Hongrois. Cette protection accordée à des étrangers est, sous plusieurs rapports, caractéristique. Elle met en lumière linternationalisme chrétien des universités du moyen âge, dépourvues de toute nuance accusée de nationalité, et accueillant volontiers des étrangers, maîtres ou élèves. A Paris, en 1306, on décida que sur six juristes, trois au moins seraient, étrangers «cum melius per forenses doctores quam per cives studium et lectura conservetur et Gontinueturcc *). Cette mesure était dirigée contre le népo-
') Codex epist. III. p. 42—44.
*) Kaufmann. Geschichte der d. Univers. I. 224.
tisme local; forenses signifiait des savants non Parisiens; à Cracovie, on pensait à des maîtres pris en dehors du pays. Ce détail est typique, pour Zbigniew, non moins que pour l'état des esprits d'alors. Malgré l'aversion pour l'Allemagne et les Allemands, malgré le profond antagonisme contre l'Ordre teutonique, ennemi acharné et toujours en éveil de la Pologne, la haine de race ne séparait pas complètement les peuples: on pouvait échanger le savoir et la civilisation. Cet échange était d'ailleurs continu et naturel à Cracovie, où une grande partie de la bourgeoisie était allemande. Savoir l'allemand était, pour un Polonais, la marque d'une éducation distinguée. Lorsque Jagellon se chargea d'élever les fils de son favori, le tchè([ue Jean SoUoI, tué pendant la campagne de 1410, »eos, dit Dlugosz, IV, 93, in urbe Cracovia splendide educari et Htteris Latinis atque Almannicis ceterisque artibus quibus ingénia politiora fiunt imbui disposuit«. Les amis de Gré goire de Sanok prétendaient qu'il parlait aussi bien l'allemand que le polonais^). Zbigniew Olesnicki avait aussi appris l'allemand, dans sa jeunesse, à Breslau: en 1454, il donna la bénédiction nuptiale au roi Casimir Jagellon, et reçut les serments des deux époux à titre de »(|ui utram([ue linyuam noverat« -). La terreur hussite entre tenait en lui un penchant pour l'Occident et l'Allemagne. A l'université de Cracovie surtout où fréquentaient tant d'élèves allemands, où, pricipalement au temps de Jagellon. tant de professeurs étaient d'origine bourgeoise allemande^ il ne pouvait être ([uestion d'exclusivisme national, d'élimination des éléments étrancrers. Si la demande d'Olesnicki fut rejelée en 14f)0, c'est que d'autres motifs entrèrent en jeu: rop[)()sition aux extranei, la tradition qui faisait avancer ceux qui, comme membres du collège, appartenaient déjà au corps même des professeurs.
M Hiographjp par r'alliinaque, p. 19 (Ed. Finkel). *j hlugosz, Opéra I, 554 et V, 155.
Zbi^niew Olesnicki se sentit gravement offensé; il parla de manque d'égards et de mépris pour ses désirs. 11 a agi par la prière »là où en qualité de chancelier et en vertu de ses pouvoirs il aurait pu imposer ses ordres et. pour réaliser ses intentions, appliquer Tarticle qui les eût contraints à l'obéissance«. Nous ne savons quel était cet «articulus coercition is«. Mais dans son irritation, l'évêque ne se borna pas à ces reproches: il posa immédiatement la question de cabinet et menaça de se démettre de ses fonctions: »Nous n'avons pas le dessein, écrit-il, dediscuterplus longtempsavec vous; mais nous ne voulons pas non plus être un chancelier de paille, sous la responsabilité duquel vous abriteriez tous vos actes. Aussi avons-nous prescrit à nos frères et serviteurs qui vont à Rome d'informer le pape de votre entêtement irréductible, et de le prier de nous décharger, nous et nos successeurs sur le siège épiscopal de Cracovie, du vain titre de chancelier de votre université, pour transmettre cette dignité, ou plutôt cette dénomination, à quelque autre personne, ou à ceux que nous désignerons à sa Sainteté, afin que, sous ce nouveau chef vous puissiez ruer sans outrage pour ma personne, et selon la fantaisie que vous inspireront vos passions ou vos penchants personnel. « ^).
Voilà ce qui s'appelle parler clair et net. Le tempérament despotique d'Olesnicki se révèle tout entier dans cette virulente exaspération, dans ce »Quos ego« fulminé, non contre les vents tumultueux, mais contre les tumultueux professeurs de Cracovie. Cette lettre tomba au milieu d'eux comme la foudre. Les maîtres effrayés, répondirent à leur père effrayant... metuenda Paternitas Vestra, par une requête débordant d'humilité et de soumission; ils le supplient de ne pas les abandonner, par ces temps d'épreuves, de leur conserver son ancienne bienveillance,
•) Cod. epist. III. 43.
et, comme le bon Samaritain, de panser et eruérir leurs blessures ^).
La wFaternitas metuenda« se prononça si péremptoirement, en 1450, parce qu*à mainte reprise il avait eu à souffrir des difficultés soulevées précédemment par de semblables conflits. En janvier 1448, Olesnicki avait donné au recteur actuel de Tuniversité, Jacques, curé de St. Hedvige, au Stradom, des pouvoirs exceptionnels lui permettant de juger même les délits graves, commis dans Tenceinte des supposita universitaires, et de les soustraire au tribunal épiscopal »occupé par d'autres affaires de l'Eglise et de rEtat«. L'évèque déléguait ainsi une partie de son autorité au recteur pour réprimer «divers scandales, querelles, bagarres, disputes, excès, crimes et abus« dont on était venu se plaindre à lui*^): c'était en quelque sorte lui accorder une dictature temporaire. Nous n'avons pas pu découvrir le motif de cette mesure extraordinaire, nécessitée sans doute par les rixes fréquentes, les offenses aux bonnes moeurs qui se renouvelaient à tout instant dans les universités de cette époque. Mais voici que des nuages s'amoncellent à l'horizon et que va éclater une tempête religieuse jetant la confusion et le trouble dans l'université de Cracovie.
Nous avons déjàparléduhussitisme etde l'émoi qu'il fomenta en Pologne; nous avons à ce propos fait ressortir l'attitude franchement hostile d'Oleénicki et de l'université contre cette hérésie. Mais, quoique depuis 1420 le clergé polonais condamnât à plusieurs reprises cette nouvelle doctrine, grâce à la tourmente politique et religieuse elle ne s'en insinua
') Voir dans Szujski. Cod. epist. I, 2,65 l'écrit que nous citons et qui est sans doute la réponse à la semonce d'Olesnicki, comme Ta justement fait remarquer Lewicki, Cod. epist. III, 43.
') Cod. epistol. I, 2, 34.
pas moins en Pologne. Tout favorisait Tascendant que graenait cette hérésie; et sans parler des relations étroites avec la Bohème, les volontaires qui, émigrés dans ce pays avec Korybut, y passèrent sous le drapeau hussite^), en revenant en Pologne y prêchèrent la révolte. C'est surtout en Grande Pologne que leur propagande fut effective. Aussi les évêques de cette contrée eurent-ils les plus grandes difficultés à étouffer le mal. André Laskary, évèque de Posen, avait déjà eu maille à partir avec ces nouveautés, et, en 1421, dans un sermon prononcé à Posen, il anathématisa solennellement le hussitisme et promit diverses indulgences de l'Fîglise*) à ceux qui partiraient en guerre contre ces Infidèles. Son successeur, Stanislas Ciolek, ne laissa pas d'avoir à souffrir de l'extension du hussitisme dans son diocèse 3). André Bninski qui, après Ciolek, occupa de longues années le siège épiscopal de Posen, parvint enfin à extirper à peu près ce wvirus Bohemicum«. Quelques petites villes de la Grande Pologne étaient devenues les foyers de cette contagion, entre autres Pakosc et Zbonszyn *). Le juge de Posen, Abraham était à la tête du mouvement à Zbonszyn et, selon les expressions de Paprocki, «cachait dans sa maison des tchèques corrupteursa. André Bninski somma les coupables de comparaître devant lui et leur fit toutes sortes de procès. Ce prélat, l'un des plus éminents de l'épiscopat polonais, fut l'adversaire le plus implacable et le plus énergique du hussitisme. On en vint à des désordres sérieux en 1439. Spytek de Melsztyn lève Tétendard de la révolte
M Ulanowski. Acta iudicii eccles. Gnesn. 58. Alexius de Kalis jure en 14'2'4: quod nunquam vult de cetero ad eos (Bohemos) equilare. Voir ibid. p. 199.
*) Acta iudiciorum eccles. p. p. 62 et 470.
•) Dlugosz. V. 609.
*) Acta iudicii eecles. Gnesn. p. 132, 199. Quant à Zbonszyn et à Abraham de Zbonszyn, voir ibid. 506, ôI7, 519, ô22 et Paprocki Armoriai (Tur) p. 473.
et attaque à main armée l'assemblée des états k Nowy Korczyn; cette même année, André Bninski met le siè^re devant Zbonszyn et force Abraham à lui livrer cinq des principaux apôtres du hussitisme, lesquels il fait brûler sur la place publique de I^osen. Abraham de Zbonszyn, ne tarda pas à mourir; le hussitisme commença alors à péricliter dans cette petite ville où il avait été jusque là florissant. En 1442, les abjurations furent très nombreuses ^): le calme sembla rétabli en Grande Pologne. Mais tout péril était encore loin d être écarté dans la République. Les enseii^nements hussites en effet, sans conquérir les masses, n'en avaient pas moins pénétré en Poloirne par mille issues et y avait trouvé des adeptes parmi la noblesse, aii^rie contre l'Ei^lise, à cause des impôts ecclésiastiques, dans les villes, et dans le bas clergé^}. Aussi en 1448, commença-t-on à se plaindre de ce que le hussitisme relevât la tête. Dans un message au pape, écrit en septembre de la même année, Zbigniew Olesnicki constate l'airgravation du fléau hussite (audio, renovari et reviviscere pestem hereticam Hussitarum); il raconte que dans le diocèse de Plock les biens de l'évoque ont été pillés et dévastés, parce que ce prélat avait refusé d'ordonner prêtres des clercs hérétiques, qu'on s'est livré à des voies de fait sur les ecclésiastiques restés fidèles^). Vers le mênne temps, Elgot dont les lettres à Oleénicki étaient toujours remplies d'informations intéressantes, lui annonce qu'en Grande Poloirne et spécialement dans le territoire de Dobrzyn, le hussitisme prend de fortes racines*). Il est incontestable que dans cet épisode religieux, mouvementé et subversif, les esprits furent grandement surexcités sous l'influence des dissensions hussites voisines.
') Ibid. p. 532—53:1
*) Voir remarques générales dans le Zbigniew Olesnicki de Dzieduszycki I, 25o.
») Cod. opist. I, 2, 44.
♦) Cod. epist. 1. 2, 347.
Comme André Bninski, Zbigniew Oleénicki fit bravement face au danger, et Tuniversité en cette circonstance lui prêta le concours le plus actif, comme nous Tavons déjà dit. Les évéques durent combattre les doctrines importées par les volontaires revenant de Bohème, proclamées par des prêtres qui s'étaient laissé entraîner dans rhérésie, séduits surtout par la communion sous les deux espèces, marque primordiale de la nouvelle doctrine; car c'était bien une doctrine, un système de toutes pièces présenté par des savants avec force, et qu'il fallait réfuter avec des arguments non moins sérieux.
Le hussitisme fit sa première apparition dans le corps professoral de l'université en 1429. A ce moment, Henry, dit le Tchèque, fut cité devant le tribunal épiscopal et emprisonné sur Tordre de Zbigniew. L'hérésie chez ce maître était compliquée de magie, de sorcellerie, de divination: c'était évidemment un apôtre compromettant pour le nouvel évangile ^). Il ne fut aucunement défendu par l'université. Elle était alors plus anti-hussite que ja-
*) En 1432 parut en Pologne un personnage équivoque, joignant au savoir beaucoup de savoir-faire; il venait aussi de Bohème et portait le nom de Paul Krawar. Cet «artium magister Parisiensis et baccaulaurius in medicinis, vestrae serenitatis et regni vpstri Poloniae medicus indignus», écrit de Thorn à Jagellon (Cod. epist. III, Ô13) pour lui réclamer la pension qui lui a été assignée par le roi, mais qu'il ne peut toucher à cause des intrigues des courtisans. Cependant il a depuis longtemps certains >secreta misteria divina« à révéler au roi, secrets qui convertiraient le? égarés, rendraient la paix au monde et amèneraient la concorde entre la Pologne et l'Ordre teutonique. »Ëst enim quidam spiritus cor meum movensa. Mais tout cela est paralysé par la malice des gens qui l'empêchent de voir le roi. Ce Tchèque, comme nous le voyons, possède la panacée universelle, la recette du bonheur de Thumanité; il l'emporta avec lui au tombeau et nous priva ainsi de ce merveilleux spécifique; comme beaucoup d'invidus de son espèce, il promettait au monde le bonheur, pourvu que le monde le rendît heureux lui-même d'abord. L'agitation des esprits en Bohème produisit entre autres ce singulier personnage.
Morawski. II. 11
mais. Nous avons rapporté qu'en 1432 Zbigniew Oleénicki, d'après les conseils et avec Tappui de Tuniversité^ s'opposa aux désirs du roi et de quelques évêques et ne permit pas de célébrer les offices pendant la présence des Tchèques à Oracovie. Deux altaristes de l'église St Marie- Madeleine à Posen, malgré la volonté de Tévêque Ciolek, refusèrent aussi tout service religieux. Mandés devant le prélat, ils affirmèrent que l'évêque était tombé en hérésie; Nicolas, l'un d'eux, déclara )>que leur conduite leur était dictée par les maîtres cracoviens« ^). La résistance de Cracovie exerça donc ses effets jusqu'à Posen. Le mot d'ordre lancé par l'université et son chancelier y fut adopté par quelques-uns. Par la suite, lorsque le concile de Bâle s'occupa de la question hussite et, afin d'apaiser la querelle, consentit à certains compromis, l'université de Cracovie et Zbigniew surtout en furent profondément blessés. Marc Bonfili, revenant de Pologne en 1441, dit devant le concile que »les Polonais souhaitent vivement que toute concession, en ce qui touche la communion sous les deux espèces, soit nettement refusée aux Tchèques *)«. Et voici que le mal si acharnement poursuivi, étouffé au dehors de l'université, se manifeste au dedans. Jagellon et Witold ne s'étaient-ils pas, en 1424, confédérés avec tous leurs barons contre la perversité hussite? N'avaient-ils pas juré de citer tout hérétique, tout suspect d'hérésie devant les tribunaux royaux et épiscopaux'*)? Chaque évèque eut alors à ses côtés un dominicain inquisiteur, chargé d'examiner toutes les affaires d'hérésie*). Plusieurs particularités de la tourmente hussite en Polo-
>) Ulanowski, Acta judic. eccies. p. 498: quidquid fecit, fecit ex informatione magistrorum Crac, quod non celebravit illo tenipore Bohemis venientibus, contra voluntatem Dni episcopi.
') Jean de Ségovie II, 957.
«) Prochaska, Codex Witoldi, p. 654.
*} Voir Ms. Czart. 18 p. 51.
gne nous sont déjà connues. L'épisode de 1449 eut d'autant plus de retentissement qu'il fut répercuté par les murs de l'école jagellonienne et que le héros en fut un des maîtres enseignant à l'université.
André Galka de Dobczyn avait terminé ses études fi Cracovie, où il fut reçu bachelier en 1422, et maître es arts en 1425. Il n'obtint aucun grade académique plus élevé. Il n'est cependant pas impossible qu'il ait séjourné quelque temps à Prague et y ait contracté les opinions qui pesèrent d'un si grand poids sur sa destinée. En 1429^ il entre au collège du roi Ladislas. Il obtient un canonicat à S. Florian, en 1439 *). Il fut doyen des artistes en 1436 et en 1441.
Cet homme, d'un talent et d'un savoir médiocres^ avait par contre un caractère brouillon et un penchant trop prononcé à la contradiction et aux disputes. Les actes de la »maison majeure» nous ont conservé le souvenir de ses attaques contre le pacifique S. Jean Kanty. En 1445, André de Dobczyn, on ne sait pour quelles raisons, suspecta la valeur des titres de Jean Kanty à la collégiature *). En 1447, il eut encore des contestations avec ses collègues. A ce moment il ne professait pas lui-même, mais s'était fait suppléer »per alium«. Il porta plainte, sans doute à Oleénicki, au sujet de l'irrégularité apportée au payement de son traitement; une lettre anonyme adressée à l'évoque rapporte en effet que l'affaire a été étudiée et que les maîtres de Cracovie assurent n'avoir rien retranché du »salariumcc dû à Galka, mais qu'il n'est pas impossible que des embarras surgissent plus tard; l'évêque d'ailleurs en jugera*).
Maître André de Dobczyn ne brillait donc pas par l'amour du devoir. En attendant il employait les loisirs que
*) Voir Cod. univ. Crac. H, 111. Il dit de lui-môme, en 1449: •Ego vero XX annis in studio Cracov. in collegio cum magistris» ; il signe (p. 112) canonicus eccl. St Floriani X annos.
') Gonclusiones domus maioris.
•) Cod. epist. III, 24.
ir
lui laissaient ses cours à lire et à transcrire les traités du fameux Wiclef, professeur d'Oxford, condamné par l'Eglise; peut-être même en répandait-il secrètement les théories.
Jean Wiclef, professeur à l'université d'Oxford, mit en avant, vers la fin du XlV-e siècle, plusieurs propositions contraires aux dogmes, aux droits et à l'enseignement de l'Eglise. Il niait la transsubstantiation, modifiait les règles de la messe, sapait les fondements de la propriété ecclésiastique et conseillait à l'Etat de s'en emparer; d'après lui, les supérieurs spirituels ou temporels perdent tout pouvoir, s'ils sont en état de péché mortel; la confession auriculaire est superflue. Le pape, cet Antéchrist, comme il l'appelle, et la hiérarchie religieuse sont l'objet de ses plus virulentes diatribes. Son idéal, c'est une réforme radicale de l'EJnflise et du dogme. En philosophie, il est panthéiste et fataliste. Dans les débats entre réalistes et nominalistes, il tient pour les premiers. Mais il réprouve cependant certaines idées avancées de Scot; à ce momentlà précisém^^nt, sous l'impulsion d'Okkam, le nominalisme remportait certains triomphes. Aussi Wiclef adopte-t-il le réalisme modifié par Okkam, débarrassé de ses anciennes extravagances ^).
En 1377, le pape prononça la condamnation des thèses de Wiclef, et en 1382, le concile provincial de Londres confirma la sentence pontificale. Ces erreurs néanmoins continuèrent encore à courir le monde et Jean Huss en fut tout pénétré: c'est en effet au docteur anglais que ce dernier emprunta les principaux articles de son credo *). Elles venaient enfin, ces idées de Wiclef, de parvenir tardivement en Polotrne, sans doute transmises par la Bohème. André de Dobczyn épousa les vues sur les univer-
') Voir là-dessus Itashdall: Tho Universities of Europe II, 2, 428 et 5H8. Sur les maximes de Wiclef voir 8zwab, Joh. Gerson Wùrzbourg, 1858 p. 5t2,3.
*) Loserth: Hus und Wiclif. Prague 1884.
saux, ainsi que le réalisme modifié du maître d'Oxford. L'opuscule de Wiclef „De universatibus realibus« avait aussi été bien accueilli à Prague où la nation tchèque, par opposition aux nominalistes allemands, s était enrôlée dans le camp réaliste: Zdzislaw de Zwiereticz écrivit même une apologie des principes de Wiclef*). André de Dobczyn fut un partisan convaincu de ce réalisme. Il disait que les maitres cracoviens ne connaissent pas du tout ce système de Wiclef, que par conséquent, parasites royaux, ils se perdent en misérables et vains efforts pour enseigner à autrui ce dont ils ne savent pas le premier mot André de Kokorzyn lui-même, »qui passe pour un maximus artista, pour le meilleur théologien et philosophe de l'université de Cracovie«, ignore complètement Wiclef, ainsi qu'il appert de ses paroles et de ses écrits *). Avec ces doctrines, plusieurs autres propositions plus positives et plus pratiques du maître anglais séduisirent Galka. C'est de lui qu'il apprit à braver les évêques, à dédaigner le clergé, et le ton qu'il employait en s'adressant à Zbigniew Oleénicki montre qu'il fut un disciple digne de son précepteur II avait chez lui les traités do Wiclef bafouant le clergé, poussant l'Etat à s'emparer des biens ecclésiastiques, réprouvant la confession auriculaire et contestant la validité des sacrements administrés par des prêtres en état de péché mortel. A côté de ces doctes ouvrages, il conservait aussi des chansons en l'honneur de Wiclef, et quelques-unes nous sont parvenues annotées de sa main ^). Ces productions de la muse populaire se multiplièrent en Bohème, lors de la guerre hussite. Elles coururent les rues, jetant l'insulte aux ad-
*) Loserth, 2«5. Des pièces de vers où le hussitisme était présenté comme le triomphe des réalistes, circulèrent à Prague: Facta nunc adultéra profert realistas, Chymeras et vetera monstra Wyclevistas. Voir Hashdall, ib. II, 1, 223.
'; Cod. univ. Crac. Il, 111.
') Cod. epist. 1. 2, 69.
versaires et exaltant la sainte cause. Il n'est pas d'outrages qu'elles ne prodigassent aux ennemis de Jean Huss; elles disaient de Zbinek, archevêque de Prague qui avait condamné au feu les livres de Wiclef:
Il a brûlé les livres et ne sait pas Ce qu'en eux il y a d'écrit*).
Ces couplets, traduits du tchèque, inondèrent la Pologne; témoin cette vulgaris cantilena que Galka envoya à ses amis, et dont il parle dans ses lettres*)- «Wiclef dit la véritéff, annonçait-elle au monde, et aucun maître n'est plus grand que lui «jusqu'au jugement derniera. C'étaient ensuite des invectives «contre les popes«, l'Eglise officielle, »les popes césariens«, le pape, suppôt de l'Antéchrist, qui tient sa puissance de Constantin, les erreurs préchées par les prêtres dans les églises.
Les popes cachent la vérité:
Ils en ont peur
Et mentent au peuple.
Ces trésors ornaient la bibliothèque de Galka; ces pensées absorbaient son esprit. Mais il y a encore loin de là au crime, au scandale. Galka, dans ses conversations, fitil sonner trop haut ses opinions révolutionnaires, dans ses leçons, s'abandonna-t-il à de fâcheux écarts? On ne le sait; toutefois ses agissements amenèrent un éclat. Les sources parlent du malum, facinus, scandalum qui tout à coup fut découvert. On dénonça à Olesnicki les fausses doctrines professées clandestinement par Galka*). Ce dernier écrit lui-même que le délateur l'avait accusé »de lire et de copier les ouvrages de maître Jean Wiclef et d'animer les barons du royaume contre les prêtres»*). En raison d'une «instancea de l'université, Zbigniew réso-
*) Au sujet de cette littérature voir Geschichtsschreiber der Huss. I^ewegung 1, 622. Loserth. 1. c. 113, 270. *) Cod. univ. II. 115 sqq.
*) Cod. uDiv. II. 106.
*) Ibid. 115.
lut de réprimer ces actes et, sans user de rigueurs, se contenta de reléguer Galka au couvent des Cisterciens de Mogila, pour y faire pénitence. En même temps, Jean Elgot, vicairetf in spiritualibus<(, était chargé d'examiner les livres d'André et de faire des perquisitions dans la demeure occupée par celui-ci chez le conseiller municipal Thesnar. C'est alors qu'on découvrit les livres et les chansons que l'on sait. »Inhorrui admodum ad tam exsecrabiles et venenosos errores«. dit Elgot. Circonstance aggravante, sur un des traités il était écrit: pour remettre h André TenczyAski; sur un autre: pour Szafraniec, etc. L'agitation et la propagande étaient ainsi pleinement démontrées. Elgot en fut effrayé, d'autant plus que maître Benoît, peut-être Benoît Hesse, lui murmura à l'oreille, «qu'il y en a d'autres encore contaminés par le mal« ^). Ne sachant à quel parti se résoudre, Elgot attendit la décision de Zbigniew, avant de prendre des mesures sévères. L'évêque donna l'ordre d'emprisonner Galka, mais trop tard: le pénitent de Mogila, endormant la surveillance de l'abbé et des moines, avait été autorisé à se rendre parfois à Cracovie. Profitant de cette licence, il s'enfuit un beau jour et peu de temps après il était en Silésie, à Glogau, dans les terres du duc Boleslas ou Bolek d'Opole, qui le couvrit de sa protection. On échangea une correspondance dans le but de faire retenir le fugitif dont on demandait l'extradition, tandis qu'André, mettant de côté toute feinte et levant hardiment le masque, publiait d'effrontés manifestes. Zbigniew Oleénicki s'adressa alors aux princes silésiens -et à l'évêque de Breslau. L'université se joignit à ces démarches de son chancelier, en mai 1449. Elle avait expulsé Galka du collège et du corps enseignant (de collegio et coetu magistrorum collegii artistarum) aussitôt que lui étaient parvenues les révélations compromettant ce confrère. C'était pour elle une cruelle épreuve, car le mo-
") Codex epist, I. 2, 68-70.
ment approchait où la grande école ne pourrait plus retarder son serment d'obédience au pape. Malgré ce désaccord avec l'Eglise officielle, les maîtres surent trouver de fermes accents pour censurer cette brebis galeuse et égarée; si, comme on le disait, d'autres professeurs étaient gagnés à l'hérésie, aucun d'eux n'osa élever la voix.
La réponse envoyée par Galka à Tévêque de Cracovie, le 23 juin 1449, affichait le plus impudent orgueil. Il proteste contre les châtiments qui lui ont été infligés et l'accusation d'hérésie; il n'a été ni jugé, ni condamné. S'il trouve accès auprès du roi, il saura faire ressortir l'iniquité de la conduite de l'évêque à son égard, et se justifier, ))non par vos indulgences achetées à prix d'or à Rome... mais par la grâce de N. S. Jésus-Christ«. Il réclame ensuite contre la violation de son domicile, la confiscation de ses hardes et de ses livres; il trouvera bien de puissants protecteurs qui revendiqueront ce qui lui a été dérobé.
La lettre à l'université, comparée à la précédente si arrogante, est sérieuse, pleine d'onction et d'ironie *). Elle est adressée aux membres les plus en vue de l'école; la plupart nous sont déjà connus; les autres ne méritent guère qu'on s'y arrête. Elle débute par une pathétique invocation: «O Pierre de Liptow, Paul de Klobucko, Jean de Ludisko, Michel de Krosno, Adalbert de Lisiec, Jean de Lgota, Paul de Piskowice, Barthélémy de Radom, Jean de Kenty, Benoît de Cracovie, vous qui désirez avoir... les premiers sièges dans les temples et les premières places aux banquets» *). Suit une protestation contre la sentence des maîtres qui l'ont déclaré hérétique. Et, non sans malice, André de Dobczyn leur rapelle leur passé et quelques-uns de leurs péchés de jeunesse: «Personne n'est tenu d ajouter foi à ce que vous avez
*) Voir ces deux documents dans le Cod. univ. Crac. II, 110 et 113
') S. Marc 12, H8.
écrit contre moi, pas plus que personne n'est obligé de croire à ce que vous avez écrit contre le pape« *). Il leur fait ensuite la leçon: il leur recommande de ne pas détruire les traités de Wiclef, »car en d'autres contrées do la Pologne il y a beaucoup d'ouvrages de ce maître; et alors même que vous parviendriez à les brûler tous, leur contenu restera dans les volumes de Thomas Valdensis«. Dans la lettre à Zbigniew, Galka parle aussi de ce même Thomas: Thomas Valdensis, écrit-il, dans lequel sont consignés les principes de Wiclef, restera au collège des artistes, car maître Kozlowski a rapporté ce livre de Baient. 11 s'agit ici des oeuvres de Thomas de Walden, carme, auteur de beaucoup d'ouvrages théologiques et d'un mémoire dogmatique contre Wiclef (vers 1422)*). L'exemplaire mentionné par Galka se trouve aujourd'hui à la bibliothèque de Cracovie*).
Galka eut, dans ces persécutions, la satisfaction de partager le sort de son maître et héros Wiclef qui, en 1382, fut expulsé de sa chaire à l'université d'Oxford. On ne saurait pourtant faire usage d'une commune mesure pour ces deux homnies. Wiclef possédait une vaste instruction et ses leçons ne furent pas perdues: elles animèrent lemouvementdes LoUards et la rébellion hussite. Los manifestations de Galka n'eurent au contraire aucun résultat important: elles se bornèrent, pourrait-on dire, à des couplets
') En ces époques de troubles, des conflits de ce genre devaient être assez fréquents, malgré que la plupart des maîtres tinssent pour le concile. En 1449, (Conclus, univ. Ms.) le bachelier des décrets Georgius de Michiniczc s'insurgea contre l'université. On lui reprochait d'avoir été reçu bachelier fraudulenler, et on le bannit du collège des juristes et de l'université. Georges en appela »ad S. in Christo patrem et dominum nostrum Nicolaum V«. Il fut condamné pour cet appel, et un des maîtres appela Nicolas V hérétique. C'est un écho des luttes et des orages qui, de temps à autre, venaient alois agiter l'université.
'i Hcrgenroether, Handbuch derKirchengeschichte II, 792 et 872.
*) Ms. n. 1760. Doctrinale antiquitatum ecclesiae de sacramentis (de Bàlc).
et finirent par des chansons, la »cantilena vulgarisa. Galka dut pourtant agir à Glogau et en Grande Pologne. En 1450, le tribunal archiépiscopal de Gniezno recherche si le religieux Martin de Srem, soupçonné d'hérésie, n*a pas eu de relations avec Galka, «an conversatus est magistro Gaiczecc 1).
La paix fut enfin rétablie à l'université, dans la seconde moitié de 1449, la paix qu'avaient troublée les longues dissensions conciliaristes et ce court épisode hussite. Cette année mémorable par la création du petit collège fut comme nous le voyons, sous bien des rapports, le point de départ d'une ère nouvelle dans l'histoire de l'école de Cracovie.
Les années de Zbigniew étaient déjà comptées. Sur le déclin de sa vie, ce grand et dévoué tuteur de l'université s'éloigna de plus en plus des affaires publiques: son étoile avait pâli; d'autres astres s'étaient levés. C'est dans les amertumes de la lutte contre les novateurs que se consumèrent ses derniers jours: mais au milieu de ces chagrins, son amour pour l'université, amour de père et de guide, persista immuable, inébranlable. Une année avant de mourir, en 1454, il en donna de solides témoignages. Le 7 février il fonde le bénéfice stable de prêcheur à la cathédrale de Cracovie. Ce prêcheur devait être élu par l'évoque et le chapitre; mais nul ne serait promu à cette dignité, s'il n'était maître en théologie, docteur des décrets, ou tout au moins, maître es arts. Paul de Zator, célèbre par son éloquence en polonais, fut le premier appelé à cette charge 2). C'était un pas décisit vers le relèvement, le progrès de la langue maternelle; c'était essayer de lui attirer le respect qui lui était dû; c'était mettre à L por-
*) Ulanowski. Acta iud. occles. p. 172/3. *j Codox univ. Crac. II, liO.
tée des fidèles la parole de Dieu, Dlugosz fait ressortir le mérite de cette fondation, en nous traçant un tableau assez sombre de la situation intellectuelle du pays jusqu'alors: les Polonais mêlés aux affaires, ignorants, n'y sont que très rarement préparés; et les mcMnes, les savants, «étrangers pour la plupartcc ^), n'emploient que le latin. Aussi Zbigniew Oleénicki voulut-il tirer la langue polonaise de cet opprobre et créa, à la cathédrale môme de Gracovie, une chaire où cette langue serait exclusivement en usage; et en stipulant que le prédicateur devrait posséder des titres académiques, il faisait participer l'école jagellonienne au développement de l'idiome national, l'intéressait, l'attachait pour ainsi dire au bénéfice qu'il instituait L'évèque ne s'en tint pas là: en mai il rédige son testament, longue suite de legs religieux ou humanitaires. Parmi ces dispositions, il en est une de la plus haute portée pour l'université: elle assurait en efïet l'avenir d'une grande bourse des étudiants, asile tutélaire qui devait, à côté de ceux existant déjà, rendre d'immenses services. Avant 1454, Zbigniew avait acheté dans ce but la maison et l'enclos dit Jérusalem*), rue Jagellon et rue des Potiers (actuellement rue des Pigeons). Afin de l'approprier à sa destination, mille marcs y avaient été déjà dépensés. Zbigniew assigne encore mille marcs pour achever les restaurations commencées, fait don de toute son argenterie afin de pourvoir à l'entretien des étudiants, de toute sa riche collection de livres à la bibliothèque de la bourse^). Il joignait à ces magnifiques largesses un précieux souvenir. »Nous voulons, écrit-il dans son testament que la masse aux armes et aux insignes du pape, du roi
*) Dlugosz. Opéra 7, 261.
*) De telles dénominations étaient fort usitées à une époque où les pèlerinages en Terre Sainte étaient très fréquents. La maison que la reine Hedvige fonda à Prague, en 1397, pour les Lithuaniens, s'appelait aussi Jérusalem.
») Cod. univ. Crac. II. 156.
et de nous>mèine, portée habituellement devant nous, soit remise à l'université pour y être conservée telle qu'elle est à tout jamais et portée, lorsqu'il le faudra, devant la personne du recteur et des maîtres de Tuniversitéa. Et depuis lors cette masse de Zbigniew Oleénicki^), qui jadis précédait cet illustre prélat, comme un drapeau de progrès et de lumière a accompagné l'école à travers les temps. Elle a échappé au naufrage du XVIII-e siècle; elle a survécu à l'ensevelissement de la patrie et de TEtat; elle brille encore devant les héritiers de ces ruines, fière image d'un passé qui unit les coeurs et donne aux pensées des ailes.
^) M. Karbowiak en a donné la description dans la Chronique de Funiversité Jagel. (1887) II. p. XVII.
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