‹ Histoire de l'Université de Cracovie (volume 4)Chapitre 2 sur 5 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Casimir le Grand

et la création dé raniveraité de Craeovie.

Les premières universités. — Paris et Bologae. — Charles IV et la fondation de l'université de Prague. — Etat des lumières en Bohème à cette époque. — Portrait de Casimir le Grand. — Influence de la Hongrie et de la Bohème. — Entourage et collaborateurs de Casimir. — Skotnicki, Strzelecki. — Ecoles d'alors. — Motifs de l'érection de l'université. — Démarches préalables. — Urbain V. — Pourparlers engagés dans ce but à Avignon, par l'intermédiaire de Jean de Busk et de Janko de Czarnkow. — Correspondance avec Avignon. — Le faubourg de Kazimierz est choisi comme siège du futur établissement; mobiles de ce projet. — L'année 1364 et la création de l'université de Craeovie. — Acte d'érection. — Caractères propres et particularités distinctives de la fondation de Casimir. — Réserves pontificales. — Installation et fonctionnement de l'école de Casimir. — Comment la réalité répondit à la hardiesse des vues

du roi.

Au lendemain de l'an mille, de ce millénaire si anxieusement attendu, dans la crainte de la fin du monde et du jugement dernier, la Chrétienté se reprit à vi- Tre d'une existence nouvelle; une nouvelle ardeur ranima les âmes: elles sentirent qu'un large avenir s'ouvrait devant Thumanité, avenir de luttes et de progrès qu'il fallait affronter avec courage. Un souffle printanier «ircula parmi les hommes, vivifiant les sentiments et raf-

fermissant les intelligences. Le morne pessimisme qui avait posé sur l'âge précédent se dissipait enfin aux clartés de cette aurore, un confiant sursum corda résonnait comme le mot d'ordre des «siècles nouve^u-nés«.

Ainsi que toutes les époques de l'humanité, le moyenâge eut ses flux et ses reflux, ses alternatives de grandeur et de faiblesse, dans les idées et les passions, en un mot, ses périodes de splendeur et de décadence. Le règne de Charlemagne, alors qu'autour de ce prince se groupèrent des talents divers qui rayonnèrent au dehors, fut une époque de renaissance. De môme le Xl-e siècle. Il ne faudrait cependant pas entendre par là une résurrection des croyances et des conceptions antiques, étouffées sousla floraison du Christianisme: certes, au Xl-e siècle, le& auteurs grecs et latins sont lus et goûtés, beaucoup plus même que dans les siècles suivants; mais les chefs-d'oeùvre classiques appréciés de quelques lettrés ne trouvent en général qu'une indifférence sans cesse grandissante, et cent ans après, Jean de Salisbury, le constate avec autant d'amertume qu'Erasme de Rotterdam le fera au XVI-e siècle. Ce que nous appelons renaissance au Xl-e siècle, n'est que l'épanouissement de la pensée du moyen âge dans le domaine de la spéculation religieuse, son vol hardi s'élevant jusqu'aux plus hauts problèmes humains^ puis s'appesantissant lentement pour descendre et échouer enfin dans les profondes ornières de la scolastique.

L'énergie de ces générations qui atteignirent aux plus nobles cimes, les tourne vers l'Orient, et, les engageant dans la première Croisade, les conduit au tombeau du Sauveur; en même temps se découvrent à leurs yeux les merveilles et les prodiges de ces lointaines contrées. — C'est en 1079, que naissait en Bretagne, près de Nantes, le véritable père, le créateur de la théologie du moyen âge. La méthode d'investigation qu'il employa le premier devait marquer de son empreinte tout le labeur intellectuel des âges suivants et s'imposer aux grandes écoles

qui commencèrent à s'ouvrir vers la fin du Xll-e siècle. Aux deux puissances prépondérantes qui avaient domino la société du moyen âge, l'i m p e r i u m et le s a c e r d otium, allait s'en ajouter une autre, le studium — l'université, de force presque égale, qui, à coté de l'Empire et de l'Eglise, devait jouer un rôle important dans les destinées de la pensée humaine et de l'humanité en général.

Les deux plus anciennes universités naissent en pays de langue romane, l'une dans l'Italie septentrionale, la seconde dans la capitale de la France. Nous ne parlet rons pas ici de leurs origines. Ces deux cités, Bologne e- Paris, étaient depuis longtemps des centres d'études où se pressaient en foule savants et élèves. Mais ce fécond mouvement scientifique n'avait été jusqu'alors astreint à aucune règle, à aucune organisation corporative qui ajoutât aux prestige des maîtres, l'autorité d'une institution. Ce n'est que vers les trente dernières années du Xll-e siècle que s'accomplit cette évolution: elle dota le inonde occidental de cette ))Universitas« qui pesa d'un si grand poids sur le progrès du monde, pendant la seconde moitié du moyen âge. A Bologne fleurirent surtout les études de droit et la nouvelle école devint le foyer des recherches et des travaux juridiques. Depuis longtemps déjà Paris était renommé pour ses théologiens, lorsqu'y fut érigée l'école qui, dans le domaine de la science sacrée, allait devenir une autorité dont les décisions rivaliseraient presque avec celles du Saint-Siège et avec les décrets des conciles. Ces deux premières universités furent le résultat et pour ainsi dire le couronnement de longs travaux préparatoires: sans modèle, elles surgirent comme quelque chose d'absolument nouveau. En raison de la marche opposée que suivirent leur organisation et leur fonctionnement, Bologne permettant à ses étudiants une ingérence active dans la direction de l'enseignement, tandis que Paris remettait entre les mains de ses wmagis-

tri « une autorité exclusive et incontestée , à la différence de discipline scientifique vint s'ajouter une différence de constitution, et ces divergences donnèrent naissance aux deux universités prototypes de toutes les universités postérieures.

L'Europe possédait donc au XlII-e siècle deux écoles où, des régions les plus éloignées, affluaient les jeunes gens avides de s'instruire. C'étaient les deux grand» luminaires du monde, les sources où l'on venait s'abreuver de toute part*). Leur dénomination «Studium générale» n'indique nullement la réunion de toutes les sciences dans un seul et même endroit; elle signifie que cet établissement est accessible à tous et non pas -seulement aux écoliers locaux. L'autre terme, »Universitas«, désigne une corporation d'individus liés par une même organisation: par conséquent «l'Universitas» des maîtres, ou celle des maîtres et des écoliers. A l'origine cette expression ne s'employa jamais sans un complément.

L'élan une fois donné, il ne fut plus possible d'en limiter l'énergie aux deux centres qui tenaient la première place par leur ancienneté et leur importance. Plusieurs universités naquirent dès le XlII-e siècle, en Italie^ sous l'influence et à l'instar de Bologne; en France, on fonda à la même époque les études générales d'Orléans et d'Angers ^), L'empereur Frédéric II crée l'université de Naples; Innocent IV, en 1244 ou 1245, jette les fondement» de l'université «in Curia Romana«. L'Espagne et le Portugal suivent l'exemple des autres peuples latins, de sorte que, dès le XlII-e siècle, tout le monde roman est en-

*) Denifle. Die Universitàten des Mittelalters. Berlin. 1885. pag. 747.

^) Nous laisserons de côté les vieilles universités anglaises, Oxford, fondée peut-être au Xll-e, Cambridge, au XlII-e siècle, parceque ces universités se développèrent à part et eurent évidemment pour l'Europe orientale une bien moindre importance.

traîné dans le mouvement et en recueille aussitôt les fruits.

En attendant l'Europe orientale sommeillait encore dans les ténèbres et devait y rester longtemps avant de s'engager résolument dans la voie des réformes. Ceux qui aspiraient à une culture supérieure, à des clartés plus vives, n'achetaient qu'au prix d'un long et périlleux voyage en Occident la réalisation de leurs désirs. Ils se rendaient à Paris, à Bologne, pour acquérir la science nouvelle, étudier les nouveaux problèmes qui passionnaient les esprits; ils allaient chercher au delà du Rhin et des Alpes le savoir trop parcimonieusement révélé dans leur propre pays. La distance devait rendre singulièrement difficiles ces lointaines pérégrinations. Aussi lorsqu'on se décida enfin à imiter l'Occident, ce furent les contrées les plus éloignées et non les pays voisins de la France qui firent les premiers pas; pour ces derniers en effet, le besoin d'un ))Studium générale» ne se faisait guère sentir.

Lorsqu'on 1347, le pape promulgua l'acte de fondation de la première université de l'Elurope centrale, il existait déjà, de récente ou d'ancienne création, seize universités en Italie, et quinze en dehors de la péninsule. L'initiative de Charles IV était donc tardive, mais elle n'en eut pas moins une grande portée. 11 choisit Prague^ pour siège de l'institution destinée à devenir le brillant asile des lettres et des sciences, afin que l'éclat de cette glorieuse université rejaillit sur son royaume. Paris et Bologne s'étaient, comme nous l'avons dit, élevées spontanément et développées d'une manière indépendante, offrant ainsi des modèles tout préparés aux futures )>Etudes générales» Charles IV ne pouvait hésiter longtemps dans le choix du type à imiter. Il était pénétré de la civilisation française et avait lui même séjourné et étudié à Paris: d'ailleurs les problèmes théologiques

eurent toujours pour lui un attrait tout particulier. Il était donc tout naturel que Prague adoptât l'organisation de Paris.

Charles IV a été le premier prince de l'Europe orientale qui ait considéré la diffusion de Tinstructioiî comme un des grands devoirs d'un monarque i). La Bohème était du reste un sol tout préparé à ces seniences, car elle était certainement alors à la tête de la culture allemande. L'animation de la vie intellectuelle h Prague même et en dehors de cette ville favorisait extrêmement les desseins élevés du roi. Il avait à ses côtés l'illustre chancelier Jean de Neumarkt, homme actif, ami du progrès, styliste très pur peur son temps, dont la chancellerie s'inspirait des idô-es générales que les humanistes devaient faire triompher plus tard. En 1350, le fameux tribun idéaliste, Cola di Rienzo, arrive à Prague. Charles IV échange des lettres avec Pétrarque; le chantre de Laure paraît à la cour impériale, en 1355, resserre ses anciennes relations et en contracte de nouvelles. Avec ces visiteurs, le rayonnement de la civilisation italienne pénètre dans le Nord. L'ordre des Augustins qui, depuis le XlII-e siècle, avait joué un rôle capital dans la recrudescence littéraire, commença alors à se propager en Bohème. Le génie de Saint Augustin va bientôt exercer une immense attraction sur les esprits. Pétrarque qui, à Paris, avait lu pour la première fois les écrits de ce grand maître, en était resté tout enivré. L'ordre nouveau, fondé au XlII-e siècle, florissait en France et en Italie; en peu de temps il avait conquis une autorité décisive dans les universités de Paris, de Toulouse, de Padoue et de Bologne. Il ne tarda pas à se répandre dans les provinces orientales de l'Allemagne, et dès le XlII-e siècle, il paraît en Bohème. Cependant ce n'est que sous Charles IV qu'il

') Burdach. Vom Mittelalter zur Reformation (1893) pag. 23 et suivantes.

prend tout à coup une large extension, grâce au puissant appui, du souverain et de ceux qui l'entourent, entre autres du chancelier Jean de Neumarkt L'esprit régnant dans cet ordre rappelle la brûlante ardeur du grand saint africain: ces docteurs veulent émanciper la pensée humaine, la délivrer des liens de la stérile spéculation scolastique et la pousser dans des voies plus hardies. Le fameux couvent de S. Spirito à Florence fut le studieux asile où cet esprit s'épanouit et brilla dans sa plus complète splendeur. Dans les murs de ce monastère se forma une sorte d'académie où, sur le mode familier des dialogues de Platon, on discutait les plus hautes questions philosophiques et théologiques que l'enseignement des universités d'alors renfermait dans des formules sèches et rebattues. Luigi de' Marsigli fut le théologien le plus éminent de cette compagnie ; c'est à son école que se forma le savant Coluccio dei Salutati qui, notaire d'Urbain V à Avignon, et puis chancelier de Florence pendant de longues années, remplit ces fonctions avec un savoir et une autorité rares. Il mourut en 1406. Mais ce sont -là fleurs du midi. Reportons -nous au nord, en plein moyen âge, et allons-y suivre la pensée humaine essayant avec lenteur et sans éclat de se frayer un pénible chemin.

En Pologne, sous le règne de Ladislas Lokietek, le souci de consolider les assises chancelantes de l'EJtat et de fortifier le pouvoir royal, absorbait si impérieusement toutes les volontés que les courants ([iii entraînaient les esprits dans d'autres régions de l'Europe ne pouvaient ici se faire jour, et qu'il était diflicile de songer à une plus haute culture, en face des problèmes ardus posés par l'existence même de la République. Casimir le Gand, fils et successeur de Lokietek, reçut à son avènement au trône un royaume déjà plus fortement constitué. Excep-

tionnellement doué et très sensible à toutes les impulsions étrangères, le jeune roi était enclin à favoriser tout ce qui pourrait assurer l'évolution progressive de la société. »Dans les annales de chaque nation, écrit Szajnocha ^), nous rencontrons de grandes figures historiques dont il est impossible d'établir la généalogie morale, la parenté avec la génération qui les précède, tout aussi bien qu'avec celle qui les suit. Casimir le Grand est une de ces figures en partie énigmatiques«.

Au père »manu et animo ferox« comme s'exprime Dtugosz, au vaillant Lokietek, à l'àme »héroïque«, succède un prince qui porte sur le trône tant de conceptions particulières, tant de projets, un esprit si impatient de progrès en tous genres, qu'entre le règne moyen âge de l'un et le gouvernement de l'autre, il y a comme une sorte de solution de continuité. Ce jeune homme entreprenant s'avance avec une audacieuse décision, avec des pas de géant que les contemporains ne peuvent suivre et que, ni le passé du pays, ni l'état social de l'époque ne suffisent à expliquer. Il nous faut chercher la clé de cette personnalité dans une âme d'élite, ouverte à toutes les nobles voix résonnant du dehors. Casimir a quelque chose de débonnaire qui contraste avec la forte trempe et les inclinations brutales des princes du moyen âge. Il recherche la paix, une paix non pas oiseuse mais bénie et féconde: aussi tout son règne n'est-il qu'une suite de traités et d'oeuvres pacifiques. L'attrait qu'ont pour lui la beauté, l'élégance et le faste, le distingue nettement de ses prédécesseurs. Ces penchants se manifestent dans les réceptions royales, où il aimait à s'entourer de pompe, dans les festins, où il surveillait avec soin le choix des mets et des boissons^), et sur tout dans les innombrables monuments dont il

*) Siècle de Casimir le Grand.

*) non exigua illi cura fuit, quid esset quid quoque biberet. Dlugosz. Hist. Pol. III, 326.

couvrit le pays entier, toujours soucieux de leur magnificence et de leur solidité*).

11 a pour rOccident, qu'en première ligne lui représente le monde allemand, un bon vouloir qui confine à la faiblesse'); il professe pour l'individualité un respect tout moderne et ne prend en considération ni la famille, ni la naissance, appréciant par dessus tout le mérite ').

Un tempérament prompt à céder avec emportement aux tentations des sens, complétait cette riche et exubérante nature. Ces dispositions passionnées l'entraînèrent même dans bien des erreurs, dans bien des fautes. La chronique sentimentale du grand roi compte, il est vrai, de belles et touchantes pages: son grand attachement pour Hedvige, sa mère, ensevelie à \owy S^cz, le souvenir gardé à sa première femme, Anne, fille de Gédymin, sa tendre affection pour Marguerite de Bavière, soeur de Charles IV, que la mort lui ravit, presqu'à la veille des noces*); mais de trop nombreuses faiblesses témoignent qu'il n'était pas capable de refréner ses penchants et qu'appelé à gouverner les autres, il ne savait pas se dominer lui-même. Dlugosz stigmatise en termes sévères ces écarts qui causèrent la mort de Martin Baryczka, vicaire de la cathédrale de Cracovie, noyé par ordre du roi et amenèrent des conflits, tant avec le Saint-Siège qu'avec le clergé du pays. L'entourage de ce prince était animé à l'égard de

^) Dlugosz. Liber Benef. I, 582: universum regnum Poloniae cocto nobilitavit latere. Voir ibid. I, Ô92: splendidis pro inagnificentia regali mensam regiam ferculis et poculis ornât.

*) Dlugosz. Hist. Pol. III. 262: nationes... Almannicae, quas speciali prosequebatur bonivolentia et praerogativa.

^) Dlugosz Ibid. pag. 325: clericos... quos sciebat... in aliqua parte peritos et excellontes, etiamsi' sortis faumili? et"ob9Curaet>rigtnis fuissent, singulari illos prosequebatur favore... neglectis praeteritisque nobilibus.

*] Voir Caro, Geschichte Polens II, 232 et 307.

ce élcrge d'un certain esprit d'opposition. Nous lisons en effet dans Janko de Czarnkow (Cap. 58), au sujet de la mort de Jean Suchywîlk, d'abord familier de la cour de Casimir et devenu plus tard archevêque de Gniezno, que ce dignitaire protégeait les laïques et emprisonnait souvent les ecclésiastiques nribaldos et nequam appellando«.

Cependant, malgré ces réserves, Dlugosz n'épargne pas ses éloges au souverain qui, écrit-il, possédait »3umma civilitas«; et il ajoute, peignant d'un seul trait fort heureux ce monarque exceptionnel et en avance sur son siècle: Il fut un lils bien dégénéré, mais pas uniquement dans le mauvais sens du mot oAnimus enim suus a patrio plurimum degenerans«. 11 s'offre à nos yeux avec ces caractères de complet développement qui frappent parfois dans les derniers représentants d'une famille. Il est également évident que c'est un précurseur, marciué des signes avant-coureurs d'une renaissance, signes trop hâtifs que devait eiîacer le sombre lendemain de ce règne.

L'action qu'eurent sur lui les pays voisins, la grande im pression nab il ité et l'étonnante facilité d'assimilation de Casimir le Grand font donc en partie comprendre ses actes. Le royaume qui lui échut en partage touchait, au midi à la Hongrie, à la Bohème au couchant. Depuis 1308, la Hongrie, sous la maison d'Anjou, avait été mise en contact, par la famille royale, avec toute la civilisation de l'Occident et s'en était sentie peu à peu pénétrée. Les métiers et les arts de l'Italie y avaient trouvé asile'); la mollesse napolitaine y était venue tempérer et adoucir la grossièreté d'autrefois, l'àpreté des vieilles moeurs: elle apporta à la cour le goût du luxe et de l'ostentation par lesquels Charles Robert sut se concilier les magnats^), et, malheureusement, y introduisit aussi la licence et la

Sokolowski: Un don de lit reine Hedvi^e a la cathédrale ,vel. Cracovie 1891. p. 5.

Huber:GGschichl« Oesterrcichs. T. II. p. 201.

corruption que les jeunes civilisations aussi bien que les anciennes ne manquent jamais d'ajouter à leurs dons. C'est dans ce milieu que Casimir encore adolescent contracta les premiers germes du vice. Sa soeur Elisabeth avait épousé, en 1320, le roi de Honsrrie, Charles - Robert. Le jeune prince fit de lonirs séjours à la cour de son beau-frère et y noua une intritrue avec la fille de Félicien Zach, l'un des adversaires de la dynastie angevine. Cette liaison aboutit à une scène dont l'horreur rappelle les crimes du palais de Naples, ou les drames de famille de la Renaissance. Le père outragé par le déshonneur de sa fille, se précipita un jour dans la salle où la famille royale prenait son repas, abattit d'un coup de sabre quatre doigts de la main à la reine Elisabeth, soupçonnée d'avoir favorisé cette amourette, et laissa pour morts sur le sol les précepteurs des enfants royaux. Ceci se passait en 1330. 11 paraît que le roi Casimir offrit plus tard une généreuse hospitalité aux victimes de la colère de leur souverain, venues en Pologne pour y chercher un refuge. Des émotions et des secousses de ce genre durent forcément modifier à plus d'un égard l'âme du fils de Lokietek. Si, pendant son règne, il ne se distingua point par son ardeur guerrière et y préféra les transactions diplomatiques, ce quiétisme et ces inclinations conciliantes furent certainement les fruits d'une jeunesse voluptueuse et molle ^). Mais d'autre péirt il fut aussi redevable à la Hongrie de plus d'une saine pensée, de plus d'une fertile conception. Charles Robert lui donna l'exemple d'un monarque qui, par tous les moyens, s'efforçait de relever le pays soumis à son sceptre: la brillante culture de cette cour éveilla certainement chez Casimir des aspirations civilisatrices qui plus tard lui suggérèrent d'heureux desseins et des résolutions sa-

') Casimir emploie plus tard le tailleur hongrois, Etienne. Voir Monum. Med. Aevi. IV, 1. 190.

lutaires. Elisabeth, malgré les sévères jugements de Thitoire, devait être une princesse d'une trempe peu commune^), capable non seulement de se livrer aux désordres que la malice des chroniqueurs lui reproche, mais encore d*introduire Tordre dans le gouvernement qu'elle dirigea souvent elle-même, ou qui subit mainte fois sa décisive influence.

A la même époque, une dynastie de TOccident, celle de Luxembourg, régnait en Bohème. Nous avons déjà parlé du brillant mouvement des esprits en ce pays, mouvement qui atteignit un large développement sous Charles IV et trouva sa dernière et suprême expression dans la création de Tuniversité de Prague. De ce côté-là aussi l'exemple à suivre était tentant, et Casimir n'avait qu'à jeter les yeux autour de lui pour y trouver des motifs de noble émulation. Au printemps de Tannée 1356, il se rendit à Prague et put y examiner de près les oeuvres de Charles IV. C'est sans doute sous le coup des impressions rapportées de Prague que Casimir le Grand appella de Bohème et installa à Kazimierz qu'il venait de fonder les moines Augustins dont l'action éminemment féconde l'avait frappé, lors de sa visite à Charles IV. Ces religieux durent également à Casimir leur second établissement à Olkusz *). D'ailleurs la création de la ville de Kazimierz n'est guère qu'une fidèle imitation des travaux que Charles IV avait exécutés à Prague, en y fondant la nouvelle ville (Nowe miasto) à laquelle il donna même d'abord son nom, 1348*). C'est aussi probablement de Bohème que vint à Casimir l'idée de régle-

*) SzaJQOcha ressent pour elle un penchant instinctif.

*) Dlugosz. Liber Benef. III. 470: Casimirus Secundus Poloniae

rex fundata civitate Casimiria vastitatem ejus et infrequentiam

sacris saltem templis et locis impleturus, monasterium fratrum eremitarum sub régula B. Augustini a. d. 1363 fundat novumque ordincm fratribus ex Praga accersitis fundat. Cf. ibid. 472.

•) Palacky, Geschichte v. Bôhmen, III, 30 i.

menter Tadministration de la justice. Charles garantit à son royaume la tranquillité et Tordre légal; il lutta contre les perturbateurs de cet ordre, contre les chevaliers pillards qui détroussaient les marchands voyageurs; il tenta, par une nouvelle codification d'introduire partout la paix et la sécurité^).

Le roi de Pologne, comme on le sait, apporta aussi tous ses soins à assurer ces bienfaits à son peuple. Et la Providence lui accorda pour cette tâche Tappui du pays et Taide de vaillants collaborateurs. Aussi, sans perdre de vue les indices qui nous guident pour retrouver la trace de rétranger dans l'administration et le gouvernement de Casimir, devons-nous simultanément tenir compte de ce qu'il dût aux suggestions locales ou aux conseillers qu'il sut grouper autour de lui.

Parmi eux, au premier rang, se place Jarostaw Bogorya Skotnicki. Elevé en Italie, où il parvint, à Bologne, à la dignité de syndic*) de l'université, ce personnage avait de profondes connaissances en jurisprudence. C'est lui qui en 1321, détermina les étudiants de Bologne à quitter cette ville pour aller s'établir à Imola. Un violent conflit avait éclaté entre les étudiants et la cité; certain jeune homme, d'origine anglaise, accusé d'adultère avec une bourgeoise bolonaise, avait été condamné par l'autorité municipale, et mis à mort Jarostaw Skotnicki, prenant fait et cause pour les écoliers, se mit à leur tête, donna le signal d'abandonner la ville, en guise de protestation, et avec eux refusa d'y rentrer avant que satisfaction leur eût été accordée pour la violence commise. Jaroslaw figure jusqu'à présent, à côté d'autres dignitaires de l'université, sur un bas-relief conservé au »Museo civico« de Bologne.

») Palacky. Geschichte v. Bôhmen, III, 338.

') Et non de recteur, comme Tavance Janko de Czarnkow; son nom ne se trouve pas sur la liste des recteurs de Bologne.

Revenu dans son pays, il ne tarda pas, grâce à son savoir, à s'y distinguer dans les plus hauts emplois. Janko de Czarnkow l'appelle: grand au conseil, magnus consiliis. Le roi passa plusieurs semaines chez lui, à Lowicz, avant la réunion de l'assemblée générale de Wiélica, en 1347, et il est le seul que le prologue du Statut de la Grande Pologne désigne nominativement comme inspirateur des projets législatifs de son souverain ^). En qualité d'archevêque de Gniezno,Jarosl:aw déploya, lors du synode de 1357, une activité législative égale à celle que le roi apporta à l'élaboration des lois territoriales. On arrêta dans ce synode, tenu à Kalisz, les constitutions ecclesiarum Pol on iae, et on les promulgua en y ajoutant les décisions des précédents Synodes.

Jarostaw Skotnicki joue auprès de Casimir un rôle analogue à celui que l'archevêque de Prague, Ernest de Pardubice, remplit auprès de Charles IV: ce pasteur énergique convoqua également, en 1349, un synode provincial et prit l'initiative de la codification des lois ecclésiastiques alors en vigueur.

Un neveu de l'archevêque Jarosîaw, Jean Strzelecki, avait sans douté aussi acquis son titre de docteur à Bologne. 11 fut successivemient chargé, en Pologne, de diverses fonctions ecclésiastiques et séculières, et il assista auprès du roi à l'assemblée de 1347, à Wislica. Un moment chancelier de Cracovie en 1350, il occupa cette même charge de 1357 à 1373, en releva singulièrement le prestige, en accrut l'importance et en réforma l'organisation. De 1363 à 1370, il eut pour vice -chancelier Janko de Czarnkow, historien remarquable et confident écouté du roi. Malgré qu'il fût ecclésiastique et, après la mort de Casimir, archevêque de Gniezno, Strzelçcki était animé de dispositions quasi hostiles envers le clergé et Helcel

*) Helcel. Anciens monuments du droit Polonais. I. COXXI.

supposé que c'est à son instigation qu'il convient d'attribuer l'introduction dans les statuts du roi de certains articles défavorables aux intérêts et à la suprématie des prêtres. Il jouissait auprès de Casimir d'un immense crédit — regem suis consiliis regere videbatur, affirme Janko de Czarnkow (c. 58). Ce fut en tout cas Tun des introducteurs et des propagateurs des lumières de l'Occident

Le roi puisa évidemment dans la sphère de ces doctes personnalités l'idée d'une grande oeuvre dans le domaine de l'éducation nationale, de la création d'une école qui rivalisât avec la jeune nuiis déjà florissante université de Prague.

Nous ne tenterons pas de tracer ici le tableau de la vie intellectuelle en Pologne, à cette époque. Nous nous bornerons à rappeler que le soin de donner l'instruction et l'éducation incombait à l'Eglise, et que leur diffusion s'opérait sous ses ailes et sous sa protection. Les écoles paroissiales, toujours plus nombreuses, étaient chargées de l'enseignement élémentaire; tandis que dans les écoles cathédrales on se livrait à des études supérieures. On y apprenait les arts libéraux, septem a rt es libérale s^ et en outre on y suivait des cours de théologie et de droit ^). Cette école théologique était quelquefois appelée, tout comme dans les universités, facultas théologie a. Néanmoins, malgré son caractère élevé, elle conserva toujours son étroite destination particulière: ce fut une institution diocésaine, soumise à l'évêque local. Elle

^) Le regretté Szujski a commencé une esquisse de Thistoire de la civilisation en Pologne sous Casimir le Grand. Récits, T. IV. 293. L'ouvrage du Dr. Karbowiak: Histoire de Téducation et de Tinstniction publique en Pologne au moyen âge (1898) est aussi un recueil de matériaux fort précieux.

Morawski. I. 2

ne pouvait égaler, ni sous le rapport de l'autorité, ni sous celui de la portée, les centres scolaires reconnus par les pouvoirs séculiers, dotés de privilèges par Rome, et, par conséquent, en possession d'une universelle et légitime renommée.

Casimir le Grand, ne voulut pas se contenter d un pareil état de choses. A ses côtés existait l'école cathédrale de Cracovie où, en dehors de l'écolâtre, se trouvaient encore quelques autres maîtres. Nous connaissons même un étranger, un Italien qui, à cette époque, y donna des leçons, de 1348 à 1372. C'était un certain Arnold de Cancina ou Caucina, parfois suppléé dans ses fonctions par son inséparable compagnon Amboldo Johannis

de Campino ^).

*) Voir Karbowiak I. c. 135. Cet Arnold était collecteur papal en Pologne. Voir Reg. Avign. T. 149, f. 65, année 1362. Les archives (lu Vatican possèdent les comptes-rendus de sa srestion. CoUectoria vol. 181 et vol. 182. En 1366, Urbain V, sur la présentation du roi, accorda à Ambold, un canonicat à Gniezno. La demande du roi se trouve dans les Regesta supplicationum (Vatican) Tom. 43, f. 250 v.; supplicat S. V. dévolus fîlius vester Kasimirus rex Pol. quatenus Amboldo Johannis de Campino presbytère, familiari continue commensali Arnoldi de Cancina collectons et apost. sedis nuncii in Polonie et Ungarie regnis, qui citra XVI annis legendo in artibus scolaribus Sandomirie et Cracovie continuavit in dictis regnis et adhuo servire non désistât ac pronunc in ambasia dicti régis existenti, graciam facientes specialem de canonicatu in ecclesia Gnesnensi et prebenda vacante.... dignemini misericorditer providere; non obstante quod idem Amboldus obtinet ecclesiam parochialem in Laurenczicz dioc. Crac. Urbain V le promut à cette dignité par l'acte suivant (Regesta Avign. T. 162, f. 409) : Amboldo Johannis de Campino. Volentes itaque tibi qui ut asseritur per sexdecim annos vel circa in artibus in studio v^racoviensi et alibi legendo studium continuasti.... Arnold de Cancina fit son testament en 1371 (Rationes coUectorum. Arch. du Vat. T. 182, f. 1—11). Dans un écrit daté de Cracovie, 25 octobre 1372, il déclare devoir une certaine somme d'argent magistro Amboldo canonico gnesnensi notarié suo a XVI annis, servienti in negotiis camere apost.... racione servicii facti per ipsum Ambol-

Toutefois cette école ne pouvait donner à Casimir Tii la gloire, ni les avantages qu'il recherchait, et elle ne répondait ni aux hautes visées, ni aux vastes desseins qui tendaient à créer une institution de premier ordre, sur ^d'aussi larges bases que ses pareilles dans le reste de l'Europe. Il songea donc à établir un «studium générale» il Cracovie. Son ambition personnelle et son esprit d'entreprises qui setaient exercés dans la construction de somptueux édifices, semés a profusion dans tout son rojaume, allaient maintenant se porter vers des fondations d'une autre espèce. Prague et sa magnificence ex- <3itaient son émulation. C'est dans ces dispositions que le trouvèrent et l'entretinrent Tarchevèque Jarostaw et les Bolonais qui, tout imbus de la science universitaire du Midi, rêvaient d'en éveiller l'écho dans le vedovo sito du Nord. L'éloignement des grands milieux intellectuels les confirmait dans cette pensée; cette considération n'avait-elle pas été décisive pour l'instauration de l'université de Prague y Car ce n'est pas à Cologne, ni dans aucune des grandes cités de l'occident de l'Allemagne que surgirent les premières universités de l'Iiurope centrale, mais bien sur les confins orientaux de l'Empire, à Prague, à Cracovie, à Vienne. La position géographique, les besoins locaux déterminèrent pour la plupart l'érection de ces institutions: le voisinage d'autres croyances, exigeait sur les frontières du catholicisme des champions exercés et prêts à la lutte. Rien n'est plus caractéristique à cet égard que la lettre du roi Louis de Hongrie et de la reine Elisabeth, au pape Clément V, pour le prier d'accorder à Etienne de Insula, de l'ordre des Augustins, le grade de maître en théologie. Dans ce document les souverains regrettent

<dum scolam Cracovie in Castro nomine ipsius domini Arnoldi per quinque annos regendo scolares.

Nous devons la gracieuse communication de tous ces documents à M. Abraham qui les a découverts à Rome.

que la sagesse éclairée d'ecclésiastiques leur fasse souvent défaut dans leurs conseils et dans ceux de l'Etat (quod peritia doctorum in sacra scientia theologiae in ipsoruni! et regni eorundem consilio saepe se sentiunt indigere)^ et ils s*en plaignent d'autant plus vivement que, disentils, ils doivent combattre les erreurs des infidèles dont ils sont environnés*) On ressentait alors partout ce besoin de savants thélogiens. Cependant la théologie régnait alors à Paris, en dominatrice absolue de toutes les sciences. Avoir des envoyés, des représentants de cette reinedont les inspirations et les décisions étaient trop éloignées pour parvenir facilement, fut donc le souhait le plus ardent des chefs d'Etat de l'Orient chrétien.

A toutes ces considérations s'ajoutaient, surtout pour Casimir personnellement, des motifs plus positifs, d'ordre* purement matériel. Il ne manquait pas moins de savants légistes. Quoique des notaires à privilège impérial ou papal fissent dans le pays des séjours de plus en plus fréquents, quoique la chancellerie royale fût toujours bien pourvue de gens au courant du droit, exercés par la pratique dans les questions les plus épineuses, il n'y en avait pas moins grande pénurie d'hommes de loi. Ces fonctionnaires en effet, remplissaient alors l'office de la diplomatie actuelle: ils aplanissaient les conflits internationaux; et Casimir, prince essentiellement pacifique, dont le règne fut rempli par des négociations continuelles, voisin des Teutoniques qui l'inquiétaient sans cesse par des contestations de . frontières ou des compétitions de principes, sentait plus que tout autre la nécessité d'être secondé par des légistes et devait pousser de tous ses efforts à l'étude du droit dans ses états. Louis de Hongrie ne tarda pas à suivre ses traces: en 1367, il créa, à Cinq-Eglises, (Fttnfkirchen) une université qui n'eut d'ailleurs qu'une durées éphémère.

*) Chartularium univ. Paris. T. II. s. I, p. 570.

Les dynasties de ces contrées, rivalisèrent en effet •de zèle dans la fondation de ces institutions qui, croyaient-ils, devaient entourer leur trône d'un nimbe de gloire. Casimir s'inspira de l'Université de Prague. Les Habsbourgs -et la maison d'Anjou s'inspirèrent de Casimir. Il est cependant certain que le terrain n'était pas suffisamment préparé en Pologne, pour l'éclosion des projets royaux. Aussi leur mise à exécution ne fut-elle pas le résultat de longues mesures préalables, mais bien le fruit d'une résolution audacieuse et subite du roi, trop prématurée même, comme on devait bientôt s'en apercevoir. Mais dans la manière dont ils furent conçus et élaborés, se manifeste la surprenante hardiesse de cet esprit qui, tout en jetant les assises de la future grandeur et illustration de la Pologne, songeait déjà aux clochetons de l'édifice et y arborait l'étendard du triomphe.

Pour mener à bien son entreprise, Casimir s'adressa au Saint-Siège: il ne pouvait d'ailleurs agir autrement Kli'était en effet, depuis le milieu du XIII siècle une conviction ^générale ^que le droit d'établir des universités n'appartenait en propre ni à une ville, ni à un prince, mais que. la confirmation de ces institutions était une prérogative •du pape ou de l'empereur. Ce qui contribua à répandre -cette manière de voir, c'est que le caractère essentiel des universités consistait à conférer des grades autorisant il enseigner dans le monde entier, j u s ubique docendi; ■or, ce privilège universel ne pouvait être confirmé que par les puissances universelles du temps, c'est-à-dire la papauté ou l'empire. D'autres raisons s'ajoutaient à celle-là. L'université au moyen âge était une institution avant tout religieuse: les maîtres appartenaient au clergé, la majorité des écoliers s'y destinaient ou en faisaient déjà partie; le droit et la théologie étaient des sciences ecclésiastiques^). Il n'y avait que l'ingérence du pape qui pût

*) Voir V. Bezold: die âltesten deutschen Univ. in ihrem Verhàltniss zum Staat, dans THist. Zeitschrift N. F. U S. 440/441.

régler les études et garantir les privilèges indispensables à toute cette collectivité de maîtres et d'élèves, prè-^ très ou clercs. C'est le pape qui dispensait de la résidence les dignitaires de l'Eglise et les moines des couvents; c'est lui qui procurait aux professeurs des ressources^ et des moyens d'existence, en accordant aux universités et à leurs membres de riches bénéfices. En principe, cette intervention du souverain pontife pouvait ne point paraître indispensable; elle fut néanmoins dans la pratique une nécessité si absolue que, depuis le commencement du quatorzième siècle, elle devint la condition fondamentalede toute création de ce genre.

L'initiative de ces créations était prise soit par les villes, soit par les princes ecclésiastiques ou séculiers. Prague et Cracovie furent redevables de leur »studium générale» aux visées régénératrices de leurs monarques. Casimir ne lit que suivre l'exemple de Charles de Luxembourg et d'autres magnifiques chefs d'état. Alphonse- VIII de Castille avait déjà, au XlII-e siècle, fond-é l'université de Palencia, et, peu après, le célèbre empereur Frédéric II, celle de Naples. On a prétendu que c'est cette dernière école qui servit de modèle au roi polonais. L'hypothèse n'est cependant guère soutenable: il avait à proximité des établissements qui lui montraient le chemin à suivre *).

*) L'acte d'érection signé par l'empereur Frédéric (Huillard- Bréholles. Historia diplomatica Friderici Secundi, Paris 1852, P. II, 450) a peu de traits communs avec le document postérieur octroyé par Casimir. La seule analogie qu'on y puisse signaler c'est que deux cives assistés de deux écoliers devront taxer le loyer des étudiants et que l'empereur, tout comme Casimir, se réserve de désigner les personnes chez lesquelles les étudiants pourront contracter des dettes. Mais des dispositions identiques existaient dans d'autres universités : un acte de Charles II de Naples, pour Avignon, en 1302,. (Fournier. Les statuts et les privilèges des universités françaises. II, 305) enjoint au marchand choisi par les étudiants d'avoir à leur fournir de l'argent en cas de besoin.

Dlugosz après avoir mentionné, dans son neuvième livre, la mort du pape Innocent VI, et l'avènement au eiège apostolique d'Urbain V qui fut élu le 28 septembre 1362, écrit aussitôt que le roi Casimir a le projet d'établir une université en Pologne... Casimirus rex universitatem- studii generalis fundare coepit*). Il en parle même dans ses annales de l'année 1361; mais il ne cite que des détails qui se rapportent à l'année 1362. Cette date, adoptée par Miechowita et plusieurs autres chroniqueurs, avait été considérée comme fausse et anticipée par les historiens modernes; cependant les plus récentes recherches out entièrement confirmé l'exactitude du vieil écrivain.

Il est aujourd'hui certain que, dès 1362, Casimir lit les premières démarches pour aboutir à la réalisation de sa grande et royale pensée. Urbain V, élu le 28 septembre et couronné le 6 novembre 1362, venait de monter sur le trône pontifical. Cet illustre pape appartenait au savant ordre des Bénédictins, et, avant son élection, il avait enseigné le droit canonique à Montpellier et à Avignon. Il avait aussi restauré le fameux monastère du MonIrCassin, et, grâce à lui, un esprit nouveau anima la communauté dont il était membre. Aussi, devenu chef de l'Eglise, ne cessa-t-il de veiller avec sollicitude au développement de la vie intellectuelle; son nom est enregistré dans l'histoire comme celui d'un grand protecteur de la science et en particulier des universités. Il dota de privilèges l'université de Montpellier, releva celle de Pise, protégea celle de Cahors. Les étudiants pauvres avaient en lui le plus zélé des soutiens, et les biographes nous racontent qu'il entretenait à ses frais plus de mille jeunes gens, dans différentes écoles*^). Casimir le Grand pouvait donc

*) Hist. Fol. III. 28i.

^) Denifle, die Universitâten des Mittelalt. I. p. 308, 309, 320, 3ô4f~6, 365. Pastor, Geschichte des Pâpste I, 84.

trouver dans la personne du grand pontife un puissant auxiliaire et un chaleureux appui.

Avignon était à cette époque, comme Paris, Bologne et Oxford, un foyer rayonnant sur toute TEurope. Des papes, comme Jean XXII, Benoît XII, Clément VI et enfin Urbain V, embellirent cette cité, la couvrirent de monuments et d'écoles, en enrichirent l'immense bibliothèque. L'étude du droit y fut surtout florissante, et Avignon put, sous ce rapport, rivaliser avec Orléans et Toulouse^). On y préparait la Renaissance; on y frayait la voie aux nouveaux courants de l'esprit humain.

Casimir le Grand avait, de fréquents rapports, avec le Saint-Siège, à Avignon. En 1337, au moment de son conflit avec les Teutoniques, il y envoya une ambassade, à la tête de laquelle se trouvait Jean Grot, évêque de Cracovie 2). Le successeur de Grot, Pierre Falkowski, mourut au cours d'une mission à Avignon. Pendant les années qui suivirent, toute une série de personnages, représentants du roi de Pologne, vinrent dans la capitale papale. Vers 1360 et même plus tard, Jean de Busk y paraît comme envoyé du roi et procureur des affaires polonaises. On le voit déjà à Avignon, à la cour d'Innocent VI, par conséquent avant la fin de l'année 1362. C'est une personnalité d'ailleurs peu connue. Nous savons seulement qu'après avoir rempli des fonctions à la chancellerie royale il fut, en 1346 scriptor curiae^), en 1358 capellanus et notarius nostrae majestatis*), en 1359 chancelier de Gniezno et notaire aulae nostrae*). Un écrit d'Urbain V, de 1363, le qualifie de chanoine de Cracovie, de vice-chancelier du roi Casimir et d'ambassadeur royal

*) Burdach, Vom Mittelalter zur Reformation (Halle 1893) pag. 55 et suiv., Kôrting, Petrarca's Leben (1878) p. 85. «) Dlugosz Hist Pol. III. 175.

') Le code de la Grande Pologne. Zakrzewski. II n. 1250. *) III. n. 1380.

*) Code diplomatique de la Petite Pologne III p. 135^

accrédité auprès de la Curie apostolique. Dans cet acte, le pape lui accorde un canonicat à Cracovie, la plus haute ■charge du diocèse, après celle d*évêque, lui conserve les dignités ecclésiastiques qu'il avait précédemment acquises et lui permet d'en solliciter de nouvelles*). Dans un autre document de mars 1364'), le pape assure à Casimir que Jean de Busk s'est toujours acquitté avec le plus grand zèle des missions qui lui avaient été confiées et il persuade au roi de ne point croire aux calomnies répandues contre, ce fidèle serviteur.

Malgré que ce personnage fût assez eflfacé, il confient pourtant de supposer qu'en sa qualité d'envoyé du roi il a pu jouer un rôle important dans la fondation de l'université. Il est même permis d'admettre que Jean de Busk, ayant en droit de réelles connaissances et ayant vu de ses yeux l'école d'Avignon où cette science était si <5ultivée, a contribué à l'élaboration des plans royaux. — Urbain V le promut à l'archidiaconat du diocèse de Cra- <50vie. Mais cette distinction fut pour lui la source d'une foule de déboires et de difficultés; il fut même évincé de jsa. charge par Jean Zawisza, plus tard chancelier et évèque de Cracovie. Ces événements eurent lieu de 1364 à 1366. Janko de Czarnkôw raconte cet incident, en des termes dont l'amertume prouve que Jean de Busk était de la même nuance d'opinion et du même parti que cet historiographe, qu'il appartenait au groupe d'hommes éclairés secondant les vues du roi et combattant pour en assurer le succès ^). Janko de Czarnkôw avait séjourné à Avignon •en même temps que Jean, et s'y était lié avec lui. Il nous apprend d'ailleurs lui-même que vers 1366, il se trouvait dans cette capitale et qu'il y rencontra Ladislas le Blanc*).

*) Theiner, Monumenta Poloniae I, 622.

») Ibid. I. 624.

*) Monum. Poloniae, II, 702.

*) Ibid. II. 662.

D'un autre côté nous savons que Janko était encore à Avignon au commencement de l'année 1362, et qu'au mois de mars de la même année, il versa à la Curie une certaine somme envoyée de Pologne ^). Ces détails ont une importance de premier ordre. Au moment où, dans Tâme de Casimir, germait la pensée de créer une uni-^ versité, un des meilleurs et des plus éminents serviteurs de ce prince résidait à Avignon, où cette pensée ne pouvait que rencontrer approbation, aide et soutien.

C'est d'Avignon que nous vient la première mention des desseins du roi; elle porte la date d'octobre 1362, Aussitôt après son avènement au trône, Urbain V s'était intéressé à l'entreprise de Casimir qui lui avait écrit avoir l'intention de fonder une université, parce que les^ voyages en Occident sout trop onéreux, exposent à trop de dangers. «Item ut in civitate Cracoviensi, insigniori regni sui studium générale in quacunque facultate et specialiter tam juris canonici, quam civilis erigere valeat cum privilegiis aliorum studiorum generalium potissime cum propter magnam distanciam studiorum generalium ultra XL dietas distancium scientia in illis partibus exilium paciatur et multi nobiles clerici de Polonia aliqui capti et alii detenti et in captivitate mortificati sunt et fuerunt« *). Enfin le seize octobre 1362, le pape Urbain V

^) Regesta Avign. T. 149. f. 65. Nous y lisons que le collecteur en Pologne, Arnold de la Cancina, a déposé 800 florins entre les mains de Jean, évoque de Poznanie, pour que celui-ci les transmît à la Curie, et plus loin: Hinc est quod prefatus Dnus Episcopus Pozn. in satisfactionem et solutionem dicti depositi ista die per manus d. Janconis de Czarnecow, eccles. Pozn. et Wladisl. canonici, procuratoris sui solvit et assignari fecit dictes 800 flor. Daté: Avignon 4/3 1362.

*) M. Abraham a découvert ce remarquable document à Rome (Reg. supplicat. T. 36, Urban V a. I fol. 85 v.) et nous lui en devons la communication. Cette pièce est enregistrée avec beaucoup d'autres dans le Rotulus Régis Poloniae. Elle porte en marge i>Fiat« avec la date du consentement accordé: VIII Id. aprilis a. I,

écrit à l'archevêque de Gniezno, lui demande quels privilèges le roi compte accorder à la nouvelle université et réclame des informations ainsi qu'une copie des documents relatifs à cette question ').

Voilà comment les actes romains confirment de tous points le récit de Dlugosz.

c'est-à-dire 6 avril 1363. La date de la présentation de la demande royale n'est pas indiquée.

') C'est encore M. Abraham qui nous a fourni ce document extrait des Regest. Avignon, à Rome (Urbanus V, An. I, Par. VI, Tom VI. 155). Il est à peu près identique à la lettre qu'Urbain V adressa le 22 septembre 1364, à l'évéque Jean de Brixen, chancelier du prince Rodolphe IV, au sujet du projet de création d'une université à Vienne (Kink, Geschichte der Universitât zu Wien 1, 2, 1). En voici la teneur: Venerabili fratri Archiepiscopo Gneznensi salutem etc. Nuper pro parte carissimi in Christo filii nostri, Kazimiri régis Poloniae illustris, fuit nobis expositum, quod idem rex ad utilitatem rei publice intendens générale studium litterarum in quo preciosa margarita sciencie reperitur, statui et ordinari per Sedem Apostolicam in civitate sua Cracovicnsi, que, ut asseritur, insignior aliis civitatibus regni sui Polonie et ad hoc ydonea et accommoda existit, plurimum desiderat et quod tam ipse rex, quam dilecti filii, universitas dicte civitatis, studio huiusmodi ac docentibus et studentibus ibidem nonnulla privilégia et libertates dare et concedere proponunt. Nos igitur, qui utilitatem huiusmodi f^rventer appetimus, de premissis certam noticiam non habentes, fraternitati tue, de ([ua in hiis et aliis fiduciam gerinms in Domino spocialem, per apostolica scripta committimus et mandamus, quatenus ad regem et civitatem predictos, si opus fuerit, personaliter accedens, de voluntate et consensu régis et universitatis predictorum in hac parte et presertim de huiusmodi privilegiis et libertatibus per dictos regem et universitatem concedendis studio hujusmodi ac docentibus et studentibus in eodem, queetqualia fucrint, aliisque circumstanciis universis diligencius te informes et qaodcunque per inforinaciones inde ropereris, nobis, per tuas patentas (sic) litteras, harum seriem continentes, tuoque sigillo signatas, intimare, necnon litteras et instrumenta super concessionem privilegiorum et libertatum huiusmodi confocta ipsorum régis et universitatis sigillis munita, fîdeliter destinare procures ut exinde, habita certitudine predictorum in huiusmodi négocie, tucius procedere valeamus. Datum Avinione XVII Kal. Novemb. Anno primo.

L'historien polonais parle de l'ambassade qui fut envoyée à ce sujet à Avignon et dit qu'elle comprenait des notables, ecclésiastiques et séculiers^). Nous avons déjà mentionné quelques-uns des émissaires royaux; nous ne saurions donner d'indications plus précises sur cette ambassade. Dlugosz ajoute qu'Urbain V accueillit favorablement la prière du roi, ce qui est incontestablement la vérité. Mais -en outre dans son récit abondent des détails qui étonnent le lecteur, et dont l'inexactitude, la contradiction même ne laissent pas d'éveiller certains doutes.

Dlugosz assure que le roi résolut d'établir l'université à Kazimierz, et il l'appelle studium Kazimiriense sive Cracoviense. Quelque étrange que puisse paraître cette particularité, il faut pourtant l'accepter comme un fait positif; le roi eut primitivement le projet que le chroniqueur lui prête; mais à quelles considérations obéit-il pour s'y arrêter? Il semble extraordinaire que Cracovie, la capitale, ait été ainsi mise de côté, quoique précisément sous Casimir le Grand elle eût pris une importance considérable à laquelle d'ailleurs le roi s'était constamment intéressé, désirant que «aux endroits et places principales elle ne fût pas déparée par de vilaines constructions«. C'est sous ce prince, en 1354, que fut ouverte aux marchands étrangers de tous pays, la cité de Cracovie, dont »fama longe lateque per orbem ubilibet commendabiliter praedicatur«. Le nom de ce monarque occupe donc une page glorieuse dans l'histoire du développement de cette ville*).

Quels étaient donc les motifs qui poussèrent le roi à établir ailleurs son université? Peut-être en première ligne le désir de favoriser l'extension de Kazimierz qu'il avait fondé en 1335, sur l'emplacement du village

*) Hist. Polon. III, 284: missis notabilibus nuntiis et oratoribus suis ecclesiasticis et saecularibus in Avinionem.

•) Szujski. Monumenta medii aevi T. IV. p. XXXI.

de Bawol, et à rembellisement duquel il apportait tous ses efforts. Des sanctuaires grandioses, comme Téglise du »Corpus Christia et celle de Sainte-Catherine, témoignent éloquemment des largesses qu*il prodigua pour la splendeur de son oeuvre ^).

Il est aussi possible que Casimir n*ait pas trouvé chez les bourgeois de Cracovie le soutien et la bonne volonté qu'il en attendait et qui lui étaient indispensables pour accomplir ce qu'il rêvait. Les conflits n'étaient pas^ rares alors entre les villes et les écoliers, à propos de certaines immunités accordées à ceux-ci, ou bien à cause de la cherté des logements, ou d'autres semblables questions; peut-être le projet royal se heurta-t-il à des difficultés de cette nature sur le seuil même de son exécution. Mais il est plus probable que des malentendus et des considérations d'une autre espèce étaient ici en jeu. Sou* le règne de Lokietek une révolte des bourgeois de Cracovie et de leur bourgmestre, Albert, avait été rigoureusement réprimée, et les conséquences de cette rébellion s'étaient durement fait sentir à la cité. Casimir le Grand, successeur de Lokietek, tout en contribuant à augmenter la prospérité de sa capitale, ne pardonna pas entièrement aux bourgeois l'esprit de mutinerie dont son père avait eu à se plaindre. Aussi, se croyant lésés, les Cracoviens accueilirent-ils par des murmures plusieurs ordonnances de leur souverain.

La fondation d'une nouvelle ville dans leur voisinage immédiat, leur déplut grièvement; et c'est aussi avec dépit qu'ils virent accorder aux habitants de Kleparz, en 1366, les droits et franchises dont ils jouissaient euxmêmes *). En outre, Casimir fortifia l'élément nobiliaire

^) Voir Dlugosz Hist. Pol. III, 470: fundata civitate Casimiria... vastitatem ejus et infrequentiam sacris saltem templis et locis completurus.

') Monum medii aevi IV. p. XXIX.

établi dans les villes, en lui assurant certains privilèges, faveur que les bourgeois ne supportèrent qu'avec peine et qui fut le germe d'une politique funeste dans l'avenir ^).

Enfin la synapathie non déguisée que le roi portait aux juifs scandalisait au plus haut point les bons bourgeois. Dès son avènement au trône il avait confirmé le statut accordé aux israélites en 1264, par Boleslas le Pieux, et en avait étendu les effets à toutes les provinces de son royaume. Bientôt on vit un juif, Lewko, gratifié de la confiance du monarque auquel sans doute il prêtait de l'argent, ainsi qu'à plusieurs autres grands personnages de la cour. En toute occasion, Casimir défendit résolument ce ))Iudaeus noster Cracoviensis«, lui facilita la rentrée de ses créances % recourut même a ses conseils pour l'organisation des salines dont il lui donna même la direction ^). Ce financier influent était fort mal vu des autochthones. Il courait des bruits exagérés sur ses richesses dont on attribuait en partie la source à des maléfices. On contait que l'anneau de Lewko avait des propriétés magiques^).

Tous ces griefs, tous ces mécontentements se firent jour en 1369, dans les représentations adressées au roi par les conseillers municipaux de Cracovie ^). Ils s'y plaignent qu'ils ne peuvent réparer murailles, tours ni ponts, parce qu'on a réduit leurs revenus; ils dénoncent l'altération de la monnaie, les exactions des fonctionnaires royaux. L'amère rancune contre les juifs domine tout cependant: ils les accusent de dérober les criminels au châtiment, en cachant les voleurs, ou de se rendre eux-mê-

^) Kutrzeba. Histoire de la famile Wierzynek. — Annuaire de Oracovie II (1899) p. 69, 72—73, 76.

*) Code de la Petite Pologne III, p. 167 et 170. ®) Helcel. Monuments du droit polonais I, 218. *) Helcel. Ibid. I, XIV.

^) Monum. Med. aevi IV, 2, 23.

mes justice, en se saisissant des coupables et en les conduisant au château. »La première cause de cette situation néfaste, c'est que la ville de Cracovie a été dépouillée de ses droits et qu'elle est tombée sous la domination des juifs qui se montrent en toute circonstance ennemis jurés des chrétiens et commettent des illégalités sans nombre«. 11 ne ressort que trop de ce qui précède que les froissements et les désacords étaient fréquents entre la ville et le roi, et peut-être la résolution de construire la première école de la nation hors de la capitale fut-elle prise sous le coup de ces manifestations répétées d'opposition ^).

En 1362, Casimir avait donc l'intention de construire €ette école dans la ville qu'il avait fondée, aux portes mêmes de Cracovie. Les étudiants devaient, suivant Tusage pratiqués en Italie, loger chez les particuliers, moyennant rétribution; dispositions qui eussent assuré aux habitants de Kazimierz des bénéfices nouveaux et certains. Dlugosz, en exposant le plan du roi, parle en même temps des bâtiments que Ton avait commencé à élever. Il s'exprime en ces termes ^j: »Le roi... fait édifier à Kazimierz, près des murs, sur un vaste emplacement carré de mille pas de côté, un «studium generale« magnifique. Les maisons fort belles, les salles, les pavillons, tout est en brique et destiné à loger maîtres et étudiants de la future université». Peu après, il ajoute: »En ce temps-là (1362) le roi entreprit beaucoup de travaux, pour venir en aide à la population menacée de la misère et de la famine«^). Le premier des passages que nous venons de citer est accompagné d'une note qui permet de croire que l'entreprise de Kazimierz ne fut pas

^) N'était-ce pas encore une réaction de la dynastie polonaise contre la bourgeoisie allemande de Cracovie?

*) Hist. Pol. III. 284.

') Hist. Pol. III. 287.

très activement poussée; »la mort du roi porta un coup mortel à ces travaux; ni la dotation, ni la fondation ellemême n*aboutirent«. Dans le «Liber Benefîciorum« du même Dlugosz (I, 173) nous lisons que le roi «locum pro collegiis mûris fabricaverat«, à Kazimierz. Dans un autre endroit de cet ouvrage (III, 29), il dit avec encore plus de réserve: «condito oppido Casimiriensi in quo et universitatem atque studium générale fundare, erigere et fabricare coeperat«.

Miechowita copie Dlugosz et cela presque textuellement. A la date de 1361, il écrit que le roi fit commencer, près des murs (secus murum) et de l'église de Saint Laurent, les bâtiments de Tuniversité; mais que tous ce& édifices ne furent jamais achevés, à cause de la mort du roi. Il répète à peu près les mêmes assertions, IV, 74^ (1494).

Ces renseignements manquent de netteté, ils sont vagues et contradictoires. Les mêmes auteurs s'expriment tantôt comme si les constructions avaient été terminées, tantôt comme si la mort de Casimir avait interrompu les travaux et ruiné l'entreprise.

Dîugosz cependant est plus clair lorsque, au sujet de ses propres projets, il revient sur ces circonstances. Il raconte ^) qu'en 1478, il avait l'intention d'ériger en cet endroit un couvent de Chartreux, mais que les habitants de Kazimierz s*y opposèrent «propter locum quem tanto tempore vacuum domibus et hortis... occupaverunt«. Donc en 1478, il n'y avait plu& trace des superbes maisons et bâtiments de Casimir; le terrain désert avait été occupé par les habitants d'alentour depuis nombre d'années. Par conséquent, si Casimir eut un moment le dessein d'y construire la nouvelle université, les travaux se bornèrent sans doute à quelques substructions, et il ne saurait être question ni de leur complet achèvement ni de leur utilisation.

*) Hist. Pol. III. 284.

Il ressort de tout ce qui précède que le roi négociait à Avignon, en 1361, lapprobation de ses projets et qu'en même temps il préparait à Kazimierz remplacement où il comptait leur donner suite, mais que ce plan primitif reçut à peine un commencement d'exécution et ftt en définitive abandonné. En octobre 1362, Urbain V écrivait à ce sujet à l'archevêque de Gniezno; en avril 1363 il accordait la sanction sollicitée par le roi ^). Mais la chancellerie papale délivra-t-elle simultanément l'acte de confirmation ? C'est ce qu'on ignore. Dans les documents que possède l'université, l'acte de confirmation porte la date de 1364, c'est-à-dire de l'année même de l'érection. A quoi attribuer ce délai? La Curie apporta-t-elle du retard à la transmission des pièces, ou quelque autre difficulté en avait-elle causé l'ajournement? Un document du conseil municipal de Cracovie, de 1364, constate que l'autorisation du Saint-Siège était parvenue à Cracovie avant le 12 mai de la même année; mais y était-elle parvenue dans le courant de 1363, ou seulement en 1364? Impossible de préciser.

11 serait aussi fort risqué d'affirmer que les événements de 1364 furent la suite et l'aboutissement des démarches antérieures. On serait porté à le croire, étaAt donné que Dîugosz, à la date de 1364, ne parle plus de la fondation de l'université, considérant cette fondation comme un fait accompli en 1361 — 1362. L'écrit confirmatif d'Urbain V, du 1-er septembre 1364*), contient un passage reproduisant à peu près textuellement la demande du roi de 1362 »). Il semblerait donc que la première sup-

') Dans le Rotulus regni Poloniae on lit l'annotation: Fiat^ {VIII id. aprilis Anno I).

*) Cod. diplom. univ. Crac. I, 6.

®) Cod. univ. Crac. I, 6: Une université est nécessaire à Cracovie, car les écoliers se rendant aux universités étrangères sont exposés à de graves périls: multique ex olericis nobilibus dicti regni eundo ad studia generalia.... capti, alii vero in captivitate detenti,

Morawski I. 3

plique eût servi de base et de point de départ Cependant certaines particularités des faits qui se déroulèrent en 1364, permettent de supposer que cette seconde entreprise a différé de la précédente et exigé de nouvelles négociations avec le Saint-Siège. Nous n'attacherons pas grande importance à l'expression employée par Urbain V dans son décret du 1-er septembre 1364, où il dit que la demande du roi lui a été présentée «naguère» «nuper»; ce mot peut évidemment se rapporter à la demande transmise en 1362. Mais l'acte de 1364 garde le silence sur la ville de Kazimierz; et cette omission indique clairement qu'on a renoncé à établir l'université dans cet endroit et qu'on a choisi Cracovie pour en être le siège. Les motifs qui avaient amené cette modification nous sont complètement inconnus. Peut-être se rendit-on aux prières des Cracoviens? Peut-être la volonté du souverain pontife imposa-t-elle au roi cette condition et 'dota la capitale, »insignior aliis civitatibus regni«, de ce présent de la munificence royale dont elle était d'ailleurs digne de tous points.

Cette année 1364 fut mémorable pour Cracovie. — Une foule de princes et de grands seigneurs, ))un moult grand parlementa, selon les paroles du chroniqueur français Machaut, y étaient accourus jouir de la grandiose hospitalité du roi. Cette brillante réunion avait sans doute été provoquée à l'effet de ratifier la paix entre l'empereur Charles et Louis de Hongrie. Casimir en avait été le médiateur. La vieille cité reçut ses hôtes avec éclat et le monarque trouva en Wierzynek, bourgeois de Cracovie, originaire des bords du Rhin, un auxiliaire qui lui permit de donner à ces fêtes une pompe vraiment royale. Ce fut comme le baptême du royaume nouveau-né, le ba-

morti traditi fuerunt. Reg. supplicat T. 36. (Urban V) f . 86 v.: et multi nobiles clerici de Polonia aliqui capti et alîi detenti et in captivitate mortificati sunt et fuerunt

ptême de Cracovie capitale. A ce congrès diplomatique prirent part l'empereur Charles, venu avec une suite nombreuse, Louis de Hongrie, le roi Waldemar de Danemarck, le roi de Chypre Pierre, en tout cinq rois et neuf princes ^). Casimir le Grand enclin à la magnificence s'efforça d'éblouir ces étrangers, et Dtugosz note avec complaisance que ce splendide accueil répandit la renommée du roi dans le monde entier — pro ea tempestate Casimiri Poloniae régis famosum et célèbre erat nomen, in ^singulas gentes ex eo tempore diffusum.

Et c'était en cette même année 1364 qu'il avait orné sa, couronne de son plus beau fleuron. L'acte érectif de l'université est du 12 mai. Il fut donné »ex regalis magniQcentiae beneplacito« et probablement rédigé par Jean Suchywilk, docteur des décrets, «doyen et chancelier de Cracovie«. Cet acte était précédé de l'acte approbatif d'Urbain V, comme le constatent les échevins de la ville, «t malgré que le document royal n'en fasse pas mention *). La pièce papale ne nous est point parvenue.

Cet acte d'érection, promulgué le jour de la Pente- <5Ôte, expose d'abord le but du nouveau foyer scientifique: <5e sera un studium générale comprenant toutes les fa- <3ultés (in qualibet licita facultate), une source de bonne doctrine (fons doctrinarum irriguus), où l'on puisera la maturité du jugement, les vertus et l'érudition.

Après ces considérations générales dont sont d'ailleurs coûtumiers les documents de ce genre, suit l'énumération des privilèges accordés aux membres de l'uniniversité, aux recteurs, aux docteurs, aux maîtres, aux

M Au sujet de ce congrès qui se tint vraisemblablement en -septembre 1364, voir Kutrzeba, Histoire de la famille Wierzynek, p- ■52 et suiv.

*) Cod. univ. Crac. I. 4.

étudiants, aux copistes, aux libraires (stationarii), aux massiers. Ce corps peut se recruter, soit parmi les sujets, du roi, soit parmi les étrangers (ex diversis mundi partibus). Le roi leur assure à tous les droits et franchises en vigueur dans les universités, et principalement à Bologne^ et à Padoue. C'est ainsi que les étudiants qui viendront à Cracovie ou en partiront seront libérés de toute taxe, de même que les vivres qui leur seront destinés. De plus, il s'engage h protéger et à défendre tout étudiant attaqué et dépouillé dans les limites du royaume, et promet une indemnité, dans le cas où le vol aurait été commis par ses sujets.

Viennent ensuite des prescriptions relatives aux logements. Le roi désigne des »hospitia« pour les membres de l'université; le loyer exigible sera fixé par deux citoyens de Cracovie et deux étudiants. Plus loin, au sujet du recteur et de la juridiction à appliquer à l'université, il est spécifié que les écoliers doivent avoir leur propre recteur ayant qualité pour juger les affaires litigieuses, civiles (jurisdictio ordinaria). La sentence du recteur est sans appel; en cas de réclamation, l'arrêt du recteur est examiné à nouveau par les conseillers de l'université. Ce piême recteur doit aussi juger les causes criminelles de peu d'importance comme, par exemple, les rixes entreécoliers, et, dans ce cas, les «juridictions étrangères» — extranea judicia — sont exclues. S'il se produit un délit pénal plus grave comme vol, adultère, meurtre, l'autorité du recteur devient incompétente: le membre de l'université clerc (clericus) est traduit devant l'évêque, le laïque comparaît au tribunal royal ^). Mais, même dans ces circon-

^) En pareil cas l'accusé est justiciable du tribunal royal: non secundum consuetudines patriae vel statuta, sed juxta leges per nos aut judicem deputatum accusatus débet judicari.

Kâmmel: Die Universitâten des Mittelalters bis zum Eintritte des Humanismus (Schmid: Geschichte der Erziehung II) dit à ce propos, p. 425: doch soUte der Angekiagte nicht nach dem Landes —

stances, il faut que le recteur préalablement informé ait donné son consentement à l'arrestation et à l'incarcération du coupable.

Puis ce sont des dispositions concernant les fonctions •des professeurs et leur dotation. Au début de Tacte, le roi parle de toutes les facultés (in qualibet licita facultate); dans la suite il passe sous silence la théologie, et ne mentionne que le droit canon et civil, la médecine ou physique et les «artes liberalesa. Dans le droit canon, un professeur devait enseigner les décrets, c'est-à-dire commenter le recueil composé, entre 1139 et 1142, par le camaldule italien Gratien, ouvrage en trois parties, considéré comme le fondement même de cette science. Un autre professeur devait lire les cinq livres de Décrétales, réunis en 1234, par le dominicain Raimond de Pennaforte, sur l'ordre de Grégoire IX, et embrassant toute la •codification du droit compris dans les décrétales pontificales. Ces deux maîtres principaux auraient des émoluments annuels de 40 marcs. Il y aurait encore une troisième chaire de droit canonique »sedes sexti Glementinaruma, avec une dotation de 20 marcs. On y devait expliquer les «additions aux décrets», c'est-à-dire le »liber sextus« 'de Boniface VIII (1298), recueil des constitutions pontificales à partir de 1234, de plus les Constitutiones Clementinae, du pape Clément V, de l'année 1313, renfermant principalement les décisions du concile de Vienne, en 1311, publiées à nouveau par Jean XXII, en 1317. On désignait souvent ces deux ouvrages sous le nom de »Nova jura«, par opposition au Decretum et aux Décrétales.

L'enseignement du droit romain avait naturellement pour base les Pandectes de Justinien de 533. On les di-

oder Stadtrecht beurtheilt werden, sondern nach dem kanonischea oder dem rômischen Recht, ein sehr merkwiirdiger Versuch zu praktischer Aawendung des letzteren in einer Zeit, wo ausserhalb Italiens nur die rômische Kirche als Korporation nach dem rômischen Rechte lebte.

visait en 50 livres et trois volumes. Les 23 premiers livres, le premier et le second titres du 24"' livre portaient le nom de wDigestum vetusa. Le »Digestum infortiatum« comprenait du 24-e au 38-e livre, tandis que les livres 3& à 50 formaient le s>Digestum novum«. Aux Pandectes se rattachait le Codex Justinianeus (repetitae lectionis) de 534, codification du droit impérial, des ordonnances et des édits des Césars. Ce répertoire était en douze livres dont les neuf premiers constituaient ce qu'on appelait au moyen âge le Codex, et les trois autres le Volumen. On devait donc étudier cette vaste compilation à l'université de Casimir le Grand. Le professeur du Codex aurait une rétribution de 40 marcs; autant celui d'Infortiatum; celui du Volumen, 20 marcs seulement. Des lectorats de «Digestum vêtus et novum« avec une dotation annuelle de 40 marcs devaient être créés l'année suivante. L'universite aurait donc ainsi trois décrétistes et cinq légistes,, autrement dit professeurs de droit romain. Deux maître» en médecine toucheront 20 marcs chacun, et un maître es arts sera placé à la tète de l'école de Notre-Dame^ avec un traitement de 10 marcs. Charles IV, à Prague^ avait de même confié au professeur des arts libéraux^ Walter, la direction des écoliers de l'église paroissiale de Thein, le chargeant d'y enseigner et d'y faire des promotions. Le tout ensemble eût formé une corporation de onze professeurs. Le roi assigna le prélèvement de ces dotations sur les revenus des salines de Wieliczka et enjoignit au directeur de ces mines d'acquitter trimestriellement les pensions stipulées.

Les derniers paragraphes contiennent des règlement» spéciaux. C'est aux étudiants des diverses facultés qu'appartiendra le choix des maîtres aux chaires précitées. Le recteur doit être pris exclusivement parmi les écoliers; aucun docteur ni professeur ne pourra remplir cette fonction. Au chancelier de Cracovie en exercice sont attribués la plus haute autorité sur les examens des écoliers et le

pouvoir de les confirmer en dernier ressort (approbandi examen omnimodam habeat potestatem). Ce dernier détail trahit, sans aucun doute, l'action personnelle du chancelier Jean Suchywilk qui, de cette façon, se proposait d'établir et de faire prévaloir la prépondérance royale sur celle du Saint-Siège. Par contre l'évèque de Cracovie déléguera son officiai qui surveillera les exercices des étudiants, »pour que ceux-ci passent de la théorie à la pratique et prennent de l'assurance dans leurs argumentations«. Enfin le roi ajoute qu'il désignera un changeur ou un Juif de Cracovie, lequel prêtera de l'argent aux étudiants dans le besoin et n'exigera pas d'eux plus d'un gros par marc mensuellement.

Nous venons de résumer l'acte royal; examinons-en maintenant la valeur intrinsèque et la portée.

La pièce en question contient quantité de formules traditionnelles en ces sortes d'écrits. Nous y trouvons par exemple que l'université doit être »scientiarum praevalentium margarita«, de même que dans beaucoup de documents du même genre, et, entre autres, dans la lettre d'Urbain V à l'archevêque de Gniezno (1362), dont nous avons parlé plus haut Elle n'est pas non plus sans de nombreuses analogies avec la lettre de Clément VI, sanctionnant la création de l'université de Prague, en 1347^).

Mais l'acte de Casimir contient des particularités très inattendues, sortant des coutumes suivies. Tandis que les universités allemandes se formèrent d'après celle de Paris, idéal et modèle auquel on empruntait les méthodes et quelquefois le personnel, »ex diluvio scientiarum studii Parisiensis«, le roi de Pologne copie Bologne et Padoue,

*) Nous lisons dans cette lettre au lieu de «scientiarum mariçarita» le terme plus logique de »minera«. Mon. hist. Univ. Prag. II, 219.

transplante dans son pays leur organisation et leur réglementation. Les étudiants de Cracovie ont les mêmes droits, les mêmes privilèges que les étudiants italiens: eux aussi nomment des professeurs aux chaires fondées par le roi; et c'est parmi eux qu'ils vont choisir le recteur qui sera placé à la tête de la nouvelle école. C'est donc un »studium générale» en opposition à celui de Paris et à ceux qui s'en sont inspirés: un studium d'étudiants en face de ces ))studia« de maîtres. En outre, la nouvelle université doit instruire, il est vrai, ))in qualibet licita facultate«, c'est-à-dire enseigner la théologie, le droit canon, le droit romain, les arts libéraux. Mais bientôt il n'est plus question de chaires de théologie; la chaire des arts libéraux est reléguée à l'ancienne école de Notre-Dame, tandis que nous voyons se multiplier les chaires de la faculté de droit, et surtout celles de droit romain dont la situation est particulièrement favorisée. 11 faut toutefois remarquer qu'en ce qui concerne le droit canon, la médecine, les arts, il est écrit au présent — salariamus, damus, — et que pour le droit romain (leges) il y a ))providerimus« ^), au futur, ce qui démontre jusqu'à l'évidence, que ces dernières créations, arrêtées dans l'esprit du roi, n'étaient pas d'une réalisation facile. C'était, en tout cas, hardi et extraordinaire. Pour la Pologne, en effet, le droit romain était chose étrangère; ce n'est même que beaucoup plus tard qu'il conquit sa naturalisation, comme branche de la science, dans les universités européennes: là où on l'avait admis dans le plan primitif des études, il se réduisit bientôt à un enseignement intermittent, faute de maîtres, ou disparut vite du programme des cours ordinaires. A Heidelberg, où l'université fut fondée en 1386, les trois sections du droit canon trouvèrent aussitôt les profes-

*) C'est du moins ce que nous lisons avec Muczkowski: Notice sur la fondation de l'université de Cracovie, Cracovie 1849» pag. 22.

seurs nécessaires, alors que le droit romain n'eut, au début, qu'un seul maître, l'Aragonais Matthieu démentis. En sorte que, soit par manque d'instructeurs, soit que l'objet du cours fut d'une utilité pratique restreinte, cette étude fut fort négligée jusqu'au milieu du XV-e siècle^). Le même phénomène se produisit généralement dans toutes les universités en dehors de l'Italie: le droit canon fit presque entièrement exclure de l'enseignement le droit / romain, et, dans l'université la plus considérable, celle de

Paris, celui-ci avait été interdit, en 1219, par le pape Honorius III.

Casimir le Grand au contraire adopta une conception absolument différente. Pour lui, le droit romain devait être l'objet d'une préférence marquée et Cracovie doubler Bologne. C'était certes une pensée audacieuse mais difficilement réalisable. Aussi le mot wproviderimusa indique-t-il que le souverain se rendait parfaitement compte de ce qu'elle avait d'aventureux. Le roi donc s'écartait délibérément des sentiers propres à son époque, à ses contemporains, des modèles qu'il avait immédiatement sous ses yeux. Méditait -il, comme Charles IV, de fortifier l'autorité royale au moyen du droit romain, ou par l'introduction progressive de ce droit, d'effacer les divergences des législations dans les divers territoires dont se composait la Pologne? Peut-être. Il est aussi certain que les Bolonais le poussaient dans cette voie, vers laquelle Tentrainaient encore des encouragements venus d'Avignon, où les légistes étaient en considération et faveur.

Tel fut le cadre tracé au nouvel établissement «d'instruction commune pour les grimauds«, selon l'expression -de Bielski, dans sa chronique du monde.

D'ailleurs les projets du roi vont être chaleureusement soutenus. D'abord le 12 mai, le jour même de l'ac-

*) Thorbecke. Geschichte der Universitât Heidelberg, p. 99.

te d'érection, les consuls ou conseillers de la ville de Cracovie s'engagent, par contrat spécial, à respecter les libertés et privilèges de l'université. Cette pièce est revêtue des signatures de bourgeois d'alors , notamment de Nicolas Wierzynek. Elle contient, outre le résumé de la. concession royale, des passages fort significatifs: on y fait ressortir, en premier lieu, les bienfaits qui peuvent résulter pour les voisins schismatiques ou infidèles de cette réunion ade magistri, de docteurs et d'écoliers«, en Pologne. Puis, il y est déclaré que le roi a fondé cette école avec la permission du Saint-Siège «ex voluntate divina et benigna largitione Sanctissimi in Christo Patris et domini nostri, domini Urbani papae Quinti«. Ce document a péri et nous ne possédons que la bulle ultérieure d'Urbain V.

Cette bulle d'Urbain V approuvant la création d'une université à Cracovie, porte la date du 1-er septembre. Il n'y est pas parlé d'autorisations antérieures moins officielles: c'était là l'autorisation définitive et formelle ^). Le pape y répond aux représentations du roi, qui lui étaient parvenues depuis peu (nuper), et où il était exposé que la capitale de Cracovie était trop éloignée des universités existantes, que les étudiants se rendant en Occident couraient les dangers les plus divers et les plus redoutables, et qu'enfin l'Etat souffre de la pénurie de légistes et de personnes instruites. Le document pontifical comprend deux parties: l'une toute de généralités, l'autre s'occupant particulièrement des désirs du roi de Pologne. Si le roi réclame l'appui et l'approbation du Saint-Siège, Urbain V

*) De même Rodolphe IV promulgua l'édit de création, à Vienne, le 12 mars 1365, quoique la bulle du pape ne lui fut point encore parvenue. Le pape avait demandé, vers la fm de 1364, des informations précises à l'évêque de Brixen; il s'adressa pareillement à l'archevêque de Gniezno, en 1362. Rodolphe n'attendit pas la confirmation papale, délivrée le 18 juin 1365. Voir Kink. Geschichte d. Univ. in Wien I. 4.

lui répond comme si Tacte royal d'érection n*existait pas et que ce fût lui qui, de sa propre autorité, créât l'institution, initiative que la Curie apostolique avait seule mission et pouvoir de prendre. Le privilège papal est en grande partie dressé selon des formules admises. Il concorde, presque en toute sa teneur, avec ceux de Prague, de Vienne, de Ftinfkirchen et des universités postérieures. Il est évident qu'à cet égard la chancellerie pontificale avait adopté une sorte de rédaction qui, avec de légers remaniements, s'adaptât à tous les cas spéciaux^). C'est ainsi que nous y trouvons un passage sur la mission dévolue au Saint-Siège de répandre l'instruction, et un autre sur les sentiments religieux de la dynastie polonaise, considérations que répètent, à peu près dans les mêmes termes, les bulles analogues. Si cependant Casimir le Grand fondait un »studium générale in qualibet licita facultate((, la bulle pontificale faisait exclusion catégorique de la théologie, comme cela eut lieu pour Vienne et Ftinfkirchen. Cette clause prohibitive de la théologie était du reste alors assez fréquente. Beaucoup d'universités n'obtinrent que longtemps après leur création une faculté de théologie; par exemple Bologne, en 1360, et Padoue, en 1363. On a constaté que, parmi les quarante six universités constituées avant 1400, vingt-huit avaient été ainsi formellement privées, à leurs débuts, de la faculté de théologie. Cela tient en partie à ce que Paris, dès le Xll-e siècle, passa pour le foyer privilégié et en quelque sorte consacré de la science théologique. Les papes d'Avignon^ surtout au XIV siècle, alors que Paris devint, d'après l'opinion des contemporains, romanae sedis studium, apportèrent tous leurs soins à étendre le prestige de cette métropole, à protéger son éclat et sa renommée auxquels

*) Voir Kaufmann : Die [Universitâtsprivilegien der Kaiser, Deutsche Zeitschrift fur Geschichtswissenschaft , Jahr 1889, 1 Band, Seite 118.

Tinstitution de nouvelles écoles théologiques eût pu porter atteinte ^). Si Pray:ue échappa à la règle commune, ce fut une faveur, une exception.

Sur un autre point encore, la bulle d'Urbain V est en contradiction avec 1 edit de Casimir. Le Pape décide que c'est l'évêque de Cracovie, et, en cas de vacance, le vicaire gênerai ou l'official qui présidera aux examens de doctorat ou de maîtrise et accordera le grade de docteur ou de maître, ainsi que les droits (licentia) d'exercer renseignement dans les wstudia generalia«.

Dans un écrit du 13 septembre de la même ^nnée, adressé au roi en personne, Urbain V mentionne expressément et l'acte royal constitutif, et celui des conseillers de la ville de Cracovie. Mais ici Sa Sainteté modifie nettement les dispositions du monarque; au lieu du chancelier de Cracovie, ce sera l'évêque et ses suppléants qui dirigeront les examens et conféreront les grades, «cum hoc ad nos dumtaxat pertineat«, c'est-à-dire qu'il revendique pour le Siège apostolique le droit d'instituer des maîtres et d'accorder la «licentia docendi«, que nul ne peut obtenir que de l'autorité et avec l'agrément de ce Saint- Siège.

Sous l'aridité de leur forme, ces vieux textes gardent donc la trace d'une lutte sourde entre les pouvoirs ecclésiastiques et séculiers. L'absence de documents ou le silence de ceux qui nous sont parvenus ne nous permettent pas d'en connaître les résultats, et nous ignorons de quel <5Ôté resta la victoire. Cependant les paroles émanées d'Avignon furent le Fiat créateur de l'institution qui devait désormais répandre les lumières en Pologne et dans toute l'Europe orientale. Elles tombaient des lèvres d'un pape, grand protecteur et soutien des universités, et il les adressait d'une ville où on avait mis au premier rang l'é-

^) Voir. Denifle 1. c. 705.

tude du droit, comme Casimir voulait le faire dans la grande école qu'il ouvrait à Cracovie.

La sanction pontificale était donc accordée. Cracovie et la Pologne allaient entrer par cette université dans la grande famille occidentale des nations civilisées. Comment fonctionna à l'origine la jeune institution? Voici qu'après ce brillant acte de fondation, nous sommes tout à coup rplongés dans des ténèbres que percent à peine et à d ares intervalles de vagues lueurs dispersées et parfoise même venant de l'étranger. En sorte que Ton est porté à se demander, non si l'université se développa, mais bien si réellement elle exista pendant les années qui s'écoulèrent jusqu'au règne de Ladislas Jagellon.

Une entreprise de cette nature n'exigeait pourtant à cette époque ni de grands ni de pénibles efforts. L'autorisation du pape, et des ressources même modestes une fois obtenues, on se mettait vaillamment à l'oeuvre, au nom de Dieu, et avec confiance en l'avenir. Le fondateur spirituel (plantator) de l'université de Heidelberg, un certain Marsilius von Inghen, avec deux compagnons, un maître de Prague et un docteur en théologie de Paris, inaugura les cours et leçons. Le théologien professait à huit heures, les deux autres enseignaient »in artibusa, Tun à six heures du matin, l'autre à une heure aprèsmidi. Au cours du premier semestre, il se présenta deux autres maîtres de Prague; et on essaya, à cinq, de pourvoir aux besoins des trois facultés*). Comme on le voit^ mettre en mouvement un studium générale n'était pas alors une tâche bien ardue.

Restait la question du local. A ce point de vue encore le moyen âge n'avait pas d'exigences excessives. — A Bologne et à Prague, les professeurs firent, à l'origine,.

*) Paulsen. Hist. Zeitschrift 45 (1881) p. 263

leurs cours dans leur propre demeure. Il en fut de même à Paris: et si les auditeurs affluaient, on n'hésitait pas à donner les leçons en plein air ou sur les places publiques ^).

Comment s'y prit-on à Cracovie pour donner à la science un asile? Il n'est plus question des bâtiments de Kazimierz en 1364. au moment de la fondation de l'université à Cracovie. On dut donc se préoccuper de trouver un édifice quelconque pour y installer les chaires. Dans Tacte même d'érection, Casimir avait assuré au maître es arts une école convenable, celle »de Notre Dame« qui> par ce fait, se trouvait élevée au rang de faculté de philosophie 2). C'est ainsi qu'avait agi Charles IV, en confiant à Walter l'école de Thein, en lui remettant «regimen ad ecclesiam beatae Virginis«, et lui permettant d'y enseigner la médecine, la physique et les arts*=^). Une sèche mention de l'un des manuscrits de la bibliothèque Jagellonne jette un peu de lumière sur d'autres dispositions prises à cette époque. Nous lisons en effet dans le Codex Nr. 2032 de la dite bibliothèque, recueil renfermant des traités de théologie et de philosophie du moyen âge, sur un feuillet ajouté à une dissertation «De regimine principum«, l'annotation suivante: wExplicit expositio.... in castre Cracoviensi seu in universitate studii a. d. 1367 per manus cujusdam studentis nomine«....; le feuillet est déchiré en cet endroit. Mais cela suffit pour nous apprendre que trois ans après la fondation de l'université, des cours avaient lieu au château de Cracovie; peut-être avait-on réuni à l'école cathédrale la faculté des décrets, ce qui tout en rehaussant le niveau de la vieille école assurait

*) Luchaire. L'université de Paris sous Philippe-Auguste (1899) pag. 23.

•) Brandowski. Fondation de l'université de Cracovie en 1364 <1872) p. 250.

■) Mencken, Scriptores rerum germ. III. 2018.

un refuge à la nouvelle. A Prague aussi, certains maîtres de Tuniversité à ses débuts enseignèrent à l'école cathédrale ').

Ce fragment laconique jette néanmoins une fugitive clarté sur cette époque et sur ces annales si avares de renseignements, là où précisément on pourrait s'attendre à en rencontrer d'abondants. En 1368, le roi promulgue un édit de réglementation des salines-). On y énumère les revenus de certaines personnes et corporations prélevés sur les produits des mines de Wieliczka et de Bochnia. Et pas un mot de l'université ni des professeurs qui cependant, d'après l'acte d'érection, devaient tirer leur traitement de Wieliczka.

Néanmoins il dut y avoir quelque vie universitaire. 11 est permis de supposer qu'on enseigna au studium de Casimir les arts libéraux qui étaient la préparation aux études supérieures et qui comprenaient le trivium médiéval, c'est-à-dire la grammaire, la rhétorique et la dialectique, et le quadrivium, c'est-à-dire les mathématiques, l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique, matières qui rentraient aussi dans le programme des écoles secondaires. Il ne dut pas y avoir non plus grande difficulté à trouver un décrétiste capable d'initier les étudiants aux secrets du droit canon *). Les maîtres en mQdecine n'étaient pas nombreux, à ce moment-là. Le roi Casimir avait attaché à sa personne le docteur Henry, appelé de fort loin, de Cologne, Enfin, pour la Pologne, le temps des légistes n'était pas encore venu. On peut donc croire, comme nous l'avons dit, qu'au début de l'université, il y eut une animation, ou tout au moins des

*) Denifle 1. c. 589.

*) Helcel. Monuments du droit polonais I. 217.

*) Le Codex n. 5278, récemment acquis par la bibliothèque Jagellonne contient la »Summa Rajmundi de Pennaforte... per manus Alberti Cracov. studentis sub. a. D. 1369. a

manifestations d'existence quelconque, comme d'ailleurs ce fut le cas de beaucoup d'autres institutions à leurs premiers pas. Nous n'avons qu'a rappeler que l'université de Naples, fondée en 1224, cessa presque d'exister de 1229 à 1234, que celle de Salamanque, ouverte en 1230, ne tarda pas à dépérir et qu'on dut la restaurer de fond en comble, en 1243; que celle de Vienne, créée en 1365, périclita bientôt pour ne se relever qu'en 1377 et subir une réforme radicale en 1384. La réforme que Jagellon accomplit plus tard est, par rapport à la fondation de Casimir, ce que fut à Vienne la restauration du duc Albert III pour la création de Rodolphe. L'oeuvre de ce dernier végétait, faute d'hommes et d'argent. Cette école ne possédait point de faculté de théologie et les cours de droit et de médecine n'y furent organisés que partiellement. Ce ne fut qu'en 1384 que le duc Albert combla toutes les lacunes et créa, à la place de ces chaires précaires et désertées, une université complète à quatre facultés. — Ce dépérissement des universités au moyen âge, phénomène des plus fréquents et des plus ordinaires, était en général causé par le manque de ressources matérielles et intellectuelles. Le prélèvement des fonds nécessaires était fort défectueux. Si c'étaient les dîmes qui devaient les procurer, les rentrées s'en effectuaient très irrégulièrement; si c'était à d'autres sources qu'on les empruntait, ces sources ne tardaient pas à tarir. L'université de Vienne ne dut son existence ou son semblant d'existence dans ses premières années qu'à une circonstance toute fortuite: la faculté des arts avait été rattachée à l'école cathédrale de Saint Etienne et put ainsi subsister au milieu du désarroi universel ^). Il est fort probable qu'à Cracovie on se trouva dans des conditions identiques.

Aussi ne doit-on pas s'étonner que sur les listes des

*) Aschbach, Gesohichte der Wiener Universitât (Wien 1865) pag. 25.

étudiants de l'université de Prague, figurent parfois des bacheliers en philosophie, c'est-à-dire es arts, ayant obtenu leur grade à Cracovie. Muczkowski^) en a compté trois, en 1368, 1370 et 1373. Le registre matricule de Cracovie, qui commence à Tannée 1400, cite parmi les bienfaiteurs de l'université, recommandés aux prières des fidèles, un certain Nicolas Gleywicz qui avait été bachelier artium de l'université de Cracovie »adhuc tempore Casimiri regis« *). Tels sont les témoignages positifs du fonctionnement de l'institution de Casimir, dans les années qui suivirent sa fondation. Cependant nous devons tenir compte de l'assertion de Dlugosz et des historiens qui, avec lui, prétendent que l'oeuvre de Casimir fut sérieusement compromise par la mort de ce prince — quod -tamen morte Casimiri interveniente non fuit prosperatum, nec dotatio ipsa et fundatio fuit sortita effectum*). Quoique ces termes soient trop catégoriques, ils n'en sont pas moins un indice du hâtif dépérissement de l'oeuvre. L'historiographe de Casimir le Grand, Janko de Czarnkow, passe entièrement sous silence la création de l'université. Vraisemblablement tous ces annalistes n'attachaient

*) Notice sur la fondation de l'université de Cracovie, p. 28.

*) Peut-être faut-il rapporter aux temps de Tuniversité Casimirienne le récit placé par Martin, abbé des Bénédictins dans son dialogue Senatorium (Peez, Scriptores rerum austriac. II, 626—628) dans lequel le senex raconte qu'une jeune fille suivit pendant deux ans, iû veste virili, les cours de l'université de Cracovie et était sur le point d'obtenir son baccalauréat lorsque la vérité fut découverte. La jeune fille mortifiée, entra au couvent. Amore studii sexum occulta vit — lisons-nous dans le texte de ce récit. On se croirait sans doute en présence d'une fable si plus d'un trait de cette histoire n'avait un caractère de .réalité, de vérité incontestable. La jeune fille finit par être arrêtée dans la maison du bourgeois Kaldherberg, ajoute le vieil écrivain. Et l'on sait qu'il y avait alors à Cracovie une excellente famille bourgeoise de ce nom. Voir Album Stud. 1. 9 Cod. diplom. civit. Crac. (1879) p. 162.

») Dlugosz. Hist. Pol. III. 284.

guère d'importance à une institution qui commença à péricliter dès le berceau. Les Cracoviens avides de savoir, ne pouvant assouvir chez eux cette soif intellectuelle, continuèrent à se rendre en grand nombre, soit à Prague, soit dans des villes plus éloignées. Nous possédons une lettre d'un certain Thomas de Cracovie qui étudiait à Prague, avant 1378. Ce personnage, après une existence très tourmentée, se fixa à Paris et y devint professeur de théologie. On sait qu'il y prit part à des disputes et à des controverses théologiques ^). Au bout de trente années de séjour à Paris, ce vieillard, d'un âge fort avancé, eut le mal du pays et le désir de revoir Cracovie, qui »avec sa. vallée pleine de charme» et les tours de son château touchant aux nues, se peignait à ses yeux, à travers le prisme de la distance, sous les plus poétiques couleurs. — Aussi dans une supplique remplie des redondances, des citations et de l'affectation coûtumières au moyen âge, demanda-t-il à Jagellon, sans doute vers 1430, de lui permettre de goûter encore »les douceurs du pays natal «, et à cet effet de lui accorder une prébende en l'église Saint Stanislas, pour y venir passer ses derniers jours. Ce qu'il y a de plus intéressant pour nous dans cette lettre si intéressante, c'est le tableau de la carrière scientifique du quémandeur. Il y expose qu'il a quitté Cracovie ne sachant que les éléments de la grammaire — in elementis grammaticae oblactatus — , qu'il partit pour Prague attiré par la douceur des arts libéraux — liberalium artium postulans dulcorem — et y devint, sous le règne de l'empereur Charles, bachelier es arts; que, de là il gagna Oxford, puis enfin Paris, où il obtint la maîtrise, et plus tard le doctorat en théologie. Nous voyons donc que Cracovie ne contribua pas beaucoup à son éducation et à son ins-

*) Voir Hergenrôther, Handbuch der allg. Kirchengeschichte II, 869, not. 1, et Gerson, Opéra. Tom. V. 277 (débats sur Taffaire Petit, UU).

truction, et si dans son épître il appelle la capitale des Jagellons )>illustre par la science — munda studiiscc il le fait à cause de Theureuse tournure qu'avaient prise les choses en son absence et du progrès d'un enseignement dont il n'avait point été à même de profiter personnellement.

Cependant, tandis que la fondation de Casimir le Grand ne parvenait pas à prospérer, faute d'éléments vitaux suffisants, dans les contrées voisines il en surgit de semblables qui eurent un meilleur sort Vienne ouvrit son université en 1365, Ftinfkirchen la sienne en 1367; néanmoins cette dernière ne réussit pas à se développer et disparut avant le déclin du siècle. Les universités allemandes de cette époque, créées au moment où Urbain VI occupait le siège pontifical, Heidelberg en 1386, Cologne en 1389, Erfurt en 1392, naquirent sous une plus heureuse étoile. Evidemment le besoin de ces foyers de lumières se faisait alors généralement sentir, et les princes, voyant que c'était le plus sûr moyen d'illustrer leur couronne et leur pays, montrèrent en ces entreprises la plus noble émulation. L'Ordre teutonique voulut aussi marcher sur les traces des souverains protecteurs des lettres, et à cet effet, sollicita l'approbation d'Urbain VI. Au lieu de Cracovie qui ne s'était pas montrée à la hauteur des plans royaux et des exigences de sa mission, c'est Chelmno (Kulm) qui allait maintenant devenir un centre intellectuel pour les territoires de Tordre et les pays limitrophes. Le pape octroya la bulle demandée pour Chelmno, en février 1386^): il consentait à l'installation d'une université, sans même en exclure les études théologiques. Toutefois le projet res« ta sur le papier: il témoigne seulement des vastes ambitions de rOrdre et projette quelque clarté indirecte sur la décadence de l'université toute voisine de Cracovie.

L'oubli ensevelit la conception prématurée de Casimir le Grand dans la tourmente de l'âge suivant. Ella

*) Woelky. Urkundenbuch des Bisthums Kulm I, 289.

était trop en avance sur son temps, comme beaucoup de traits caractéristiques de ce môme prince, comme la langue claire et simple de son historien qui, en regard de la bizarrerie du moyen âge semble être un précurseur de la renaissance. Elle eut la hardiesse de ces sanctuaires élevés à Kazimierz, vrais monuments d'une pensée royale, dont l'essor planait si haut, au dessus des contemporains et de l'époque. Aujourd'hui encore ils dominent leur médiocre entourage qui, pendant une longue suite de siècles, a vainement tenté de s'élever jusqu'à eux.

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