‹ Histoire de l'Université de Cracovie (volume 4)Chapitre 3 sur 5 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Restauration de l'université par Jagellon en 1400.

Hedvige et Jagellon. — Leur union, son but et ses causes. — Préludes de la restauration de l'université. — Les Bénédictins slaves. — La Pologne et la Bohème. — Les Tchèques en Pologne: Jean Jérôme de Prague, Jean Sczekna. Matthieu de Cracovie et son action. — Lie pape autorise l'ouverture d'une faculté de théologie à Cracovie. — Fondation d'un collège lithuanien à Prague. — Les partisans des projets d'Hedvige en Pologne. — Pierre Wysz. — Mort de la reine. — La fondation de liOO et son mot d'ordre. — Dotation des premiers professeurs. — Le collège de la rue Sainte-Anne.

L'université créée par Casimir le Grand survécut -k son fondateur, décédé en 1370. Mais elle n*eut comme on Ta vu précédemment, qu'une existence précaire continuellement menacée de s'éteindre. Les années qui suivirent la mort du roi furent du reste peu favorables è, l'éclosion d'une renaissance intellectuelle. Louis de Hongrie, successeur de Casimir, se faisait le plus souvent suppléer dans le gouvernement du royaume et, ne comprenant pas la Pologne, ne s'y intéressait qu'en passant. Aussi l'institution dont les débuts auraient eu besoin d'être surveillés avec amour et protégés avec une afïectueuse sollicitude, devait-elle bientôt dépérir, victime de l'indifférence royale. En revanche Louis apportait tout son zèle à l'oeuvre in-

augurée à Fûnfkirchen, en 1367. Il y manda dltalie 1er célèbre canoniste Galvanus de Bologne. Néanmoins, l'université hongroise, après avoir végété quelque temps, disparut bientôt sans voir l'aurore du XV-e siècle. Il est évident qu'étranger à la Pologne, Louis devait avoir encore un bien moindre souci de la nouvelle école cracovienne,

A la mort de Louis, un interrègne de deux ans (1382 — 84) sema des troubles dans le pays. Décidément les circonstances contraires se multipliaient sur le chemin de l'université naissante. Mais un soleil éclatant allait dissiper tous ces nuages.

Hedvige monte sur le trône de Pologne en 1384, et il semble qu'avec elle y pénétre le souffle de la civilisation occidentale, chargé des plus généreuses tendances, et qu'il y éveille une ère nouvelle, toute rayonnante de la vaillance, de la vertu, de la poésie de cette figure exceptionnelle. Cui tune similis in orbe terrarum secundum propaginem homo de stirpe regia non est visus, il n'y avait point alors de personne de souche royale qui put lui être comparée — , dit une note d'un calendrier cracovien du moyen âge ^). Et nous nous associons volontiers à ces paroles.

D'une beauté rare et d'une instruction étendue, elle unissait à ces qualités un don du ciel plus précieux encore, une âme ouverte aux plus nobles aspirations Du côté paternel elle avait hérité de la riche culture de la maison d'Anjou. On sait que les plus grands noms du monde de& lettres se trouvent liés à ceux de ses ancêtres dont les fronts furent couronnés de toutes les fleurs du Parnasse^ et Hedvige nous paraît leur digne descendante^ au milieu des rayons de cette aurore des esprits appelée la Renaissance. Son bisaïeul, Charles, put dire à Dante, dans le huitième livre du Paradis: Assai m'amasti. Son grand-père, Charles Robert, est désigné comme

*) Monumenta Poloniae II, 926.

le plus sage des monarques dans des lettres pontificales. Pétrarque pleura le meurtre de son oncle André; enlin c'est auprès de son père Louis que le tribun Cola Rienzi vint chercher un refuge.

Du côté maternel, par sa grand-mère Elisabeth, soeur de Casimir, le dernier des Piasts, elle prit l'esprit, entreprenant qui distingua le règne de ce prince. Cette alliance de l'élément étranger avec l'élément natal permettait d'augurer un magnifique avenir à la jeune reine. Son coeur, son intelligence, sa main devaient semer à profusion les bienfaits sur le pays dont le trône lui était échu en partage. Il y a des côtés féminins dans son exquise bonté, elle est trop tendre, trop indulgente. Souvent elle intercéda en faveur des condamnés auprès des conseillers de la ville de Cracovie *); aussi le pape Bonifaco IX lui écrivit-il un jour qu'elle recommande parfois des gens, contrairement à sa conviction, parce qu'elle ne sait refuser une grâce. Mais cette bonté lui inspira aussi des actes sages et virils qui ont à jamais glorifié son nom dans l'histoire. L'université de Cracovie en particulier peut être reconnaissante à la Providence et fière d'avoir trouvé au seuil de son existence, â côté de son berceau, cette vigilante protectrice, puissante et grave à la fois, qui lui légua son souvenir sacré, embaumé de tous les charmes de son coeur.

Le mariage d'Hedvige avec le prince lithuanien Jagellon eut lieu en 1386. L'appréciation qu'en donne Dlugosz (Hist. Pol. IV, 533) est une des pages les plus remarquables de son grand ouvrage et frappe par la subtilité psychologique de son analyse. Jagellon, né et élevé au milieu de la barbarie, apportait sur le trône une nature mal équilibrée, oscillant entre les finesses de l'homme avisé, du rusé diplomate oriental, et les naïvetés pu-

*) Monum. medii aevi IV, 2, 63.

ëriles du paysan primitif; nature passive, bénévole, presque indolente excepté à la chasse, exercice favori auquel ce prince se livra avec passion jusqu'à sa mort S'il buvait avec tempérance, il mangeait sans <;hoix et sans mesure. Infatigable veneur, rentré au logis il s'abandonnait trop volontiers à une somnolente oisiveté. Simple dans ses vêtements, accueillant et affable, il n'en avait pas moins en certaines occasions un ton hautain qui déconcertait son entourage même le plus intime. La semence chrétienne était ici tombée sur une âme en- "Core profondément esclave des superstitions enfantines et rustiques. Il ne put même jamais renoncer à quelquesunes de ces pratiques étranges; il manifestait sa foi nouvelle par des prosternations et des prières sans fin. Chez lui, en religion, en politique, en civilisation, en tout on sent le néophyte. La destinée le tira des forêts lithuaniennes pour lui confier la mission la plus vaste et la plus difficile, pour en faire l'instrument des oeuvres politiques les plus profitables aux pays sur lesquels il régnait et à la religion qu'il avait acceptée, plaça enfin à ses côtés une femme accomplie, en laquelle s'épanouissait avec éclat la fleur d'une civilisation qui put à peine jeter en lui ses premières racines.

Nous n'avons pas à nous occuper ici de la vie conjugale du ménage royal: pour eux les jours s'écoulèrent sans doute ternes et monotones. Il est probable qu'il n'y eut entre eux aucun sentiment profond; inclinations, idées, compréhensions, ils différaient en tout: un abime les séparait. Jagellon donne à la cour un certain caractère oriental; pour ses chasses, il a amené des veneurs et des valets lithuaniens; ses musiciens, joueurs de (luth et de cymbale, sont ruthènes; ruthènes encor les peintres qu'il charge de décorer les églises et sa chambre à coucher ^).

') Voir Les comptes de la cour du roi Ladislas Jag. et de la reine Hedvige, Cracovie 189rt. p. 216. Ainsi se trouvent éclaircis les

Au château, il est en chausses^ sarrau et casaque grossière, et son tailleur Henry est rarement occupé à lui faire un costume d'apparat, à la mode française — more Gallico^). Les repas sont moins somptueux qu'abondants. Il n'est jamais plus heureux que lorsqu'il peut recevoir à sa cour sa soeur bien aimée, Alexandrine de Mazovie; avec sa générosité habituelle, il la comble de présents, bijoux, étoffes, chevaux: c'est sans doute la plus grande affection de sa vie.

La plupart du temps, la reine vivait à l'écart, loin de son mari. Outre ses nombreuses damoiselles, elle a quelques Hongrois parmi ses gens: Paul, pour le service journalier, le chapelain Jean, pour le service spirituel *). Son existence est simple; elle se mortifie par des jeûnes continuels. Cependant elle fête souvent à sa table des invités polonais ou étrangers; une fois même elle leur fait entendre le chant d'étudiants mandés à la cour*), et toujours ses hôtes la quittent éblouis de sa beauté et de l'élévation de son esprit.

Mais au-dessus de ce train quotidien sans élégance et peut être sans harmonie, planent les grandes idées, issues en partie de l'union de ces deux époux; elles placèrent Jagellon sur un piédestal qui le haussa jusqu'à sa vaillante compagne, et, pour Hedvige, dorèrent la teinte grisâtre et désolée d'une alliance mal assortie. De larges horizons, de grandes perspectives lointaines compensèrent pour elle les tristesses de la solitude étouffante et retrécie. En faisant le sacrifice de ses rêves et de ses sentiments personnels, elle éleva cette immolation d'elle-même à la dignité d'une rançon pour l'Eglise et la patrie. Elle épousa Jagellon à contre-coeur, mais elle s'éprit avec pas-

termes de Dïugosz (Hist. Polon. IV, 536); ecolesias soalptara graeca, — iliam magis quam latinam probabat — , adornavit.

*) Ibid. p. 158.

») Ibid. p. 147 et 262.

») Ibid. p. 150.

sion de tout ce que ce mariage symbolisait en quelque sorte et rendait réalisable: l'introduction de l'Orient dans la grande famille chrétienne de l'Europe. Et ce prince lithuanien à demi sauvage gardera par la suite des siècles son relief historique et sa durable renommée, parce qu'il fut l'instrument de la volonté d'une femme aux vues sublimes et qu'il sut même parfois se placer à la hauteur de sa mission et la comprendre.

La restauration ou plutôt la résurrection de l'université de Cracovie fut une des oeuvres d'Hedvige et de Jagellon. Avant de passer à l'appréciation de cet événement, il convient d'en examiner les prémisses, la série de circonstances qui remplirent les dernières années du XIV siècle et servirent comme de préparation à l'acte mémorable qui se dresse à l'entrée du siècle suivant.

Dès la première année de son mariage, Jagellon se rend en Lithuanie, tandis qu'Hedvige va prendre possession de la Ruthénie. Intérêts politiques et religieux marchent ici de concert; et dès lors se répandent les principes auxquels la politique polonaise obéira dans la période qui va s'écouler. La conversion et le relèvement de l'Orient sont devenus l'étoile directrice de tous les pas; in hoc signo agit Jagellon, agit Hedvige qui y trouve sinon son propre bonheur, au moins celui de faire des heureux. Dans la vie intellectuelle de cette époque, les mêmes tendances, les mêmes efforts ont puissamment marqué leur empreinte.

En 1390, s'accomplit un acte très caractéristique, d'autant plus qu'il fait ressortir deux traits essentiels des aspirations contemporaines: la conversion de l'Orient et en même temps le sentiment sans cesse croissant de la mission du monde slave dans l'histoire. Cet acte avait eu d'ailleurs un précédent analogue, quarante années auparavant, en Bohème.

Lorsque Charles IV fonda l'université de Praorue, il souleva simultanément la question de l'union des P^erlii^^s d'Orient et d'Occident, question qui, depuis des siècles, I préoccupait les papes et les théologiens. Le grand Lu-

xembourgeois agitait alors dans son esprit les plus vastes desseins. Il échangea ses vues avec Etienne Duszan qui, au midi de l'Europe, avait fondé un grand empire slave, et s'était donné le titre d'empereur des Serbes. Charles I songeait à une action commune des deux grands états

f slaves, dont l'un s'étendrait sur tous les territoires de

l'occident, l'autre sur tous ceux de l'orient de l'empire romain. La mort de Duszan et la première invasion des Turcs devaient bientôt anéantir ces chimériques espérances. Mais la pensée de la réunion des deux Eglises n'en fît pas moins son chemin. Charles IV crut que des prêtres faisant usage de la langue slave dans la liturgie pourraient contribuer au triomphe de cette cause. En Orient, les derniers vestiges du rite slave [se conservaient en Dalmatie, ^en Croatie et en Bosnie, chez des Bénédictins qui avaient combiné la règle de Saint Benoît avec celle de Saint-Basile ^). Charles IV appela donc ces religieux à Prague, les installa au couvent d'Emaùs et ne leur ménagea ni sa bienveillance, ni sa protection *). Et voilà que les souverains polonais allaient reprendre les projets de Charles IV. Jagellon en commença l'exécution par l'acte fondamental de 1390. Il fit venir de Prague des Bénédictins, entre autres le frère Wenceslas, lui offrit un asile à Kleparz, et un emplacement pour une église et un monastère où il se proposait de loger plus tard trente moines. L'église, sous le vocable de la Sainte-Croix, fut bientôt à moitié construite, c'est-à-dire que le choeur et la sacristie en furent terminées. Une maison de bois, avec

*) Voir Szajnocha. Hedvige et Jagellon IV, 165. ') Palacky, Geschichte Bôhmens III, 306.

jardin, servit d'habitation provisoire *). Tout alla bien d'abord et l'oeuvre sembla prospérer. Dlugosz vit encore les Bénédictins à Sainte Croix et entendit les chants liturgiques »nobilis Slavici idiomatis«. Mais, de son vivant même, l'ardeur primitive baissa à un tel degré que, faute de moines, on se vit contraint de charger un prêtre séculier de l'administration de l'église inachevée. Cependant les rois de Pologne poursuivirent par d'autres voies le but qu'ils s'étaient marqué^^).

Si l'on s'inspira de Prague en amenant dans le pays des Bénédictins slaves, c'est qu'en général — et nous devons le faire remarquer ici — les relations avec la Bohème étaient plus intimes que jamais: c'est là qu'on puisait des exemples, c'est de cette métropole lumineuse qu'on attirait en Pologne les hommes capables d'y apporter le trésor du savoir. Tout ce qui était tchèque était alors tellement en faveur qu'il s'en fallut de fort peu qu'on n'adoptât la langue de ces voisins à la cour de Jagellon. Aussi les hôtes arrivés de Prague étaient-ils accueillis avec empressement à cette cour où ils apportaient, en même temps que leurs connaisances étendues,^ l'auréole de leur foi; Jagellon n'avouait-il pas que ses familiers tchèques l'avaient instruit et confirmé dans ses croyances^)? Hedvige, secondait le roi dans la pratique de cette hospitalité.

L'un des premiers parut à Cracovie Jean, autrement dit Jérôme de Prague, de l'ordre des Prémontrés. Dans

') Dlugosz. Liber Benef. T. III. 225.

*) A cette époque on organisa l'évéché de Przemyél, dont le premier titulaire fut Eryk Winsen, mort en 1391 ou 92. Un bourgeois de Cracovie, d'origine génoise, Godefroid Factinante ^dota cet évéché, par son testament, en 1393. Voir Fijaïek. Etudes*sur Thistoire de Tuniversité p. 84.

*) Dlugosz. Hist. Pol. IV. 439: quod a plerisque Bohemis, in iure divino et humano doctoribus, curiam meam sequentibus, fîdei rudimenta, velut novus catholicus sugebam.

les registres du vice-trésorier Hinczka^), nous lisons à la date de 1394, qu'on a acheté dix aunes de drap noir, pour Jean, confesseur de Sa Seigneurie royale. Il est à peu près certain qu'il s'agit ici de Jean de Prague. Dhigosz parle longuement de lui dans le »Livre des Bénéfices». Il raconte que ce personnage séjourna plusieurs années à la cour de Pologne, qu'il accompagnait le roi partout, que ses sermons étaient tout particulièrement goûtés de Jagellon et des soldats de ce monarque qui enfin le choisit comme confesseur *). Ce Jérôme de Prague après avoir obtenu dans sa ville natale le grade de docteur es décrets, y professa ensuite quelque temps, et simultanément entra dans l'ordre des Prémontrés, à Strahow. — Bientôt après, en 1394, on le voit en Pologne, sans qu'il soit possible de se rendre compte des circonstance» qui l'y avaient conduit Cependant il est très vraisemblable qu'il y fut mandé en qualité de missionnaire pour le» pays d'Orient, car il se distingua bientôt par son zèle dans l'apostolat, ainsi que le rapporte Eneas Silvius dans son ouvrage «de Europa«. C'est sans doute pendant lesannées 1394 à 1398 qu'il déploya le plus d'activité'). — C'est lui qui fut le premier abbé du couvent des Prémontrés que Jagellon créa à Nowy Soncz, en 1409. Plus tard, vers 1413, il se transporta en Italie, et nous le rencontrons encore, vieillard, au concile de Bâle*). Sa renommée propagée par le recueil de ses sermons se conserva longtemps en Pologne, et il contribua beaucoup

*) Comptes de la cour du roi Jagellon. Cracovie 1896 p. 205.

*) Liber benefîciorum III, 79....; M. l'abbé Fijalek dans son ouvrage sur Jacques de Paradis suppose que Jean de Prague fut temporairement professeur de théologie à Cracovie.

') Voir à ce sujet dans le Casopis musea Kralostvi éeskeho, Texcellent travail de M. Jaroslas Bidlo: CeSti emigranti w Polsku V dobè husistké, 69ème année, livrais. 1, p. 118, livrais. 2, p. 243, et livrais, é p. 424.

*) Voir Briickner — - Biblioteka Warszawska 1892. mars. p. 461.

à implanter la doctrine chrétienne, non seulement à la cour mais encore jusqu'au fond des forêts vierges de la Lithuanie et de la Samogitie.

Un autre Tchèque, le cistercien Jean Stekna ou Sczekna, remplit auprès d'Hedvige, comme Jérôme auprès de Jagellon, l'office de confesseur. En 1392 et 1393, il s'était acquis une grande réputation d'orateur sacré à Prague: le fameux Jean Hus Tappela plus tard: velut tuba resonans, praedicator eximius ^). On ne saurait exactement fixer le moment de son apparition en Pologne. Ce qu*il y a de certain c'est qu'il habita Cracovie en 1397, qu'il fut l'exécuteur et peut-être l'instigateur des projets d'Hedvige. Cette princesse recevait alors fort souvent des Tchèques; fort souvent il en arrivait à la cour, et dans les registres de l'époque figurent fréquemment des dépenses pour les »hospites de Bohemia«. Il y est inscrit, par exemple, en 1394, la quantité de bière et les sommes d'argent données à la reine pour fêter ces nouveaux venus ^).

Un autre personnage que les liens du sang et des relations nombreuses unissaient à la ville natale, et qui était appelé à y exercer une grande influence sur le cours des événements, le célèbre Matthieu de Cracovie, passe mainte fois, lui aussi, de Prague en Pologne. C'est à Prague qu'il avait fait ses études. Bachelier es arts en 1355, il y obtenait, en 1381, la suprême dignité académique, la maîtrise en théologie. D'abord professeur dans cette même capitale, en 1393 ou 1394 il la quitte pour Heidelberg, où, tout en occupant une chaire de théologie, il parvint, en 1395, à la haute situation de chapelain (Pfaffe) du prince Ruprecht IL Et comme théologien, et comme philosophe, il fut un des maîtres marquants de la jeune université d'Heidelberg, à la prospérité de laquelle il participa dans une large mesure. Après 1400, Matthieu abandonna l'en-

^) Loserth, Hus und Wiclif p. 63.

*) Comptes de la cour etc. p. 566.

seignement pour la politique. Ses ouvrages le placent au premier rang des écrivains ecclésiastiques du temps, il y aborde toutes les grandes questions théologiques et entre autres le grand problème qui passionnait alors tous les esprits, la réforme de l'Eglise. Sa renommée et ses services lui valurent en 1405 Tévêché de Worms et en 1408 l'offre de la pourpre cardinalice par le pape Grégoire XII, offre que d'ailleurs Matthieu se crut tenu de décliner*). Cependant au milieu des occupations de son existence si agitée et si remplie, Matthieu tournait sans cesse sa pensée et son coeur vers sa ville natale de Cracovie, et c'est ici qu'il devient pour nous particulièrement intéressant Dès 1390, le conseil de la cité entre en correspondance avec lui. Il lui envoie à Prague des émissaires chargés de lui remettre des lettres 2). C'est probablement à la suite de ces démarches qu'il arrive en Pologne. Nous lisons en effet dans le relevé des dépenses de la ville pour 1390 et 1391 l'énumération des présents, »honores«, dont les conseillers gratifièrent maître Matthieu: du vin, des poulets, un mouton y figurent^). Enfin, en 1391, il y est inscrit la somme d'argent ^Tersée à deux envoyés [de la ville chargés de ramener ce concitoyen si apprécié (ad conducendum magistrum Mattheum*).

Nulle part on n'indique expressément à quoi tendait cette correspondance, ni quel but avaient ces présents. Il semble néanmoins évident que ces instances et ces honneurs s'adressaient à celui qu'on croyait capable, en raison de sa grande expérience, de porter remède à la ruine de l'école de Casimir et de la relever de sa détresse. Le 20 décembre 1396, Matthieu fut nommé recteur de l'uni-

*) Voir à ce propos Thédore Sommerlad, Matthaeus von Krakau Halle, 1891.

*) Voir Monum. medii aevi IV, 2 p. 229.

») Ibid. p. 228, 231. 233.

*) Ibid. p. 233.

Morawski I. Ô

versité de Heidelberg. Mais il cessa peu après de remplir ces fonctions dans lesquelles il fut suppléé par le vicerecteur, Jean de Noet^). On ne peut attribuer ce désistement qu'au départ de Matthieu pour Cracovie, car, à la date de 1397, les registres de la ville iaccusent encore des payements à son profit-). Les consuls municipaux lui attribuent même une pension annuelle de 40 marcs, sa vie durant, chaque fois qu'il viendra à Cracovie (litteram super 40 marcis census... domino Mattheo... donati^ et quumcunque idem dominus... Cracoviae moram traxerit, ad tempora dumtaxat vitae persolvendis ^). Depuis ce moment, jusqu'en 1400, Matthieu est absent de Heidelberg. Il a donc dû être retenu dans sa lointaine patrie par des affaires de la plus grave importance. En ces mêmes années, ainsi que nous l'apprennent les registres municipaux, Jean Sczekna, le Tchèque, confesseur de la reine, dont nous avons parlé plus haut, se trouve aussi à Cracovie *).

Cette année 1397 fut signalée par deux actes considérables qui témoignent d'une profonde compréhension de la mission qui incombait alors à la Pologne. Si l'initiative immédiate n'en revient pas à la reine Hedvige, ils n'en trouvèrent pas moins auprès d'elle un chaleureux appui et une persévérante protection. Ces deux actes permirent à la Pologne de remplir dans les contrées qu'elle venait de s'annexer le grand devoir d'apostolat qui lui avait été imposé en même temps que le gouvernement de ces peuples.

Depuis quelques années déjà Jagellon et Hedvige

*) Toepke. Matrikel der Universitât Heidelberg I, p. 64/65.

*) Monum. medii aevi IV 2, 265.

') Monum. medii aevi IV 2, p. 166.

*) Monum. medii aevi IV, 2, 256. En 1402 la viUe gratifie Sczekna d*un don de vin de France ibid. p. 269. Voir encore M. Tabbé Fijalek: Etudes sur l'histoire de l'université de Cracovie (1898) p. 62 et suivantes.

avaient adressé au Saint-Siège la prière d'étendre à une faculté de théologie l'approbation précédemment donnée à l'érection d'une université à Cracovie. Les besoins d*UD pays qui s'était incorporé tant de nations à demi-payennés exigeaient impérieusement cette concession: de do- -ctes théologiens y étaient plus nécessaires qu'ailleurs, non seulement pour repousser l'ennemi, mais avant tout pour y gagner des fidèles et répandre la bonne parole chrétienne dans les immenses territoires de l'Orient Jagellon et surtout Hedvige, dès le début de leur règne, avaient senti toute la grandeur de cette lourde tâche. C'était pour les aider à l'accomplir qu'ils avaient appelé les Bénédictins slaves; c'était parce que les Tchèques y apportaient un concours précieux qu'ils avaient accueilli avec tant de bienveillance ces maîtres de qui la Pologne recevrait la science et la Lithuanie la foi. Us songèrent bientôt à utiliser à cette fm la création de Casimir le Grand. Si l'école végétait à peine, il fallait peut-être attribuer cet état de choses à la supériorité écrasante de Prague avec sa faculté de théologie. La création d'une faculté de théologie à Cracovie ne manquerait certamement pas de ranimer l'institution expirante et d'avoir en outre, à tous les égards une immense portée. Les souverains en sollicitèrent donc l'adjonction à l'université, auprès de Boniface IX qui, à la mort [d'Urbain VI, avait pris en main le gouvernail de l'Eglise catholique. Le consentement du pape fut signé le 11 Janvier 1397 *). Le souverain pontife, entrant dans les vues royales dont il saisissait d'ailleurs toute la justesse, s'était empressé d'accorder l'approbation souhaitée. Très large, très libéral sous ce rapport, il avait de même consenti à. la création de facultés de théologie è, Ferrare, à Pavie, à Ferme, et très vraisemblablement aussi à Buda où l'on venait de fonder une université*).

*) Codex diplom. univergitatis Crac. I, p. 27.

*) Nous ignorons comment se comporta la faculté de théolo-

Sans attendre les heureuses conséquences que cette mesure aurait sans doute pour la Pologne, la reine Hedvige, pénétrée de la nécessité de soutenir le christianisme en Lithuanie, chercha d'un autre côté à lui venir en aide. Cette année même elle fonda à Prague un collège pour les étudiants en théologie lithuaniens. A cet effets avec la permission du roi Venceslas IV, elle acheta une maison sise dans la vieille ville et en même temps constitua une redevance perpétuelle de douze mille gros de Prague, hypothéquée sur des terres voisines et destinée à l'entretien de la maison et de ses habitants. L'un des trois exécuteurs de ce plan de la reine, et certainement le plus actif, fut Jean Sczekna qui occupait alors une situation exceptionnelle à la cour d'Hedvige et qui, en récompense de son dévouement, obtint la cure de Przemankow ^). Le collège occupa un ancien bâtiment nommé Jérusalem et commença à recevoir des boursiers dès 1397. Plus tard^ on l'appela collège lithuanien ou collège de la reine Hedvige.

Mais ce n'est pas seulement les conseils du dehors qu'écouta la reine, et tout porte à croire qu'à côté de Matthieu de Cracovie et de Jean Sczekna, elle eut des confidents polonais. Dans les dernières années du XlV-e siècle, l'instruction s'était répandue en Pologne, ainsi qu'en font foi les listes des personnages distingués par les papes à cette époque. Il n'est pas rare d'y voir, à la suite du nom, un titre scientifique, et nombre de Polonais prennent place au chapitre des docteurs es décrets^). C'est

gie de Cracovie aussitôt après son installation. Radyminski dit, dans leMs. Bibl. Jag. 226 p. 28: eandem (fac. theol.) ordinandam assignatis ex thesauro régis pro lectoribus stipendiis Jo. Isnero Hedvigis committit.

*) Voir Tomek, Geschichte der Prager Universitât (Prague 1849) p. 59. Sur Sczekna, voir Dlugosz Liber benefic. II. 149, ainsi que Monumenta univ. Pragensis, II, 355, 359, 362.

*) Theiner. Monum. Poloniae I.

à Prague, c^est dans le midi de TEurope qu'on allait conquérir ces grades honorifiques qui, surtout dans la carrière ecclésiastique, servaient d'échelon vers les grandeurs. Dans la période qui suivit 1390, la nation polonaise fournit un bon tiers des juristes de l'université de Prague. Il •est vrai que cette nation comprenait outre les Polonais, les Lithuaniens, les Prussiens^ les Silésiens, les Lusaciens, -et même des Saxons et des Thuringiens.

Et Cracovie possédait aussi des maîtres qui entretenaient uiie étincelle de vie dans l'école en décadence de Casimir, ou s'apprêtaient à saisir la première occasion qui leur permettrait d'enseigner. Matthieu de Cracovie était issu de l'opulente famille bourgeoise des Stadtscbreiber. Xios Wigandi jouissaient aussi d'une haute réputation méritée. Maître Nicolas Wigandi sortait sans doute de l'école de Prague où il avait été l'élève de Matthieu qui, par son savoir et son autorité, pesa d'un si grand poids fiur toute la première génération des maîtres de l'université die Cracovie. Après avoir terminé ses études es arts, à Prague, en 1379^), Nicolas séjourna encore dans cette Tille en qualité de professeur et y compléta ses connaissances *). Plus tard il est au nombre de ceux, qui d'après les registres municipaux de Cracovie, touchent une rétribution de la ville. Il y est inscrit, à ce titre, aux années 1395 — 1397 et suivantes ^). Après la restauration de l'université par Jagellon, Nicolas Wigandi, pendant de longues années, est attaché comme maître à la nouvelle école. Il est réputé pour ses sermons et pour un recueil de wPostilles dominicales» fort populaire *). Les papiers officiels parlent aussi d'un certain Nicolas de Gorzkow qui, maître es arts

*) Monumenta historica univ. Pragensis I, 1, 186.

2) M. l'abbé Fijalek. Etudes sur l'hist. de l'univ. de Crac. 82.

*) Monumenta medii aevi IV, 2, 318, 341. Il reçoit cette rétribution ratione altaris corporis Christi , et, une autre fois ratione altaris Floriani.

*) M. l'abbé Fijaïek. Etudes etc. etc. p. 88.

et bachelier es décrets en 1382, est qualifié de docteur è» décrets, dans des pièces des archives épiscopales de 1389 ^), Ce fut le troisième recteur de l'université Jagellonnienne.

Ce personnage qui, dans sa jeunesse, avait été un des plus dévoués serviteurs de la reine Hedvige, et un des plus zélés partisans de la politique de cette princesse, devint le troisième évêque de Vilna. A cette époque la souveraine ne vivait plus, mais cette promotion était certainement conforme aux vues politiques de la défunte 2).

A la mort de Jean Radlica qui, promu docteur en médecine à Montpellier, fut dans la suite chancelier et évêque de Cracovie, le siège épiscopal de cette ville fut occupé, à partir de 1392, par Pierre Wysz de Radolin,^ prêtre érudit et très en faveur auprès de la reine Hedvige. Celle-ci Téleva à cette dignité, malgré Topposition du chapitre^). C'était un homme d'un savoir étendu; après de brillants examens, il avait acquis à Padoue en 1386, le grade de docteur »in utroque jure«, après y avoir exercé les fonctions de recteur des ultramontains en 1385. En 1386, 87, il est professeur de droit canon dans la même ville*). En 1389, on le voit à Rome, en qualité de référendaire pontifical auprès d'Urbain VI. Celui-ci l'envoie bientôt comme ambassadeur du Saint-Siège en Pologne et en Hongrie^). En tous cas, l'évêché de Cracovie ne pouvait se trouver en de meilleures mains, et Pierre Wysz^ était apte à seconder Hedvige dans les oeuvres grandioses^ qu'elle projetait.

La reine est en effet la cheville ouvrière des entre-

^) Code de la Petite Pologne III, 340. Codex diplom. écolescathed. Crac. n. 355.

*) Dlugosz. Hist. Pol. 3, 577.

») Caro, Geschichte Polens III, 143.

*) Voir Gloria, Monumenti dell' università di Padova, I, 73 et II, 179 et le docteur Fijalek ©Przewodnik naukowya (1894) p. 747.

*) Theiner Monumenta Pol. I, 760.

prises civilisatrices qui devaient régénérer les pays naguère réunis à la Pologne; c'était elle qui les préparait, les animait, les dirigeait, conseillée et éclairée dans toutes ses tentatives par Matthieu de Cracovie. Ce savant ne restait éloigné d'Heidelberg que pour se consacrer à la tâche difficile de faire renaître et prospérer l'école de Casimir. Nous n'oserions avancer ce fait si catégoriquement s'il n'était confirmé par le témoignage contemporain de Jean Andreae de Ratisbonne, l'historien des troubles hussites 'j. Dans sa chronique: de expeditionibus in Bohemiam contra Hussitas, il écrit au chapitre douze que la reine Hedvige, avant de mourir, décida Jagellon à ouvrir un studium générale à Cracovie, et que ce prince mit sa promesse à exécution, principalement par l'entremise de Matthieu, futur évèque de Worms. Enfant de Cracovie, Matthieu avait, pour ce motif, toute la confiance du roi 2). Nous avons ici une preuve incontestable et qu'on ne saurait suspecter des services méritoires de Matthieu en cette circonstance. Mais c'était Hedvige qui avait eu l'initiative de toute» les réformes, et malgré que la mort imminente jetât déjà ses ombres sur la beauté et la jeunesse de cette princesst», elle n'en persistait pas moins dans ses desseins.

Pendant toute l'année 1397, la reine Hedvige négocia avec l'ordre teutonique. Elle qui, au cours de son règne, avait continuellement tenu en main les affaires internationales, mettait maintenant en oeuvre sa toujours séduisante douceur pour amener les Chevaliers à faire des concessions à la Pologne.

Les rapports avec Jagellon n'avaient pourtant aucune cordialité. Ce dernier, dans les conflits avec l'Ordre teutonique ne partageait pas l'humeur accommodante de sa femme et suivait une politique tout opposée. En outre

*) Voir Hôfler Geschichtsschreiber der Hussitischen Bewegung. Theil II, Wien 1865, p. 406.

2) Ibid. p. 433.

le couple royal n'avait pas d'enfant, et les dangers que la stérilité d'Hedvige faisait courir à l'Etat nouvellement constitué multipliaient encore les causes de froideur.

Tout à coup, une lueur d'espérance sillonna ces lugubres ténèbres. En 1398, Hedvige devint enceinte. La joie fut universelle. Le pape sollicité de verser l'eau du baptême sur le front de l'héritier attendu, délégua Adalbert Jastrzembiec pour le suppléer et permit de donner au nouveau-né le prénom de Boniface. Mais cette allégresse fît bientôt place à la déception. Au mois de juin, de l'année 1399 la reine mit au monde une fille qui, nommée Boniface sur les fonts baptismaux, ne survécut que quelques jours. La mère suivit de près l'enfant au tombeau. Epuisée par la maladie, frustrée dans ses plus chers désirs, elle quitta ce monde le 17 juillet, après une existence des plus remplies et des plus fécondes. Ses suprêmes pensées, exprimées dans son testament, s'occupaient encore de tout ce qu'elle avait tant aimé, surtout de la grande école de Cracovie. Elle ^léguait à Pierre Wysz et Jean de Tenczyn, exécuteurs de ses dernières volontés, ses vêtements, meubles et joyaux pour être vendus, et le produit affecté, partie au soulagement des pauvres, partie à la fondation de Tuniversité de Cracovie. Ce voeu de la reine mourante devait être bientôt réalisé.

La mémoire de cette princesse incomparable a été pieusement gardée par l'histoire; elle s'y conserve beaucoup plus durable qu'elle n'eût fait dans les souvenirs des descendants que lui refusa la Providence. Elle n'avait, il est vrai, à qui léguer ses richesses; elle les offrit donc aux générations polonaises inconnues, et cet or, ces perles allaient leur assurer une longue subsistance morale dans l'avenir. C'est ainsi que cette souveraine, ce modèle de sainteté et de grâce, s'inscrivit dans les annales de l'instruction publique en Pologne, comme une bienfaitrice infatigable, une généreuse donatrice; et, à chacun de ses pas, à chacune de ses conquêtes, la pensée polonaise émue et

Teconnaissante, doit se tourner vers cette lointaine et pure image.

L'université, cette fille posthume d'Hedvige, allait -enfin se constituer, agent de la foi et de la civilisation en Orient, comme lavait voulu la reine »catholicae fidei in Lithuania plantatrix*, ainsi que Tappelle Dtugosz. Nous verrons plus tard si la nouvelle institution a tenu ce qu'on attendait d'elle. Ce qui est certain, c'est que les idées qui présidèrent à sa fondation n'auraient jamais dû cesser de* puis de l'animer, de l'accabler comme un remords aux heures de relâchement et de défaillance. Aujourd' hui encore la magnifique devise d'Hedvige: — La civilisation -de l'Orient — devrait toujours vibrer aux oreilles des maîtres et des élèves de l'antique école, et les guider au milieu des circonstances difficiles et périlleuses où, malgré tout, ils sont tenus de remplir leur traditionnel et imprescriptible devoir.

Un an à peine après la mort d'Hedvige, Jagellon publia le 26 juillet 1400 l'acte qui réorganisait l'université. La reine défunte et ses collaborateurs avaient si bien préparé les voies, qu'on n'avait plus qu'à s'y engager résolument. L'école de Casimir le Grand, comme on Ta vu, n'existait en somme que sur le papier: il fallait nécessairement la régénérer, la ranimer. Cette rénovation équivalait presque à une fondation nouvelle. Aussi Jagellon est-il, dans les documents et les traditions, tantôt considéré cemme le réformateur, tantôt comme le créateur de l'université. Le général des Cisterciens, dans un mandement aux abbés de l'ordre en 1417 i), dit que cette école a depuis longtemps obtenu ses privilèges, mais qu'elle n'a guère été fréquentée avant que le roi Ladislas Jagellon ne l'eût enfin restaurée. Jagellon lui même, dans

') Codex diploni. univ. I, n. 61.

un document de 1417, au sujet du studium créé sous Casimir (inchoalum), déclare que des circonstances contraires en empêchèrent l'essor (sed ex quibusdam impedimentis non continuatum '). On appelait communément ))reformatio« ce genre de restauration.

Cependant dans l'acte constitutif de 1400, Jagellon s'exprime comme si les travaux de ses prédécesseurs n avaient pas eu lieu, comme s'il créait une université entièrement nouvelle*). Evidemment TafYaissement dans lequel se consumait l'école de Casimir autorisait cette manière d'agir et de parler, comme il autorise les diverses opinions qu'on en a émises depuis. Mais non seulement l'acte ne fait pas mention de Casimir, mais, ce qui est encora plus surprenant, la reine Hedvige y est aussi passée sous silence. Et pourtant il n'est qu'une copie amplifiée du plan du grand Piast, il n'est que la réalisation du rêve d'Hedvige, morte avant d'avoir pu assister â l'éclosion de son oeuvre. Il y entre, il est vrai, un nouvel élément qui n'aurait pu être pris en considération par Casimir le Grand : la propagation du christianisme et de la science en Lithuanie. Cette pensée devait diriger toute la marche de la nouvelle institution, être la base de son organisation et de sa conduite. Sans doute elle était de nature à animer d'une large et puissante vitalité l'école commençante; et si les hommes et les institutions ont besoin pour s'élever et grandir, de se proposer de grandes tâches, presque jamais université naissante n'entendit d'appels à l'action plus encourageants, ne se vit destinée à un aussi gigantesque labeur.

Dans l'acte en question, la stipulation des privilèges aux étudiants qui se rendraient à Cracovie, la détermination des juridictions compétentes, les voeux pour la prospérité de l'institution, tout cela est à peu près textuellement emprunté à Casimir. Comme Casimir, Jagellon

*) Cod. dipl. I, n. 62.

*) Codex diplom. I. n. 16.

décide que l'approbation des examens est réservée en dernier ressort au chancelier royal en exercice, et qu'un banquier ou un juif sera désigné pour prêter des fonds aux étudiants.

Mais en dehors de ces analogies, il y a aussi des différences essentielles. La nouvelle université est destinée à assurer Tévangélisation de la Lithuanie; c'est cette conquête pacifique qu'elle doit tenter, et, pour y réussir, ce n'est pas le droit mais bien la théologie qui lui fourniront les armes les plus irrésistibles. En conséquence les modèles italiens devaient être abandonnés et Paris devenait le type idéal à imiter. Aussi Jagellon ne manque-t-il pas de citer Paris «lumière et ornement de la France« en tête des établissements qu'il énumère. Aussi ne confie-t-il plus aux étudiants l'élection des maîtres et du recteur. Ces formes italiennes ne pouvaient plus s'adapter à Cracovie. L'université Jagellonne comprend quatre facultés, mais la faculté dominante est celle de théologie. D'ailleurs Boniface IX n'avait-il pas sanctionné, en 1397, l'ouverture d'une école de théologie? Cette école fut sans aucun doute le noyau autour duquel se groupa toute la nouvelle création.

Casimir le Grand avait ordonné le prélèvement des honoraires des professeurs sur les revenus des salines; Jagellon procéda d'une autre manière. Au lieu de fixer séparément une rétribution à chacun des professeurs, il leur assigne en bloc une somme de 100 marcs, payables en quatre termes trimestriels et pris sur le produit de l'octroi de la ville. L'évêque de Cracovie, assisté du recteur, ont plein pouvoir pour en fixer la répartition entre les professeurs. Ce même évêque est institué conservateur, c'est-à-dire protecteur de tous les droits et privilèges des étudiants et de l'université. Il est le défenseur des libertés de l'école; il est chargé de poursuivre tous ceux qui auraient tenté d'y porter atteinte.

Nous nous sommes abstenu de parler jusqu'ici de la

disposition la plus importante de cet acte, de celle qui garantit à l'oeuvre de Jagellon la prospérité et la durée. Ainsi que nous l'avons dit précédemment, Casimir se proposait de construire pour l'université un vaste édifice comprenant des salles de cours et des demeures pour les professeurs. Ce plan, comme on l'a vu, n'avait pas abouti. L'université de Cracovie devait être avant tout »batie en hommesn, et elle ne put surmonter les difficultés inhérentes à une pareille situation, parce qu'une tâche ■de cette nature exige des ouvriers exceptionnels et doués de capacités également exceptionnelles, Jagellon dut se préoccuper de ne pas exposer son oeuvre à la chute qui avait presque détruit celle de son prédécesseur. En regardant autour de lui, il trouverait des avertissements et des leçons. Casimir avait été obligé de chercher ses exemples fort loin: il n'avait à proximité que Prague qui eut pu lui en fournir. Les conditions étaient maintenant tout autres. On avait fondé en 1365 l'université de Vienne, Presque simultanément naissaient en Allemagne celles de Heidelberg (1386), de Cologne (1389) et d'Erfurt, (1392). »La circonstance qui amena cette rapide éclosion fut sans doute la dispersion des professeurs de Paris et de Prague, survenue à peu près vers la même époque, et causée, ici, par les divergences religieuses et politiques qui, soua le règne de Venceslas, s'étaient accentuées, là, par les troubles du schisme qui déchirait l'Eglise depuis 1378a '), Aussi quand Jagellon se mit à l'oeuvre, put-il se renseigner auprès de personnes familières avec les) exigences d'une université à ses débuts. Un heureux hasard voulut qu'il eut précisément à ses côtés un homme, Matthieu de Cracovie, qui comptait de longues annés d'expérience, comme ancien professeur de l'université de Prague et, nier lieu, de celle de Heidelberg,

Paulsen, Sybels Histor, Zeitachrift i5, 261.

Dans Tacte même d'érection de Ja^ellon, les lacunes de la fondation de Casimir étaient comblées par la création d'un collège. «Afin que les docteurs — lisons-nous dans ce document — les maîtres, les licenciés, les bacheliers, les étudiants de l'université de Cracovie puissent librement et commodément se livrer à leurs leçons, exercices et autres occupations, nous désignons notre maison sise rue Sainte-Anne pour servir de logis aux maîtres et de point de réunion aux étudiants, laquelle maison nous incorporons à tout jamais à l'université, comme propriété des docteurs, maîtres et membres du collège«. Telle fut l'origine d'un premier collège à Cracovie. Arrêtons-nous un instant au seuil de cet asile et examinons-en les divers aspects.

A l'Occident, au treizième siècle, les collèges surgirent et se multiplièrent promptement. Ils étaient spécialement des demeures d'étudiants, et cette destination leur fut surtout universellement attribuée en Italie. A Paris cependant, ils abritèrent souvent les maîtres aussi bien que les élèves. Le plus célèbre] de ces collèges, fondé par Robert Sorbon, au XlII-e siècle, recueillit les maîtres^^ès arts libéraux: ils devaient y trouver les moyens de poursuivre leurs études et de les compléter par la théologie (CoUegium magistrorum artium, qui e liberalitate regia vitae necessaria percepturi ibidem theologiae vacent ^). 11 en était à peu près de même dans l'Europe orientale. Les collèges y étaient presque exclusivement réservés aux maîtres qui, comme à la Sorbonne, continuaient d'être étudiants. Un maître es arts libéraux en effet ne se confinait pas à ce grade; — ils s'efforçait d'en acquérir de plus élevés, en des facultés supérieures. Mais il n'y avait point en Orient de collèges accessibles à des étudiants non pourvus de titres académiques et ne faisant pas partie du corps enseignant.

*) Chartularium univ. Parisiensis I, 34f7.

En 1366, Charles IV fonda aussi un collège, à Prague. Douze maîtres es arts libéraux devaient y habiter et y donner des leçons. Les statuts exigeaient de deux d'entre eux, déjà bacheliers en théologie, des cours de théologie , tandis que les autres, tout en faisant leurs études théologiques, professeraient »in artibus«. Les membres de ce CoUegium Carolinum devaient ensuite, par rang d'ancienneté, être pourvus de canonicats et de prébendes à la collégiale de Tous-les-Saints; une maison offerte par Charles, et depuis nommée Collège de Tous-les- Saints, fut alors mise à la disposition des maîtres ^). A Heidelberg, le premier chancelier de TUniversité, Conrad von Gellhausen, stipula dans son testament la vente de ses bijoux et livres pour en affecter le produit à la fondation d'un collège de douze maîtres, sur le modèle de celui de la Sorbonne*). Le prince Ruprecht II veilla, dès 1390, à l'exécution du legs de Conrad. Mais il modifia les clauses du fondateur en créant un collège princier »artistarum« pour six maîtres' de la faculté des arts, et eai transférant à d'autres dépenses universitaires l'excédant de la somme obtenue*). Ces fondations contribuèrent à consolider les nouvelles institutions: elles leur assuraient ces assises matérielles si indispensables à des écoles en formation.

Jagellon procéda exactement de la même façon. Ce Lithuanien grossier, transporté de ses forêts natales sur le trône de Pologne, emprunte à l'Occident les instruments les plus actifs de la civilisation et les emploie |i doter sa nouvelle et surtout son ancienne patrie des bien* faits inappréciables du savoir. Cette métamorphose paraîtrait inexplicable si, dans toutes ces innovations , il n'avait été le simple metteur en oeuvre des volontés de la

') Denifle. Entstehung der Universitâten, p. 698.

•) Winkelmann: Urkundenbuch der Universitât Heidelberg I, 51.

") Thorbecke. Geschiohte der Univ. Heidelberg I, 22.

l^énéreuse épouse qui, d'au delà du tombeau, le guidait et lui montrait la voie; s il n avait subij'ascendant de tous ceux qui naguère encore travaillaient conjointement avec la reine à la félicité future de leur pays, et voulaient, comme elle, y éveiller le progrès.

Au mois d'août 1400, les exécuteurs testamentaires de la reine Hedvige versent une partie de la somme provenant de l'aliénation des biens de la souveraine, pour l'achat de la maison sise rue Sainte-Anne et desti* née au nouveau collège *). Cette maison avait éprouvé diverses vicissitudes. D'abord] propriété d'P]tienne Panchirz, elle avait ensuite appartenue Pierre Gerhardsdorfquilacéda pour l'installation du collège. La rue Sainte Aune touchait alors au quartier juif et les immigrants orientaux y logeaient habituellement. Souvent môme on l'appelait rue des Juifs; les documents hésitent à cet égard entre l'une et l'autre dénomination; tantôt nous y lisons que la maison était située rue des Juifs, tantôt rue Saintes Anne *). Toutefois ces incertitudes montrent que l'élément sémite avait accaparé depuis lontemps cette partie de la ville et s'y était extrêmement développé. Non loin du débouché actuel de la rue Sainte-Anne, les Juifs avaient leur cimetière, et c'était aussi dans ces parages que se trouvait la synagogue où ils célébraient leur culte*).

Au moyen âge les universités furent souvent établies dans les quartiers habités par les juifs. Par xux singulier concours de circonstajices ce fait se répète fréquemD;^ent. C'était peut-être une violence commise de] partipris sur la propriété des israélites. A Prague, Charles IV crée le premier collège en plein ghetto, dans la maison du juif Lazare *). A Vienne, après l'expulsion des juifs, en

*) Codex diplom. un. Crac. I, n. 17.

*) Cod. diplom. un. Crac. I, p. 17 et 19.

^) Moniun. medii aevi IV, LXXX.

*) Tomek: Geschichte der Prager Universitât I, 23.

1421, la ville fait démolir la synagogue, à proximité de la place actuelle des juifs, et les matériaux en sont offerts à l'Université pour la construction d'une maison ^). Mais c'est à Heidelberg que les juifs eurent à subir les plus onéreuses spoliations, au profit de l'université nouvelle. Le prince Ruprecht II (1390 — 1398) eut à peine pris en main les rênes du gouvernement qu'il se déclara leur impitoyable adversaire et les accabla de vexations. La ville manquait de logements pour les professeurs et les élèves; le prince résolut de remédier au mal par un coup de force. Il chasse les juifs de Heidelberg, et, en 1391, offre à la jeune université les demeures ainsi évacuées. C'est dans l'une de ces maisons qu'il place le collège des artistes devenu plus taid le Collège princier*).

A Cracovie il n'y eut ni illégalité, ni contrainte. Mais l'université établie dans le quartier juif fut une brèche ouverte dans cette citadelle orientale que la colonie juive finit par déserter peu à peu pour se fixer ailleurs. Le don d'une maison à l'université fut un acte décisif dans la création jagellonnienne. Elle eut dorénavant un terrain solide où s'appuyer, un champs d'action approprié à ses besoins: ce collège d'artistes et de théologiens. C'étaient en effet ces deux facultés qui, comme à Paris et dans toutes les écoles imitatrices de la Sorbonne, constituaient l'élément vital de l'université; et puisque des organisations similaires prospéraient en maint endroit, on pouvait légitimement espérer que Cracovie, elle aussi, voguerait vers le progrès et en même temps y entraînerait le pays. Casimir le Grand, dans sa création, s'était montré trop épris de la science du droit romain. Son peuple avait besoin de pain quotidien, d'aliments réconfortants et non de fleurs décoratives mais superflues. On courut en 1400 au plus pressé; on s'inquiéta avant tout de la diffusion des premiers principes, bases de toute instruction; on assura la

*) Aschbach, Geschichte der Wiener Univ. I, 192.

') Thorbeoke: Geschichte der Universitât Heidelberg I, 22.

subsistance aux maîtres es arts libéraux chargés de cours, et on leur permit ainsi d'atteindre au sommet des connaissances humaines, à la théologie. Cette étude devint Tobjet du plus haut enseignement do luniversité de Cracovie, de toutes les universités. Elle semblait d'ailleurs, en Pologne, imposée par les intérêts bien compris de TEtat encore chancelant auquel les érudits étaient utiles^ mais les apôtres nécessaires.

^-«5ie>— —

Morawski. I. 6

ceiapitriî: il

Organisation et ressources de l'Université

Inauguration solennelle de l'université. — Pierre Wysz, chancelier de l'université. — Importance de cette charge. — Affluence des maîtres de Prague. — Premiers professeurs. — Recteurs et doyens. — Dotation de l'université par le roi et par d'autres bienfaiteurs. — Chapitre de Saint-Florian. — Maisons collégiales de l'université. — Lignée des Piast de Mazovie. — La Lithuanie et la Ruthénie, objets de la sollicitude constante de l'université. — Nombre des professeurs. — Sujets des cours. — Fréquentation de l'université.

L'université jagellonne fut créée à une époque de ' la vie nationale extraordinairement féconde , aussi bien sous le rapport des individualités que sous celui des événements. La date de son inauguration ne précède que de quelques années celle du plus grand triomphe des armées polonaises, ce wmagnus conflictus« où les Teutoniques essuyèrent l'immense désastre «magna strages«, thème longtemps inépuisable des chansons populaires et des récits des historiens. Parmi les représentants de la génération qui avaient fondé l'université, les uns allaient assister à cette lutte mémorable, les autres élevaient la jeunesse destinée à cueillir, en cette journée glorieuse, la plus éclatante des annales de la Pologne, des lau-

riers plus brillants que ceux de la science. Mais dix ans devaient s'écouler avant cette irréparable défaite des ennemis implacables du pays, dix ans, pendant lesquels la nouvelle école élabora sa future organisation , puis on fixa les principes pour les siècles à venir.

L'inauguration de l'université eut lieu dans Tété de l'année 1400 et fut marquée par trois imposantes solennités, ainsi que nous Tapprend le livre des immatriculations ').

Le 22 juillet, fête de Sainte-Marie Madeleine, le roi Ladislas procéda à l'ouverture de Técole (Colle gium almae universitatis studii Cracoviensis est institutum... per principem Vladislaum...). Nous n'avons aucune donnée sur cette cérémonie et nous ignorons en quelle forme fut accomplie cette «institutionw. Le 24 juillet, furent reçues les immatriculations de l'université. En tête du registre brille le nom du monarque «fondateur et donateur«; puis viennent les noms de quatre dignitaires de l'Etat: Pierre Wysz, déjà qualifié de «chancelier de l'université de Cracovie«, Nicolas de Kurow, évoque de Kujavie, »magister in artibus», Jean de Tenczyn, castellan de Cracovie, ami du bien public (zelator) et protecteur de l'université, puis enfin Clément de Moskorzew, vice-chancelier du royaume, «promoteur de l'universitéa. Le choix de ces personnages est significatif. Vraisemblablement ce n'est pas seulement grâce à leurs dignités qu'ils figurent au-dessous du roi dans le registre matricule universitaire, et d'autres titres les recommandaient plus particulièrement pour cet insigne honneur dont tant d'autres furent privés: des services rendus à l'école naissante. Pierre Wysz et Jean de Tenczyn, par cela seul qu'ils avaient été les exécuteurs testamentaires de la reine,

*) Voir Album studiosorum universitatis Cracov. ab anno 1400, p. 1.

étaient dignes de cette distinction. Quant à Nicolas de Kurow nous ignorons ce qui la lui valut. Mais il est probable que ce futur archevêque de Gniezno s'était aussi intimement intéressé au sort de la fondation royale. L*acte d'érection est délivré «per manus« et »ad relationem« de l'évêque de Kujavie. Le vice-chancelier de la couronne, Clément de Moskorzew figure aussi à côté de Nicolas et y joue les deux fois le même rôle. Le registre porte ensuite les noms de douze prélats et chanoines, soit de Cracovie, soit d'autres églises et de vingt-huit curés de diverses localités. Cette inscription au nombre des membres de l'université assurait à ces personnages, non seulement les droits et privilèges accordés à la nouvelle institution, mais encore les grâces que les prières et mérites de l'université ne manqueraient pas d'obtenir du ciel en leur faveur. C'est pourquoi en se faisant inscrire, ces ecclésiastiques et ces fonctionnaires offraient en même temps une certaine somme à l'école; et c'est aussi pour la même raison qu'on voit parfois sur les registres des noms de femmes «ad participationem orationum et meritorum universitatis«, ainsi que s'expriment ces antiques livres d'immafriculation ^).

En outre, 205 étudiants s'inscrivirent dès cette première année. Ce chiffre élevé confirme éloquemment, et le besoin d'une école supérieure dans le pays, et le manque qui jusqu'alors s'en était fait sentir. Il était de bon augure et permettait d'envisager l'avenir avec confiance.

Enfin, le 26 juillet, le privilège d'érection fut promulgué et les cours furent inaugurés. C'est l'évêque de Cracovie lui-même, Pierre Wysz de Radolin qui fit la leçon d'ouverture sur le droit canon. Cette leçon devait être en quelque sorte le modèle de celles qu'on allait donner, le tracé de la ligne de conduite à suivre. Ce fut pour l'université un honneur bien propre à relever les

coeurs et les esprits. Mais d autres mobiles poussèrent Tévêque à cette manifestation.. Examinons-les de plus près. Il est possible que Pierre Wysz n*ait pris la parole qu'en qualité de collaborateur de la feue reine, dans Toeuvre qu'on venait de mener à bonne fin, oeuvre à laquelle il avait, entre tous, prodigué son zèle et ses efforts. Du reste, maître es arts libéraux, docteur in utroque jure, ancien professeur à Padoue, il semblait plus que tout autre désigné pour ce discours. Stanislas de Skalmierz l'appelle précepteur et maître (praeceptor et magister) de droit divin et humain, tout aussi bien que des arts libéraux *)• Si cependant Pierre Wysz se pose ici en instructeur, en membre du corps universitaire, si, par cette leçon initiale, il consacre et illustre les premiers pas de l'université, ce droit être pour d'autres raisons encore. Le pape, en sanctionnant la création de ces écoles supérieures et en leur reconnaissant le droit d'enseigner, nommait d'ordinaire en même temps un prélat chancelier de l'Université, au consentement et à l'agrément duquel serait subordonnée la délivrance des grades académiques.

Nous avons dit que Casimir le Grand avait confié dans l'acte d'érection de son université, le droit de présider aux examens à son chancelier de Cracovie. Il y avait encore alors en Pologne, nombre d'autres chanceliers

') Discours de Stanislas de Skalmierz, Ms. de la l)ibl. Jag. 191. p. 616 et 714. Voir aussi le Ms. 723. Un manuscrit do Munich, Mon. Cod. lat. 18757, pag. 83 b. contient: Questiones — factae per magistrum Stephanum et Petrum episcopum Cracoviensem. Ce sont diverses questions de rituel et de droit canon, entre autres la question du jour: utrum presbyter peccans et celebrans missam ... prodest alicui... qu'il tranche en se prononçant pour l'affirmative. Le second auteur de ces dissertations est sans doute Stephanus Hoppher, auquel Pierre Wysz concède, en 1402, un autel in capella ad S. Barbaram, d'après le Cod. Cathedr. Crac. II. n. 464. Il fut l'un des premiers à professer à Cracovie, et il avait peut-être connu Wysz à Padoue, car dans l'acte précité on le qualifie de: magister in artibus, clericus Pataviensis dioecesis.

et beaucoup de chancelleries, qui s'étaient multipliées après le règne de Boleslas Bouchetorse, subsistaient toujours. C'est ainsi qu'au XlV-e siècle on voit des chanceliers de Cracovie, de Lenczyca,de Kujavie, de Sieradz, de Dobrzyn, de Ruthénie et de Poméranie^). Naturellement, sous Casimir le Grand, c'est la chancellerie de Cracovie qui est la plus importante. Elle avait à sa tôte, depuis 1357, Jean Suchy wilk qui momentanément, en 1350, avait occupé ce poste. C'est peut-être lui qui, dans l'organisation de l'université, fit attribuer au chancelier de Cracovie cette ingérence dans la collation des grades. Néanmoins le pape Urbain V supprima cette disposition royale et se réserva la désignation du dignitaire ecclésiastique à qui serait dévolue cette autorité.

Comment se termina le conflit entre la volonté du roi et celle du pape ? A qui fut confiée cette haute surveillance dans l'université de Casimir? La réponse à ces questions reste enfouie dans l'ombre qui couvre l'histoire de cette institution. Jagellon à son tour, dans l'acte d'érection de 1400, répéta la formule de Casimir: comme son prédécesseur, il décida que «chaque chancelier en exercice aurait tout pouvoir confirmatif des examens», c'est-à-dire de conférer les grades. Par contre, l'évêque de Cracovie serait conservateur de l'université. 11 y avait donc là un nouveau germe de froissement, de différend avec le Saint-Siège.

Mais les fonctions de chancelier s'étaient transformées depuis le règne de Casimir. D'abord, tous les chanceliers provinciaux furent supprimés, et, dans la Pologne unifiée, il n'y eut plus qu'un grand chancelier et un vice-chancelier d'Etat. Louis de Hongrie effectua peut-être cette innovation qui se maintint sous le règne d'IIedvige et prévalut définitivement sous Jagellon. Qui fut donc chancelier de l'université pendant le règne de ce dernier souverain?

*) Roman Maurer. Les fonctionnaires des chancelleries des princes et rois de Pologne, jusqu'en 1386. Brody 1884 — p. 22.

L'acte d'érection nous apprend que la volonté royale promut à cette diirnité le chancelier de l'Ktat, en même temps chancelier de Cracovie. Cependant lt*s plus anciens documents prouvent que ces prescriptions de Jagellon ne furent pas exécutées. L'évéque de Cracovie, Pierre Wysz, est appelé chancelier de l'université dans une vieille note des archives, ayant trait à la fondation du studium cracovien^); il est encore appelé chancelier dans un discours de Stanislas de Skalmierz, premier recteur do l'université; enfin, un document de 1409 lui reconnaît expressément ce titre*); et, après Wysz, toute une série ininterrompue d'évêques de Cracovie, occupent ce poste ^). Il est donc évident qu'au moment même de la constitution de l'université, survint un incident qui écarta le conflit imminent entre le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique et rattacha la dignité de Chancelier de l'université à la personne des évèques de Cracovie. Toutefois la manière dont ce résultat fut atteint reste pour nous un mystère *).

M Album studiosorum I, 1.

*) Codex diplom. univ. I. p. 79.

*) La volonté du roi et celle'du pape auraient pu se trouver d'accord, si les évoques de Cracovie avaient été on môme temps chanceliers du royaume. Sous Jagellon, les chanceliers furent: Zaklika, AdalbertJastrzembiec, Jean Szafraniec, Jean de Koniecpole. Voir Maurer: Les fonctionnaires de la chancellerie do Ladislas Jagellon, dans la Bibliot. Warszawska 1877 (III) p. 25. D'entre eux tous Jastrzembiec est le seul qui fut simultanément chancelier et évêque de Cracovie, de 1413 à 1423.

■*) Les observations de Kaufmann dans le Litter. C!entralblatt (1895) 49 p. 1751, ne tirent pas cette affaire au clair. M. l'abbé Fijaîek (Etudes sur l'hist. de l'univ. p. 11) suppose que la volonté du pape prévalut; que cependant le pouvoir do l'évéque-chancelier de Cracovie subit une certaine modification: les promoteurs ne furent pas à l'origine les chanceliers de l'université, mais les vicechanceliers royaux, Clément de Moskorzew et Nicolas Tromba (1403— 1411). Dans l'album Stud. il ne traduit pas le mot ©promotor* par « bienfaiteur c ; il y voit un terme technique, officiel. Le Saint-Siège fît en 1410 des concessions au roi; Jean XXIII en reconnaissant tous les privilèges royaux accordés à l'université (Cod. Diplom. 87)

Néanmoins on peut légitimement admettre que Pierre Wysz par son discours inauguratif sur le droit canon, fît acte de chancelier de la nouvelle université; qu'il voulut marquer par là le lien qui le rattachait à cette institution sur laquelle il allait dorénavant étendre d'office sa protectrice sollicitude. Cette allocution donna le ton à toutes les voix qui ne cessèrent plus de résonner du haut des chaires de l'université de Cracovie et dont le retentissement se prolongea en Pologne et en Europe. Et maintenant, parlez, ordonnait-elle, instruisez, pour la plus grande gloire de Dieu et de votre pays.

Mais à qui confiait-on ainsi la mission de propager le savoir? La réponse à cette question jettera quelque clarté sur l'histoire des premiers pas de la grande école jagellonne.

Au grand souverain que fut Charles IV, avait succédé sur le trône de Bohème, en 1378, son fils, Venzeh prince d'un esprit étroit et paresseux. Ses continuels démêlés avec ses sujets tchèques avaient amené la déca-

fait aussi mention du chancelier: statuit etiam rex, ut quotiescunque aliquos scolares ... ad privatum examen poni contingerot, super illos cancellarius ipsius régis ... approbandi ipsum examen haberet omnimodam potestatem. On répète donc ici, sans aucune restriction, les termes mêmes de l'acte d'érection de Jagellon, en 1400. Toutefois ce pape de Pise fit toutes sortes de transactions avec Jagellon, afin de le maintenir dans son obédience, comme le fait justement remarquer M. l'abbé Fijaïek. Dans la pratique néanmoins on suivit une autre route. Ce sourd désaccord fut un moment applani. en 1413, par la promotion de Jastrzembiec, chancelier de l'Etat, au siège épiscopal de Cracovie. Par cette combinaison, les exigences du roi et du pape se trouvaient à la fois satisfaites; la dignité de chancelier de l'Etat et celle de chancelier de l'académie étant réunies dans la même personne. Mais après la retraite de Jastrzembiec les difficultés pouvaient renaître. Le successeur de ce prélat (1423),Zbigniew Olesnicki, l'emporta sur la volonté du roi... « Désormais les évoques de Cracovie détiennent sans partage la charge de chancelier de l'université; ils sont promoteurs, et, le cas échéant, se^font remplacer par des vice-chanceliers choisis par eux parmi les théologiens*.

dence du royaume. La brillante école de Praurue, si florissante sous Charles IV, privée maintenant de protection, abandonnée de ses meilleurs maîtres, commençait à déchoir de sa splendeur première. Un écrivain contemporain, affligé de cette chute, stigmatise les agissements du roi en termes d'une extrême virulence. Nous y lisons entre autres assertions^): »ll a mené Tillustre université» do Prague à une ruine irrémédiable. Indifliârent pour tous les hommes de valeur ou de savoir, il a contraint les maîtres les plus éminents à quitter le pays, pour se réfugier sur les bords du Rhin, soit à Heidelberg, soit ailleurs, où les princes les accueillaient et savaient les apprécier«. Cet exode de Prague est en efl*et éloquemment constaté dans les annales de la jeune université de Heidelberg. C'est Heidelberg qui donna le plus large asil(* aux transfuges de Bohême, et, en 1387, sur seize professeurs, il y en avait dix qui avaient conquis leurs gra(l<»s académiques à Prague*).

Cracovie leur ouvrit aussi ses port(\s. Dtutrosz et, à sa suite, Miechowita, à propos de la création d(* l'uni-' versité jagellonne ^), parlent des maîtres appelés de Prague, «polonici bohemici et ahnannici idioniatis«. Ces doctes gens appartenaient donc à diflérentes nationalités. C'étaient des Polonais, des Tchèques ou des Allemands. Les uns naguère encore enseignaient à Prague; les autres s'y étaient préparés à leur future carrière et en avaient rapporté leurs connaissances et leurs grades. Plus d'un, sans doute, y aA^ait suivi les leçons du fameux Matthieu de Cracovie.

C'était à Prague que le premier recteur de l'université, Stanislas de SkaJmierz, avait étudié. Bachelier es arts, en 1382, il y avait obtenu la maîtrise en 138r).

*) Chronicon Rhenense dans le Neues Archiv (1er GesoUschaft fur altère deutsche Geschichtskundo 1878, IV, 80.

*) Thorbecke, Geschichte der Univ. Heidelberg p. 17.

^) Dlugosz Histoire de Pologne HI, 540, annexe 1400; Miechowita même date.

Plus tard, en 1389, il s'inscrit à la faculté de droit, y devient bachelier, en 1391, et docteur en 1396^). Dès cette époque il est qualifié de chanoine de Przemyél et de Skalmierz, de recteur de l'église de Saint-Pierre, à Skalmierz. Nos historiens affirment que la reine Hedvige s'intéressait à lui tout particulièrement et fit les frais de son éducation à Prague. Il avait dû se distinguer de bonne heure pour qu'on lui eût ainsi fait l'honneur de le mettre à la tète de la nouvelle école. C'est sans doute à son talent oratoire qu'il fut redevable de cette distinction. Stanislas de Skalmierz devint en effet une sorte d'orateur officiel de l'université, fonctions que remplirent les professeurs d'éloquence dans les universités plus modernes. Il prononça l'oraison funèbre de la reine Hedvige, rendit hommage aux premiers recteurs et prêta l'éclat de sa parole à chaque solennité du jeune studium. Il est regrettable que dans toutes ces harangues nous ne trouvions que des renseignements vagues et insignifiants. Leur auteur parcourt au gré de sa fantaisie le vaste domaine de l'Ancien et du Nouveau Testament; il hérisse son style des étranges fioritures auxquelles on se complaisait au moyen âge; il est inépuisable en métaphores ampoulées, en comparaisons inspirées des hardiesses de l'apocalypse. Son discours intitulé: «Recommandation de l'université nouvellement instaurée«, est un curieux spécimen de cet art emphatique. Il fut prononcé, ou dans l'année même de l'ouverture de l'établissement, ou fort peu de temps après. Les facultés et les maîtres de l'école naissante y sont comparés aux bêtes de l'apocalypse qui s'assemblent autour du trône de l'Eglise. Pierre Wysz, évêque de Cracovie^ «chancelier de l'universitécc, y est loué pour ses connaissances et son talent qui brillent dans la poésie aussi bien

^) Tous ces détails sont empruntés aux Monum. Univ. Pragensis I. 208—209. 227 II, 102, 16, 5.

que dans la prose; les professeurs sont une nouvelle pha* lange de l'Eglise militante ^).

Stanislas de Skalmierz faisait sa lecture ({uotidienne de l'Ecriture Sainte. Il fut renommé pour sa science en littérature sacrée et aussi pour la charité qu'il exerça constamment à l'égard des pauvres et des orphelins. Après avoir été recteur de l'université, à deux reprises différentes, en 1400 et en 1413, il mourut, plein de jours, en 1431 2).

Quelques mots sur Jean Isner qui, professeur de théologie à Cracovie, dès 1401, devait bientôt fonder la première bourse de l'université. 11 avait été professeur à la faculté des arts, à Prague, en 1378. Etabli à Cracovie, vers la fin du XI Ve siècle, il appartint au groupe des personnages qui se signalèrent par leur zèle à préparer le terrain à l'institution projetée et à en faciliter la création. L'université le compte avec gratitude parmi ses plus grands bienfaiteurs. Il était issu d'une opulente famille bourgeoise de Cracovie et mourut en 1410. Quand la reine Hedvige créa la faculté de théologie, en 1397, c'est à lui qu'elle en confia l'organisation ^),

Le troisième recteur de l'université, en 1402, Nicolas

^) Radymiiiski présente les choses comme si Stanislas de Skalmierz avait prononcé cette harangue à l'ouverture de l'université, après la leçon de Pierre Wysz. C'est possible, mais ce n'est pas certain. Les discours de ce premier recteur de Cracovie se trouvent dans les manuscrits 191 et 723 de la Bibliot. Jagel. Voir aussi Wiszniewski, Histoire de la lit. pol. IV, 244, et M. Tabbé Fijaïek, Etudes sur l'hist. de l'univ. p. 118 et suivantes.

*) Monumenta Poloniae hist. II, 908.

^) C'est ce que nous apprend Radyminski (Ms. Jag. 226 p. 28 V.) facultatem ... Jo. Isnero ordinandam committit. — Cela paraît vraisemblable. — D'après les Monum. univ. Prag. II, 89, Joannes Isenner de Buthenheym s'inscrivit, en 1376, aux cours de droit. Estce le même personnage ? Voir d'autres détails sur Isner dans Bidlo : Casopis musea èeskeho 1895. livr. I, p. 126, et dans les Etudes de M. Fijalek p. 57.

de Gorzkow, docteur es décrets, avait aussi étudié à Prague. Il y devint bachelier es arts en 1370 '). On le perd ensuite de vue jusqu'en 1374, où il s'inscrit à la faculté de droit de Prague. En 1382, il est maître es arts, et bachelier es décrets*). Plus tard il est docteur en droit canon. C'était aussi un des familiers de la reine Hedvige, et, conformément aux intentions de la reine défunte, il fut promu, sur la fin de sa vie, à l'évêché de Vilna.

Nicolas Pyser de Pyzdry, également élève de l'université de Prague, fut recteur en 1406; il avait obtenu la maîtrise es arts en 1386 '*). Inscrit à la faculté de droit, en 1387 *), on le trouve encore dans la capitale de la Bohème, en 1395, comme membre de la faculté des arts ^). Après lui, le rectorat échut, en 1407, à François Creisewitz de Krzysowice, près de Brieg, qui, maître es arts, à Prague, en 1396, y enseigne, de 1397 au mois d'octobre 1400®). Il passe ensuite à Cracovie. Par son instruction théologique dont il puisa peut-être les premiers éléments à Prague, mais qu'il compléta à Cracovie, sous les professeurs Isner et Sczekna, comme aussi par sa longue carrière dans l'enseignement (il mourut en 1432), Krzysowic appartient presque exclusivement à Cracovie. C'est à son école que se formèrent nos plus remarquables théologiens de l'époque du concile de Bâle •). Ses successeurs à la dignité de recteur, Elie de Wawelnica (1409) et Nicolas Kozlowski (1410), sortaient aussi de l'université de Prague, où ce dernier subit les examens pour la maîtrise es arts, en 1402^). Nous venons d'énumérer toute une série des premiers rec-

Monum. univ. Prag. I. 144.

Code de la Petite Pologne IH, 340.

Monum. univ. Prag. I, 235.

Monum univ. Prag. II, 99.

Ibidem I. 299.

Monum. univ. Prag. I, 355 — Voir Mon. lïl, p. 33.

Voir. M. Fijaïek — Etudes.., p. 94.

Monum. un. Prag. I, 369.

teurs, afin de faire ressortir Tinfluence de l'raurut». Kncore n'est-ce pas tout, et se fit-elle sentir en beaucoup d'autres détails.

Jean Falkowski était encore à Prague, maîtn* es arts libéraux, en 1401 ^); en 1399, il s'y était inscrit à la faculté de droit*); en 1403, il est doyen des «artistes*, à Cracovio. Dans le second semestre de cette même année, cette» charge de doyen est remplie par André de Malborg qui figure également, en 1401, parmi les professeurs es arts de Prague"). Les deux doyens de 1404, Jean Kreuzburg de Kluczborg et le Tchèque Pierre Brandys, sont aussi des élèves de l'université de Prague. Jean de Kluczborg commente l'Kcriture Sainte, en 1410, avec le titre de »cursor«. Cette même année, il célèbre en un discours la bataille de (irunwald; en 1413, il s'occupe dans ses leçons des sentences de Lombardus; enfin, il est licencié en théologie, en 1418, et, en 1423, il obtient le diplôme de docteur, le premier peutêtre délivré à Cracovie. Il a laissé div(»rs discours (*t des traités «de missa« et «de horis canonicis« dans lesquels il donne des commentaires sur le Saint-Sacrifice de la messe et des explications liturgiques sur l'officium divinum*). Pierre Brandys, professeur à Prague, en 1401, est maître es arts à Cracovie, en 1402, et doyen, en 1404; il revient à Prague, en 1408, et suit les cours de droit, tout au moins jusqu'en 1410. Nous le retrouvons ensuite à Cracovie. Les alternatives de cette existence témoignent de la confraternité des deux universités slaves voisines et de l'intimité de leurs relations^)

*) Monum. un. Prag. I, 366.

') Monum. un. Prag. II, 109.

«) Ibid. I, H63.

*) M. l'abbé Miaskowski dans Beitrâge zur Krakauer Theologengeschichte (Paderborn 1899, p. 9 et suiv.) nous donne sur lui de curieux détails tirés du manuscrit I. Q. 376, de la bib. de Breslau.

^) Voir à ce sujet Bidlo Casopis etc. (1895) livr. 2 et 3 p. 233.

Jean Szafraniec, chanoine de Cracovie, qui prit une part méritoire à la dotation de l'université de cette ville, étudiait le droit, à Prague, en 1395. ))I1 est probable que non seulement Kreuzburg, mais André de Malborg, Krzysowic et beaucoup d'autres maîtres ou théologiens novices, parmi lesquels il n'y avait qu'un Allemand authentique, le Malborg précité, et un Tchèque, Pierre Brandys, arrivèrent à Cracovie, en 1401 et 1402, par l'entremise du chanoine Jean Szafraniec à qui maître Matthieu lui-même les avait désignés^)». Les doyens des arts à Cracovie, en 1405, avaient^ comme tous ceux dont nous venons de parler, été élevés à Prague, et y avaient fait leurs premières armes comme professeurs: Nicolas Sculteti de Conradiwalde est maître à Prague, en 1397 2); Erasme de Nissa y exerçait encore en 1401 les fonctions de doyen de la faculté des arts 3). Antoine Tempelfeld, doyen des «artistes» à Cracovie, dans le premier semestre de 1406, avait obtenu la maîtrise, à Prague, en 1400*). Guillaume Kesinger, doyen, en 1407, avait été professeur à la faculté des arts de Prague, en 1401 ^).

Nous pourrions multiplier ces exemples: citons encore Jean Sczekna qui rendit de si grands services, lors de la fondation de l'université, et Barthélémy de Jassel (Jasto, dans le diocèse de Cracovie) qui, en 1402, enseigne à Cracovie, comme maître es arts et bachelier en théologie, et était encore en activité, à Prague, en 1399**). Nous faisons de lui une mention spéciale à cause des services qui ont gravé son souvenir dans les annales et dans les coeurs de l'école cracovienne. 11 ne nous a pas été permis de découvrir en quoi il se rendit si méritant; toujours est-il

*) Cette hypothèse de M. Tabbé Fijalek (Etudes... p. 98) est fort admissible.

*) Monum. univ. Prag. I, 319.

^) Monum. univ. Prag. I, 117.

*) Ibid. I, 347.

^) Ibid. I, 366.

®) Voir Cod. univ. Crac. I. n. 25 et Mon. univ. Prag. I, 342.

que les trois noms de Barthélémy de Jasto, d'isner et de Sczekna «qui fideliter insistebant pro incremento universitatis<( sont pieusement réunis dans les prières officielles de l'université *)-

Cette affluence de transfug:es de Prague justifie les paroles de Dtugosz qui dit de Jaçrellon: » Autour de ce roi se pressèrent en foule des docteurs et dos hommes éminents tchèques, la fleur et la sève de la grande école de la Bohème 2)«; mais en attribuant cette immigration aux troubles hussites dont il en fait la conséquence, cet historien s'abuse certainement et méconnaît la vérité. L'espoir d'une chaire dans la nouvelle école et les promesses royales déterminèrent cet abandon de Prague que DJugosz revêt presque de l'auréole d'un martyre dont la gloire devait, pensait-il, rejaillir sur l'université de Cracovie.

L'université de Prague fut donc la mère de celle de Cracovie à laquelle elle fournit ses premiers maîtres, hommes d'une rare valeur. Matthieu de Cracovie en surveilla sans doute le recrutement et en fit lui-même le choix. Il y eut peu de Tchèques parmi eux; par contre, on y voit quantité de bourgeois cracoviens, ou des Silésiens d'origine.

Avant d'étudier à quel attrait cédaient ces savants en quittant l'étranger, examinons encore un curieux aspect de tout ce mouvement. Avec ces docteurs arrivèrent de Prague à Cracovie divers manuscrits du moyen âge, trésor de savoir où, par la suite, puisèrent avec fruit les professeurs de l'école jagellonne et tous les studieux du pays. Ces livres constituèrent le fonds le plus précieux de la bibliothèque cracovienne qui commençait à se former 3); et les maîtres Isner, Sczekna, Nicolas de Gorzkow furent les intermé-

') Album studiosorum univ. Crac. I, 9.

*) Liber Benef. III, 79.

^) Voir Wisïocki, Catalogue des man. de la bibl. Jag. 1, XL

diaires zélés de ces transactions civilisatrices entre les deux peuples slaves voisins. Cracovie s'enrichit d'une foule de traités théologiques, philosophiques et astronomiques, ouvrages où était renfermée presque toute la science du moyen âge, sans compter les leçons des maîtres de luniversité de Prague ^).

Et maintenant essayons de faire ressortir les circonstances qui déterminèrent tant de docteurs à abandonner des situations acquises pour s'établir à Cracovie. Dans une lettre, écrite en 1418, au pape Martin 2), Jagellon dit qu'il a attiré, «à grands frais«, à Cracovie, des gens de différents endroits. Ces dépenses faites pour la jeune université, furent les assises sur lesquelles elle put s'établir et prospérer. Et en pénétrant jusque dans les détails de ces premières dotations, nous pourrons constater sans peine que non seulement le roi, mais toute la nation comprit la nécessité de s'imposer de lourds sacrifices pour soutenir l'école qu'on venait d'ouvrir, et que la générosité des particuliers rivalisa avec la munificence royale en dons et legs à cette institution vraiment nationale dont on espérait les meilleurs résultats pour le pays.

Et comme pour resserrer encore les liens entre l'université et la société, pour populariser l'établissement, on mit à sa tête, dans les premières années de son existence, des hommes qui n'étaient pas des érudits de profession, mais qui par leurs lumières et l'intérêt qu'ils portaient à l'avenir de l'école, étaient dignes de remplir les hautes fonctions du rectorat.

En 1401, la direction de l'université passe «au très illustre prince Jean custode et chanoine de Cracovie et de Sandomir.(( Jean est déjà custode du chapitre de Cracovie, en 1390. 11 est également custode et chanoine ainsi que vicaire, c'est-à-dire suppléant de l'évèque in spiritua-

*) Voir Jaroslav Bidlo. — Casopis musea Kral. éeskeho. Livr. I, (1895) p. 12i-126.

*) Codex diplom. univ. Crac. I. 63.

libus, en 1410^). Il porte le titre de prince de Drohiczyn. Nous ne saurions dire s'il descendait des Piast de Mazovie, auxquels la terre de Drohiczyn échut en partaçre, en 1391, ou si, comme le prétend Narbutt, il était Lithuanien d'origine et neveu du grand Witold. En tout cas, il était apparenté au roi Jagellon qui l'appelle willustris frater noster*)«. Stanislas de Skalmierz célébra l'élection de ce Jean avec sa grandiloquence habituelle. Il exalte en lui la brillante naissance et sa conduite plus brillante encore; il l'appelle «bienfaiteur particulier et défenseur ardent de la nouvelle école«. 11 invoque encore une autre raison qui en dehors de ces qualités le recommandait à cette suprême distinction: Jean a été pendant )>plusieurs années» étudiant à la faculté de théologie de Cracovie. 11 comptait donc au nombre des premiers élèves de cette faculté, fondée en 1397 ^). Le recteur qui lui succéda, Nicolas de Gorzkôw qui, en sa qualité d'official de Cracovie, faisait aussi rejaillir la splendeur de sa grande situation sur l'université, trouva en ce même Stanislas un apologiste de ses vertus*). L'orateur relève principalement ce détail que, malgré ses occupations d'ofticial, malgré son rôle important au chapitre, malgré son activité de prédicateur, Nicolas a su trouver le temps de remplir ses fonctions de recteur et ne s'est pas dérobé à cet onéreux devoir. Le recteur de 1403 fut Othon, écolâtre de Cracovie, personnalité marquante dont la signature se trouve fort souvent sur les documents de Jagellon. Stanislas de Skalmierz lui a aussi consacré une de ses harangues, où il énumère les mérites de l'élu et le loue d'être «urbanitate vitae admirabilisa •^). En 1404 c'est Jean

^) Codex écoles, cathedr. Cracov. II, n. 364 — II, n. 523.

') Codex cathedr. Crac. II, n. 452.

^) Ce discours de Stanislas de Skalmierz se trouve dans le cod. 723 p. 401 de la Bibl. Jagel. Nous y lisons: viri... nonnullis annorum curriculis olim in aima universitate sacrae paginae studentis.

■*) Ms. bibl. Jag. 723, p. 381.

' *) Ms. bibl. Jag. 723, p. 348.

Mora^slri. I. '

Szafraniec, un des bienfaiteurs persévérants de l'université, qui en devient le recteur. Issu^ d'une excellente famille, il était alors chanoine et custode de Cracovie. Il devint plus tard doyen du chapitre, vice-chancelier et chancelier de la couronne, enfin évèque de Wtocîawek. Si l'université l'éleva à ce poste éminent, ce fut sans doute en reconnaissance des services passés et en prévision de ceux qu'il pourrait rendre encore. Jean Szafraniec avait d'ailleurs suivi les cours de droit canon, à Prague, depuis 1395. En 1400, après l'inauguration de l'université de Cracovie, il se rendit à Heidelberg, où il rejoignait probablement Matthieu de Cracovie. Il n'y fit qu'un court séjour. Il est pourtant probable que ses avis furent décisifs dans le choix des maîtres cracoviens. Cependant c'est moins sa science, toute respectable qu'elle fût, que sa situation sociale et politique qui contribua à lui donner tant de relief dans la nouvelle université. Dlugosz, dans la liste des évêques de Wiocïawek (Opéra I, 537), l'appelle vir simplicis ingenii litterarum parum peritus. Mais Diugosz n'aimait pas Szafraniec. — Parmi ces recteurs que des titres mondains, disons le mot, politiques avaient fait élire, citons encore Jean de Rzeszôw, curé de S. Michel, à Cracovie, qui mourut en 1436, archevêque de Léopol. Voilà donc cinq recteurs avant tout décoratifs, nommés pour que leur personne ajoutât du lustre à l'université et lui conciliât les esprits. Ils siègent tous au chapitre de Cracovie: l'université en portant sur eux son choix se recommandait à l'évèque, au public et aux élus eux mêmes. Si nous nous sommes étendu sur ces nominations, c'est qu'elles furent très caractéristiques, en ces années de début de notre grande école; plus tard nous ne rencontrerons guère de recteurs de ce genre. Trois de ces premiers directeurs de l'université devinrent évoques; ce fait n'est-il pas éloquent? C'est du reste ce qui se passait aussi ailleurs. A Vienne, après la réforme de l'université, en 1377, le

recteur de 1378 fut Conrad, comte de Hohenberg, celui de 1380, le quatrième, fut Rodolphe de Schaumberg*). Quoi qu'il en soit, si la science ne gagnait pas beaucoup à ces distinctions,elles étaient profitables à Tuniversité pour laquelle il s'agissait alors avant tout de vivre et de durer. Les conditions d'existence de lecole et des professeurs dépendaient, en premier lieu, des rémunérations attribuées aux travaux. Aussi les fondateurs d'universités assignèrent-ils des traitements fixes (salaria) à un certain nombre de professeurs; tandis que les rétributions payées par les élèves, le wpastus», comme on disait au moyen âge devait assurer l'entretien des autres maîtres. Mais ces émoluments n'atteignaient à un chiffre considérable qu'à la faculté des arts, où les étudiants étaient nombreux. Dans les facultés supérieures de théologie ou de droit, où la fréquence des étudiants était bien moindre, ces rétributions n'auraient pu procurer des ressources suffisantes à aucun professeur. Les bénéfices ecclésiastiques dont disposait l'université paraient alors à ces besoins. On a fait remarquer — et fort justement — que les chapitres des cathédrales et des collégiales avaient depuis fort longtemps assumé l'obligation d'enseigner, tout au moins dans le domaine de la théologie et du droit canon; on tira parti de ce précédent en faveur des nouvelles institutions. Un certain nombre de canonicats furent annexés aux universités, ou bien le titulaire d'un canonicat fut astreint à faire un cours, et on dispensa les promus à cette dignité de la résidence et de certains devoirs re-

') Voir Aschbach, Geschichte' der Wiener Univ. (1865) p. 28. Aschbach ajoute dans une note que ces deux personnages ne sont pas désignés comme maîtres et qu'il reste dès lors douteux qu'ils aient été réellement membres de l'université. L'un des recteurs de Cracovie que nous avons cités plus haut, Nicolas de Gorzkôw, a probablement enseigné quelque temps: quant aux autres il est permis de croire qu'ils n'ont jamais professé.

ligieux. C*est ainsi que se constitua le corps des professeurs des facultés supérieures *).

On ne procéda pas autrennent à Cracovie. Les largesses du roi, ou plutôt celles de la reine Hedvige dotèrent Tuniversité de plusieurs bâtiments où elle put s'installer. Les artistes et les théologiens eurent, rue Saint Anne, un collège pour^ leurs cours et leurs demeures. En 1403, l'université acheta, grâce aux fonds laissés par la reine, l'ancienne maison de Sçdziwoj de Szubin, palatin de Kalisz; cette maison sise rue Grodzka (du château), près du couvent de Saint André, fut destinée aux canonistes et, primitivement, aussi aux maîtres en médecine*). Maié il est évident que tout cela ne suffisait pas plus que ne suffisaient les cent marcs de subvention prélevés sur les rentes de l'octroi de Cracovie et dont l'évèque de cette ville, assisté du recteur en exercice, devait effectuer le partage entre les professeurs, selon les mérites de chacun d'eux 3). C'étaient là de trop modestes revenus pour pourvoir aux besoins d'un nombreux personnel. Aussi ne tarda-t-on pas à tenter de remédier à cette indigence. A cet effet, le roi Ladislas, Jean de Tenczyn, grand bienfaiteur de l'université, et le chancelier Zaklika, demandèrent au pape de daigner incorporer à l'université la collégiale de Saint- Gilles, à Cracovie, avec toutes ses prébendes. Jusqu'alors le patronage de ces bénéfices avait appartenu par moitié aux Toporczyk, aux TenczyAski et aux Zaklika d'une part, et, de l'autre, aux Bénédictins de Sieciechow. Dorénavant ce patronage devait passer à l'université; le recteur et les maîtres auraient à pourvoir aux vacances des prébendes, des canonicats et des offices de custode, à charge toutefois

*) Paulsen dans Sybels Historische Zeitschrift (1881) 46. p. 393.

*) Voir à ce sujet le Codex univ. Crac. I, 48 et 51. En outre Dtugosz X (1400) et Miechowita à l'occasion du récit de la fondation de l'université.

') Codex univ Crac. I, 29.

de payer deux prêtres à qui serait confié le service religieux de la dite église. Boniface IX, en mai 1401, consentit à cette adjonction, sous les formes et aux conditions précitées '). Cette collégiale comprenait une prélalure, c'est-à-dire un office de custode et les trois canonicats ou prébendes de Sadowie, Gôrka et Prondnik. L^incorporation sanctionnée par le pape allait avoir lieu. Dans les prières de l'université furent dès lors recommandés h Dieu, les bienfaiteurs qui collegiatam S. F]gidii incorporaverunt*). Cependant l'université devait attendre bien longtemps la jouissance de ses droits. Des documents d*une épcxjue postérieure no.us apprennent que le privilège d 'inccïrporation parvint, non à l'université, mais, on ne sait trop comment, à Sieciechow, où il demeura caché pendant de longues années^), et que les abbés de Sieciechow, avec les Tenczynski, continuèrent à exercer le droit de patronage. Dîugosz, en parlant de l'église de Saint Egidius, dans son Liber Beneficiorum, ne souflle n)ot de l'université et se borne à déplorer l'abandon et la ruine de ce sanctuaire^)* Ce n'est qu'en 1566 que l'université entra en possession de l'acte si longtemps tenu secret, et, en 1572, elle se mit à revendiquer ses droits auprès du Saint-Siège. Sur ces entrefaites, les dominicains s'étaient attribué une partie des prébendes et des bénéfices de la collégiale. Enlin, en 1594, après de laborieuses négociations, on imputa sur l(»s revenus une certaine somme (|ui fut assignée au collège juridique. La fondation n'avait donc été d'aucun secours à l'université naissante.

Les dispositions prises par le roi, en juin 1401, eurent un tout autre résultat. Le monanjue accorde alors aux professeurs de théologie, aux docteurs et aux maîtres

') Codex diplom. univ. 1. 32.

*) Album Stud I, 8.

^) Voir Informatio suminaria de ecclesia S. Aegidii dans les Archives de l'univ. 435 n. 9505.

de l'université les canonicats et prébendes relevant de Téglise de Saint-Florian/ Cette mesure est une des plus considérables qu'ait enregistrées l'histoire de l'université à ses premiers pas; aussi allons-nous nous y arrêter longuement. C'était encore une imitation de Prague. En 1366, le roi Charles IV avait décidé qu'à l'avenir seuls les membres du coUegium Carolinum , et cela par rang d'ancienneté (vocatione senior) seraient admis au chapitre de l'église de Tous-les-Saints. En même temps cependant il exceptait de cette donation faite aux professeurs de l'université ^), la cure et le doyenné de cette église. Quelque chose d'analogue va maintenant avoir lieu à Cracovie. Les professeurs de l'université, par rang d'ancienneté dans leurs fonctions (qui primus existit tempore) doivent passer du collège jagellonien aux canonicats de Saint-Florian. Toutefois le roi retranche pour le moment la curé et l'office de custode de cette concession*). C'est, comme on le voit, la copie frappante de la manière d'agir de Charles IV. L'acte est d'ailleurs rédigé de telle sorte qu'il est évident que le roi, en signant cette donation au profit de l'université, en apprécie toute l'importance. On remarque en effet dans cette pièce la répétition des formules et des principes de l'acte d'érection: le roi y réédite des considérations générales, il y parle de ses grands desseins d'apostolat à l'égard de la Lithuanie, de la créa^ tion de la grande école et de son heureux développement (incrementa felicia). Suit la formule d'incorporation. Toutefois, les décisions anciennement prises par le roi, devaient être en même temps modifiées par cet acte. Jagellon y stipulait en effet que, dès que les revenus de Saint- Florian attribués à l'université, atteindraient ou dépasseraient cent marcs, le trésor royal cesserait de payer cette même somme qui, lors de la création de l'université, avait

*) Monum. univ. Prag. IL 236 et 2U.

*) Codex univ. Crac. 1, 36.

été destinée aux professeurs et garantie sur les produits de la douane. De plus, les professeurs qui seraient promus à ces canonicats devraient faire des cours à l'université et y résider; il ajoutait enlin que les premiers cent marcs qui, provenant de cette source, entreraient dans la caisse de l'université, aussitôt que les bénélices de Saint-Florian deviendraient vacants, reviendraient aux maîtres es arts libéraux, parce que ces arts sont un acheminement aux études supérieures» quia artes sunt aliarum ministrae facultatum«. Cette ordonnance fut conlirmée par un édit royal de 1403, dans lequel on supprima certaine clause préjudiciable à l'université^): les cent marcs alïectés, lors de l'érection, à la rétribution des professeurs leur seront toujours payés, quels que soient les revenus tirés des canonicats de Saint-Florian. Le roi déclare (|ue la restriction faite précédemment à ce sujet lui semble maintenant dommageable et funeste à l'université, ce pourquoi il la supprime. Plus tard, on trouva ces prébendes fort maigres et on s'en plaignit, car, au moment des arrangements primitifs, l'université avait arrêté que chacun de ses membres pourvu d'un bénéfice de Sain-Florian, ne toucherait de ce chef que vingt marcs et rendrait le surplus ))aux autres maîtres du collège«. Cela parut trop onéreux aux nouveaux chanoines, et, en 1407, ils adressèrent une supplique à l'évêque de Cracovie pour faire rapporter ou amender ce règlement. L'évêque, Pierre Wysz, chargea Jean Szafraniec et l'écolâtre Othon, membres du chapitre de Cracovie, d'examiner cette affaire conjointement avec les professeurs. En 1409, intervint une ordonnance ^), aux termes de laquelle chaque professeur, chanoine de Baint-Florian, recevrait dorénavant à ce titre 30 marcs; après cette augmentation, toutes les récriminations cessèrent. Mais en faisant ces dotations, le roi ne s'en tint

^) Codex univ. Crac. 1, 55.

*) Voir Codex diplom. univ. Crac. I, 79.

pas aux seules prébendes de Saint-Florian; il y ajouta encore »ses trois chancelleries royales de la Grande-Pologne, de Lonczyca et de Sieradz«. Du temps de Ladislas Jagellon, ces chancelleries n'étaient que des vestiges d'un lointain passé; «car, dit Dïugosz dans le Liber Beneficiorum (I, 501), autrefois lorsque le pays était morcelé, ii y eut entre les princes et les seigneurs une émulation à créer des fonctions et des placescc C'est ainsi que dans ces menues principautés dont la Pologne était formée furent instituées des chancelleries, en partie confiées à des ecclésiastiques et entretenues par les dîmes; sous Jagellon, elles n'étaient plus qu'un anachronisme. Aussi le roi résolut-il d'abandonner les anciens errements et, avec les produits de ces charges, d'enrichir Saint Florian, ou plutôt, de rétribuer leé professeurs. Delà sorte, ces chancelleries constitueraient de nouvelles prébendes pour le chapitre, et les professeurs pourraient désormais être promus, soit à Saint-Florian, soit à une des chancelleries qui venaient d'y être attachées. Dans les deux cas, ils seraient nommés officiellement ))promoti«. Par ces dispositions ils étaient donc admissibles au doyenné, la seconde dignité de cette église^), ou bien à la chantrerie, jointe à la cure de Saint André, à OIkusz-), à la prébende appelée Czapelska^), à celles dites Swiepietnicka*), Jasielska '^^j, Niegiowicka^); et par suite on devait encore disposer de trois canonicats que les fonds provenant des chancelleries auraient permis de créer. Ce furent là les principales ressources du collège des ))artistes«. Aussi, en 1422, le chapitre de Saint-Florian était-il déjà composé de six professeurs, sans compter le

^) Liber benef. 1. 481.

2) Ibid. p. 483 et 485.

«) Ibid. p. 488.

*) Ibid. p. 490.

^) Ibid. p. 492.

«) Ibid. p. 495.

curé et le custode, nommés par le roi*). Tne part des revenus était fournie par les dîmes prélevées dans des localités spécifiées, Tautre par le domaine commun, terres et maisons, appartenant à la coUés^iale. La pension normale d'un professeur fut fixée à trente marcs. Cette dotation devait venir en- aide aux membres du collège des )>artistes<( qui néanmoins restaient astreints h se préparer aux facultés supérieures, à «s'appliquera aux décrets et surtout à la théologale. P]t comme l'ancienneté dans la carrière était prise en considération dans les promotions à Saint- Florian, il n'est pas étonnant que les facultés supérieures, les théologiens et les candidats au grade de théoloirien, aient été en définitive presque exclusivement favorisés. Tout bénéficiaire de Saint-Florian était, il est vrai, obligé à des lectures, à des controverses à la faculté des arts libéraux, mais les dispenses s'obtenaient facilement, et, sans doute on ne se fit pas faute de profiter de cette latitude». Ce n'est qu'en 1603 ([ue la séparation devint complète entre les théologiens et les artistes. Il fut alors décidé (|ue les dignitaires de Saint-Florian travailleraient exclusiven)ent à la faculté de théologie et n'auraient plus aucun devoir à remplir aux arts libéraux, ceux-ci étant d'ailleurs suffisamment pourvus. Mais jusqu'à ce moment la théologie et les arts furent en de continuels rapports, unies par mille liens de dotations et d'obligations diverses. La communauté de logement ne faisait que resserrer cette union. Tandis qu'à Prague Charles IV avait destiné une maison particulière pour servir d'habitation aux chanoines de l'église de Tous-les-Saints *), loin d'en faire autant à Cracovie, on désigna le collège des «artistesa comme demeure aux ))promoti« de Saint-Florian, et, en même temps, à ceux qu'on appelait «les professeurs royaux«.

Dès 1401, Pierre Wysz, évéque de Cracovie, suivit

*) Codex univ. Crac. I, 138.

*) Denifle, Die Universitaten des Mittelalters 1. 599.

l'exemple donné par le roi. Par un acte du 15 juin, il fait des dons divers à Tuniversité »pour les professeurs de théologie, les docteurs, les maîtres et l'universitéa, selon les expressions ordinairement en usage dans ce genre de documents 1). La théologie y est mentionnée en première ligne, parce que c'est la science que chacun doit s'efforcer d'acquérir, qu'il faut protéger et soutenir avant tout. Pierre Wysz confère à l'université d'abord la prébende de l'église ou chapelle de Sainte-Marie-Madeleine, située non loin de l'emplacement où s'éleva plus tard le «collegium juridicum«, en face de Téglise Saint- André; puis la prébende de l'église Saint-Adalbert, sur la place de Cracovie; enfin, l'église paroissiale de Luborzyca et deux canonicats à la cathédrale de Cracovie. Le choix entre les candidats devait être effectué par l'université qui, en cette occasion, était tenue d'avoir égard à l'ancienneté. L'évêque procéderait canoniquement à l'installation des élus. Tous ces bénéfices rapportaient annuefiement 170 marcs. Ces dispositions n'étaient pas entrées en vigueur en 141 17 parce que les titulaires primitifs des prébendes vivaient encore; mais le pape Jean XXIII sanctionna alors la concession épiscopale qui assurait l'entretien et les honoraires de cinq professeurs, docteurs, licenciés ou bacheliers en théologie et es décrets, ou bien encore, maîtres es arts libéraux 2). En 1422, par suite des décès survenus dans l'intervalle, l'université était déjà entrée en possession de plusieurs des bénéfices dont nous venons de parler. Ce fut alors que l'évêque de Cracovie, Adalbert Jastrzembiec, conformément aux instructions du Saint-Siège, publia un règlement relatif à ces bénéfices. Un des canonicats de la cathédrale, celui que détenait Stanislas de Skalmierz, devait désormais n'être conféré qu'à des docteurs ou à des licenciés es décrets. Le second canonicat de la ca-

*) Codex univ. Crac. 1. 38.

^) Codex univ. Crac. 1, 91.

thédrale dont le titulaire était Jean Szafraniec. reviendrait plus tard aux maîtres, licenciés ou, tout au moins, bacheliers en théologie. Un docteur es décrets, ou, à son défaut^ un licencié de cette science serait proposé pour la cure de de Luborzyca. La chapelle de Sainte-Marie-Madeleine fut également réservée à des docteurs ou à des licenciés en droit canon; enfin les artistes obtiendraient la prébende de Saint-Adalbert ^).

C'étaient là, à l'exception des canonicats au Wawel, des bénéfices de moindre valeur, accordés à des professeurs qui n'avaient pas encore été gratifiés d'une prébende à Saint-Florian. L'obligation d'enseigner y restait d'ailleurs attachée, et, de plus, les titulaires étaient tenus de rémunérer des vicaires, si les besoins de l'église en exigeaient. Les facultés supérieures, la théologie et les décrets, profitèrent surtout de ces charges, à la presque complète exclusion des maîtres es arts. Pour ces derniers, les cent marcs annuels, stipulés par Jagellon dans l'acte d'érection, étaient toujours la principale ressource. Nous ne pouvons néanmoins rien dire de positif, ni sur la quote-part attribuée aux »artistes« ni sur le nombre de ces professeurs royaux (regales) demeurés au ))salarium« du souverain. Dans un manuscrit postérieur, nous lisons que les cent marcs fournis par l'octroi de Cracovie étaient distribués »à ceux qui enseignaient la philosophie», et qu'il y avait sept dé ces professeurs royaux. D'autres sources ne parlent que de six -). Quoi qu'il en soit il fallait que cette faculté qui comprenait tant de branches scientifiques, formait le plus grand nombre de maîtres et exigeait beaucoup de

professeurs, trouvât ailleurs les moyens de faire face à ses besoins et à ceux du corps enseignant qui lui était

^) Codex univ. Crac. I, 139.

*) Codex bibl. Jag. Nr. 59 (XVI-e-XVII-e siècle), C. 58: Brevis historia Academiae Cracov. Les statuts de 1603 citent en tête des professeurs es arts, six »regales«. Voir Muczkowski. Liber promotionum CXLVL

indispensable. Peu à peu des secours lui vinrent de plusieurs côtés.

Dans les prières que l'université avait instituées et qu'elle ordonnait de réciter pour ses bienfaiteurs ^), tout au commencement, immédiatement après le nom de 1 evêque de Cracovie, vient celui de »Szafraniec, grand bienfaiteur qui a fondé une bourse pour l'entretien d'un membre du collegium«. Jean [Szafraniec, au blason wStary Koi^« est une des personnalités les plus marquantes de ces premières années du siècle et de l'université. Il devint plus tard évêque, vice-chancelier (1418) et chancelier (1423). En 1404, sans aucun grade scientitique, il est recteur de l'université. Ses mérites exceptionnels le désignèrent sans doute à cette flatteuse distinction; il fut en tout cas un de ceux qui considérèrent comme un devoir social de s'occuper activement de la nouvelle école, et les sacrifices qu'il s'imposa de bonne heure pour lui venir en aide, furent un contagieux exemple.

Le 15 octobre 1401 % Jean Szafraniec, siégeant alors en qualité de chanoine au chapitre de Cracovie, et son frère, Pierre Szafraniec, incorporent à l'université et lui cèdent en toute propriété une partie de leur terre de Trontnowice; une chaire en la faculté des arts libéraux sera créée et subventionnée par les revenus de cette terre; le professeur qui l'occupera devra «légère et disputare et exercitia facere«, et, en outre, ètçe desservant de l'autel de Saint-Barthélémy à l'église ca* thédrale. Cette altarie ne fut fondée qu' en 1406 ^). En 1412, les frères Szafraniec dotent cet autel de la terre de Podstolice, afin que des revenus soient assurés à un nouvel altariste qui sera obligé en même temps „unum actum in leologia vel philosophia le-

') Album Studiosorum I, 8.

*) Codex univ. Crac. I, 43.

^) Codex univ. Crac. 1, G7.

gere« i). — Le patronage de cette donation fut conlié aux professeurs. Elle avait été inspirée par les vues les plus larges et les plus généreuses, pour contribuer h répandre les lumières dans ce royaume de Pologne où elles étaient si nécessaires 2). Depuis lors le maître Trontnovicc^nsis, de la fondation Szafraniec, prit rang parmi les professeurs es arts, immédiatement après les professeurs royaux ^). Les Szafraniec ont droit à la place d'honneur qu'on leur fit dans les prières universitaires, par leur généreuse initiative, si empressée et d'un si salutaire exemple; ils y ont aussi droit dans notre histoire.

Après eux vient, dans ces mêmes prières, \owko «qui d'une semblable manière dota un maître«. Ce Nowko, chanoine de Sandomir, et prébendier de l'église de Saint-Adalbert, à Cracovie, fonda un autel à la cathédrale de Cracovie, sous l'invocation de Sainte Marie l'Egyptienne et de Saint Alexis. A l'appui de cette fondation il donna et «incorpora» à cet autel une maison qu'il possédait en face du couvent de Saint-André, et en légua le patronage aux professeurs de l'université, chargés d'en choisir le chapelain parmi les maîtres es arts libéraux. Conformément à la volonté du fondateur, ce maître devait enseigner la grammaire ou la rhétorique à l'université, et diriger, deux fois par semaine, des exercices sur ces matières. C'est en 1406 *) que furent prises ces dispositions. Grâce à elles la faculté des arts s'enrichit d'une nouvelle chaire

') Liber Benefic. 1, 247.

*) Codex univ. Crac. 1, 67.

") Voir Muczkowski Lib. promet. CXLVI. Nous avons moins de détails sur le chapelain, subventionné par la terre de Podstolice. En 1491 (conclus, univ.), un docteur es décrets échange l'altarie de Saint- Barthélémy pour la cure de Luborzyca. Donc cet autel de Saint-Barthélémy était subséquemment passé aux juristes.

*) Cod. univ. Crac. 1, 70.

qui porta le nom de Nowko et qui, malgré l'exi-guité de son allocation ^\ subsistait encore au XVII-e siècle.

L'origine de la )>collégiature« dite de Stobner est moins connue. Nous savons que Jean Stobner, bachelier es arts, à Prague, en 1379, se transporta ensuite à Cracovie, où, grâce à son concours, ou plutôt aux legs inscrits dans son testament, on créa à l'université, et cela peu après l'inauguration de 1400, une chaire spéciale de mathématiques et d'astronomie. Dès ses débuts Cracovie posséda donc une chaire qui existait à Bologne mais qui manquait à beaucoup d'autres universités-). Cette particularité était grosse des plus heureuses conséquences pour l'avenir de la science.

Enfin l'université reçut, peu de temps après, la fondation de Catherine Meniyk, femme de Jean Menzyk de Dombrowa, palatin de Ruthénie et l'un des combattants de Grunwald. Du titre de cette fondation, destinée aux honoraires d'un professeur des arts libéraux, les chanoines de Saint-Florian payaient annuellement douze marcs, et la chaire de la dame Menzyk exista fort longtemps à l'université de Cracovie •^).

Ces quelques faits importants témoignent de la protection dont le roi et les citoyens entourèrent la nouvelle institution à son origine. Aussi l'université recommanda-t-elle ces bienfaiteurs aux prières de ses membres, et en outre les célébra dans des discours et des sermons qui alors étaient prononcés à chaque grande solennité universitaire. Il était encore tout naturel qu'à côté des souvenirs du roi Jagellon on évoquât la mémoire de la reine Hedvige et qu'on s'acquittât envers elle d'un

') Dîugosz Liber Benefic. 1. 228. Voir aussi à ce sujet Fijaïek. Etudes sur l'histoire de l'université p. 19.

*) Voir Gûnther: Geschichte des mathemat. Unterrichts im Mittelalter. Berlin 1887, p. 229.

*) Voir sur cette fondation Dtugosz Liber Benefic. 1, 513 et bU.

tribut de reconnaissance. Une de ces allocutions caractéristiques nous est parvenue; elle date du XV-e siècle M. Le prédicateur y énumère une foule de bienfaiteurs de l'école, plus ou moins connus. Il y ordonne de prier, entre autres, »pour tous les ducs de Mazovie et pour chacun d'eux en particulier, notamment pour la très haute princesse Anne, épouse du duc Michela. Il s'atrit ici de la fille de Ziemowit et d'Alexandrine, soeur de Jatrellon, mariée à Michel, fils de Sigismond Kiejstutowicz, duc de Lithuanien). Ce rameau des Piast de Mazovie marqua la plus vive sollicitude pour l'école de Jagellon. Le duc Ziem.owit eut beaucoup d'enfants d'Alexandrine, cette soeur préférée du roi de Pologne. Princesse d'une intelligence supérieure, elle veilla en mère attentive à l'éducation de sa famille. Son nom est aussi inscrit dans le vieux registre matricule de l'université (p. 5). La nombreuse lignée qui naquit d'elle se faisait remarquer par la beauté, la vaillance et l'élégance de ses manières. Dtugosz parle de ses lilles »d'une beauté rare«. L'une d'elles, Cymbarke, fut la mère de l'empereur Frédéric III. Les fils furent, dit-il, »extraordinairement forts et policés« ^). Un esprit de civilisation avancée a sans nul doute régné dans cette brillante maison *). La soif d'une haute culture la mit en relation avec l'école cracovienne dont elle sut s'attirer la reconnaissance. Un des fils de ce couple mazovien, Alexandre, s'incrivit, en 1417, à l'université et en fut le recteur, en 1422. Plus tard, il devint évêque de Trente et patriarche d'Aquilée: il obtint même le chapeau de cardinal — des mains, il est vrai, de l'antipape Félix V^). Le rectorat de ce prince, tout honoraire qu'il fût probablement, n'en fait pas moins res-

*) Codex epistolaris de Szujski. Pars II, p. 337. ') Balzer: Généalogie des Piast, p. 508.

») Dlugosz, Hist. Pol. IV, 346.

*) Voir Caro, Geschichte Polens III, 559.

') Les meilleurs détails biographiques ont été recueillis par Balzer «Généalogie des Piast «, p. 499.

sortir les étroites attaches de cette maison princière à rinstitution de Jagelion et nous explique le chaleureux souvenir qu'elle laissa dans les murs de Tantique école et qui s'y est longuement conservé.

Ces oraisons officielles de l'université nous peignent le mieux la part qu'avaient les particuliers dans Tappui prêté à l'oeuvre d'Hedvige et de Jagelion, et elles ont perpétué à jamais la mémoire des dons et des donateurs. La reine Hedvige y est appelée »rénovatrice« de l'école, et c'est envers elle qu'avec raison la postérité montra le plus de gratitude. Car cette oeuvre, magnifique joyau de sa pensée, ne fut rendue viable que par le sacrifice des vrais joyaux de la souveraine. En 1405, Jean Tenczynski, exécuteur des dernières volontés d'Hedvige, fit un nouveau pas vers la réalisation des projets de la reine: des deniers qu'elle avait laissés, il acheta pour l'université, au prix de 688 marcs, une mine de sel dans les montagnes de Bochnia, dont les produits seraient entièrement mis à la disposition des professeurs ^).

C'était aussi en communion d'esprit avec la défunte reine qu'en 1409 et 1410, Jean Isner, professeur de théologi^i j^ta les fondements de la première bourse pour les étudiants pauvres et fit, dans ce but, l'acquisition d'une maison rue de la Vistule. En créant cette oeuvre, Isner eut en vue les provinces dont la conversion tenait tant à coeur à la souveraine, la Lithuanie et la Ruthénie; aussi voulait-il que cet asile fût surtout ouvert aaux Lithuaniens et aux Ruthènes aptes aux études théologiques ou à celles des arts libéraux 2)«. D'ailleurs cette pensée d'Hedvige relie comme d'un fil d'or tous les actes de l'université à cette époque; c'est elle qui est l'àme des dotations et des règlements; c'est elle qui place l'université sur un piédestal d'où elle peut découvrir

^) Voir le Cod. diplom. univers. Crac. I. 64. Deux tiers de ces fonds (de fovea) étaient affectés aux juristes; le troisième tiers aux théologiens. Voir Cod. univ. Crac. I, 141.

') Sur la fondation d'Isner, voir le Cod. univ. I, 75, 78, 82.

de vastes horizons historiques. Grâce à son action vivifiante, la jeune institution s'engagea sans hésitation dans la voie tracée, et le succès le plus complet vint récompenser les efforts et les résolutions. En dix ans, 1 école put compter sur un fonctionnement certain et régulie^ Aussi, lorsqu'on 1410, Jean XXIII reconnut et sanctionna toutes les ordonnances royales, toutes les fondations au profit de l'université, en énumère-t-il une longue série dans sa bulle qui semble une sorte de règlement de compte, un rapport sur les dix premières années de r école ^). C'est également alors que Jean XXllI institua trois conservateurs chargés de faire valoir tous les droits de l'université et de les défendre contre tout empiétement et toute violation. Dans l'acte d'érection de 1400, Jagellon avait nommé l'évêque de Cracovie conservateur de l'université 2); on en créait maintenant trois, conformément aux usages pratiqués ailleurs: le pape confiait ces trois charges aux doyens des chapitres de Gniezno, de Cracovie et de Breslau^). Ce sont eux qui seront dorénavant les gardiens tutélaires des privilèges de l'établissement nouveau. Urbain VI avait procédé absolument de même, en 1383: les curés de Mayence et de Breslau, ainsi que le doyen de Tous-les-Saints à Prague, furent choisis comme conservateurs de l'université de cette dernière ville*).

Le nombre des professeurs en fonction jusqu'en 1407, témoigne éloquemment du développement de l'université en ces premières années. Ils furent quarante ^) à propager le savoir, du haut de leurs chaires de Cracovie. Les savants venus de Prague, dont nous avons parlé précédemment, figurent d' abord dans cette liste; mais il s' y trouve encore un Tchèque, dont nous ne nous sommes pas occupé jusqu'ici:

») Voir Codex univ. Crac. I, 87 et 91.

») Cod. univ. I. 29.

3) Cod. univ. 1. 8é.

*) Monum. univ. Prag. II. 271.

*) Voir Liber Promotionum, éd. Muczkowski, p. 1.

Mbrawski I. S

c'est maître Mauricius de Sancto Marco. Ce personnage, fameux à Prague pour ses connaissances théologiques, s'appelait réellement Maurice Rvacka.^) C'était un religieux augustin de poenitentia dont le couvent avoisinait l'église Saint -Marc à Cracovie^): de là, l'appellation que nous avons rapportée. Il ne dut pas séjourner longtemps à Cracovie, car dès 1408, il est en Italie, en qualité d'envoyé du roi Wenceslas *). Plus tard nous le rencontrons au concile de Constance où, en raison de ses anciennes relations avec les Polonais, il prit fermement leur parti contre les Teutoniques. C'était d'ailleurs une personnalité de marque ; ardent catholique, il fut très mêlé au mouvement hussite, et c'est même probablement à la suite de ces troubles qu'il revint en Pologne et y reprit ses occupations d'autrefois.

Nous lisons encore sur notre liste le nom de maître Laurent d'Upsal, en Suède. Aucun autre renseignement à son sujet. Mais nous l'avons noté en passant, parce que c'est le premier Suédois qui ait paru à notre université. Plus tard, comme on le sait, maîtres ou élèves d'Upsal vinrent à mainte reprise à Cracovie, soit pour y enseigner, soit pour y élargir leurs connaissances.

En tout cas, il est certain que le corps enseignant était dès lors assez nombreux pour satisfaire à toutes les exigences d'une université, et même que — ce qui peut sembler surprenant — la force d'expansion de l'école se fît aussitôt sentir. En 1405, Jean de Rzeszow, recteur de l'université, s'étant rendu à Racionz pour y négocier avec les Teutoniques, obtint l'autorisation de créer une colonie académique à Cheîmno (Kulm), où devaient être délégués trois professeurs de l'université de Cracovie. Qu'advint-il de ce projet? — On ne le sait. En cette circonstance les Polonais s'appropriaient l'idée des Teutoniques qui, au

^) Tomek, Geschichte der Prager Universitât, p. 73.

^) Dïugosz, Liber Benef. III. 468.

^) Palacky, Geschichte von Bôhmen IV, 225.

XlVe siècle, avaient résolu de créer une université à Chelmno. Il en fut sans doute de la nouvelle tentative comme de l'ancienne: elle échoua complètement^).

Ainsi donc, au bout des dix premières années de son existence, l'université de Cracovie avait déjà deux collèges, celui des théologiens et artistes, désigné généralement sous le nom de «maison des artistes», et celui des juristes. C'est pourquoi dans les documents contemporains il est question des deux collèges (utrumque coUegium) qui constituaient l'université*). Ces deux grands établissements ne formaient qu'un tout et n'étaient pas, comme en Italie, à Bologne par exemple, deux corporations, deux universités établies côte à côte dans la même ville, l' une de droit, l'autre de médecine et d'arts. La médecine qui au moyen -âge était si étroitement unie à la philosophie d'Aristote, était à Bologne toujours associée aux arts; et lorsqu'en 1360, la théologie eut sa faculté spéciale en cette université, les étudiants de cette science très peu nombreux se joignirent aussi aux artistes. Quoique les principes fussent fort différents dans le Nord, on y aboutit à des résultats identiques, car, ainsi que nous le verrons, la médecine finit par se joindre aux arts libéraux. Mais ce n'est pas ici le lieu de s'occuper de cette question. Dans les premiers temps de l'université Jagellonne, la médecine ne joue absolument aucun rôle; il est même probable que cette faculté n'y fut pas créée. On peut d' ailleurs le remarquer dans la plupart des universités de cette époque. La faculté de médecine ne fut instituée dans les universités que fort postérieurement, aussi bien à Bologne ^)

*) Radyminski raconte ce fait dans le Cod. univ. Jag. 226 p. 3. Il y dit de Jean de Rzeszôw: impetravit ut colonia academica in Culmensem civitatem deduceretur. Il ne cite pas la source où il a puisé cette indication. Radyminski sait orner ses récits de poétiques couleurs, mais il n'invente pas les événements.

*) Voir par ex. année 14:06. — Cod. un. Crac. 1. 71.

*) Rashdall I, 236.

qu'à Heidelberg^); et dans les écoles du Nord, ce n'est qu'après une longue période de stagnation que ces études trouvèrent quelques adeptes. Il y avait mille motifs à cette indifférence pour la médecine, à cette infériorité en comparaison des autres sciences. Aussi n'avons-nous rien à dire de la médecine à Cracovie, au début de l'université. En 1422, quand Adalbert Jastrzembiec, évêque de Cracovie, fit paraître le règlement de notre école, il y spécifia que le recteur et les trois doyens de théologie, du droit canon et des arts libéraux exerceraient le gouvernement de l'établissement 2). Mais la médecine et son doyen furent passées sous silence, car en réalité cette faculté n'existait pas. Quant au droit proprement dit, il n'y avait à Cracovie que le Décret et les Décrétales qui fussent enseignés. Le droit canon en effet avait une utilité pratique, tandis que le droit civil n'intéressait que les érudits. Du reste dans toutes les universités septentrionales les légistes n'eurent jamais une situation florissante; l'étude du droit romain y fut toujours peu en honneur ou même complètement négligée. A Cracovie la faculté et le collège des juristes ne comprenaient que des cauonistes; l'utrumque jus n'existait que sur le papier de l'acte érectif et devait encore fort longtemps n'exister que là. L'assertion de Paprocki (Armoriai de la noblesse) que «fort peu de Polonais s'occupent de droit impérial», vraie au XVIe siècle, devait l'être encore plus au XVe. Les raisons ne manquaient pas qui justifiaient ce mépris du droit romain: elles étaient de nature fort diverse et découlaient de toutes les conceptions de la vie et de la science au moyen âge.

Le collège de Jagellon était le coeur même de l'université. On y enseignait les arts libéraux, on s'y préparait aux hautes études et on y apprenait même la

^) Thorbeoke 1. c. p. 95.

*) Codex univ. Crac. 1, 141.

science par exoellence, la science suprétne,. la thëologttd. C'est de là que F instruction devait rayonner sur le royaume; c'est là que les âmes devaient se préparer à leur salut et à celui des autres. Ce collège portait à Jtiste titre le nom du royal fondateur parce que, comme toute Tuniversité d'ailleurs, il était la mise en oeuvre des desseins du monarque, Técole de la foi et de la civilisation. Le trivium et le quadrivium des arts libéraux, sous Taile de la religion, n'avaient qu*un but: le ciel en l'autre monde, et, en celui-ci, la conquête spirituelle des territoires naguère réunis à la Pologne, de la Lithuanie et de la Ruthénie. Et la grandeur de cette tâche explique l'ardeur de ceux qui s'y consacrèrent à l'origine; IFIsprit Saint, l'Aigle de Pologne, le Cavalier de Lithuanie, furent les emblèmes sous lesquels ils se rangèrent; ce furent les )>spiritus moventes et creatores« de leurs actes, les enseignes qu'ils déployèrent à la proue du navire de l'université flottant vers l'avenir. Et Jagellon rendant grâces à Dieu de la victoire des étendards polonais, en 1410, pouvait aussi remercier le ciel d'avoir donné à la nation des insignes qui la conduiraient à d'autres triomphes sur d'autres champs de bataille.

Les étudiants accoururent en foule, dès l'ouverture des portes du studium générale. Nous avons déjà dit qu'il s'en inscrivit 205, dès la première année ^). L'année suivante, ce chiffre s'abaisse à 43 élèves*), pour se relever à 97 en 1402, retomber à 80 en 1403, atteindre 99 en

') Le premier étudiant inscrit, en 1400, est Mathias Johannis de Tarnow (en polonais TarnowskiJ; peut-être est-ce le même qui devint plus tard chanoine de Posen (Acta capitulorum éd. Ulanowski p. 40), comme nous Ta fait remarquer M. l'abbé Fijalek.

') L'année de l'ouverture des cours, plusieurs personnes s'inscrivirent, à la seule fm de participer aux privilèges de l'université. Aussi — et cela eut lieu dans toutes les universités — les registres portent - ils une foule de noms en dehors de ceux des étudiants. A Cologne, il y eut 735 immatriculations la première année,

1404, 130 en 1405, et 127 en 1406. La fréquence diminue ensuite assez sensiblement. On compte 93 étudiants en 1407, 35 en 1408 — c'est le nombre le moins élevé — 57 en 1409, enfin 88 en 1410. Evidemment c'est ici l'âge ingrat de l'institution, le moment ou elle lutte pour s'attirer du renom et de la faveur. Après 1410, pendant toute une série d'années, à fort peu d'exceptions près, elle admet plus de cent élèves annuellement; et comme nous le verrons, dans la seconde moitié du siècle, en certaines années ils sont trois cents ; en 1499, le chiffre de 400 est dépassé. C'est la Pologne qui fournit l'immense majorité de ce contingent de disciples: trompant toute attente, la Lithuanie et la Ruthénie n'en envoyèrent que quelques-uns. Les Silésiens cependant s'empressèrent autour des chaires nouvelles; les Hongrois, des voisins eux aussi, ne montrèrent pas le même zèle; et ce n'est que plus tard qu'ils prirent vivement part au mouvement vers Cracovie. Çà et là, dans les registres, nous rencontrons des noms d'étudiants venus de lointaines contrées. Ainsi, par exemple, en 1402, il y en a un de Gandelfyngen, en Souabe, un autre de Thuringe, un autre d'Eisenach; en 1401 et 1405, paraissent deux Saxons. Mais ce sont là des exceptions fort rares; elles montrent néanmoins que la nouvelle de la création de l'université s'était assez rapidement répandue, sans toutefois que l'institution eût acquis cette renommée qui, dans la suite, lui valut une si grande affluence d'élèves. Les ordres religieux établis en Pologne ne tardèrent pas non plus à confier leurs »alumni« aux maîtres de l'université. En 1403. s'y inscrivent six frères bénédictins de Tyniec; trois en 1406. Les Cisterciens de Mogila et les religieux de Miechow sont aussi représentés parmi les premiers élèves, et plus d'un des noms que nous lisons dans les

et le chiffre des inscrits est inférieur à cent, dans les années suivantes. Voir Paulsen, Histor. Zeitschrift 45, 292.

pages poudreuses du registre matricule devait plus tard s'illustrer par la science, se graver à jamais dans Thistoire de TEglise et de la patrie. En 1405, Jacques Zaborowski devient élève de l'école où il devait ensuite professer le Décret. En 1406, c'est Zbigniew d'Olesnica, celui-là même qui, ultérieurement, devait être si mêlé à la vie de l'université, y tenir une si large place et, tant par ses fondations que par ses règlements, peser du plus grand poids sur les destinées de l'école de Jagellon. Evoque, cardinal, Zbigniew fut la plus puissante personnalité de l'histoire de Pologne au XVe siècle.

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