‹ Histoire de l'Université de Cracovie (volume 4)Chapitre 4 sur 5 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'université devant l'Europe. Concile

de Constance.

Importance des universités à cette époque. — Schisme dans la papauté. — Tentatives pour en amener la fin. — Le conciliarisme. — La Pologne et le schisme. — Concile de Pise. — Le roi Sigismond.

— Concile de Constance. — Mission de la Pologne à ce concile. — Les délégués polonais; rôle marquant de Paul Vladimiri et d'André Laskary. — Les décrétistes. — Traité «de Annatis« par Paul Vladimiri. — Premières manifestations des Polonais à Constance. — Attitude radicale prise par André Laskary. — La question polonoteutonique. — Traités et démarches de Paul Vladimiri. — Pierre Wolfram. — Pamphlet de Jean Falkenberg contre les Polonais. — Les haines nationales au moyen âge. — Les Slaves et les Allemands. L'affaire Falkenberg devant le concile. — Polémiques de plume à cette occasion. — Conclave de 1417 et exaltation de Martin V. — L'union des Eglises au concile. — L'affaire Petit et l'affaire Falkenberg, dans les derniers mois du concile. — Scènes tumultueuses et opposition des Polonais au nouveau pape. — Apaisement partiel du conflit. — Les professeurs de l'université de Cracovie à Constance.

— Paul Vladimiri, André de Kokorzyn, Pierre Wolfram. — Les conséquences du concile pour la civilisation européenne et, en particulier,

polonaise. — La conduite des envoyés polonais à Constance.

Au XlV-e siècle, Timportance des universités s'accrut considérablement en Europe. A côté de ces deux pouvoirs, l'église et l'empire, qui, sans doute, s'appuyaient sur des principes très élevés, et, entourés d'une auréole de gloire^

sanctionnéB par les siècles, apparaissaient comme les héri* tiers du Christ et des Césars romains, s'élevait maintenant un au^e pouvoir, jeune et d'autant plus audacieux que son royaume n'était pas de ce monde, mais qui, malgré tout, n'en prit pas moins une part active au gouvernement des hommes. Né à Tombre de l'Eglise et uni avec elle, il avait des foyers et des capitales disséminés par tous les pays et tenait sous son étreinte presque tout le do* maine de l'Eglise romaine. A la fin du XlV-e siècle, lorsque l'autorité du Saint-Siège, minée par le schisme, perdit de sa force, ce pouvoir grandit en d'incroyables proportions. L'université de Paris surtout, la plus brillante de toutes alors, se mit à jouer sur la scène du monde un rôle souverain; et le prestige de cette fameuse école s'étendant aux universités des autres pays qui, pour la plupart, s'étaient modelées sur elle, leur fit partager cette puissance.

La papauté et l'université de Paris étaient alors placées sur la même ligne; toutes deux étaient appelées «les lumières de l'univers», toutes deux étaient considérées comme les sources de toute sagesse, nous voulons dire de la sagesse théologique. Pierre d'Ailly assurait que la destruction de l'université de Paris serait un des signes avant-coureurs de la venue de l'Antéchrist ^) Tant on avait alors haute opinion de l'influence do cette institution sur le monde; tant on la croyait indispensable à l'humanité! Les universités représentaient en effet à cette époque un élément essentiel de la société, une autorité générale; surtout l'université de Paris avec sa théologie. Quand l'empire tomba en décadence, en Europe et même en Allemagne, quand la Papauté, à la suite du grand schisme, descendit de son piédestal supra-terrestre pour se teindre de particularisme national, les universités semées sur toute la surface de la vieille Europe constituèrent une sorte de

*) Voir à ce sujet Denifle dans l'Avant-propos du Chartularium univ. Par. tome III, p. VI et suivantes.

lien entre les peuples; partout soumises à la même organisation, elles tentèrent de faire régner parmi les hommes un ordre nouveau succédant au désordre actuel. Dans ces centres intellectuels se rencontraient toutes les nationalités; races et croyances s'y mêlaient; et ce.tte unité leur imposait une mission conciliatrice dans le désarroi sans cesse grandissant des foules, les poussait à chercher l'effacement des discordes et Tapaisement des dissensions.

La désagrégation de l'humanité commença certainement en 1378, lorsque le parti français intronisa Clément VII, comme successeur des papes d'Avignon, tandis qu'Urbain VI était élu à Rome. A partir de ce moment, l'Eglise fut en proie à l'indécision et à l'incertitude; les obédiences divisèrent la chrétienté en deux: les Clémentistes entrèrent en lutte avec les Urbanistes, et chaque parti s'attribua exclusivement le bon droit et la légitimité. Après la captivité de Babylone à Avignon, apparaissait la confusion babylonienne, non des langues, mais des esprits et des consciences.

En même temps le besoin d'unité commença à se faire sentir dans le monde; et des idées de concorde, des appels à l'union qui mettrait fin aux maux de l'Eglise et à la détresse des âmes, retentirent de toute part. Souvent alors se firent entendre des voix implorant le secours, des conseils essayant de sauver le christianisme près de périr. Mais la tâche était rude de dissiper les haines entre deux adversaires obstinés. Trois chemins s'offraient pour y parvenir: ou les négociations pour un compromis, ou la cession, c'est-à-dire l'abdication des deux papes, ou enfin — moyen extrême — la convocation d'un concile oecuménique qui ramènerait la paix. Tous les esprits étaient absorbés par ces grandes questions, à la fin du XlV-e siècle. Ce fut un Allemand, Conrad de Gelnhausen, professeur à l'université de Paris, qui, le premier, émit l'idée

du concile, «via synodi». Dans son «epistola concordiae«, publiée en 1380, il déclare que TEglise universelle, représentée par le concile, est infaillible. Le concile, prétend-il, peut être convoqué sans l'assentiment du pape et se prononcer contre le pape dans Terreur. Cette mesure radicale trouvait sa justification, disait l'auteur, et dans les malheurs des temps, et dans les difficultés de l'heure présente.

Conrad est donc le père de la théorie du conciliarisme, c'est-à-dire de la thèse que le concile est au-dessus du pape. Ces maximes entachées de révolution, trouvèrent depuis de nombreux partisans. Henry de Langenstein, professeur à l'université de Paris, et, ensuite, réformateur de celle de Vienne, les épouse avec ardeur. Il soutient que le premier devoir de l'empereur est de convoquer le concile. Cependant, dans ses écrits, il prône parfois la «via cessionis« comme remède efficace et porte de salut ^).

Voilà donc les solutions proposées à la société: elle n'avait plus qu'à choisir. C'étaient principalement les universités et leurs docteurs *) qui avaient agité ces graves problèmes, et aucune de ces écoles ne les avait soulevés avec tant de passion, ne les avait pris en main avec tant de zèle que l'université de Paris. Dès 1381, elle décide que la convocation du concile est seule capable de sauver l'Eglise. A partir de ce moment, elle va devenir le guide et l'instigatrice de toutes les démarches tendant à l'unité, et pendant de longues années, elle ne cessera d'apporter à cette oeuvre les plus énergiques efforts. Le conciliarisme y recruta plusieurs chauds partisans, entre autres le célèbre Gerson. Néanmoins, à la fin du siècle, c'était le projet d'abdication des pontifes qui semblait le plus près d'aboutir;

*) Voir là-dessus Kneer: Die Entstehung der conciliaren Théorie. Rom 1893 p. e. p. 96.

') Voir Kaufmann. Geschichte der deutschen Universitâten Bd. II, p. 428.

en 1395, Tuniversité de Paris adressa à toutes les universités un manifeste où cette »via cessionisa était chaleureusèment recommandée^). Partout cependant les années s'écoulaient en pourparlers et en exhortations stériles: la position était trop difficile pour que les voeux et les conseils des esprits, même les plus éclairés, pussent immédiatement en dissiper les embarras. En attendant, les papes se succédaient à Rome, et les antipapes en France; Urbain VI, décédé en 1389, laisse le trône pontifical à Boniface IX que remplace, en 1404, Innocent VIL Deux ans après, la tiare passe à Grégoire XII. Pendant ce temps, en France, Pierre de Luna, professeur de droit à Montpellier, occupe le siège d'Avignon, à la mort de Clément VII, en 1394.

Au commencement du XV-e siècle, les partisans de l'unité redoublent de courage et d'efforts. Quelque chose que nous pourrions appeler l'opinion publique et qui était l'expression des désirs des âmes poussait toujours davantage à la convocation du concile. En élevant la voix à cette heure critique, les universités, selon la remarque fort juste d'un savant anglais, jouaient le rôle de la presse d'aujourd' hui, suivaient les courants de l'opinion, les dirigeaient, donnaient les mots d'ordre. Si, en fin de compte, les paroles si longtemps prodiguées prirent corps, si l'on aborda résolument les tentatives hardies et les actes décisifs, ce fut principalement l'oeuvre de l'université de Paris. Ce sont ses légats et ses envoyés qui, comme des ambassadeurs d'une puissance, parcoururent l'Europe, en mission auprès des princes et des universités, tandis que les traités des savants parisiens, étudiant sans cesse la situation et exposant les moyens de salut, préparaient doctement le terrain.

La Pologne, pendant le grand schisme se tint tout

^) Kneer 1. c. 98.

d'abord résolument et fidèlement du côté des papes romains; elle fut Urbaniste. Le gouvernement, les corporations, restèrent dans l'obédience d'Urbain VI et de son successeur, Boniface IX. Celui-ci, redoutant que la Pologne ne passât à l'obédience de Pierre de Luna. c'est-à-dire de Vantipape Benoit XllI, fit certaines concessions à Jacrellon M*

En 1397, ce Boniface est en communications fréquentes avec le gouvernement royal; il autorise la fondation d'une faculté de théologie à Gracovie. Mais rien ne révèle^ mieux la cordialité des rapports entre les deux cours que la démarche faite, en 1398, par Jagellon, auprès du Saint-Siège. La reine Hedvige attendait sa prochaine délivrance et le roi pria le Saint Père d'être le parrain de l'enfant tant espéré. Une fille naquit, et, en l'honneur du pape régnant à Rome, on lui donna les noms d'Elisabeth Bonifacia. Ce fut aussi ce pape qui approuva et encouragea les premiers pas de l'école de Cracovie, réorganisée en 1400. Innocent VII qui vint après lui, en 1404, i^e tint pas longtemps le gouvernail de l'Eglise et le passa, en 1406, à Grégoire XII Sous ce pontife, la Pologne allait s'écarter de la ligne droite qu'elle avait suivie, et prendre à l'égard de la papauté une attitude fort différente de celle qu'elle avait observée jusqu'alors.

Nous avons parlé des démarches tentées pour amener l'unité dans l'Eglise. Elles échouèrent devant la résistance opiniâtre des pontifes. Grégoire XII maintenait énergiquement la réalité de ses droits, Benoît XIll s'obstinait à rester à son poste sur la défensive; aucun des deux ne voulait entendre parler d'abdication.

C'est alors que les conciliaristes répandirent le projet de trancher le différend malgré les papes et en les laissant de côté. En 1408, la France s'adressa aux princes régnants et aux gouvernements, en les adjurant de demeurer neutres, c'est-à-dire de se tenir en dehors de l'obédience aux

') Dlugosz, Hist. Pol. III, 510.

deux papes; en même temps, les cardinaux des deux obédiences étaient invités à se réunir en assemblée pour faire cesser les divisions qui déchiraient l'Eglise et le monde. Bientôt après, les cardinaux s'étant séparés des deux rivaux, signèrent à Livourne, en 1408, un acte aux termes duquel ils déclaraient que, en Tabsence de tout symptôme de dispositions conciliantes aussi bien chez Tun que chez l'autre des deux compétiteurs, ils avaient résolu de convoquer un concile qui rétablît l'unité de l'Eglise.

En prenant cette initiative révolutionnaire, les cardinaux adhéraient à la doctrine de la suprématie du concile, et s'apprêtaient à la faire triompher. Beaucoup de souverains applaudirent à ces propositions du «Sacré Collège révolté», et, le 25 mars 1409, s'ouvrit le Concile de Pise.

Ce fut une sorte de prélude à la grande assemblée de Constance. D'ailleurs les mêmes vues et les mêmes tendances s'y manifestèrent, à peu près sous les mêmes formes. Mais à Pise on ne fit qu' ébaucher avec timidité et hésitation l'oeuvre qui ne devait trouver qu'à Constance son expression, sa constitution précise et définitive. Les universités y marquèrent déjà leur décisive et croissante influence; les délégués de treize de ces institutions prirent part aux délibérations. Cependant l'assemblée ne fut pas nombreuse: elle eut le caractère évident d'une réunion de représentants, non de l'Eglise entière, mais d'une fraction dissidente qui agissait témérairement et au mépris des traditions. La Pologne et l'université de Cracovie envoyèrent leurs délégués à cette assemblée. Dîugosz ^) le constate expressément en disant: «Pierre Wysz, évêque de Cracovie, docteur in utroque jure, accompagné d'une suite nombreuse et brillante, se rendit en grand apparat à ce concile, pendant toute la durée duquel il travailla, pour la gloire de Dieu, de l'Eglise et

^) Hist. Pol. III, 575.

de la patrie , à extirper Y hérésie, et en outre déploya beaucoup de magnificence et de largesses«. Dtugosz énumère encore d'autres Polonais qui prirent part au concile, et, à ce propos, nous apprend que l'université de Cracovie, et plusieurs évêques du pays s'y firent suppléc'r par des procureurs. C'est sur l'injonction de Orégoire XII que Pierre Wysz était parti pour l'Italie, en qualité de mandataire du roi dans l'affaire du schisme *). Nous ne savons ce qui put le déterminer à quitter subitement Grégoire pour se rendre à Pise. L'université de Cracovie fut représentée au concile par Elie de Wawelnica*), recteur, en 1409. Nous n'avons aucun détail sur cette ambassade ^). Mais nous connaissons beaucoup mieux les conséquences qu eurent pour la Pologne les décisions de ce concile, que le rôle qu'y jouèrent les Polonais. Le concile déposa, vers le milieu de 1409, les deux compétiteurs au trône pontifical, et élut un troisième pontife, Alexandre V, qui devait unifier l'Eglise. Cette mesure inconsidérée et illégale entraîna des conséquences pires que l'état de choses existant jusqu'alors. Au lieu d'une «malheureuse dualité», comme s'expriment les écrits du temps, on eut le règne d'une «maudite trinitéa plus funeste encore, qui devait continuer à déchirer les entrailles de l'Eglise et de la société.

La Pologne, ayant abandonné Grégoire XII, le seul pape réellement légal, se rallia à l'élu du concile de Pise. Le désir d'un accord était si violent qu'Alexandre V parut le sauveur du moment, et son choix la solution tant sou-

^) M. l'abbé Fijalek, «Przewodnik naukovvy i lit.» 1894, p. 749.

') C'est ce qu'on affirme dans une pièce de vers sur ce maître. Cod. Jag. n. 22b: Concilium Pisis pergit adiré sacrum.

') Nous ne connaissons pas les motifs qui ont pu pousser l'université à assister à l'assemblée de Pise. C'est peut-être Pierre Wysz qui décida les maîtres à s'y présenter. Heidelberg, plus correcte n'y parut pas. Voir Thorbecke, Geschichte der Un. Heidelberg I, 30.

haitée d'une crise insoutenable. Dlugosz ne ménage pas les louanges à Wysz, pour avoir prêté les mains à cette combinaison, et il prend délibérément parti pour le nouvel élu. Les cardinaux réunis notifièrent aussitôt leur* choix à la Pologne, en l'invitant à accéder à l'obédience du pape qu'ils venaient de nommer*). Ils ne tardèrent même pas à envoyer un ambassadeur spécialement chargé de traiter cette accession. L'affaire fut d'autant plus facile à régler que d'anciennes relations personnelles unissaient Jagellon à Alexandre V. Celui-ci en effet, autrefois moine franciscain et missionnaire en Ruthénie, était entré en rapports directs avec le roi et avait même acquis une certaine connaissance des langues slaves: Dlugosz le qualifie de »slavonicae linguae peritus« ^). Néanmoins des considérations plus importantes que ces sympathies individuelles déterminèrent le gouvernement polonais, comme tant d'autres princes, à se soustraire à l'obédience de Grégoire XII pour accepter celle d'Alexandre V; ils crurent par là détruire le schisme.

Ces espérances furent complètement déçues. Grégoire XII ne renonça pas plus à ses droits véritables que Benoit XIII à ses prétendus droits, et l'élu du synode de Pise mourut en 1410, n'ayant fait que passer sur le siège pontifical. Les cardinaux choisirent à sa place Balthasar Cessa qui, sous le nom de Jean XXIII, prit le gouvernail de la barque de Saint Pierre secouée par la tempête. La Pologne persistant dans la voie où elle s'était engagée se rangea tout de suite sous son obédience. Elle le fit d'autant plus volontiers que le roi allemand Sigismond, en montant sur le trône, en 1410, pencha immédiatement du côté de Jean; de telle sorte que les nations chrétiennes se promirent de cette union du potentat du

*) Lenfant, Histoire du concile de Pise I. 3, 33. *) Dlugosz. Hist. III, 592; IV. 116.

Nord avec le pape les résultats les plus heureux, le terme définitif des bouteversements de l'Eglise. Dès l'année de son avènement, Jean s'intéresse à la Pologne et à sa jeune université, ainsi qu*en font foi les actes des archives. Exalté en mai, le 21 juillet 1410, il nomme les conservateurs de la nouvelle institution *), et, le 24 juillet, il en reconnaît les privilèges, les statuts et la dotation maté* rielle *). Il est évident que des relations s*établirent sur le champ et qu'elles prirent aussitôt un caractère positif et net.

Cette année 1410 est mémorable dans nos fastes par la grande défaite des Chevaliers teutoniques; elle marque le moment où, émergeant des brumes du passé, notre pays paraît sur la scène de l'histoire et de l'Europe. C'est sur le champ de bataille de Grunwald qu'il reçut le baptême du sang et conquit le droit d'élever la voix dans la chrétienté. Introduite par des propylées décorées d'étendards teutoniques sur la vaste arène du monde, la Pologne devait, au cours de ce quinzième siècle, si fécond, se signaler par sa puissance, son autorité et ses individualités, avancer hardiment dans la voie du progrès et y marcher de pair avec l'Occident.

Le concile de Pise et ses conséquences n'avaient fait que redoubler les désirs d'unité de l'Eglise. Plus que jamais on continua à débattre les mesures recommandées jusqu'alors comme efficaces, et un nouvel expédient vint même s'ajouter aux anciens: on reconnut à l'Empereur le droit de convoquer le concile. Tous les regards se tournèrent vers Sigismond; n'allait-il pas prendre en main la cause de l'Eglise et la faire aboutir à la solution attendue? N'était-il pas d'ailleurs de son intérêt personnel de remédier à la division de l'Eglise, puisqu'il ne pouvait être couronné empereur à Rome, tant qu'un seul chef

^) Codex dîplom. univ. Crac. I, p. 84.

') Cod. diplom. I, p. 87.

Morawski I.

ne dirigerait le monde chrétien rendu à Tunité. Sigismond, fort pénétré de Timmense étendue de son pouvoir, était en outre tout disposé à en franchir les limites pour empiéter sur le domaine religieux; la qualification d'advocatus ecclesiae qu'à cette époque on ajoutait souvent à ses autres titres flattait son ambition et ses rêves de domination universelle, stimulait cette vanité qu'il montra sans cesse, jusqu'à la fin de sa vie. Inégal et fantasque dans sa conduite, persévérant, mais toujours fantasque dans ses chimériques desseins, il nourrissait les plus vastes conceptions et se grisait aisément des apparences de la puissance, à défaut de la réalité. Les voeux des peuples favorisaient ses sentiments, ses intérêts et ses projets. De concert avec Jean XXIII, il commença bientôt à parler de la nécessité de réunir un concile oecuménique, et, grâce à son entente avec le pape, le 9 décembre 1413 fut promulguée la bulle qui convoquait l'assemblée universelle de Constance.

Les préparatifs furent assez longs ^); aussi le concile ne s'ouvrit-il qu'en novembre 1414. En importance, il dépassa tout de suite le concile de Pise. Ce fut un véritable congrès des nations, une vaste représentation des peuples de l'Occident de l'Europe: l'affluence fut énorme. A Pise, on avait déjà adopté de nouvelles formes et admis aux discussions et aux votes des gens pourvus de grades universitaires; à Constance, on vit un grand nombre de laïques se mêler aux débats et les universités en prendre la direction. Tout ce que J le monde savant ou civilisé d'alors comptait d'éminent se rendit à Constance. A côté de 33 cardinaux, de 5 patriarches et de 300 évêques, Tony vit une foule de princes et de seigneurs, sans compter les

M Ces préparatifs sont bien exposés dans l'ouvrage de Finke: Acta Concilii Constanciensis. Vol. I. p. 169 et suiv.

représentants, souvent fort nombreux, de 37 universités. Une grande oeuvre allait s'accomplir: l'unité de l'Eglise âous un seul pape, la suppression des funestes abus qui en viciaient l'organisation; on élaborait même des projets plus élevés encore et qui ouvraient de très vastes horizons, tels que l'union avec l'Eglise grecque*). On devait «n outre discuter des questions qui depuis si longtemps préoccupaient Thumanité, celle par exemple des rapports -des conciles avec la papauté; et tous les éléments hétérogènes qui de tous les points du monde avaient convergé vers la petite ville suisse allaient se trouver dans l'agitation. Après l'ouverture^ du concile, il y eut durant plusieurs mois, foule de nouveaux arrivants;, une -députation succédait à l'autre et venait augmenter le nombre des délibérants. En raison de la gravité des cir- <îonstances et du caractère européen de l'assemblée, les gouvernements et les institutions tinrent à coeur d'envoyer des représentants du plus haut mérite.

Ce n'est pas ici le lieu de décrire les longues vicissitudes de ce concile. Nous avons l'intention de ne nous occuper que de ce qui a exercé une action quelconque sur les sentiments et les esprits en Pologne, sur le développement de l'université et de la vie intellectuelle de la nation. La Pologne se proposait de soutenir deux ■causes devant le concile; l'une universelle, concernant l'unité de l'Eglise; l'autre qui l'intéressait de plus près, la propagation du christianisme en Orient, à laquelle se rattachaient ses rapports avec l'Ordre teutonique détesté. Il fallait donc choisir des délégués à la hauteur de cette double mission, des hommes cultivés qui joignissent à la connaissance des questions ecclésiastiques celle des affaires courantes polonaises, et pussent représenter dignement leur pays. Dîugosz nous a transmis les noms de ces dé-

*) Sigismond avait déjà débattu ce projet avec Jean XXIII, avant môme léll. Acta concilii Const. I, p. 236.

pûtes ^). En première ligne fut désigné Nicolas Tromba^ archevêque de Gniezno, serviteur éprouvé et fidèle de Jagellon, promu en 1412 à ces fonctions, les plus élevées dans la hiérarchie polonaise, personnage qui, par la politesse et le faste de ses manières, semblait particulièrement qualifié pour être à la tête de Tambassade; il était d'origine bourgeoise, ce qu*on avait tenté de dissimuler en lui donnant plus tard le nom noble de Tromba. Il devait être accompagné par le prince Jean Opolski, dit »le Gk)upillon«, alors évêque de Kujavie. Ce prélat, après avoir tàté du droit à Bologne, avait mené en Pologne une existence assez aventureuse; bon vivant, il aimait les joyeusetés peu convenables à son état, et il joua souvent vis à vis des chevaliers teuton iques un rôle fort équivoque pour un Polonais. Il ne fut sans doute choisi qu'à, cause de son illustre naissance. Jacques de Korzk^^ia Kurdivanowski, évêque de Plock, voisin des Teutoniques, en connaissait parfaitement la politique; c'était d'ailleurs un homme exceptionnellement instruit, «rarae litteraturae«^ écrit DJugosz. Il avait puisé ce savoir à Bologne, où» encore jeune, il s'était particulièrement distingué et avait obtenu des dignités universitaires, telles que le rectorat. D assista au concile de Pise, en 1409. C'est aussi lui qui,, avant la bataille de Grunwald, prêcha en polonais devant les escadrons qui allaient combattre, et leur démontra la légitimité de cette guerre^). Jacques et Tévêque élu de Posen, André Laskary de Gosïawice, complétaient la délégation des dignitaires ecclésiastiques. En même temps qu'eux devaient se rendre à Constance, Jean de Tuliszkow, castellan de Kalisz, et Zawisza le Noir, ))le plus excellent chevalier du royaume», selon l'expression de Dlugosz (IV, 320): miles suae aetatis temporibus in Christia-

») Hist IV. 178.

*) Dlugosz Hist. IV, 16. Quant à son séjour à Pise, voir Lenfant, Histoire du concile de Pise I, 3, 180.

nitate nuUi secundus. Enfin Paul Wlodkowics de Brudzewo, alors recteur de luniversitéi se joignit à eux, en qualité d'envoyé du roi et de Técole jagellonienne ^).

Paul de Brudzewo et André Laskary furent les représentants de la science, dans cette ambassade polonaise. C'est à eux qu'incomba la tàcbe de lutter au con- -cile et d'y défendre les intérêts du roi et du pays. Outre les liens noués entre eux par la parenté intellectuelle et les souvenirs communs des mêmes écoles et des mêmes professeurs, ils étaient encore amis de jeunesse. En les accréditant à Constance, la Pologne y envoyait ses deux plus doctes citoyens- André, fils de Laskary de Goslawice, au blason ))Godziembacc ^), fit sans doute ses études à l'étranger, et débuta dans sa carrière politique, en 1392, par des négociations qu'il conduisit avec les chevaliers teutoniques, étant alors praepositus au chapitre de WlocJawek. Après avoir été promu à d'autres charges ecclésiastiques, et être devenu, en 1397, après Pierre Wysz, le chancelier de la reine Hedvige qui l'avait en haute estime, il se rendit à Padoue, dans les premières années du XV' siècle, afin d'y compléter ses études. Ce séjour en Italie devait avoir pour son avenir de larges conséquences. 11 s'y rencontra, en 1403, avec un autre de ses compatriotes, Paul de Brudzewo, et s'étant perfectionné dans le droit canon, obtint le doctorat, le 22 février 1405'*). En 1411, il avait fait un voyage .à Rome, en compagnie de Zbigniew d'Olesnica, secrétaire

*) Voir aussi au sujet des Polonais qui ont participé au concile, Prochaska «Au Concile de Constance», 1897, p. 13. Les noms polonais sont tellement estropiés dans la Chronique d'Ulrich von Richenthal, qu'on ne peut faire aucun fond sur ces indications.

^) Voir sur lui M. Tabbé Fijalek: Fixation de la chronologie des évoques de Wloclawek. — Przewodnik naukowy, 1894, p. 852.

') Gloria, Monumenti II, 4^31.

du roi, et de Jean éledz^), pour présenter à Jean XXIII,. au nom de Sa Majesté polonaise, Thommage d'obédience et en même temps, porter plainte au Saint-Siège, contre l'Ordre teutonique. Il devait dans la suite jouer plus d'une fois un rôle prépondérant dans les démêlés avec cet Ordre. En 1414, quand mourut Pierre Wysz dont André avait peut-être autrefois suivi les leçons, à Padoue, il succéda à ce prélat sur le siège épiscopal de Posen, et peu après vint siéger au concile de Constance, où il déploya une si brillante activité. Plus tard encore, en 1423,. il fut le seul membre du clergé polonais, au concile de Pavie. ; Cette assemblée qui devait être oecuménique, ne fut jamais reconnue comme telle par l'Eglise, et se termina assez piteusement. Ce fut lui qui célébra la messe solennelle, avant l'ouverture des débats, et c'était encore lui qui présidait la séance, le 22 juin, lors du transfert de la réunion à Sienne. Il fut aussi président de la nation allemande 2). Ce concile qui comptait sur la venue de Martin V, se vit déçu dans son attente. Le pape, froissé par les théories des canonistes qui demandaient la restriction de l'autorité pontificale, se tint éloigné de l'assemblée où on les avait émises. Peu de temps après, André Laskary^ au déclin d'une vie pleine de labeurs et de peines, voulut enfin prendre quelque repos et se retirer au monastère de Melk. Il demanda donc d'être déchargé de son évêché^ mais cette démission ne fut pas acceptée, et il passa ses dernières années au service de la patrie et de l'Eglise. C'est une personnalité fort remarquable à tous égards. Audacieux, peut-être à l'excès, dans ses opinions, il fut, à Constance, un des partisans les plus décidés du conciliarisme^ autrement dit de la suprématie du concile [sur le pape»

^) Sur Jean Sledz, voir Lewicki. Cod. epist. saec. XV. II, p. 47. 2) Voir là-dessus Hefele Conciliengeschichte VII, 390, 392, 406.

Pendant toute sa longue carrière il suivit Timpulsion que lui avaient donnée ses maîtres.

Dans les premières années de V université, Paul Wîodkowicz de Brudzevïro en fut le membre le plus marquant. C'était un décrétiste de premier ordre, et c'est sans doute grâce à lui que cette science domina et éclipsa bientôt toutes les autres, dans la jeune université de Cracovie, comme elle Tavait fait dans la plupart des grandes écoles de l'Europe. Stanislas de Skalmierz, dans un éloge de l'université de Cracovie *), reconnaît au droit canon cette supériorité que, tandis que les autres disciplines donnent des connaissances dans les questions, soit spirituelles, soit] temporelles, il réunit ces deux mondes.... tractât modo de temporalibus, modo de spiritualibus. Cette situation quasi privilégiée de la science des décrets était générale à cette époque. Les canons étaient à la longue devenus la partie essentielle des études sacrées; les plus hautes capacités s'y consacraient; ils assuraient l'accès aux charges les plus élevées, et y conduisaient le plus rapidement. C'était une déviation du véritable esprit de l'Eglise et de la saine doctrine, et mainte fois des sages avaient essayé de réagir contre cet engouement. Dès le Xlle siècle, le fameux Pierre de Blois recommandait de se souvenir que le Christ n'avait pas été prendre André ni Pierre au prétoire. Néanmoins, depuis l'apparition du recueil de ^Gratien, le droit canon fut particulièrement en faveur dans le clergé, parce qu'il était la porte des honneurs et des dignités^); et lorsqu'un maître du moyen âge répète :J dat Galenus opes et Justinianus honores, ce Justinien ne signifie pas le droit romain alors dédaigné, mais avant tout le droit canon. Cette étude en effet avait d'immenses avantages, entre autres elle donnait à des

*) Recommendatio universitatis Cod. bibliot. Jag. 723, p. 413. ') Wessenberg: Die grossen Kirchenversammlungen des 15 und 16 Jahrhundertes, Constanz 1845 I, 378.

roturiers la clé de Bituations autrement inabordables pour ■eux. Aussi les décrétistes parvenaient-ils, au XlVe et au XVe siècle, aux postes les plus en vue, à la pourpre cardinalice même, comme le célèbre François Zabarella^). Dès lors il est aisé de comprendre que cette science ait primé les autres et que l'université de Cracovie ait choisi un canoniste pour la représenter au concile de Constance. Paul Wlodkowicz de Brudzewo eut, le premier à l'uni- Yersité, Tlxonneur exceptionnel de remplir, deux années de suite, en 1414 et en 1415, les fonctions de recteur. Il est possible qu'on l'ait réélu an 1415, pour distinguer particulièrement l'envoyé au concile. Ce qu'il y a de certain, c'est que la nouvelle institution put s'applaudir de son choix et n'eut pas à le regretter.

Ce vaillant décrétiste avait commencé ses études à Prague et y était devenu bachelier es arts, en 1389*)- Nous ignorons à quelle date il obtint la maîtrise; toujours est-il qu'il enseigna en qualité de maître es arts libéraux, en cette même université, pendant les années 13% et 1397 ^). En même temps, afin de parvenir aux •chaires supérieures de la faculté de jurisprudence, il apprenait le droit canon, sous la direction de Maurice Rvacka qu'il mentionne plus tard avec gratitude dans ses écrits. 11 subit les épreuves du baccalauréat en droit, à Prague, ^nl396*). Nous le trouvons ensuite comme écolâtre de Posen à Padoue, où, vers 1404, il continuait ses études de droit, à côté d'un autre Polonais, André Laskary^). Tous les deux purent alors profiter des savantes leçons du fameux décrétiste François Zabarella qui, depuis 1391, se montrait un professeur incomparable, et par ses com-

*) Schulte: Die Geschichte der Quellen und Litteratur des canon. Rechts (1877) II, 459.

') Monumenta univ. Prag. I. 265.

») Ibid. p. 310, 317, 321.

*) Monum. univ. Prag. II. p. 18.

^) Gloria, Monumenti délia universiià di Padova 1, 362 et II, 42$.

mentaires des Clémentines et des Décrétales s'était acquis le glorieux surnom de monarque ou roi des juristes. Ce msutre plaçait Tétude du droit au-dessus de celle de la théologie ^), partageant à cet égard Topinion de son siècle •qui prétendait que »nullus clerious nisi causidicusc Ses principes relativement à la supériorité du concile sur le pape, thèse dont il fut un champion déterminé, furent adoptés par la plupart de ses nombreux disciples. Paul Wtodkowicz obtint donc à Padoue la licence es décrets et s'obligea en même temps à y recevoir les insignes -de docteur. Le manque d' argent ou de temps mit obstacle à Y exécution de cette promesse. Rentré en Pologne avec le titre de licencié en droit canon, il est aussitôt pourvu d'un lectorat des décrétales à l'université de Cracovie. C'est une lettre de Jean XXIII, adressée à Paul, en mars 1411, qui nous révèle ce détail. Dans cet écrit, le pape accède à la prière du maître cracovien, le dispense des engagements contractés à Padoue, parce qu'un voyage dans le but de les remplir eût été trop onéreux. Il lui permet donc de prendre à Cracovie les insignes de docteur, sans tenir compte des dits engagements*^). Evêque de Florence, en 1410, Zabarella est promu cardinal, en 1411. Paul Wîodkowicz rencontra a Constance son ancien professeur revêtu de la pourpre: il y trouva également Maurice Rvacka. Pendant tout le oours de sa longue existence, il ne cessa de témoigner à Zabarella le plus grand respect et la plus vive reconnaissance.

En 1411, Paul est custode de la cathédrale, à Cra- -covie'^); en 1412, il est en Hongrie, comme envoyé du roi Jagellon auprès de Sigismond, choisi comme arbitre entre

') Voir à son sujet Kneer: Dcr Kardinal Zabarella, MiinBter 1891, notamment pag. 14.

*) Reg. later. 147. Joh. XXIII. fol. Ué (découvert par M. Abraham). •'') Cod. écoles, cathedr. Cracov. II, 530.

la Pologne et l'Ordre teutonique. Dans sa niission, il était secondé par des collaborateurs qu'il connaissait antérieurement et qu'il devait bientôt rencontrer à Constance^ André Laskary, Zawisza le Noir, et encore, maître Pierre de Wolfram, licencié es décrets, membre de l'université de Cracovie, qui ensuite se distingua au concile. Cette délégation précéda le départ définitif pour Constance et fut la dernière tentative de conciliation entre les deux voisins.

Paul Wîodkowicz fut -il Tunique porte -parole de l'université au concile? Il est permis de se le demander, si l'on considère que certaines universités eurent une nombreuse représentation; Heidelberg, par exemple, délégua sept professeurs. Peut-être, au début, Cracovie n'envoya-t-elle que son recteur qui, du reste, était en premier lieu plénipotentiaire du roi, et par la suite,, plusieurs de ses collègues dont nous parlerons plus loin,, notamment Pierre Wolfram, vinrent s'adjoindre à lui.

La députation quitta la Pologne, en novembre 1414,. et parvint à Constance, le 29 janvier 1415. De même que César, durant le passage des Alpes, écrivait un traité de grammaire, Paul Wtodkowicz »eundo per viam«, en route pour Constance, méditait et rédigeait ses propositions. Mais sa pensée ne sortit pas de l'actualité: il s'occupa des questions les plus agitées à cette époque, de celles qui passionnaient alors le monde. C'est ainsi que fut composé le livre: »de Annatis« ^).

C'est un des monuments les plus importants, l'une des manifestations les plus caractéristiques de cet esprit d' opposition qui régnait alors partout contre la curie romaine. C'est en même temps l'expression la plus véhé-

*) Monuments du droit polonais V, 299.

mente des doléances, des plaintes de la Poloçrne contre la papauté; c'est enfin Taffirmation du principe de la suprématie du concile sur le pape, principe soutenu par tant d'écrits contemporains et dont on se servait comme d*un bélier pour ébranler l'organisation monarchique de l'Eglise. Paul devait sans doute aux leçons de l'université de Padoue sa critique hardie et serrée, ainsi que sa manière d'envisager la situation. Son professeur, François Zabarella, n'avait-il pas prôné le conciliarisme; et le traité de cemaitre »deschismate« n'avait-il pas contribué puissamment à ce qu'on passât des paroles aux actes, dans le concile de Pise?') Mais d'autre part les influences et les mécontentements locaux guidèrent certainement la plume de l'écrivain polonais. D'ailleurs les récriminations contre l'oppression matérielle de l'Eglise par la curie romaine ne dataient pas d'hier; et l'ouvrage qui s'attaqua le plus violemment à la cour de Rome et proclama, plus énergiquement que Conrad von Gelnhausen lui-même, la suprématie du concile sur le pape, fut probablement écrit par un Polonais, Matthieu de Cracovie^).

Le traité de Paul, si formellement agressif, porte un titre trop étroit: »de Annatis«, car, dans les thèses des premières pages, l'auteur expose toute une série de griefs actuels contre la curie , et c' est sans doute par manque de temps qu'il n'a pu développer que la question des annates. Le point de départ de la dissertation est que, dès l'instant où l'Eglise de Rome est à la tète des autres églises, il faut avant tout songer aux réformes que le concile universel a l'obligation d'introduire »in capite«. Suit l'énumération des sept abus qu'on repro-

*) Kneer: Die Entstehung der konciliaren Théorie, p. 126.

*) De Squaloribus Curiae Romanae. L'auteur en est encore incertain. Cette question mériterait de susciter une monographie, non moins que le «de Annatis» de Paul Wlodkowicz, dont il serait intéressant de connaître les sources.

chait communément à Rome. Le premier c'est que le pape exige, sur les bénéfices qu'il attribue, la totalité ou la moitié des revenus de la première année; qu'il prélève en outre diverses contributions (servitia communia), qu'il en poursuit le recouvrement d'une manière irrégulière, avant même que le titulaire du »beneficium« ait été mis en possession de ce bénéfice. Ces plaintes visent, comme on le voit, les annates si généralement attaquées alors, en France et encore plus en Allemagne, où on ne cessait de réclamer la convocation d'un concile qui les abolirait Cependant les modérés n'allaient pas si loin; ils se seraient contentés de la suppression des excès, et d'une nouvelle réglementation de cet impôt nécessaire, sans lequel le Saint- Siège eût été privé d'une bonne partie de ses ressources *). Paul Wiodkowicz, lui, considère ces redevances comme indignes (non decet) du trône pontifical, et il flétrit les procédés en usage pour les recueillir, comme pernicieux et entachés de simonie'^). En second lieu, l'auteur accuse le pape de ne pas tenir compte du choix des chapitres et de se «réserver» la collation des bénéfices. Ces «réserves papales» qui, surtout depuis le XlII-e siècle s'étaient singulièrement multipliées et étendues^), sont encore le troisième abus contre lequel s'élève Paul Wïodkowicz. Du reste le concile de Constance délibéra sur les restrictions imposées aux pouvoirs ecclésiastiques locaux et s'éleva contre la centralisation papale^). Le qua-

^) Voir Hergenrôther: Kirchengeschichte II, 669 et 691. — Finke Forschungen und Quellen zur Geschichte des Konstanzer Koncils, p. 283. — Finke: Die kirchenpolitischen Verhâltnisse zu Ënde des Wittelalters, p. 7.

*) Tractatus I, p. 304. — Il paraît que Paul avait précédemment écrit un opuscule sur la simonie. — Ce traité est perdu.

") Gross: Lehrbuch des kathol. Kirchenrechts. Vienne 1894, p. 150.

'*) En janvier 1415, parut un mémorial allemand eontre les réserves; Hergenrôther: Handbuch II, 674.

trième usage blâmable est celui des Dexpectatives*, c'est-à-dire des droits accordés par le pape sur des charges non encore vacantes ; Texpectative était en effet interdite par r Eglise elle-même*); néanmoins on la pratiqua de plus en plus, au grand mécontentement de tous. Enfin, cinquième pratique funeste, les dignitaires de Téglise sont déplacés capricieusement et sans justes raisons.

Toutes ces plaintes furent évidemment provoquées par des faits qui s'étaient passés sous les yeux de l'auteur et dont son pays avait eu à souffrir; ce sont des griefs locaux pour ainsi dire, mais les sixième et septième points de la dissertation touchent à des questions plus générales, intéressant l'Eglise universelle. Paul dénonce les promotions au cardinalat qui, mal faites, introduisent dans le Sacré Collège des personnalités inutiles (cardinalium inutilium minus discreta creatio), ce qui, selon l'auteur, est la source de tous les autres maux. Et Ton comprend aisément cette récrimination, puisque c'est aux cardinaux que revient la principale responsabilité du schisme du XiVe siècle, qu'ils rendirent inévitable en abandonnant le pape légitime. Au moment du relâchement général, chacun des compétiteurs à la papauté multiplia les nominations au cardinalat, et les choix ne furent pas toujours très heureux. Aussi, dans tous les ouvrages qui, à cette époque, font appel à la réforme, la rénovation du Sacré-Collège est -elle un des thèmes le plus volontiers débattus*). Au concile de Constance les nuages amoncelés éclatèrent: on voulut enlever aux cardinaux toute ingérence dans les délibérations, et surtout leur en soustraire la direction. En relevant ces torts de la papauté, Paul Wlodkowicz n'était donc que l'inter-

*) Grosse 1. c. p. 123.

*) Finke: Forschungen und Quellcn zur Geschichte des Constanzer Conciis, p. 82.

prête des revendications de tous. Enfin, septièmement, l'Eglise romaine montre une négligence coupable à convoquer les conciles où l'on pourrait se concerter pour réparer les fautes commises; »il faudrait en outre déterminer le mode de convocation du concile, au cas où le pape montrerait du mauvais vouloir à le réunir». C'est ici la théorie môme des »conciliaristes« qui prétendaient que l'initiative du concile oecuménique pouvait être prise en dehors de l'Eglise. C'est celle qu'avait émise Conrad de Gelnhausen dans son epistola concordiae i); celle qui avait poussé les cardinaux dissidents à tenir le concile de Pise.

Si nous nous sommes arrêté longuement aux plaintes que Paul Wtodkowicz formule en tête de son traité, c'est parce qu'elles nous peignent nettement les dispositions des délégués à leur départ de Pologne et nous font connaître les doctrines qu'on proclamait alors du haut des chaires de Cracovie et dont l'écho se répercutait au loin dans la nation. Elles sont en quelque sorte le programme que les ambassadeurs inscrivirent sur leurs étendards en allant à Constance, et pour lequel ils allaient agir et combattre*); elles nous montrent que l'ancien disciple de Zabarella avait marché sur les traces de son maître et avait su gagner des adeptes aux principes professés à Padoue. Si François Zabarella, revêtu maintenant de la pourpre cardinalice, eut à Constance une attitude plus conciliante et plus calme, si l'action de Paul avait surtout une portée spéciale, politique, en revanche André de Goslawice, collègue de ce dernier et disciple, lui aussi, de Zabarella,

^) Voir Wenck dans la Historische Zeitschrift (1896) p. 30.

*) Il conviendrait d'examiner de près les sources du traité de Paul, surtout par rapport aux travaux de Dietrich de Niem. Après le concile, il écrivit, peut-être même encore à Constance, un second traité sur les annates (Monuments du droit polonais V, 305) dans lequel il modifie et précise son opinion au sujet de ces redevances.

représenta à Constance les tendances extrêmes, et en toute circonstance ne manqua pas d'affirmer ses principes radicaux.

Dès l'arrivée de la députation à Constance, Tévèque élu de Posen, André Laskary, se fit remarquer par son talent oratoire. Souvent il prit la parole dans les congrégations, soit en latin, soit en allemand, quoiqu'il ne sût pas bien cette langue, comme l'atteste un témoin contemporain, «Kunde gar bôses teutscha. Mais un prêtre allemand, placé à côté de la tribune ou de la chaire, lui soufflait les mots en cas de besoin ^). Ce fut lui qui souhaita la bienvenue, d'abord à l'empereur Sigismond, puis au pape Jean '). Dans le premier de ces discours, il célébra l'empereur comme maître du monde, médiateur et défenseur de l'Eglise; puis, après avoir déploré le trouble de l'Eglise, les fautes du «lergé et des fidèles, il en vint à la conversion de la Lithuanie, inappréciable service rendu par la Pologne à l'Eglise universelle. A ce propos, il rappela les empiétements de l'Ordre teutonique sur ces régions conquises à la foi, et s'en plaignit amèrement, au nom des Polonais. Dans la harangue adressée au pape, André de Gosîawice exalta l'humilité comme la vertu la plus propre à rétablir la concorde générale: il recommandait au Souverain pontife cette »virtu8 humilitatis«,l lui insinuant ainsi d'abdiquer pour mettre fin à la scission de l'Eglise.

On sait que cette idée de la renonciation des trois papes — et par conséquent de Jean — au pontificat, était rapidement devenue très populaire au début du concile. Aussi Jean XXIII, voyant les difficultés s'accumuler sur sa tête, s'enfuit précipitamment de Constance, le 20 mars 1415. Deux courants se produisirent alors au sein de l'assemblée; l'un modéré auquel se ralliaient la plupart des cardinaux qui, en raison de l'absence du pape, vou-

^) Ulrich von Richenthal: Concilium zu Costnitz.

«) Von der Hardt: Rerum Concilii Const. T. II, p. 169.

laient rester dans l'expectative, l'autre violent, tendant à intenter une action contre le pape, à le déposer, pttis à proclamer l'indépendance et la souveraineté du concile.

C'est au milieu de ce parti avancé que l'évêque de Posen allait se mettre particulièrement en vue. A la fameuse séance du 6 avril 1415, où l'on proclama la suprématie du concile sur le pape et où Ton codifia pour ainsi dire cette doctrine, ce fut André de Gosîawice qui lut les décrets devant la promulgation desquels reculait le cardinal Zabarella ^).

Plus tard, lors du procès qu'on fît à Jean, il fut l'un des commissaires et déploya une activité peu commune qui lui valut une situation prépondérante. On le voit sans cesse honoré de la confiance de son parti qui s'en remettait à lui de la solution des difficultés les plus ardues. En mai 1415, le procès l'absorbe complètement 2); le 26 mai, il est parmi les cinq députés qui vont à Rudolfszell remettre au pape l'acte d'accusation en 54 articles, et le sommer de comparaître devant le concile pour y entendre prononcer l'arrêt^); on sait que cet arrêt fut définitivement rendu le 29 mai et que Jean XXIII fut déposé de sa dignité. Comme on le voit, l'évêque de Posen n'avait pas peu contribué à ce triomphe du conciliarisme.

Quoique le concile lui eut confié plussieurs missions et l'eût nommé commissaire «dans les questions de foi», quoique il eût été chargé, lors du procès de Jean Huss, de visiter le prisonnier dans sa cellule, afin de l'amener à rétractation, André de Goslawice n'en passait pas moins, dans' le camp des modérés, pour un ennemi acharné du Siège apostolique. En juin 1417, le cardinal Fillastre le mentionne parmi ceux «qui tenent occulta concilia et sequuntur regem«, c'est-à-dire au nombre des partisans

') Von der Hardt 1. c. IV, 96.

•) Hardt 1. c. IV, 171 - 236 -- 237 - 263^

') Hefele: Conciliengeschichte VII, 136.

quand même de Sigismond et des conspirateurs contre le Sacré - Collège *).

Aussi, cette même année, lorsqu'on dut délibérer sur les réformes à introduire dans le corps des cardinaux^ ceux-ci exigèrent-ils qu'on écartât des débats ceux qui s'étaient montrés leurs adversaires décidés, »qui notorii erant inimici Romanae ecclesiae et curiae atque cardinaliumcr. Ceux qu'on qualifiait ainsi d'ennemis notoires de l'Eglise, de la Curie romaine et des cardinaux étaient Robert Halam de Salisbury, docte partisan de Sigismond, persistant à demander qu'on procédât à la réforme, avant l'élection du pape, et André, évèque de Posen*). Si le cardinal Fillastre, un des plus conciliants, a employé sans réserve les paroles que nous avons citées, il est évident qu'André de GosJawice, par sa conduite provocante et belliqueuse, s'aliéna les modérés et les cardinaux.

Tous les ressentiments qui fermentaient en Europe avant le concile, trouvèrent en effet en lui un éloquent interprète. Les réformes qu'il désirait tendaient à un bouleversement total de l'Eglise, à une transformation du caractère qu'elle avait eu jusque là. 11 fut un des révolutionnaires de l'assemblée.

Conjointement avec ces controverses fondamentales et d'une portée universelle, d'autres affaires de moindre importance, d'une signification plus locale, furent aussi agitées devant le concile. La Pologne s'y était présentée comme la propagatrice de la religion en Orient; mais cependant, sur ce terrain, ses droits, son action et ses projets se croisaient avec ceux de l'Ordre teutonique qui. en dépit du désastre de Grunwald, se considérait toujours comme l' unique missionnaire de ces lointaines contrées, et vivait avec le royaume voisin dans des

*) Finke: Forschungen etc. 207.

*) Ibid. 217.

Morawski. I. 10

démêlés perpétuels. Des négociations sans cesse rompues et reprises n' avaient abouti à aucun résultat: il s'agissait non seulement de querelles de frontières, mais encore de la délimitation de la sphère d'influence dans ces immenses régions, promises à la civilisation et au christianisme. Le glaive seul pouvait trancher le différend; mais en attendant on cherchait d'autres juges et les sentences que ceux-ci rendaient, loin d'amener la paix, ne faisaient qu'aiguiser les haines et envenimer le conflit. Dès le règne de Lokietek, la Pologne avait soumis sa cause au jugement du pape et de l'empereur, et depuis, ni le temps, ni les arguments n'en avaient hâté la solution. Les deux parties s'étaient présentées devant Sigismond, à Bude, en 1412, pour la dernière fois avant le concile. Les Polonais avaient alors envoyé Laskary de Gosîawice, Paul Vladimiri, Pierre de Wolfram et Zawisza de Garbow, le Noir *). Une expédition contre les Teutoniques fut la conséquence immédiate de ces vains pourparlers. L'intervention du légat du pape, Guillaume de Lausanne, qui pressait la Pologne de porter ses réclamations contre les chevaliers devant le concile convoqué à Constance et lui promettait un arrêt favorable, amena un armistice, conclu le 7 octobre 1414. Un mois après, le 7 novembre, Jagellon donnait à ses ambassadeurs à Constance le plein pouvoir de remettre un compromis entre les mains du pape, de Tempereur, ou du concile ^), Les ambassadeurs venaient pour la plupart d'assister aux conférences en Hongrie, et se trouvaient exactement au courant de l'affaire.

Dîugosz dit que l'arrivée de la députation polonaise au concile mit fin à toutes les calomnies que les chevaliers teutoniques y répandaient contre le roi et la Pologne 3). Cependant il s'agissait ici, non de banales calom-

') Dïugosz Hist. IV. 166.

*) Codex epist. saeculi XV, II. n. 56.

«) Dïugosz Hist. IV, 180.

.nies ni de vagues accusations, mais de principes diamétralement opposés qui bientôt allaient se combattre à Constance.

Le concile en effet ne fut pas seulement une assemblée chargée de rétablir Tordre dans rp]gli8e; il fut en même temps un congrès politique des peuples, dont l'arbitrage devait pacifiquement étouffer les discordes, si préjudiciables à la chrétienté. Etait-ce possible ? — Nous n'avons pas à nous en occuper actuellement; qu'il nous suffise de faire observer que, dans la convocation du concile, l'humanité, excédée de tant de déchirements, fut guidée par l'espoir qu'une ère d'entente et d'amour allait onfin luire pour elle. Au sujet de la contestation pendante entre l'Ordre teutonique et la Pologne, contestation dont Jean XXIII avait jadis promis à cette dernière l'heureuse solution, on nomma, le 11 mai 1415, une commission qui devait examiner les points en litige. Il y entra deux membres de chacune des quatre nations qui composaient l'assemblée, anglaise, française, allemande et italienne. Le cardinal François Zabarella la présidait*).

Nous ne savons ce qui se passa dans cette commission. En revanche nous connaissons assez exactement les actes d'un homme qui consacra toutes ses forces et toute sa science à la question du conflit polono-teutonique devant le concile; nous voulons parler de Paul AVîodkowicz. Des deux disciples de Zabarella, l'un, André de Gosîawice fut mêlé à toutes les controverses ecclésiastiques; l'autre, Paul, après avoit indiqué dans son traité des ))Annates« ce qu'il pensait de l'Eglise, se voua tout entier à la cause de sa nation. Au concile, les Polonais avaient été rangés dans la nation allemande. Voici le cours que suivaient les débats à Constance. D'abord les nations délibéraient chacune en particulier et se communiquaient ensuite mutuellement leurs décisions; dès qu'on s'était entendu pour mettre une question quelconque

») V. d. Hardt IV, 164.

à Tordre du jour, on convoquait la con^égation générale des quatre nations. Si alors les nations approuvaient la motion, on la soumettait à la confirmation définitive de la réunion plénière du concile. Il fallait donc avant tout présenter une proposition à sa propre nation et la faire adopter par elle. Paul Wtodkowicz s'acquitta de cette obligation préalable en rédigeant un premier mémoire »de potestate papae et imperatoris respectu infidelium« ^\ qu*il remit le 5 juillet 1415 à la nation germanique. Il est évident que les Pères de l'Eglise réunis à Constan* ce ne pouvaient trancher des contestations locales, déterminer quels monticules constituaient la frontière entre les adversaires, et quelles bandes de territoire sur les bords de la Vistule il était légitime d'attribuer, soit aux Teutoniques, soit à la Pologne. Paul comprit la difficulté tout de suite et transporta les débats dans la haute sphère des problèmes fondamentaux que les fils de la terre pouvaient cependant mieux trancher que les pères de l'église. D'abord Paul posa nettement ces questions: les infidèles sont-ils privés de tous droits et les chrétiens peuvent-ils arbitrairement envahir leurs domaines, piller leurs biens; est-ce juste de chercher à convertir les payens par le feu et par le sang; le pape et l'empereur peuvent-ils autoriser ces coups de force; enfin quels sont le rapports de ces deux puissances entre elles ? Les points particuliers du litige entre l'Ordre et la Pologne sont entremêlés à ces généralités. Il s'agissait de décider quel serait le grand propagateur du chri» stianisme en Orient, qui aurait le droit de conquête sur ces âmes et sur ces contrées. Les Chevaliers ne renonçaient pas à leurs »Reisen«, à leurs incursions chez les infidèles. La Pologne affirmait que, depuis la réunion et la conversion partielle de la Lithuanie, ces )>Reisen« avaient perdu leur raison d'être, qu'elles étaient d'ailleurs

^) Voir Monuments du droit polonais V, 161.

inadmissibles, même contre des payens, parce qu'il ne convenait pas d'employer Tépée au service de la Croix, Si les Teutoniques s'en référaient aux rescrits des empereurs et aux bulles des papes autorisant leur apostolat, les Polonais contestaient l'authenticité et la lécritimité de ces documents. Comme on le voit, la lutte était ardente, lutte de parole et de plume, où l'existence m^me do l'Ordre teutonique était en jeu.

Le mémoire de Paul Wtodkowicz se divise en deux parties. La première commence par des considérations historiques générales sur l'Ordre. Appelée à défendre la Pologne, cette institution est devenue un instrument de ruine et un péril permanent pour une nation chrétienne. Quia — dit éloquemment l'auteur — quos sibi Poloni pro scuto assumpserant, sua ferocitate conversi sunt sibi in flagellum, gémit Polonia. Du reste l'auteur ne sort pas dans cet exorde des limitas d'une dissertation académique et ne pose aucune conclusion pratique. 11 développe cette théorie que les infidèles ont droit à la vie et au bien être, qu'il n'est pas permis de fondre sur des gens paisibles et de les exterminer. Il dénie, entre autres, aux chrétiens la liberté d'expulser les juifs; »il faut les tolérer, parce que leur loi sert à confirmer la vérité de notre foi (p. 164)« ^). La seconde partie est beaucoup plus intéressante et plus animée. Elle débute par l'examen des rapports de l'empire avec la papauté. Quelques savants ont vu là un anachronisme, l'exhumation d'un sujet vieilli, sans application au présent*). Nous osons être d'un avis

*) Stanislas de Skalmierz avait déjà prêché sur ce thème «de bellis justis». Ce problème occupa beaucoup de canonistes en Pologne, surtout au XVe siècle. Voir Fijaïek, Etudes etc., p. 118.

*) Par exemple Bess dans la Zeitschrift fiir Kirchengeschichtè von Brieger und Bess, 1896, 16 B. p. 397: Die langst nicht mehr aktuellç Frage, wie Kaiserthum und Papstthum sich eu einander verhalten, wird hier mûhsam wieder aufgewârmt.

contraire. Si Paul a soulevé cette question dans son mémoire, ce n'est certes pas sans de graves motifs. Le concile ne s'était-il pas réuni sur l'initiative et ne siégeait-îl pas sous la présidence de l'empereur Sigismond? Et ce prince n'avait-il pas les visées les plus étendues, lui qui tout enivré de sa puissance voulait restaurer dans son ancienne splendeur l'empire des Césars et des Othons? On parlait de lui comme du sauveur du monde et de l'Eglise, rex qui venturus est; et Dietrich de Niem, Dietrich Urye ne trouvaient pas d' expressions assez pompeuses pour célébrer le trône impérial. Ce dernier panégyriste ne disait-il pas que les papes sont réellement les prédécesseurs de l'Antéchrist, parce qu'ils ont tout fait pour abaisser l'imperium depuis Charles IV? D'ailleurs les auteurs allemands contemporains abondent en lamentations sur le déclin de la grandeur impériale et n'hésitent pas à en faire remonter la responsabilité au pape ^). Sigismond lui-même, quelques heures avant sa mort, ordonna qu'on le revêtît du costume d'apparat impérial; et c'est dans la majesté de ces insignes dont la magnificence l'avait ébloui toute sa vie qu'il entendit la messe pour la dernière fois 2). Le retour à l'omnipotence de l'Empire d'autrefois était alors le rêve de bien des esprits; et s'il ne se réalisa pas, c'est que Sigismond fut toujours plus épris des apparences et des dehors que de la réalité des choses. L'auteur polonais pouvait donc redouter ces aspirations; d'autant plus que Sigismond, si vacillant en toutes circonstances, avait souvent montré en faveur des Chevaliers teutoniques une partialité et une bienveillance peu déguisées.

Paul Wïodkowicz, en discutant ces questions, employait les arguments de son maître Zabarella^), entrait

») Finke: Quellen und Forschungen 49. Hergenrôther Handbuch II, p. 670.

*) Voir Lamprecht: Deutsche Geschichte IV, 403.

*) Les rapports entre Paul et Zabarella mériterait une étude sérieuse.

en polémique avec Dante, le grand Gibelin, et son ouvrage »De Monarchia«, attribuait formellement au pape la suprématie sur Tempereur ainsi que «les deux glaives», appelait Tempereur «ministre des affaires temporelles, tenant son pouvoir du pape«.

Après ces remarques générales viennent les propositions pratiques. L'empereur, selon Paul, n'a pas le droit de s'approprier les terres des payens et il ne peut dès lors conférer ce droit à autrui. Les rescrits impériaux qu'invoquent les Teutoniques, n'ont aucune valeur. Plus loin, l'auteur trouve des accents nobles et magnifiques contre les conversions forcées, »quia fides ex nécessita te esse non debetcc (p. 175). Il attaque ensuite les ï>Reisen« des Chevaliers. Dans la dixième »quaestio« (p. 179), il aborde un point fort délicat, à savoir le reproche généralement fait aux Polonais d'avoir eu à Grunwald des auxiliaires payens qui avaient facilité la victoire. Paul en montre l'inanité, en s'appuyant sur des exemples tirés de la Bible: il cite l'alliance des Macchabées avec Rome et il avance même cet argument assez bizarre que »pour la protection des produits du sol, nous avons recours aux incantations (ars mathematica) réprouvées par les deux Testaments».

Le jour suivant, 6 juillet, Paul remit à la nation germanique 52 conclusions, en grande partie tirées de son mémoire et réfutant principalement les assertions du cardinal d'Ostie, Henri de Suse, qui prétendait que, depuis la venue du Christ, les chrétiens ont tous les droits sur les infidèles. L'auteur s'efforce de formuler ses propositions d'une manière tout à fait objective et d'un ton très calme. Il se défend de vouloir blâmer ou off*enser qui que ce soit; il déclare qu'il parle, non comme )>ambasssadeur« du roi de Pologne, mais comme «docteur», afin que le saint concile dissipe les doutes et extirpe les erreurs.

Ce qui frappe en effet, et dans le mémoire et dans les thèses qui y sont jointes, c'est la sobriété du langage.

Si l'on considère que les controverses duraient depuis longtemps déjà et avaient aigri les esprits, qu'elles allaient même se déchaîner avec fureur et injures, on ne peut refuser cet éloge à Paul Vladimiri. Même en rappelant Grunwald et l' écrasante défaite des Chevaliers teutoniques, il s'abstient de toute forfanterie, de toute vanité et ne se laisse pas aller à rabaisser l'ennemi vaincu.

Ces deux écrits furent donc communiqués, aux membres du concile. Néanmoins ils ne furent suivis d'aucune conséquence immédiate, et il ne pouvait d'ailleurs guère en être autrement.

En mettant au premier plan la question de l'importance du pouvoir impérial, et en essayant d'en déterminer l'étendue et les limites, Paul irrita le roi Sigismond. Celuici eût voulu prendre en main l'arbitrage du différend de la Pologne avec l'Ordre et exercer ses droits souverains. C'est pourquoi bientôt après, vers la mi-juillet 1415*), Sigismond manda auprès de lui les représentants de l'Ordre ainsi que ceux de la Pologne, et, en présence de beau- <30up de membres du concile, demanda aux Polonais s'ils reconnaissaient la suzeraineté de l' empire d'Allemagne 2). Cette demande ne pouvait que mettre les interpellés dans une situation très difficile vis-à-vis de Sigismond, puisqu'ils ne pouvaient donner et ne donnèrent pas de réponse affirmative, et Sigismond, très susceptible en cette matière, en fut blessé au point, qu'il fit alors à. l'Ordre la promesse péremptoire de le soutenir désormais. Cette question rappelle celles des pharisiens de l'Évangile — consilium inierunt, ut caperent eum in sermone. Il est aisé de deviner quels furent les pharisiens qui tendirent ce piège.

En attendant, les événements se précipitaient au concile. Grégoire XII abdiqua le 4 juillet 1415; quelques

') Au sujet de cette date voir Prochaska: «Au Concile de Conslance» p. 21. Le même: Codex Vitoldi p. 322.

') Caro: Geschichte Polens III, 466.

jours après Huss monte sur le bûcher, et le 18 juillet, Sigismond quitte Constance, pour aller arracher à Benoit XIII sa renonciation. Le 28 novembre, arriva à Constance une députation de Samogitiens nouvellement convertis: c'était une vivante confirmation de Tapostolat de la Pologne. En même temps parut une nouvelle ambassade polonaise sous la conduite du castellan de Kalisz, Jean de Tuliszkôw, avec une missive royale, où le souverain parlait de ses projets et de ses efforts pour convertir ses sujets payens, &e plaignait des envahisseurs «habitués à Tentraver dans la propagation de la foi catholiques, disait qu*il faisait et ferait tout pour détourner de la Hongrie les incursions des Turcs, et repoussait du même coup les calomnies de «eux qui accusaient la Pologne de s'entendre avec les Ottomans^). Ces aemuli nostri que le roi inculpait ainsi, -c'étaient évidemment les Chevaliers teutoniques. Pendant les délibérations du concile, la querelle entre l'Ordre et la Pologne ne cessa de couver sous la cendre, non toutefois sans projeter souvent de vives étincelles. Le 13 février 1416, la lutte entra tout à coup dans une phase plus bruyante. Ce jour-là, les envoyés saisirent la congrégation en séance de leur plainte contre l'Ordre; Augustin de Pise et Pierre de Cracovie se firent les interprètes des doléances de leur pays. Ce Pierre Wolfram, de Cracovie ou de Léopol, était professeur à l'université jagellonne et descendait, en cette occasion, pour la première fois dans l'arène. Il renforça les rangs du bataillon polonais au concile et y déploya bientôt une extrême activité. Nous le retrouverons sur notre route. A la démarche des Polonais, les Chevaliers teutoniques répondirent par une réfutation devant les congrégations des 23 et 24 février'^). On n'aboutit à aucune solution. Finalement Sigismond fit comparaître les deux parties devant lui à Paris, où, en avril 1416,

') Von der Hardt IV, 546-552.

2) Hardt IV, 606, 6U.

intervint un compromis: Ton convint d une suspension d'hostilités qui devait durer jusqu'au 12 juillet de Tannée suivante. C'est aux luttes de cette époque que se rapporte le traité de Paul Wlodkowicz ^) intitulé: Causa inter reges Poloniae et Cruciferos coram concilie Constantiense ex parte Polonorum dicta A. D. 1416. C'est une dissertation à la mode scolastique, où il soutient que les privilèges des Chevaliers teuton iques sont illégaux et que c'est illégalement qu'ils occupent le territoire des infidèles, qu'ils les font périr. L'auteur argumente ici avec beaucoup plus de passion que dans son précédent écrit sur le pouvoir du pape et de l'empereur. Il est visible qu'avec le temps les esprits s'étaient échauffés. Les calomnies lancées contre le roi qu'on accusait d'être revenu au paganisme (relapsus, p. 118) et de pactiser avec les ennemis de la chrétienté exaspéraient les Polonais. Aussi Paul traite-t-il les chevaliers d'hérétiques, il parle de la ))secta Prussiana« (p. 86 — 87) et invite le concile à étouffer cette hérésie, comme il a étouffé celles de Huss et de Jérôme (p. 90). «Car ce n'est pas une cruauté que de châtier les crimes au nom de Dieua. Ce traité soulève un coin du voile qui dérobait à nos regards le champ de bataille où la mêlée devenait de plus en plus ardente. Il trahit en même temps la tendance néfaste de transporter la politique sur le terrain religieux. En cette circonstance la confusion provenait du

') J'attribue sans hésitation ce traité à Paul. Zabarella, cardinal de Florence y est très souvent cité. La publication qu'on en a faite dans les «Lites ac res gestae Cruciferorum» 66 — 147 porte d. III. Fran. Gard. Florentius (p. ex. p. 82) ou bien d. in Fran. Gard. Flor. (par ex. p. 134) ce qui est absolument erroné; il faudrait: Dominus meus Franciscus Gard. Flor., comme Paul a l'habitude d'appeler son maître dans les traités qu' il a incontestablement écrits (par ex» Monum. du droit polonais V, 168). D' ailleurs nous trouvons aussi dans les Lites, p. 117, 140, une citation plus correcte d. m. Gard. Il y a du reste dans l'ouvrage dont nous parlons des passages entiers, tels que le chapitre sur la monarchie, p. 140 — 1, qui sont identiques dans le mémoire: De potestate papae, Monum. V, p. 170.

caractère du tribunal, qu'on avait niai choisi pour y évoquer cette cause. De là cette erreur qui, comme nous le verrons, eut une influence décisive sur les actes des Polonais à Constance et y faussa leur situation *).

Sur ces entrefaites, le concile adressa à la Pologne et à l'Ordre teutonique un appel à la concorde et au respect de l'armistice conclu à Paris par les soins de Sigismond. II est probable que Pierre Wolfram porta ce manifeste en Pologne. En septembre parvinrent à Constance les réponses du roi, du grand-maître de TOrdre, et un mémoire de l'université de Cracovie. C'est à ce même Pierre Wolfram qu'on confia les missives polonaises; ce fut lui, licencié es décrets, chantre de l'église de Notre-Dame à Wislica, et membre éminent de l'université (membrum notabile; qu'on chargea de les remettre au concile *). Ce personnage qu'on fait tour à tour originaire de Cracovie ou de LéopoU allait maintenant jouer au concile un rôle de plus en plus marquant. En 1416 et 1417, c'est lui qui donnait lecture des écrits arrivés à Constance, fonction précédemment remplie par André de Gostawice ^). 11 avait autrefois suivi les leçons de décrets et obtenu la licence en droit canon à Bologne, vraisemblablement vers 1412*). Cette même année il fait partie, d'après Dtugosz, de l'ambassade chargée d'aller à Bude régler les questions pendantes entre la Pologne et les Teutoniques '^j. Il se montra de bonne heure à Constance, quoique les auteurs ne le mentionnent pas au nombre des délégués désignés à l'origine

^) Le 27 juin 1416, le procureur de l'Ordre écrivait au grandmaître, de Constance: so habt ir wol vernommen von den 50 conclusionibus oder Artikele die die Polenn dem Concilie haben vorgegeben. Bess suppose que ces articles ont été ajoutés au traité a Causa etc.» et communiqués en juin aux nations. Zeitschrift fur Kirchengeschichte (Brieger-Bess) 16, 403.

«) Voir Hardt IV, 868 et 873.

») Hardt IV, 998, 1012, 1103, 1107, 1112, 1115.

*) Catalogue des manuscr. de la bibl. Jag. n. 395.

'^) Dîugosz IV, 166.

pour le concile. Nous rencontrons en effet, dès le 5 mai

1415, »Petrus de Lainburga« (Lemberg-Léopol) parmi les députés de la nation germanique *). Est-ce l'université qui Tavait envoyé; avait-il été mandé d'autre part? Toujours faut-il noter que, conjointement avec Paul Wlodkowicz, il y eut au concile presque à ses débuts un second représentant de l'université de Cracovie, »membrum notabile«, •comme s'exprimait la grande école dans le mémoire qu'elle adressa à l'assemblée. Dans le second semestre de

1416, le roi et l'université lui ont remis le soin de leurs intérêts à Constance ^). Pierre Wolfram présenta au concile les messages du roi et de l'université '). Dès lors il y est très en vue et y fait preuve du plus grand zèle.

Les deux documents polonais parvinrent à destinalion en septembre 1416. Le roi donnait l'assurance qu'il observerait la transaction négociée par Sigismond avec le plus fidèle respect; il recommandait ensuite la Samogitie à la protection et à la sollicitude du concile, et il affirmait que, n'eût été la continuité des guerres et des troubles, ce pays, ainsi que ))les autres nations de rite grec«, serait entré dans le sein de l'Eglise romaine. Le mémoire de l'université est fort curieux: il nous révèle l'état des esprits et les courants qui régnaient alors parmi les maîtres de Cracovie.

Dès le début perce une certaine animosité contre l'ancien gouvernement pontifical. L'université affirme que Jagellon ne rompra pas l'armistice conclu par Sigismond et si expressément préconisé par le concile. Si le roi a

*) Hardt IV, 160.

*) Hardt IV, 871, 873.

*) Codex epist. saec. XV, T. II, p. 81 (notes). Il est possible qu'il les eût rédigés lui-même. Comme Wolfram se trouvait à Constance en 1415, on est en droit de supposer qu'il retourna en Pologne en 1416, et qu'après un court séjour il se rendit de nouveau au concile.

tenu compte »des admonestations du Saint Siège quoiqu'elles fussent souvent blessantes^, à plus forte raison acceptera-t-il les avertissements du concile «qui représente non seulement la justice apostolique, mais celle de r Eglise catholique elle-même«. Puis TAssemblée est invitée, en termes imagés et fleuris, à opérer énergiquement la réforme de TEglise; on loue les arrêts rendus contre Wiclef, Huss et Jérôme de Prague. Si leurs partisans osaient se montrer en Pologne, leurs dogmes leur vaudraient »la même auréole de feu« qui a couronné leurs maîtres à Constance.

L'université incite plus loin le concile à combattre sans merci les iniquités du clergé, la simonie et l'ambition qui mendient à la Cour pontificale faveurs et dignités; elle flétrit ces prêtres «qui se rendent à Rome en quête de charges ecclésiastiques, comme des trafiquants vont au marché». En présence de tant de clercs apathiques ou étrarés, on recommande au concile les maîtres et les docteurs «qui réveillent avec les trompettes de l'écriture les pasteurs assoupis et les arrachent à leur indolent sommeil, qui consacrent leurs veilles à un labeur ininterrompua. Suit un éloge enthousiaste des universités «qui transforment les fils de la terre en tîls de la lumière«, de ces Marthes qui «s'embarrassent du soin de bien des choses« et, par leur enseignement, tirent les humbles de la poussière pour les égaler aux princes et même parfois les élever au-dessus de tous les grands d' ici-bas. Ces expressions peignent bien toute la superbe scientifique de ces institutions qui jouissaient alors d'un si grand prestige dans le monde. Cette pièce curieuse se termine par une supplication au concile de donner à l'Eglise, après la réalisation des réformes, un pape selon le coeur de Dieu et l'inspiration du Saint-Esprit, père et guide- du troupeau du Seigneur.

La réponse du concile à ces objurgations ne con-

tient que des banalités élogieuses et des encouragements à persévérer dans la répression de Thérésie ^).

Sur ces entrefaites, un incident en apparence insignifiant, prêta à la lutte de TOrdre teutonique contre la Pologne un caractère plus strictement personnel, mais non moins violent. Le 6 avril 1416, Sigismond prorogea la suspension d'armes entre les belligérants jusqu'au 12 juillet 1417. Il avait réuni auprès de lui, à Paris, les représentants de la Pologne et de TOrdre teutonique. En quittant Constance, il avait emmené une suite fort nombreuse: seize prélats ou docteurs et une escorte de 4000 cavaliers qui raccompagnaient **). D'après Dîugosz, il fut rejoint à Paris, où il s'était arrêté à son retour d'Espagne, par Nicolas Tromba, archevêque de Gniezno, Jean de Tuliszkôw, castellan de Kalisz, et Zawisza le Noir, de Garbôw *). C'est sans doute devant ces envoyés polonais que fut renouvelée la trêve, en avril 1416. Tromba ne tarda pas à revenir à Constance, où nous le retrouvons, le 8 mai, à la séance du «oncile *). Il semble toutefois que l'archevêque de Gniezno se soit plus tard une fois encore rendu à Paris, car Schelstrate note que, dans le cortège du roi Sigismond, à sa rentrée a Constance, le 27 janvier 1417, se trouvait aussi Nicolas Tromba^). L'archevêque qui, au témoignage de DJugosz, se fit remarquer au concile par la splendeur de ses réceptions % exerça à Paris une fastueuse hospitalité. Dhigosz en parle en ces termes^): «Pendant le séjour du roi

*) Codex epist. saeo. XV, T. II, p. 80.

*) Hefele, Conciliengeschichte VII, 231.

») Dïugosz Hist. IV. 199.

*) Hardt IV, 731.

*) Tractatus de sensu et auctoritate decretorum Gonst. Concilii: Rome 1686 et v. d. Hardt IV, 1091.

«) Dïugosz Opéra IV, 198.

') Opéra IV, 199.

Sigismond à Paris, Nicolas, archevêque de Gniezno, voulant répandre le renom du roi et du royaume de Pologne, offrit un banquet pompeux et magnifique pendant le carême^); il y invita et traita avec largesse tous les maîtres, docteurs, étudiants et quelques autres membres de l'université de Paris, ce qui excita beaucoup d'admiration». Suit un renseignement plus important: «Pendant le repas, les plus anciens docteurs de la dite université remirent à l'archevêque un livre contenant un pamphlet contre le roi Ladislas Jagellon, oeuvre du dominicain Jean Falkenberg<(.

Telle fut l'origine d'une affaire qui occupa longtemps les esprits. Le libelle de Falkenberg arriva donc à Constance de Paris. C'est d'ailleurs ce que constatent encore d'autres sources. Cependant il n'est pas inadmissible que l'archevêque n'ait été mis en possession de cet écrit que lors de son second séjour à Paris et ne l'ait apporté à Constance qu'en janvier 1417*).

Jean Falkenberg était originaire de la Nouvelle Marche. Après avoir terminé ses études ecclésiastiques à Kamien, il passa quelque temps dans un monastère de Cracovie, puis retourna dans sa patrie d où il se rendit à Paris. Enfin, c'est en 1415 qu'il vint probablement à Constance. Cette existence si mouvementée cadre fort bien avec la mobilité de son intelligence et l'ardeur de son tempérament. Particulièrement enclin aux polémiques, partout où il passa il s'attaqua à des personnalités marquantes, laissant libre carrière à son naturel batailleur et passionné. En Pologne, il avait pris à partie l'évêque de Worms, Matthieu de Cracovie, dénonçant comme. hérétiques certaines opinions de ce prélat; à Constance, il s'enhardit

*) lielativement à l'inexactitude de cette date, voir Proohaska: «Au concile de Constance», p. 89.

*) C'est ce que suppose Bess, p. 408 et suiv. de la dissertation que nous avons déjà citée.

jusqu'à écrire contre Gerson et Pierre d'Ailly, autorités révérées qu'il traite avec le plus offensant dédain ^).

Les impressions rapportées de Cracovie furent peutêtre pour quelque chose dans la diatribe qu'il écrivit contre les Polonais; mais la défaite des Chevaliers teutoniques à Tannenberg, la voix du sang qui coulait dans ses veines et qui inonda ce champ de bataille, l'excita avant tout à, prendre la plume. C'est dans les années 1410 à 1413, c'est à dire à un moment très rapproché de ce désastre et de cette humiliation qu'il composa son livre.

Nous connaissons par un résumé étendu qu'en donne Dlugosz cet écrit dont l'original a été perdu, détruit 2): il est enflammé de la plus venimeuse haine. L'auteur affirme d'abord que les Polonais sont des payons, adorateurs de l'idole Jagell; que la nation et le roi, malgré le baptême, restent plongés dans l'idolâtrie et sont retombés dans leurs anciennes croyances et superstitions. C'est là le fond de son réquisitoire et son plus grave chef d'accusation. Recherchons à quels mobiles l'auteur obéit en injuriant avec tant de rage un peuple et son souverain. D'abord comme nous l'avons dit, nous devons faire entrer ici en ligne de compte un ressentiment sans bornes alimenté par le désastre de Grunwald, une colère aveugle qui sème au hasard les calomnies et les outrages. Mais nous n'en devons pas moins nous enquérir des raisons spécieuses qu'il allégua pour justifier son agression, nous placer sur le terrain qu'il choisit Le grand nombre des payons qui^ à cette époque, passèrent à la foi chrétienne a pu porter Falkenberg à ces généralisations osées, et le nom de Jagell, considéré comme l'appellation d'une idole lithuanienne, lui fournit le prétexte de sa sortie contre Jagellon.

D'un autre côté, l'auteur du pamphlet s'autorisa pour jeter l'invective à la face de toute la nation, de ce qu'à

*) Wiszniewski, Histoire de la littérature polonaise III, 184:. «) Opéra IV, 213.

Grunwald, lors de la »magna clade8«, des Lithuaniens et des Tatars payens avaient combattu dans les rangs polonais. Il déduit de ces prémisses des conclusions très étendues. Il vomit des imprécations contre les Polonais, demande cyniquement l'extermination de »ces chiens impudents qui sont revenus dans les fanges de Tincrédulité«. Il faut les tuer, les tuer tous, avec Tespoir certain d'une récompense céleste; il faut pendre leurs princes et leurs chefs à de honteux gibets, où on les laissera exposés aux rayons brûlants du soleil. Il prêche la guerre sainte contre tout ce qui est polonais, somme Dieu de guider les escadrons des meurtriers et de leur dispenser toutes les couronnes.

Au cours de l'antagonisme qui avait agité les deux puissances voisines, jamais de telles paroles n'avaient été prononcées, jamais n'avait éclaté explosion d'une haine si folle. L'anéantissement de tout un peuple a rarement dans rhistoire été réclamé avec une si farouche effronterie. Les rivalités séculaires du monde slave et du monde germaniques produisirent ce fruit empoisonné. Mais il est heureux que la Pologne n'ait pas à se reprocher cet horrible cri de rage. Il fut l'écho d'un long travail accompli dans les âmes, travail qui n'a pas encore été analysé dans toutes les étapes de son expansion.

Dans les luttes qui, au centre de l'Europe, se poursuivaient, d'une part entre les Allemands gravitant vers l'Orient, et de l'autre, les Slaves, le poste le plus menacé c'était la Bohème au premier rang, au second la Pologne. Aussi est-ce de Bohème que partit le premier signal du péril allemand menaçant le monde slave et l' appel à l'union pour la résistance. En 1278, à la veille de son entrée en campagne contre Rodolphe de Habsbourg^ Ottokar II, roi de Bohème, adressa aux princes polonais une proclamation où étaient affirmées les affinités

Morawski I. |j[

slaves et dénoncé V ennemi commun *). Il invoquait leur appui «parce que, disait- il, nous sommes pour vous et vos terres un solide rempart; s'il croule, les plus grands dangers vous menacent, car Y avidité insatiable de nos ennemis ne se contenterait pas de votre assujettissement, mais s'emparerait de vos biens et vous soumettrait à la plus insupportable tyrannie. Quels seraient alors les tourments que les Teutons infligeraient à une nation exécrée; sous quel joug pesant ne vous faudrait-il pas courber le front«!

C'est ici la première manifestation du sentiment de solidarité entre les peuples slaves; vain bruit qui s'éteignit sans résultats, sans effets appréciables. En Pologne, il est vrai, la conscience nationale ne tarda pas à s'éveiller en face de l'invasion toujours croissante de l'élément allemand dans le pays. Dès 1283, l'archevêque de Gniezno, Jacques Swinka prend en main l'étendard des revendications patriotiques. Il n'y eut peut-être pas en Pologne au moyen âge d'homme qui comprît mieux la situation de sa patrie, et eût à un tel degré le souci de la personnalité polonaise, d'homme qui aperçût et prévît si nettement le danger de la prépondérance des Allemands dans les villes et les couvents de la Pologne. Lorsque, à l'occasion des solennités du couronnement, à Gniezno, en 1300, l'évoque Jean de Brixen prononça, en présence du roi Venceslas, une harangue latine que tout le monde trouva fort belle, l'archevêque éwinka dit en riant: «Il ne parle pas mal pour une tête de chien et un allemand « ^). Au fond, ce sarcasme trahissait l'aversion implacable que tous les actes de cet évêque faisaient d'ailleurs ressortir. Au synode de Lenczyca, en 1285, il avait obtenu l'adoption de plusieurs

*) Stenzel, Scriptores rerum si les. II. p. 479.

*) Iste optime praedicasset, si non caninum caput et Teutonicus esset.

Voir Abraham, Affaire Muskata. Comptes rendus de l'Académie des sciences de Cracovie. Série II, t. V, p. 146.

statuts qui font le plus grand honneur à sa compréhension politique et témoignent de sa sollicitude éclairée pour sa nationalité et sa langue. «Nous enjoignons, pour le maintien et le progrès de la langue polonaise — lisonsnous dans le texte des statuts — qu'aux écoles cathé- -drales et conventuelles on n'installe comme recteurs que des gens qui connaissent bien le polonais et soient en état d'expliquer aux enfants les livres écrits en cette langue»*). En même temps on se prononça catégoriquement contre les monastères qui ne voulaient pas accueillir de Polonais; on les menaça de la perte de leurs bénéfices dans 3e cas où de pareils agissements viendraient à se renouveler.

Après le synode de Lenczyca, l'archevêque adressa encore de cette ville une plainte à ce sujet à Rome; il y <;ite notamment les Franciscains allemands qui s'étaient multipliés en Pologne et excluaient les Polonais de leur ordre*). Dans cette lettre, Jacques éwinka déplore en général les envahissements allemands, le nombre sans cesse accru de leurs colons «qui accaparent les villages et autres localités dont sont dépossédés les Polonais», les procédés hautains et vexatoires de ces nouveaux venus visà-vis de la population locale. C'est donc dans les provinces occidentales de la Pologne, où la pression de l'élément germanique fut la plus forte, que les Slaves firent entendre le premier cri d'alarme si éloquent. Depuis cette époque il devait se perpétuer à travers les siècles, et, ce qui est encore plus important, les actes allaient s'y joindre.

Le grand restaurateur de la Pologne, Ladislas Lokietek, se vit contraint d'imposer par l'épée le respect de son autorité aux colons allemands qui, dans les villes telles que Posen et Cracovie, lui résistaient ouvertement. La rébellion des bourgeois de Cracovie, sous leur bourgmestre Albert, en 1312, mit en pleine lumière la «rabies furoris

*) Codex diplomatique de la Grande Pologne I, 511. «) Ibid. p. 574

Teutonici«, ainsi que s'exprime un chroniqueur du moyen âge ^). Lokietek marchait de concert avec l'archevêque de Gniezno: tous deux étaient également préoccupés de secouer la torpeur mortelle dans laquelle s'éteignait l'esprit national. Aussi la jalousie et les inquiétudes des chevaliers teutoniques commencèrent-elles à se faire jour et à grandir à partir de ce moment. Les querelles et le tumulte des armes remplissent tout le XlVe siècle; la pensée qu'il faut »exterminare ydioma Polonicum« *) est la cheville ouvrière de toutes les intrigues, de toutes les agressions. Enfin, lorsque la Pologne se tourne vers l'Orient et s'unit à la Lithuanie, les craintes de l'Ordre teutonique aug* mentent encore et la «rabies furoris Teutonici« parvient à ce paroxysme qui déborde dans le factum de Jean Falkenberg.

Cette affaire détermina presque toutes les démarche» de la délégation polonaise dans la dernière période du concile; elle modifia fâcheusement 1' attitude des députés. Ils essayèrent de grossir un incident évidemment secondaire, préoccupation qui rapetissa et faussa leur activité. Le concile fut saisi de la cause: il était en effet une sorte de congrès politique. Par égard cependant pour sa qualité prédominante d'assemblée religieuse où siégeaient des ecclésiastiques, les Polonais apportèrent tous leurs efforts à donner au procès un caractère religieux, à faire une hérésie religieuse de ce qui n'était qu'une hérésie politique ou internationale. L'énergie des^ envoyés polonais s'épuisa dans les disputes et se détourna des problèmes autrement vastes et graves, dont la solution eût apporté à leur pays plus d'avantages et de gloire^ Si le concile de Constance, par sa division en nations, con-

*) Monum. Poloniae II, 815 (Annales du chapitre). *) Ibid.

tribua notablement à réveiller le sentiment des particu* larismes et des antagonismes nationaux^), ce conflit polono-teutonique ne fit que jeter de T huile sur le feu et creusa plus profondément encore Tabîme entre l'Occident germanique et le monde slave.

Au commencement de Tannée 1417, les Polonais réitérèrent leurs doléances contre l'Ordre, tant au sujet des contestations de frontières que de Tincompatibilité des principes *). Puis, les 8, 9 et 10 février, on engagea le procès contre Falkenberg »). Une commission fut aussitôt choisie pour examiner TafTaire, et le concile appela le cardinal Zabarella, entre autres, à en faire partie. Dtugosz rapporte *) qu'on reconnut le livre de Falkenberg comme «mensonger et erroné», »falsus et erroneus«, et lui-môme comme hérétique. Cela s'accorde sans doute avec la vérité, en tant qu'il s'agit de la commission. Mais lorsque Dîugosz ajoute que, par l'intervention de Nicolas Tromba et d'André Laskary, Falkenberg fut emprisonné pour toute la durée du concile, il n'est pas précisément véridique. Falkenberg fut certainement jeté en prison, lors des poursuites qui lui furent intentées; mais on le relâcha dans le courant même de l'année 1417. Dlugosz n'est pas non plus fort exact quand il avance que l'arrêt de condamnation fut rendu au nom de tout le concile. Il n'y eut pas à ce sujet unanimité dans les nations % en sorte que l'arrêt ne fut pas soumis à la confirmation du concile en séance publique. Falkenberg lui-même en appela de la rigueur de cet arrêt de la commission, et, lorsque l'affaire fut évoquée

^) Voir Pastor: Geschichte der Pâpste I, 168. — Lamprecht: Deutsche Geschichte IV, 409.

*) C'est sans doute ât ces questions qu'ont trait les articles polonais publiés dans les «Lites ao Res gestae» III, 147—162. Voir Codex epistolarum Vitoldi éd. Prochaska, p. 1001.

®) Bess. 1. c. p. 411.

*) Dîugosz, Opéra IV, 200.

*) V. der Hardt IV, 1552.

devant les nations, il supplia les juges de la section germanique de ne pas obtempérer à Tavis des juges des autre» nations, mais de se prononcer d'après leurs propres informations. La nation allemande accueillit favorablement cette demande et le professeur de Vienne, Nicolas de Dinkelsbtihl^ se signala, en cette occasion, par son zèle à servir les intérêts de Falkenberg. En définitive, la sentence de la commission fut mitigée, sans être néanmoins mise à exécution, puisque Falkenberg fut rendu à la liberté^).

Le résultat atteint fut donc très médiocre. On condamna le pamphlet comme »erroné«, tout au plus peutêtre comme suspect d'hérésie, i>haereticalis« ^), mais non comme hérétique, et cette condamnation ne fut pas approuvée en séance plénière. On pouvait s'attendre d'avance à ce qu'un ouvrage contenant d'aussi monstrueuses propositions fût blâmé par les membres du concile. Les Polonais néanmoins désiraient et espéraient une flétrissure plus accablante: ils furent amèrement déçus. Aussi, en dépit de l'arrêt de la commission, la lutte repritelle de plus belle. En réponse au traité sur le pouvoir impérial et papal, écrit en 1415, par Paul Wïodkowicz, Jean Falkenberg publia, vraisemblablement vers le milieu de 1417, un second pamphlet sous le titre de: Liber de doctrina potestatis papae et imperatoris ^). La polémique s'élança du coup au sommet des spéculations juridico-politiques, et, en même temps retomba dans les bas-fonds des sentiments haineux. Ici, Falkenberg adoucit peut-être un peu la brutalité sauvage de son premier traité, blâmé par les membres du concile; il ne préconisait plus ouvertement le meurtre et le carnage, mais il

^) Voir Bess dans la «Realencyklopâ^ie fur protest. Théologie» (Herzog-Hauck), article: Falkenberg. M. l'abbé Henry Likowski travaille à élucider le procès lui-même d'après les documents conservés à Bàle.

») Dlugosz IV, 214.

■) Monuments du droit polonais V, 197.

n en avait pas moins les mômes tendances. Il affirme de nouveau en effet, que le roi de Pologne et les princes de ce pays sont de faux chrétiens, que le roi doit perdre sa couronne et son pouvoir, parce qu*en véritable hérétique il triomphe des chrétiens avec l'aide des payons, parce que le crime de l'assassinat de Saint Stanislas retombe sur la Pologne entière! Et, prétend Técrivain, on ne saurait considérer comme chrétiennes ces foules que le roi fait baptiser en masse, comme du bétail, sans aucune connaissance préalable de la religion. En outre, Falkenberg discute point par point la doctrine de Paul sur les rapports du pape et de l'empereur, et, à ce propos, il exalte le pouvoir impérial, flatterie qui ne pouvait manquer de toucher Fambitieux Sigismond. Il dit expressément que, dans les choses temporelles, le monde entier est soumis aux ordres de l'empereur, représentant et successeur du Christ sur la terre. C'était en opposition directe avec la doctrine de Paul WJodkowicz que Falkenberg qualifie de docteur en droit non divin, mais papal, wlegis doctor non quidem divinae sed papalis<(, parce que Paul avait donné au pape la primauté sur l'empereur *). En dernier lieu, le pamphlétaire agite aux yeux des Allemands le terrifiant épouvantail de l'invasion slave imminente. Il raconte que le grand-duc de Lithuanie, Witold, enivré de sa victoire sur les Chevaliers teutoniques, s'est un jour vanté qu'il abreuverait bientôt ses chevaux dans le Rhin*). L'auteur comptait assurément que cette menace finale ferait le plus foudroyant efïet. C'est pour la première fois qu'apparaît ce fameux spectre des Slaves envahisseurs; nous en devons à Falkenberg l' introduction dans la littérature.

Vers la même époque un certain Jean de Bamberg, docteur es décrets vint seconder Falkenberg et lança

contre les Polonais une dissertation, où il essayait de démontrer, que les Teutoniques ont le bon droit de leur côté, et que la légitimité de leur mission justifie toutes leurs expéditions militaires.

Paul Wtodkowicz répondit à ces deux adversaires par son ouvrage: De ordine cruciferorum et de belle Polonorum ^). Ce long plaidoyer n'est pas capable d'éveiller un vif intérêt, d'abord parce que Wîodkowicz n'ajoute guère d'arguments nouveaux à ceux qu'il a antérieurement produits, ensuite parce que dans les questions, que devait trancher le glaive seul, les mots ne pouvaient être que des mots, vides et creux. Dans la première partie de sa réplique, l'auteur, s'attachant à des questions générales, s'efforce -de prouver l'illégalité de l'existence même de l'Ordre et s'élève contre les principes d'où il est sorti. Il conteste la légalité des documents sur lesquels les Chevaliers s'appuient; il refuse à ces Chevaliers le droit d'occuper •des territoires et soutient qu'ils doivent restituer les domaines qu'ils détiennent Le voeu de pauvreté est obligatoire pour tous les ordres religieux. Mais ils n'ont ni le caractère ni le but d'un ordre; ils abusent seulement <îu couvert de la religion, et en abusent pour commettre des cruautés: donc ils sont hérétiques. Dans la seconde partie, l'auteur discute gravement l'opinion selon laquelle les payens seraient dénués de tous droits et l'empereur maître tout-puissant de leurs terres. Wlodkowicz prend ici la défense des infidèles; il condamne les théories exagérées de l'omnipotence impériale, combat Falkenberg et Jean de Bamberg. Quoiqu'il ait été soupçonné wd'avoir tenté par ses écrits de porter atteinte à l'autorité impérialew, il n'hésite pas à répéter son ancienne affirmation, que le pape est au-dessus de l'empereur et que celui-

^) Monuments du droit polonais V, 235. Cet ouvrage fut définitivement rédigé après l'élection du pape, c'est-à-dire, passé novembre 1417.

ci tient de celui-là son pouvoir et sa mission. Enfin, tout à fait dans les dernières pages, Tauteur s'occupe de la «guerre des Polonais», seconde partie du titre de l'ouvrage. Si Ton a reproché au roi d'avoir pris pour auxiliaires des infidèles, il convient d'invoquer à la décharge de ce prince, qu'en certains cas une telle aide est permise, qu'il s'agissait ici de »se défendre», «de soutenir une guerre juste», è. laquelle le roi avait été contraint.

Paul Wtodkowicz invoquait à l'appui de sa thèse la littérature canonique fort connue; il en appelait, comme -de coutume, au cardinal Zabarelia; et, de plus, un de ses anciens maîtres, alors membre en vue du concile de Constance, Maurice Rvacka de Prague, vint lui fournir des arguments. Cet éminent théologien, »valentissimus theologus«, prit aussi le parti des Polonais dans leur querelle avec les Teutoniques. Paul lui emprunte des passages «entiers et le cite souvent en confirmation de ses arguments (p. 268, 271, 272, 274).

Les deux nations slaves s' unirent donc pour protester contre les prétentions de l'Ordre, par la voix de leurs plus illustres représentants au concile. Cette joute oratoire, dont les détails seraient fastidieux, devient intéressante en tant que manifestation caractéristique de cet ^veil de V esprit slave qui surgit tout à coup, pareil à MTï fantôme vengeur, devant les yeux des Germains^). Dans ces débats de Constance, les Polonais eurent l'honneur d' être les défenseurs du monde slave et, en même temps, grâce à leur situation, les apôtres de la tolérance, les adversaires de la conversion par le glaive ^t le bûcher. Leur contradicteur, par la sauvage féro- <5ité de ses outrages, devait nécessairement scandaliser les esprits et nuire à sa cause même. L'Ordre teuto-

*) Voir Hôfler, Sitzungsberichte der Wiener Akad. der Wissen- «chaften, 1879, t. 95, page 875—898. — Voir encore le même, tome ^97 (1880) p. 886.

nique trouva en lui »a good hater«, un homme qui eût voulu chercher une revanche de la défaite de Grunwald, en faisant dresser des potences par le concile. La véhémence de ses expressions et de ses menaces ne parvenait pas à dissimuler la faiblesse de sa position offensive; et les deux adversaires eurent tort de porter le débat dans le domaine de la religion. Falkenberg traitait d'hérétiques les Polonais et Paul Wîodkowicz. Celui-ci rejetait la même accusation sur le dominicain allemand et sur rOrdre teutonique tout entier. C'est Falkenberg qui déplaça le champ du combat et déserta la région lumineuse des droits et des faits pour affronter les profondeurs mystérieuses de la conscience.

Pendant qu'une partie des membres du concile s'occupaient de ces querelles, d'autres affaires, d'un intérêt universel, attendaient leur solution. Au milieu de l'année 1415, Grégoire XII, après la déposition de Jean XXIII^ renonça volontairement au Siège apostolique. Au mois de juillet 1417, on proclama l' obstiné Benoît XIII parjure et schismatique, et on défendit à tout fidèle de rester dans son obédience. Le schisme était donc écarté. Mais l'Eglise n'avait pas de chef; le concile, depuis le commencement de l'année 1415, dirigeait la barque de Saint- Pierre, mais il ne pouvait rester indéfiniment au gouvernail: il lui fallait, avant de clore ses délibérations, élire un pape qui reconnût et confirmât ses décisions et ses actes. Un parti s' était constitué et poussait vivement èi la prompte élection de ce pape. Ce parti comptait dans ses rangs les cardinaux, les Espagnols, les Italiens et les Français. Le camp opposé, formé des Allemands et des- Anglais, avec le roi Sigismond à leur tête, prétendait qu'il fallait d'abord commencer par les réformes, c'est-à-dire corriger les abus, redresser les erreurs, et ensuite seule-

ment procéder au choix du Souverain Pontife *). Les Polonais, à cet égard, prirent parti pour la nation allemande et Sigismond. Paul Wïodkowicz, dans son traité »Des Annates((, n'avait-il pas soutenu, que le concile avait pour mission principale d'extirper les abus et de mettre un terme aux excès de pouvoir du Saint-Siège? En 1417^ les cardinaux n'avaient-ils pas considéré André de Goslawice comme un des principaux agitateurs de Topposition^ et ne Tappelèrent-ils pas alors wlennemi avéré de TEglise romaine«? Quoique les actes officiels de cette période du concile gardent un silence surprenant sur Laskary, il est fort probable que celui-ci dut, en ces circonstances, déployer la plus grande activité. Les représentants de la Bohème, qui marchaient de concert avec les Polonais, ne manquèrent pas de se signaler par leur zèle à défendre la même cause. En mai 1417, Maurice Rvaèka prit la parole pour réclamer une immédiate et catégorique réforme du clergé, et, en juin, Etienne Palecz renouvela la même motion 2).

Au mois d'août de la même année, à une séance où assistait Sigismond, le représentant du roi de Pologne joignit sa voix à celle des membres de l'assemblée qui se plaignaient «d'avoir éprouvé de grands préjudices de la Curie romaine qu'il convenait de réformer». On résolut donc de ne pas permettre l'élection avant l'accomplissement de cette oeuvre de régénération ^). Et les exigences de la nation germanique étaient, dans bien des détails, conformes aux postulats émis par Paul dans son traitéprogramme *).

Finalement cependant Topinion contraire prévalut Le conclave se réunit en novembre 1417. Au milieu des

*) Voir Finke, Forschungen und Quellen zur Gesch. des Konst. Koncils p. 211.

») Voir Hardt IV. 1287 et 1353.

«) Finke I. c. p. 217.

*) V. d. Hardt IV, 1419.

discussions qui le précédèrent, Nicolas Tromba ne contribua pas peu à incliner les esprits à la concorde^), «t, avant l'ouverture de la réunion, Pierre Wolfram qui était chargé à cette époque de donner lecture de tous les programmes et documents, lut les anciennes prescriptions relatives au mode de procéder. On sait que le cardinal Otto Colonna, après plusieurs tours de scrutin, fut élu, le 11 novembre 1417, et prit le nom de Martin V. C'est ainsi que fut menée à bien la plus lourde tâche du concile *).

On pouvait s'attendre, après l'intronisation du pape, à ce que le concile ne se prolongeât plus longtemps. Il fallait donc se hâter de régler les affaires en suspens; il fallait apporter tous les efforts pour faire adopter les propositions qu'on avait à coeur. La nation germanique, dont faisaient partie les Polonais, rappela à plusieurs reprises à Martin V l'urgence d'assainir l'Eglise. Mais les Polonais évoquèrent en outre deux questions: l'une qui touchait aux plus hautes espérances, aux plus nobles devoirs de leur patrie, l'autre qui se rapportait aux funestes démêlés qu'ils avaient eus depuis de si longues années avec les Teutoniques. Cette dernière devait, sur la fin du concile, enlacer les Polonais dans les mailles d'une situation très difficile. Elle les poussa à des violences qui blessèrent et indisposèrent contre eux le nouveau Souverain Pontife.

Le règne de Jagellon avait assuré à la Pologne l'union avec la Lithuanie et ouvert à cette jeune société l'immense horizon de l'Orient. C'est vers ces régions que s'échappaient les pensées de la pieuse Hedvige, de l'entre-

») Ibid. 1481.

') Dlugosz dit IV, 208, que Tarchevêque Tromba, obtint quelques voix, plures voces. C'est possible, quoique les autres sources ne confirment pas ce fait. Il est vrai que ces sources, sans mentionner les noms, nous apprennent que certains candidats eurent une ou plusieurs voix. Voir Fromme, Romische Quartalschrift (1896): Die Wahl des Papstes Martin V, p. 133.

prenant et hardi duc de Lithuanie Witold, enfîn de Jagellon lui-même. Sous ce prince, politique et religion se donnent la main. La Pologne assume la mission de ré* pandre le catholicisme, de relever de sa décadence et de son abaissement l'Eglise orientale, et nourrit Tespoir ou le rêve de la réunir à celle d'Occident

C'est dans ce but, dans cette pensée, que fut fondée l'université de Cracovie, comme un grand foyer du catholicisme qui, de là, devait rayonner sur la Lithuanie, la Ruthénie et la Moldavie. Nous n'avons point à analyser ici et à décrire les progrès de cette idée et de cette tendance. Nous ferons seulement remarquer que Jagellon, dès avant le concile, désirait l'union des Eglises et était prêt à tout tenter pour y réussir. En août 1415^ il envoya à Constance le dominicain Théodore de Constantinople, porteur d'une lettre wsuper reductione Graecorum«, sur l'entente avec l'Eglise grecque; on manque de renseignements plus précis sur cette mission et sur ses résultats ^). En novembre 1415, Witold convoque dans le même dessein un synode d'évêques grecs à Nowogrodek, en Lithuanie. On y déposa de la dignité de métropolite de Ruthénie, l'indigne Photius, pour le remplacer par le Bulgare Grégoire Camblak, dont la vie exemplaire et la piété étaient de sûrs garants du zèle à remédier aux maux de l'Eglise et à la pousser à l'union avec Rome. Ces travaux préliminaires eurent pour conséquence la venue du métropolite Camblak au concile de Constance. Il y fit, le 19 février 1418, avec un nombreux cortège de princes et de personnages orientaux, une entrée pompeuse dont le chroniqueur du concile, Ulrich von Richenthal, nous a laissé une brillante description. La réception au consistoire pontifical eut lieu le 25 du même mois ^). L'archevêque Tromba et Jacques, évêque de Plock,

») Finke, Quellen p. 318.

«) Finke 1. c. p. 238.

se firent les introducteurs de l'illustre arrivant, et ce fut rallié des Polonais, Téminent maître en théologie, Maurice Rvaôka de Prague, qui prit la parole en son nom. Dans cette allocution, Maurice faisait ressortir les services rendus par le roi et le grand-duc à la cause de l'union, et affirmait l'obédience de ces princes au chef de l'Eglise romaine. Puis on lut les lettres de Jagellon et de Witold répétant les mêmes protestations de soumission.

Ce fut un acte solennel; mais de pareilles démonstrations n'assurent pas l'avenir, ne garantissent pas le succès. Celle-ci n*eut pas de suites importantes et passa presque inaperçue. Le terrain et les semences n'étaient pas encore suffisamment préparées. L'idée émise devant le concile de Constance devait encore sommeiller de longues années, pour revivre plus tard au concile de Florence^).

On revint ensuite aux contestations en cours. Outre les questions de principes, deux questions particulières furent résolues, mais à moitié seulement. L'opinion du Français Petit, qui justifiait le meurtre des tyrans, à propos de l'assassinat du duc Louis d'Orléans par le duc de Bourgogne, en 1407, ne fut pas réprouvée par le concile d'une manière assez péremptoire*). La grande majorité des Français, avec le fameux Gerson en tête, réclamaient et réclamèrent en vain un arrêt plus catégorique. La théorie de Falkenberg avait avec celle de Petit ceci de commun, qu'elle faisait également l'apologie du meurtre, non plus, il est vrai, d'un seul individu, mais d'une race entière. Les Polonais se flattaient en vain, que tout le concile se prononcerait dans ce débat. La similitude de situation et d'intérêts rapprocha d'eux une partie des Français et notamment Gerson, contre lequel d'ailleurs ce même Falkenberg venait d'écrire, au

*) Voir Prochaska, Przeglî|d powszechny (Revue universelle) 1896 (juillet) p. 50 et suivantes.

*) Hefele, Conciliengeschichte 7, 181.

sujet de TafTaire Petit, plusieurs pamphlets aussi plats que virulents ^). Dans le premier cas, le concile s'arrêta à une demi-mesure, par égard pour les partis alors aux prises en France; dans le second, il se déroba encore, parce qu'en définitive Tagression de Falkenberg, quoiqu'il échafaudàt son plaidoyer d'arguments empruntés à la religion, affectait un caractère purement politique et n'était que l'explosion d'une haine de race.

Gerson, dans son traité »Apologeticus« *), unit l'affaire des Polonais et celle de Petit; il se plaint de la lenteur et de l'indécision du concile dans ces deux procès, s'efforçant de pousser à une action énergique. On ne voulut néanmoins plus s'occuper de la cause française; mais les revendications polonaises troublèrent les solennités finales. Il faut presque le regretter. La réception de Camblak aurait clos par un acte élevé le rôle des Polonais à Constance; tandis qu' en évoquant derechef le procès de Falkenberg, ils faisaient renaître les désordres, et cela sans aucun avantage pour eux-mêmes. Aussi n'est-ce pas sans étonnement, qu'on les voit s'obstiner à ranimer ce débat La fierté nationale blessée et exigeant absolument uae satisfaction les excita sans doute; mais on eût pu parfaitement dédaigner cette diatribe rageuse. Il est vrai que derrière le pamphlet de Falkenberg se cachait l'Ordre teutonique lui-même; car l'écrit avait été soumis à Henry de Plauen, et si on ne l'approuva pas en totalité, on ne s'en sentit pas moins obligé envers Fauteur auquel, plusieurs années après, le grand-maître Paul de Russdorf fît payer quatre marcs. Cette modique récompense était proportionnelle à la bassesse des sentiments et du langage du vil factum. Mais les Polonais pouvaient-ils s'imaginer que, s'ils obtenaient du concile la réprobation de Falkenberg, cet arrêt porterait une atteinte mortelle aux entre-

*) Opéra Gersoni (éd. du Pin) V, 1013.

•) Opéra II, 386.

prises de l'Ordre et à ses prétendus droits? Pouvaient-ils supposer, que les Chevaliers*qui, pour légitimer leur conduite s'autorisaient d'un privilège de Grégoire IX de 1234^ cesseraient désormais de s'emparer des terres des infidèles? Ce n'était pas à Constance qu'on pouvait faire obstacle à de telles prétentions; le cliquetis des épées sur le champ de bataille de Tannenberg fut une réplique plus péremptoire aux empiétements teutoniques. Le conflit de la Pologne avec l'Ordre était d'une tout autre et beaucoup plus haute portée que le livre de Falkenberg; il dépassait même les moyens d'action et la sphère d'autorité du concile.

Malgré toutes ces raisons frappantes, les Polonais n'hésitèrent pas, dans les derniers jours du concile, à réengager l'affaire du fameux libelle diffamatoire. Ils en avaient précédemment saisi le tribunal; ils résolurent de la mener à bout. Le second traité de Falkenberg, en 1417, les irrita à nouveau et leur prouva que l'auteur, loin de renoncer à la lutte, n'avait été ni retenu, ni corrigé par le blâme de la commission du concile. Nous • ignorons les démarches pacifiques, que les Polonais firent auprès du pape pour obtenir satisfaction; mais nous connaissons les scènes tumultueuses que provoquèrent leurs interpellations, à la 45-e et dernière séance du concile, le 22 avril 1418. L' assemblée était présidée par le pape; le roi Sigismond y assistait. Le cardinal Humbald venait précisément de lire la solennelle formule de clôture, et le dominicain Jean, évéque de Catane, commençait le discours après lequel on devait se séparer, lorsque Gaspard de Pérouse, qui se tenait à côté des Polonais') et avait chaleureusement embrassé leur cause, s'avança au milieu de la salle et, au nom des ambassadeurs de Jagellon, rappela que le

^) Il y avait alors parmi les envoyés polonais Pierre Bolesta Pieskowski, protonotaire apostolique et curé de Lenczyca. Voir Lewicki, Codex epist. saec. XV, t. II, 91 et 102.

concile avait été convoqué pour réprouver et extirper rhérésie, puis, parlant du pamphlet de Falkenberg condamné selon lui pour hérésie par la commission et par les nations, il exigea que le concile en séance plénière rendît le même arrêt, avant de se disperser. Dans le cas contraire, la Pologne en appellerait au prochain concile. Ce fut le signal d'un violent tumulte. Jean, patriarche de Constantinople, Jean, patriarche d'Antioche, et un religieux dominicain se levèrent aussitôt et déclarèrent qu'au sein de leurs nations il n'y avait point eu unanimité pour condamner Falkenberg comme hérétique. En présence de cette opposition, les avocats Simon de Theramo et Augustin de Pise, contestèrent aux précédents orateurs le droit de porter la parole au nom des nations qui ne les en avaient point chargés. Au milieu de la confusion et des rumeurs, Paul Wîodkowicz se leva à son tour, dans l'intention de donner lecture de quelques documents et du texte de la protestation des Polonais. Alors le pape interrompit cette lecture et déclara solennellement qu'il se proposait de respecter toutes les décisions prises par le concile »conciliariter«, mais que les autres ne sauraient l'obliger en rien ^). Malgré cette intervention du souverain pontife, Paul ayant voulu reprendre la parole, se la vit refuser par le pape. L'envoyé polonais se plaignit alors d'être la victime d'un passe-droit et en appela au prochain concile*). Après cet orageux incident, la clôture du concile fut définitivement prononcée.

Mais le rôle des Polonais ne se termina point là- Dès le commencement de mai, ils remirent l'acte d'appel aux notaires, en l'église des Franciscains^). Les envoyés polonais se réunirent alors au grand complet; un seul.

^) Voir, sur les paroles du pape, Funk, dans les Kirchengeschichtliche Abhandlungen (Paderborn 1897) p. 489 et suivantes.

•) Comparer le récit de cette séance chez Hardt IV, 1550 et Bess 1. c. p. 416.

*) Codex cathedralis Crac. II, p. 432.

Morawski I. j[2

André Laskary, le champion du conciliarisme, était absent. Nous ne trouvons pas non plus son nom sur le document d*appel. Cette omission est d'autant plus étrange, que le délégué de Posen n'avait pas, que nous sachions, encore quitté Constance *). Nous sommes donc forcés de constater le fait, sans essayer d'en découvrir les causes secrètes. Le document précité expose toutes les phases de l'affaire, soutient que la commission désignée pour examiner le pamphlet Ta réprouvé comme «erroné, calomnieux, scandaleux et évidemmeut suspect d'hérésie«, ce qui est incontestablement la vérité; il ajoute que le collège des cardinaux et les nations ratilièrent cet arrêt et résolurent de porter la cause en séance publique du concile. On n'y fait mention d'aucune contestation dans les nations, et on ne dit pas non plus pourquoi le litige ne fut pas évoqué à l'assemblée générale. En tout cas on assure que ce ne fut ni par la faute des nations ni par celle des cardinaux. Puis on s'adresse au pape lui-même: on lui reproche de n'avoir pas permis, en dépit d'instantes prières et de démarches réitérées, de soumettre au concile entier l'affaire de Falkenberg. Ce faisant, il avait méconnu l'autorité des membres de cette haute assemblée dont l'opinion en matière de foi aurait dû lui être sacrée. D'ailleurs une pareille manière d'agir est d'autant moins justifiée que la Pologne est le rempart de la chrétienté et que ses princes ont récemment montré le plus grand zèle à la réunion de l'Eglise grecque avec Rome. Il ne reste donc plus à la Pologne qu'à en appeler au prochain concile.

Cette remise aux notaires de l'acte de protestation s'accomplit devant des témoins de diverses nations, en présence de Maurice de Prague et d'Etienne Palecz qui, en ces conjonctures, n'abandonnèrent pas les Polonais.

*) Une lettre de Jagellon, du 8 janvier 1418 (ood. Epist. II, p. 102) aux envoyés à Constance, le nomme expressément. Il est encore dans cette ville le 25 janvier (I. c. p. 106).

C'était une offense qui fut très sensible au pape. Le 4 mai se déroula une scène qui, par sa violence, mit en relief la surexcitation des esprits et des passions et <iont le récit, peut-être un peu trop brutal, nous a été transmis par un envoyé anonyme des Teutoniques '). Ce jour-là, les membres laïques de l'ambassade polonaise pénétrèrent de force dans la demeure du pape à Constance. Le pape épouvanté s'enfuit, cherchant un refuge d'une <5hambre à l'autre. Cependant les Polonais, ayant demandé audience, le pape parut et leur dit qu'il n'avait encore jamais subi pareil attentat, qu'il était d'ailleurs prêt à conférer avec eux par l'entremise de délégués. Les Polonais lui remirent alors leur appel; le pape indigné leur adressa les plus sévères remontrances *), leur faisant remarquer que <3et appel ne procédait pas des princes, fils fidèles du Siège apostolique ^). On se quitta avec une amertume réciproque. On pouvait même s'attendre à ce que cette manifestation entrainât une condamnation plus formelle de la part du Souverain Pontife.

Le 9 mai, fut tenu un consistoire public auquel on invita tous les envoyés polonais. Le roi Sigismond se rendit aussi à cette séance. L' avocat du pape (advo- <5atus camerae) exposa les griefs et les plaintes contre les Polonais, contre les évoques qui en avaient appelé du pape au concile, contre Paul Wîodkowicz qui, autrefois, dans son traité de 1415, avait attaqué l'autorité du pape et celle de l'empereur. Maurice de Prague défendit les ^vêques. Prenant ensuite la parole, Paul Wtodkowicz affirma que toutes ces accusations étaient l'oeuvre des Chevaliers teutoniques, et que lui, en présentant ses thèses, s'était borné à réfuter les attaques de Falkenberg.

*) Lettre anonyme au grand-maître. Archives de Koenigsberg, rapportée par Bess 1. c. p. 452.

•) His sie meineydir and sprach : Die Polan kemen mit gerauchten heubthen.

*) L. 0. dans la lettre du procureur Wormedith, p. 456.

Après plusieurs autres discours, le pape ordonna enfin de lire la minute relative à l'appel, minute provoquée par la conduite des Polonais et, en partie, dirigée contre eux. Néanmoins les autres envoyés et, en dernier lieu, l'archevêque de Gniezno lui-même, déclarèrent qu'ils persistaient dans leur résolution. Ils soupçonnaient évidemment dans l'attitude du pape l'ingérence et les intrigues, des Teutoniques, et cette pensée ne pouvait qu'enflammer encore les esprits.

En conséquence, un mandat d'arrêt contre leurs personnes fut promulgué, avec interdiction de s'éloigner de Constance avant que leur cause eût été jugée. Cependant Falkenberg était en même temps traduit devant une nouvelle commission. Le 14 mai, fut rendu un arrêt aux termes duquel le pamphlet était condamné comme »erroneus, scandalosus, crudelis«. Toutefois les juges réservaient, à une enquête ultérieure le soin de décider si cet écrit n'était pas entaché d'hérésie. En attendant l'arrêt définitif,. Falkenberg devait rester en prison. Le 14 mai, il rétracta les propositions qu'on avait réprouvées.

En définitive, assure Dïugosz, les malentendus se^ dissipèrent entièrement^). Le 17 mai 1418, les Polonais, avec leurs «huit cents chevaux«, quittèrent la ville où venait de siéger le concile pour regagner leur patrie après tant de peines et de travaux. Nous savons néanmoins d'une autre source que ce départ ne s'effectua pas en complète harmonie réciproque 2), que l'ambassade garda au pape une rancune qui se manifesta plus tard au détriment des intérêts polonais par le choix de Sigismond comme arbitre dans les démêlés avec l'Ordre teutonique.

Tout s'acheva donc au milieu d'un mécontentement que ne parvinrent pas à effacer les nombreuses faveurs.

') Hist. IV, 212.

*) Prochaska, Au concile de Constance, p. 67.

pontificales accordées alors à la Pologne, d'une irritation •causée par la demi-solution donnée aux diiTérends qui agitaient toute l'Europe orientale à cette époque et que •des actes, mais non des exposés de principes, pouvaient seuls trancher à tout jamais.

Nous venons d'esquisser à grands traits le rôle de l'ambassade polonaise au concile, dans lequel le recteur, représentant de l'université de Cracovie, tint une place si prépondérante. La situation des envoyés y était des plus difficiles. Questions politiques et questions religieuses s'enchevêtraient, et les antagonismes nationaux compliquaient les délibérations de l'assemblée. De plus, le roi Sigismond, âme des débats, ne pouvait que les rendre plus embrouillées, avec sa politique vacillante qui le poussait tantôt du côté des Teutoniques, comme prince allemand, tantôt vers les Polonais, lorsque ses rêveries impériales le leurraient du mirage de la domination sur la Pologne et sur le monde- Par cela même que les Polonais étaient compris dans la nation germanique, ils se trouvaient dans la plus fausse des positions: séparés des alliés qu'ils avaient parmi les Français, ils se voyaient contraints de se solidariser avec ceux, qui se tournaient contre eux chaque fois que surgissait une question nationale.

Néanmoins, si le concile ne résolut pas les grands problèmes qui lui furent soumis , s' il ne fit pas droit aux hautes revendications qu'il examina, il n'en eut pas moins une grande influence sur le développement ultérieur de la pensée humaine en général et polonaise en particulier.

Les membres de l'université de Cracovie prirent une part trop active à ce concile pour que les travaux de cette assemblée n'eussent aucun poids sur les destinées de la

première grande école polonaise. Nous connaissons déjà quelques-uns de ces délégués. Paul Wîodkowicz, surtout à cause de Tactivité déployée à Constance et des affaires auxquelles il futj mêlé, devint par la suite une autorité dans les contestations avec les Chevaliers teutoniques. Désormais, le roi de Pologne s'en remît à son avis et recourut à son expérience, à son savoir, dans toutes les négociations avec rOrdre. Celui-ci, de son côté, considérait Wîodkowicz comme son plus redoutable adversaire. Le procureur de l'Ordre, dans un rapport envoyé de Rome, en 1424, au sujet de secrètes machinations tramées contre les Chevaliers, y soupçonne la main de Paul Wiodkowicz »deme ich wol getruwe das her unserem Orden also findt ist« *). De professeur, il devint diplomate et agent politique, selon la coutume de cette époque. Les maîtres de Paris étaient sans cesse, eux aussi, occupés à des ambassades ou à des missions*), au grand détriment de l'université et des études; car il ne faut pas perdre de vue que princes et rois fondaient des «studia generalia« en partie pour y trouver aide et appui dans leurs projets ainsi que dans leurs entreprises. L'université de Cracovie, en choisissant, dans la seconde moitié de 1418, dès son retour de Constance, Paul Wîodkowicz comme vice-recteur, lui témoignait incontestablement son entière approbation, et prétendait ainsi le récompenser de ses efforts et de son zèle.

Outre Paul Wîodkowicz, un autre représentant de l'université de Cracovie avec lequel nous ferons bientôt plus ample connaissance se montra à Constance, mais temporairement, amené par une affaire personnelle du roi Jagellon. En 1417, après] la mort de sa seconde femme, Anne de Cilli, décédée en 1416, le roi conçut l'étrange

') Prochaska, Codex Vitoldi n. 1126.

') Denifle en faisant mention de ces pérégrinations dans le Chartularium univ. Paris. III. Introd. XIII, se demande avec raison: Quando igitur studuerunt?

projet d*épouser en troisièmes noces Elisabeth Pilecka, personne âgée et maladive, veuve de trois maris et mère de nombreux enfants. Alexandrine de Mazovie, soeur favorite du monarque, le poussait à ce singulier mariage- Le pays ne cachait pas son mécontentement de cette union, et il circulait de mordantes satires où elle était tournée en ridicule. Elle n'en fut pas moins conclue. Mais, comme Hedvige Pilecka, mère d'Elisabeth, avait jadis été la marraine du roi Ladislas, il existait entre les deux futurs époux une parenté spirituelle, »affinitas spiritualisa: il fallait donc une dispense pour lever cet empêchement C est pourquoi, en août 1417, le roi dépêcha dans ce but à Constance, André de Kokorzyn, docteur en théologie*)» qui, en 1408, avait été recteur de l'université, et était Tun des plus éminents théologiens de Tépoque. Ce ne fut pas. sans peine qu'il parvint à vaincre toutes les difficultés que rencontra sa mission. Dl^ugosz ajoute au récit de cet événement, en manière d'appréciation, qu'il eût bien mieux fait de rompre cet »abominabile matrimoniumw.

Nous avons déjà cité un troisième membre de l'université délégué à Constance, Pierre Wolfram »de Lamburgacc (Lemberg, Léopol), comme il signe lui-même dan» ses lettres. Ce personnage était loin d'avoir une haute valeur, quoiqu'il fût très remuant; il pensait à soi beaucoup plus qu'au bien public et son ardeur avait moins en vue le but à atteindre que la récompense probable. Extraordinairement retors et souple, c' est le type du courtisan, perpétuellement à l'affût de bénéfices et habile à s* insinuer dans les bonnes grâces des grands de ce monde. Il était au concile, non comme représentant de l'université dont il était membre, mais en qualité de

*) Dlugosz, Opéra omnia IV, 205. 11 fut choisi parce qu'il était particulièrement bien vu d'Elisabeth. Eu 1410, il en avait obtenu la cure de Lancut, et cette grande dame ne cessa jamais par la suite de lui témoigner la plus effective bienveillance. Voir M. Tabbé Fijalek. Etude sur Fhist. de l'un. p. 123.

procureur ou de suppléant de l'évêque de Cracovie^ Adalbert Jastrzembiec ^). Il ne tarda pas à acquérir un certain relief, grâce à son habileté et son superbe organe qui lui valut la fonction de lecteur des ordres du jour et des décrets, en presque toutes les séances publiques du concile. Pour reconnaître ses bons offices, on le fit collecteur des redevances obligatoires prélevées en Pologne par la cour de Rome. Il vivait dans une telle intimité avec Nicolas Tromba, que celui-ci le prit avec lui, sans doute en qualité de secrétaire, lors du conclave pour l'élection du pape. Il parvint ensuite à capter entièrement la faveur du nouveau pontife, Martin V. En décembre 1417, le pape, »en récompense de ses nombreux services», le nomma chanoine de Saint-Florian, et cela à rencontre de la volonté du roi qui voulait élever à cette dignité son propre secrétaire Zbigniew Olesnicki*); en janvier 1418, il est confirmé dans sa charge de collecteur des revenus pontificaux et de nonce du Saint-Siège en Pologne *).

Wolfram jette des regards avides de tous côtés et -cette cupidité l'expose à des querelles avec ses compatriotes et ses rivaux, comme celle qu'il eut avec Pierre Bolesta; il marchande sa fidélité au prix de récompenses honorables; il ne tient pas absolument à rester dans son pays, surtout si on lui offre des postes qui lui conviennent mieux ailleurs, à Rome par exemple, où de plus grands que lui vinrent chercher un asile et une patrie. «Où que je sois, je prouverai irréfutablement que je suis né en Pologne de parents illustres». Ses lettres, d'une latinité médiocre, sont redondantes, mais parfois pleines de fantaisie; il y cite les auteurs classiques, Cicéron, Quintilien, Ovide, invoque l'opinion de Socrate,

*) Voir Lewicki, Cod. epistol. II, N. 74: et 75. ') Voir Theiner, Monumenta Pol. II, n. 20; et aussi Caro, Liber cancellariae Stan. Cioïek II, 218 et le Cod. epist. (Lewicki) II, n. 74. ») Theiner I. c. n. 21.

d'Epicure et même de Pétrarque ') Au commencement de 1418, il est très bien noté chez Martin V; il dit que les petites entrées du Vatican . . . secretiores postes palatii lui sont accessibles à toute heure, malgré qu'il n'ait aucun titre -à cette confiance *). Evidemment il était en grande faveur il la cour pontificale. Aussi, de retour en Pologne, vers la fin de 1418, Pierre Wolfram envoie des lettres à Rome, communique au pape des nouvelles du pays, sollicite d'autres marques de bonté, bref, se pose en agent pontifical 3). Cette attitude ne pouvait manquer de mécontenter Jagellon; aussi sans parler de nombreuses autres plaintes, ^n 1423, le roi accuse nettement Wolfram d'abus de confiance, à tel point que le pape se croit obligé de prendre la défense de son zélé serviteur*). En somme, ce fut une individualité de second ordre, comme il y en eut beaucoup à Constance, à la suite des grands dignitaires ecclésiastiques et séculiers. Mis en avant par son titre de membre 4e l'université, il parvint par son savoir-faire, sinon à la gloire, au moins à une notoriété aussi grande qu'enviée.

Le chroniqueur du concile raconte que les Polonais à leur départ de Constance avaient huit cents chevaux^); cette brillante troupe était formée par les cortèges des évoques •et des seigneurs. Le faste connu de l'archevêque ajouta certainement à la pompe déployée par l'ambassade dans toutes les occasions où elle se produisit en public; mais sans nous attacher à faire ressortir ce côté pittoresque, il Bera beaucoup plus intéressant pour nous d'essayer de pénétrer dans l'âme de ceux qui quittaient Constance, de

*) Lewicki, Codex epist. II, n. 76 et 82.

») L. c. n. 90 et 91.

*) Prochaska, Codex Vitoldi n. 1086 et 1087, année 1423. Wolfram arriva alors à Rome.

*) Hardt IV, 1583.

constater jusqu^à quel point rassemblée contribua à élargir leurs pensées et leurs sentiments, et de quelles acquisitions morales ils firent bénéficier leur pays. Nous connaissons assez exactement les honneurs qui échurent à la Pologne et à ses représentants. A la fin du concile, Martin V renouvela le titre de vicaires de T Eglise romaine dans les provinces de Pskow, de Nowogrod et la Samogitie, donné par Jean XXIII au roi Jagellon et au grand-duc Witold: c'était charger ces princes de l'apostolat en Orient. L'archevêque rapporta de Constance la dignité de primat de Pologne; on confirma André de Goslawice dans sa dignité d'évêque de Posen ^); et ce ne furent pas là sans doute les seules distinctions accordées.

Mais qu'importe; qu'importent ces titres et ces bénéfices éphémères? Occupons-nous plutôt de la puissante action qu'exerça le concile sur la vie intellectuelle de l'Europe. Les plus vastes intelligences de ce vieux continent s'y trouvèrent réunies; tout ce qui brillait alors par la science ou le talent convergea vers cette petite ville pour y délibérer sur le sort du royaume du Christ et des royaumes terrestres; ce fut l'assemblée des souverains de l'Eglise, des nations et du monde scientifique. Car chacun des grands personnages qui y prit part s'était adjoint les savants les plus doctes pour s'éclairer de leurs conseils et de leurs connaissances. La chancellerie pontificale notamment y amena des hommes de la plus rare culture, remplis d'enthousiasme pour les nouveautés écloses sous le souffle des littératures classiques ressuscitées. L'âme de ce mouvement si décisif dans l'histoire de la renaissance fut, à Constance, le fameux Poggio Bracciolini. Le concile ecclésiastique était aussi, comme nous l'avons vu, un congrès politique. Grâce à Poggio et à ses amis, il devint une réunion scientifique, qui marque un tournant dans la voie du progrès en Europe.

') Voir Korytkowski, Les archevêques de Gniezno. II, 46.

Les secrétaires du pape et Poggio en particulier mirent à profit leur séjour à Constance pour faire des excursions dans les monastères de Reichenau et de St Gallen; ils en fouillèrent les bibliothèques presque délaissées et mirent au jour des manuscrits d'auteurs classiques inconnus ou oubliés depuis des siècles. C'est à ces recherches que nous sommes redevables d'un grand nombre de discours de Cicéron, des Institutions de Quintilien, des oeuvres d' Asconius Pedianus et de beaucoup d* autres écrivains ^). Des collections enfouies sous la poussière des cloîtres, la lumière de l'antiquité, étouffée depuis des siècles, jaillit soudain et rayonna. Les manuscrits étaient apportés à Constance, et les fervents admirateurs des anciens saluaient chaque nouvelle conquête avec un redoublement de surprise et de joie. Cest ainsi que, plus que tout autre événement historique, le concile de Constance contribua à éveiller dans les esprits l'amour de Rome et de la Grèce.

Le mouvement de la renaissance, qui s'était déjà rapidement développé en Italie, transporta pour quelques années son foyer en Suisse et concentra à Constance ses principales forces. De là, cette lumière dut se répandre plus loin, ne serait-ce que parce que quelques humanistes, cédant aux invitations de nouveaux Mécènes, consentirent à se diriger vers le Nord. Ainsi, Henri de Beaufort, évêque de Winchester et oncle du roi Henri V, ayant admiré les travaux des secrétaires du pape, convia Poggio à venir en Angleterre. Il est vrai que le séjour de ce dernier dans cette contrée ne fut signalé par aucun progrès éclatant dans les nouvelles études; il dut néanmoins y jeter des semences qui fructifièrent plus tard ^). Quelques années après (1439 — 1443), un parent de l'évêque de Winchester, le prince Humfrey de Gloucester, fils de Henri IV, fonda la biblio-

') Voir là-dessus Voigt: Die Wiederbelebung des klass. Alterthums (2) I, 235 et suiv.

») Voigt 1. c. p. 266.

thèque d'Oxford, où il plaça, outre les livres du moyen âge, les oeuvres classiques et celles des auteurs italiens ^). A Constance, le roi Sigismond engagea à son service le jurisconsulte humaniste Pier Paolo Vergerio qui passa le reste de sa vie au milieu des «barbares», et mourut en Hongrie 3). Nous ne saurions déterminer exactement, quelle situation il occupa ni quelle fut son influence. Le moment était prématuré pour que ces messagers de la civilisation puissent pénétrer dans des pays encore plongés en plein moyen âge. Le milieu dans lequel ils eurent à agir ne pouvait ni les apprécier suffisamment ni les comprendre, encore moins profiter pleinement des idées dont ils étaient les propagateurs convaincus.

Les envoyés polonais au concile pouvaient d'autant plus aisément prendre part à cette fraîche efflorescence des belles-lettres que le cardinal François Zabarella, Tami de la cause polonaise, F ancien professeur de Paul Vladimiri et d'André Laskary était, lui aussi, un partisan passionné de la vie* nouvelle. C'est lui qui avait amené à Constance le célèbre Grec, Manuel Chrystoloras, le premier maître qui ait enseigné le grec; c'est à sa suite que vint au concile Vergerio dont le cardinal florentin fut le constant protecteur. Zabarella se proposait de composer, en collaboration avec Vergerio, un traité sur «la métrique», destiné à initier les contemporains aux règles et à la prosodie de la poésie antique^). Il est donc certain que »le princes des juristes» avait ouvert son âme aux courants d'humanisme, qui se répandaient alors de plus en plus sur toute l' Italie. Mais en Pologne, ni les esprits, ni le terrain n'étaient aptes à recevoir les semences nouvelles. Sans doute les délégués polonais durent emporter de Constance plus d'un ouvrage qu'ils s'y étaient procurés;

') Rashdall: The universities of Europe II, 2. p. 463—4.

') Voigt 1. c. p. 275.

••') Voir Voigt 1. c. I, 232, 436. II, 384.

peu toutefois qui dépassassent la limite de la littérature du moyen âge. On voit encore aujourd'hui à la bibliothèque de r université de Cracovie ces livres qui des mains des professeurs passèrent dans cette collection qu'on commença de former au XV-e siècle. Le premier fonds de cette bibliothèque fut constitué en grande partie de »codices« venus de Prague; comme on le sait, quantité de manuscrits furent tirés de cette cité et vinrent alimenter la science des maîtres de la jeune université. Sczekna et Isner surtout se montrèrent pleins d*ardeur pour ces acquisitions dont ils firent don plus tard à l'université. A ce premier fonds s'ajoutèrent les ouvrages rapportés de Constance, tels que les «Commentaires de Saint-Thomas sur Aristotetc, achetés par Paul Vladimiri '), et divers traités théologiques ayant tlppartenu à Pierre Wolfram*). Ces modestes témoins prouvent que le séjour des professeurs de Cracovie à l'étranger ne fut pas stérile au point de vue de la science. Vraisemblablement ils recherchèrent et trouvèrent une foule d'écrits peu connus en Pologne et, parmi les traités de philosophie et de théologie, il dût bien se glisser quelques ouvrages d'humanistes, tels que Pétrarque, et certainement plus d'un classique latin. Sur ce point, il est vrai, nous en sommes réduit aux hypothèses.

Un fait plus certain, plus important, plus fécond en résultats, fut la venue en Pologne de deux savants Tchèques qui, à Constance, avaient constamment appuyé et défendu les Polonais dans l'affaire Falkenberg, et à qui la netteté de leur opposition au mouvement hussite rendait impossible le retour dans leur patrie. 11 est à peu près avéré que Maurice Rvaôka, qui avait passé quelque temps à Cracovie dans les premières années qui suivirent la création de l'université, y retourna en quittant Constance. Mais

») Wislocki, catalogue Nr. 769 et 1693.

*) Voir Catalogue des manusc. N. 1596. Voir aussi Nr. 344.

ce qui ne fait aucun doute, c'est que l'excellent professeur de théologie, Etienne Palecz, Tun des plus grands adversaires des hussites, s'établit en Pologne immédiatement après le concile. Il siège, en 1420, au synode de Wielun, en qualité d'archidiacre de Kalisz, et, la même année, se trouve à Breslau au nombre des Polonais envoyés auprès du roi Sigismond; nous le rencontrons enfln en mission à Posen, •en 1422 ^). Nous ignorons quelles furent ses fonctions à l'université; mais c'est bien grâce à lui et à Maurice Rvaèka en grande partie que la Pologne ne se laissa pas -entraîner dans l'agitation hussite et que l'université de Cracovie prit envers cette doctrine une attitude résolument hostile.

C'est donc le concile de Constance qui pesa ainsi, -d'une façon indirecte, à la vérité, mais néanmoins très sérieuse, sur les destinées de l'université de Cracovie. Parmi d'autres détails de moindre portée, nous signalerons r acte relatif aux Cisterciens polonais. De 1403 à 1426, Jean Stechir, sans doute parent de Nicolas Tromba -qu'il accompagna au concile de Constance, était abbé dû monastère de Mogila. Ladislas Jagellon avait déjà obtenu à Rome, en 1401, un privilège en vertu duquel tous les cisterciens des couvents polonais, désireux de compléter leurs études, devraient se rendre à l'université de Cracovie 2). A Constance, ce privilège fut renouvelé et étendu. Jean Stechir contribua sans doute à ce résultat; Jean XXIII lui avait accordé, ainsi qu'à ses successeurs, le privilège de faire usage des ornements pontificaux.

Au concile de Constance, le général des Cisterciens, à la suite des démarches de l'archevêque Tromba, d'André, évêque élu de Posen, et de Jacques, évoque de Piock, promulgua, le 25 juin 1417, un règlement prescrivant aux

^) Voir dans Ôasopis Masea Krâîovstvé Ceského 1895, le travail de Jaroslav Bidlo: Cesti emigranti v Polsku, p. 234—236. *) Fijalek, Jacques de Paradis, p. 16.

abbés Cisterciens des provinces de Gniezno, de Magdebourg, de Gran, de Riga, de Prague et de Léopol d'envoyer dorénavant les religieux et novices de leur ordre faire leurs études à Cracovie; les Cisterciens polonais devaient diriger leurs étudiants exclusivement sur Cracovie; il était fait une exception en faveur de Tuniversité de Paris qui, principal foyer de la science théologique, occupait alors une situation tout à fait à part. Le général des Cisterciens annonce en même temps que le roi Jagellon met à la disposition de la jeunesse studieuse de Tordre, une maison avec chapelle et dépendances, à Cracovie; cette maison et ses habitants seront placés sous la direction et la protection des cisterciens de Mogila ^). Par là se trouvait favorisé le développement de Tuniversité; en outre, ce qui donnait réellement à cette décision une grande signification, c'est qu' elle mettait fin à l'invasion des étrangers qui, jusqu'alors avaient trouvé un refuge dans les couvents de Citeaux. Cet ordre, établi en Pologne depuis le Xll-e siècle, s'y était promptement répandu et y était devenu un agent de germanisation: il se recrutait en grande partie à l'étranger et ne se mêlait aucunement à la vie nationale 2). Pousser les cisterciens vers l'université de Cracovie et désigner cette école à ceux qui résidaient en Pologne, comme la seule source de leur instruction, c'était en quelque sorte opposer une digue au danger et remédier au mal contre lequel, dès 1285, protestaient les ordonnances synodales de l'archevêque Jacques Swinka. Les effets de ces dispositions se firent sentir aussitôt: les registres matricules universitaires de 1420 portent toute une liste de cisterciens des cou-

'j Codex diplom. univ. Crac. I, n. 61. On avait pris les mêmes mesures en faveur de Heidelberg, en 1388. Voir Thorbecke, Geschichie der Univ. Heidelberg, pag. 20.

*) Malecki, Histoire et littérature, p. 300. Toutefois il est probable que ces sévères prescriptions étaient surtout dirigées contre Prague et les hussites.

vents de Mogila, Paradis, Lekno, Lend, Jendrzejôw, Koprzywnica. Cependant on n'apporta pas une stricte rigueur à assurer l'exécution de la mesure édictée, car la maison particulière promise aux Cisterciens ne leur fut de longtemps accordée. Aussi, même encore au commencement du XVI-e siècle, trouve-t-on des avertissements aux Cisterciens d'avoir à observer les anciens règlements.

Le roi Jagellon qui avait déjà prodigué les bienfaits à l'université, désirait maintenant que le pape Martin V reconnût et sanctionnât les bénéfices et revenus dont avait été dotée la nouvelle école. En ce qui concernait les bénéfices ecclésiastiques, l' agrément du Saint-Siège était indispensable; ils ne pouvaient devenir la propriété de l'université que du consentement de la suprême autorité de l'Eglise. — Aussitôt après la clôture du concile, Jagellon adressa à cet effet une lettre au pape ^). A ce moment, le pape avait déjà confirmé les fondations, mais la chancellerie romaine avait négligé d'expédier les documents. Peut-être quelque question de principe en avait-elle retardé l'expédition*); le roi néanmoins soupçonnait que ces atermoiements étaient l'oeuvre des intrigues »d' un certain Pierre, homme de basse extraction, jaloux du bien général et ne se souciant que de gains et profits»; ce sont les menées de ce personnage, dit le roi, qui ont retenu les pièces dans les bureaux de la chancellerie pontificale. Les paroles méprisantes de Jagellon viseraient-elles le fameux Pierre Wolfram ? C'est fort possible et très vraisemblable- Nous savons déjà que Wolfram ne perdait jamais de vue ses propres intérêts et qu'après le concile il fut particuculièrement bien vu de Martin V; d'autre part, nous n'ignorons pas que par sa conduite il provoqua plus d'une fois le mécontentement de Jagellon et s'attira la colère royale.

*) Codex diplom. univ. Crac. I, n. 63. Quant aux dates, voir Fijalek, Jacques de Paradis, p. 183.

») Ibid. p. 124.

La bulle pontificale relative aux dotations de Tuniversité ne fut expédiée en Pologne qu'en octobre 1419 *).

Ce fut le dernier acte se rattachant aux fastes du concile, qui eût trait à l'université de Cracovie. Nous avons parcouru cette période si importante dans les annales de l'Europe et de l'Eglise, en faisant ressortir tout ce qui s'y passa de marquant pour Thistoire de la vie morale et intellectuelle de notre pays. Pour compléter ce tableau, nous avons jeté un rapide coup d'oeil sur l'avenir. D'après tout ce que nous avons exposé, on peut conclure que les Polonais, sans jouer le premier rôle à ce grand congrès européen, y tinrent cependant une place fort honorable. A côté d'affaires d'une nature spéciale, telles que le conflit de la Pologne avec l'Ordre teutonique, les envoyés de Jagellon prirent part aux débats sur des questions générales. Dans le domaine religieux, ils secondèrent vaillamment les protagonistes du conciliarisme, et, plus tard, par l'intervention de Nicolas Tromba, ils contribuèrent peut-être d'une manière décisive à l'heureuse élection du pape, élection qui mit fin au schisme désastreux. Par la mission de Grégoire Camblak ils remirent en vue la question de la réunion des Eglises. Enfin ils confirmèrent expressément l'indépendance du monde slave, l'émancipation de la Pologne, la légitimité de sa mission civilisatrice en Orient. C'était jeter le gant à l'impérialisme du moyen âge, qui s'était toujours arrogé le droit de protéger et même de dominer l'Europe orientale. L'Europe orientale, par la voix de la députation polonaise, rappela au monde que si la maxime: rendre à César ce qui est à César est fort juste, il y a aussi ici-bas des choses qui ne relèvent pas de César, et qui n'en sont pas moins royales et grandes. C est l' université de Cracovie qui projeta sur r Orient ces vivifiantes clartés : elles inondent en même temps l'aurore de cette école. A certains égards

*) Cod. diplom. univ. Crac. I, n. 65.

Morawski. I. 1*^

l'action des députés polonais devança l'époque et les conceptions de répoque. Le moyen âge considérait les infidèles comme hors la loi. On proclamait, au nom de la foi, qu'il fallait, ou les convertir, ou les exterminer et les dépouiller de biens que des chrétiens étaient seuls dignes de posséder^). La théorie de Paul Vladimiri affirmant que les infidèles ont aussi des droits, qu'il convient de respecter, fut une conquête de l'humanisme 2).

Le professeur cracovien inscrivit donc sur son drapeau une devise de progrès et lutta pour ce généreux principe. Et c'est pourquoi dans les annales de V humanité, tout aussi bien que dans celles de l'université de Oracovie et du monde slave, le nom de Paul Vladimiri a des titres particuliers à un souvenir reconnaissant et ineffaçable.

^) Gerson Opéra II, 2^7, en parlant de cette doctrine, ajoute: in hac fundari putatur ab aliquibus Dominorum Prutenorum adversus infidèles debellatio suorumque bonorum et Dominiorum conquisitio.

*) Bess, dans la Realencyklopâdie fur protest. Théologie (Article Falkenberg), le reconnaît lui-même.

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