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CHAPITRE m

Aux confins de deux siècles. L'humanisme

et Tunlverslté.

La Pologne sous Casimir Jagellon. — Politique à l'égard de la Hongrie et de la Bohème. — La Pologne est le premier Etat de l'Orient. — La oour. — Dlugosz et l'éducation des princes du sang. — Callimaque, leur second précepteur. — Fruit de cette collaboration.

Dans la seconde moitié du XV-e siècle la Pologne conquiert le premier rang parmi les nations orientales. Ce fut une époque de vastes et glorieux desseins, où conjointement avec la grandeur politique, s'accrut la grandeur scientifique et civilisatrice de la nation. Cracovie est devenu un brillant foyer intellectuel, un large asile de la pensée, rayonnant sur l'Orient et l'Occident; il a repris à Prague le sceptre que l'antique cité et sa vieille université portaient à la fin du siècle précédent. Comme Prague l'avait fait alors, il attire des savants du Midi et de rOccident, qui transportent dans ses murs les agitations, les espérances et les angoisses des esprits. Dans les rues de la ville on entend toutes les langues; l'Italien raffiné, fleur de la civilisation du temps, s'y coudoie avec l'enfant des brumes septentrionales à qui viennent de se

Morawski. m. 1

révéler les brillantes lueurs du soleil, après une aurore pleine de promesses; l'Allemand rivalise avec le Polonais dans cette course vers les clartés nouvelles, vers les conquêtes du savoir.

Le \ong règne de Casimir Jagellon fit de la Pologne une des grandes puissances de l'Europe. Le souverain se trouve mêlé de près ou de loin à toutes les questions, à tous les conflits de la politique contemporaine; rois, empereur, pape, cherchent à gagner l'amitié ou la bienveillance du potentat oriental. Casimir Jagellon, il est vrai, est infatigable à conserver, à accroître cette puissance; il veut assurer à ses nombreux enfants un magnifique avenir, dont la splendeur rejaillirait sur la Pologne et la famille des Jagellons. wEvehendis ad régna filiis studiosissimus« dit à son sujet l'historien \Va|)()\vski *). Il est secondé dans sa tâche ambitieuse par sa femme, Elisabeth d'Autriche, «lille et mère de rois«; enfin il est stimulé dans ces visées grandioses par le célèbre humaniste Callimaque que la destinée avait forcé d'abandonner l'Italie pour émigrer dans le Nord.

De même que la première moitié du règne de Casimir Jagellon avait été absorbée par l'abaissement de l'Ordre teutoiiique et la conquête de la Prusse, la seconde se passa dans les luttes pour le trône des pays voisins, la Hongrie et la Bohème. A la mort de Ladislas-le-Postiaime, st)uverain de ces Etats, Casimir, époux d'Elisabeth, soeur de ce prince, lit valoir les vieux droits des Jaurellons sur ces royaumes, en faveur de Ladislas, son [ils aîné. Ce- |>endant ces droits ne furent j)as immédiatement reconnus. Les deux peuples sans monarque placent à leur tête, la Hongrie, Mathias Corvin Hunyady, la Bohème, (leorges de Podiebrad. Alors commence une campagne diplomatique remplie de surprises: la Pologne, l'Empereur, le SouverainPontife s'immiscent dans les atïaires bohèmes et

*) ScTiplores rer. Pol. 11. liV

hongroises; à chaque instant surgissent de nouvelles coalitions et les grands intérêts européens se heurtent à des ambitions personnelles, et, le plus souvent leur cèdent le paa Les papes songent sans cesse à une croisade générale contre les Turcs; dans ce but, ils envoient des nonces en Orient afin d'incliner, tantôt Mathias Corvin, tantôt le roi de Pologne, à se mettre à la tête de cette grande expédition si désirée; d'un autre côté le hussitisme de Fodiebrad lui aliène la cour de Rome. Les Habsbourgs «t les Jagellons convoitent l'héritage de ces souverains élus. Mathias Corvin domine de son génie et de ses triomphes toutes ces compétitions, et, la République lui semblant la plus menaçante, il se fait l'implacable adversaire de la politique jagellonienne, contracte alliance avec tous les ennemis de la Pologne, pour combattre les projets de cette dernière, pour lui susciter les plus périlleux embarras. Nous ne décrirons pas toutes les alternatives de ces longs conflits. En définitive, la sagesse patiente de Casimir Jagellon l'emporta: il parvint au but qu'il s'était -assigné. A la mort de Podiebrad (1471), Ladislas, fils aîné du roi de Pologne, monte sur le trône de Bohème; en revanche, la même année le jeune Casimir échjue complètement dans la campagne entreprise pour conquérir la <;ouronne de Hongrie. Mathias Corvin ne meurt qu'en 1490. Jean Olbracht revendique sa succession; son frère, Ladislas de Bohème y prétend aussi et remporte la victoire. Dès <;e moment lui appartiennent les sceptres des deux royaumes, pour lesquels le centre de l'Europe avait été ensanglanté pendant si longtemps.

Les Jagellons sont alors au faîte de la puissance et la Pologne étend au loin, bien au delà de ses frontières, tme influence incontestée. Les vastes desseins d'OIesnicki qu'Enéas Silvius trouvait présomptueux, irréalisables, et dont il blâmait l'orgueilleuse audace s'étaient réalisés à la fin du siècle. Ces succès de la politique des Jagellons et de la Pologne, expliquent le prestige de ce pays. C'était

la plus grande monarchie orientale; elle était môme sur le point de se mettre à la tôte de toute la Slavie, d*y exercer rhégémonie la plus décisive. »Gemeinschaft des Gezungesa, la parenté des langues avait été alléguée avec force pour appuyer les revendications des Jagellons à la couronne de Bohème.

C'est à la cour de Casimir Jagellon que naquirent^ c'est de là que se répandirent les idées les plus fécondes pour la politique de l'Orient. Sur le trône siégait un prince portant la triple couronne de la grandeur, de la majesté et de la bonté; à ses côtés rayonnait Elisabeth d'Autriche, dont Enéas Silvius avait surveillé l'éducation, femme réunissant en une seule personne, comme s'exprimaient les humanistes, l'origine royale, la situation royale, et des ambitions royales pour ses fils, nombreuse lignée disciplinée et formée par la sollicitude la plus assidue de ses illustres parents. Ils avaient en effet été mis entre les mains de maîtres qui, soit par la noblesse du caractère, soit par l'intelligence, étaieiit tout à fait supérieurs. C'était d'abord Dtugosz qui dès 1467 avait été nommé directeur des études et précepteur des enfants royaux. C'est lui qui fit pénétrer dans leurs âmes un ardent amour pour la patrie, pour son passé qu'il connaissait si bien et dans lequel il puisait pour eux des leçons et des exemples; c'est lui qui leur inspira l'attachement à la vertu, leur inculqua les principes de droiture et d'équité qui réirnèrent désormais dans ces jeunes coeurs. Jusqu'à son dernier souffle, en 1480 Dtugosz se consacra à cette grande tâche, ne l'interrompant que par des travaux littéraires ou des missions diplomatiques. La sérénité d'âme, la profonde honnêteté de l'historien se retrouvent surtout dans le second des fils du roi, Casimir, qui, en 1484, échangea sa couroime terrestre pour l'auréole immortelle des bienheureux.

Son frère cadet, le cardinal Frédéric, disait souvent que les princes bons sont plus rares (|ue les princes instruits. Cette instruction d'après les nouvelles doctrines.

mettant les poètes au premier plan, fut donnée à ces jeunes gens par Philippe Callimaque Buonaccorsi qui arriva en 1471 à la cour de Pologne. Il y apportait, outre sa grande €ulture intellectuelle, l'expérience de la politique acquise en Italie et se proposait d'initier les fils du roi de Pologne à cet art si subtil et si difficile. Dtugosz fut donc en rapports suivis avec ce représentant de la sagesse étrangère, laquelle avait jusque là peu entamé le Nord de l'Europe. Deux mondes, deux civilisations se trouvèrent ainsi en présence: Tune indigène, écoutant la voix des siècles écoulés, l'autre au contraire enthousiaste des découvertes contemporaines, les regards fixés sur le présent ou tournés vers l'avenir. La foi si vive de Dlugosz allait se heurter à un homme que la colère du pape venait de chasser de Rome, pour lequel il n'existait en politique aucune autorité, aucune chose sacrée et qui avec un sceptique sourire disséquait tout sous le scalpel de la froide raison et de la réflexion. Des hauteurs du passé celui-là s'adressait à ses élèves, tandis que celui-ci leur parlait au nom du progrès et de l'Italie qui avait précédé la Pologne avec tant d'éclat dans la voie où cette dernière hasardait timidement ses premiers pas.

L'entente dut sans doute être souvent troublée entre eux. Certainement Dîugosz se demanda bien des fois avec crainte si son collaborateur nourrissait ses disciples de fruits bien mûrs et si l'esprit des enfants était, lui aussi, assez mûr pour digérer ces aliments exotiques. Dans son histoire il ne parle de Callimaque qu'une seule fois, et encore n'est-ce qu'incidemment ^); toutefois il est probable que les conflits ne dégénérèrent pas en opposition ouverte et que l'aménité bien connue de Dîugosz éloigna tout grave désaccord. Callimaque est prodigue de louanges à l'égard de son collègue; dans ses vers, il le compare à un Orphée qui n'émeut pas des rocs, mais des

») Hist. V. 654.

hommes. Le TÎeil historien polonais en revaDche demandatt à Ihumaniste italien une ëpitaphe pour le jeune Jean DIogosz. et tous les deux rivalisaient d'ardeur à transformer la politique polonaise et à former au bien leurs élèves. On cite encore, comme troisième maître des princes, le médecin Jean Weis: mais le rôle de ce savant fut sans doute bien effacé, en comparaison de celui que jouèrent les deux célèbres personnages à qui on l'avait adjoint

Les pnnces «bonsc^ lettrés, instruits allaient maintenant quitter l'école * . Ladislas. le premier, appelé sur une arène aux horizons étendus, échappa à la tutelle de ses maîtres. 11 y porta cette bonté jagellonienne qui ne savait point refuser et qui le Gt surnommer par son peuple »knil dobrea le bon roi. Nous avons déjà parlé du second^ Casimir. Le troisième, Jean Olbracht avait fait naître les plus grandes espérances chez ses maîtres, en particulier chez les humanistes. Rien pour lui n était ardu à apprendre, et son insatiable curiosité embrassait tout, comprenait tout Quand il monta sur le trône, les représentants des nouveautés saluèrent en lui le souverain selon leur pensée. Malheureusement la fermeté du caractère et de la volonté n'égalèrent pas chez ce prince la vivacité de rintelliirence. Son frère, plus jeune, Alexandre était loin d'être si richement doué et, entraîné par ses penchants ruthènes, il se détourna plus tard du mouvement des esprits à l'Occident Les deux derniers frères enfin, Sigismond et Frédéric, l'un né en 1467, l'autre en 1468, ne furent que fort peu de temps sous la direction de DJugosz. Les humanistes parlent de Frédéric avec une admiration exagérée. Dans cette nature passionnée, sans frein, l'éducation nouvelle jeta des ferments que ne suffirent à étouffer ni la volonté, ni la hauto situation ecclésiastique qu'il occupa. Il mourut^

') Ou leur enseigna la rh(Horiquo, ainsi qu'en tthnoiji^nent les clincoiirs prononcés par les princes en diverses solennités. Cod. epist I. 2, 338.

épuisé, en 1503, jeune encore, de mênne que ses frères Casimir, Olbracht et Alexandre. Et celui dont les commencements furent les plus pénibles, celui sur lequel on comptait le moins, Sigismond devint le plus brillant prince de la famille, gouverna le pays pendant une longue suite d'années, avec mesure et sagesse, avec une forte santé de corps et d'esprit. Olbracht, Alexandre et Frédéric au contraire, moins vigoureux, moins pondérés, n'eurent point cet heureux équilibre de forces physiques et morales; ces plantes frêles avaient germé sur un sol mal préparé, avaient hâtivement poussé sous un trop intense soleil. C'est ainsi que souvent la Renaissance, par ses violentes poussées de sève, brisa les êtres trop débiles pour en vivre.

Philippe Buonaccorsi Callimaque. — 8ei) voyages dans le Nord et son arrivée en F'olojfne. — Florentins à Cracovie, les Thedaldi. — Débuts du séjour de Callimaque en Pologne, protection de Grégoire de Sanok. — Après la mort de Paul II, Callimaque rentre en gràoe; il reste à Cracovie. — Il devient pnVîepteur des princes. — Politique antiottomane de Calliina(|ue et de la Pologne à cette époque. — Jean Olbnicht, élève favori de Callimaque — Adversaires de Callimaque. — Il se fait le défenseur des juifs. — Son rôle KociaL — Amitiés et r(*latiuns. — Pierre de Bnin. son caractère et son esprit — Mathias lirzewicki, le plus fidèle «^lève de Callimaque. — liapports de société dans ce cercle. — Mirica, Jacques de Huxice. — Importance civilisatrice de Callimaque.

Le venue de Callimaque en Pologne fut un événement considérable pour ce pays, et jrnm de conséquences pour la cour. I*hilippe Huonaccorsi, né à S. (iimignano en 1438 *), s'enn>la de bonne heure dans le trroupe des humanistes romains ((ui (gravitait sous le pontilicat de l^aul II autour de Pomponio Leto, h l'académie dont les membres portaient tous des noms irrecs ou latins et rêvaient de n»s8Usciter le monde pay«*n et les moeurs républicaines. Le christianisme était, sinon dédaii^né, du moins pris fort À la léi^ère parmi ces lettrés. Kn revanche, la philosophie de Platon y trouvait de fanati(|ues adaptes.

*) M. le comte Sierakow <iki a eu la boni»* de copier pour nous à la Hiblioteca Communale de S («miignano <L<*U(*re Ci la note suivante: I) Cahinaous pierj dt* HonacursH naque 11 di Maggio 1438.

C'est de ce milieu que la destinée arracha Callimaque en 1468 pour le transporter en Pologne. Nous n'entrerons pas ici dans tous les détails de cette existence orageuse ^). 11 s'enfuit devant le courroux de Paul II, gagna d'abord rOrient, toucha à Chios, à Chypre, et parvint à Constantinople. Il fut donc à môme d'étudier de près le monstre qui terrorisait tout TOccident chrétien et qu'il passa presque le restant de sa vie à combattre. Il dirigea ensuite ses pas errants vers la Pologne où il arriva vraisemblablement en 1469. On ignore à quelle impulsion il obéissait en se dirigeant de ce côté. Il n'est pourtant pas téméraire de croire qu'attiré par la renommée subitement accrue de ce jeune royaume, il vint chercher un sûr asile contre le ressentiment du Saint-Siège, auprès du puissant monarque polonais. Il est fort probable que des raisons toutes privées pesèrent aussi sur ses résolutions.

Florence entretenait depuis longtemps des rapports commerciaux avec la Pologne; dès la fin du XlV-e siècle, elle importait dans ce pays des draps qui pouvaient aller de pair avec les célèbres étoffes flamandes. Des marchands florentins ouvrirent à Cracovie des boutiques et des comptoirs, attirés par l'espoir d'y faire rapidement fortune, chose aisée en Pologne — Polonia aurifodina advenarum. Parmi ces immigrants se trouvaient, vers la fin du XV-e siècle, quelques membres de famille Thedaldi, proches parents de Callimaque. L'un de ces Thedaldi, Jean, dirigeait en 1488 les salines de Wieliczka; un autre, Ainolfo, exerça longtemps le négoce en Pologne, y fut aussi directeur royal des salines, et mourut môme dans sa patrie d'adoption *). Callimaque est fort étroitement lié avec cet Ainolfo,

*) Voir là-dessus Zeissberg. Poln. Geschichtsschreibung 349; le même, Kleinere Geschichtsquelien Polens, Vienne 1877.

•) Voir Fournier, Les Florentins en Pologne (1894), p. 217, Voir au sujet d'Ainolfo, PavviAski, Liber Quitantiarum régis Gasimiri, (1897) où figurent des payements réitérés assignés sur la cassette royale à Ainolfo.

et c'est sans doute celui-ci qui le décide à venir en Poloirne, lui promettant des richesses et une existence facile. Car il est certain que Callimaque s'aventura d'abord sur les flots du commerce en Pologne — fluctus netrotiationis; — mais il y échoua complètement et, plus tard, il regrettait de s'être laissé entraîner à des opérations auxqu(?lles il ne comprenait rien et d'avoir compromis par là, non seulement son avoir, mais celui d'autrui ^).

Par contre, il se sentait une forte vocation pour de plus nobles et plus grandes entreprises. Cependant les premières années de son séjour en Pologne furent abreuvées d'amertume. En 1470, le légat de F^aul II exige le bannissement de l'exilé romain, et la diète de Pologne fait droit à cette demande. Heureusement pour Callimaque, un puissant protecteur l'avait pris sous aile et lui avait procuré un inviolable asile, tout particulièrement accueillant pour un humaniste: c'était Grégoire de oanok, archevêque de Léopol. Auprès de ce prélat Callimaque laissa gronder la foudre et attendit en sûreté la (în de la tempête. Aussi l'appelle-t-il dans ses poésies «pater omnium leporuma; aussi écrivit-il une enthousiaste biographie de Grégoire. Celui-ci poussa si loin sa bienveillance à l'égard de l'humaniste persécuté qu'il favorisa les amours de Callimaque avec évvientochna, muse inspiratrice de tant de morceaux du poète.

Lorsque Paul II eût fermé les yeux, en 1471, des tem|>s meilleurs s'ouvrirent pour Callimaque. Francesco délia Rovere, qui prit la tiare sous le nom de Sixte IV, renouvela les brillantes traditions do Nicolas V et fraya la voie à Jules II et à Léon X. La renaissance des lettres et des arts était son idéal, et il sema l'or à profusion pour faire de Home la métropole littéraire et artisti(|ue du monde. Si h Rome même U*s humanistes furent en faveur, si les gens qui avaient encouru les rigueurs du pontife

') Zf'issberg, KK'iiuTo (ioschichtsquolhMi I*oK»ns t)7 68.

décédé revinrent dans la capitale, si Tacadémie persécutée par Paul II refleurit, cette »incredibilis quaedam libertas», devant laquelle s*extasie Fhilelphe^), s'étendit au Tuscoscythe, comme s*appellait Callimaque, au fuoruscito du Nord, et lui rendit les coudées franches.

Il put donc quitter bientôt sa retraite. En 1472, il paraît à Cracovie, et s'y inscrit à l'université. Pourquoi? Peut-être espérait-il en acquérant ainsi le droit de cité universitaire s'élever à une chaire; peut-être cherchait il seulement dans cette naturalisation un appui, un refuçre où il serait à l'abri des haines et des danirers. Au moyenâge, il fallait de toute nécessité appartenir à une corporation, à un groupe, pour se garantir une existence normale.

Si Callimaque avait songé à une carrière pédagogique, son rêve se trouva bientôt réalisé: il lui échut la lÀche honorable d'enseigner aux fils du roi les belles-lettres latines. Il devint l'aide et le compagnon de Dlugosz, vers 1472. Dès lors, sa situation, jusque là précaire, devient ferme et ne fait que grandir et s'étendre. On ne tarda pas à la cour à reconnaître les talents diplomatiques de cet étranger. Les affaires d'Orient tenaient le premier rang parmi les préoccupations de l'époque. Callimaque qui avait traversé la Turquie et, par conséquent, la connaissait, devenait un conseiller précieux et écouté; d'un autre côté, sa nationalité et sa résidence actuelle tracèrent la voie à ses projets politiques: il résolut de former une coalition polonovénitienne contre les Turcs. Pour lui comme pour les papes, les Sarrazins constituaient un danger permanent. Mais tandis que le Siège Apostolique incitait sans cesse la Pologne à la guerre sainte, Callimaque la détournait de se jeter seule dans cette entreprise; contrairement aux Tisées papales, il soutenait que ce n'était pas à la Pologne de défendre la chrétienté, mais à la chrétienté de sauvegarder la Pologne; et une entente de toutes les puissances

») Pastor, Geschichte der Fâpste, II (1889) p. 573.

chrétiennes pouvait seule faire tète à Tennemi commun. Sans doute les papes désiraient aussi cette entente, mais ils la voulaient au prix de l'abandon de tous les intérêts propres à chacun de ces Etats, par le sacrifîce de toutes les prétentions personnelles ou dynastiques, au nom de ce but élevé. En attendant l'antagonisme des Jagellons avec Mathias Corvin faisait obstacle à cette union, et Callimaque, attentif et passionné à soutenir les ambitieuses menées de son protecteur et de ses élèves, était loin de chercher à aplanir les difficultés, à supprimer les causes de discorde. La conquête de la Valachie séduisait tout particulièrement ces croisés selon le coeur de Callimaque; elle eût été en effet un poste avancé contre les Turcs, en même temps qu'un secours contre Corvin. Enfin la Valachie eût constitué un magnifique apanage pour un des nombreux enfants du roi. Ces motifs plus ou moins avérés, plus ou moins décisifs, paralysèrent les tentatives de croisade polonaise contre la Turquie. Depuis la prise de Constantinople, le thème favori sur lequel les humanistes brodaient leurs plus pompeuses harant^ues était la guerre contre les Ottomans; tous, Poggio, Philelphe et surtout Enéas Sylvius. avaient rivalisé d'éloquence à ce sujet. Il en était tout autrement de Callimaque; celui-ci en effet cherchait avant tout à triompher des Turcs, sans les attaquer, à pousser contre eux les Perses ou les Tatars, au lieu de se hasarder dans une croisade ruineuse. C'était de la pruilente diplomatie au lieu des chevaleresques folies de l'héroïsme ^).

Callimaque célébra sa patrie d'adoption comme le vrai rempart de la chrétienté; mais s'il s'efforya de présenter le roi de Pologne comme instrumentde la lutte contre les infidèles, ce fut par dos considérations tout à fait éloignées de ce

») L'appel à la croisade à Cracovie à cette époque se terminait habitiielleinent par des attacjues contre les juifs, tout aussi bien en IkVt (Dlugosz. Ilist. V, 387) qu'en 1500 (Mon. Pol. V, 285).

but, et notamment, pour que le Saint-Siège n'appuyât point Mathias Corvin, Timplacable adversaire de la Pologne, pour délier les mains à cette dernière en Orient, où les intérêts de la Croix l'occupaient moins que ceux de son souverain pour lequel il convoitait la Moldavie. 11 agissait selon la pensée du roi Casimir qui, en 1489, écrivait sans ambages en réponse à un pressant appel à la croisade d'Innocent VIII: occupons-nous de nos propres affaires, avant de nous mêler de celles des autres ^).

La politique antiottomane de la Pologne ne fut donc pas franchement décidée; mais en revanche la politique des Jagellons tendit résolument à élargir en Orient sa sphère d'action. Callimaque éveillait et excitait ces ambitieuses visées dans le coeur d'un de ses élèves qu'il jugeait le plus apte à accomplir ses desseins, en qui il voyait l'idéal du »principe« humaniste. Jean Olbracht était le disciple favori de Callimaque dont les leçons pénétraient aisément dans cette vive intelligence à la compréhension rapide. C'était un jeune homme «litteraturae non vulgarise, aimant la lecture, surtout celle des ouvrages historiques, et se plaisant aux controverses des savants. Il parlait latin comme un rhéteur; il n'était pas moins exercé en allemand, et se portait avec impétuosité vers tout ce qui pouvait enrichir ses connaissances^). Il avait hérité du «vastus animus« de son oncle le Warnenczyk, esprit promptement séduit par les grandioses aventures et tourmenté de plus du rêve humaniste d'une immortelle gloire'). Tout cela était en partie l'oeuvre du lettré italien qui avait trouvé en Olbracht un champ favorable à l'éclosion de ses pensées générales et de ses idées particulières. En 1490, Corvin étant mort, Callimaque détermina son royal pupille

*) Cod. epist. I, 2, 294.

*) Voir Wapowski et Miechowita dans les Script, rer. pol. Il, 44 et 267.

•) Wapowski, 1. c. 19.

à revendiquer le trône de Hongrie, puis à faire Texpédition de Moldavie; ces deux tentatives échouèrent, et la seconde même aboutit à un désastre, après la mort de Callimaque.

Ces conseils, d'autres encore qu'on lui attribuait et qui tendaient à fortifler l'autorité royale en Polo^^ne, suscitèrent à l'Italien des haines nombreuses. Les Teutoniques l'abhorraient car il projetait de les transporter en Orient; l'historien de l'Ordre l'appelle «traître sataniquea. On l'avait aussi en aversion en Hongrie. Tubero le soufflette de l'épithète de »homo flagitiosus« ^). En Pologne il avait des opposants; on murmurait contre sa trop prépondérante ingérence, contre ses menées en faveur de la tyrannie royale, et, à la mort de Casimir, le mécontentement éclata avec tant de force que Callimaque quitta la Pologne. Il y revint, il est vrai, finir ses j^urs auprès du jeune roi Olbracht dont il était aimé et auprès duquel officiellement il remplissait les fonctions de magister epistolarum, et, sans titre officiel, celles de conseiller et de directeur politique tout puissant.

Dans le discours fameux qu'il prononça à Rome, en 1490, en présence d'Innocent VIII, il s'étend avec complaisance sur la cour de Pologne et ne ménage pas les éloges au roi Casimir, à la reine Elisabeth, aux princes Olbracht et Frédéric. Plus tard ses rapports avec ce dernier se refroidirent. Tout à la lin du siècle éclata à Cracovie une agitation antijuive. Nous n'en connaissons par les péripéties; mais Miechowita nous raconte qu'un épouvantable in(;endie qui, en 1494, réduisit en cendre une grande partie de la ville, en fut le prétexte. On en accusa les juifs; et, en 1495, on leur intenta un procès à propos de nous ne savons quel crime. La bourgeoisie cracovienne indiornée, se voyait refuser une audience par le roi, et les juifs se

') Zoissberg, Poln. Oeschichtsschroibuiig. :^72 et Scrip. rer. pol. II, 31(i.

flattaient d'avoir un puissant patronus. Le cardinal Frédéric écrivit alors au roi et lui reprocha d'accorder plus de poids à «l'intercession d'un étranger en faveur des juifs», qu'à la voix des habitants de Cracovie. C'est sans doute Callimaque ^) qui était ce soutien d'Israël, et ce fait ajoute un trait fort curieux au caractère de l'humaniste italien, dégagé de tout préjugé de race et sachant s'élever au dessus des querelles locales. Ces troubles eurent pour résultat le transfert des juifs de l'ouest de la ville, uù jusqu'alors ils avaient eu leur quartier, à Kazimierz.

Nous venons de suivre Callimaque à la cour, auprès des princes et dans les jeux de la politique. Il nous reste à examiner l'ascendant non moins considérable qu'il eut sur ses amis. Il vint à Cracovie, à la fin du XV-e siècle, une foule d'étrangers; mais aucun ne peut se comparer à Callimaque, aucun n'y arriva de si bonne heure, n'y séjourna si longtemps, n'y donna une telle impulsion à l'entourage qui l'avait accueilli. Et pour Callimaque la distance était rude à franchir entre lui et cet entourage auquel il était si supérieur de culture et d'éducation. Pour ce roi de l'esprit qui jusque là avait frayé avec toute l'aristocratie intellectuelle du siècle, il était plus, que pour tout autre, malaisé de découvrir des points de contact, de retrouver l'atmosphère indispensable à sa vie. N'avait-il pas pour correspondants Laurent de Médicis, le Magnifique, Marsilius Ficinus, le platonicien, qui appelait Callimaque son frère en Platon, le savant Pic de la Mirandole, le célèbre poète Angelo Poliziano, le peintre fameux Giovanni Bellini'). Et cet homme qui avait de si illustres amis, était condamné à passer ses jours parmi les Scythes, dans un milieu si différent de l'élégante académie romaine. Replet,

*) C'est une hypothèse fort plausible de Szujski. Voir »Réroriue et Renaissance» (Oeuvres, série II, toni VIII, p. 121). Plus tard l'humaniste Reuchlin parle aussi en faveur des juifs.

•) Il dit de ce dernier (De his quae a Venetis tentata sunt): non tani pictor emendatissiinus . . . quam peritus christianae philosophiae.

massif, enclin au sommeil, il s'attela ou fut attelé dans le Nord à la rude besogne de l'éducation des princes et des conseils politiques; aussi exprimait-il souvent des regrets — soit sincèrement, soit par décorum humaniste — des bonae artes et otium perdus; il soupirait après le paradis de ritalie d'où on l'avait chassé sans doute, mais qu'il était pourtant libre de revoir. Lui qui aimait tant à discuter, mais à discuter ))non theologice sed naturaliter«, comme il l'écrit à Ficinus ^), il est dans un monde à peine échappé au moyen âge, parmi des savants tout imbus des antiques méthodes scolastiques, plongés dans les broussailles touffues de la routine. Parfois il considérait avec un sourire de supériorité la foi sincère des Polonais; le banni papal, encore plein de rancune contre Rome, raillait la soumission pieuse de ceux »qui envisageaient le pape comme un être sacré, au-dessus de toutes les majestés humaines»; lui qui avait vu la curie, savait parfaitement que le Souverain-Pontife est un être sujet à toutes les faiblesses des autres mortels. C'est le couplet que vont répéter et amplitior Grégoire de Ileimbourg, puis Luther.

Néanmoins malgré toutes ces doléances, tous ces dédains, il reste en Pologne jusqu'à la mort. Il y est retenu par sa place honorable à la cour, le bien-être dont il jouit, l'abondance même (|u'il a acquise, le luxe de sa demeure. Sur le sarco|)haLre de l'église des Dominicains, il est représenté assis dans sa salle de* travail, au milieu de livres et de meubles maL^riiliques, av(»c la mine réjouie d'un heureux de ce monde. Co tableau nous rappelle Faust; sur des rayons s'alignent des tlacons vers les([uels pourtant il ne tend point la main, car malgré les guirlandes humanistes qu'il tresse au pays natal, il n'a aucune aversion pour la vie et ses plaisirs. La Pologne lui avait donné Swientocbna, sans compter les rivales de Swientochna, et, de |)lus, la fortune, quoique Callimaque assure qu'il avait

M Zeissberg. Kleinero Geschichtsquollen, 59.

inscitia rei domesticae administrandae ^). Ce n*est là qu'un aristocratique dédain d'humaniste qui aime les biens de ce monde mais qui pour Thonneur du drapeau, affecte de préférer les sapientum templa serena.

Enfin quelques personnes chez qui il retrouvait Técho de ses goûts et de ses idées achevèrent de le réconcilier avec Cracovie. Nous avons déjà parlé de l'amitié de Grégoire de Sanok qui fut si secourable à Callimaque arrivant dans le Nord. Grégoire mourut en 1477. Mais Callimaque avait déjà trouvé en Pologne deux autres protecteurs, le neveu du cardinal Zbigniew Oleénicki, plus tard archevêque de Gniezno, et Jean Rytwianski, de l'illustre famille de ce nom. Toutefois c*est surtout avec Pierre Bniûski que les relations furent cordiales; presque autant qu'avec Grégoire de Sanok. Pierre de Bnin, évêque de Przemysl jusqu'en 1483, fut ensuite évêque de Kujawie, jusqu'à sa mort en 1493. Ce fut un homme ))d*un grand savoir, d'une piété^ d'une charité plus grande encore 2)((. Callimaque s'attacha à lui sincèrement; il appréciait le lucide bon sens du prélat, et c'est chez lui qu'il allait se reposer des fatigues de la vie publique. Dans une épître dédicatoire de ses poésies à Laurent de Médicis, Callimaque assure qu'il y a deux hommes que la fortune n'a pu corrompre: Laurent et Pierre de Bnin. Il ajoute que son affection pour ce dernier, a fixé son coeur dans le Nord. L'évêque d'ailleurs inspirait bien des travaux littéraires de l'humaniste. Dans l'avant-propos de l'histoire du roi Ladislas Warnenczyk, Callimaque s'adresse au roi Casimir en ces termes: »Le Seigneur a donné à ton royaume Pierre de Bnin, évêque de Wloclawek, pour y être le modèle des vertus sacerdotales, et pour que dans les affaires civiles tu aies en lui un con-

*) Zeissberg, 1. c. 67. Le roi ne lui ménageait pas l'argent. Dans le Liber Quitantiarum régis Casimiri nous trouvons p. 77 (1485) et 119 (1486) des assignations pour achat d'une pelisse à Callimaque,

•) Monum. Pol. IV, 29.

Morawski. m. 2

seiller doué de prudence, de fidélité, de fermeté et d'une autorité éprouvée». Il rappelle ensuite que Pierre de Bnin s'entreteçiant un jour du désastre de Warna avec le prince Casimir, les deux interlocuteurs se tournèrent vers lui, Callimaque, et le prièrent d'écrire Thistoire du Warnenczyk. Callimaque n'oublia jamais son éminent ami. Dans la péroraison du discours qu'il prononça en 1490, devant le pape Innocent VIII, il propose expressément Pierre de Bnin pour la dignité de cardinal. Cependant Mathias Drzewicki nous rapporte sur cet évêque le trait le plus curieux, dans la préface qu'il mit au grand ouvrage de Callimaque: De his quae a Venetis tentata sunt . . . contra Turcos. En 1492, le roi Jean Olbracht avait envoyé Drzewicki demander l'avis de Pierre de Bnin, au sujet de la question ottomane. Le délégué cracovien trouva le prélat occupé à lire l'histoire de Vincent Kadlubek. Cette circonstance mit l'entretien sur l'histoire et à ce propos Pierre de Bnin porta sur l'oeuvre de Kadlubek un sévère mais juste jugement. Cet historien vénéré au moyen âge, qui pour la forme et pour le fond excitait l'admiration de Jean Dombrowka et de beaucoup d'autres jusqu'après le milieu du XV-e siècle, ne trouvait pas grâce auprès de l'érudit et délicat évêque. dII ne captive pas l'attention, il n'élève pas la pensée du lecteur, il est anémié«, et cela vient de ce qu'il ne fut jamais mêlé à la vie publique et (jue par conséquent il en ignore tous les secrets et ne C(jmprend ni les hommes ni les événements. »Pour connaître et apprécier... les grandes alTaires . . . il ne suffit pas de se frotter aux magistri et aux philosophes, mais il est nécessaire d'y avoir pris part«. En définitive il reconnaît (|ue Callima(|ue seul a été à la hauteur (l'une telle tache, lui »qui i*st un écrivain de valeur, et un homme d'Etat expérimenté«.

l^ierre de Bnin brûle donc ce qu'on adorait et sacrifie aux nouveaux dieux auxquels il prodigue l'encens et les louanges. On a lait remarquer qu'en cette conjoncture on

passait sous silence quelqu'un qui pourtant n'avait pas mérité cette injure, le grand historien de la Pologne médiévale, à peine descendu dans la tombe. Pierre de Bnin. ou n'avait pas lu l'oeuvre de Dtugosz, ou ne lui rendait pas justice: dans le cercle élégant des humanistes à la Callimaque, on ne se croyait pas tenu à donner des éloges à cet immense travail, où Callimaque lui-même se vit forcé de puiser tant de fois. Néanmoins la critique de Kadiubek par Pierre de Bnin ne manque pas de bonnes et solides raisons. Ce grand prélat mourut en 1493, et Callimaque, son amicus concordissimus lui fit élever à la cathédrale de Wîoctawek un monument où nous lisons une inscription composée par l'humaniste italien.

Mathias Drzewicki, le disciple préféré de Callimaque, fut le membre le plus jeune de ce cénacle. C'est une des figures les plus intéressantes de cette époque si féconde en hommes de talents, en individualités marquées. Nous n'avons sur ses études que des renseignements peu précis; il est cependant hors de doute qu'elles furent faites sous l'impulsion directe et décisive de Callimaque. C'est lui qui éleva, instruisit Drzewicki, et celui-ci le vénérait à l'égal de son père *); c'est aussi grâce à lui que Mathias fut admis à la cour de Casimir Jagellon. Le prince Olbracht témoignait à Drzewicki une faveur toute spéciale: il en fit son secrétaire particulier, et, devenu roi l'éleva, quelque temps avant de mourir, à la dignité de vicechancelier. Ce furent les premiers pas de la brillante carrière que Drzewicki devait terminer sur le siège primatial de Gniezno. Les suffrages des humanistes, admirateurs de l'élève aimé du grand Callimaque, le suivirent et le poussèrent dans cette route des grandeurs. Les liens qui unissaient ces deux hommes ne firent que se resserrer, et Drzewicki porta toujours l'intérêt le plus chaud aux

*) Voir l'épitre de Drzewicki à Antoine Maurocenus en tète de De his quae a Venetis ...

ouvrages de son maître, au point qu'en 1490, il recueillit pieusement les compositions poétiques de Callimaque et les publia précédées d'une préface dédicatoire à Laurent le Magnifique. C'est un autre étranger, venu dans le Nord pour y étudier en humaniste choses et gens, qui décida Drzewicki à cette publication. Il s'appelait Bernardine Gallo (Jadrensis) et était originaire de la Dalmatie. Introduit à la cour de Frédéric Jagellon, il s'y trouva au milieu d'un actif mouvement intellectuel, auquel tout de suite il prit part avec ardeur. Son admiration pour Callimaque suivit ce dernier au delà du tombeau, et se donna cours en une épitaphe qui ne nous est point parvenue. Pendant l'épiscopat de Jean Konarski, Bernardine Gallo fut nommé au chapitre de Cracovie; il devient custode, puis, en 1513, officiai de l'évêché ^). C'est donc à l'instigation de ce Dalmate et à la piété filiale de Drzewicki que nous sommes redevables du recueil des poésies de Callimaque, mine précieuse de traits caractéristiques sur le fameux humaniste.

Aux funérailles de Callimaque, Drzewicki suivit le cercueil à la tête des assistants, en qualité de fils intellectuel du défunt. Toute sa jeunesse s'écoula dans cette société humaniste; et quoique plus tard il parvînt à de hautes dignités, il considéra toujours comme un âge d'or le règne d'Olbracht, et la mort de ce prince, comme la fin d'un jour radieux.

Pierre de Bnin et Mathias Drzewicki étaient les dignes interlocuteurs pour Callimaque, et celui-ci prenait plaisir à échanger avec eux ses pensées et ses sentiments. Le célèbre italien qui avait jadis disputé à l'académie romaine, puis avec Grégoire de Sanok, exerçait et invitait ses amis »à ces jeux oratoires», dont le propos de Pierre

>) Voir à son sujet le Cod. univ. Crac. III, 237; — IV, 7; Collectanea ex archivo Coll. hist. VI, 78/9. - Concl. univ.. année 1513. — Dans le Liber prom, à la date de 1509 (p. 148) Bernardinus de Jadra est promu bachelier. Et on ajoute: Veneliis uxorem duxit II s'agit sans doute ici de quelque parent du chanoine de Cracovie.

de Bnin nous ont donné un éclatant exemple. Callimaque était Tâme de ces joutes disertes; il sut grouper et réunir autour de lui à Cracovie des hommes qui y formèrent un noyau d*élégance mondaine dans la plus haute acception de ce terme. On le voyait dans le jardin de Jean Mirica, en compagnie de Nicolas Mergus et de Jacques de Boxice, lisant l'histoire de Venise de Sabellicus ^). Il nous présente quelques-uns des fîdèles avec lesquels il se plaisait à frayer. Il dit de Nicolas Mergus et de Jacques de Boxice qu'il eût été difficile de décider lequel des deux remportait en savoir et en éloquence. C'est ce même Jacques, médecin et dignitaire ecclésiastique, que nous avons déjà mentionné. Jean Mirica, propriétaire du jardin, était sans doute un riche bourgeois de Cracovie, peut-être d'origine saxonne. Il se faisait une joie de recevoir et de traiter somptueusement des hôtes de choix auxquels il servait à profusion ses vieux vins de Hongrie; Celtes voulut chez lui s'initier aux moeurs sarmates

Sarmaticos . . . potando discere mores

mais ces copieuses libations troublèrent quelque peu ses esprits*). Dans une autre circonstance nous rencontrons Mirica avec Mathias Drzewicki qui aimait la société du savant Allemand, admirait son bon sens et ses bonnes manières, à la table de Pierre de Bnin, évoque de Wioctawek. Callimaque, le dernier, vient grossir ce cercle d'amis qu'il trouve au milieu des livres, occupés à étudier le traité de la signification des songes de Léon Tuscus. Là-dessus

^) Commencement de: De his quae a Venetis tentata sunt...

*) Celtes, Odae I, 21. Ce nom de Mirica nous semble un surnom. Il est étrange cependant que Callimaque ait nommé Jacques Mirica son exécuteur testamentaire, car dans un document un surnom n'eût pas été de mise. Ce Jacques parait avoir été notaire et chancelier des consuls de Cracovie. Nous ne connaissons, il est vrai, que de seconde main le testament en question; aussi supposons-nous que Jacques y est par erreur, au lieu de Jean.

H'GUi^a^e une conversation animée, dans laquelle c'est Mirica surtout qui expose son opinion sur le sommeil et les rôveH *).

Ces quelques indications nous donnent une idée de la part active qu'il prit au mouvement civilisateur, de rinniuMure que Callimaque exerça sur les concitoyens qu'il n'était choisis. Les générations suivantes ne furent pas iny^rates; elles acclamèrent son nom comme un symbole (l« pr()^:rès, et jusqu'à la fin du XVI-e s. les humanistes (Ih Oacovie le considérèrent comme un maître, lui rendirent hommage, s'inclinèrent devant sa majesté. Celtes lui consacre une de ses poésies, Jean Aesticampianus le (^ite maintes fois dans son modus epistolandi, avec respect i^i vénération, et c'est à son inspiration qu'on attribue le De institutione regii pueri. Ce traité que l'auteur fait dicter par la reine F]lisabeth, est un hymne en l'honneur de Calliina(|ue et d'Olbracht -). De même que Denis eut pour conseiller Platon »philosophorum numen venerabile« (p. 107), le roi (le Pologne, Casimir, a obtenu du ciel le secours des lumières do Callimaque. Les éloges prodigués à Olbracht, (|ui surpasse tous les rois »humanitate«, induiraitMit i\ penser que cet ouvrage est de la plume de Mathias l)r/e\vicki.

Le séjour de Callimaque en I*ologne, pendant tout un (|uart de siècle (1470 — 1496) y laissa une empreinte indélehih». Aussi le poète contemporain, Cantalicius chantet-il enthousiasmé:

To duce... fit barbara terra iatina*).

') V(»ii* Zfissb(Mg. Kleineio doschichtsquellen 82: Callimachi Pi'tti^faiin III soinniariuin Leonis Tiisci.

'*) \ijir /t'issberj^. Kleinere ( Icschichlsqucllen, 94. Morawski, b*iiliagti ziir (lf»-cliichte des Huinanismu» in Polen (Vienne 1889) p. 3.

*» /t^issluMg. Kleinere (ieschifhts(juellen 78.

Cracovie, ses habitants, ses moeurs. — Voyages de quelques Polonais et Cracoviens. — Maître Michel de Wielun. — L'invention de l'imprimerie et les imprimeries de Cracovie.

C'est en majeure partie à Cracovie qu'habita et travailla Callimaque; cette ville au cours du XV-e siècle n'avait fait que prospérer, était devenue un centre du savoir et de la civilisation, et sa bourgeoisie opulente surpassait les autres classes en instruction et en courtoisie. Lors de la fondation de l'université, en 1400, cette grandeur d(? Cracovie n'était encore qu'en espérances. Cependant dès 1410, un texte authentique appelle Cracovie la première

cité du pays: stat Cracow dy undir den stetin seynis

reychis ist ereamlich an guttin worte, feyerlich am lobe und in czeytiichin guttirn obirtretinde ^). Cette langue germanique montre qu'au XlV-e et au XV-e siècle la ville avait un caractère à demi allemand. Le haut patriciat et même les artisans étaient pour la plupart de provenance allemande, sortaient de familles immigrées surtout de Silésie, ou parfois de contrées plus lointaines, de Suisse, de Nuremberg, de Strasbourg, des bords du Rhin. Cracovie exerçait une véritable attraction; elle séduisait et retenait non seulement les autochlhones mais encore les étrangers (cuius soli dulcedinem non solum patriae hujus

') Consularia Crac. III, p. 379.

homines, se detiam exteri aspirant) ^). Et c'est tout un concert d'éloges, jusqu'à la fin du siècle, jusqu'à la description enthousiaste d'Hartmann Schedel, et les dithyrambes des humanistes. La bourgeoisie cracovienne acquiert de jour en jour plus de richesses et de pouvoir. Plus d'une fois, au XV-e siècle, des princes furent charmés par la beauté et la fortune de filles de citadins et les recherchèrent en mariage; une fille de Stawrot, de basse origine est épousée par Conrad-le-Roux, duc de Mazovie; Barbe Rockemberg devient princesse de Ratibor^). Les Wierzynk ou Wirsing sont puissants dès le XlV-e siècle, les Morsztyn s'élèvent au XV-e, comme les Boner d'Alsace; l'Alsace à cette époque fournit à Cracovie quantité d'émigrants*). La vielle ville devenait un foyer de civilisation pour tout l'Orient, à l'instar et dans les mêmes conditions que Nuremberg. »I1 n'y avait peut-être pas de villes, à la la fin du XV-e et au commencement du XVI-e siècle qui se ressemblassent autant que Nuremberg et Cracovie. Là et ici florissaient les sciences humanistes, comme les mathématiques; en sorte que cette communauté de moeurs et de coutumes attirait sous les murs de Wawel les gens avides de savoir, non moins que les Norymbergiens venant chercher fortune en Orient» *). A côté de ces maisons allemandes, les Turzo, d'origine hongroise, prennent aussi un rang élevé, au XV-e siècle. Jean Turzo de Lewocza dans le Spiz (Zips), ayant obtenu droit de cité en 1464, fonde à Cracovie un comptoir commercial et, plus tard, s'associe aux Fugtrer. Ce Jean, excellent financier, fut la souche d'une illustre famille; et un document du temps dit à son sujet: ditissimus homo fuit, in regno Poloniae et Ungariae potentissimus. Un de ses fils,

*) Ainsi s'exprime Dlugosz on 1447. Cod. epist. I, 2, 30.

') Voir Dfugosz V, 128 et Annales crac. Kocznik kr. (Krzyzanowski. les Morsztyn i 18^8, p. 338.

') Voir Morawski. La Uonaissance en Pologne (1884 p. 4).

*) Marian Sokolowski. H ans Sues von Kulmbach, Cracovie 1883. p. 61.

Jean, est évèque de Breslau, à la fin du siècle; un autre, Stanislas, évèque d*01mutz; trois autres s'établissent en Hongrie, où ils possèdent des domaines de magnats ^).

Ces détails font ressortir suffisamment la situation brillante des bourgeois cracoviens. Ajoutons à cette opulence la haute culture intellectuelle, et Ton comprendra pourquoi Callimaque et Celtes fréquentaient volontiers chez les commerçants où la bonne chère ne reléguait pas au second plan les entretiens littéraires et les préoccupations de l'esprit Le luxe devient tel, qu'en 1495, on essaye de le refréner par un édit somptuaire *). Mais le fameux Codex Picturatus de Balthazar Behem et les oeuvres immortelles de Wit Stwosz resteront à jamais les plus éloquents témoignages de ce faste imposant. En 1477, les bourgeois de Cracovie prennent la résolution d'élever un autel à Notre-Dame, dans la grande église sur la place; on se met immédiatement à l'oeuvre, offrandes et dons affluent, et bientôt Cracovie possède une merveille de plus. En présence de tous ces faits, nous comprenons les paroles d'Hartmann Schedel qui, dans sa chronique du monde, -écrit à la date de 1492: les citoyens de Cracovie se distinguent par la raison, les bonnes moeurs et la bienveillance pour les étrangers; dans cette ville on trouve tout ce que la nature humaine peut désirer.

Mais si Cracovie recevait beaucoup d'immigrants, nombre de Polonais et de Cracoviens quittaient leur pays pour parcourir le monde, et rapportaient de ces voyages des impressions et des idées nouvelles. Michel de Breslau, professeur à l'université jagellonienne, dans un calendrier qu'il composait chaque année, insérait des pronostics sur les destinées futures des habitants de Cracovie. Dans le

') Voir Lepszy: Les Turzo en Pologne, Crac. 1890, et Wotke: Der Olmiitzer Bischof Stanislaus Turzo dans la Zeitschrift des Vermines fur Geschichte Mâhrens, III. J. 4 Heft (1899) p. 338.

') Bûcher: Die alten Zunft- und Verkehrsordnungen der Stadt Krakau 1889, p. XXVI et 28.

judicium de 1494, il prédit que «ceux qui ont reçu de l'argent en dépôt, commettront des abus de confiance», que ))les juifs, au commencement de Tannée, seront rusés et adroits«, ce que sans aucun doute ils lurent Tannée ronde, que «avec les chrétiens ils ne vivront pas en bons termes»*). Eh bien, ce pénétrant devin, sans doute éclairé par l'expérience, annonce aussi que: Peregrinabunt Poloni. Jamais prédiction ne lut mieux et si largement accomplie: dans la seconde moitié du XV-e siècle en effet, la passion des voyages entraîna une foule de gens. On partait faire du négoce en Allemagne; la piété ou le désir de s'instruire conduisaient plutôt en Orient ou en Italie. Chacun de ces pèlerins retournait ensuite en Pologne, avec un fort bagage de connaissances 2). Il est vrai qu'il y rapportait sur tout autre chose; car mal<iré que la religion ou la science fussent les prétextes de ces campagnes, fort souvent «sub titulo religiosae peregrinationis«, on partait avec des projets très terrestres, pour des intérêts tout mondains. On se rendait à Rome, par exemple, pour y acquérir des grades académiques; les papes créaient des docteurs que les universités du Nord n'avaient ensuite aucun empressement à reconnaître. La lutte contre ces doctores bullati éclatait de temps à autre dans toutes les universités: à Cracovie, un écrit du cardinal Frédéric, adressé en 1498 à Tuniversité blâme les voyages entrepris dans ce dessein, et s'élève contre cette coutume (|ui ()eut être nuisible au studium générale, y fomenter des discordes, en rabaisser l'autorité*^). D'autres venaient à Kome à la chasse aux bénéfices, c'étaient ceux qu'on dénommaient les «Courtisans*, les »Romipetae<(, solliciteurs de provisions et de nominations, auprès du Saint-Siège. On n^doutait par dessus tout

') Judicium Cracovienso. MaLi;. Michaelis de Wratislavia congostum in praoclaro studio C'rac. a. Ii94-.

'i Vuir (ieurges Liebe: l)ic' W'allfahrloii d(»s Mittelalters dannles Ncut- .lahrl). fur das klass. AlhTlhum ^18i)8l 1 II. Hdes, 11. Heft.

') Conclus, univ. Ii98.

ces wCourtisansa. Aussi lorsqu'on accordait des congés, avait-on soin de le faire avec cette restriction spéciale que si l'impétrant se rend à Rome, il n'y briguera aucune promotion et n'y tentera rien qui puisse porter préjudice à n'importe quel membre de l'université'). Ces congés ou licences se renouvellent avec une fréquence inouïe à l'université, dans les vingt dernières années du XV-e siècle et attestent la force du penchant »ad videndum partes exteras«, comme on s'exprimait alors. Quand on pense aux difficultés qu'avait à surmonter le voyageur du moyen âge, quand on réfléchit aux périls que lui faisaient courir les hommes et les éléments, on est forcé de considérer d'un autre oeil ces excursions lointaines qui, en tout cas, décèlent un audacieux esprit d'entreprise. Les écoliers de cette époque se rendant à des universités étrangères tombaient souvent aux mains de brigands et étaient dépouillés de leur pécule et même de leurs livres*).

Suivons un de ces voyageurs. En 1484, Michel de Wielun obtient l'autorisation de partir pour la Terre Sainte. Ce jeune homme passait pour une des gloires de l'université, pour un flambeau de la science, et une mort prématurée devait, loin du ciel natal, faucher cette vie pleine de promesses. Passé maître à Cracovie en 1474, il fut doyen des artistes en 1481, en qualité de bachelier es décrets. Nous n'entendons ensuite parler de lui qu'à propos du congé de 1484. Ce pèlerinage ne devait être pour lui qu'une longue suite de déboires, terminés par la mort. En cette même année 1484, les Turcs s'emparèrent en Moldavie de deux forteresses qui commandaient le Danube et le Dniestr, Kilia et Bialogrod; dans cette dernière ville, ils firent prisonnier Michel de Wielun. Il fut racheté trois ou quatre fois'), mais à son retour au pays, il dut par

*; Conclus, univ. 1501-.

*) Voir Charles H. Haskins. Life of médiéval students dans The american hist. review, January 1^98, p. 216.

*) Voir Liber Promotionuin 7ô; Miechowita IV, 73.

suite du complet épuisement de ses forces s'arrêter à Rhodes, où il mourut Ceci se passa sans doute en 1487^). Le grand-maitre des chevaliers de S. Jean à Rhodes s occupa lui-même de ses obsèques et Gt rendre à ses restes les honneurs qui leur étaient dus. C'était une perte cruelle pour l'université, car, s'il faut en croire Jean Ursinus et Miechowita, Michel sortait tout à fait de l'ordinaire; Miechowita assure qu'il était également érudit dans toutes les sciences et, chose rare pour le temps, savait parfaitement l'hébreu; Ursinus célèbre sa haute intelligence et écrit à Sacranus: »vous avez perdu un homme qui n'a pas son pareil à votre universités; et il appelle Michel de Wielun philosophe excellent, incomparablement habile à sonder les mystères de la nature ').

A Cracovie on fut donc possédé de la passion des voyages, passion caractéristique de la bouillante époque de la renaissance qui promena de ville en ville une foule d'apôtres des idoles du jour. Au début du XVI-e siècle^ les absences des professeurs de Cracovie prirent une telle proportion que les études sen trouvèrent compromises. Aussi des mandats royaux rappellent-ils à chaque instant les maîtres vairabonds, leur défendent-ils de se faire remplacer par des substituts^). Et les flots de cette marée parcourant l'Europe apportaient à Cracovie à chaque instant de nouveaux personnages.

Un autre facteur puissant commença alors à mobiliser plus rapidement encore la pensée humaine. Le verbe acquit des ailes par l'invention de l'imprimerie et put librement voler par le monde. CerUiins humanistes, fiers de leurs manuscrits enluminés, accueillirent avec dédain

') Nous tirons celte date d'uno lettre adress«>e à Sacranus dans le Modus epislolandi d»' Jean Ursinus. Le Liber proni. commet une erreur évidente en assignant à 1 i-82 la (iate de la captivité de Michel de Wielun.

*) Wiszniewski. Hist. lit. III, 3H1, cite les Philippiques de Cicéron <le la bibliothèque ZaïusUi, copiées par Nicolas de Wielun en 1482.

■j Voir Cod. univ. IV. 326. 'X^^, :U2. H4H.

et prévention cette démocratique découverte; d'autres, comme Celtes, la portèrent aux nues. Dès lors le mouvement des pensées se précipite; les vieux écrivains multipliés deviennent aisément accessibles au grand nombre et vont former le goût d*une multitude de lecteurs. (Je n'est pas ici le lieu de retracer l'histoire de l'imprimerie à Cracovie. Après les essais problématiques de Gunther Zainer^ qui, dit-on, imprima à Cracovie en 1475, après les premières publications ruthènes de Sweybold Fiol, parues en 1491, arrive Jean Haller; ce fut le grand imprimeur et éditeur cracovien de la renaissance. A partir de 1500, une foule d'ouvrages sortent de son officine, et il garde le premier rang, jusque vers 1530, malgré la concurrence des Hochfeder, Ungler, Vietor. Il est l'imprimeur quasi officiel de l'université, et même jusqu'à un certain point le Mécène des savants. Jean de Glogow dans ses Posteriora analetica (1499) l'appelle virorum doctorum fautor excellentissimus, et affirme dans l'Introductorium ... in tractatum spherae (1506) qu'il donne cet ouvrage au public, à l'instigation de Haller «virorum doctorum et generaliter spiritualium personarum fautor excellentissimus((. Lorsqu'il s'agissait d'une entreprise de librairie, comme par exemple de faire venir à Cracovie des livres grecs, Haller était toujours prêt; il avait la plus haute idée de son métier et de sa mission ^). A la même époque les imprimés qui, depuis- 1460, avaient été édités en Allemagne et ailleurs, commencèrent à affluer à Cracovie et à propager mille nouveautéssur ce sol ensemencé par le moyen &ge.

*) Voir Pierre de Nolhac: Les correspondants d'Aide Manuce» Rome 1888, n. 60.

Derniers éclairs de la science mé<ii«Hale. — Moraison de la dialectique srolastique à Oacovie aux confins den deux siècles. — Jean de Ologow. — Sa vie et ses oeuvres. — Michel do Breslau. - Michel de Hjslrrykow. — Appréciation de leurs travaux. — Succ^ de la mnémonique. — \jCh bernardin» cracoviens. — Thomas Murner el

son ars memorativa.

Nous nous occuperons bientôt des résultats de cette invasion di\s livres à l'université et nous verrons qu'il est absolument faux (jue ces forteresses du moyen âge, ainsi (|u'on l'a souvent prétendu, aient opposé une résistance sans merci à l'esprit nouveau. Mais avant de raconter ces luttes, consacrons (|uel(|ues liLfnes aux derniers triomphes de la scolasti(|ue qui à ce mt)ment chante pour ainsi dire son chant du cytrne. Comme si l'on eût pressenti que tout ce système allait disparaître, on s'évertue, à la fin du siècle à inventorier les connaissances, à écrire des manuels présentant le savoir sous une forme claire et accessible. Et les ouvraires plus ou moins volumineux pullulèrent; Aristote surtout domina ce mouvement et donna naissance à une foule de cinnmentaires, de commentaires de ses commentateurs. Le servum pecus des écrivains sans ori- ^'malité entra «*n liurne. et selTorça avant tout à concilier les oppositions, à fain» adopter l'éclectisme, man]ue cer* Uiine des époques improductives M-

*) Voir Prantl: <jeschichte der Logik IV, 173: Neben deo vereinzelten Uegungen der Uenaissance war das XV^ Jahrhundort

Le plus remarquable représentant de cette méthode fut Jean de Gïogow, philosophe, astronome, grammairien, véritable encyclopédie vivante de la science du moyen âge. Maître en 1470, il est préfet du coUegium minus en 1476 (Cod. jag. 3870) et doyen des artistes en 1478: il mourut en 1507 et ne cessa jusqu'à son dernier moment de déployer en diverses directions une activité extraordinaire. Sa célébrité franchit même les frontières, à preuve un acte hongrois où il est appelé »maximus sagax vir in omni scientiacc ^) et le «De laudibus academiae Cracoviensis<c (1518) de l'anglais Léonard Coxe, où il est cité avec une considération toute particulière comme le premier des dialecticiens de Cracovie^). Il tint en efTet une place marquante à l'université. Nous le voyons à chaque instant comparaître devant le tribunal rectoral, car, très oblig-eant^ il faisait souvent des prêts, ou se portait garant d'autrui: il étend une sollicitude toute particulière sur les étudiants allemands et hongrois; ceux-là parce qu'il était d'origine allemande; ceux-ci, parce qu'il a d'étroites relations avec la bourse hongroise qui pendant longtemps fut le foyer de l'élément hongrois et germanique. Il avait pris à bail triennal en 1483 la maison des Melsztyn, siège de cette bourse; il renouvelle ce bail pour un an, en 1486 3), pour trois ans encore, en 1499*). On nous parle en outre d'une «bursa noviter exstructa per mgr. Glogovitamcc en 1488^). Il s'agit ici d'une construction en bois destinée aux Allemands et

durchaus von einer Nachblûthe der Scholastik occupirt, welche ganz besonders gegen Ende desselben massenhaft auftrat und sodann noch in das erste Drittel des XVl-ten Jahrhunderts hinùber ein zâhes Leben fortfiihrte.

') Scriptores rerum polon. II, 340.

') Glogovianus . . . brevitati facilitatera, facilitati sermonis latini castitatem, castitati sententiarum graciam et sucouin adiecit.

•) Conclus, univers.

*) Acta Rector. éd. Wisîocki n. 1855.

*) Acta Rector. n. 1187.

édifiée sur les derrières du CoUegium maius^). On voit qu'il s'intéresse sans trêve à ses compatriotes, qu'il a pour eux les mains et le coeur ouverts.

Il expliquait dans ses cours principalement Âristote; cependant il s'occupait aussi de Donatus, de Gallus, en d'autres termes, il enseignait le latin; il lit à ses élèves les plus avancés les épitres de François Niger. En 1506, il fait une série de leçons astronomiques sur la Sphère. Membre du grand collège dès 1484, il dirige un moment l'éducation de Jean Gasztold, après la mort de Bernard de Nissa; il est enfm chanoine de S. Florian en 1499.

Ses travaux littéraires et scientifiques furent fort nombreux et fort variés. Il s'attacha surtout à la dialectique. Dans une multitude d'opuscules, il commente Aristote, ou plutôt simplifie les commentaires de Jean Versor. Ce Jean Versor, philosophe scolastique, avait enseigné à Cologne dans la seconde moitié du XV-e siècle. Il écrivit de copieux commentaires sur Aristote, dans l'esprit de S. Thomas. Il expliquait en outre la logique de Pierre d'Espagne et la grammaire de Donatus. Jean de Gtogow suit exactement le même programme. Il publie à Leipzig, en 1499, un Liber posteriorum analeticorum, c'est-à-dire un commentaire sur cette partie d'Aristote; la même année il met la dernière main à son Exercitium nove Logice, où il élucide les Analytica priera et les Sophistarum Elenchi, et cela d'après Versor. Jean s'efforce de porter la clarté dans ces matières »pro iuniorum exercitationea. Il commente le texte aristotélique à l'aide d' Albert-le-Grand, de S. Thomas^ d'Aegidius et, d'un autre côté, de Paul de Venise, et montrant par là que la querelle des Thomistes avec les Modemi lui est déjà indifférente, il nous donne un calme et rationnel commentaire de la logique*). Jean de Glogow

') Muczkowski. Habitations . . . des étudiants crac. Cracovie, 1842, p. 39: doinus lignea fundata per M. Joh. Glogoviensem pro Germanis dicta bursa nova.

*) FranU. Geschichte der Logik (1870) IV, 291. Voir aussi p. Ué.

ajouta plus tard (1500) à ces deux traités élémentaires un travail étendu et touffu: Exercitium super omnes tractatus parvorum logicalium Pétri Hispani, glose volumineuse sur le fameux traité des syllogismes, si célèbre au moyen âge, et composé au XlII-e siècle par Pierre d'Espagne. En 150 1^ il donna encore, »à Tusage des commençants», des explications sur les Quaestiones librorum de anima de Jean Versor*). Aristote est donc ici la base et l'axe de la dialectique: il est éclairci par les vieux commentateurs, puis par Versor, puis enfin par quelques »Moderni« aux subtiles déductions. Jean de Glogow puise partout, en vrai syncrétiste, empruntant son arguments^tion aux écoles les plus opposées*). Il glosa ainsi presque tout TOrganon d'Aristote, c'est-à-dire les oeuvres dialectiques traitant de la méthode, instrument, organe des recherches.

Au moyen âge, à la dialectique était toujours étroitement liée la grammaire qui avait alors des rapports avec la philosophie et qui abusait de la logique dans l'explication des lois du langage. Jean de Glogow fit paraître une syntaxe latine en 1500'); elle comprend la Secunda Pars de ce qu'on appelait Alexandri doctrinale, traité

*) Voir sur cet ouvrage Wisznievvski, Hist. lit. III, p. 266 et suiv.

*) Jean de Glogow publia encore: Argumentum in librum I*orphyrii ysacogicum in Kathegorias Aristotelis, aussi sous le titre de Exercitium veteris artis (1504). Porphyrios, néoplatonicien du III -e siècle» a laissé une interprétation d'Aristote. Jean voulut dans ce livre «in leviorem modum resolvere» les commentaires de Veisor. A partir d'Albert-le-Grand, on joignait aux Catégories d'Aristote les «Sex principia» de Gilbert Porretanus dont Jean tient au*<si compte. En 15()2, il publie: lAegidii Uomani . . . in libres Arislotelis inierpretatio». Aegidius Romanus. disciple de S. Thomas, dans la seconde moitié du XlII-e siècle, commenta Aristote, à l'exemple de son m;. lire. Nous possédons enfin en manuscrit une glose sur la physique d'Aristote (1499/1500), (Cod. jag. 2089), une autre sur la métaphysique (1501 , (Cod. jag. 2090 et 245H) dues aussi à Jean de Glogow.

') Bauch dans les Silesiaca, Breslau, 189^, cite une édition de 1504 (p. 159). Wiszniewski, Hist. lit. III, 3U2 connaît une édition d(^

Morawski lU. 3

qui malgré les attaques et les critiques des humanistes resta longtemps encore en faveur. Dans son avant-propos, réditeur fait Téloge d'Alexandre »pour lequel beaucoup de gens affichent un mépris injurieuxcc. Il annota en outre le »Donatus minor de octo partibus orationis«, ouvrage assez volumineux qui parut à Cracovie en 1503.

Comme on le voit, celui qu'un document appelle «sagax vir in omni 8cientia«, était en effet d'une instruction universelle et d'une assiduité au travail exemplaire. Et nous passons encore sous silence ses écrits mathématiques et astronomiques qui le placent à un bon rang parmi les maîtres de Cracovie. Il n'est donc pas étonnant que ses contemporains l'aient acclamé à Tenvi, et que sa réputation ait attiré une foule d'élèves à l'université; les humanistes eux-mêmes, comme Laurentius Corvinus et quelques autres, s'inclinèrent avec respect devant ce vaste savoir et lui prodiguèrent leur encens poétique.

Comme Jean de Glogow, un autre Silésien, mathé. maticien et astronome, Michel de Breslau, se distingua par une science presque aussi étendue. Plus jeune que Jean, il obtient la maîtrise à Cracovie en 1488. Il entre ensuite aux artistes, où il fait des leçons sur Aristote, Albert-le-Grand, la grammaire de (lallus, la rhétorique de Cicéron. les lettres de François Ni<çrer; il annonce en outre des cours d'astronomie et de mathématiques. Il fut doyen d(vs artistes en 14i)î) et en 1505: on ne le trouve plus à cette faculté <à partir de ir)12; il était passé à la théologie. 11 mourut en 1534, laissant à la postérité un bel exemple de vertu et d'amour du travail, exemplar Christianae ac sacerdotalis vitae ').

Sans parler des servic(»s qu'il rendit à l'astronomie, nous envisatrerons ici le théoloirien (*t le dialecticien. Son ouvra<j:"t* lhéoIogi(iue le plus important fut l'Kpitoma conclusionum thooloLricalium pro introductioiie in (juattuor libres

V» Voir Cod. arch. univ. Nro 01), p. 45.

sententiarum, commentaire de Lombard (1521)^). Il sMntére:>sait aussi à la musique et publia: Expositio hymnorum (1516), Prosarum elucidatio, dédié à Tomicki (1530, seconde édition)*). 11 composa un manuel de logique, hérissé des subtilités des moderni ou terministes'*). Dans son introductorium dialectice, quod congestum logicum appellatur (1504), nous voyons un tableau complet de cette épuisante et oiseuse <rymnastique de la pensée, dans laquelle se complaisait la philosophie scolastique. Dans la préface de la seconde édition (1509), Tauteur s'adresse avec gratitude à Haller et nous apprend qu'il a terminé son livre l'année précédente, dans les loisirs de la retraite où il avait dû s'enfuir et se mettre à l'abri de la peste qui ravageait Cracovie. Michel de Breslau se distingue donc entre les dialecticiens cracoviens par son terminisme inspiré d'Okkam, tandis que Jean de Glogow s'appuie sur le thomiste Jean Versor*). La théorie des termini ou des expressions et de leurs acceptions était, pour Okkam et ses disciples, le noeud même de la logique; cette logique se développa encore sur la fin du XV-e siècle; mais elle s'égara aussi dans des arguties qui la firent accuser de sophisme.

Michel de Bystrzykow fut le troisième membre de <;e triumvirat scolastique; nous avons déjà fait mention

>i Voir Cod. jag. 3233, 3234, 3235, 3236. Ses quaestiones theologicae sont dans le Cod. jag. 2205; ses éclaircissements sur S. Thomas aux Cod. n. 2217, 2218, 2237.

*) Son explanatio super psalmos, autographe terminé en 1512, dans le Cod. jag. 3201. Wiszniewski cite dans Hist. lit. VI, 423 le Commentarium in ecclesiae Homanae cantilenas.

») Prantl. Geschichte der Logik IV, 264.

*) Michel de Breslau publia en outre: Epitoma figurarum in libros physicorum et de anima Aristotelis (1503 ou 1504, voir Wiszniewski, Hist. lit. III, 206). Bauch, dans les Silesiaca, p. 177, reporte ce livre à une date postérieure. Le cod. jag. 716 (autogr. terminé en 1495) contient son Explanatio super Aristotelis libros priorum. C'est un cours professé en 1494 (Voir Liber diligentiarum).

de ce scotiste fameux, ainsi que de son fidèle disciple. Jean de Stobnica enracina, au commencement du XVI-e siècle, les principes de la dialectique de Scot à Cracovie, et ne contribua pas peu à y faire de cette doctrine la base de l'enseiurnement universitaire, pour de longues années. Elle survécut même aux sarcasmes et aux efforts des humanistes qui tentaient de pousser la pensée humaine dans une autre voie.

Au Xllle siècle, le fameux Espagnol Raymond Lulle avait essayé d organiser une croisade philosophique et pacifique contre les infidèles. A faide de son Ars magna, il prétendait répandre la vérité et convertir à cette vérité par des formules en l'efficacité desquelles il avait une foi absolue, ceux (|ue jusque là on avait combattus par le glaive. L'action des scolastiques cracoviens est analogue à cette croisade; eux aussi, bardés de formules subtiU*s, combattent sur les remparts de la forti^resse qu'entoure lennemi, et ils aitruisent, ils affinent par tous les moyens leur arme spirituelle pour faire faci* aux assauts réitérés et do jour «*n jour plus audacieux de leurs adversain*s. CVst la tlèclu* du Parthe d'une époque disparaissante, la flèche avant de mourir, dont parle le po«»te grec

Cracovie fut alors célèbre à cause de cette opiniAtn*té, et fut considérée comim* un des foyers de la phil«>sophie dialerti(|ue: l'université ressentit pendant longtemps encort» lt*s elTets de ce mouvement. Dans les premièn»» années du X\ le siècle, spéeialement entre 1510 et 1520 les cours de via Sroti se multipliant dans les pages du Liber (liliLTeiitiaruin; ils y paraissent nn^me plus tard i^h et là. C'était le tlerni«»r tlébonleiiient im(»étufux des flots scolasli(|ues. Lt»s contemporains ne surent m le reconnaître, ni le (i«*linir; ils appellent Jean ti«* iilotrow humaniste: Hi»(lnl|i|n» AL^ruNiJa, le jtnine, et N'alentin Eok ne voient en Mi<h«»l lie Hre>lau «jui» leur maître et éducateur

principal *). Mais Conrad Celtes ne s'y trompa point; pour lui Jean de Glogow est un ennemi irréconciliable, et il n'est pas éloigné le temps où Glogow sera synonyme de routine et de barbarie. C'est ainsi que le traite Marycki dans son ouvrage sur les écoles (eicienda barbaries cum suis authoribus Scoto, Versore, Glogovita); Orzechowski n'est pas plus indulgent.

Raymond Lulle s'était autrefois évertué à découvrir un moyen de faire pénétrer et de fixer dans la mémoire ses formules salutaires mais compliquées. Voici qu'à Cracovie, simultanément à ce tardif essor de la scolastique, se mit à fleurir cet art fort cultivé au moyen âge: la mnémonique. En présence des infiniments petits de la dialectique, en présence de ses innombrables formules et préceptes, la mémoire humaine excédée avait un réel besoin qu'on vînt à son secours, d'autant plus que les imprimés encore rares et trop coûteux ne pouvaient suffirent à contenter toutes les avidités de savoir. Ce n'était pas un siècle livresque; aussi exigeait-on de la mémoire beaucoup plus d efforts qu'aujourd'hui. La mnémonique se proposait donc de porter à cette faculté aide et soulagement. Aussi cet art fut-il partout en honneur; chez les bernardins de Cracovie, particulièrement, on s'ingéniait à trouver, à perfectionner des méthodes plus ou moins infaillibles. Nous avons déjà dit que dans ce monastère vivait Antoine Radomski que l'université décida à divulguer ses secrets. «Hic artem memorativam in universitate Cracoviensi multiplicavita, dit l'historien de l'ordre, Jean de Komorow*). Le petit traité d'Antoine parut à Cracovie en 1504. Le professeur de l'université, plus tard bernardin, Stanislas Korzybski, marcha sur les traces de son confrère. Enfin, un étranger, également du tiers ordre de S. François, le sa-

*) Voir Gustave Bauch, Rudolphus Agricola junior, Breslau 1892, p. 7 et 11.

•) Mon. Pol. Hist V, 256.

tirique allemand, Thomas Murner de Strasbourg, se distingua par la plus industrieuse imagination dans ses procédés. Arrivé à Cracovie en 1499, il s'y inscrivit à l'université. 11 avait déjà passé par les universités de Fribourg et de Paris; il était maître es arts libéraux et écrivain assez connu. A Cracovie il fut promu bachelier en théologie. Après une absence consacrée à des voyages, à des leçons, à des études, il revint en Pologne vers 1506, et s'y voua à renseignement. Comme sujet de cours il prit le fameux manuel médiéval de Pierre d'Espagne, Parvalogicalia. Murner fit ce choix malgré qu'il reprochât à cet ouvrage trois défauts: une langue barbare, un texte erroné, et le manque de ce pittoresque, de cette plasticité qui seule peut vivifier un traité didactique et en bannir l'ennui*). Aussi pensa-t-il de bonne heure à la mnémonique; il répétait volontiers qu'il faut instituer pour les jeunes gens des passe-temps agréables, pour que les études ne leur semblent point rebutantes. La jeunesse se passionnait pour les cartes, les échecs, les dés, et il n'était pas facile de déraciner «cette monstruosité". Murner résolut de tourner ce mal à bien, de faire servir les cartes à l'instruction, à l'enseignement de la logique, de la prosodie, du droit. Sur chaque carte se trouvait une image, correspondant à celles dont Murner avait illustré chacun des chapitres de la logique de Pierre d'Espagne; les chiffres des cartes rappelaient en outre les paragraphes du manuel. L'élève prenant une carte en main, devait réciter le passage de la logique auquel elle se rattachait; de sorte que ce jeu devenait ainsi un instrument mnémonique agréable pour les étudiants, facilitait leur besogne ardue.

C'est là une des bizarreries de cette époque si féconde en bizarreries applaudies et appliquées couramment Rabelais les tourna en dérision, lui dont le héros Gargantua, absorbant toute la science du moyen âge, apprend

') Schmidt. Histoire litltMairo de l'Alsaco II, 222 et 267.

Tarithmétique en jouant aux cartes et aux dés, afin de se Tapproprier sans fatigue. Ces artifices de Murner se heurtèrent pourtant à l'hostilité et à la suspicion des savants. Dès 1502, les maîtres strasbourgeois Taccusèrent de lèse majesté pour avoir fait servir les cartes à apprendre les constitutions sacrées de l'Empire; à Cracovie une méthode semblable appliquée à la log^ique, reine des sciences, sembla aussi une profanation. On fit même une enquête sur la question. Car lorsqu'on apprit que des gens de compréhension boiteuse, des ignorants, à l'aide dos cartes étaient devenus très experts en logique dans l'espace d'un mois, »on se demanda si Murner au lieu des règles de la logique, n'enseignait pas celles de la magie; il aurait exigé, prétendait-on, de ses élèves le serment de ne dévoiler à personne au monde pendant deux ans ce moyen d'apprendre la logique«. Murner fut donc cité devant le tribunal universitaire; mais à peine eut-il soumis et expliqué sa méthode à l'aréopage que les juges, ravis d'admiration et d'étonnement en présence d'un génie divin, le reçurent solennellement à l'université et lui assignèrent un traitement de 24 florins de Hongrie. Ainsi s'exprime le grancf dialecticien cracovien, Jean de Glogow, dans le certificat délivré à Murner, en témoignage de sa bonne foi. Aussi rheureux inventeur se hâta-t-il de divulguer son système et publia au commencement de 1507 chez Haller son Cartiludium logicae seu logica poetica vel memorativa.

Murner propagea donc à Cracovie avec succès un art que ses frères en religion exerçaient depuis longtemps déjà, mais d'une autre manière. L'imprimerie, qui fut l'arme et l'outil de la Renaissance, relégua dans l'ombre la mnémonique médiévale et en remplit en partie les fonctions. Il est vrai qu'on n'exigeait plus autant de la mémoire; tandis que le moyen âge se préoccupait avant tout d'emmagasiner tous les matériaux transmis par le passé, sans s'inquiéter du progrès de la science, des esprits plus au-

<lacieux faisaient maintenant des incursions dans des domaines oubliés ou inconnus, dont la clé n'était pas fournie par la mémoire, mais par d'autres facultés de l'homme. Ce n'était plus Mnémosyne, mais ses filles, les Muses, qui allaient guider les générations dans leur évolution nouvelle.

Eveil de lliumaDisme à l'université dans le dernier quart du siècle. — Force attractive de Cracovie dans cette période. — Nombre des élèves de l'université. — Étudiants remarquables: Laurentius Corvinus. — Arrivée de Conrad Celtes, avec lequel paraît l'humanisme errant et belliqueux. — Les représentants de ce mouvement, leurs principes, leurs desseins. — Celtes et ses partisans à Cracovie. — Ses adversaires. — Ses rapports avec l'université. — Son oeuvre en dehors de l'université. — La Sodalitas Vistulana et le groupe de ses affiliés. — Amusements de l'époque. — Intrigue amoureuse de Celtes à Cracovie. — Leçons à la bourse hongroise. — Son départ et les

motifs qui le firent quitter Cracovie.

Nous avons raconté comment ces Muses peu à peu, à difTérentes reprises, en divers endroits, avaient tenté de conquérir le Nord, de s'y faire des adeptes et des adorateurs. Mais pour que leur victoire fût décise, il fallait briser le principal obstacle, emporter la citadelle de Tesprit du moyen âge, c'est-à-dire l'université jagellonienne. Ces manifestations, ces frémissements de Tère nouvelle, nous les avons aussi signalés; mais ils ne pénétrèrent pas à l'université, ou du moins n'y firent que de brèves et fugitives apparitions. Grégoire de Sanok, malgré ses leçons sur les Bucoliques, n'eut aucune influence durable; Zbigniew 01esnicki, malgré ses lettres ciselées, malgré sa correspondance avec Enéas Silvius, respecta la vieille organisation de la plus grande école nationale. Des éruptions passagères ne purent guère modifier cet état de choses; elles s'élançaient

li(»rs du cadre limitant les traditionnelles habitudes, main ne le brisaient pas. Lors do la fondation du colletriuiii minus en 1476, pres(|ue aucun souflle de nouveauté ne m» lit sentir. En 1480, sous le rectorat de Jean d'08uif;cifu iBeberJ, on délibéra à l'université sur les lacunes à combler à la laculté des artistes*). Cnf commission fut constituée. (|ui aurait à statuer »super reformatione defectuum in lacultatate artium«: elle était composée du recteur, Jean Beber d'( )s\viQcim, de Stanislas de Hrzt»snica, Mathia^ do Kobylin, Bernard de Nissa et de (|uel(|ues autres; Micbel de W'ielun, jeune savant sur le(|Uel on fondait de si lé«^itimes espérances et qui devait périr si misérablement, en faisait aussi partie. Cependant elle n'mtroduisit aucun chanL'ement notable: il était encore trop tôt. On se contenta dr rétrler l'élection des doyens: aucune autre réforme importante n'y fut dérider.

Le viel orijranisme se niaintenait donc à l'université, et il ne restait a ix esprits plus hardis qu'à avoir recours aux menées révolutionnaires pour se frayer un chemin, préparer une évolulmn; ils devaient «ivancer malirre et contre l'institution. Les facultés supérieures leur étaient complètement t'ermées: la fa<*ulté (b*ï* artistes en revanche, ce seuil de l'université <|ue devaient franchir tous ceux qui étaient avides d«» parvenir, ce vestibule îles hautc*sscience8,i»ù, à côté <b» trens pourvus de l'onctions difmies, s'atjitaient les ambitieux n'ayant encore <|ut» Tt^spoir tlune chaire, et par leurs paroles ou leurs actions donnant de belles promesses d avi'nir. cettt» facult**, dis«>ns-nous. an*ne <»uverte à toutes l«»s jeunes compétitions. î\ lout«*s U»s jeunes initiatives, était un terrain tout iinlu|u«' pour la luttt» i^ntre le passé et les temps futur*, terrain où IbumaniMne» allait édore et déployer >es ailes pour un larir»* e^Mir.

I>apr«'s les <*oncfptioiïs atimi'*«*s. cette faculté pn»paratoire nftait qu»» le parvi> du tempU» du savoir; la dia-

* ruiirlu-* um\. H^»

lectique, les exercices sur Aristote y devaient armer la pensée pour de plus nobles travaux. On y enseignait aussi la grammaire et même parfois on y lisait quelques auteurs anciens. Il s'ai^issait d'infuser un esprit moderne dans ces études, d'ouvrir les yeux aux beautés de la langue et des chefs-d'oeuvre, et même, sans troubler l'ordre établi, d'y jeter de fécondes semences; les cours de Grégoire de Sanok sur les Bucoliques n'avaient-ils pas autrefois charmé leurs auditeurs?

D'autres champs d'action sollicitaient encore les hardiesses. Le jeune magister, en dehors de ses leçons à l'université où le choix des sujets et la manière de les traiter étaient soumis à des conditions fort restrictives, avait mille moyens d'agir sur Tesprit des élèves au milieu desquels il vivait, soit dans des habitations privées, soit à la bourse. Il devait les préparer aux examens, et, à cette occasion, il lui était loisible de sortir des limites étroites des programmes, de se détourner des ornières coutumières, pour s'élancer sur les routes conduisant au progrès, lleidelbei-g* fut peut-être celle des universités qui la première donna le signal de l'émancipation: en 1456, Pierre Luder y rompt ouvertement avec les errements adoptés, et y prêche les mots d'ordre des temps nouveaux. La propagande de ce maître coïncide avec celle que le jeune Grzymala fais.iil. quoique avec moins d'audace, à Cracovie. Luder en efiet proclamait hautement qu'il se proposait de restituer la beauté à la sauvage latinité en faveur, et que l'unique moyen d'atteindre ce but était de s'adonner à des studia politiora, c'est-à-dire à la lecture des poètes et des orateurs de l'antiquité *). Ce fut un cri prématuré, bientôt étoulïé sous des clameurs triomphantes; et l'antique Anadyomène vaincue s'engloutit sous les flots de l'océan médiéval qui se refermèrent sur elle. A Vienne, d'analogues linéaments d'humanisme se produisent sous l'impuision de quelques

*) Paulsen, Geschichte des gelehrten Unterrichts (2) 75.

mathématiciens et astronomes. Georges I^euerbach, en 1454 et 1460. y fait des cours sur l'Enéide de Virgile, en 1456, sur les satires de Juvénal, bientôt après, sur Horace. Son disciple, Jean Reçiomotitanua. explique les Bucoliques, en 1461 ').

Ce n'étaient là que des escarmouches d'avantorarde, des lueurs d'auron^ qui, seulement à la fin du siècle, devaient amener le grand jour. Dans les vingt dernières années du XV-e siècle le mouvement humaniste prend de Tampleur et alors, comme Vienne, Cracovie se distingue parmi les universités du Nord par une vie plus intense et plus inquiète de progrès.

A Cracovie, au colletrium minus, le titulaire de la chaire Noviko enseignait la rhétorique d'après Cicéron et i^uintilien: celui de la dame Menzyk expliquait les auteurs ancitMis; les maîtres des fondations Michel de Brzesnica et Zahorowski donnaient des leçons de grammaire. Ces attributions p(*rsistèrent pendant tout le XV*e siècle. A la lin de cette période la collégiature in poesi était occupée par Stanislas Biel de Nowemiasto, près de Przemyél; en 1489, il la résiirne en faveur de Jac(|ues de Oostynin qui« à son tour, cède alors à Paul de Zakliczew sa chaire in oratoria '). A partir de 1487, année où commence le Liber dili'jentiarum, il n'est pas rare de voir des cours sur les auteurs classiques. Biel explique les Bucoliques en 14H7, IKnêide et les Métam(»r|)lioses, en 1488 et 1489; Jacques de (iostynin étudit» stace et les odes d'Horace en 1488« les Bucoliïjues, vu 148*1. Il est probable que ces auteurs furent expliqués sans interruption au XV-e siècle; mais ces leçons n'étaient pas ob[iirat(Hre8, et il appartenait au maître seul de fain» ressortir la fraîoln»ur «»l la beauté des vieux écrivains, ou bien, selon la méthode surannée, d'v chercher des allévrorit*s. des arLTUiiients |>our ses déductions scolastiques.

' A<rhh:u*h. ri«»»rhioht»» <ior \Vn»n<»r l'niversitAt, 363. • Arta l(»Hl. II. l;U4l-2

Dans ces années, on trouve çà et là dans la liste des cours quelques autres auteurs classiques: Stanislas Selig de Cracovie, médecin et astronome, sur lequel nous aurons occasion de revenir, s'occupe, de 1488 à 1492, de plusieurs auteurs anciens, quelques-uns même peu répandus, comme Juvénal, Lucain, Térence, et, de plus, d'Ovide, de Virgile, de Valère Maxime. Parfois parmi les noms de maîtres se glisse celui d'un personnage qui fit plus tard assez de bruit: Jean Turzo de Cracovie. En 1487, en qualité d'extraneus, il explique Ovide à la faculté des artistes. Ce futur recteur de Tuniversité, en 1498, puis évoque de Breslau et grand Mécène de l'humanisme, au début de sa brillante carrière occupe une chaire du collegium, payant ainsi sa dette de reconnaissance envers la grande école où il avait été élevé.

Nous pourrons juger du niveau des études à l'université d'après les élèves qui en sortirent à ce moment, et d'après la force d'attraction qu'avait l'institution jagellonienne, non seulement en Pologne, mais à l'étranger. Cette force augmente dans une mesure extraordinaire vers la fin du siècle; on accourait à Cracovie, tantôt pour la dialectique, tantôt pour les studia politiora, tantôt, comme nous le verrons, pour l'astronomie. Le nombre des élèves s'accroît tout à coup en 1470, et se maintient avec quelques oscillations jusqu'en 1500; les années qui précèdent 1483 sont moins bonnes; mais l'affluence s'accuse à partir de cette date, pour se ralentir légèrement en 1494, et rebondir ensuite à un chiffre considérable, surtout en 1499 et 1500*). Dans les dix dernières années du siècle, la moyenne des inscriptions annuelles dépasse 300. Ces étudiants étaient des Polonais, des Silésiens, des Hongrois; on y comptait même des Allemands de l'ouest et des Suisses. Plusieurs de ces alumni de l'université jouèrent, plus tard, loin de

») En U98, nous voyons 340 inscrits, 441 en 1499, et 506, en lôOO.

la Pologne un rôle en relief dans la Renaissance. Arrêtonsnous un moment à l'immatriculation de 1484.

Pour le semestre d'été de cette année s'inscrit au registre des étudiants Laurentius Bartholomei de Novo foro, autrement dit Laurentius Rabe ou Corvinus de Neumarkt, près de Breslau; en même temps que celui-ci un autre Silésien, Sigismond de Breslau, surnommé Fusilius par les humanistes, entre aussi à l'université. Dès lors la vie de ces deux personnages allait se mêler pour de longues années. En 1486, Corvinus et son compagnon silésien devirnnent bacheliers; en même temps qu'eux conquiert le premier grade des artistes Augustinus de Oiomuncz, ami de Celtes, secrétaire de Ladislas II, roi de Bohème, futur propagateur de l'humanisme en Moravie *). Dans l'hiver de 1488/89 Fusilius et Corvinus parviennent à la maîtrise. Ce dernier, à titre d'extraneus, commence à enseigner et reste à Cracovie jusqu'en 1494 *). En dehors des Bucoliques qui font le sujet de son cours de 1490, il s'occupe de matières médiévales: la philosophie d'Aristote, la logique de Pierre d'Espagne, Boëce. wSed aliud saepius exercitavit«, dit une note ajoutée à l'annonce de ses leçons De anima, en 1493. 11 est donc établi que s'il obéit à la tradition et se conforma à son milieu scolastique, il sut en sortir en traitant des questions répondant mieux à des goûts (|ue son oeuvre littéraire nous révèle d'ailleurs. Il écrivit à Cracovie même une Cosmographia, comprenant une géographie physico-mathématique et pratique, c'est-à-dire descriptive^). C'est encore à Cracovie qu'il composa la Carminum structura, manuel de prosodie où sont insérées quelques-unes de ses productions; ce livre, qui ne parut qu'en 1496, est dédié aux étudiants cracoviens, de même que l'IIortulus elegantiarum, publié en 1502. Par des exemples de bonne

') Voir à son sujet Wotke: Aug. Olomucencis dans la Zeitpchrift des Veroins fiir die (ieschichte Mîihrens, 1898, I. ») Act. Uect. 1065—1667.

') Voir Biiuch. Zeitsohrift fur die (ieschichte Schlesiens 17, 237.

et de mauvaise latinité, l'auteur se propose d'inspirer aux jeunes gens l'admiration et l'étude du style cicéronien. Corvinus, il est vrai, avait quitté Cracovie en 1494, pour se rendre d'abord & Schweydnitz, puis à Breslau où, en qualité de professeur et de notaire de la ville, il fit fructifier l'humanisme. Mais sa pensée était toujours tournée vers l'école cracovienne:

Aima meum rude . . . pecius mater alebas,

vers Cracovie qu'il célèbre dans une ode saphique:

hic sibi pulchrum Jove nata sedem

Pallas elegit.

et plus loin:

Ëducat pulchras Venus hic puellas In Jovis summi thalamos ituras Poma quae solae teneant Atlantis

Aurea dignae.

Toujours il regretta d'avoir dû abandonner la vieille cité; toujours il se souvint de cette nourrice de son âme, malgré ses soucis, malgré qu'il eût embrassé la Réforme dont il fut un apôtre zélé à Breslau.

Mais Corvinus, homme paisible, n'était pas de taille à jeter le gant à la vieille routine, à porter le trouble et l'agitation dans les esprits des maîtres cracoviens. Cette mission échut à un autre homme qui la remplit énergiquement: l'humaniste allemand, Conrad Celtes. Il arriva à Cracovie, conduit comme tant d'autres, par l'éclatante renommée de l'université. Il y était sans doute attiré par la personne de Callimaque qui faisait rayonner dans le Nord les lumières du Midi, poussé aussi par sa soif inextinguible de voyages, son désir de connaître l'étranger. Deux des plus grands humanistes de l'époque allaient se rencontrer sur le sol cracovien; l'un. Italien, à la science plus profonde, aux horizons plus larges, l'autre. Allemand, doué

au plus haut degré de l*e8prit d'entreprise et de propagande. Si le premier diris^eait la politique, le second voulut régner sur les intelligences et créer à Cracovie un puissant foyer de la Renaissance, non moins que du germanisme.

Avec Celtes, l'humanisme belliqueux et errant faisait irruption à Cracovie.

Examinons d'abord ce que cet homme annonçait et apportait, ce qu'il allait exiger de la vieille université médiévale. Le jeune humaniste, dont Tàme était tout enflammée de la passion pour l'antiquité, pénétrait dans les murs de la grande école, brandissant un étendard sur lequel était inscrit un mot qu'on n'y avait jamais entendu: Beauté. Les gens du moyen Âge s'intéressaient rarement à l'antiquité; et voilà que ce passé méconnu secouait la poussière où il était enseveli et que de nouveaux écrivains, À chaque instant découverts, venaient ajouter à son lustre et à sa magnificence. Dans l'université du moyen âge, le latin régnait seul et sans partage, mais un latin corrompu et barbare; maintenant on se propose d'ennoblir, de puriCer cette langue. On va mettre do côté le traité d'Alexandre, les modi sitrnificandi de Scot, d'autres grammaires encore, pour les remplacer par des manuels qui chasseront les philosophiques procédés par lesquels on s'initiait péniblement à une favon monstrueuse de s'exprimer. Aristote sera détrôné de son omnipotente autorité; on délaissera les informes et misérables traductions dans lesquelles on lisait ses oeuvres. C'est Platon (|ui deviendra le nouveau dieu. La dialectique, cette anne exclusivement usitée jusque là, fastidieuse et stérile, s'éurarant souvent dans le sophisme, allait étn» répudiée, honnit». Kt ce n'est pas à une sèche gymnastiqut» irraminaticale qu'on bornerait l'étude du latin; ceci ne s«»rail qu un m«»yt»ii pour atteindre le but, c'est-àdire la <*onnaissai)re des aulrurs anciens. Kn face des vieux maîtres qu'on souflletait de l'épithète de sophistes, se dre»sauMit de jeunes hommes (|ui se disaient poètes, parce (|u*ils s'occupaient des poètes et des orateurs de l'antiquité

et projetaient de faire revivre ces grands modèles dans leurs discours. Contre les savants soumis à la tradition, asservis aux règles fixes et immuables, léguées par le passé, se levaient ces »poètes« arrogants et implacables, avides de bouleverser, de transformer l'organisation pétrifiée de l'université.

Souvent ce poète n'avait aucun grade universitaire; il en faisait fi d'ailleurs, convaincu de sa supériorité, persuadé qu'il valait mieux que dix sophistes caducs ^); et dans ses leçons il fustigeait ces »viri obscuri«, qui s'étaient fait un fief bien rente de l'école médiévale. Quelquefois néanmoins, il daignait acquérir un titre académique; mais sans aucun respect pour l'ordre établi, il taisait ses cours dans les bourses ou les cojlèges, à des heures marquées pour des matières nécessaires aux examens; il remplissait d'ailleurs ses devoirs sans suite et sans scrupule, annonçant tel cours, en faisant tel autre, négligeant ses leçons, mettant partout le désordre, dans ce qu'il appelait les étouffantes entraves du passé. Sans aucun doute plus d'un vieux maître dut se demander souvent si ces apôtres des nouveautés n'étaient pas simplement ceux de la dissolution. Aussi les conflits et les heurts étaient-ils fréquents. Ces jeunes révolutionnaires avaient besoin de salles, pour s'y faire entendre. Cuspinianus, humaniste viennois, prie l'université, en 1494, »ut assignaretur sibi lectorium, quia vellet in poesi aliqua pulchra legere« ^). Si on lui accordait cette salle, des contestations pouvaient encore s'élever, soit quant à l'heure des cours, soit quant au choix du sujet et à la manière de le traiter. Ces jeunes professeurs se tenaient en outre offensés de ce que leurs leçons n'étaient pas obligatoires, et que la lecture, la connaissance des auteurs anciens n'étaient

*) Unus poeta valet decem magistros, dit Aesticampianus à Leipzig, d*après les Epistolae obscur, virorum vol. I. Nr. 17. (Paulsen, Geschichte des gelehrten (Jnterrichts I, 95).

') Aschbach, Geschichte der Wiener Univ. II, 51.

Morawski. m. i

pas exigées pour l'obtention des grades académiques. Sans cesse leurs revendications tendent à réformer cotte routine, et avec le temps deviennent de plus en plus pressantes. Des échos assez nombreux de cette lutte entre les deux camps sont parvenus jusqu'à nous. En 1510, l'humaniste tchèque, Waclas Pisecky attaque avec violence les anciens de l'université de Prague, »parce qu'ils condamnent les poètes, leur préfèrent Alexandre Gallus«, ne veulent pas entendre parler de Virgile, ni d'Horace, accusent «les poètes d'enseigner la débauche, de nuire aux étudesa. Et Pisecky ajoute que, sans s'inquiéter des statuts universaires, »statutis intérim vestris longum Vale dicens« ^), il étudie les poètes avec ferveur. En 1525, l'université de Cologne se plaint à la municipalité des at)us et des désordres causés par les humanistes. «Item ist auch mercklich zum Schaden und zu Verstôrung dieser lôflicher Universitât gefallen, dat man in Schollen und anderen Platzen zogelassen hat Usswendige und auph Heimische ihre Lezzen (lectiones) zo thon ob die Uhren und Stunden, die den vvahrhaftigen Meister und Ordinarien behôren und denselbigen Ordinarien und Meistern ihre Lezzen behindern, ihre Discipulen abzuziehen, zo sich rufen...«; elle accuse en outre ces jeunes maîtres de ne pas tenir compte des statuts, d'ins|)irer le mépris des promotions, en conséquence de quoi k's revenus tirés de ces promotions, et les profits des repas doctoraux (Doktor-essen) sont annihilés -). Cette insubordination devait en effet irriter fort souvent les vieux pédairoprues. Et c'était encore pis lorsque des dérèglements auritaient la vie privée de ces jeunes collègues, lorsque oelui qui lisait sur «les Ainourscc, fahulae peccare décentes les démontrait par l'exemple et faisait scandale. Kt cette circonstance en bien des cas ne contribua pas peu à détourner

'} Triuhl.ir. Huinanisnuis a liuinaiiistt» v Ccchach. Prague 189t, p. lio.

'; liianco, l)ic altc l 'iiivcrsitiit Koln, AnUiircn p. 319.

de ces chercheurs de voies dévoyés, à leur refuser bon accueil. Parfois le différend se terminait par T expulsion de l'humaniste étranger qui, paré de Tauréole du martyre, allait chercher ailleurs un débouché pour ses doctrines, une place pour lui-même.

A Cracovie arriva, comme nous Tavons dit, le plus fameux de ces humanistes, de ces «poètes» allemands vagabonds. Conrad Celtis, Pickel ou Celtes, né en 1459, passa toute sa jeunesse et môme presque toute sa vie à courir le monde. En 1477 il commença ses études à l'université de Cologne qu'il quitta, après s'être abreuvé de scolastique, pour aller à Heidelberg goûter à l'humanisme (1484); il traversa Erfurt, Rostock, Leipzijr, en 1485/6 et s'y efforça d'y gagner des auditeurs pour lui, des adeptes pour les orateurs et les poètes. Il parcourt l'Italie en 1486 et y entre en relations avec les plus brillants promoteurs de la Renaissance, Pomponius Laetus, à Rome, Marsilius Ficinus, à Florence; il visite Bologne, Ferrare, Venise. Lorsqu'il revint de ces pérégrinations à Nuremberg, sa renommée de poète et de platonicien l'y avait déjà précédé; son couronnement solennel par Frédéric III, consacre enfin sa gloire ^). Il projette alors de se rendre en Orient. Il n'avait suivi aucun cours universitaire systématique; et sa connaissance du monde et de la nature n'étant que très superficielle, peut-être, ainsi que quelques-uns l'ont supposé, l'astronomie et les mathématiques ramonèrent-elles à Cracovie. Il nous semble toutefois plus probable qu'il s'y dirigea guidé, non par des intérêts particuliers, mais par le grand renom de cette ville; et les relations de Nuremberg avec la métropole polonaise aiguisèrent encore sa curiosité. Nombre d'étudiants nurembergeois en effet se pressaient à Cracovie dans les dernières années du XV-e siècle^).

') Voir Aschbach, Die frùheren Wanderjahro des Conrad Celtes (Vienne, Sitzungsberichte der Akad. LX, p. 82—95).

•) Voir Zeissberg, Das âltcste Matrikelbuch der Universitât Krakau 74.

Dans l'été dt* 1489, Conradus Protacius Johannis de IIitbipoli s'inscrivit donc, à son tour, à l'université jaçrelh». nienne.

Il rencontra h Cracovie Callimaque et put donnt^r au g^rand humanisti* italien des nouvelles de l'omponius L«ietus, (|u'il avait vu et entendu h Rome, de TAcadéniif platonicienne, maintenant bien vue du Souverain Pontift*; il put lui parler de Ficinus, de l'historien Sabellicus (|u*il avait connu à Venise. Ces souvenirs et ces impressions du Midi furent pour Celtes une haute recommandation auprès du puissant conseiller du roi. Leur amitié dut ètro réelle, puisque Celtes honora pieusement la mémoire de Callimaque. A l'université il fut surtout bien accueilli des jeunes trt*ns qui venaient d*y acciuérir une chaire. Laurent Corvinus s'attacha à ses pas, fasciné par ses paroles, conquis à jamais. Si«jfism<md Gossinjjrer, pn)fesseur a Crarovie en 141K), partit ensuite pour l'Italie où il se trouvt» en 1492. Par la suite, chanoine de Breslau. il fit d«* sa maison un asile des bellrs-lfttri's, un lieu de réunion où les suivants corpulones et compransores discutaient les problèmes philosophicjues et littéraires V). Cn peu plus Airé, Stiinisias St'iiir de Cracovie, maître roval rn 1487. enseisrnait la philosophit» d'.\ristt)te, l'astronomie et, en mèm«* temps, étUiliait la méd(*cine dont il avait obtenu le baccalauréat en 14S1. Devenu licencié en médecine en 1488, il ne porta plus désormais d'autre titre attaché à son nom. Humaniste convaincu, il [)arlait volontiers dans srs cours des écrivains df l'antiquité: vu 14SS, il i»x[)li(jue les (téoriri^jues «•t Juvt'»nal, en 148*.» «•! 149<), U»s comédies de Térence. en 14*H), Lucain, rann«o suivant*» h»s Fastes d'Ovide, enfin les Hucolit|ues et Wilèn» Maxime, en 1492. Peu de maîtres c<»nte!iiporains s'intért»ssén*nl autant que lui à Cfs sujelA. La cniiiinunauté d»'s l'^oûIs k* ra|»proclia de Celtt'S et leurs relatiMn> durèrent ionirtenq» rncore apK»s le ib'*part du

* Vnir li.iurh. /fit«»ohrjfi fur «in* <i>^it(*ht<' Si'hl»*Hi«»iis 17, 256.

grand humaniste de Cracovie ^). Nous voyons en lui cette alliance de la médecine avec les artes politiores, dont un médecin cracovien, Jean Ursinus, ami, lui aussi, de Celtes, fut le type achevé. En 1486, Jean explique à Tuniversité le Catilina de Salluste, et dans son discours d'ouverture de laudibus eloquentiae, il fait l'éloge des maîtres cracoviens qui permettent »aequo animo humanitatis studia letrere«.

Très amical pour Celtes fut le vieux maître Albert Brudzewski, astronome fameux qui en 1487 — li89 ensei gnait l'astronomie ei l'arithmétique simultanément avec la philosophie d'Aristote; devenu bachelier en théologie en 1490, il se consacra dès lors presque complètement à la scolastique *). Brudzewski eut pour Celtes des attentions toutes particulières; dans ses lettres il l'appelait «son fils«, et le célèbre humaniste allemand lui en témoigna sa reconnaissance par des hommages exprimés dans de pompeux poèmes.

Cependant tous les anciens professeurs ne se montrèrent pas aussi bienveillants. Un d'eux, Jean d'Oswiecim Sacranus, propagateur d'un humanisme modéré à Cracovie, n'accorda qu'une confiance fort restreinte à ce nouvel apostolat: il n'en espérait guère de bons fruits. Le principal dialecticien de l'université, Jean de Glogow, ne manqua pas de protester contre ces théories avancées et rompit des lances en faveur de la grammaire d'Alexandre Gallus; quant aux poètes, il partageait sans doute l'opinion du sage Wimpheling^) et il reçut avec une certaine prévention le champion des nouvelles doctrines.

*) Voir le Codex des lettres à Celtes, bibl. impér. Vienne 3ir4;8, p. 4 et 86.

•) Nous lisons dans le Liber dilig. (hiem. Ii90) ce passage douteux: Albertus de Brudzewo Tituin Livium exercitavit; nous disons douteux, car Brudzewski n'expliqua pas les auteurs. Ceci serait-il dû à l'influence de Celtes?

•) Schmidt, Histoire littéraire de l'Alsace II, 216.

Celtes s'inscrivit à Tuniversité au printemps de 1489; il était toutefois arrivé plutôt à Cracovie, peut-être même au commencement de 1488 ^). Szujski a prétendu que Thumaniste allemand était venu à Cracovie en réformateur de Tacadémie, appelé par le roi et Callimaque *). Cela ne semble guère admissible. Un tel acte eut été fort prématuré dans le Nord; et quoique Callimaque en fut bien capable, Celtes, ne faisant pas partie de l'université, ne pouvait en être le réformateur compétent, et eût, en tout cas, rencontré dans son oeuvre de graves difficultés. Callimac|ue sans doute fut une des causes déterminantes de la venue de Celtes à Cracovie, en tant que celui-ci voulut présenter ses hommages au grand exilé italien. La même curiosité n'avait-elle pas poussé Marcus Rustinimicus? Ce personnage avait tant entendu parler de Callimaque qu'il voulut le voir et l'entendre •). Les louanges prodiguées par Celtes à Callimaque respirent, il est vrai, la plus vive admiration; mais on n'y trouve pas l'ombre d'allusion à l'intervention de Callimaque dans le voyage en Orient de Thumaniste allemand. Et Callimaque de son côté, conscient de sa grandeur, dut sans doute regarder de haut la muse de Celtes, à tel point qu'un grand admirateur de ce dernier, Jean de Sommerfeld, se vit forcé de prendre la défense de son poète de prédilection devant l'illustre Italien**).

Cependant dès que Celtes fut à Cracovie, il se proposa d'y entrer à l'université. Il n'avait pour cela qu'à se faire admettre parmi les jeunes maîtres qu'on appelait extranei. La faculté des artistes comptait beaucoup de ces

M Aschbach, Die frùheren WaruitM-jahro des C»*ltos, 99.

-) Hécits et discussions T. IV, 2^.

*) Voir h» Cod. des lettres à (^eltes, bibl. inip. Vienne 3448, p. 109 b.

*) Ibid. 86 a il écrit à Ct'ltes: Carmen tuuni vere latinae linguae et doctissiinoruin veteruin redolet venani, (juod ad suinniani quocjue eontt^ntioinMii coranj nostro Calliniacho . . . detVndere saej^e etiani ad illiiis indit^nationeni contendi.

bb

surnuméraires, on craignit même en 1485 de voir leur nombre surpasser bientôt celui des membres du coUegium minus *). Aussi, à plusieurs reprises, et notamment en 1480 et 1485, se hâta-t-on de bien déterminer les droits de ces extranei appartenant à la faculté, quant à l'élection du doyen, afin que d'aventure la «multitude» ne l'emportât sur les anciens, afin d'assurer à ces anciens la »praeeminentia« et des privilèges plus étendus*). Ce règlement indique clairement qu'il y avait déjà alors désaccord entre les jeunes et les anciens de l'université.

Toutefois pour être reçu extraneus, il fallait avoir obtenu la maîtrise, ou tout au moins avoir fait nostrifier un grade étranger à Cracovie. Celtes, il est vrai, avait été couronné en 1487 par l'empereur, et il considérait ces lauriers comme l'équivalent d'un grade universitaire; il n'hésite même pas dans son testament à s'intituler artium et philosophiae doctor^). Mais tout cela n'existait que dans son orgueilleuse conviction, et ne répondait pas à la réalité. Il n'avait en somme aucun titre l'autorisant à pénétrer dans le »corpus doctum« de l'université, et pour s'y faire une place, il lui fallait briser la résistance et le pédantisme »des sophistes coalisés». Pierre Luder, sans grade universitaire, n'avait-il pas naguère forcé les portes de l'école de Heidelberg? Des démarches pressantes, sans doute aussi de hautes protections permirent enfin à Celtes de franchir le seuil du collegium. Dans le Liber diligentia rum de la faculté des artistes, on voit, inscrit au semestre d'été de 1490, un cours de maître Conrad sur le Parvulus Philosophiae. Simultanément le licencié Selig annonce un cours sur Térence, Laurentius Corvinus, sur les Bucoliques, Sigismond Gossinger, sur les Géorgiques. Le Conrad en question est sans aucun doute notre Celtes^). Lt^

*) Muczkowski, Liber prom. XLI.

») Ibid. XXXIII.

*) Aschbach, Die Wiener Universitât II, 4<2.

*) VVislocki, Lib. dilig. 13.

<:hoix du sujet si scoiastique, si médiéval, nous semble un j.eu étrange. Peut-être tout en faisant des concessions, les anciens de l'université lui imposèrent-ils ce thème; peuti-tre aussi Celtes voulut-il complaire aux vieux maîtres, tandis que ses jeunes amis affichaient leurs tendances et leurs goûts indépendants. Celtes sut encore se recommander d'une autre manière aux sévères gardiens de l'université. Les humanistes ambulants, convoitant une place, ou désireux de se faire entendre, n'ignoraient pas l'art de la réclame, mais ils avaient bien soin en même temps d'encenser les pouvoirs dont ils dépendaient Le poète chantait l'université, ou dans sa leçon inauguratoire faisait l'éloge des célébrités locales ^). Eh bien, parmi les oeuvres de Celtes nous voyons une apologie de ce genre. Ad gymnasium Cracoviense dum orare vellet, pièce remplie de modestie et d'humilité, débordante de louanges pour l'université cracovienne,

Cujus faina omni docta sub orbe volât,

où l'on cultive les ingenuae artes, où l'on sonde les mystères de la nature et des cieux, où régnent les moeurs les plus pures. Il implore donc l'indulgence pour son infériorité et sa hardiesse.

11 est cependant probable que Celtes n'eut qu'une le(;on à l'université. Son protoplaste Pierre Luder avait du abandonner sa chaire sous la pression des professeurs titulaires et transporter ses cours chez les Augustins, inl'ormanl ses auditeurs de cet exode par un avis fieleux '). Celtes ne renouvela pas sa tentative. Ne lui restait-il pas un vaste champ d'action en dehors de l'université, dans le monde, dans des conférences données en d'autres enceintes où il serait plus à son aise et mieux inspiré?

M \'()ir dans Kraii^e. Eobamis Hcssus .1879) I, Ô6. dos haran- ^U(*s r(Hiii>liiiHMili'iis<?s dr c»' pMin».

' l'aulsen, (i«'schirhlo dt**^ p*U'hrt«Mi Unlcrrichts i2) 1, 76.

S'il était venu à Cracovie, c'est qu'on lui avait vanté la civilisation des habitants, c'est que la bourgeoisie cracovienne en grande partie allemande se distinguait par la délicatesse de ses moeurs, par son activité et enfin par ses richesses que les missionnaires de l'humanisme, en quête perpétuelle de Mécènes, étaient loin de mépriser. Il s'agissait de faire contribuer tous ces éléments à un même but, de les animer d'une seule et même pensée. Celtes passa sa vie à constituer des sociétés, des groupes acquis à ses idées, c'est-à-dire à la culture nouvelle, et liés par une grande solidarité. Il crée partout des cercles, des sodalitates, par exemple la Vistulana à Cracovie, la hongroise à Buda, ensuite en 1491, la Rhénane, et, la même année, la Baltique, enfin il transporte à Vienne le siège de la sodalitas hongroise ou Danubienne. De cette manière allaient, sur les frontières du monde germanique, s'élever des citadelles de la civilisation allemande; car Celtes avait sans aucun doute des visées politiques et s'était fait l'apôtre du germanisme. La sodalitas cracovienne devait agir

Teutonicis qua modo meta plagis,

et cette mission à la fois offensive et défensive, est mainte fois affirmée par Celtes. C'est ce sentiment teutonique qui le décide à publier une édition de la Germanie de Tacite, et l'aversion pour tout ce qui n'est pas allemand perce à chaque instant dans ses écrits; il n'a que mépris et répulsion pour les barbares^). La sodalitas Vistulana visait donc à grouper les éléments germains de Cracovie; mais c'était cependant une compagnie ouverte aux nationaux; car l'exclusivisme ne faisait point partie des habitudes ni des conceptions de l'époque. Nous savons que Celtes avait à Cracovie beaucoup d'amis et «de bons coin-

») C'est avec raison que Klupfel écrit dans >De vita et scriptis C. Celtis» (Fribourg 1827), H, 66: Erat Celtes bono Gerinaniae ac rei litterariae commodo inquietus homo.

pagnons« qui partageaient ses plaisirs et ses travaux, mais la coutume de prendre des surnoms pseudoclassiques ou même classiques ne permet pas de s'orienter aisément et n'est pas d'un mince embarras pour qui se pique d'exactitude. Nous avons déjà cité quelques-uns de ces familiers, Callimaque, Albert Brudzewski (Brutus), Gossinger (Fusilius), Laurent Rabe (Corvinus); nous pensons en outre que Stanislas Selig se couvre sous le voile de Statilius Simonides, «médecin et philosophe», que (Odes I, 23) Celtes fréquenta beaucoup à Cracovie, avec lequel il se rencontra souvent à de plantureux repas, et à qui il se lia par la parité des goûts »moribus lectus paribus». Ce Stanislas était tils de Simon et, en 1465, s'était inscrit à l'université sous le nom de Stanislaus Simonis de Cracovia; bachelier en 1468, il ne devint maître qu'en 1475. Mais qui était André Pégase? Celtes nous apprend qu'il descendait de nobles aïeux et qu'il avait beaucoup voyagé dans le Midi et en Allemagne (Odes I, 5). Il semblerait qu'il nrUiit pas étranger aux affaires commerciales, puisqu'il se proposait de les étudier à Venise:

Cautus addiscens ibi inercis artes.

Dans un autre poOme, Celtes l'invite à entreprendre un V(»yau:t» par mer en Orient (1, 18) M- Nous iirnorons aussi It^ vrai nom de Salamius ou Saleninius Delius. Dans ses épiufrainines Celtes l'appelle jeune homme cher entre tous (1, 4) et le pousse à la poésie; dans ses odes (1, 9) il le proclame son préféré parmi les autres Sodales sarmates,

Intor Sarinaticos duiii iuvenos micas Doctrinu . . .

M M. l'abh»' FijaK'k dans sc^ Etudes sur rhisloir«» de l'univ. de (îiatDvio (l'rac. 189tS! suppos** \[). 28) ((u'il i»st ici question d'Andrt^ hHH'Hki de grtMien» (iucuni. maître cracovicn enseignant à l'uruversitê l'h 1488 K 1489, ou bien encore d'Andr.- Uost» Horyszewski, futur arcluNi^nu' de (iuH'zno, l'colier d'Itab<* et ami de Callima((ue.

Par contre nous connaissons Jean Ursus (Ber) docteur et astronome (Odes 1, 8):

. . . doctorum spécimen virorum.

Voici Mirica que nous avons rencontré en compag'nie de Gallimaque et chez lequel Celtes avait été fastueusement reçu (Odes 1, 21) et avait bu d'excellent vin de Hongrie. Georgius Morinus à qui Celtes dédie un chant louangeur (Odes 1, 20) est aussi une assez transparente appellation. Ce Georgius, nourricier des Muses, invitait fort souvent à des festins luxueux doctam turbam des savants. Celtes vante ses propos où les bons mots se mêlent aux souvenirs historiques; il célèbre aussi la sagesse avec laquelle ce magistrat remplit ses fonctions et apaise les discordes

de la cité,

. . . sociale servans Foedas in urbe,

son éloquence, habile à calmer les fureurs populaires. Il s'agit ici évidemment de Georges Morsztyn. chef des salines de Wieliczka, en 1464, consul de Cracovie, à partir de 1487 ^), personnage extraordinairement remuant et actif, que nous voyons cité à chaque instant dans les actes consulaires de l'époque.

Ajoutons encore à ces familiers de Celtes l'imprimeur Sweibold Fiol qui, vers 1490, faisait à Cracovie des publications cyryliques. Même après son départ de Cracovie, Celtes resta en rapports avec ce personnage et lui demanda des envois de livres*^). Nous parlerons plus tard de Rhagius Sommerfeld qui appartenait aussi à ce cercle.

*) Monum. medii aevii hist. VII, 602, 631. II possédait une niuiaon sur la grand'place (1621); d'après les Concl. universit. de 1498, il eut cette année un différend avec l'université.

*) Voir dans le Cod. des lettres à Celtes, Vienne 3448, la letire à Sommerfeld p. 92, an. 1498: Sweypoldum tuo nomiue bis adii, quae iossisti ab eo preoario exegi. NuIIum apud se rutenae litterae libruni habere affirmât et scripsisse se tibi aiebat. Un moment il fut soup-

Examinons un peu le genre de vie qu'on menait dans ces milieux. En dehors des intérêts scientifiques on passait son temps à des plaisirs divers, à des repas recherchés, des symposes, pour employer l'expression humaniste. Jean Ursinus dans son wModus epistolandia nous a laissé le récit d'excursions à la campagne, récit charmant et coloré, semé de traits empruntés à la réalité^). On se réunissait en une nombreuse compagnie où Ton voyait Nicolaus Lippus, Petrus Barbo, amis de l'écrivain, avec leur femme, ainsi que beaucoup d'autres intimes, et tout ce monde, y compris Jean Ursinus et son épouse, se rendait à la propriété de Charamanus, non loin du monastère des Carmes, au bord d'un ruisseau qu'on ne nomme pas. L'endroit était délicieux, à souhait pour les ébats champêtres (rusticanae voluptates). On s'amuse d'abord à prendre des oiseaux, ))éperviers, vautours et cailles«; puis on se promène sur les bords de la rivière qui «ombragée de saules, murmurait doucement dans son lit de cristal, entre ses rives verdoyantestt. On se dépouilfe de ses vêtements et de ses chaussures, on prend des filets et on se divertit de bon coeur. ))Nous criions comme» des gens ivres, et qui nous aurait entendus, nous eût pris pour des insensés«. La pèche est abondante. «Non loin de nous se tenaient nos femmes et quelques dainoiselles parées d'or, de pierreries et de llt'urs. (Quoique la pudeur les empêchât de prendre part à nos jeux, elles nous regardaient et riaient de bon coeur de ce (|u'elles voyaient. Damoiselle Constance, d'une éclatante beauté, voulut fusti^rer (leortres Turro (probablement Turzo) avec des orties, mais elle tomba dans I eau jus- (|u'à la ceinture, ce (|ui fît naître une hilarité indescriptible«. Puis on se rend à un repas où l'on sert le produit de la pêche arrosé abondamment de vins de Crète

çonni' tl'iu'irsii', coimno Uuthèn»^; on lui lit inèiiu* un procès à ce sujet. I)":ii)rès les AcMa cj^isc. CiîU". IV. f. M), il abjura le 8 juin 1492. ') Mi)du^ epistolaïuh, Crac l.Vii, Capul .\XI.

et de Hongrie. Après ce dîner mangé de bon appétit «nous allâmes nous promener à travers les blés dorés, les bosquets ombreux, les vergers où les arbres pliaient sous le fardeau des fruits. Longtemps nous errâmes, les uns chantant, les autres jouant de la cithare, d'autres lutinant, embrassant les dames et damoiselles. De retour au ruisseau, nous nous assîmes sur le gazon où, pour nous raffraîchir, on nous apporta du lait frais. Puis nous regardâmes jusqu'au soir les danses des villageois qui, étourdis par les libations, se renversaient dans leurs gambades et se relevaient couverts de boue, présentant le spectacle le plus burlesque».

C'est ainsi qu'on se récréait à Cracovie au moment où Celtes s'y trouvait, et certes, plus d'une fois, il dut animer son entourage de ?a franche gaieté. Peut-être assistat-il à cette promenade dont le récit a tous les traits d'un souvenir vécu. Ces réunions joyeuses avaient de plus l'attrait des amourettes et du fruit défendu. Comme Callimaque, Celtes trouva aussi à Cracovie une divinité, la belle Hasilina ou Hasa, qu'il chante sur tous les tons. Nous ne raconterons pas ici cette intrigue assez banale, comme toutes les intrigues littéraires et humanistes, fort plate du reste au point de vue sentimental; Celtes semait des fragments de son coeur partout où il passait: à Hasilina devaient succéder et Elsula et Ursule. Les relations avec dame Hasa, qui était mariée, furent un peu troublées par le mari et rendues difficiles parce que les amants ne pouvaient se comprendre. Celtes apprenait la langue de sa belle et en attendant lui communiquait sa flamme par un interprète, un certain Bernard Viliscus. Ce dernier, bourgeois aisé, poussa son zèle protecteur jusqu'à jouer ce rôle équivoque et peu honorable ^). Nous ignorons jusqu'à quel point Celtes profita des leçons de son amie, s'il parvint à

Sarmaticae linguae barbara verba loqui, *) Celtis Elegiae 1, 4. Dans ses «Etudes» M. l'abbé Fijalek essaje

s'il renouvela les prouesses d'Ovide qui, exilé à Tomis, se familiarisa avec la langue des Gètes à un tel degré qu'il écrivit un poème dans cet idiome. Mais nous savons que dame Hasilina qui »Germanam linguam sprevit«, ne dédaigna cependant pas le Don Juan germanique. Qui était cette femme? Nous avons une de ses lettres dans laquelle elle s'appelle ou est appelée Hasilina de Rzytonicz a Nakepsstaynie ^). Ces noms fictifs ou exacts sont tchèques, et par la consonnance et par l'orthographe. Voici la teneur de cette lettre. Dix ans après le séjour de Celtes à Cracovie en 1500, elle lui écrit qu'à une soirée chez un bourgeois de Cracovie, on a lu des compositions de Celtes. Et il est appelé »weliky skladatel« (grand poète). A cette lecture elle est devenue »welmi truchlywa a smutnacc (très triste et confondue), lorsqu'elle a entendu son nom à elle tant de fois répété dans ces vers. C'était pour elle une injure odieuse. Elle s'est donc décidée à rappeler à Celtes les lois de l'honneur et du respect et à lui dire que «les docteurs, les maîtres et uczytele (instituteurs)^, ont à observer dans la vie les mêmes devoirs que les simples mortels à qui ils font la leçon, et que l'épilogue de leurs amours devrait être le silence et non une pièce de vers'*^). Dame Hasilina, de noble extraction, s'était donc sentie gravement offensée, et avec raison, par la conduite de Celtes. »l*rzestai^, przestai^, doctorze toho« (cesse, cesse de faire cela, docteur); elle s'adresse à sa conscience, et lui, en attendant, continuait de composer des poèmes, où

(i«» nous apprendre qui ét«iit ce Viliscus (p. 29). Peut-être est-ce le notarius du roi Casimir, notarius dont il est parlé dans le Liber Quitantiarum régis Casimiri (1897| p. 3, 11, 67.

') Peut-être faut-il lire: Na Kepsstaynie (de Kopsstayn). Szujski dans ses U(k*its IV, 127, voit dans ce nom un pseudonyme obscène. La lettre lui semble un apocryphe facétieux. (^>uant au nom, d'accord; mais la lettre nous parait authentiijue.

') N'oir cette lettre dans Aschbach, Die frùheren Wanderjahre dos Celtes, \U.

son immense vanité se complaisait et où sa »dées8e< devait être immortalisée.

Nostris carminibus facta celebrior, dit-il à Hasilina, et il lui promet la gloire pour ce qu'elle considérait à juste titre comme une honte. L'imitation des poètes romains qui garantissaient à Télue de leur coeur un nom impérissable et une »nobilis historia«, poussa Celtes à cette indiscrétion. Cette intrigue, conforme aux habituelles manières d'agir des humanistes, attacha quelque temps notre Allemand à Cracovie. Ce n'était en somme qu'un plagiat, mais qui pouvait devenir un modèle. Aussi la civilisation se manifestant sous de telles formes inquiétait-elle, non sans motif, plus d'un ami des anciens usages, des principes moins relâchés.

C'est sur ce fond que se déroula la vie de Celtes à Cracovie; ce sont ces épisodes qui la remplirent, cette vie toute composée d'épisodes. Nous avons déjà parlé de ses occupations plus sérieuses, de son accession à une chaire de l'université. En dehors de la grande école, la Sodalitas Vistulana et ses assemblées lui fournissaient un vaste champ d'action. Les humanistes voyageurs usaient de mille façons pour s'aboucher avec les étudiants et leur parler. Ils organisaient des cours privés et y convoquaient les élèves, promettant de répéter avec eux les matières exigées pour les examens, se chargeant de ce qu'on appelait les resumptiones*); et ces exercices pratiqués dans les bourses pouvaient effectivement répondre à leur destination, mais voiler aussi une propagande humaniste. Une adroite réclame séduisait les esprits et captait les bonnes grâces des étudiants. Pierre Luder, le prototype de ces humanistes errants, fit afficher sur sa porte, à Leipziir, l'annonce de ses leçons sur Térence; il promet aux éco-

*) Voir Prowe, Nicol. Copernicus I, 153; Aschbach, Die frùhoren Wanderjahre des Celtes, 85; Paulsen, Geschichte des gelehrten Unterrichts I, 97.

liers des profits abondants: ils se corrigeront de leur barbare manière de parler et apprendront un excellent latin; trois leçons seront données gratuitement à titre d'essai. Celtes savait aussi user de ces alléchants procédés. Nous possédons encore ses »intimata« ou proclamations, versifiées ou non.

Si quis rhetoricen Ciceronis utramque requiret Qui Latiae linguae dicitur esse parens.

Si quis epistolium vult vera scribere et arte Et memorativae qui petit artis opus,

Hic, cras octonam dum maileus insonat horam, Conradi Celtis candida tecta petat.

C'est ainsi que Celtes invitait à ses cours ^). Une intimatio ou intimatum*), de ce genre fut composée à Cracovie. 11 y parle, à la manière humaniste, de Tart d'écrire des lettres et s'engage à révéler cet art dans la leçon qu'il fera le jeudi, 23 juillet, à 11 heures, ))in aula Hungarorum<(. 11 assure d'avance que cette leçon sera admirable et "attachante. Ce document date de 1489, année où Celtes s'inscrivit à l'université.

La bourse dite hongroise et destinée aux Hongrois, recevait cependant à cette époque des étudiants d'autres nationalités, et même en majeure partie des Allemands. En 1483, Jean de Glogovv l'avait prise à bail «pro Almannis studentibusft. En 1486, le môme maître renouvelle ce contrat du louage pour une année »pro dnis Ungaris aut quibusvis studentibus«. En 1488, Jean Sommerfeld assume la même charge pour trois ans •'^). Les maîtres susdits étaient des protecteurs déclarés des étudiants allemands à l'université de Cracovie, et la bourse hongroise servait alors de foyer à l' élément germanique. C'est pourquoi

*) Voir: Funf Bûcher Epigraiiune (Hartfelder) V, 18, 20, 21; Aschbach, (.i(»scliicht(* der Wiener Univ. II, 205.

*) I)«''COuvort en manuscrit à r«'lcrsbourg par M. Fijalek. Voir Eludes p. 24.

^1 Voir les Conclu-;, univ. de cos aniuH^s.

Celtes en avait fait choix pour y professer. Il est aussi possible que cette bourse fût le siège de la Sodalitas Vistulana et que le cours de Celtes ait été une des manifestations de la vie éphémère de cette compagnie ^).

Comme on le voit, Celtes eut à Cracovie un séjour actif et bien rempli. Callimaque se tenait généralement dans les hautes sphères de la politique et du grand monde^ L'humanisme italien, naturellement aristocratique, n'est pas enflammé de prosélytisme; l'humanisme allemand au contraire, tout démocratique, brûle de se propager, est animé de l'ardeur pédagogique. Malgré la brièveté de son séjour, il est certain que Celtes laissa à Cracovie une empreinte profonde sur son entourage.

En 1490, il quitta la capitale de la Pologne, après y avoir passé deux années, et se remit à courir le monde jusqu'en 1497, où il se fixa définitivement à Vienne. Il ne prit pas avec lui les livres qu'il avait acquis à Cracovie, et le voiturier qui, plus tard, devait porter ces trésors en Bavière, les perdit en route. Mais il emporta de cette ville ses sentiments pour Hasilina et le souvenir de leurs amours. Il conserva pourtant quelques relations avec les amis qu'il y laissait, entre autres avec Albert Brudzewski et les humanistes allemands. Toutefois, par la suite, il ne s'exprima jamais avec beaucoup d'égards sur Cracovie, sur l'orgueilleuse ))Croca«, les «truces Sarmatae«, les froids rigoureux du Nord, enfin les boues cracoviennes,

Sordibus in tantis urbs Cracovina scatet.

Lui qui, dans sa passion germanique, no sut jamais au juste jusqu'où s'étendaient les territoires teutons à l'Orient, couvrit de malédictions le tyran sarmate qui s'était emparé des domaines de l'Ordre teutonique.

Ces marques de rancune et ces fureurs haineuses

*) C'est aussi une hypothèse avancée par M. Fijalek dans une note fort curieuse de ses »Etudes pour Thist. de Tuniversité*, p. 29.

Morawski. lU. 5

autorisent à penser que Cracovie ne fut tendre pour Celtes; s'il dut abandonner ses livres dans cette ville, c'est que sans doute il fut obligé de s'enfuir précipitamment. Nous serions donc ici en présence d'une sorte de martyr, d'exilé; et l'on sait d'ailleurs que la plupart des pérégrinations de ce genre d'humanistes avaient pour causes des expulsions qui les traquaient de ville en ville.

Dans les universités du moyen âge ces poètes, ces apôtres aventuriers ne pouvaient rencontrer ni sympathie ni bienveillance. Si on leur permettait de faire des cours, ils abusaient presque toujours de cette faveur pour tourner en dérision les vieux maîtres, ces sophistes hébétés et rétrogrades; souvent aussi, et ce fut le cas de Celtes, ils négligeaient leurs obligations, s'exemptaient de leurs leçons sous le plus futile prétexte*), et mettaient ainsi le désordre dans la marche régulière de l'institution. Lorsque par contre on fermait au »poète« les salles des écoles, il trouvait ailleurs un asile pour son enseignement, et n'étant plus retenu par le lieu, se répandait en grossières invectives et faisait perdre aux élèves le temps marqué pour des cours obligatoires. La guerre entre ces deux camps était donc inévitable et devait devenir acharnée. Des motifs plus graves encore contribuèrent à tendre les rapports: les humanistes étaient loin d'être très religieux. Celtes, par exemple, fut toujours considéré comme un mauvais chrétien: ses actes et pensées étaient d'un impie, et dans ses attaques contre le clergé il rivalise avec les plus osés des humanistes*), môme avec les philosophes du XVIII-e

*) Celtes donne une» nialaciie comme excuse de ces absences (Epigr. V, 20). Mais il manquait aussi ses leçons, lorsqu'un ami l'invitait aux vendanges, et les étudiants allemands se plaignent de ce qu'il parle nonchalamnienU »la ttMtî appuyée paresseusement sur la main«, balbutiant, comme contraint, dos uiots indistincts, et se permettant en outre d'appeler ses élèves imbéciles et barbares. Voir làdessus bezold, Konrad Celtes dans Ilist. Zeiischrift 49 l,lb83) p. 9.

*| Bezold 1. c. 211, 213 et suiv.

siècle. Sa vie privée non plus n'était pas fort exemplaire. Dans tous les siècles, sans en excepter le moyen âge, il y a eu des vices et des scandales; mais l'humanisme les introduisit dans la littérature, glorifia la débauche, exalta les faiblesses et la corruption. Les échos de l'antiquité se répercutèrent longuement dans les écrits et dans les moeurs; et cette ostentation du mal, ces intrigues dont on faisait parade devaient sans aucun doute inquiéter, indigner les défenseurs des vieilles coutumes, de la vieille et éternelle morale.

Précédemment on avait déjà fait entendre à Celtes de quitter Leipzig, peut-être même en avait-il été chassé^); mais l'expulsion de Sommerfeld de cette ville, en 1511, est particulièrement caractéristique. Depuis 1507 il y faisait des cours dans lesquels il injuriait les maîtres de l'université, ces êtres bouffis de vanité qui l'écartent, lui, poète, des festins et des conversations; si bien qu'enfin il fut banni pour dix ans. Il fit alors ses adieux à ses collègues par un discours rempli d'imprécations, où il supplie les puissances infernales de venger l'affront qui lui est infligé»).

Celtes, paraît-il, eut un départ de Cracovie moins bruyant; il s'éloigna néanmoins l'âme ulcérée, pénétrée de cette haine farouche pour les Slaves, qui dès lors ne désarma jamais. Son dernier cri de protestation fut peutêtre l'ode contre Crispus Glogomura, dans laquelle il flagelle un pédant de la vieille école, ennemi des poètes, et guide de cette «phalange stupide«, lequel clamant du haut de la chaire

dum celsa tumidus boas cathedra,

se prélasse dans sa sagesse imaginaire et abuse la con-

') Aschbach, Die friiheren Wanderjahre des Celtes, 88. Sommerfeld dit aux maîtres de Leipzig: Conradum Celtin paene hostiliter expulistis.

*) Paulsen, Geschichte des gelehrten Unterrichts I, 98.

fiante jeunesse, comme un »prètre sacré de Jupiter souterrain» ^).

Ainsi prirent fin les exploits de Celtes à l'université jagellonienne. Il s*en alla; mais les ferments qu'il avait jetés germèrent et amenèrent des troubles, des orages dans la grande école de Cracovie.

') Odes I, 18: In Crispum Qlogomuram. Nous sommes tenté de croire que cette pièce est dirigée contre Jean de Glogau.

Suites du séjour de Celtes à l'université. — Dispositions défensives contre les intrus et les nouveaux courants. — Relâchement de la discipline; désordres à l'université. — Mesures prises pour y mettre fin.

Ces ingérences subversives tendant à tout brouiller, à tout renverser, amenèrent les amis du passé et de la tradition à se coaliser pour se défendre contre les nouvelles idoles et leurs pontifes. D'ailleurs, sous le coup de la surexcitation des esprits, les excès et les vices s'étalèrent à tel point qu'une énergique répression devint nécessaire. En 1491, les gardiens de la morale et de Tordre semblèrent tout à coup animés de résolution.

Le 7 mai, on décide que ))les répétitions en commun ne pourront avoir lieu sous la direction de n'importe quel maître, pendant le temps des leçons, des exercices, des »actes« ordinaires»; bientôt après la même prohibition est renouvelée: quiconque instruira »in commune» un grand nombre d'élèves, pendant le temps des leçons et exercices, et ce, après l'avoir annoncé d'avance, sera puni d'une amende pécuniaire ^). Et l'on ordonna d'afficher cet arrêté. Les répétitions, »resumptiones«, étaient des exercices sur

*) Voir Conclus, universitatis (7 mai 1491): quod resumptiones communes non fiant per quoscumque magistros sub lectionibus et exercitiis ac actibus ordinariis... On décida plus tard: quod resumentes in commune intimatione praemissa aut convocatione sub lectione et exercitiis puniantur... in uno fertone pro qualibet vice.

les matières expliquées aux coups, en vue de préparer aux examens. Les instructeurs, qui en avaient la direction, étaient rémunérés de ce fait comme pour des leçons particulières; aussi les jeunes maîtres s'en chargeaient-ils volontiers, y trouvant non seulement un gagne-pain, mais encore un moyen d'introduire à l'université des fruits suspects ou défendus. Mais les anciens en retiraient aussi des avantages: c'est pourquoi ils s opposaient de tout leur pouvoir à la monopolisation des resumptiones par les jeunes et ne voulaient souffrir que ces leçons détournassent les étudiants des cours ou exercices ordinaires et obligatoires '). Ces dispositions étaient dirigées tout simplement contre les humanistes. On prit en même temps des mesures restreignant la liberté des étudiants. Ce même jour (7 mai 1491) le conseil universitaire décide que les étudiants et bacheliers ayant des demeures privées, seront tenus d'habiter dans les bourses et maisons universitaires où ils pourront être surveillés*). Depuis longtemps déjà l'université avait voulu imposer cette obligation, mais jamais elle n'était parvenue à la faire observer entièrement; quoi qu'il en soit, l'ordonnance de 1491 était un pas décisif, effaçant la liberté de domicile, et supprimant ces »hospitia« qui depuis l'origine de l'université avaient été tolérés.

Des restrictions plus sévères encore allaient bientôt être édictées. Feu après le départ de Celtes, un vieillard, Mathias de Kobylin, fut élu au rectorat Après être entré en fonctions, il s'adressa au chancelier de l'université, l'évéque Frédéric, le priant «d'élargir l'autorité du recteurw, de lui donner des pouvoirs extraordinaires. Pareille chose

*) Voir sur les resumptiones: Kaufmann, Gesch. der deutschen Univ. II, 8G5 et suiv. Sur les abus auxquels on s'y livrait: Paulsen, Geschichtc des gelehrten Unterrichts I, 97.

*) Conclus, univ.: Quod hospiciati studentes baccalarii cogantur ad intranduni, nioracioneni habenduni in doniibus universitatis vel scolis particularibus. Texte de celte ordonnance dans Muczkowski, Lib. l'roniot. XLII.

avait déjà eu lieu à Tépoque de Zbigniew Olesnicki, en 1448. Dans ces circonstances, les évêques de Cracovie se déchargeaient sur le chef de l'université de presque toute leur juridiction, afin que ))celui-ci, revêtu de l'autorité et de la force épiscopale, put réprimer les écarts de la jeunesse et, par la menace des plus grands châtiments, de la prison^ de l'excommunication, la retenir dans le respect des règlements universitaires» ^). Par rescrit du 14 novembre 1491, le chancelier Frédéric acquiesce à la requête rectorale; en conséquence de quoi, le 6 février 1492, l'université vote des résolutions catégoriques, à l'effet de réprimer les désordres, de faire renaître le calme, de ramener l'ancienne régularité. A ce propos, on rappela les wintolerabiles insolentiae suppositorum universitatis«; l'on reconnut que »novis morbis nova antidota sunt adhibenda» et l'on défendit aux »8upposita<c universitaires de porter des armes ou des vêtements civils, ni le jour, ni la nuit, et de rôder dans la ville. Les délinquants seraient passibles de peines rigoureuses *).

Ces maladies sévissaient un peu partout à cette époque. Le 25 mars 1491, le recteur de l'université de Heîdelberg lance une ordonnance contre ces supposita qui, à l'instar »laicorum«, se traînent dans les cabarets^ prennent part à des orgies et à des débauches^). Les vieilles citadelles de la science et des tradition» étaient évidemment minées par le même mal; l'eaprit du siècle leur était funeste.

Mais quek furent à Cracovie les motifs de ces répremons extraordinaires? L'histoire qui enregistre le plus souvent les événements et leurs conséquences, sans remonter aux causes, ne nous permet pas de sonder les coeurs, de pénétrer dans tous les détails de la lutte alors engagée. Mais les actes universitaires viennent justifier les

*) Fijalek, Etudes sur l'histoire de l'université^ de Cracovie, 7. *) Conclus, univ.

') Winkelmann, Urkundenbuch der Universitât Heidelberg I (1886) n. l'iO.

résolutions des autorités, c'est-à-dire dévoilent les insubordinations, les tumultes, les dérèglements affligeant alors la yrrande école. Des troubles éclatèrent dès 1488; Tannée suivante, à la bourse de Jérusalem, on se porte à des voies de fait sur la personne du senior, maître Michel de Bystrzykow *j. Nous passerons sous silence les bagarres, les grossiers amusements, pain quotidien des étudiants du moyen âge. Continuellement on se plaint de ce que les écoliers portent des armes, des habits civils'). Il n*est pas douteux que la discorde qui séparait les maîtres, que ces insultes, ces outrages prodigués par les poètes aux sophistes, ces haines, ces clameurs, ces dénigrements, ne ruinassent l'autorité professorale et ne fussent des levains d'esclandre parmi les étudiants. Le 11 février 1491, maître Nicolas de Michalowice expliquant à ses auditeurs, dans le lectorium de Socrate, les élégies ex Ponto d'Ovide, le bachelier es arts, Michel de Nowemiasto interrompit la leçon et traita le professeur d'animal, d'âne, d'ignorant, sans compter les autres vilenies qu'il proféra'). A chaque instant les salles universitaires étaient le théâtre de scènes de ce genre: au mois d'août 1491. le cours du bachelier Michel de Léopol est haché par les éclats de rire de l'assistance (Act rect. n. 14o7j; vers le même moment, pendant la leçon de Jean do Koscian, bachelier in artibus, Mathias de Napachanie s't'îcrie à liaute voix: ))lste cacalarius légère ignorat« (Act. rect. n. 1459). Ces exemples suffisent à expliquer la sévère intervention des conseils universitaires et la proclamation d'une sorte d état de siège. Chose caractéristique, un des premiers frappés ()ar le recteur Mathias de Kobylin, armé de foudres nouvelles (vitrore auctoritatis ordinariae et ('ohercionis per 111. principem... Fridericum...

^1 Acta rcctoralia n. 1223.

') En li9i (acla rect. u. 1732 on mot i-n accusation un étudiant, ((uo»i collo^iuin ad audii'iiduni Icctionos laicaliter intrabat in initris prohibilis.

') Acta rcct(»ralia n. i:i88.

nobis in supplementum iurium universitatis concessae) fut Stanislas Selig de Cracovie, l'humaniste que nous connaissons, à propos d'un difîérend pécuniaire avec maître Bernard de Biskupie *). A la même époque, Tévêque Frédéric ayant été informé des excessus et scandala, des querelles, des disputes injurieuses, qui avaient souillé le Collegium maius, cita devant le tribunal épiscopal les trois maîtres Stanislas Selig, Michel de Bystrzykow et André de Labiszyn; ils furent tous condamnés à une amende*). Humanistes et scotistes venaient s'asseoir sur le banc des accusés, et les peines dont on les frappait ne calmaient qu'en partie l'excessive irascibilité des adversaires qui à Todium metaphysicum joignaient encore d'autres haines et n'employaient pas précisément des arguments métaphysiques en s'y abandonnant.

») Acta rector. n. 1528, 29 mars 1492.

«) Acta episcop. Crac. (1491), IV, 81 et 93.

Après la bataille. — Jean Olbracht roi. — Inci'ndio du colleg*» de« artistes; nouvelleH constructions. — I^ chancelier, cardinal Frédéric — L'humanisme à Cracovie après la fuite de Celtes. — Mort de Calln maque en 1496. — Jean Sommerfeld lalné 'décédé en 1501} et son oeuvre à Cracovie. — Jean Hhagius Sommerfeld le Jeune, humaniste voyageur, après le départ do Celtes, reprend la mission et Tensetgn^ ment de ce maître. — Sa vie. — Henry tU'hel à Cracovie. — Etudiants remarquables de cette périodt*: Anselme Valerius et Jean

Turmair.

Sur ce» entrefaites le roi Casimir Jacrellon mourut^ le 7 juin 1492, après avoir occupé le trône pendant de lonirues années. L'interrègne fut troublé par les compétitions des fils du défunt. La reine Klisabeth soutenait Olbracht; Callimaque et toutes ses créatures, tous ses obligés se prononcèrent naturt»llement aussi pour ce prince. Néanmoins les avis furent si partaL^és (ju'on en vint à de» conflits aiirus et (|ut» (alliinaque trouva bon de se dérober en cet instant criti(|ue, «*t courut se réfutrier à Vienne'). Son élève et protéeé, i'élu de t«»us les humanistes, l'emporta enlin. Jean nlhracht fut proclamé roi de Foloçrne, cwite môme annre 1492. II lui incombait maintenant le devoir de justifier les es|)èrances mises en lui, de réaliser le« n^ves attarlH»s à sa personne. Ilartuiann Schedel se fit l'interprète (le ers aspirations, de cette confiance sans bornes

*• ZfiNsbtTjf, l'uln. (ifx'hu'htsschn'ibuiifcr, H71.

en écrivant dans sa Cronica mundi de 1493 qu'Olbracht «sera Tétonnement du monde: iam futurum toli orbi spectaculum; qu'il gouverne son royaume par les conseils de sa propre vertu et ceux des hommes les meilleurs et les plus éclairés«. Callimaque ne tarda pas à revenir à Cracovie où il occupa tout de suite une situation hors de pair. Quel fut le rôle de l'université en ces conjonctures? Nous venons de raconter que pendant les derniers mois du règne de Casimir elle avait été agitée par les discordes intestines les plus graves, et qu'on y avait été contraint de prendre des mesures exceptionnelles contre les gens turbulents et les idées révolutionnaires. Sans doute, la grande école était en majeure partie favorable à Olbracht; Tinstruction peu commune de ce prince lui gagnait les coeurs, et on le représentait comme le protecteur des savants. Aussi lorsque Olbracht fit son entrée solennelle dans sa capitale, au mois de décembre 1492, Jean Sacranus d'Oswiecim vint le saluer d'une pompeuse harangue au nom de l'université; il y célébra le nouveau monarque et parla ))des malheurs de ces temps où nous avons été presque livrés en proie aux fureurs publiquesa, — sub... procellosa calamitate temporum, quibus iam pêne praedam in publicam expositi fueramus. Ce même Jean d'Oswiecim, recteur en 1493, à l'occasion de l'entrée du cardinal Frédéric, demanda à ce prélat de protéger l'université et de tourner des yeux favorables «vers l'organisation théologique déjà chancelante de cette institution «, — theologicalem et pêne iam detrimentosum ordinem ^). L'expression de ces craintes se rapportait sans doute à ces divisions orageuses dont nous venons de retracer quelques incidents. Jean d'Oswiecim, homme modéré, tremblait en face des violences radicales des humanistes, des perturbations qu'elles apportaient dans le theologicalis ordo. Mais ce n'étaient pas les seuls sujets d'alarmes, les seuls fléaux dont on

•) M. l'abbé Fijaïek. Etudes, p. 43 et 47.

avait à souffrir. Au mois de juillet 1492, peu après la mort de Casimir Jat^ellon, un incendie avait éclaté dans le voisinage de l'université et réduit en cendre toutes les maisons entourant l'église S. Anne, y compris le collège des artistes ^). C'était une catastrophe pour la grande école, catastrophe qu'on ne pouvait réparer qu'au prix de grands sacrifices et d'une énergique intervention. Le roi certainement ne ménagea pas ses secours, le roi »ad universitatem Cracoviensem singularem gerens affectum« *). La reine Elisabeth, en mémoire de son mari défunt, fit don de 300 florins pour la maison des artistes*).

On se mit donc bientôt à relever le bâtiment de ses décombres. L'ancien coUegium avait été formé de plusieurs maisons achetées à diverses époques pour l'université; il devait par conséquent être assez disparate, et la dernière restauration, effectuée en 1468, n'en avait guère modifié l'aspect hétéroclite. Four sa réédification on voulut concilier le beau à l'utile*). Un événement imprévu, survenu en 1494, vint encore simplifier cette tâche. Lors de la démolition des murs du lectorium de Socrate, on découvrit un trésor de 2508 ducats, de nombreuses pierres précieuses et des bijoux magnifiques. Des juifs avaient sans doute enfoui ces richesses à cet endroit, lorsqu'ils habitaient ce ((uartier de la ville. Le roi, en échange de ces monnaies, donna iinédiatement de l'argent ayant cours, et le cardinal Frédéric prit les gemmes qu'il paya à leur juste valeur, d'après W'apowski, pour les((uelles il ne donna pres<:iue rien, assure Miechowita ^). A partir de cette année, le jour

') Miechowita (Ui)2), IV. 73. Voir Monum. Polon. V, 908.

^ MicchowiUi IV, 78.

^) Coiicl. univ. (1506). Dans les Monuin. Pol. V, 908, on nous park* lie i(K) llorins de thesauro suae Maiestatis alloués à l'occasion <run service funèbre.

*( Conel. univ. 1493: ut donnis collgii inaioris igni supervenienti c<3nsumpta et abolita in for inani pulchram. . . reedifîcata construatur.

••) Sur ee trésor voir Mieehowita IV, 77. Wapowski, dans les Script, r. pol. II. 29. Mon. Pol. \', 908.

de S. Ladisiâs où cette bienheureuse trouvaille avait été faite fut chômé à Tuniversité.

Nous ne saurions avec exactitude décrire le monument qu'on construisit; mais il devait être imposant avec ses lectoria spacieux au rez-de-chaussée, sa grande salle pour les théologiens et ses logements pour les maîtres au premier étage. Wapowski surtout déborde d'admiration pour cette rénovation: les maîtres cracoviens, dit-il, disposant de fonds inattendus, surélevèrent les murs, et firent du CoUegium un palais luxueux, bien plus beau que l'ancien ^). Les travaux durèrent longtemps; il se prolongèrent même jusque vers 1518, simultanément avec ceux de la «librairie», subventionnés par des largesses de Mathias de Miechow *).

Le roi Jean Olbracht, dans son amour tout particulier pour l'université, lui fit don en toute propriété, en 1496, «pour l'agrandissement du collegium maius«, d'une maison, sise en face de l'église S. Anne et appartenant depuis longtemps à cette église"). Il est fort vraisemblable que pendant les reconstructions de cette époque, cette maison fut rattachée au nouvel ensemble de bâtiments.

Multipliant ses bienfaits, le roi accorda en outre à l'université le patronat sur un canonicat de F^rzemysl qui jusqu'alors avait été de collation royale*). Dès lors, l'université désigna pour ce bénéfice un de ses membres, ordinairement un professeur de théologie.

Tandis qu'Olbracht occupait le trône de Pologne, son frère, Frédéric, était évêque de Cracovie et chancelier de Tuniversité. Depuis 1488, il était monté sur le siège épiscopal de Cracovie qu'il échangea, en 1493, pour l'arche-

*) Wapowski dans les Scriptores rerum pol. II, 20.

*) Dans les conclus, de 1618 les professeurs décident: super continuatione aedificiorum coeptorum . . . Labor librariae débet continuari. Ibid. 1522. Mathias de Miechow donne des fonds pro libraria theologorum continuenda, et une somme spéciale pour l'horloge.

») Cod. univ. Crac. III, 200.

*) Miechowita, IV, 78.

véché de Gniezno avec la pourpre cardinalice. Des rayons de cette grandeur tombèrent aussi sans aucun doute sur l'institution. Les temps d'Olesnicki semblaient revenus et le pouvoir de chancelier paraissait revêtu d'un nouveau lustre. Après la mort du grand cardinal en 1455, aucun chancelier ne joua un rôle marquant; ni Thomas Strzempinski, au règne éphémère, ni le courtisan Gruszczynski, ni le trop épris de luxe Lutek de Brzezie, ni Jean Rzeszowski, l'ancien combattant de Warna. Et voici que le propre frère du roi, un membre du Sacré Collège, devient protecteur de l'école jagellonienne. Il remplit en effet cette mission avec sollicitude; ce ne fut pas en vain que Jean d'Oswiecim lui recommanda, en 1493, le Studium menacé; à chaque instant, à partir de cette date, l'intervention du chancelier est signalée dans les actes universitaires. Mais il était loin pourtant d'y exercer l'influence de Zbigniew. Le cardinal Frédéric était jeune, et jeune encore descendit dans la tombe; ce n'était pas un esprit supérieur, et ses excès abrégèrent sa vie. L'instruction brillante qu'il avait reçue dans sa jeunesse ne pénétra pas son âme et quoiq'il eût dans son intimité des gens de talent et de vertu, il vécut en partie et il mourut «spreta philosophorum doctrina«, comme s'exprime Miechowita.

Parmi ses familiers se trouvait, comme nous l'avons rapporté, Bernardino Gallo, l'ami de Callimaque; ce dernier, lui aussi, était fort bien vu du cardinal, malgré quelques dissentiments assez vifs, comme par exemple lors des troubles antijuifs de 1494. On voyait aussi à la cour de ce prince Jean Baruchowski, maître de l'université, en 1459, docteur du décret et recteur en 1485/6 et 1486/7. Il devient dans la suite archidiacre de Cracovie, et Ursinus l'appelle secrétaire du cardinal Frédéric. Enfin un des hommes les plus éminents de ce milieu fut Pierre Tomicki; après avoir terminé ses études juridiques en Italie M, il était

*) Korytkowski, Les archevêques de Gniezno. 111, 518.

revenu à Cracovie en 1500, et y avait commencé sa belle carrière par le poste de chancelier de Tévôché.

Frédéric Jagellon était chancelier de l'université au moment du passage de Celtes à Cracovie; il Tétait encore lorsque dans les murs de Técole éclatèrent les désordres, en partie suscités par cet humaniste, et qu'il fallut réprimer sans faiblesse pour faire rentrer l'institution dans sa marche régulière. Suivons maintenant les novateurs et leurs doctrines dans les péripéties qu'ils traversèrent.

Tout à la fin du siècle, l'humaniste Aesticampianus écrivait de Cracovie à Celtes: Notre école n'est plus aussi florissante que lorsque vous étiez ici ^). Cette plainte semblerait indiquer que l'université était en décadence, ou que du moins l'humanisme, si turbulent naguère, s'y était notablement calmé. On peut en effet constater dans les dix années qui venaient de s'écouler un certain recul dans le développement de l'école. Les intitulât! sont très nombreux de 1490 à 1494; en 1495 leur chiffre tombe à 191; en 1496, il n'y en a plus que 92; en 1497 on est légèrement en progrès, mais on ne compte encore que 117 inscrits. Les années suivantes sont bien meilleures: le nombre de 500 est dépassé en 1500. Les cours humanistes présentent aussi une évidente stagnation; le mouvement à peine commencé s'arrête. De 1494 à 1498, ce n'est que tout à fait exceptionnellement que nous lisons l'annonce d'un cours sur les écrivains antiques. Rappelons que ce marasme fut en grande partie causé par le départ d'Albert Brudzewski; en 1494, ce maître aimé de la jeunesse se rendit en Lithuanie d'où il ne devait plus revenir. L'école fut tout particulièrement atteinte par cette perte irréparable. Elle s'était donc apaisée la tempête qui avait éclaté après 1490. Cependant cette

») Voir cette lettre (U99) dans Klupfel: De vita Celtis I, 96.

accalmie ne pouvait être que temporaire: le feu couvai^ sous les cendres, latent, mais non étouffé, et n'attendait qu'un vent propice pour embraser encore les esprits, détruire un monument d'ailleurs lézardé de toute part

En 1496 mourut l'homme qui dans la vie intellectuelle et politique de la Pologne du temps avait occupé la première place, Callimaque. Ses funérailles donnèrent lieu à une manifestation grandiose, hommage au défunt et en même temps au souverain qui l'avait comblé de ses faveurs et entouré de son affection. A la pompe funèbre participèrent, dit un témoin contemporain, tous les ordres monastiques, tout le clergé de Cracovie; on y comptait quatorze abbés mitres. Mathias Drzewicki, confident et élève de Callimaque, suivait la bière en tète du cortège. Après lui venaient les docteurs de l'université; puis la foule — turba magna — des étudiants. Cette imposante assistance se dirigea vers l'église de la Sainte-Trinité, dernière demeure du fameux humaniste. Par testament, il faisait des legs au roi et au cardinal Frédéric auquel il laissait la sua carozza con quattro cavalli*); l'université n'était pas non plus oubliée dans ses libéralités. Il lui donnait une bassine d'argent avec aiguière pour l'usage domestique, et cent florins «pro aedificiis domusa '). Aussitôt les poètes humanistes. Polonais et étrangers, semèrent toutes les fleurs de leurs vers sur la tombe de celui qui, aux yeux de tous les lettrés du Nord, passait pour le maître planant au-dessus de la plèbe des savants, le dieu du nouvel évangile. Les humanistes cracoviens, si attristés déjà par le départ de Celtes, se sentaient maintenant orphelins et versaient d'abondantes larmes littéraires sur cette mort qui venait de les priver de leur chef. Arrêtons-nous un instant dans cette société désolée, et voyons quels en étaient

') Ciampi, Hibliografia critica, I, 31.

*) Wisznicwski, Hist. lit. III, 4ôH. Voir Arch. de l'univ. Cod. 69, p. 33.

les principaux membres. Ce sont eux qui, malgré les foudres de la réaction, malgré l'abolition des cours humanistes, devaient transmettre à l'avenir le dépôt sacré confié par les deux grands disparue

Laurent Corvinus, quoique d'âge mûr, se déclara rélève et le partisan de Celtes^). Il regrettait sans cesse le temps heureux passé au pied de la chaire de ce maître; il regrettait de n'avoir pas assez profité de ses doctes leçons. Laurent devait quitter Cracovie en 1494 pour se transporter en Silésie.

Il n'en fut pas de même d'un autre humaniste, disciple très actif, lui aussi, de Celtes, Jean Rhagius Sommerfeld, dit Aesticampianus, qui habita fort longtemps Cracovie. Il s'y mit très en vue; toutefois sa biographie est fort embrouillée, parce qu'il y avait alors dans la même ville un autre Jean Sommerfeld, plus âgé, dont les travaux furent peut-être moins importants, mais analogues à ceux du précédent; en sorte que Ton est assez embarrassé pour discerner ce qui appartient à l'un ou à l'autre de ces deux personnages. Les acta rectoralia et la liste des cours ne portent qu'un seul Jean Sommerfeld, le vieux. D'après le Liber diligentiarum, il professe dès 1487^ à titre d'extraneus, et reste en fonctions jusqu'en 1501. C'était un de ces nombreux maîtres venus de roccident, et alors fort nombreux à l'université jagellonienne. Il était originaire de Sommerfeld, en Lusace; de là l'épithète qu'il prit d'Aesticampianus, traduction latine du nom de cette localité'). En 1490, il devient collegiatus minor; en 1494, coUegiatus major, et doyen des artistes dans l'hiver de 1494/5. Il enseigne Aristote, la dialectique, mais il fait aussi des incursions dans la rhétorique et la poétique nouvelles;

*) En 1501, il écrivit de Breslau à Celtes (Codex, Vienne UiS, p. 186): id temporis que inter duros tecuin vixi Sarmatas et in honestissimo alumnorum tuonim coetu.

*) Il explique ce surnom dans la Grammatica Petri Heliae (1499)

p. Lim.

Morawski m. 6

il explique, en 1492, l'ouvrage De conficiendis epistolis d'Augustin Datus, élève de Philelphe; en outre, il s'occupe à plusieurs reprises (1493, 1499, 1501) du traité De modo epistolandi de François Niger, Vénitien de la fin du XV-e siècle. C'est-à-dire que les nouveautés avaient en lui un champion militant; et nous comprenons à présent pourquoi le poète Johannes Lupulus Bodmanensis, dans l'épitaphe de ce Jean Sommerfeld *), le loue d'avoir «dévoilé les mystères de la logique», et en même temps d'avoir été la terreur des sophistes, autrement dit des dialecticiens à la manière du moyen âge,

Quemque sophistarum garrula turba times.

Les Acta rectoralia nous donnent des renseignements plus explicites. Dans ces actes figure un seul et unique Sommerfeld, exactement dans la même période de 1487 à 1501. Il s'intéresse beaucoup aux étudiants, spécialement aux Allemands auxquels il prête souvent de l'argent^); ce qui justifie amplement les éloges de l'Anglais Leonardus Coxus affirmant qu'Aesticampianus fut un protecteur et un éducateur de la jeunesse, presque sans second à l'université, «quantum vix alium eo tempore nostra mater hahebatw ^). En 1488, il est senior de la bursa Alemannoruin *), réceiiiinent fondée; en 1492, il prend à ferme la bourse honijrroiso pour trois ans: cette bourse était alors, comme on le sait, le siège principal de l'élément allemand, l'eu (le temps après, il se tourna vers les études théologi([ues el devint bachelier en science sacrée. Ce fait témoigne de l'universalité de» son savoir: aussi la postérité 1 appela-t-elle indiriéremment «prêtre des muses« et «traducteur de I Ecriture Sainte».

'i h.'ins lo Modiis Hpi^tlohmdi de 1513.

'i Arta root. nr. llUi-, 11:^2. Ï\U, llHô, lôOO, 1761.

') Cci-xu*^, 1)0 laudii)iis Acadeiniae Cracovicmsis, 1518.

*} Acla roctoralia, n. 111)2.

Ce Sommerfeld, après une existence bien remplie, mourut le 22 octobre 1501. En janvier de Tannée suivante, ses exécuteurs testamentaires, Michel de Breslau et Jean, prêcheur allemand à Téglise de Notre-Dame, recueillent sa succession *). La date de ce décès est une raison péremptoire pour le distinguer d'un autre Jean Sommerfeld, maître de Hutten et humaniste convaincu qui ne quitta ce monde qu'en 1520*^).

Ce Jean Sommerfeld, le vieux, effroi des sophistes de Cracovie, se mêla aussi de littérature. En 1487, il fait des leçons sur Priscien; quelques années après il publie la Grammatica Pétri Helie utilissima veri Prisciani imitatoris, avec un copieux commentaire à ce traité du savant parisien du Xll-e siècle, fort en faveur au moyen âge. Jean Sommerfeld illustra les hexamètres du grammairien médiéval de notes abondantes dans lesquelles se révèle une vaste érudition et même la connaissance du grec^). Les exemples cités sont entremêlés d'indications sur les relations de Fauteur avec le cardinal Frédéric et Jean Baruchowski, archidiacre de ce dernier. Il célèbre fort chaleureusement le premier, en deux endroits (p. XLIX et LXXXIX), et il appelle le second son bienfaiteur*). 11 dut donc être admis à la cour du cardinal et jouir des bonnes grâces de ce prélat.

Mais son Modus Epistolandi, petijt recueil de modèles de lettres plates et insignifiantes, eut pourtant un succès considérable, attesté par de nombreuses éditions. Une

») Acta rectoralia 1898, 1899, 1903. 1911.

•) Bauch, le premier, les distingue dans le Archiv fur Litteraturgeschichte XII, 322.

») Bauch 1. c. 323.

*) p. CIIII : ut ego Joh. Aesticampianus suin cliens, Dnus vero Joh. Baruchinus artium et sacrorura canonuin doctor, archidiaconus Crac, nostri ill. cardinalis Frédéric) olim praeceptor, meus patronus est... Magister Baruchowski, aurait donc été, comme on le voit, précepteur du jeune Jagellon.

grande admiration pour Callimaque, sa philosophie et son éloquence, perce à chaque page de ce traité qui, du resteî n'est supérieur en rien aux autres manuels d'épistolographie, si répandus à cette époque ^). Nous avons encore de Sommerfeld un commentaire aux discours de Libanius^ rhéteur grec, traduits en latin par François Zambeccari. En tête se trouve une épitre dédicatoire à Mathias Drzevçricki, vice-chancelier de la couronne, par Sommerfeld, artium liberalium magister et sacrarum litterarum baccalarius maioris collegii studii Cracoviensis collegiatus. L'éditeur y exprime sa vive reconnaissance à l'égard du grand protecteur des humanistes *). Il n'est donc pas étonnant qu'un homme si dévoué à Drzewicki n'ait pas ménagé son encens à Callimaque.

Tout considéré, ce Jean Sommerfeld, le vieux, dont la longue action à Cracovie se porta dans tant de directions, ne fut qu'un modéré respectueux des traditions non moins qu'accessible aux nouveautés, un savant consciencieux qui chercha à faire une place aux idées progressives dans la vieille organisation universitaire. Il s'était sans doute laissé gagner aux idées réformatrices par Celtes; aussi sacrifiait-il volontiers aux Muses, ce qui le fait appeler par Coxus ))Musarum et Apollinis sacerdosa; mais ce même Coxus

*) Il ressort d'une note ajoutée à l'édition de Vietor (1616) par Rodolphe Agricola, que cet ouvrage est bien dû à Sommerfeld, le vieux, mort en 1501. Dans cette note, le fameux humaniste parle du grand savoir de Sommerfeld et il tiit (jue Michel de Breslau l'a introduit dans la bihliothèqu»' d'Aeslicampianus. Ceci est d'autant plus vraisemblable que, comme on le sait, Michel fut l'exécuteur testamentaire de Jean.

*) Cet avant-pro[)Os est daté de mars lôOi. De là une confusion qu'on ne peut expliquer (jue par une faute d'impression, puisque le collégial cracovien mourut en 1501. Il est probable que Drzewicki devint vice-chancelier la dernière année du régne d'Olbracht (1601). (Korytkowski. Les archevêques île Gniezno, II, 749). Les titres de l'éditeur ne permettent pas de songer à un autre Sommerfeld. HaiOf Hepertorium 10069, connaît une édition sans date.

le nomme parmi les dialecticiens, représentants disciplinae moralis et metaphysicae ^).

L'homonyme du précédent fut un tout autre homme, beaucoup plus remuant, plus passionné, plus célèbre. Après avoir passé quelque temps à Cracovie, il parcourut l'Allemagne, soulevant sous pas des discussions et des orages. C'est un des noms fameux de l'époque, nom souvent répété dans les batailles livrées par l'humanisme à ses débuts.

Jean Rak, ou Jean Rhagius Aesticampianus, naquit à Sommerfeld, en Lusace, en 1457, et sa vie tourmentée se prolongea fort avant dans le XVI-e siècle. C'est le type accompli et éclatant de l'humaniste missionnaire; il en a toutes les qualités, tous les défauts. Le futur maître de Hutten et de tant d'hommes éminents de cette époque vint, comme beaucoup d'autres, à Cracovie, en quête de savoir. Nous ne saurions préciser à quel moment il y arriva. Il s'y trouvait sans aucun doute conjointement avec Celtes, c'est-à-dire en 1490; il séjourna ensuite quelque temps en Pologne et entretint avec son cher maître une fort curieuse correspondance, dans laquelle il mande à Celtes une foule de détails sur la vie mondaine et intellectuelle à Cracovie*). Ces lettres constituent un document

^) Dans le codex de Celtes, Vienne d. 3448, nous lisons une lettre adressée au maître par Marcus Rustinimicus. Il y rapporte Tépitaphe versifiée en Thonueur de Callimaque, et dit de Fauteur: vir ornatissimus divinarum humanarumque rerum peritissimus, sapientissimus sacrarum litterarum interpres in illius memoriam conflavit, Johannes Esticampianus dictus, qui et tibi notissimus et amicus familiarissimus . . . Cela se rapporte certainement à Sommerfeld, le vieux, théologien cracovien. 11 aurait donc été l'ami de Celtes, lui, Tauteur de Tépitaphe de Callimaque (attribuée aussi à Bernardino Gallo, Zeissberg, Die poln. Geschichtsschreibung, 379). Rhagius, dans le Cod. de Celtes, 105 a, cite cette épitaphe, mais ne s'en dit pas Fauteur. Et il n'est pas admissible que Rustimicus, qui était à Cracovie d'où il écrivit cette lettre en 1500, ait confondu les deux Sommerfeld, ainsi que le suppose Bauch, 1. c. 327.

*) Ces lettres continuent après le séjour à Cracovie; ce Sommerfeld, s'éiant rendu en Italie en 1499, écrit de Bologne en 1500»

du plus haut intérêt pour Thistoire de la civilisation de cette période. Sommerfeld, de même que Corvinus, prit place parmi le «honestissimus alumnorum coetus« Tauditoire de Celtes, dont parle celui-ci dans une de ses lettres; plus enthousiaste que son condisciple, Sommerfeld épuise les plus flatteuses hyperboles pour exprimer l'admiration qu'il ressent pour le savoir, l'éloquence, le charme de Celtes; il écrit très sérieusement à propos de la mission de ce dernier: numen coelitus demissum, quod ignorantiam propulsaret*). Il est probable que, n'ayant aucun grade, Sommerfeld n'occupa jamais à Cracovie aucun poste officiel parmi les ))Sophistes«. Nonobstant, il fut en rapports étroits avec l'université, puisqu'il y fréquenta, qu'il s'intéressa au développement de l'institution, »nostrum gymnasiuma, dit-il. Vraisemblablement aussi il fit des cours à Cracovie, en dehors de l'université, soit dans les bourses, soit ailleurs. Erasme Beck, de Cracovie, fut son élève. Ce Beck est à Vienne en 1499; de 1500 à 1503, il enseigne à Cracovie, surtout les auteurs classiques, Cicéron, Virgile, Ovide et Sénè(|ue. Mais, selon la coutume humaniste, il ne péchait pas par trop de régularité dans ses cours. C'était cependant un homme d'un talent fort remarquable, s'il faut en croire Coxus qui dans son De laudibus Crac. acad. affirme qu(î Heck joignait l'éloquence à la sagesse, égalant, là, Politien, ici, dépassant F'icinus.

Sommerfeld poursuivit de ses lettres ce disciple qui était venu à Vienne écouter les leçons de Celtes. Il faisait en môme temps part à Celtes de ses impressions cracoviennes, et lui envoyait ses voeux affectueux et littéraires. En retour Celtes adresse à Cracovie des compositions c|u'il charge Sommerfeld de distribuer parmi les jeunes gens et les savants. Celui-ci cherche évidemment à gagner

puis, ilo ivtour en Alh^magne, d'Oppenheiin. en 150*2, avant de se fixer à Mavence.

') Codex bibl. Caes. Viennensis :il48, p. U)7 a.

l'estime du maître; il le prie de lui faire tenir des livres, Tacite, un Plaute correct; il se plaint de ne pas avoir Homère. Sommerfeld semble donc avoir voulu continuer à Cracovie ce dont Celtes avait jeté les fondements. Néanmoins, du fond de la Sarmatie, il gémit, il tend les bras vers le divin messager, envoyé du ciel pour confondre rignorance, et il lui écrit, en 1499^): elle n'est plus florissante, notre école, comme lorsque vous étiez ici. Ces pleurs versés sur Tàge d'or évanoui, témoignent de la détresse où se trouvait l'humanisme à Cracovie dans les dix dernières années du XV-e siècle. 11 paraît qu'à l'exemple de Celtes, Sommerfeld chassait les soucis par des amourettes: la dame de ses pensées était Hasa Stentzl Schwartzynne*) qu'il eut la douleur de voir mourir en 1497'). Deux ans après, le jeune Sommerfeld fuyait Cracovie et courait vers Tltalie, berceau de la Renaissance. 11 était accompagné dans ce voyage par Vincent Lang de Freystadt, en Silésie, Vincentius Longinus Eleutherius en humanisme, qui, en 1491, s'était sans doute inscrit à l'université de Cracovie, et avait été un des plus fervents amis de Celtes^). Sommerfeld quittait Cracovie, dégoûté de vivre parmi les Sarmates, et désireux du reste de se livrer à cette fièvre d'action qui désormais l'embrasa jusqu'à sa mort. Il serait trop long d'accompagner partout cet infatigable aventurier; notons seulement qu'il commence en 1501 ses excursions en Allemagne; nous le retrouvons ensuite à Bàle; en 1507, il court de Francfort sur l'Oder à Leipzig, pour y rejoindre son élève Hutten ^j. Le séjour

*) Cod. Vienne 105 a.

*) Dans le MocJus epistolandi d'Ursinus on lit une correspondance amoureuse échangée entre l'autour et Blanca, virgo forniosissima, >ex clarissinia Nigrorum fainilia«.

») Cod. Vienne 86 a, 92 b.

*) Voir Bauch dans Zeitschrift des Vereins fur Gesch. Schlesiens Bd. 31 (1897), p. 12;^.

*i Son action est vivement mise en lumière par ses Epigram-

quil fit dans cette ville dut prendre fin en 1511, à cause d'une violente querelle avec »les sophistesa de l'université. Comme Celtes maudissant et abandonnant ces universités hostiles, il s'éloigna de Leipzig en fulminant contre ses persécuteurs une virulente diatribe ^). Nous lisons aussi dans les Epistolae obscurorum virorum des attaques fielleuses contre ces mêmes adversaires, et il est fort possible qu'elles aient été rédigées par Sommerfeld lui-même 2) Très souvent, en réponse à ses ennemis, il faisait sonner haut ses services: il faut en effet reconnaître qu'il fut un des pionniers les plus ardents de la propagation du classicisme antique; c'est lui qui, le premier, fît connaître Pline en Allemagne. Malgré ces mérites, les universités lui fermaient leurs portes, et Cologne, comme Leipzig, lui refusa une salle de cours. Enfin après bien des déboires et des épreuves, il trouva, en 1517, un port assuré à l'université de Wittemberg, où il passa ses derniers jours dans l'amitié de Mélanchthon et de Luther. Il y mourut en 1520*).

C'est donc à Cracovie que s'instruisit et fit ses premiers pas cet humaniste, l'un des plus militants, l'un des plus irréductibles. L'atmosphère de cette ville, en effet, dut être assez favorable aux personnalités de cette trempe, même après le départ de Celtes; et si les modérés, comme Jean d'Oswiecim Sacranus et Jean de Glogow, firent opposition aux menées radicales et bruyantes ce ne fut que pour préserver l'université, sans empêcher ces manifestations de

mata, publiés à Leipzig en 1507; nous avons eu en mains l'exemplaire de la bibl. univ. de Breslau.

») Bauch, Archiv fur Litteraturgeschichte 13, 1. Comparez Otto Clemen, Neue Jahrbûcher fiir das klass. Alterthum II Jahrg., 3 u. 4 Bdes, 4r Heft, p. 236.

*) Faulsen, Geschichte des gelehrten Unterriohts I. 95.

") Son passage à Cracovie n'est pas suffisamment connu et vaudrait qu'on y consacrât une monographie particulière. Tout ce qu'on en sait permet de penser, ainsi que nous l'avons dit, qu'il n*y occupa aucune chaire, et que les indications des Actes universitaires ont trait à l'autre Sommerfeld, le vieux.

se produire ailleurs, d'y gagner des adhérents. Le vieil ordre de choses devait s'effacer devant les juvéniles audaces: les nouveautés avaient pour elles l'attrait de la fraîcheur et une vitalité triomphante à opposer à la caducité des méthodes révolues. De 1490 à 1500, les élèves étrangers affluent à Cracovie; il en vient de la Bavière, de la Souabe, de la Franconie surtout, de la Suisse même. Il y eut alors, comme nous l'avons dit, quelques années stériles <;ompensées bientôt par des années fécondes. C'est à ce moment, en 1 491, que s'inscrivit à l'université Nicolas Copernic. Nous en reparlerons. Consacrons en attendant quelques lignes à ces nouveaux venus à Cracovie pour y chercher ou y apporter la lumière. Aussitôt après le départ de Celtes, arriva en Pologne un jeune homme qui pouvait rivaliser en impétuosité avec Sommerfeld, le jeune, et qui prit place parmi les humanistes les plus décidés, les plus ardents. Le fameux Henry Bebel, futur professeur à l'université de Tubingen (à partir de 1497), parut à Cracovie ^n 1492, et s'y inscrivit sans doute dans le registre matricule universitaire en 1493 ^). 11 fut l'élève de Corvinus 4ont il adopta les idées sur la correction du latin, idées que plus tard il soutint avec un acharnement bien éloigné •de la manière de son professeur. Cependant dès 1492, il étudie et il écrit; il date ses premiers essais poétiques du gymnase cracovien:

Sarmata me vidit prima lusisse camena.

Mais au climat de Cracovie il contracta la fièvre; au milieu de ses souffrances, il chante le rossignol, il se console avec Bacchus, «médecin des chagrins», auquel sa jeune inspiration consacre une ode saphique. Dans des réunions •de joyeux compères, étaient racontées de plaisantes anec-

Album studiosorum 1493: Henricus Ebelli de Tangiresmen- <iesz, dioec. Halberstatensis. Quel est ce nom de localité, certainement estropié? Bursian dans Geschichte der class. Philologie 140, parle d'Henry Bebel.

dotes que Bebel recueillait et qui devaient prendre place dans ses facéties. C'est là qu'il entendit le dicton connu sur les ponts polonais: Pons Polonicus, monachus Bohemicus, Suevica monialis, miles Australis, Italorum devotio et Alemannorum ieiunia, haec omnia fabam valent. Ce proverbe, comme on le voit, a de vieux parchemins. Dans ces assemblées, on essayait de caractériser les nations; à propos de quoi, on riait de la superstition et du penchant au vol des Polonais. Toutefois, Bebel racontant plus tard ces souvenirs, ajoute, plein de reconnaissance pour Cracovie et la Polog:ne, qu'il ne voudrait pourtant pas être injuste pour ce peuple chrétien et probe (nolim tamen serio quidquam inhonestius de illa natione dicere, honesta sane et proba ').

Nous ne saurions préciser la durée de son séjour à Cracovie^); il est néanmoins probable qu'elle fut de deux ans. Par la suite Bebel se rendit célèbre en Allemagne où il contribua puissamment à restaurer et à répandre la connaissance de la langue et de la littérature latines •). C'est ainsi qu'à Cracovie s'exercèrent à leurs luttes futures les deux athlètes de l'humanisme, les plus vaillants peutêtre de l'Allemairne, Bebel et Aesticampianus.

Presque en même temps que Bebt^l, dans l'été de 1493, se mit au nombre des écoliers cracoviens un jeune homme qui devait se faire un nom dans l'historioirraphie- Il est inscrit dans le registre sous la désignation de Valerius Vilhelmi de Rothwvla dioec. Const.: en 1495, il ei-t promu bachelier^). Après avoir ac({uis une instruction soi-

') FjKM'tiarum libri icd. loi-i) et dans les Opuscula Bebeliana (15Ui.

'• Nous n'avons pu (lôcouvrir l(\s docunuMits sur l(»s(|iioIs s'appuie Wisznit'WsUi, Ilist. lit. III, 3*22, poui- assurer qu'il se montra encore à Cracovie cm 119.').

'. \'oir P;nil-tMi, (ieschichle des yel. Interrichls I, 1H8 et Heichling. Al<*\an<l«T de Villa hei.

*' Miiczkow^Ki, Ijb<T rroniot. Tio.

gnée, il devint un des meilleurs chroniqueurs de la Suisse. Anselme Valerius remplissait, en 1505, les fonctions de schulmeister; puis, vers 1520, celles de médecin municipal à Berne. Sa chronique de la ville de Berne, des origines de la cité à l'année 1526, frappe par la variété des aperçus et la largeur des horizons. L'auteur joua en outre un rôle marquant dans la réforme suisse.

Quelques années après vint à Cracovie un étudiant qui allait, lui aussi, se rendre fameux en Occident, comme historien. Nous lisons en effet dans la métrique universitaire, au semestre d'été 1501, l'inscription de Johanncs Pétri de Habensberg, c'est-à-dire Turmair ou Aventinus, surnommé l'Hérodote bavarois. Il avait précédemment étudié à Ingolstadt; puis, en 1497, à la suite de Celtes, s'était rendu à Vienne. La renommée de Cracovie pour les études mathématiques l'avait décidé à visiter la Pologne. Passionné pour la science, il fut un des chefs de la réforme. Ses tendances humanistes se manifestaient dans l'innocente manie d'affubler les modernes de noms latinisés^). A Cracovie, où il passa dix mois, il dut sans doute acquérir le germe de bien des idées qui plus tard allaient s'épanouir dans son oeuvre considérable.

Cracovie n'avait donc rien perdu de son attrait, après le départ de Celtes; l'humanisme, il est vrai, y avait vu pâlir son étoile; mais l'université gardait toujours sa répu-

») Voir Turmair's Sâmmtliche Werke (Munich) I (1881) p. IV et XLIII; au sujet de Cracovie p. 658. Aventinus, très épris aussi de musique, rencontra peut-être à Cracovie le musicien Heury Fink qui, en U92, écrit de Vienne à Celtes (Cod. Vienne, 3448, p. 14), qu'il a quitté la Sarmatie. II se trouva sans doute pour la première fois en Pologne conjointement avec Celtes. Coxus néanmoins dit de lui (De laudibus acad. Crac.) qu'il était maître de musique de la chapelle royale, sous Olbracht et Alexandre. Voir Reissmann, 111. Geschichte der deutschen Musik (1880), p. 161. Il y a probablement erreur de date, et même de fait, dans ce passage des Vitae Germanorum auctore Melchiore Adamo Silesio Francof. 1615. Vol. I, p. 76; Aventinus... a. 1507 grammaticam graecam Cracoviae publiée docuit.

tation méritée. Les luttes entre les dialecticiens et les poètes y amenaient de tous côtés élèves et savants qu*y retenaient aussi les études mathématiques si florissantes alors. L'école jagellonienne pouvait avec orgueil contempler son passé déjà centenaire, et sur le seuil du nouveau siècle, le concours des plus heureuses circonstances semblait lui promettre un essor toujours ascendant vers Tavenir.

vm.

Débuts du XVI-e siècle. — Mort d'Olbracht, Alexandre roi. — Ses rapports avec T université. — Projets de création d'une université à Breslau. — Règne de 8igismond-le-Vieux. — Transformation humaniste des universités au commencement du XVI-e siècle. — Lutte avec le Doctrinale d'Alexandre. — Elégance est le mot d'ordre des humanistes. — Amélioration des cours de grammaire à Cracovie. — Modi epistolandi cracoviens. — Bernard Feyge. — Jean Ursinus. — Jean Sommerfeld. — Jean d'Oswiecim. — Stanislas Biel. — Stanislas de Lowicz. — Luc de Nowemiasto. — Auctores et artes. — Les classiques à Cracovie. — On les étudie tous les jours davantage au commencement du XVI-e siècle.

En 1501, ferma les yeux Jean Olbracht, le roi bien aimé des humanistes, en lequel tout ce qui était impatient de progrès, tout ce qui s'élançait en avant avait placé ses plus grandes espérances. Le tombeau de ce monarque au château du Wawel est bien le monument qui convenait à cette personnalité échappant au moyen âge et présentant une foule de traits propres à Tesprit des temps nouveaux. Ce mausolée, Tun des plus magnifiques exemplaires en Pologne de Fart de la renaissance au berceau ^), nous représente Timage du roi, conçue dans le style gothique et encadrée d'une niche renaissance. Quand on considère cette statue, les merveilles ultérieures de notre âge d*or se retracent à la pensée: ce cénotaphe appelle la chapelle de Sigismond, les strophes ailées de Kochanowski; il sem-

*) Edifié peu après 1501. Voir Kopera (Przeglf|d Polski. Revue Polonaise, Octobre 1895, p. 22).

ble qu'au seuil de Tarcade de cette sépulture, les Muses et les Grâces antiques, ces filles du Midi, se sont enfin acclimatées dans le Nord. Le court règne du successeur d'Olbracht, Alexandre, a laissé moins de traces dans l'histoire de notre civilisation. Ce prince, au cerveau plus étroit, eut toujours les regards tournés vers l'Orient. Malgré ses relations avec Brudzewski qui fut quelque temps son hôte, avec Sacranus, malgré son aftection toute particulière pour Erasme Ciolek, il passa presque sans exercer aucune action sur le développement intellectuel du pays; car, comme le dit Wapovvski, wdotibus ingenii non admodum [)raestabat« *). A l'exemple de ses prédécesseurs, il confirme par un acte particulier tous les privilèges de l'université^). Il rendit en outre à l'école un service plutôt négatif. De même que les Teutoniques au XlV-e siècle, peu après la fondation casimirienne, formèrent le dessein de fonder un studium à Chetmno, on résolut, en 1505, d'ouvrir une nouvelle école à Breslau. Cette université, établie dans la Sîlésie voisine, eût sans aucun doute privé Cracovie des nombreux étudiants que lui envoyait cette province, eût même alTaibli jusqu'à une certaine mesure la force attractive que Cracovie avait pour l'Occident, et fait passer l'université jag-ellonien ne au rang d'école locale, régionale, comme cela devait d'ailleurs arriver au cours du XVl-e siècle. Ce danger imminent fut cependant pour un moment écarté. Le roi Ladislas Jagellon de llon^^rie avait déjà accordé un privilège d'érection'): l'évéque de Breslau devait être

*) Scriptores rerum pol. II, 70.

*) Archives de l'univ. n. 12522. Cet acte spécifie, entre autres, que l'université perçoit les péages (poutalia) à Przedborz et à Boszczyn. Le péaj^e du j)ont de Przedhorz sur la Pilica appartenait à la chancellerie de Lenczyca et avec ce bénéfice était passé à l'université. Voir Dhigosz, Lih. Benef. I, TiOl): In IVzedbor... habuit et habot cancellaria Lancicicnsis theloneuni inle^ruin. .. ((uod nune percipiunt niagistri bcneiiciati «'cclesiae S. Floriaiii, in quo a quolibet curru... Voir aussi \Vierzi)o\vski, Matériaux pour l'hist. de la lit. pol. 1900, p. 12 et 13.

^) Uéiniprinié par Kaufniann dans Gesch. der d. Uuiv. Il, 565.

chancelier, et Jean Turzo, ancien recteur de Cracovie, en 1498, vice-chancelier de la future institution. Néanmoins le projet contrecarré, dit-on, par les Polonais, n'aboutit pas. Le roi Alexandre en effet fit parvenir à Rome les opinions des maîtres cracoviens absolument opposées à la création d'une école rivale à Breslau, en conséquence de quoi le pape en suspendit l'érection.. . erectionem inhibuit, comme s'exprime Miechowita ^).

Le long règne de Sigismond succéda à l'éphémère passaire sur le trône d'Alexandre. Nous ne nous arrêterons pas à exposer en détail les événements qui remplirent cette période, ni même tous ceux qui ont trait aux rapports du souverain avec l'université. L'école jagellonienne traversa alors une crise intérieure, non tant au point de vue des programmes qui s'étaient déjà profondément modifiés, qu'à celui de l'importance de l'institution dans le monde. Cette importance sans contredit subit alors un amoindrissement dont nous allons essayer de montrer les causes.

Au commencement du XVI-e siècle, dans beaucoup d'universités du Nord se livra la dernière bataille entre le moyen âge et les temps modernes. Vienne précéda toutes les autres dans la voie révolutionnaire; en 1499, en effet, elle introduisit des réformes absolument humanistes à la faculté des arts. Les autres écoles ne s'engagèrent dans cette voie que plus tard, et la date de 1520 marque le moment décisif de cette évolution en Allemagne. Leipzig change son plan d'études en 1519, Wittenberg, en 1519/20, Rostock, en 1520, Greifswald, Heidelberg, en 1521.

Nous avons déjà examiné les principaux points en litige. C'était avant tout au latin médiéval et aux manuels à l'aide desquels il était enseigné qu'on avait déclaré la guerre. Les traductions d'Aristote généralement en usage étaient écrites en une langue monstrueuse, et cette même langue, souillée d'innombrables barbarismes, était aussi

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